‹ Nouvelles andalousesChapitre 6 sur 38 · II IV · texte numérisé non relu

II IV

La boulangère chez qui Dolorès allait trier le blé était une jeune veuve. Elle avait un grand penchant pour Lorenzo; elle cherchait tous les prétextes pour aller chez la tante Melchiora et saisissait toutes les occasions d'attirer Lorenzo chez elle. Celui-ci, qui était naturellement dédaigneux, accueillait avec dureté et impertinence toutes ces avances d’une femme qui était à la fois jeune, jolie et riche; mais la boulangère semblait n’y faire aucune attention et n’en était que plus éprise.

Lorenzo se trouvait chez elle le soir du tirage au sort. 11 s’en allait, une fois faite la besogne pour laquelle il était venu, sans dire un mot, selon sa coutume, lorsque la veuve l’appela.

c Eh bien, lui dit-elle, te voilà soldat?

— Cela ne pouvait manquer, , répondit Lorenzo; la fortune me boude.

— Voyons, reprit la veuve ; si quelqu’un te donnait de quoi te racheter? »

Le cœur bondit au jeune homme comme s’il eût été touché par la pile de Volta.

c Connaissez-vous donc quelqu’un qui veuille me prêter de l’argent? demanda-t-il avec anxiété.

— Sans doute, répondit-elle; et même quelqu’un qui te le donnera. »

A ces paroles, Lorenzo, qui connaissait depuis longtemps les sentiments de la veuve, devina son intention. Sa joie d’un moment se calma comme s’éteint une lumière, et son visage reprit son apparence habituelle.

«Eh bien, Lorenzo, que dis-tu? La proposition est-elle donc si mauvaise, que tu te rembrunis comme un ciel de décembre?

— Vous savez, madame, ce que dit la chanson : « Ne reçois do cadeaux de personne, si tu ne veux être obligé. »

— Allons, viens ici, enfant; ne sois donc pas si Ijtoudeur ni

si résetvé. Ne veux-tu pas ressembler à l’oncle Miguel, qui avait honte de tout, même d’être homme de bien ? 11 y a remède à tout en ce monde, sauf à la mort. Si tu étais moins sauvage, on pourrait s’entendre. Tu sais bien que mon pauvre Juan, en mourant, m’a laissé la maison, le four et la boulangerie : j’ai besoin, autant que de manger, d’un homme qui se mette à la tête de tout cela; il y a, pour lui, peu à faire et beaucoup à gagner.

— Madame, je n’entends rien à la boulangerie.

— Tu sais aussi qu’il m’a laissé un troupeau nombreux.

— Madame, je ne comprends rien aux troupeaux.

— Et encore bon nombre de piécettes. Tu trouverais ici de l’argent comptant.

— Que puis-je faire à cela?

— Tu le ferais fructifier.

— Non, cela ne me va pas, dit Lorenzo en s’éloignant, je ne veux pas de charges. Nul souci, nul ennui.

— Voyons, tout ce que tu me réponds là, c’est autant d’enfantillages ; ne te dis-je pas assez clairement que si tu voulais tout serait à toi?

— Je ne veux pas de biens qui cachent un piège, fit le jeune homme en s’en allant.

— Vit-on un vaurien plus orgueilleux ! » murmura la boulangère en le voyant partir.

La veuve s'était persuadée que Lorenzo accepterait son offre ; elle s’était dit que si le sort l’atteignait, il n’irait pas jusqu’à prendre l’habit de soldat, qu’il n’était pas homme à marcher dans la boue ni à manger à la gamelle.

Tout 80 répète avec des additions et des variantes, dans les villages comme dans les villes ; cette opinion de la veuve parvint jusqu’à la maison des Lopez, s’amplifiant à chaque nouvelle édition. L’oncle Mateo n’en voulut rien croire, la lanté Melchiora en perdit la tête, Dolorès en fut consternée.

t Lorenzo , cria la pauvre mère en voyant arriver le jeune homme, est-il vrai que la veuve va te procurer un remplaçant?

— Que dites-vous, ma mère?

— On prétend qu’elle te donne de l’argent pour cela.

— Donner 1 donner! Ma mère, ce qu’on donne, c’est le bonjour.

—Il ne sera pas donné, il sera prêté.

PAUVRE DOLORËS.

— Oti ne prôte que la patience, ma mère.

