Le Correspondant (livraison d'août
renfermées dans Una en Otra (Paz et Luz * et don Judas Tadéo).
Nous serons heureux si l’accueil fait à cette première publication nous encourage è imprimer successivement les autres écrits de Fernan Gaballero. Nous y sommes prêts dès à présent soit par nous-mêmes , soit par les amis dont nous avons réclamé le concours.
Il nous reste maintenant un droit à défendre , celui que l’auteur a bien voulu nous donner de traduire son œuvre. Ce droit est à nous depuis plusieurs années, et ' nous le revendiquons pour nous et pour lui.
Pour nous, parce que nous tenons à honneur de rendre son œuvre française, pour lui, parce qu’il l’a placée sous notre sauve-garde.
Nous croyons cette précaution utile, ne serait-ce que pour sauver l’œuvre intéressant du charmant écrivain d’interprétations, peut-être incorrectes, souvent fantaisistes, qui pourraient compromettre aux yeux des lecteurs une exacte opinion et une réputation méritée.
Nos traductions ont été faites pour ainsi dire sous les yeux de Fernan Gaballero ; elles ont été revues par lui.
1. Nous nous sommes empressés de faire place à la très-exacte et très-gracieuse traduction de cette nouvelle signée d’un pseudonyme, B. d’Âgreval, que nous respectons par le motif même qui nous porte à défendre celui de Fernan Gaballero. Si le succès nous y conduit, nous comprendrons dans un autre volume une traduction de la Famüia de Alvareda signée du même nom.
C’est donc avec son autorisation et k sa prière qne nous expriinons le vœu qu’aucune publication de ses nouvelles ne soit faite sans son consentement et le nôtre.
A. Germond de Lavigne.
Juillet 1859.
PAUVRE DOLOEJÈS
NOVV. ANDAlOOSEt.
PAUVRE DOLORES
Entre San Lucar de Barraméda, où le Bétis abandonne les terres d’Espagne, et la riante Cadix qui s’élance au milieu des eaux comme pour aller au-devant de ses flottes, est assis, sur une élévation, un village tranquille et modeste. On le nomme Rota..L’histoire, et un magnifique château qui appartient aux ducs d’Ârcos, attestent que ce village est d’antique et noble origine.
Du côté qui regarde le sud-ouest, c’est-à-dire vers l’océan Atlantique, le terre-plein sur lequel s’étend le village est coupé verticalement ; au bas est la plage. Celle-ci représente cet aspect uniforme que la mer donne aux rivages qu’elle baigne ; ses sables arides sont alternativement envahis et abandonnés par les flots. On y chercherait en vain, comme ailleurs, les secrets que l’Océan laisse échapper de son sein ou les tristes vestiges d’un naufrage ignoré et solitaire ; on ne rencontre sur la plage de Rota que de frêles coquillages ; les étoiles de mer qui, avec la vie, ont perdu leur lumière; ces flocons d’écume qui, une fois délaissés par la vague, voient tomber leur éclat et s’abattre leurs formes légères; le pauvre polype qu’on ne sait pas être mort ou vivant, car la vie est en lui aussi inerte que la mort; le crabe maladroit qui soulève sa lourde masse sur ses pattes difformes, et qui court avec les efforts et la gaucherie do l’estropié porté par ses béquilles; la multitude d’algues que la lame rejette dédaigneusement vers la terre; le morceau de cor-
da"e ou de bois travaillé, rebut des barques de pèche, et les jolies arabesques que dessinent sur la surface unie des sables les pistes légères des mouettes. C’est là tout ce que présentent ces plages solitaires qui entourent l’Espagne, champ neutre entre la terre et les eaux , sol sans fleurs, rivage sans perles.
Sur la gauche du village , la mer joue au milieu des terres et forme une baie, qui serait un bon port si elle avait plus de profondeur, et si les eaux, quand elles se retirent, n’y découvraient pas une vaste étendue de boue noire parsemée de pierres. La mer montante vient jusqu’auprès des habitations, et celles-ci se protègent par un rempart naturel de roches, contre lequel les vagues frappent et s’agitent ainsi que bat le cœur oppressé.
A la pointe du triangle que forme le village, est le môle contre lequel sont amarrées , avec les felouques destinées à porter chaque jour à la ville les fruits et les légumes, les barques des pilotes qui vont au-devant des riches hôtes de la baie de Cadix, pour les guider sûrement jusqu’au port.
L’éloignement où se trouve Rota de toute voie fréquentée, l’absence de communication avec les autres villages, son rôle humble et sans prétention, lui donnent un cachet de tranquillité, 'de calme patriarcal que n’ont pas généralement les ports de mer.
L’idéal du champêtre ne se représente pas ainsi d’ordinaire à notre esprit. Ce n’est pas ce village modeste, assis au bord de l’Océan, étourdi de ses tumultes incessants, provoqué par son agitation continuelle, semblable à celle du siècle où nous vivons : les barques intrépides y abordent, chacune avec sa flamme différente, les unes poussées, les autres contrariées par les flots et par les courants, comme les hommes qui s’agitent au milieu de l’époque présente. Nous rêvons de préférence ce hameau qui a pour horizons des champs de blé et des plantations d’oliviers, pour bruit le chant des oiseaux, le cri des coqs, le murmure des arbres et les tintements de la cloche , pour voisinage un autre hameau qu’il appelle son compère. Ici, la mer et la terre sont côte à côte, comme le sont la paix et l’agitation, la stabilité et le mouvement, la sécurité et le péril, comme le sont ce qui produit et ce qui détruit.
• 11 serait diflicile, néanmoins, de trouver un lieu plus pacifique que Rota, et de rencontrer ailleurs des habitants plus la^ borieux et plus habiles en agriculture; car l’agriculture est’ l’industrie propre de ce pays. Chaquo Retenais a son coin de
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verre qu’il fait produire, et il en est peu qui pratiquent la cullure sur une grande échelle. La vigne, le melon , la pastèque 5t toute espèce de légumes, toujours précoces et toujours ex- ^ellents, constituent les principaux produits de ce sol. Par dessus ces derniers se distinguent par leur volume, par leur quantité et par leur qualité, les citrouilles et les tomates, dont l’abondance a valu aux Rotenais le surnom do lomatiers. Ce qu n’est pas moins curieux, c’est l’énorme quantité de bannettes ou paniers d’osier employés au transport de tous ces produits.
Les Andalous qui, on le sait, font de tout plaisanterie, sans excepter ni chose ni personne, et qui inventent à cet eiïet un nombre in&ni de contes, de sobriquets, de bons mots et de chansons, en ont un abondant répertoire à l’adresse des bons Rotenais.
Nous en citerons quelques-uns; non pas seulement parce qu’ils nous semblent plaisants, mais aussi parce qu’ils donneront une idée exacte du genre de facilité et du tour d’idée de ce peuple joyeux et spirituel.
Les Rotenais voulurent, dans une certaine circonstance, célébrer leur digne patron saint Roch. Ils invitèrent dans ce but un prédicateur en renom et deux clercs, qui furent logés dans la maison de l’alcade.
Celui-ci, sachant que ses hôtes désiraient prendre du chocolat à leur souper, appela sa cuisinière et lui recommanda d’en préparer.
» Mais, dit la cuisinière fort embarrassée, qu’y met-on?
— De l’eau, j fit le maître.
La cuisinière, tout aussi inquiète, s’en va trouver une femme du voisinage, qui passe pour la plus habile du pays, et lui demande comment se fait le chocolat : .
« Et que t’a dit ton maître?
— De le faire avec de l’eau.
— De l’eau et rien de plus? reprend le professeur. Jésus! ne sais-tu pas, femme, qu’il n’y a pas de bon chocolat sans tomate ? *
En voici un autre :
i Les Rotenais s’avisèrent d’escalader le ciel avec leurs banjnettes. Il les dressèrent donc les unes sur les autres, de telle sorte qu’ils arrivèrent plus haut que la lune et que les étoiles. 11 n’en fallait plus qu’une pour atteindre le ciel , et on ne la
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trouvait nulle part. Ne voulant pas, pour si petit obstacle, renoncer à leur entreprise, ils retirèrent de dessous l’édiûcela première qu’ils avaient placée, et tout le reste s’en alla par terre.
