‹ Nouvelles andalousesChapitre 35 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Gabriel arriva à Madrid. L'entrevue du père et du fils ne ftit pas et ne pouvait être cordiale, et les laissa tous deux, comme on doit le supposer, fort peu satisfaits l’un de l’autre.

Gabriel exprima respectueusement à son père son désir de retourner aux champs, dans lesquels il avait été élevé et pour lesquels il avait tant d’affection. Son père se mit à rire, et Gabriel ayant insisté, le général lui imposa silence avec toute l’autorité paternelle et le despotisme le plus acerbe. * Quelle différence, se dit Gabriel, avec mon père Juan Martin I » üne fois que cette pensée se fut glissée dans l’esprit du jeune homme, il tenta en vain dej’en chasser, et chaque nouvelle entrevue la fit surgir plus claire et plus motivée. ^

c Quel lourdeau stupide, incivilisé et ignorant I pensait le père avec mauvaise humeur; quelle éducation lui a donnée ce paysan de Sanchez! C’est un tronc d’arbre à dégrossir! »

En conséquence de ces réflexions, !e généra! donna des maîtres à son fils, et lui fit suivre assidûment des cours qui profitèrent admirablement. Gabriel était peu expansif, très-ami de la retraite; sa mémoire était sûre, il avait l’intelligence vive, un caractère réfléchi : il se livra à l’étude avec autant de plaisir que de profit.

11 faut ajouter à cela que Gabriel trouvait peu d’affection chez

son père, peu d’attrait et encore moins de sédurtion dans le cercle masculin au milieu duquel il se trouvait placé, peu de charme dans les plaisirs creux et bruyants du mo de ; en un mot, il était en opposition de goûts, d’habitudes et d’idées avec ' tout ce qui vivait avec lui. Il se concentra dans ses éludes et y ■ consacra toute son activité; il y mit tout son pla>sir et le but de toute sa vie. Et c’était pour lui un grand bonheur, car, dans le milieu étrange et répulsif où il se trouvait, sa position fût devenue intolérable. Il résulta de tout cela que Gabriel vécut dans un système d’isolement et de retenue qui laissa le père et le &ls complètement étrangers l’un à l’autre.

c C’est un sauvage, disait le général à ses amis en parlant de Gabriel; il est sans activité, sans nerf; ses maîtres cependant disent qu’il a une grande intelligence, beaucoup de mémoire, qu’il comprend facilement et qu’il a un grand désir de s’instruire; mais il porte cet amour de la science au point de le mettre tout entier dans ses livres, et il est devenu tout à fait apathique, ce qui est le pire malheur qui puisse arriver à un enfant du xix* siècle,^ désespère de le voir jamais devenir uu membre actif, exalté^ enthousiaste de notre régénération po> litique et morale ; mais j’espère au moins qu’il contribuera, avec la plume, à renverser ce vieil édifice social élevé par la barbarie et l'ignorance, et dont les seuls produits sont l’Inquisition, qui nous a perdus, et les ordres religieux qui nous ont abrutis. »

Le général se plaisait à nourrir son fils d’enseignements de cette nature, parmi lesquels ces paroles, qu’on appelle creuses, jouaient un rôle important.

Trois années environ se passèrent de la sorte, au bout desquelles le général dit un matin à son fils ;

; c J’espère bien que tu ne penses pas à prolonger cette odieuse , vie de philosophe insociable et de savant muet : tu ne supposes "pas que je te permettrai de continuer à végéter comme tu l’as ^fait jusqu’à ce jour à mes dépens. >

Gabriel qui, comme nous l’avons dit, possédait une parfaite sérénité comme qualité dominante de son caractère, répondit au général :

c Je m’étais justement proposé, monsieur, de vous parler à ce sujet. Je viens d’accomplir vingt-cinq ans, et je crois que je puis commencer à penser par moi-méme à mon sort futur.

— Penser par toi-métne ! s'écria tout assombri cet antagoniste du despotisme, dont la bouche dessina un sourire froid et méprisant; voyons donc, voyons ce que Sa Seigneurie a pensé dans les sphères élevées de son abstraite intelligence ?