— Kst-ce que tu n’as pas voulu le prendre, Lorenzo?

— Moi, mèrel Suis-je donc comme les âmes du purijatoire, attendant toujours qu’on me donne?

— 11 a bien fait de ne pas accepter un prôf, dit le père. C’est un bon travailleur, tout le monde l’aime et le demande ; mais Dieu sait quand il aurait pu rembourser. Cochon pris à crédit grogne toute sa vie.

— Lorenzo, mon fils, reprit la mère, on dit encore qu’elle voulait se marier avec loi; tu refuses?

— Qui raconte cela? Vous savez bien, ma mère, que ce n’est pas au garçon qu’il appartient de dire non. Le non est un mot de qualité, il est réservé à la femme. Pourquoi veut-on compromettre la veuve?

— On ne la compromet pas, mon fils; on n’en a rien dit de mal.

— Non; on ne la jette pas à terre, maison la découvre. L’envie! oh! l’envie! Parce qu’elle est riche et jolie, les autres ragent et mordent. »

Lorenzo s’était assis sur un banc à l’écart, pendant que toute la famille, groupée devant la porte , déplorait le départ des deux frères, 11 s’était aperçu ce la pénible impression produite sur Dolorès par ce qui s’était dit de la riche boulangère, et, la tête appuyée contre la muraille, les regards levés vers le ciel, il semblait envoyer aux étoiles une chanson qui s’adressait directement à la jeune fille.

Lorenzo chantait à voix basse, mais avec une grande netteté, une flexibilité admirable et cette justesse d’oreille qu’exigent les modulations délicates et souvent étranges des mélodies populaires. Dolorès ne perdait pas un mol du texte, pas une nuance du chant: tous deux arrivaient à la fois à son oreille et à son cœur :

Beau berger qui vis dans les champs,

Dont le cœur ignore l’amour,

Dis-moi, je viens te demander Si tu voudrais te marier.

Je ne veux pas me marier Répond le grossier campagnard ;

J’ai mon troupeau daus la montagne ;

Adieu, laisse-moi partir.

Nouv. AND.VLOUSES. 3

Beau berger , lu ii’as sur le corps Que ces grègues de vile toile ;

Si tu te maries avec moi ,

Je te donne des pantalons.

Je ne veux pas tes pantalons,

Répond le grossier campagnani;

J’ai mon troupeau dans la montagne; Adieu, laisse-moi partir.

Beau berger, tu n’as sur le dos, Qu'une misérable jaquette.

Épouse-moi, et je te donne Une chaude et belle casaque.

Je ne veux pas de la casaque.

Répond le grossier campagnard ;

J’ai mon troupeau dans la montagne; Adieu, laisse-moi partir.

Beau berger, tu ne te nourris Que de ce mauvais pain de seigle;

Tu mangeras, si tu m’épouses.

Du pain du froment le plus blanc.

Je ne veux pas de ton pain blanc, , Répond le grossier campagnard ;

J’ai mon troupeau dans la montagne; Adieu, laisse-moi partir.

Beau berger, jamais tu ne dors Que sur la litière ou le chaume; Viens, lu pourras, si tu m’épouses.

Te coucher sur mes matelas.

Je ne veux pas tes matelas;

Répond le grossier campagnard ;

J’ai mon troupeau dans la montagne; Adieu, laisse-moi partir.

Si tu veux m’épouser, mon père Te donne chevaux et carrosse,

Et tu pourras venir me voir Chaque samedi vers le soir.

Je ne veux aller en carrosse,

Répond le grossier campagnard ;

J’ai mon troupeau dans la montagne; Adieu , laisse-moi partir.

PAUVRE DOLORÈS. 35

Je ferai faire une fontaine Avec quatre tuyaux dorés,

Afin que tu puisses y conduire Ton troupeau se désaltérer.

Je ne veux pas de ta fontaine,

Répond le grossier campagnard;

Je ne veux pas de toi non plus.

Belle, tu es trop amoureuse!

Pendant que Lorenzo chantait, les autres conscrits, plus joyeux ou moins attristés, buvaient pour noyer ou dissimuler leur chagrin, et parcouraient les rues du village en hurlant;

Si vous voulez des amoureux,

Jeunes filles, faites-les peindre;

Aujourd’hui les fils de l’Espagne Sont à notre reine Isabelle.

