‹ Nouvelles andalousesChapitre 32 sur 38 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Quatre années pins tard, nous retrouvons Stéphanie, assise sur une chaise basse auprès de la porte de la chaumière , tenant dans ses bras un enfant qu’elle cherche à endormir. C'est une petite fille née depuis peu. En face d’elle, et en dehors de la porte, est Tonde Mathias, occupé à fabriquer un sifflet de paille d’orge pour Gabriel, l’enfant adopté. Celui-ci, sans être précisément beau, est gracieux et précoce ; son regard, trèsattentif, est fixé sur le travail du vieillard. L’oncle Mathias, solitaire dans la vie, aime cet enfant avec tendresse. L’amour paternel, si gravement froissé dans le cœur du pauvre homme, y a laissé de profondes racines qui cherchent un nouvel aliment. Le vieillard et Tenfant se taisent, absorbés par ce jouet. La scène est intime et tranquille, comme la vie de ceux qui la forment.

Une voix s’élève et Stéphanie chante cette romance douce et triste de La mère, que peu de personnes peuvent entendre sans une vive émotion :

'. Dieu bénit les petits enfants,

’ Les enfants qui dorment ;

’ U assiste aussi, le Seigneur,

" ^ Les mères qui veillent

Viens dans mes bras, mon doux enfant,

Les bras de ta mère ;

PLUS D’HONNEUR QUE D’HONNEURS. 323 Pauvre petit, que ferais-tu

Si tu me perdais? r

Ainsi chantait la sainte Vierge A son Hls aimé :

Cher enfant béni de ma vie,

Pardonne aux pécheurs.

Les pécheurs aux portes du ciel Vendent des souliers,

Pour chausser les bons petits anges Qui vont les pieds nus.

Pendant que Stéphanie chantait, l’oncle Mathias avait achevé le sifflet et l’avait donné à Gabriel. Celui-ci, plein de joie, courut vers sa mère en sifflant et ne cessant de siffler que pour chanter, de sa voix naïve et sur un rbylbme monotone, le refrain que voici :

Siffle, siffle donc, sifflet,

Notre orge est sur le guéret;

Maintenant qu’il est jaunet,

Bien mûr et bien rondelet,

On le bat, et puis on met Toute la paille en paquet Dans l’auge du bourriquet.

Si tu ne siffles, .sifflet.

Prends bien garde à mon stylet.

c Tais-toi, enfant, fit Stéphanie, ne vois-tu pas que tu vas réveiller ta sœur? >

L’enfant se réveilla, en effet ; elle souleva vivement sa petite tète et, en voyant son frère, elle se mit à rire joyeusement.

c Quel bon sommeil a ce petit ange de Dieu, dit la mère en l’asseyant sur ses genoux. >

La petite fille tendit ses mains vers Gabriel ; celui-ci s’approcha, entoura l’enfant de ses bras et l'embrassa.

« Comme ils s’aiment, dit l’oncle Mathias en les contemplant avec tendresse, on les dirait frère et sœur 1

— Ne le sont-ils pas? répondit Stéphanie avec un accent convaincu.

— Dieu te garde, Stéphanie, dit l’oncle Bastienen paraissant à la porte. Jean n’esl-il pas ici.

— Non, mais il ne tardera pas, fit la jeune femme; asseyezvous et reposez-vous.

— Je viens un peu à la hâte , mes mules sont en avant sous la conduite d’André, mon petit-fils, qui a neuf ans; voyez quel brave garçon ? En vérité , reprit-il en regardant les enfants, ceux-ci croissent comme des perfections : ma filleule est charmante. Dieu la bénisse! J’ai la main heureuse.

— C’est vrai; mais je crois que vous n’avez pas bien récité le Credo quand ou l'a baptisée, car je ne connais pas de créature plus turbulente.

— Plains-loi, femme : est-ce que tous les enfants ne sont pas turbulents 1 Mais dis-moi, depuis que tu as pris l’enfant, est-ce que don José 1" ne t’a rien donné?

— Que m’aurail-il donné? Le bonjour? Cela sans peine.

— Est-il un misérable plus débouté 1

— Notre temps de souffrance est passé; aujourd’hui, Dieu soit loué, nous n’avons pas besoin de lui. Depuis que nous avons hérité de mon oncle la pièce de terre que nous avons ici et la maison d’Aracena, nous n’avons besoin de rien, grâce à Dieu.

