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CHAPITRE IV

Lorsqne l’oncle Bastien vit arriver Juan Martin, il se disposa i

à remplir sa promesse, et il y mit le zèle empressé des gens I

qui se repentent. Stéphanie avait emmené dans !-a ciiambresa i

fille afflii.'ée, Gabriel prenait soin des mules, de sorte que '

Juan Martin et Ib muletier restèrent seuls, et la conversation '

suivante s'engagea tout aussitôt entre eux :

c Ne te semble-t-il pas, Juan, que tu ferais bien de marier tes enfants?

— Que me dites-vous là, oncle Bastien?

— Ce que j’ai dit.

— Puisque vous savez bien que cela ne peut être; pourquoi celle question de but en blanc?

— Mais pourquoi ne veux-tu pas? Il y a des choses qui sont claires comme la lumière du jour. Qu’as-tu à opposer à Gabriel, qui est un garçon de grande valeur, si ce n’est qu’il est enfant trouvé?

— Mais je ne dis rien.

— Cela se voit ; et comme tu es un personnage, tu recherches un gendre qui ait un sang titré; tu veux un don. Mais vois-tu, mon fils, par les temps qui courent, quiconque a une chemise blanche et vingt réaux dans son gousset peut se donner un don gros comme la maison, par exemple, don José I**.

Les titres et les qualités se prennent comme des numéros à la loterie : une excellence vaut deux sous, une seigneurie vaut deux maravédis; le titre le plus légitime, c’est celui d'oncle : il ne s'octroie pas ni ne s’achète, on le doit aux cheveux blancs.

— Oncle Baslien, vous vous accrochez aux branches. Vous savez du reste que Juan Martin n’est pas un imbécile; mais tous savez aussi qu’il a hérité d’un bon sang, et qu’il n’y veut pas de moucheture, pas plus que de mauvaise nuance dans sa race ; et, à moins que vous ne teniez à marcher hors de la ligne droite, vous ne nierez pas que je n’ai raison.

— Parbleu I tout le monde a raison, la raison est la chose la plus répandue; elle court les grands chemins; mais j’ai à te dire , Juan, que Gabriel est un garçon complet et que tu ne trocvcras pas facilement un gendre de meilleure apparence.

— Oncle Uaslien, pour m’apparenter, je ne regarde pas seulement aux branches, je regarde aussi le tronc. *■

— Allons, cher homme, laisse là ce tronc et ces branches, et ■considère que ces enfants sont amoureux. Quel remède trouvestu à cela ?

— Kèvez-vous tout éveillé? Comment voulez-vous qu’ils le soient ?

— • Je te dis que cela est. Et maintenant songe que si tu t’obslinesà ne pas les laisser marier, tu vas les rendre malbeu- ’reux ou bien tu les pousseras à te désobéir.

— Vous savez ce que l’on dit, oncle Bastien? Gabriel ni Anna ne cesseront jamais de respecter la puissance paternelle, ils ne manqueront jamais à leur croyance c que tous doivent honorer * Dieu dans le ciel, le roi sur la terre et le père dans la maison.»

— Ami, tout cela est aujourd'hui du despotisme pur, etn’ost plus en usage dans ce siècle civilisé, dit le vieillard en si uriant.

— Laissez-moi avec toutes ces raisons, reprit Juan Martin; ces choses-là sont bonnes à dire à don José 1*'.

— Ecoule Juan, pense donc que si tu t’entêtes à ne pas.vou* Ibir, comme Gabriel est aimé de tout le monde, on va, se mettre à le harceler et tu seras comme le lièvre que tout Je monde poursuit.

— Oncle Bastien, celui qui laboure droit, personne ne lui retire’sa charrue. Personne n’a jamais eu rieooà faire.de me&ios et personne n’en fera rien, si <» -a’est le fossoyeur lorsque je serai mort; entendez-vous!'

— Bêtises, Juan. Avec ta pureté de sang et ta renommée, tu es plus haut monté que les étoiles. Qui est-ce qui saura, dans la suite des temps, si l’aïeul de tes arrière-petits-enfants a connu ou n’a pas connu son père?

— Les papiers le disent. Sans l’acte de baptême, qu’est-ce qu’un homme? voulez-vous me le dire ? Il est de pire condition que les animaux de bonne race dont le fer a marqué l’origine.

— Pourquoi, homme de Dieu, t’achames-tu à rendre malheureux ces pauvres enfants? Fais attention, Juan, qui veut un cheval sans tache va à pied toute sa vie.