Lorenzo, d’un ton amer et d’une voix tremblante, disait à Dolorès :

f Je savais bien que le sort m’atteindrait. Te voilà heureuse maintenant.

— Dieu te pardonne, répondit Dolorès en pleurant; tu te fais un jeu , Lorenzo, de me rendre l’absence plus amère.

— M’oublicras-tu , Dolorès?

— Non, lors même que tu m’oublierais.

— Tu sais que cela ne peut être.

— Plutôt chez toi que chez moi.

— Pourquoi?

— Parce que tu n’as pas comme moi un souvenir qui te dresse un autel dans mon cœur.

— Et voilà pourquoi je ne puis me fier à ton amour : c’est qu’il est plutôt amour de fille qu’amour de promise.

— No fais pas de subtilités. L’affection qu’inspire le souvenir d’une mère ne peut être médiocre; elle est plus saiti'-“i plus durable que celles qui naissent au son de la guitarv'-

— Alors jure-moi de me garder ton affection.

— Je le le jure.

— Sur quoi?

— Sur mon salut.

— Ce n’est pas assez.

— Sur ma vie.

— Pas assez.

— Sur la vie éternelle.

— Pas encore.

— Sur l’âme de ma mère. Mais pourquoi tant de méfiance?

— Parce que mon cœur me dit que tu m'oublieras.

— Ton cœur est ton bourreau, Lorenzo.

— Parce qu’il est droit. Jure moi autre chose.

— Quelle chose?

— Que tu ne t’en iras d’ici, ni d’auprès de ma mère, lors même que Pepa s’en irait.

— C’est bien. Je te le jure.

— Maintenant, je t’avertis d’une chose : si tu me quittes pour un autre, celui-là cessera, lorsque je reviendrai, de manger du pain; il mourra de ma main.

— Ne menace pas, Lorenzo; cela n’est pas bien.

— Je ne menace pas, je te préviens.

— Je ne ferai pas par crainte ce que je ne ferais pas par affection, Lorenzo. Si tu es méfiant, méfie-toi do l’amour que tu menaces , mais livre-toi à celui que tu recherches. Uses-en comme fait l’abeille de son miel, et ne le mets pas en pièces comme le loup fait- de sa proie; puis laisse-moi, en parlant, un souvenir qui console l’absence et qui ne la remplisse pas d’amertume. >

Une année se passa, et chaque jour, dans la maison de l’oncle Mateo Lopez, rendait plus cruelle l’absence des fils. Le père, devenu vieux et resté seul, ne pouvait plus cultiver qu’une partie de son héritage.

Les yeux bons et gais de la tante Melchiora étaient ternis par les larmes et attristés par l’expression d’un continuel regret. La maison avait perdu cette tranquille félicité qui lui donnait une si joyeuse apparence.

Un nouveau bouleversement allait y survenir, et tout bouleversement dans ces existences douces et monotones est comme un ouragan survenant dans un ciel pur. Sieur Canulo était ap- -.-I.', e/,viilo , Pt il allftii partir. Si pour Ions c’était un chagrin.

PAUVRE DOLORÈS. 37

pour Dolorès c’était une peine cruelle, car elle ne voulait pas se séparer de Pepa, cette excellente femme qui lui avait témoigné tant d’affection, et les dernières paroles de Lorenzo lui défendaient de s’éloigner du village. Elle né pouvait pas même quitter la famille Lopez , que l’absence des deux frères mettait dans une gêne réelle. Pepa voulait l’emmener, la tante Melchiora voulait la garder auprès d’elle. Celle-ci aimait Dolorès avec ce vif sentiment de tendresse que portent toutes les mères à ceux qui aiment leurs fils, trouvant dans son cœur un fidèle écho de ses inquiétudes et de son affection. La pauvre Dolorès se voyait obligée de refuser l’une et l’autre prière.

11 se peut que quelques personnes considèrent comme une peinture de fantaisie le récit de cette véritable lutte de générosité entre deux familles pauvres pour recueillir une orpheline. Nous engagerons alors ceux qui ne nous croient pas à parcourir nos villages : ils n’y trouveront pas de maisons d’enfants trouvés, ils n’y entendront pas parler d’infanticides, et ils pourront s’informer de ce qu’y deviennent les orphelins. Ils constateront qu’il ne manque pas de ces malheureuses créatures dans un pays où d’ordinaire la vie des hommes est courte, parce qu’elle est exposée à des vicissitudes inconnues dans le Nord.