Une autre fois une vieille femme de Rota se rencontra sur le chemin avec un individu du Port-Sainte-Marie, qui chantait la romance du grand capitaine. Lorsqu’ils furent nez à nez, l’homme du port en était à ces vers :
Cette redoutable épée Qui dispersâtes barbares..,.
c Holàl mendiant! dit la vieille furieuse, les barbares, ce sont les gens du Port, entendez-vous? >
Quant aux chansons, nous dirons seulement quelques strophes de l’une d’elles.
On n’a jamais connu Jamais on ne saura Quel nombre de bourriques Existent dans Rota.
Ce nombre est infini.
Les Retenais ont en usage De régaler leurs fiancées Des pépins de leurs calebasses,
Les confitures du pays.
Un homme sage de Rota Pensait un jour trés-sensément Que si les tomates manquaient,
Le monde aussitét finirait.
Ajoutons enfin que l’époque même de l’invasion française a îurni son couplet :
S’ils menaçaient Rota de leurs canons,
La tomate en aurait raison.
<1 Rien n’est plus agréable aux regards, rien n’est plus doux au cœur que de voir, le soir, les laboureurs rentrer des champs. Chacun d’eux revient monté sur son énesse ; derrière celle-ci,
PAUVRE DOLORÈ^. . 7
bien souvent, court et saute un ânon qui se hâte de jouir de sa rapide enfance, comme si quelque instinct prophétique lui / faisait deviner que cette joie, ce bien-être, ces élans joyeuxj sont les premiers et les derniers de cette triste vie de travail' et de misère. Le laboureur apporte des paniers chargés de fruits et de légumes ; la récolte du jour est complétée par de beaux épis de maïs destinés an repas du soir de la ménagère. Celleci attend sur le seuil de son logis et envoie les enfants au-devant de leur père ; l’escorte s’augmente d’un pauvre chien , laid et mal soigné, mais bon et fidèle, qui fait partie de la famille, et qui ne quitterait pas le morceau de pain que lui donne son ^ , maître pour tous les reliefs d’un palais. Quelques pères prennent dans leurs bras et asseyent devant eux le plus petit des enfants, pendant que les aînés agacent l’ânon et courent avec lui. D’autres mettent pied à terre, font monter les plus grands sur l’ânesse, portant les plus petits dans leurs bras, et chaque groupe s’achemine ainsi vers la maison où l’attend la bonne mère et l’heureuse épouse.
Combien de fois nous avons considéré avec un profond attendrissement ces tableaux d’un bonheur intime et pur, qui ne cherche ni le secret ni l’étalage, qui ne demande ni éclat ni .obscurité, semblable à la douce clarté de la lunel Souvent nous nous sommes demandé avec un sentiment d’amère mélancolie pourquoi la vie matérielle avec son insatiable ambition, son raffinement de goûts et sa stupide élégance de formes, a mis à la place de ces joies saintes et pures, d’autres joies qui satisfont aussi peu le cœur, la poésie de l’âme et la conscience? Pourquoi, dédaignant ce bonheur que Dieu nous enseigne et nous prodigue, a-t-elle conçu l’idée d’une existence factice qui, par ses élans vers l’impossible, ose jeter le dédain sur ce bonheur que nous signalent notre destinée. Dieu et la raison? Quand comprendrons-nous que l’idéal ne se cherche pas dans les airs, dans un ballon gonflé de vent, entraîné par le souffle des passions, sans direction et sans but; et que celui qui nous convient le plus est placé sous notre main, devant nous, comme le sont les fleurs dont Dieu a parsemé la voie qu’il nous a tracée ? Quand donc les poètes, ces rossignols qui nous égayent dans les jours sereins, qui nous consolent dans les nuits mornes dont se compose notre existence, se diront-ils qu’au lieu d’exalter, d’exagérer, d’idéaliser les passions de l’homme, ils
peuvent les guider, les éclairer, et qu’ils contribueront ainsi a lo rendre meilleur et plus heureux? Les passions dans l’état moral, comme les fièvres dans l’état physique, sont des mala* (lies de 1 humanité, que ne parviennent à vaincre ni les efforts des moralistes, ni les essais de la médecine ; et il serait difficile , a moins d’écrire une idylle, de peindre des scènes de la vie humaine sans que tôt ou tard les passions y prissent um place. Mais, à notre avis, c’est une tendance mauvaise et ah surde que déqualifier de beau, de noble et d’intéressant l’éta dans lequel elles nous mettent; c’est une erreur dangereuse que de les peindre (;omme le propre des âmes supérieures. Les âmes supérieures dirigent leurs passions si elles sont bonnes et les dominent si elles sont mauvaises. '
Un vieillard assis sur son ânesse rentrait à Rota par une belle soirée d’été. Il était suivi de deux beaux garçons bien bâtis, bruns de visage, portant la houe sur l’épaule. A peu de distance de leur maison, ils virent venir à eux un enfant de cinq ans traînant à la remorque une fillette plus jeune et tout rouge des efforts qu’il faisait pour hâter la marche encore chancelante de sa petite sœur. La monture s’arrêta; l’atné des jeunes gens souleva les deux enfants, plaça l’un à droite l’autre à gauche du vieillard, et l’ânesse, sans autre avertissement reprit sa marche tranquille jusqu’à la maison, devant laquelle elle 8 arrêta, sans qu’il fût nécessaire de faire résonner le s6l dans ses longues oreilles couchées.
Avant d'entrerdans cette maison, qui appartient au vieillard 11 convient de la décrire et d’en faire connaître les habitants!
Après avoir passé la porte principale, on entrait dans une grande cour empierrée; à droite s’étendait un massif où se pressaient tant de fleurs, d’arbustes et de tiges grimpantes, quon eût dit un congres de plantes; sur la gauche s’étendait un vaste berceau couvert de raisins magnifiques. Au fond était habitation, une cuisine, une salle, une basse-cour et un escalier massif extérieur en briques, sans toiture, qui conduisait à un grenier ou galetas. A droite de la porte de la rue, la maison comprenait une petite salle et une chambre. La même disposition existait a gauche, et à la suite se trouvaient dp petits logements ayant sortie sur la cour. Une petite chambre tranquille et indépendante ouvrait à côté de la cuisine, ayant jour sur la
PAUVRE DOLORÈS
Le maître de la maison, l’oncle Mateo Lopez, occupait toute la partie de gauche avec sa famille, y compris sa fille Catherine, mariée à un yegüero * et mère des deux enfants que nous avons vus venir au-devant de leur aïeul. Le grenier était loué six réaux par mois à la veuve d’un malheureux marin qui s’était noyé, et qui avait laissé sa femme malade avec deux enfants. La pauvre veuve ne payait pas son loyer et l’oncle Mateo se gardait de le lui demander ; il faisait à ce sujet cette simple et judicieuse réflexion : t Si la pauvre n’a rien, comment payerait-elle? »
La chambre voisine de la cuisine avait été donnée pour rien à un pauvre moine, après la fermeture des couvents. Le logement à droite était loué à un carabinier et à sa femme ; c’étaient les seuls qui payaient.
Le carabinier était un excellent homme, nommé Canuto. Ce nom signifie roseau; on ne le donna jamais à un individu plus allongé, plus roide et plus vide. Le carabinier avait été soldat, un soldat grave, sérieux, sobre de paroles; et depuis qu’il était devenu carabinier, c’est-à-dire l’homme de confiance du gouvernement, cette gravité était devenue l’impassibilité d’un Caton de marbre.
Sieur Canuto, qui depuis sa naissance n’avait jamais eu de volonté propre, était l’homme du monde le moins jaloux de son autorité ; il ne changeait jamais de gilet sans demander à sa femme lequel il devait mettre. II avait été, 50 ans plus tôt, blanc ou blond, mais ce diable de temps et les fatigues du métier ne lui avaient laissé d’autres traces de ces deux avantages que d’énormes moustaches semblables à des lavettes. Sa femme disait cependant qu’il avait été plus blanc qu’un Iis, plus blond que le chanvre, et qu’encoro à présent on pouvait écrire sur ses épaules comme sur une feuille de papier.