— Je vous ai dit que je ne veux pas de taches dans le sang que mes pères m’ont donné pur ; je ne veux pas me faire montrer au doigt.

— Alors, je n’ai rien dit. Tu n’es pas d’ordinaire aussi terrible, Juan. Allons, mon homme, rends-toi à la raison, au désir de tous, et cohsens.

— Oncle Bastien, dit Juan d’une voix grave et décidée, Jésus n'a pas quitté sa croix, je ne quitterai pas mon opinion.

— Alors adieu, Juan. Non, dit le muletier en se levant avec un mouvement d’impatience, tu veux te donner plus de dignité qu’un grand, tu raisonnes plus qu’un marquis. J’en suis tout abasourdi. Tu veux parler comme un roi, tu te figures que tu es infaillible comme le saint-père, et tu n’es ni roi ni pape ; mais un entêté taillé dans le même bloc que ma mule. >

Gela dit, le muletier s'en alla trouver Stéphanie.

« Quand on le ferait faire à Paris, en France, dit-il, on ne trouverait pas un entremetteur de mariages heureux comme moi Me voilà parti avec mes poches pleines de non. Anna, ton ^ père jst plus net qu’un coup de fusil, et sans appel tout comme un conseil de guerre. Il n’y a pas d’ingénieurs capables de dresser leurs batteries mieux que je ne l’ai fait ; mais chaque chose que dit Juan Martin prend aussitôt racines, et si à la fin il a raison, que veux-tu faire, ma fille? il faut baisser les oreilles et se tenir tranquille. Pour moi, je m’en vais comme Barrido, repoussé avec perle et penaud. >

Anna se remit à pleurer.

c Que veux-tu, ma fille, reprit l’oncle Bastien, les choses ne tournent jamais comme il nous semble qu’elles devraient arriver. Elles se présentent en ce monde, comme les cornes dans on sac, toutes en pointe. »

Gabriel s’aperçut bien qu’Ânna avait pleuré. C’était un incident si nouveau et si étrange dans la tranquille et pacibque existence de cette famille, qu’il sentit son cœur comprimé par un triste pressentiment. Cependant lorsque la maison fut en- ' dormie et que Gabriel sortit doucement et sans bruit pour aller ; s’entretenir avec sa bien-aimée à sa fenêtre, celle-ci, avec cette délicate^se qu’inspire l’amour, sentant plus vivement les coups portés au cœur de la personne aimée que ceux qu’elle recevait elle-même, ne dit rien au jeune homme de ce qui s’était passé. Elle motiva ses larmes et son abattement sur la demande qu’avait faite l’oncle Bastien et qui, pouvant être accueillie par ses parents, lui causait de vives inquiétudes.

c Tes parents voudraient te marier avec André, dit Gabriel.

— Je ne le veux pas; ils en sont fâchés, et c’est là la cause de mon chagrin, répondit Anna.

— Et ils ne veulent pas que tu te maries avec moil

— Nous attendrons jusqu’à ce qu’ils le veuillent.

— Et que gagnerons-nous à attendre? demanda Gabriel avec chagrin.

— Nous ne nous séparerons pas.

— Dois-je donc être la croix sur laquelle tu vas clouer ta vie et souffrir?

— Souffrir par amour n’est pas souffrir, Gabriel.

— Ma pauvre Anna I

— La fleur n’est pas à plaindre si on ne l’éloigne pas du soleil qui la fait vivre.

— Anna I Et si l’on cherche à t’éloigner de ce malheureux, étranger de tant de manières à ta famille, l’oublieras-tu, ou bien lui seras-tu constante?

-r Je le serai tant que tu le seras; et si tu cess^ de l'être, je le serai encore. T’aimer est mon courant. Et toi, Gabriel, .seras-tu ferme dans ton affection ?

— Anna, la mer a ses marées, la lune ses décours, le vent ses inconstances : tu sais bien que mon amour est profond comme la mer, mais sans marées; élevé et triste comme la llune, mais sans déclin ; pur et persévérant pomme le vent, *mais sans caprices. >

Ce qui venait de se passer causa à Gabriel un profond chagrin et le fit réfléchir sur sa position et sur ses devoirs. Jamais, dans ses amours avec Anna, ces amours qui chez tous deux

avaient devancé la réfleuon, jamais ne lui était venue à L'esprit celle terrible pensée, qu’un pauvre bâtard ne pouvait ni ne devait s’offrir pour gendre. Un remords aigu .pénétra dans son âme, lorsqu'il considéra avec quelle imprudence il avait uni à son sort le sort de celle jeune fille.

