CHAPITRE V
Don José était dans son bureau : on y conduisit Gabriel lorsqu’il demanda le maître. En entrant, Gabriel vit, près de la porte, un pauvre vieux jardipier, qui présentait une requête au nabab du lieu.
c Seigneur alcade, lui disait-il, moi et les autres qui occupons les terrains autour de l’étang de Yallellano, nous sommes tous perdus.
— Quelle est cette histoire? que puis-je y faire? répondit le Bondo Cani.
— Seigneur, nos jardins sont bornés parles pâturages communaux. Votre Grâce a décidé que ces pâturages seraient loués dorénavant. Us ont été pris à ce titre par le fils de Votre Grâce et par les autres jeunes roessieursdupays, qui veulent en faire une citasse et qui les ont fait clore. Us ne permettent à âme qui vivie d’aller y tirer un coup de fusil, et les lapins y ont put* tulé de telle sorte, qu’ils dévorent tout ce que nous semons. Nous sommes perdus et désespérés.
— Terminons. Quevoulei-vous? Au fait.
— Seigneur, est-il permis qü’après avoir mis dans la terre toutes nos peines , toutes nos sueurs, tout notre sang, cela ne serve qu’à engraisser des lapins pour les jeunes messieurs? Faut-il que tant de malheureux, avec leurs femmes et leurs en-
fants, périssent pour le divertissement de ceux qui ont loué ces biens de propres, auparavant la propriété de tous les habitants? Au nom de la sainte mère de Dieu, seigneur alcade, obligez ces messieurs à chasser ou à laisser chasser.
— Il ne manque plus que celai répondit don José avec hauteur; si les lapins vous gênent, ajouta-t-il en tournant le dos au pauvre homme, mettez-leur des muselières. >
Le vieux jardinier s’en alla désespéré. * Quand le communal était à tout le monde, murmurait-il, c’était une bénédiction pour le pays; aujourd’hui qu’il est loué et enclos, c’est notre perdition. ■
Don José qui venait d’atfermer la régie des eaux-de-vie était tout absorbé dans ses calculs; il était retourné s’asseoir devant son bureau, il avait repris sa plume et faisait ses comptes, sans s’apercevoir de la présence de Gabriel.
c Seigneur don José, dit celui-ci.
— Un autre! ht la digne autorité sans lever la tête. Promptement, parce que je n’ai pas de temps à perdre; et pour que tu n’en perdes pas non plus, je te préviens, si tu l’ignores, que je ne prête pas et que je ne donne ni ne reçois d’engagement. Maintenant val »
Gabriel pessédait ce caractère espagnol fort et digne que l’impertinence ne saurait intimider, et celte intelligence précise qui ne se laisse pas embarrasser par les raisonnements et moins encore par les déraisons.
c Seigneur, répondit-il avec calme, plntôt vous m’expédierez, plutôt je cesserai de vous déranger. 11 y a un peu plus de vingu-deux ans, vous avez conhé à Marie-Joséphine Moreno, \pour le nourrir, un enfant nouveau-né.
. — Eh bien? Viens-tu me dire qu’il est mort ? C’est une petite
perte. >
Gabriel éprouva un mouvement de colère et d’indignation dont il fut un instant suffoqué, puis il reprit sur le même ton :
« Non, seigneur, il n’est pas mort. Cet enfant est devenu un homme, et il est en votre présence. »
. Don José, qui jusqu’à ce moment n’avait fait aucune attention à son interlocuteur, se retourna vers lui, le corps penché, ,1a main appuyée en arrière sur le bras de son fauteuil. 11^ regarda Gabriel fixement, sans remuer les lèvres, sans donner
aucun signe d’intérét ; puis, revenant à sa position précédente, il reprit sa plume et se remit à écrire en disant avec la plus grande indifférence :
< Eh bien?
— Je viens, répondit Gabriel, vous demander de me dire quels sont mes parents.
— Je ne le sais pas, > 6t rapidement don José, avec ce ton aigre et hostile qu’il mettait a dire tout ce qui pouvait humilier ou blesser. Puis, voyant Gabriel silencieux et douloureusement surpris :
« Je t’ai dit, ajouta-t-il, que je n’en savais rien ; que veuxtu de plus?