Pepa, ainsi se nommait sa compagne, était plus jeune que lui. C’était une de ces femmes modèles qui possèdent en ellesmêmes la dot la plus précieuse, et qui la consacrent à leur mari plutôt par amour que par devoir, ou mieux, par la fusion de l’amour et du devoir, fusion douce et sainte autant que
<. On appelle une troupe do juments ou de cavales destinées à
la reproduction, et laissées toute l’année en liberté dans des pâturages. Lejregüero est le gardien de ce troupeau.
sage et admirable. Ces femmes ont le talent de conduire leurs maris, d’en pallier les fautes quand ils en commettent, ^e leur persuader comme aux autres, comme à elles -mômes, qu’ils ont raison et qu’ils sont dans le bon chemin. Elles ont la prudence qui les modère sans qu’ils devinent l’intention, de même que les mères ont des chants pour distraire et endormir leurs enfants; elles ont la résignation pour la leur inspirer par la parole et par l’exemple; elles ont l’ordre excessif et la propreté pour qu’ils aient soin d’eux-mêmes, de leur tenue et de leur mise; la condescendance jusqu’au point de dissimuler leurs propres sacrifices pour ne pas laisser accuser d’exigence ceux qui les imposent; et, par-dessus tout, cet attachement dévoué, cette abnégation, cet anéantissement d’elles-mômes, sentiments qui arriveraient jusqu’à être ridicules, lorsque le mari n’en est pas digne, si l’origine n’en était pas si respectable.
Sieur Canuto n’ouvrait presque jamais la bouche, et il faisait bien; mais, quand cela arrivait, il parlait laconiquement, par sentences, avec aplomb, persuadé que toutes les oreilles étaient aussi bienveillantes que celles de sa femme. Au fait, notre bon carabinier ne se trompait pas beaucoup, du moins en ce qui touchait les habitants de la maison qu’il habitait.
Le pauvre déclottré, que l’excellente famille Lopcj? svait recueilli, et qui se nommait le P. Nolasco, était un tigno homme. Il n’avait inventé ni la poudre ni l’imprimerie; il j’était collaborateur d’aucune encyclopédie; mais il savait ce qu’il devait savoir pour l’accomplissement de ses fonctions. S’il lui manquait un peu de dignité, il était en revanche plein de zèle, et il connaissait le peuple, scs mœurs et son langage, autant qu’il était nécessaire pour l’attirer dans le sentier du bien. Il ne se faisait pas faute d’ailleurs d’y aider par un carambal avec les grands, et par une chiquenaude avec les petits. Le peuple, avec sa perspicacité instinctive, savait bien que le bon père était dans le droit chemin ; aussi il l’aimait et le vénérait, tout en riant de lui de temps à autre.
PAUVRE DOCORÈS.
Qu’on nous permette à ce propos une observation. Il y a deux sortes do rires très-distincts, ou, pour mieux dire, opposés : le rire bienveillant et 1e rire moqueur. Le premier est doux, gai et inoffensif; l’autre est amer, peu joyeux et mordant. Le premier vient d’un cœur honnête et ressemble aux bouillonnements allègres d’une source d’eau pure; l’autre naît d’un cœur dur et acerbe; il pénètre comme ces liqueurs corrosives qui brûlent et noircissent tout ce qu’elles touchent; l’un se couronne de fleurs, l’autre se revêt d’épines. Il est inutile d’ajouter que le rire inspiré par les faits et gestes du bon père était le rire bienveillant.
Le P. Nolasco était un peu sourd ; il en résultait qu’il comprenait souvent fort mal les choses qu’on lui disait, et que ses exhortations au confessionnal servaient à deux fins, à tout hasard pour le pénitent, et à titre de sermon pour les circonstances à venir. On ne pouvait trouver un homme qui eût aussi peu de fiel. Il n’en avait pas moins sa bonne dose de malice, et il ne se laissait pas aller trop facilement à ceux qui voulaient le tromper. Nulle part, non plus, on ne connaissait un homme •plus franc et plus véridique, et, sans prendre jamais le ton de la supériorité, sans aucune aigreur, il savait faire remarquer à chacun ce qui lui paraissait mal ou blâmable, sans que personne s’en offensât.
A l’extérieur, le P. Nolasco ressemblait à quelqu’une de ces figurines do gomme élastique qu’on eût étirée autant qu’elle eût pu prêter. Sa tête était longue et étroite, son nez long, son menton long, ses dents longues, ses bras et ses mains longs, ses jambes et ses pieds longs. Depuis qu’il avait quitté son couvent, et grâce à la générosité d’un protecteur venu d’Amérique et nommé don Marcelino Toro, il portait une jaquette, un gilet et un pantalon d'étoffe noire, lesquels, à force de servir et d’être brossés et frottés par la bonne hôtesse, avaient acquis un brillant qui leur donnait une apparence de toile cirée.
Bien que le P. Nolasco eût plus de soixante ans, il était agile, et, à l’exception de quelques flatuosités qu’il combattait avec le thé, il jouissait d’une bonne santé, grâce sans doute à sa frugalité et à la simplicité de ses aliments. La sœur de son protecteur, doüâ Braulia Toro, lui donnait chaque mois deux livres do chocolat de 7 ou 8 réaux; ce chocolat et quelques rôties sèche.s composaient ses déjeuners. Son riche compère, l’oncle Gil
Pinonès, lui octroyait des pois chiches, parce qu’il enseignait à ses fils à servir la messe; ces pois et quelques onces de viande et de lard que lui envoyaient ceux dont il écrivait les lettres, garnissaient la marmite qui le nourrissait 365 jours dans l’année. Il en réservait une tasse de bouillon pour son souper, et donnait le reste à la pauvre veuve qui habitait dans * le galetas.
Le P. Nolasco tutoyait tous ceux qui étaient nés en ce siècle de lumière. Un jour, un médecin, qui était un jeune homme et qui tranchait de l’important, lui fît remarquer que cette liberté était contraire à la dignité de l’homme.
« La dignité de l’homme! répondit le P. Nolasco, on s’en aviso maintenant! allons donc! dignité dans les paroles, indignité dans les actes! Ainsi, je tutoie mon père spirituel saint François, et j’irais te donner, à un blanc-bec comme toi , de la Grâce et de la Seigneurie! Va donc! va guérir la fièvre maligne et ne m’en donne pas à compter ; je ne me soucie pas de me mettre à l’usage du jour; ces croûtes-là sont trop dures pour mes vieilles dents. Tu m’entends'? s
L’antagoniste le plus acharné du P. Nolasco était le fils do la pauvre veuve. C’était un garçon de douze ans, gracieux; vif, gentil et sympathique, qui voulait être marin contre la volonté de sa mère. Celle-ci, qui avait perdu son mari dans un naufrage, tremblait à la pensée de voir son fils s’embarquer; elle avait demandé au P. Nolasco de lui prêter son aide pour dissuader l’enfant de son projet; mais tout avait été inutile. Plus le bon père célébrait les avantages de la terre ferme et les douceurs de la vie paisible, plus l’enfant aventureux s’enthousiasmait pour les hasards de la mer et pour les longs voyages sur les flots inconstants. Le P. Nolasco, pour se venger, l’avait surnommé Montevidéo , et nous savons que, pour certaines gens, tout long voyage de mer s’entend du voyage d’Amérique , et Montevidéo en est le Finistère.
« Tu n’iras pas en mer, disait le bon père.
— Et pourquoi pas? répondait Tomasillo avec un sourire particulier à lui età sa sœur, et dans lequel se lisaient la joieet la douceur, comme s’unissent dans le soleil la lumière et l’éclat.
— Parce que la mer est l’ennemie de l’homme, tu le sais. Ton père y est mort, et je ne sais pas, entêté, comment tu as le cœur de vouloir t’embarquer.