— Ce n’en est pas moins une indignité de ia part de ce mauvais homme qui impose des charges aux gens et ne s’en met pas en peine. Et dire qu’il a été tout dernièrement à Madrid; il en est revenu, et, le croirais-tu? il en est revenu avec une croix.

— Et comment a-t-il obtenu cette distinction?

— Demande cela à Miguel Canas, qui a servi : il a vu le monde, il fait des vers comme un poète, et il a fait en l’honneur de la décoration de don José un couplet que je vais te dire.:

Vous vous figuriez au village , Qu’on mettait en croix les voleurs;

Aujourd’hui c’est un autre usage :

On pend la croix sur les voleurs '.

i . Traduction tcxtuene :

Cuaiido en oscnrSi andaban las naeiones,

Coleabanae à las cracea los ladronea,

Deade que ae encendieren Uinias lucea,.

A los ladronea cuélfanae Isa cracea.

PLUS D’HONNEUR QUE D’HONNEURS. 32î.

— Tu sais, reprit le muletier, que ce misérable, à la mort flu père de sa femme, eut l’habileté de dépouiller complètement son beau-frère. Lor.-que celui-ci se vit près de mourir, il fit appeler notre homme et le notaire qui avait aidé à sa ruine, et les, fit asseoir de chaque côté de son chevet sans leur dire une pa-^ rôle. Comme ce silence se prolongeait, don José demanda au mourant pourquoi il l’avait fait venir.» C’est, répondit le beauc frère, que j’ai voulu mourir, comme le Seigneur, entre deux c larrons. »

— Adieu, Stéphanie, je n’attends pas davantage. Oncle Mathias, adieu. >

Et le joyeux vieillard s’éloigna lestement.

De nombreuses années se succédèrent. Les habitants du hameau de Vald< florès ne les comptaient pas.

Gabriel était un homme ; dans l’expression de sa physionomie il y avait une force sereine, une décision tranquille, une dignité bienveillante qui captivaient promptement l'intérêt et l’affection, tenaient en respect l’indiscrétion et la mauvaise^ plaisanterie. C’est ainsi qu’il avait été promplement garanti des allusions humiliantes que ses compagnons d’enfance s’étaient permises, sur sa naissance, avec cette persistance qui semble prouver que la cruauté est un instinct naturel à l’Iionime. Mais cependant l’insultante épithète dé bâtard n’avait pas laissé d’atteindre son oreille; elle avait froissé cette âme élevée et cette noble nature développées sous l’inOuence des lois inflexibles qui dirigent, au sujet de l’honneur, les sentiments du peuple espagnol. Élevé par Juan Martin, type parfait de ces hommes honorables et fiers qui ne savent pas transiger sur semblables matières, Gabriel connaissait toute la force, toute l’autorité de tes lois. Aussi s*élait-il glissé dans son esprit une teinte de tristes^e qui l’avait rendu réfléchi et concentré. Son âme délicate avait compris en même temps combien il était redevable à cette excellente famille qui lui dispensait par cba- > rité et par affection, à mains pleines et de tout cœur, ce que , lui refusaient se^ parents inconnus. Il professait pour Juan. Martin le respect le plus profond, l’amour le plus dévoué pourl l’excellente femme qui l’avait nourri de son lait; il eût élevé \ un autel au premier, il eût voulu placer l’autre dans un reliquaire, sur son cœur. Un seul sentiment pouvait contie-balancer celui qu'il vouait à ses parents d’adoption : c’était un amour

profond pour la charmante Anna, la douce, la gracieuse fille de Stéphanie. De son côté, celle-ci aimait Gabriel avec tout l’abandon, toute la tendresse propres à son exquise nature féminine.

Juan Martin et Stéphanie avaient donné la plus grande preuve de l’attachement qu’ils portaient à Gabriel en vendant une maison dont ils avaient hérité à la ville pour le racheter de la conscription. Il ne leur restait que le champ, dans lequel Gabriel travaillait avec ardeur et assiduité, cumme s’il eût voulu' payer de la sueur de son front les sacrifices dont il était l’objet.

Il y avait des jours où la suave harmonie et le calme qui rét gnaient dans cette demeure ne préservaient pas complétemende tout souci l’âme de Stéphanie. Sa belle-sœur Marie-Joséphine. qui appartenait à la grande famille des gens qui se mêlent de tout, lui disait qu’Anna et Gabriel s'aimaient, et que si l’origine de cette affection n’avait pas de date, on ne pouvait prévoir non plus comment elle se terminerait.

c Eh bien , dit un jour Stéphanie, quel mal y aurait-t-il à cela?