Dolorès invoqua le conseil du père Nolasco. Si le digne homme ne connaissait pas Sénèque , s’il ne le plaçait pas au nombre des saints de sa dévotion, il avait du moins l’expérience du cœur, la science des passions et des coutumes des gens de campagne. Avec sa saine raison et de simples expédients, il savait aplanir les difficultés mieux que d’autres avec beaucoup de science et do grands efforts. Sans so creuser la tète, ce qui n’était pas dans ses habitudes, le père Nolasco proposa à Dolorès le moyen de sortir d’embarras.

«Écoute, lui dit-il, dona Braulia m’a demandé une jeune servante. Elle veut une bonne fille, tranquille, propre, laborieuse , en un mot , selon mon choix. Va servir dans cette maison; ce sont des gens de bien, tu le sais: ne t’en va pas d’ici, ne sois à charge à personne, et gagne 20 réaux au mois: au bout de l’an cela fait 240 réaux, et tu y trouveras de quoi acheter ton trousseau lorsque Lorenzo reviendra. Si ton tourbillon de frère s’était engagé comme porcher chez le compère Gil Fiüones, quand je le lui ai proposé , il ne serait pas à faire des

culbutes à travers toutes ces mers. Le babillard I II ne fallait pas chercher à lui apprendre quelque chose, et quand il disait C'est comme cela, il n’y avait plus rien à dire. Et cependant il était doux comme un agneau , plus gai que le jour, plus propre qu’un réal , mais UHu comme une mule de Galice, s

Dolorès se rendit à la proposition du bon père, bien qu’il lui en coûtât beaucoup de se séparer de Pepa; et celle-ci, quelque chagrin qu’elle en ressentit, n’eut rien à objecter à cette bonne résolution et aux raisons qui la motivaient.

Doua Braulia Toro était une bonne femme, bien vulgaire, toute courte et toute joviale; mais elle avait perdu cette dernière qualité du jour où elle avait hérité de son frère, don Marcelino Toro. Il lui était venu à sa place une prétention à la finesse qui remplissait sa vie d’amertume. Elle voulut étreindre ses bonnes grosses formes, venues à la grâce de Dieu, dans un corset qu’elle se fit envoyer de Cadix . et ses manières franches et ouvertes dans une certaine affectation minaudière. Ces prétentions ridicules ôtaient à ses relations, comme le corset à sa taille, toute la bonhomie qui ôtait lo propre de sa personne.

En revanche , Rosa , sa fille unique , qui comptait treize ans, était une véritable enfant de la nature andalouse, franche, vive, éveillée, malicieuse et sincère.

On ne saurait trouver un extérieur plus en harmonie avec le caractère et l’ago de la personne. Sa figure était ronde et souriante; sa bouche fraîche était toujours en exercice, laissant voir une’ rangée de dents éclatantes chaque fois qu’elle s’ouvrait pour parler, pour chanter ou pour rire; ses beaux yeux lançaient des regards, tantôt moqueurs, tantôt joyeux, tantôt despotiques, malicieux sans être méchants, et innocents sans être candides. Sa tête charmante, sans cesse agitée, toujours parée de fleurs, ses mouvements brusques, sa pétulance, et enfin un bon cœur et des instincts droits, formaient un ensemble si gracieux et si séduisant, que tous l’aimaient par un irrésistible entraînement, de même qu’on ressent malgré soi l’agréable impression d’une fraîche et folle brise.

Rosa se disait que la gaieté, le naturel et la franchise étaient le seul état possible chez l’être humain ; elle ignorait les larmes et ne comprenait pas la tristesse. Elle avait peur des gens sérieux , à commencer par sa inere depuis qu’elle était devenue

PAUVRE DOLORÈS

précieuse et compassée; elle eût fui les gens tristes au bout (le la terre. Elle n’avait jamais pensé deux minutes de suite à la même chose, la réflexion était un poids trop sérieux pour une tête qui n’avait jamais porté que des fleurs. Elevée par sa mère sans aucune contrainte, elle avait les avantages et les désavantages de cette éducation. 11 eût été aussi impossible d'inculquer une idée grave dans son esprit indompté, qu’un mauvais sentiment dans son cœur immaculé. Rosa courait dans les sentiers de la vie comme dans les allées de son jardin ; à l’une comme à l’autre, elle demandait des fleurs pour tribut ; sa mission était de s’en parer.