PAUVRE DOLORÈS. 13
— Et votre père, père Nolasco, où est-il mort? demanda Tomasillo.
— Parbleu! dans son lit, fort tranquillement, répondit le père.
— Alors, comment Votre Révérence a-t-elle le cœur de se coucher dans un lit?
— Laisse-là tes malices de jeune coq anglais, Tomasillo ; tu sais bien que de dix qui vont à la mer, il y en a neuf qui se noient à la fleur de l’âge, et qui meurent sans confession. Et toi, qui es plus mauvais qu’un autre, cela te viendra plus tôt qu’à personne. Si tu quittes la terre pour la mer, ce sera tant pis pour toi, car les autres n’ont rien à y perdre. Je dis pour toi, et aussi pour ta pauvre mère, qui doit t’aimer puisqu’elle t’a mis au monde, et que tu dois soutenir.
— Que veut donc Votre Révérence , père Nolasco? que j’aille,
comme j’ai fait au commencement de la saison, dans les sillons du labourage de l’oncle Mateo, avec un chaudron à la main, pour effaroucher les petits oiseaux?
— Eh bien, où est le danger?
— J’aime le danger, moi, père Nolasco.
Tais-toi, poisson volant. Qui aime le danger périt par le
danger. J’ai parlé à mon ami l’oncle GU Pinonès, il m’a promis de te prendre pour porcher.
— Je n’y vais pasl Pourquoi garderais-je les porcs? Leur maître peut bien les garder.
— Alors tu ne veux pas travailler, maître bandit? Tu ne veux pas être homme de bien et aider ta pauvre mère; dis, libertin?
— Si, seigneur, si, seigneur, mais je ne veux pas être brisemottes, ni passer ma vie dans ma maison comme un colimaçon. Si je meurs, ce sera tout ; mais je ne veux pas qu’on m’appelle tomatier, ça non !
— Vaut-il mieux qu’on t’appelle Montevidéo? Nous verrons si tu iras à la métairie du compère Gil Pinonès. Je t’y conduirai en personne, et si tu regimbes, je te mènerai par l’oreille. Allons donc 1 J’ai fait assez de pas et je me suis donné assez de peine ! Crois-tu donc, mauvais drôle, que tu aurais pu si facilement parvenir à être le porcher du compère Gil Pinonès? Tu vas aller t’engager dès à présent, pour commencer demain, à la fraîche, à courir les champs, x
Le lendemain matin, l’enfant s’échappa, se réfugia dans une barque, et personne ne put l’en tirer. Comme il était avenant, gai, bien dispos et sympathique, il plut au patron, qui le garda^ et en peu de temps il s’éleva à la dignité de quarteron. (On ap pelle ainsi les enfants dont l’apprentissage est fait, et qui ga gnent le quart de ce que gagne un homme.)
« Montevidéo, lui dit le P. Nolasco lorsqu’il retourna le voir^ tu es comme les pommes de pin de la Rapita, on tape dessus pendant sept ans pour en tirer quelque chose, et la première amande qui en sort vous crève un œil.
— Père Nolasco, répondit Tomasillo, trois choses forment un homme : la science, la mer et la maison du roi. »
Après le souper, tous les habitants de la maison se réunirent devant la porte de la rue, moins la pauvre veuve, que ses maux et ses travaux retenaient chez elle.
Sur un banc à droite étaient assis le P. Nolasco, le sieur Canuto, qui ce soir-là n’était pas de garde, et l’oncle Mateo. Entre les genoux de celui-ci était son petit-fils, qui s’appuyait de ses deux bras sur son aïeul.
Sur le banc de gauche prirent place Estevan, l’aîné des deux fils que nous avons vus revenir des champs avec leur père, — il avait vingt ans, — puis son frère Lorenzo, qui en comptait dix-huit, et auprès d’eux Maria Dolorès, la jolie fille do la pauvre veuve, que tous deux aimaient aussi tendrement qu’une sœur.
t Le brave garçon que Tomasillo ! disait l’oncle Mateo. Il est plus joyeux qu’un fandango : il se couche et se lève en chantant comme les oiseaux.
— C’est vrai, répondait la tante Melchiora. ElMaria Dolorès : quel angel Elle se couche et se lève comme les séraphins quand ils rendent grâce à Dieu I »
Dolorès comptait quatorze ans, l’âge auquel l’enfance et la jeunesse contractent une si étroite union qu’il faut souvent que les années appellent les larmes à leur aide pour les séparer.
La tante Melchiora était assise sur le pas de la porte, et à côté d’elle sa petite-ûlle, qui, laissant tomber sa tôle sur la
PAUVRE DOLORÈS
jupe de sa grand’mère, sans quitter la grappe de raisin qu’elle tenait à la main, s’était endormie comme une petite bacchante.
Pepa la carabinière et Catherine, la mère des enfants, qui étaient intimement liées, avaient apporté des chaises basses et étaient assises l’une près de l’autre. Catherine tenait endormi dans ses bras un dernier enfant qu’elle élevait.
« Je crois qu’il va pleuvoir, dit le carabinier ; le vent d’est se lève, et, dans cette saison, chaque fois que souffle le vent d’est, il arrive de l’eau. Qu’en pensez-vous, oncle Mateo?
— Vous n’avez pas tort, répondit celui-ci ; aujourd’hui jeudi est jour de marque , quand le soleil se couche derrière un rideau, c’est changement de temps.
— Viens-tu, Lorenzo? dit Estevan à son frère, qu’il aimait tendrement : les gargons ont une guitare et vont danser.
— Non, je reste, dit Lorenzo qui était de mauvaise humeur.
— Eh bien , ne viens pas , répliqua Estevan ; tu te fâches pour la moindre chose; reste, si cela te plaît. Il semble toujours qu’on te doive et qu’on ne te paye pas. As-tu mal quelque part?
— A la tête, de t’entendre.
— Alors, mon fils, Dieu te garde ! Quand la dent fait mal on l’arrache, ou bien on en souffre. »
Estevan s’en alla.
« Pourquoi n’y vas-tu pas? demanda Dolorès.
— Parce que j’aime mieux rester ici.
— Pourquoi?
— Je le sais.
— Certes; si je pouvais aller où il y a une guitare, je ne resterais pas ici, non.
— Si tu avais travaillé la terre tout le jour?
— Laisse donc, nonchalant; les autres n’ont- ils pas fait comme toi?
— Et tu n’as pas d’amoureuse, Lorenzo ?
•— Moi, noni répondit le jeune homme d’un ton brusque. Vois-tu, Dolorès, ajouta-t-il au bout d’un instant, je veux te déclarer dès à présent que lorsque je me mettrai à être amoureux, ce sera de toi, et, de toute la vie que Dieu me donnera, je ne yeux pas avoir d’autre amoureuse. »
Maria Dolorès se mit à rire aux éclats. ^
c Tu ris ? demanda Lorenzo piqué.
— Pourquoi ne rirais-je pas? Toi, mon amoureux? Ah 1 la singulière idée 1
— Pas si singulière I et si je me mets dans la tète d’être ton amoureux, je te presserai tant que tu ne riras plus comme Jeanne la folle.
— Je ne serai pas ton amoureuse, dit Dolorès avec fermeté.
— Non ? nous le verrons bien 1 Tu le seras, quand même tu ne voudrais pas.
— Non pas 1
— Si! • I
— Non pas I
— Si fait !
— Non, certes! s s’écria la jeune fille pleurant à moitié.
On entendit en ce moment une voix joyeuse et claire qui
s’approchait en chantant :
Bénissez le Seigneur, ma mère,
Voici votre enfant de retour.
Petit oiseau ne peut se perdre Tant que Dieu lui garde son nid.
« C’est Thomas, dit Dolorès toute joyeuse, en courant à la rencontre de celui qui chantait.
— Bonsoir, seigneurs, dit Thomas qui portait une bannette remplie de poissons.
— Sois le bienvenu, mon fils.