— Ohl Stéphanie I Es-tu folle ou te moques-tu de moi! N’as-tu donc pas de honte ! Prends garde que Juan Martin laisse sa fille épouser un bâtard I

— G abriel est si bon 1 C'est un de nos plus habiles travailleurs ; il a tout seul soutenu la maison lorsque mon pauvre Juan a eu la fièvre maligne; devons-nous le repousser et commettre une mauvaise action?

— Je m’en vais pour ne pas te voir, s’écria Marie-Joséphine avec impatience. N’as-tu donc pas fait assez pour lui? Ce qu’il lait, n’est-ce pas son devoir? >

Cette conversation avait causé à la pauvre mère une profonde tristesse. Elle passait les nuits sans dormir; priant Dieu, du fond de son âme, de mener les choses à bonne fin, et voyant bien qu’elle n’avait pas autre chose à faire. Elle ne voulait rien dire à son mari : son caractère doux, tolérant et timide lui * faisait préférer le hasard à l’initiative.

Un matin, c’était la veille de Saint-Jean, l’oncle Bastion vint chez Stéphanie qu'il trouva seule.

c Dieu te bénisse, ma fille, dit-il en entrant.

— Et vous aussi, oncle Bastien ; comment allez-vous ?

— J’ai eu une douleur dans ce bras; c’est ta sœur aînée de

celle que j’ai eue l’an passé dans cette jambe. Ces souvenirs mu sont rest^ de l’époque où j’ai eu la fièvre quarte ; ils sont les avant-coureurs de la fin dernière; mais celle-ci peut venir quand il lui plaira ; je ne la crains pas, avec un bon père à mon chevet. Quant à présent, je ne suis pas trop mal. Et la petite ?

— Elle est allée avec les jeunes filles du hameau cueillir des fleurs dans la campagne. >

Dans la montagne d’Âracena, les jeunes filles vont, la veille de Saint-Jean, faire provision de fleurs; elles les font bouillir et se font des ablutions avec cette infusion, non pour être belles, mais pour conserver la santé. Si dans cette naïve préoccupation traditionnelle il y a moins de grâce et de coquetterie à rechercher la santé que la beauté, il y a assurément plus d’innocence et de bon sens.

c Et Juan Martin? demanda le muletier.

— Il est au champ avec Gabriel.

— Ce que j'ai à dire, reprit l’oncle Bastien, je voudrais vous le dire à tous deux ; mais comme je deviens tous les jours plus vieux et que je suis comme le pain qui durcit en vieillissant, je ne puis faire des pas comme autrefois. Aussi, pour ne pas recommencer un autre jour le chemin, je vais te raconter mon affaire, et tu la communiqueras à ton mari. Ma visite a donc pour but formel et direct de vous demander votre fille Anna pour mon petit-fils André. André est un des plus braves garçons du monde, vous le savez : il habite sa maison, il est fort indépendant, il n’a besoin ni de servir un maître ni d’aller travailler à la terre. Quand je m’en irai, et cela ne tardera pas, car je sens déjà mes jambes qui me quittent, tout ce que j’ai sera pour lui. Ainsi donc, mon André est un prétendu des plus convenables, et je viens avec grand plaisir chercher ici sa prétendue, parce qu’elle est ta fille, Stéphanie, et parce qu’on a toujours dit; « Choisis la toile pour la trame, et la fille à cause de la c mère. >

A cette ouverture de l’oncle Bastien, Stéphanie se sentit alarmée, comme le marin à qui le baromètre a annoncé la tempête et qui la voit sui^ir à l’horizon. Elle se troubla et put à peine répondre.

< Oncle Bastien, dit^lle, savez-vous si tes enfants s’aiment?

— Ne t’ai-je pas dit que si je suis venu, c’est parce qu’ André lui-méme me l’a dit?

aas

— Soit, mais Anna?

— Si l’antre me met en campagne pour la demander, c'esi qa’il sait pouvoir le faire sans avoir à craindre un refus.

— Ail! mon pauvre oncle Bastien, je crains bien qu’il ne rencontre. *

— fPoorquoi cela? Anna est-elle amoureuse?

— Je le crois. Je n’ai pas de certitude, mais j’ai des doutes qui m'ont tenue plus de quatre nuits éveillée. '

— Mais de qui?