— Vous ne le savez pas? demanda encore Gabriel avec abattement.
— Je De le sais pas, > fît de nouveau cet homme cruel, qui persistait, par réflexion, dans le mensonge criminel qui s’était d'abord échappé de ses lèvres.
« Cela n’est pas croyable! » murmura Gabriel atterré, puis il ajouta d’une voix ferme : « N’avez -vous pas payé les premiers mois de mon éducation? Vous me portiez donc quelque intérêt?
— Maudit soit l’intérêt l reprit ce porc-épic ; on t’a jeté à ma porte, je t’ai recueilli, j’ai payé par compassion quatre mois de nourrice. Il me semble que j’ai fait assez, et si tu en trouvais beaucoup qui voulussent t’entretenir l’un après l’autre pendant quatre mois, tu pourrais passer doucement la vie. Pour ma part, je ne compte pas faire davantage.
— Je ne viens pas, répondit Gabriel avec hauteur, vous demandér de m’aider; j’ai des bras, monsieur, et celui à qui Dieu donne des bras est à l’abri de la honte de l’aumône. Je viens vous demander une chose qui vous coûtera peu et que vous me devez en bonne conscience, que je vous prie et vous 'supplie de me donner au nom des souffrances du Christ : une indication quelconque sur mon origine.
— Nul ne peut donner ce qu’il n’a pas, répondit don José avec impatience. C’est assez : maintenant laisse-moi en paix ; je ne suis pas du lin pour être ainsi pressé et broyé. >
Puis prenant un ton magistral et sentencieux, il termina par cette allocution morale et philosophique :
• Sois un homme probe et honnête, sois le défenseur zélé- .
des droits sacrés du peuple et de la liberté de la patrie, et tu seras le fils de tes œuvres, la plus honorable des origines. Pour le reste, que tu sois fils d’un bourreau ou d’un duc, d’un mulâtre, d’un giand, de l’amour ou du mariage, psssssti qu’importe? *
À ces paroles qui lui parurent une cruelle plaisanterie, Gabriel sortit sans saluer, poussant violemment la porte qui s9 ferma avec bruit.
c Le diable soit de l’impertinent lourdeau ! » fit don José l*»’ en remplaçant son ton déclamatoire par un grotesque grognement.
Gabriel rentra désespéré. Mille projets et mille idées traversèrent son esprit.
« Non, disait-il, je ne serai pas le serpent qui tromperai les bienfaiteurs qui m’ont réchauffé dans leur sein. Je m’en irai, je me ferai soldat, c’est la carrière d’un homme de cœur. *
Mais ces résolutions fléchissaient devant la douleur qu’elles causaient à Anna, lorsque Gabriel les lui communiquait.
B Gabriel, s’écriait-elle, réfléchis à ce que tu veux faire, car ton départ m’ouvrira le tombeau Tu veux t’en aller et tu dis que tu m’aimes! Pour prouver que l’on aime il ne faut pas toujours le dire, mais souffrir beaucoup.
— Anna, répondait Gabriel, il est un sentiment plus impérieux chez l’homme que l’amour, c’est le devoir.
— Ton devoir est de songer à moi, Gabriel, * répliquait Anna.
Gabriel passa plusieurs jours dans cette lutte terrible, disculpant toujours son père, même lorsqu’il sentait avoir le pJus à se plaindre de sa rigueur; puis, tombant dans un profond abattement, lorsqu’il se voyait au milieu de cet océan d’amertume sans espérance à aucun point de l’horizon.
Un jour de fête, la famille était réunie autour de la table; Gabriel n’avait pas mangé et Stéphanie fixait ses yeux pleins de larmes sur la pâle figure de son fils, lorsque parut tout à coup le seigneur don Jo.>é Sanchez, avec un énorme chien en avant-garde, et à l’arrière-garde un humble alguazil.
c Sa Grâce ici? dit Juan Martin en se levant sans précipitation pour aller recevoir l’alcade.