— Tante Melchiora, dit l’enfant en distribuant sa pêche, voici pour vous une langouste; je sais que vous les aimez pour faire la soupe. Dame Pepa, voici des saumonneaux. Père Nolasco, prenez tout ce fretin pour votre souper.
— Ehl te voilà revenu, Montevidéo, dit le P. Nolasco, comme tu as été prompt l Tu vas plus vite qü’une mauvaise nouvelle. Que dis-tu?
— Je vous dis, père, cria Tomasillo, de prendre ces petits poissons pour votre souper.
— Non, non, je ne veux que ma soupe; à mon âge, mieux vaut bouillon de viande que viande de poisson.
— 'Dieu t’en tienne compte, Tomasillo, dit la tante Melchiora.
— Merci, ajouta Pepa.
PAUVRE DOLORÈS. 17
— Cela ne vaut pas la peine, répondit le quarteron; celu qui vous les donne donnerait bien mieux s’il le trouvait.
— As-tu été loin, Tomasillo? demanda Catherine.
— Jésus! jusqu'à Gibraltar, le pays des Anglais !
— Comment ! tu as été en Angleterre? demanda Catherine.
— Non, c’est un grand rocher qui est à l’Espagne et qui appartient aux Anglais. N’est-ce pas vrai, père Nonasco ?
— Petit, fit la tante Melchiora, on ne dit pas Nonasco, on dit Nolasco; je te l’ai fait remarquer plus de trente fois.
— Nonasco, c’est ainsi qu’ils disent à Cadix, et ce sont gens de bon ton; n’est-ce pas vrai, sieur Canuto ? »
Le grave et silencieux carabinier, obligé de faire droit à cette interpellation directe, répondit d’une voix creuse ; ^
I On ne dit pas Nonasco.
— Tu vois !
— On ne dit pas non plus Nolasco. O
— Vous voyez !
— On dit Nonato. -
— Mais, répliqua la tante Melchiora, c’est saint Raymond qu’on appelle ainsi *.
— C’est que tous deux ont le môme nom, prononça avec aplomb sieur Canuto.
— Ce que dit sieur Canuto est vérité, fit Catherine, car il en sait plus que Sénéca.
— Écoute! qu’est-cc que Sénéca? demanda le quarteron.
— Que sais-je? répondit la yegüera; c’est sans doute un avocat.
— Père Nonasco, cria le petit marin. Votre Grâce veut-elle me dire ce que c’est que Sénéca?
— Rébecca ? demanda le père , qui n’entendit pas bien , c’était une bergère du pays de Bethléem.
— Ce n’est pas là ce que je vous demande, reprit le quarteron. Qu’est-ce que Sénéca...., Sénéca, Sénèque?
— J’ignore, répliqua le bonhomme; ce nom n’est ni dans le Bréviaire, ni dans le Martyrologe.
— Sieur Canuto, fit Tomasillo en renouvelant sa question,
4 . Nonato est en effet le snrnom de l’nn des saints Raymond qui fliiurent dans la légende espagnole. Le Jeu de mots n'a pas plus de signiQcation dans l’original.
MOUV. ANDAI.ODSES. 2
que Votre Grâce me tire d’embarras et me dise ce que c’est ■}ue Sénèque. Cela pique ma curiosité.
— Sénèque, répondit le carabinier avec son même aplomb, est un sage parmi les Maures, qui conseille et guide son roi, comme par ici fait le pape pour le nôtre.
— Ah ! bon; je ne savais pas cela, dit sa femme ; et cependant j’ai toujours entendu dire que les Maures sont de grands savants.
— Voyez, dit l’oncle Mateo, s’ils sont bien avisés, ceux-là qui enferment les femmes. N’est-elle pas un peu bête, père Nolasco?
— Peut-être, répondit celui-ci. A femme honnête, la porte close 1 Mais aujourd’hui elles sont plus coureuses que lafumée,
*• qui va toujours cherchant par où sortir.
— Holà 1 quarteron, reprit l’oncle Mateo, as-tu rencontré ,1^-bas au large, la sirène de la mer.
X ’ — Moi? non. Ce dont vous voulez parler, oncle Mateo, est tout simplement un chien de mer ou un marsouin.
, — Non, non, fit la tante Melchiora, la sirène est une fille sans pudeur qui s’en allait le long de nos plages, donnant de l’amour aux marins avec sa belle tournure et ses chants; mais un jour son père la maudit et souhaita qu’elle fût changée en poisson. Et elle fut ainsi transformée du milieu du corps jusqu’au bas. Alors, toute honteuse, elle se jeta à la mer et s’en alla au large, où elle continua à chanter, comme elle faisait sur le rivage, pour attirer les hommes à leur perte. C’est ce que dit la chanson :
La sirène des eaux
Est une belle dame ;
Son père l’a maudite;
Dieu la tient dans la mer.
« Tu ne savais donc pas, Tomasillo, que lorsque sautent les dauphins et chantent les sirènes, c'est signe de tempête et présage de naufrage ?
— Non, dame Melchiora, je n’ai jamais entendu que les ronflements du congre; cette sirène est sans^ doute un poisson des autres mers. Voilà! je vais voir la mèruet lui dire que jo m’embarque comme mousse sur une frégate aussi grande que r le château. ^
PAUVRB DOLORÈS.
Garçon ! où vas-lii? demandèrent tous les assistants.
— Au plus loin de l’Amérique. ■’ ^ .
: — Jésus! s’écrièrent-ils.
— Que (lit-on? » fit le père Nolasco.
L’oncle Mateo le lui répéta.
(( Ne l’avais-jo pas prévu ? reprit le bon père. Aux Indes , à
Montevidéo! Il n’a pas eu de cesse qu’il n’y soit parvenu, ce^ vaurien plus étourdi qu’un carnaval. Voyez un peu, qu’il refuse d’être porcher du compère Gil Piüonès pour aller servir de pâture aux poissons ! Est-cc croyable?
— Laisser notre mère la terre pour cette marâtre la mer I dit la tante Melchiora.
— Dame ! on ne gagne pas d’argent en restant couché, et je veux gagner beaucoup d’argent, et bien vite, pour que ma pauvre mère ait une vieillesse tranquille. i ,
— Tomasillo, dit l’oncle Mateo, qui veut être riche en un an, au bout de six mois on le pend.
— Ah 1 mon Dieu 1 dit en pleurant Dolorès, frère de mon âme, ne t’en va pas dans ces mers lointaines qui sont la sépulture des chrétiens.
— Tais-toi, tais-toi, Dolorsilla; je reviendrai comme don Marcelino, avec beaucoup d’or. J’apporterai à la mère une caisse de sucre pour son sirop, à toi un perroquet, et au P. Nolasco un négrillon pour lui S(>rvir la messe.
— Laisse-là tes négrillons, dit le P. Nolasco, et souvienstoi que qui cherche le danger périt dans le danger. Mais à rien ne sert de dire aux unst/fa et aux autres holà!
— Père Nolasco , la gloire et l’argent sont à ceux qui les
gagnent. ' ^
— Et si pour les gagner tu perds la vie’ou la santé? et si tu ne reviens pas?
— Je reviendrai, père; je reviendrai avec la santé et avec d 'S piécettes qui sont la santé par excellence, > répondit joyeusement le quarteron on entrant chez sa mère.
Rien ne put arrêter cet enfant entreprenant et décidé, ni les observations de ses amis, ni les supplications et les larmes de sa mère et de sa sœur. Qui n’ose pas, disaitril, ne passe pas la mer. Ne savez-vous pas ce que dit la chanson:
Si le sort ne t’a pas donné Un majorai en Espagne,
Embarque-toi , gagne le large,
Et va de l’autre côté.
Thomas partit. Il n’est ni pinceau pour peindre, ni paroles pour décrire l’affliction de la pauvre mère. Sa vie, partagée entre la douleur du passé et les angoisses du présent, s’éteignait comme celle du chêne en même temps frappé par la foudre et rongé par un ver. Ainsi s’écoula une année.
Un jour, entra dans la demeure de la pauvre veuve un vieux pilote, ami de son mari. Cet homme apportait une lettre. La lettre était dictée par Thomas et datée de Montevidéo.