— Vous vous souvenez, reprit Gabriel avec calme, que, lor»* que j’arrivai ici, je vous dis que je ne voulais pas franchir les limites de l’éducation que j’avais reçue. Je vous dis que je désirais rester dans cette sphère tranquille dans laquelle j’avais été élevé. Vous n’avez pas voulu répondre à mon désir, vous avez voulu cultiver mon entendement et me faire acquérir quelque savoir, croyant que cela changerait mes idées, et modifierait mes inclinations. Je vous ai obéi comme à mon père et à mon seigneur; mais maintenant que les livres m’ont instruit, je vous répète, avec le calme de la réflexion , les mêmes paroles que je vous ai dites en arrivant.»

Le général fut si surpris de ce langage de son Gis, qu’il ne trouva d’abord pas de réponse. Gabriel, profitant du silence de son père, continua :

( Je ne voudrais cependant pas vous déplaire : aviez-vous d’autres intentions sur moi?

— Pouvais-je ne pas les avoir et ne pas les supposer chez toi? s’écria le général suffoqué. Pouvais-je penser que tu voudrais suivre tes basses inclinations et tes vues mesquines, et qu’après t’avoir gardé trois ans avec moi en cherchant à te mettre au niveau des hommes de ta classe et de ta position sociale, en m’efforçant de redresser tes tendances vulgaires et d'éclairer ton entendement , je te verrais à cette heure aussi lourd, aussi rustique, aussi gauche que le jour où tu es venu? A quoi donc t’ont servi tes livres et tes études?

-^A beaucoup, monsieur, à beaucoup. Elles m’ont servi à confirmer, à fortifier, à raffermir ma persuasion instinctive que les bases et la source d’une vie bonne et heureuse sont une âmo honnête, une existence naturelle et simple; que la réunion de ces trois choses forme la pratique de ces phrases d’éloquente morale et de ces aspirations esthétiques, qui dans votre monde ne sont que des théories. Ce que j’ai appris m’a démontré que l’éducation la plus complète n’enseigne pas autre chose, et «qu’il y a dans l’accomplissement d’un devoir, si simple, si modeste qu’il soit, plus de grandeur véritable que dans cette philosophie

de laquRtsqui consiste à nier ou à déprécier tout ce qui rehausse la nature humaine >

— Que viens-tu me parler de devoirsl dit le père avec vivacité; quels sont donc ces devoirs, pour toi?

— Monsieur, vous savez qu’il existe une femme qui a nourri de son lait, avec une tendresse maternelle, le pauvre enfant abandonné ; vous savez qu’il y a un homme qui a élevé, enseigné et fait homme le pauvre délaissé, et qui a vendu la moitié de son mince avoir pour l’affranchir d’étre soldat. Ce que vous ne savez pas, c’est qu’ils ont une fille unique, la douce sœur de ma triste enfance.

— Et lu l’as séduite? dit le général en souriant.

— Vous seul, mon père, pouvez me supposer infâme, sans que je relève comme je le dois une semblable injure! Je l’aime et lui ai donné ma paiolede l'épouser.

— Paroles d’enfant que le vent emporte 1 Si tu ne l’ae pas séduite, je ne vois pas que tu aies rien dit qui, de loin ou de près, ait quelque chose de commun avec ce grand mot de devoirs.

— Je vous dirai, monsieur, ce que j’entends par devoirs, moi qui ai été élevé par le peuple : je ne veux pas parler du peuple que vous avez illustré, mais de cet honorable et noble peuple des champs, vivant entre le ciel et cette terre fleurie qui nous porte et nous alimente. Je fais partie de ce peuple pacifique qui traverse la vie sans autre pilote qu’un prêtre, sans autre enseignement que la loi de Dieu, sans autre interprétation philosophique, matérialiste ou épicuriste de noire passage en ce monde, que cette simple et chrétienne définition : Vivre pour travailler, mourir pour se reposer.

—Assez, assez de musique céleste I dit le général.

— Vous avez bien défini ce que je viens de dire, reprit Gabriel. Le peuple espagnol s’est fait un code d’honneur dont les lois sont pour moi d’imprescriptibles devoirs. ’

— Et comment, demanda le général d’un ton d’amère déri i lion, comment s’exprime le code auquel tu te réfères d'un to f magistral pour t'encanailler?

— Monsieur, répondit Gabriel d’une voix ferme, ce code veuH qqe l’ingrat soit appelé mal ni* »

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