— Où est-il? où est cet enfant que je vous ai donné à élever? répondit don José en soufflant ; où est le fils de mon meilleur et de mon plus cher ami ? »
NOUVELLES ANDALOUSESl
Juan Martin se plaça de côté pour que don José pùt voir Gabriel, qui, adossé à l’un des poteaux qui soutenaient le toit, considérait avec dédain l’air agité de l’homme important. Il y javail tant de froideur et de dignité dans l’attitude noble et modeste en même temps de Gabriel, que la pétulance de l’ami de son père en fut promptement calmée.
c Mon enfant, s’écria celui ci, en essayant d’abord une excuse de diplomate, le secret qu’exigeaient les circonstances m’a contraint île m’éloigner de toi en apparence, afin de détourner tout soupçon; mais crois bien que je ne l’ai jamais perdu de vue. J’ai toujours éprouvé pour toi le plus vif intérêt : seulement il m’a fallu le dissimuler.
— Et vous avez réussi, interrompit Gabriel avec un amer sourire. Mais diles-moi, diles-moi bien vile qui est mon père, qui est ma mère?
— Ton père, répondit don José , est le général Labrador, qui vient de m’annoncer son arrivée à Madrid.
— Et ma mère, où est-elle?
— La pauvre femme est morte en te donnant le jour. Ton père, qui était compromis dans une affaire politique, fut obligé de fuir de Séville; sa femme, qui était une épouse accomplie, ne voulut pas se séparer de lui. Ils passèrent par ici pour gagner le Portugal, je les reçus dans ma mai-on, où lu naquis.
«Ton père ne pouvait t’emporter avec lui; il te laissa près de moi en me recommandant de veiller sur toi, ce que j’ai fait avec toute la prudence possible. Je n’avais rien appris do lui depuis cette époque et je le croyais mort, lorsque sa lettre est venue me cou bler de joie et me permettre de lever le voile qu® la prudence m’avait forcé de tenir baissé. Il me charge de t’envoyer vers lui sans retard. Pars donc, afin qu’il voie que j’ai rempli la mission qu’il m’avait laissée'et que, grâces à moi, il peut être fier d’avoir un fils de belle venue. >
Il serait diflicile d’analyser les sensations que ces révélations produisirent chez les personnes présentes : c’était un mélange de contentement et de douleur, deux sentiments également violents et profonds.
« Il partira, je le perds; mais Dieu le conduit, il sera heureux, pensait le digne Juan Martin, > sans songer à remarquer que cet homme qui avait si indignement abandonné l’orphelin s’attribuait, à son détriment, l’honneur de l’avoir élevé.
Digittzed by Gfîôgle
PLUS D’HONNEUR QUE D’HONNEURS. 3<iS
c.H va partir, le fils de mon âme; il oubliera ma pauvre fiUe I Pourquoi, mon Dieu, l'appelez-vous à tant de grandeur? ».
Ces idées passaient comme de noires ombres devant les yeux pleins de larmes de Stéphanie.
L’oncle Mathias tomba sur un banc en murmurant :
c Lui aussi s’en val*
Anna s’était retiréedans sa chambre; son cœuraimant n’avaH^ compris et bien défini qu’une chose et il s’était senti déchiré comme par un poignard, c’était rab.-encel Elle s’était laissée ’ tomber sur son lit, et elle répétait, au milieu des sanglots :
« Il s’en va I il s’en va I >
Gabriel seul, bien que digne et se contenant, se sentait comr plétement heureux.
. « Gabriel, mon fils, continua don José, rien ne t’empéche de partir demain. Tu diras à ton père que j’ai mis à ta disposition mes propres chevaux et mes propres serviteurs. Tu vois que je ne manque ni de zèle ni de ponctualité à obéir à ses ordres. N’est-ce pas bien ainsi? >
Gabriel fit de la tète uu signe d’assentiment.
Un instant après, voyant que tous étaient trop émus pour faire suffisamment attention à son importante personne, don José battit en retraite, précédé de son chien et suivi de son humble alguazil.