Le résultat des pénibles pensées de Gabriel fut le désir de connaître son origine; et comme il savait que don José Sanchez était le seul qui pût l’éclairer à ce sujet, il se détermina à aller lui parler. Il espérait qu’étant si directement intéressé^ il pourrait inspirer à ce rude et indifférent arbitre de son sort plus de cunliance que les personnes qui avaient fait avant lui la même tentative.

Le dimanche suivant, il mit ses meilleurs vêtements et prit le chemin d'Âracena.

Mais avant d’introduire Gabriel auprès de la personne qu’il était si désireux de rencontrer, donnons d’abord une idée d’elle. Il y a aujourd'hui dans le monde tant d'individus de celte nature, que nous n’apprendrons rien à nos lecteurs. Qu’y a-t-il d’ailleurs de nouveau sous le ciel? Dans le monde matériel,<il y a l’application de la vapeur; dans le monde moral, nous voyons toujours et partout les mêmes masques sous des costumes différents, tournant toujours dans le même cercle vicieux, ' Don José Sanchez, — l’oncle Bastien nous a déjà conté , sa biographie peu intéressante, ^ — était un homme vulgaire, physiquement et moralement. 11 appartenait à une classe abondante que nous pourrions appeler les chauves-souris, c’est^-dine des êtres fort laids qui ne sont ni des oiseaux, parce qu’ils n’ont pas de plumes, ni des quadrupèdes, parce qu’ils ne sau? raient fouler notre sainte terre. Us se sont arrangé des ailes avec lesquelles ils ne sauraient s’élever, et alors ils volent lourdement entre le jour et la nuit, entre les deux sphères céleste et terrestre. Ils appartiennent à . celte, espèce connue de Boammifères qui, selon les récits de certains voyageurs, sucent le sang des malheureux qu’ils trouvent endormis. La, seule différence entre ces deux classes de chauves-souris, la classe humaine et la t lasSo animale, c’est .que la dernière, plus sensée, sachant qu'il ne lui est pas donné de chanter, ne le tente pas, tandis que l auire s’y essaye avec la plus étrange aucUbe. Leurs croassements discordants s’entendent aussi bienj dans les régions etevees et publiques que dans les paragpa bas let

obscurs. Il ne manque pas d’oies, d’oisons ou de paons qui s’extasient à les écouter, mais les oiseaux les fuient et les Ûboux eux-mémes les invitent à se taire.

Don José Sanchez était le type le plus complet de celte espèce. Sa structure était grossière et carrée; il avait les pieds et les épaules tellement larges, que leur maître semblait tout préparé à recevoir un fardeau, comme l’est un piédestal pour recevoir une statue. Il avait le visage dur, brut, sombre et sans sourire, comme s'il eût été sculpté dans une pierre grossière et non polie. Ses cheveux, épais et coupés très-courts, étaient mêlés de blanc et de noir et se tenaient droits comme les crins d’une brosse à souliers ; ses sourcils étaient si grands et si fournis, qu’on eût dit des sourcils postiches de carnaval, et sous leur ombre se cachaient des yeux sans éclat et sans expression. Ses regards étaient durs lorsqu’il essayait de les rendre arrogants; investigateurs, lorsqu’il cherchait à les faire pénétrants, et ils devenaient timides en présence des supérieurs, lorsque don José eût voulu seulement être aimable.

Don José n’avait pas même la dignité de son orgueil; il ne le témoignait que par des grossièretés spontanées et par des duretés préméditées. Sentant tout ce qui lui manquait pour être à la hauteur de ces autres notabilités hibrides plus civilisées , qui savent tenir leur cuiller et leur fourchette et laisser passer devant elles leurs visiteurs, il était humble avec tous les étrangers; il s’entourait, autre Jupiter, des nuages de la modestie; il prenait l’apparence, l’organe, le regard et l’attitude d’un mendiant. Mais aussi il se dédommageait de cette éclipse de sa prépondérance et de cette sourdine mise à son langage habituellement sec et décidé, lorsqu’il' revenait à son village et au milieu de ses inférieurs. Avec ceux-ci il affectait la hauteur la plus irritante, le dédain le plus cruel ; au grand dépit des braves gens de nos campagnes, fort peu accoutumés à semblable procédé, et qui se disent, dans leur langage proverbial, qu’il n’y a plus rude couche qu’une couche de bois brut.

Nodt. AnoAieusai

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