L'enfant était plus gai que jamais; il disait qu’il avait fait un voyage de dame, qu’il était content comme le poisson dans l’eau, qu’il avait grandi d’une demi-vare, qu’il reviendrait avec le même bâtiment et le même capitaine, qui l’aimait beaucoup. Depuis ce moment, la veuve ne laissa pas passer un seul ’our sans aller sur la plage, et sans parcourir de la vue cet immense désert azuré où devait se dessiner, comme l’anneau de perles qui enserre un brillant, le navire qui portait son fiis. On essayait de la dissuader, car ces voyages inutiles usaient sa santé affaiblie ; mais c’était en vain. Quand la réalité refuse tout bonheur, le cœur s’empare d’une illusion et ne la quitte pas, il ne vit plus que par elle. Mais les jours passaient, et les flots, et les nuages, et Thomas ne revenait pas.
C’était un soir d’équinoxe. L’été ardent et lumineux s’en allait, laissant la terre sèche et épuisée ; l’hiver froid et sévère approchait, pour l'étreindre de ses ouragans, pour la fertiliser de ses torrents de pluie. Il s’annonçait par ces broyantes agitations qui sèment partout l'inquiétude, même dans les cœurs.
PAUVRE DOLORÈS
Heureuse est la famille qui dans ces longues soirées agitées te trouve réunie, complète, autour de la lumière de la veillée, et qui, après avoir remercié Dieu du bonheur qu’elle goûte, joint les mains et prie pour ceux qui souffrent ou qui sont en danger.
Tel n’était pas le sort de la malheureuse veuve. Le fils qu’elle idolâtrait était embarqué ; chaque rafale du vent d’ouest arrachait à scs yeux ses dernières larmes, comme aux arbres leur? dernières feuilles, et soulevait dans son cœur des flots d’angoisses, comme elle soulevait des montagnes de vagues du fond de la mer. La nuit s’était passée dans cet état d’affreuses inquiétudes. Au matin, la veuve était incapable de se lever. St fille, après lui avoir porté la tasse de soupe que le P. Nolasco lui réservait sur son repas de chaque jour, s’en alla trier le blé dans la maison d’une riche boulangère.
A peine la pauvre femme se vit-elle seule, que, ses angoisses ne lui laissant plus de repos, elle se leva et s’en alla vers l» plage.
Qui n’a pas vu avec une terrifiante admiration le spectad grandiose de l’océan, lorsque se précipitent à la fois sur It plage les vents, la marée, lorsque ses vagues immenses stt choquent les unes contre les autres, et, comme dit Shakspeare, se lèvent en frisant leurs têtes monstrueuses? Qui n’a pas cru voir vibrer sa colère au gonflement agité de ses vagues, et l’entendre, dans ses profondeurs, mugir comme une bête féroce irritée? Qui n’a pas tremblé en considérant les effets de ce pouvoir immense auquel rien sur la terre ne peut résister? Qui, en regardant s’abattre et mourir sur la plage une vague aussitôt suivie d’une autre plus menaçante, n’a pas songé à cette hydre fabuleuse qu’aucune perte n’affaiblissait, dont aucune victoire ne diminuait les têtes innombrables? L’horizon semblait fermé par un mur de pluie, et celle-ci, luttant contre le vent, formait des lignes obliques derrière lesquelles disparaissaient Cadix et son phare, comme si la main puissante du temps eût voulu les effacer de la grande carte du monde. Les nuages pesants n’avaient plus leur course légère et leurs formes aériennes, ils tombaient rapidement comme tout ce qui descend.
La pauvre veuve s’arrêtait sur la plage, frappée par l’ouragan qui plaquait ses jupes et dessinait son corps amaigri. Elle
regardait la mer, et ne voyait rien que cette grande convul sion de la nature pendant laquelle tout être vivant avait disparu comme s’il eût été balayé par la rafale. Cette pauvre femme résistait, empruntant ses dernières forces à son amour de mère, et elle restait immobile, croyant distinguer sur chaque crête écumeuse qui couronnait les vagues les blanches voiles d’une barque cherchant le port.
Ce soir-15, le sieur Canulo rentra chez lui avec sa dignité accoutumée. Sa femme était sortie ; il s’assit d’un air fort contrarié. Il se levait, faisait quelques pas, s'arrêtait et se grattait l’oreille, en laissant entendre une espèce de grognement impatient.
« Qu’avez-vous, soigneur Canuto ? lui demanda la tante Melchiora.
— J’ai...., j’ai un grand chagrin, répondit le carabinier.
— Qu’est-ce donc? bon Dieu ! vous n’êtes pas de ceux qui so démontent pour i)cu de chose.
— C’est...,, c’est que j’ai trouvé sur la plage une femme morte.
— Jésus! Marie! Tuée?
— Non, madame, morte légitimement, de mort physique. Mais ce n’est pas là le pis, c’est que cette femme est votre voisine, la tonte Thomase.
— Très-sainte Marie! sieur Canuto, que me dites-vous?
— La vérité, sans aucun détour, tante Melchiora. Et ce n’est rien que cela ; mais il faut que je fasse mon rapport.
— Cela, c’est la moindre chose, dit la tante Melchiora en se mettant à pleurer.
— Non pas, ce n’est pas peu de chose I Vous croyez qu’un rapport est un beignet qui se met à frire? Et Pepa qui n’est pas là! Je m’en doutais, ajouta le carabinier en voyant toute la famille et les voisins se réunir et en entendant leurs lamentations. Écrivez donc un rapport avec ce tumulte! Je parle peu, et je ne parle pas une seule fois que je n’en aie regret. Tu n’aurais pas pu te taire, Canuto, parleur du diable? Ne sais-tu
PAUVRE DOLORÈS. 23
pas que dans la bouche de l’homme discret, ce qui est public doit rester secret ? »
Par bonheur, sa femme survint à ce moment; il lui demanda la clef, ouvrit sa chambre et s’y enferma pour écrire son rapport.
t C’est un bienfait du ciel pour la pauvre femme, dit la tante Melchiora, que d’avoir cessé de souffrir; et comme c’était une sainte et une martyre, elle aura trouvé une bonne place dans le ciel. Bénie soit-elle I
— Vous avez bien raison, tante Melchiora, car les savants disent que le châtiment laissé par Dieu à Caïn a été de ne pouvoir mourir. Les uns disent qu’il est sous la terre, les autres sur les cornes de la lune; le fait est qu’il ne meurt pas. La mort a été un bienfait pour la pauvre Thoraase.
— C’est le départ de son fils qui l’a achevée, dit Catherine; celle qui mérite maintenant le plus de pitié, c’est sa pauvre fille.
— Dame Pepa, dit une voisine, vous qui l’aimez tant et qui n’avez pas d’enfants, vous pourriez bien l’adopter. »
Cette belle et charitable pensée s’était déjà fait jour dans le cœur de l’excellente femme; mais, ne pouvant prendre une résolution à elle seule, ne voulant pas exprimer un bon désir, de crainte que l’insuccès ne fut imputé à son mari, elle répondit :
* Je l’aiderai en tout ce que je pourrai, mais prendre soin des enfants d’autrui, c’est mission des grands. Elle devient d’autant plus obligatoire qu’elle est volontaire, et, comme dit le proverbe : Il se met un tison au sein, celui qui prend enfant qui n’est pas sien.
— Et qui a annoncé à la pauvre Dolorès la mort de sa mère? demanda Catherine.
— Le P. Nolasco la lui apprendra quand il reviendra de l’église, répondit la tante Melchiora. On compte toujours sur les bons pères dans ces circonstances pénibles, et ils ne font jamais défaut. »
Pepa était entrée dans sa chambre ; elle y trouva son mar ■ terminant le rapport qu’il avait laborieusement écrit. Puis celui ci sortit pour envoyer un exprès au juge du Port-Sainte-Marie, d’où dépend Rota. >
c Savez- vous ce que nous disions? fit la bonne vieille en le
voyant : que Dieu devrait envoyer un soutien à cette pauvre enfant qui reste orpheline et abandonnée, et que ce soutien ce pourrait être vous, puisque Pepa aime tant la pauvre Dolorès.