— Je crois que c’est de Gabriel.

— Très-sainte Vierge! d’un .... enfant trouvé!

— Si elle l’aime, oncle Bastien, qu’importe son origine? EstK:e que je n’aurais pas aimé Juan quand même il l’eût été?

— Mais ton père ne t’eût pas laissé te marier, pour que tu n’eusses pas un fils sans aïeul, et Juan Martin fera de même, entends- tu?

— Et c’est là ma peine I s’écria la bonne et tendre mère des deux enfants.

— Ta peine! ta peine! fit l’oncle Bastien avec impatience.

— Voulez-vous donc que jo voie pleurer mes enfants et que je ne pleure pas avec eux? Un brave garçon comme Gabriel, qui n'a pas son pareil au monde!

— Quant à cela, il n’y a rien à dire, reprit le muletier, Gabriel n’est pas un étourdi; c’est un garçon sensé et capable, tout le monde s’accorde pour le dire. Aussi il est bon pour tout, 'excepté pour devenir le mari de ta fille, attendu que lorsqu’il > s’agit d’une alliance, ce qu’on considère le plus, c’est le sang; et il ne suffit pas qu’il soit bon, il faut encore qu’il soit pur. Tout cela, Juan te le dira aussi bien que moi, loi qui connaît ‘le point d'honneur. Mais vous autres, les femmes, en fait de point vous ne connaissez que ceux que vous faites dans nos ^chausses. Vois-tu bien, Stéphanie, il n’y a que toi qui protège ces amours, et, toi, tu serais capable de laisser les poules t^ iinaager ton blé sans leur dire : Holà l ’’ >

— Oncle Bastien, je n’ai rien protégé.... >

Stéphanie se tut, parce qu’elle vit paraître à la porte Anna, tenant son tablier relevé et rempli de fleurs. On 'ne pouvait ‘ .voir un plus charmant tableau. Le .nature avait répandu à pleines mains ses perfections sur cette simple villageoise, et* l’on ne savait si l’on devait admirer de préférence sa taille éléganie,

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ses traits fins et parfaitement réguliers, ou la grâce enfantine .et modeste qui accompagnait chacun de ses mouvements.

- La mauvaise humeur de l’oncle Baslien se dissipa à la vue de cette gracieuse apparition, comme la neige fond à la venue du soleil.

€ Holà ! dit-il en voyant entrer Anna, qu’oii dise encore qu’il n’y a pas de jolies filles au village I Vive Dieul aussi vrai que j'en compte trois fois vingt et dix encore, si je n’avais que vingt ans, nul autre que le 61s de mon père ne cueillerait cette -corbeille de roses. Tu as un air de princesse, une taille de Catalane, la démarche d’une Âragonaise et le frais visage d’un» montagnarde.

! — Allons, vous voulez vous moquer d’une pauvre villageoise, dit Anna en souriant.

— Villageoise, oui, certes 1 Villageoise est la poule, et le renard la croque. Sache donc que je ne suis pas le seul à qui dette petite personne paraisse autre chose qu’un fétu de paille. Je suis venu pour te demander, et celui qui m’envoie est un charmant amoureux, un garçon complet, comme il y en a peu. Il ^at robuste comme un chant d’église, haut comme une tour ; il a des forces à céder, et il lui en restera encore. Pour être

- joli de Bgure, il ne l’est pas, mais qu’importe? Le bœuf et ’Thomme dont créés pour faire peur. ■

La pauvre Anna, en entendant ces paroles, avait perdu ces belles couleurs qui, à son entrée, rivalisaient avec celles des roses qu’elle portait ; le doux sourire avait fui de ses lèvres, comme les papillons s’étaient enfuis du calice des fleurs, et ses ) beaux yeux regardaient sa mère avec angoisse.

< Oncle Bastien, dit celle-ci, ce que vous faites là n’est pas d'usage et n’est pas convenable : on ne prend pas ainsi les 'Couleurs aux joues des jeunes Allés en leur parlant de mar âge; cela ne se fait qu’avec les parents. Ne voyez- vous pas que vous ■Phumiliez?

' — Allons donci est-ce qu’on mortifle les jeunes filles en leur <j>roposanl un prétendu ? Écoute, Stéphanie, tu deviens vieille et tu oublies tes quinze ans. Au fait, Anna, reprit lu vie llard sans se laisser intimider, veux-tu de mon petit-fils André? C’est un brave garçon, de bon naturel et d’une droit*' ori,;ine; il te fera honneur partout, et il te tiendra dans ta maison plus -heureuse et plus paisible qu’une sainte dans une niche. »

Anna baissa ses yeux qui se remplissaient de larmes.