Le père de Gabriel était en effet un ancien ami de don José. Cette amitié datait de fredaines commises de compagnie à l’époque de leur première jeunesse. Lorsque le premier, compromis à Séville dans un acte de rébellion contre l’autorité, fut obligé de passer en Portugal, il se réfugia dans une habitation de don José, où naquit son fils et où sa femme mourut. Le fugitif confia l’enfant aux soins de son ami, avec une petite somme doni il put se départir, et continua précipitamment sa fuite.
Lorsque fut épuisé le dépôt resté entre les mains du riehe avare, celui-ci, comme nous l’avons vu, abandonna complètement le fils de son ami, qui se trouva recueilli par l’infinie charité de ces pauvrcis gens du peuple. Plus de vingt années s’étaient passées, et dans le cœur de don José, devenu fossile par sécheresse, il ne restait pas un souvenir de cet ami de sa jeunesse, quand U reçut une lettre de celui-ci datée de Madrid. L’ami ne faisait pas sa monographie : il disait seulement que s’étant distingué sur un point quelconque de cette malheureuse
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Amérique, fille de la pauvre Espagne, il revenait de ce champ d’asile, de cette terre promise des aventuriers, avec on titre de général, peut-être problématique, mais avec un capital en billets de banque qui était positif.
, Il esi^rait, ajoutait-il, que don José avait eu soin de l’éducation de son fils, qu’il trouverait en celui-ci un bon patriote,) et il demandait qu’on le lui envoyât promptement.
Nous avons vu comment don José s’était acquitté de cette mission avec zèle et ponctualité, considérant surtout que sa liaison avec un général reçu à la cour pouvait lui être d’une grande utilité; et c’était en effet pour lui un nouveau motif d’importance. Don José entrevit des honneurs et des distinctions dans les riants horizons de ses espérances.
Ces joyeuses pensées occupaient le retour du seigneur Sanchez, et sans qu’il s’en aperçât se faisait la nuit. Puis la lune se levait, cette ennemie du bruit qui étourdit, de l’éclat qui éblouit. Elle grandissait dans un ciel pur comme elle, éclairant tout ce que sa lumière pouvait atteindre, doucement et mélancoliquement, comme le fait le souvenir.
La porte de la maison de Juan Martin s’ouvrit ; Gabriel en sortit et vint frapper doucement à la fenêtre d’Anna. La fenêtre s’ouvrit sans bruit ; mais avant que Gabriel pût distinguer la figure de celle qu’il aimait, des sanglots lui annoncèrent sa présence.
c Ne pleure pas, Anna, lui dit-il, tu me déchires l’âme.
— Ne pas pleurer lorsque tu t’en vasi répondit-elle.
— Nu serais-je pas parti, si j’avais dû être soldat?
— Sans doute, mais tu serais revenu.
— Peux-tu croire que je ne reviendrai pas, Anna?
— Je le crains.
— Et pourquoi, dis-moi, pourquoi?
— Parce que ton père ne voudra pas te laisser revenir.
— Pourquoi penses- tu cela?
— Parce que c’est un seigneur haut placé.
— Si cela était, ce que je ne crois pas, nous aurions à voir.
— Je n’ai pas de chagrin si tu dois revenir.
— Je reviendrai.
— Quand?
— Lorsque j’aurai ma majorité, si je ne le puis auparavant. ■
Anna balança sa jolie tête et dit en recommençant à pleurer :
c D’ici là tu m’auras oubliée!
— Le penses-tu? demanda GaLriel assombri. ^
' — Oui, comme la chanson :
Avec moi tu prétends lutter, "*
Dit un jour le temps à l’Amour;
Ce Toi orgueil dont tu te berces,
Je saurai bien t’en corriger.
— Alors, si tu ne crois pas à la durée de mon amour, dit Gabriel avec tristesse, croiras-tu du moins à ma parole, Anna?
— Jure-moi donc que tu ne m’oublieras pas?
— Ma promesse ne te suffit pas?
— Non, je veux avoir Dieu pour garant et les anges pour témoins!...
— Eh bien, je te jure, fit Gabriel d’une voix émue, de n’aimer que toi, de n’avoir d’autre femme que toi : je te le jure par les seins qui nous ont nourris tous deux, par le sang que Jésus a versé pour nous! Et si je ne tiens pas mon serment, puisse mon ange gardien, qui m’écoute, m’abandonner pour toujours. Et toi, Anna, puis-je me fier à toi?