— Qu’a dit Pepa? demanda le carabinier.
— Elle a dit que se charger dos enfants d’autrui c’est un fardeau réservé aux grands ; mais que si vous vouliez....
— Moi vouloir 111 s’écria le carabinier en ouvrant de grands yeux. Ai-je donc quelque majorât de millionnaire pour me mettre, comme la reine, à recueillir des orphelins? En vérité, tante Melchiora, vous avez des idées étranges. Ne connaissezvous pas le dicton:
Ne te fie ni ne te méfie ;
Ne recueille l’enfant d’autrui.
Poulain n’élève , ceps ne plante.
Et ta femme jamais ne vante. »
Cela dit, le carabinier entra dans sa chambre d’un air terrible.
c Hélas I Canuto, la pauvre femme ne respirait donc plus quand tu l’as trouvée^ demanda Pepa quand son mari fut rentré.
— Elle était aussi morte que si elle fût restée trois jours sur la plage, et la marée qui montait lui mouillait déjà les pieds.
— Pauvre femme 1 pauvre malheureuse 1 Si au moins elle t’avait vu avant de mourir, toi qui étais pour elle une figure amiel
— C’est vrai, femme 1
— Si au moins tu avais pu adoucir ses derniers moments en lui disant : c Mourez tranquille, je me charge de votre fille, et je dirai à Pepa d’avoir soin de la pauvre Dolorès! >
> — Tu dis bien, femme, répondit le carabinier, dont l’air dur avait fait place à l’attendrissement aussitôt qu’il avait vu pleurer sa femme.
— Quel malheur, pauvre homme, que tu n’aies pas eu le emps de faire cette bonne œuvre si digne de ton cœur généreux.
• — Mais toi, femme, n’as-tu pas dit à la tante Melchiora qu’élever les enfants d’autrui c’est charge de grands ?
— Et je ne me dédis pas. Mais je n’ai pas dit que cette charge me fît peur, et je n’oublie pas non plus cette maxime de Dieu qui dit: c Aidez-vous les uns les autres, x Et mainte-
PAUVRE DOLORËS. 25
nant j’ajoute que je serais bien heureuse si tu le faisais; car tu sais que j’ai toujours désiré une fille; et Dieu, sans doute, ne nous l'a pas donnée, parce qu’il nous réservait pour cette pauvre entant.
— Eh bien, il me semble que ce serait une bonne œuvrei Pepa, et qu’il est encore temps. Oui, certes, cela sera bien fait ; elle t’aidera et tu te reposeras un peu.
— Ne le fais pas pour cela, Canuto, mais fais-ie par charité. Qui fait le bien, travaille pour soi-mcme. A ta place, je veillerais à ce qu’on allât chercher la pauvre noyée et qu’on la transportât à l’église, où elle trouvera du moins un peu d’honneur et des cierges ; car la pauvre femme n’a personne qui puisse songer à cela. »
Le carabinier reprit sa coiffure de toile cirée, sortit dans la cour et dit avec emphase à la tante Melchiora:
« Dame Melchiora, je me charge do la petite. Dieu a dit: Aidez-vous les uns les auireg, et cette enfant sera utile à Pepa.
— Mais je croyais qu’elle ne voulait pas, dit la bonne femme tout étonnée.
— J’ordonne chez moi, tante Melchiora, et ma Pepa n’a pas d’autre volonté que la mienne, entendez-vous bien? »
Cela dit; Canuto s’en alla gravement, au pas de la marche royale.
A ce moment arriva le père Nolasco, à qui on rapporta tout ce qui s’était passé.
Le père Nolasco possédait ce don d’impassibilité, si utile aux chirurgiens en présence des souffrances du corps, comme aux prêtres en présence des douleurs de l’âme. Chez les hommes supérieurs, cette impassibilité naît d’une grande force et d’une grande élévation de l’âme; chez les hommes ordinaires, elle vient de l’habitude de leur triste mission; pour les uns comme pour les autres, elle est inappréciable, et produit les résultats les plus heureux.
« Sois avec Dieu I dit le bon père lorsqu’il eut tout appris ; aujourd’hui toi, moi demain ; tous nous devons prendre la même route. Le malheur n’est pas qu’elle soit morte, mais qu’elle soit partie sans sacrements comme un Maure de Berbérie. Mais la pauvre malheureuse était une juste, et elle n’ira pas où vont les pervers, non. »
Ou entendit alors Dolorès. Elle revenait de chez la boulan-
gère, où elle avait trié du grain, et elle approchait en chantant joyeusement. * i
€ Dieu vous donne le bonsoir, dit-elle. Votre main, père Nolasco, » et levant la tête, elle vit la porto du galetas fermée.
c Et ma mère, fit-elle, serait-elle sortie? » Les regards effrayés de l’enfant s’aperçurent alors que toutes ces femmes qui l’entouraient pleuraient et ne répondaient pas.
* Qu’y a-t-il donc? » demanda-t-elle d’une voix étouffée.
Personne ne répondit.
On put voir alors que tout son sang, affluant à son cœur, l’empêchait de battre et la suffoquait.
« Ma mère ! ma mèrel où est ma mère? cria-t-elie enfin.
— Ta mère est où nous voudrions être, dit le père Nolasco»
Il n’y pas de remède à ce qui est arrivé, et nous ne pouvons plus que la recommander à Dieu comme sa digne fille et bonne chrétienne. Autre chose serait contraire à la sainte soumission qui est notre devoir. »
Dolorès poussa un cri aigu et se précipita vers l’escalier.
Catherine et Pepa la suivirent et la saisirent par les bras en lui disant:
c Elle n’est pas ici, ma fille, elle n’est pas ici.
— Elle n’est pas icil... dit la pauvre orpheline hors d’elleméme; elle n’est pas ici ! où donc est-elle?
— Elle est à l’église. »
L’enfant se dégagea des mains qui la retenaient et s’élança vers la porte de la rue.
Catherine et Pepa coururent avec elle.
« Ne me retenez pas, ne m’arrêtez pas, criait la pauvre fille en se débattant, je veux la voir, je veux voir ma mère chérie !
— N’y va pas ; je te le défends, moi qui suis ton confesseur, dit le père Nolasco en la rejoignant. Veux-tu donc ameuter le peuple et causer du scandale dans l’église? A quoi remédierasu en y allant? Viens, ma fille, calme-toi; nous devons tous nourir, et la mort n’effraye que les méchants. » ^
Dolorès se jeta dans les bras de Pepa et de Catherine en poussant des cris et des sanglots, et les deux femmes la portèrent sur le lit de l’une d’elles. I
Bientôt revinrent des champs l’oncle Mateo et ses fils, que la' tante Melchiora avait fait avertir. Ils étaient consternés. Do-'' lorès, sur le lit qu’ils, entourèrent, faisait entendre de déchi-
PAUVRE DOLORÈS
rantes lamentations. « Je veux aller avec ma mère ! Laissez-moi aller avec ma mère ! Je veux la voir 1 Si on l’enterre, je no pourrai plus la voir 1 Qui a le droit do m’en empêcher? Ma mère est seule, seule, toute seule à l’église, sans autre compa> gnie que quatre cierges, sans autre bruit que celui du vent qui secoue les croisées, sans autre gardien que l’oiseau de nuit du clocher. Mère 1 mère 1 Je veux voir ma mère !
' — Ne te désole pas, Dolorès, je vais aller veiller ta mère, fit Lorenzo.
I — Et moi aussi, ajouta Estevan.
— Que Dieu et sa très-sainte mère et tous les saints du paradis vous payent de celle sainte œuvre de charité, » répondit Dolorès en versant un nouveau torrent de larmes. Puis son désespoir sembla s’adoucir, et elle se laissa tomber sans mouvement et les yeux fermés sur le lit.
Au bout d’un quart d’heure elle se releva tout d’un coup, et, appuyant ses deux mains sur son cœur, elle poussa un long gémissement.