« Oncle Bastien, dit la mère accourant au secours de sa fille, pourquoi la tenez-vous ainsi comme saint Laurent sur son brasier? Vous voyez bien qu'elle ne veut pas?

— Femme, répondit le muletier, veux tu laisser chacun négocier ses affaires conime Dieu le lui conseille? Avant d’aller dire ^ à mon petit-fils : N’y pensons pas, je veux au moins essayer de , pouvoir lui dire : Ce n’est pas impossible. Eh bienl Anna, •. que réponds-tu? »

Anna resta muette, immobile, sans se plaindre et sans résister, comme étaient dans son tablier, les douces et Iratcbes filles d’avril.

c Je n’aurais pas pensé, fit alors le muletier avec cette rudesse et cette hardiesse que lui donnaient sa position d’aieol d’André et d’ami de Juan Martin, que la fille de dignes parents, élevée avec soin et mesure, pùt donner à son honnête famille le chagrin de la voir dédaigner l’un des premiers garçons du village et leur faire l’affront de vouloir épouser un bâtard. On appelle cela, tête folle, ne pas avoir de honte au visage, a

A ces dures paroles, Anna, cette suave créature dont la mère était si douce et le père si dévoué, qui jamais n’avait entendu ni un mot élevé ni un reproche, se sentit si honteuse et si cruellement frappée, qu’elle laissa tomber son tablier poitr se cacher la figure de ses deux mains, et elle- même se jeta en sanglotant sur une chaise, entourée de ses fleurs qui jonchaient le sol comme frappées par la même douleur.

< Oncle BastienI oncle Bastien ! s’écria Stéphanie encourant vers sa fille dont elle entoura la tête de ses deux bras, quel droit avez-vous de parler de cette manière à la fille de mes entrailles et de lui déchirer le cœur ? Est-ce raisonnable ? est-ce digne d’un ami? Dire à cette pauvre âme qu'elle n’a pas de honte, et cela parce qu’elle ne veut pas se marier avec votre petit-fils! Aurait-elle donc moins de honte et moins de conscience à l’épouser parce qu’il a quelque chose, sans l’aimer, et à laisser là celui qu’elle aime parce qu’il est malheureux I Anna, ma vie, mon cœur, ne pleure pas, non ! i

La bonne Stéphanie mêlait ses larmes à celles de sa fille, qui avait caché sa tête dans le sein de sa mère.

L'oncle Bastien, qui avait un bon cœur et qui aimait vivement la mère et la fille, resta muet, tout peiné et tout contrit

de l’effet qu’avait produit sur ces douces natures féminines sa brusque sortie. 11 se hâta de dire, confus et repentant :

< Allons I ne pleure pas, petite ! Pour l’amour de Marie trèssainte, ne pleure pas ! Ce que j’ai dit n’est qu'un mot en l’air; c’est la langue qui a parlé et non la volonté, ne le prends pas au sérieux. Fais ce qui te conviendra et mets que Je n’ai rien iiil. Les choses seront mieux de la sorte. Je ne puis nier qu'Anliré ne soit pas bon à grand’chose ; il a une forte tète peut-être, mais pas de moelle dedans, et cela se voit. Ce barbaie aurait mieux fait de s’entendre avec toi plutôt que de m’envoyer chercher de la laine pour être renvoyé tondu. Ainsi donc tu feras bien de dire à cet imbécile de passer au large. Voyons! ne pleure pas; allons! c'est fini. Que veux-tu que je fasse encore? Veux-tu que je demande à ton père de te marier à Gabriel? Écoute bien : je te jure par ceci, dit le muletier en se prenant la barbe, celui qui ira parler à ton père pour que vous vous épousiez, ce sera moi, avec la bouche que voici. Dieu en a enlevé la garniture ; mais il y est resté une parole persuasive. Allons, voyons, Anna, Stéphanie, faisons la paix, et le diable s’en aille aux enfers ! Allons, filleule, relève cette jolie figure : ton affaire est en bonnes mains, et si l’oncle Bastien n’y amène pas ton père, le prêtre Jean des Indes lui-méme^ n’en sera pas capable. Celui qui payera les frais de tout cela, ce sera cette grosse béte d’André ; il n’a pas pensé à tout, a

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