— .Si tu le peux? comme en la foi qui sera ton salut, Gabriel I et, si je t’oub'ie, puisse la Vierge des Douleurs, lorsque je l'appellerai ma mère, me répondre : « Je ne te connais pas! »
Gabriel partit le lendemain.
c Adieu, mon fils, lui dit Juan Martin en le reconduisant; je n’ai pu t’apprendre comment on fait dans les grandes villes, où l’on trouve des livres et des maîtres en abondance, où l’on peut faire des études savantes ; mais je t’ai donné la croyance chrétienne que j’avais reçue de mon père et cela suffit pour faire d’un homme un homme de bien. C’est là le premier but en ce monde, et ceux qui ont la croyance chrétienne peuvent aller la figure découverte et non le chapeau rabattu sur les yeux. Ne crois pas, mon enfant, ce que te diront plus de quatre imbéciles qui ont appris leurs doctrines dans le français et dans l’anglais, que les faits de Dieu ont vieilli : ils ne vieillissent jamais, attendu que Dieu naît à chaque heure ; il ne mange ni ne boit, mais il juge ce qu’il voit. On dit encore que le mensonge ne gagne rien à être jeune et que la vérité ne perd pas pour être vieille. Pour parler plus net, mon fils, aie pour prinf ipe que lorsque l’honneur et le profit ne tiennent pas dans le môme sac
il faut s’en tenir à l’honneur. Le profit sans honneur est bon pour les vilains, et pour être’ accompli l'homme a besoin de deux choses^ l’honneur sans tache et la conscience sans atteinte; et maintenant aie cette autre maxime toujours présente :
Dès en venant à la vie Nous cheminons vers la mort;
U n’est rien qui tant s’oublie Et qui soit plus assuré. «
c Voilà toute la science que je puis te donner, Gabriel ; ne l’oublie pas: si simple qu’elle soit, elle est fille des enseignements de Dieu et peut-être plus légitime que les théorips des docteurs. Ceux-ci ont condamné le Juste, pendant que les simples pasteurs étaient les premiers à l’acclamer, et que de grossiers pécheurs étaient ses premiers disciples. Ce ne fut pas sur un de ces puits de science que le Seigneur fonda sa sainte Église, mais bien sur un pauvre pécheur repentant; et non à cause de sa. science, mais à cause de son dévouement et de ses larmes.
— Père, répondit Gabriel, deux choses dureront dans mon, cœur autant que ma vie et n’en sortiront qu’avec elle : l’enseignement que j’ai reçu de vos paroles et de vos actions, et la reconnaissance que j’ai pour vous. Et maintenant, père, que. j’ai un nom et une origine, je vous demande un bienfait qui mettra le comble à tous les autres : voulez-vous me donner Anna pour femme?
Mon fils, répondit Juan Martin, je ne puis pas, je ne saurais consentir à te lier. Tu vas entrer dans une vie nouvelle, et avant peu de temps toutes les choses te paraîtront d une autre manière que maintenant.
— Les choses, père, ne changent pas comme vous le pensez pourquoi voulez-vous que je change?
Je ne dis pas cela, mais que, sans changer de sentiment
tu peux changer de manière de voir. Tu arriveras à reconnaître qu'Anna serait b en étrangère pour les hauteurs où tu vas vivre, et je ne veux pas que nulle part ma fille soit regardée par-dessus l’épaule, lorsqu’elle peut rester dans la maison paternelle, où elle est considérée à l’égal d’une princesse. Et puis, mon fils, le passereau no vit et ne chante tout à l’aise que dans la vallée.où il a son nid.
C'est ainsi que je pense, s’écria Gabriel avec passion : je
suis le passereau, ma vallée est Valdeflores, et j’y reviendrai; aussi bien Dieu me prête vie et vous donne la santé I — Laissons l’avenir dans les mains de Dieu, Gabriel, répondit Juan M.irtin. Le temps fait tout sans l’aide de personne; reviens on ne reviens pas, tu recevras toujours en partant la bénédiction de ton père de la campagne. »