« Que vais-je devenir? dit-elle.
— Ce que je deviendrai, lui dit Pepa en l’embrassant, car nous ne nous séparerons pas. Si tu as perdu une mère, tu me trouveras à sa place, ma tille, i
Dolorès jeta ses bras autour du cou de Pepa avec un mouvement d’ardente gratitude, sans pouvoir l’exprimer autrement que par ses larmes.
Il était minuit. Le profond silence qui régnait dans le village n’était interrompu que par le grondedient brusque et sonore des eaux de la mer poussées par la marée sur les rochers et les galets. La froide et pâle lumière de la lune se répandait comme s’étend doucement l’écho d’un son lointain, et le village eût ressemblé à une horloge arrêtée, si d’instant en instant le coq n’eùt impudemment lancé dans les airs ses trois notes aiguës, semblables au cri d’alerte qu’envoie la sentinelle à ses camarades.
Un jeune homme était devant une fenêtre dans la cour de la maison de l’oncle Mateo. A l’intérieur de cette fenêtre, on
28 NOUVELLES AÏTDALOUSES.
voyait un joli visage de jeune fille. La lumière do la lune, qui éclairait ce doux visage , rendait apparente la pâle et grave expression de tristesse qui l’animait : on eût dit, à ce regard ])Osé et profond, une image de la méditation songeant à la fois à un triste passé et à un triste avenir.
Le jeune homme, au contraire, avait la physionomie sereine et énergique de l’homme d’action, le regard fixe ardent do l’homme aux passions fortes, le front superbe do l’homme indompté, que rien n’émeut et qui défie tous les obstacles avec une rude arrogance.
c Ne te l’ai-je pas annoncé? disait-il; ne t'ai-je pas prédit que tu serais mon amoureuse? Ce que je veux s’exécute par la force de ma volonté ; tu avais beau rire et te fâcher....
— J’étais une enfant alors, répondit-elle.
— Alors 1... 11 y a un siècle, comme on dit.... et il n’y a que trois ans 1
— Je ne sais pas combien de temps s’est passé; seulement, depuis lors j’ai cessé d’ètro une enfant, et, depuis lors, tu as fait une action qui t’a gagné mon cœur et qui t’en aurait gagné cent si je les avais eus.
— Je ne veux pas que tu m’aimes par reconnaissance. Dolorès : cet amour ressemble à une dette qui se paye, et non pas à un don qui s’octroie.
— Si l’eau que tu bois satisfait ta soif, que t’importe la source d’où elle vient?
— Cela m’importe pour connaître sa qualité.
— La qualité est bonne, Lorenzo.
— C’est ce qu’il faut voir : on ne l’a pas encore essayée. Je n’y puis rien faire, mais je ne crois pas que tu m’aimes.
— Pourquoi, mauvais enfant?
— Parce que tu es toujours triste, preuve que mon amour no te satisfait pas.
— Ecoute, Lorenzo : un amour qui supprime tous les autres sentiments n’est pas de bonne qualité; un cœur sans mémoire no peut pas être solide en affection....
— Est-il donc de bonne qualité , celui-là qui néglige le présent et ne songe qu’au passé? Tu ne vis, Dolorès , qu’avec tes regrets, et tu ne devrais vivre qu’avec des espérances, si tu m’aimais.
— Plût à Dieu que je pusse effacer de ma mémoire l’image
PAUVRE DOLORÈS
qni s’y présente à chaque heure I Cette image, c’est ma mère chérie, seule et abandonnée, expirant sur la froide plage de la mer sans rien entendre que les grondements des vagues qui s’approchaient d’elle à chaque instant davantage, jusqu’à mouiller ses pieds. La pauvre femme est morte d’effroi, sans doute, plus encore que de ses maux.... Et moi qui n’étais pas là !... moi qui ne l’ai pas vue après sa mort!... Ce sont là, Lorenzo, deux clous qui me traversent le cœur et que rien n’en peut arracher.... De ma famille il ne me reste que mon frère bien-aimé, et Dieu sait si la mer, qui n’a pu s’emparer de la pauvre femme, ne voudra pas se venger sur le fils, comme elle l’a déjà fait du père. Comment puis-je être gaie et oublier ?
A ce compte, comme nous avons tous quelqu’un à regretter, personne ne devrait jamais quitter le deuil.
— C’est vrai, dit Dolorès en soupirant.
— Alors, dis-moi, pourquoi Dieu a-t-il fait les couleurs ?
— Pour les enfants, les oiseaux et les fleurs, Lorenzo, répondit la jeune fille en appuyant sa tête aux barres de la fenêtre.
— Marie Dolorès, dit Lorenzo avec aigreur, qui aime tant les morts et les absents n’a que peu d’affection à donner aux présents.
— Tu te trompes, Lorenzo; le même soleil qui donne la vie au cyprès la donne aussi à la rose. Crois-moi, ta méfiance sera le fiel qui rendra amères ta vie et la mienne.
— Celui-là seul craint la méfiance et s’en préoccupe qui a des reproches à se faire.
— Je ne la crains pas, mais elle me fait honte comme à l’honnéte homme la pensée d’être pris pour un contrebandier.
— Sais-tu pourquoi ? C’est parce beaucoup, sans être contrebandiers, font la contrebande.
— Et je fais la contrebande, Lorenzo? demanda Dolorès avec un doux accent de reproche.
— Le père Nolasco dit que les femmes mentent sans vouloir mentir, et trompent sans autre but que tromper.
— Il parle des méchantes femmes; il ne dirait pas cela de moi.
— Certes, comment le dirait-il de toi, qui es son œil droit? Celui-là dont le père est alcade va tète haute au tribunal.
—Eh bien donc, si le père Nolasco a foi en moi, lui qui n’est
pas amoureux et qui n’est pas tendre , c’est que je dis vrai. Seras-tu toujours, ainsi, Lorenzo?
— Toujours, à moins que ma mère ne me remette au monde.
— Fais attention! Porter le doute sans cesse avec soi, c’est une maladie, et l’homme meurt du mal qu’il nourrit.
— Et toi, sache ceci : la femme est ainsi que la mer, il n’en revient rien que d’amer. La femme, tu la tiens aujourd’hui, demain elle t’échappe.
—Dieu veuille, Lorenzo, que les autres supportent avec la même patience que moi tes mauvais jugements I *
Liée par une vive reconnaissance, douée d’un caractère doux et patient, dominée par le despotisme de Lorenzo, Dolorès inaugurait ainsi une existence comme le sont presque toutes celles des saintes mères et des dignes épouses du peuple.
A peu do jours de là, on publia un édit. C’était un coup de poignard qui atteignait tous les habitants, qui allait détruire bien des bonheurs, trancher bien des affections et s’enfoncer bien profondément dans le cœur des mères : cet édit annonçait le tirage au sort.
La calamité pour le campagnard, ce n’est pas le travail, car • il le recherche; ce n’est pas la privation, car il en est peu affecté; ce n’est pas le grand nombre d’enfants, car il les aime; le drame de sa vie, c’est la conscription, ce qu’on a justement appelé l'impôt du sang. Elle tremblerait, la main du ministre qui signe ce décret fatal, s’il savait quels torrents de larmes amères il va faire répandre, combien de cœurs il va déchirer, combien d’existences il va briser.
Quand donc Dieu permettra-t-il à la civilisation de se jeter dans les bras du christianisme, son père, et de s’entendre avec lui pour que les hommes n’aient plus à prendre les armes que volontairement, dans le seul but d’entourer le trône pour lui faire honneur, et la justice pour la faire forte !
La tante Melchiora était dans un état d’inconsolable désespoir et de profond abattement. Ses deux fils étaient appelés en même temps.
Estevan avait échappé à un premier tirage, et sa mère se disait que le sort inconstant n’accorde pas deux fois le même bonheur. Elle en pensait autant à l’égard de Lorenzo, et lui-
PAUVRE DOLORÈS
même pressentait que sa propre main lui serait fatale. Ni la mère ni le fils ne se trompaient dans leurs prévisions, car le sort atteignit les deux frères.