Rosa avait deux grands désirs. L’un, qui datait de loin déjà, était de posséder une poupée qui ouvrît et fermât les yeux ; l’autre, plus récent, était d’avoir un amoureux qui lui fournît l’inexprimable plaisir de se cacher de sa mère et de faire la conversation aux fenêtres comme les filles. Si les deux désirs se fussent réalisés, la poupée qui ouvrait et fermait les yeux eût été une terrible rivale pour l'amoureux, et fût parvenue, plus sûrement que l’autorité paternelle, à faire manquer les rendez-vous.

Lorsque sa mère voulut lui donner des maîtres, il était déjà trop tard ; il ne fut pas possible de lui apprendre un Â, ni de lui faire tracer un bâton.

« Voulez-vous donc, disait-elle à sa mère, que j’aille dire aujourd’hui comme les petits enfants de l’école: b, a, ba; b, e, be? Je ne sais pas mon alphabet; ne me donnez pas de maîlfe, et demain je le saurai; je ne veux pas que les autres jeunes filles se moquent de moi.

— Voyez l’enfant I la jeune fille précoce 1 disait la mère. Le savoir est le fait des gens distingués, c’est un capital.

— Oh! maman, disait la jeune fille, écoutez la chanson :

Savoir et ne rien avoir Ce n’est qu’un triste avantage;

Et ce qu’y gagne le sage,

C’est la faim, du matin au soir.»

Doua Braulia avait fait intervenir dans ce conflit le père Nülasco, mais sans meilleur résultat.

« Tout âge est bon pour apprendre, disait le bon père. Ton

kO NOUVELLES ANDALOUSES,

onclo s’est mis à peindre à cinquante ans et est devenu un prodif^e.

— Et vous, pourquoi n’avez-vous pas appris à peindre? |

— Les riches seuls peuvent apprendre à peindre; mais tous peuvent apprendre à lire, et qui sait lire sait tout.

— Vraiment? répliqua Rosa. Eh bien! vous, avec toute votre lecture, vous ne savez pas une chose , et cependant elle est de votre profession,

— Ôuelle cliose?

— En quoi se ressemblent un étique et un ermite?

— Quelle extravagance! En quoi se ressembleraient-ils? on rien au monde.

— Si fait, ils se resseilblent.

— Allons, tais-toi. ,

— .le f lis qu’ils .se ressemblent, et vous devriez le savoir mieux que moi, qui ne suis clerc ni médecin.

— Que me racontes-lu , petite folle?

— Que pour savoir lire cl écrire, votre grâce ne sait pas que l’étique et rcrmite se ressemblent en ce qu’il n’y a cure à attendre pour l’un ni pour l’autre. Le savez-vous maintenant , père Nolasco?

— La linotte a pris son vol, dit le bon père en voyant Rosa courir et sauter à travers le jardin, »

Nous devons rendre compte an lecteur de ce qu’était ce don Marcelino Toro , qui a paru à plusieurs reprises dans ce récit.

Don Maicelino, fils d’un marchand do si petite importance, que le père et le fils ne pouvaient tenir ensemble derrière le comptoir, fut envoyé en Amérique par don Marcelino le père. 11 trouva là un autre comptoir un peu plus grand, derrière lequel, avec les années, avec la patience, on agissant er homme de bien, il se trouva tout à coup millionnaire à en croire ses compatriotes , et en réalité avec vingt-cinq mille douros. 11 revint triomphant à son village , orné de plus , au bout des manches , des sardines distinctives de nous ne savons quelles

PAUVRE DOLORÈS

fonctions. Elles étaien t du reste des plus infimes dans cette classe abondante de broderies, de galons et de sardines con- , cédés à des gens qui ont le moins d’analogie avec les insignes' dont ils se décorent. ■

De même qu’il y a de grandes infortunes, il y a aussi do grands bonheurs qui passent inaperçus en ce monde. 11 n’est ^pas facile, en effet, de se faire une idée de la chance extrême i avec laquelle don Marcelino , parti pauvre comme Job , revint à son pays riche comme Crésus.

11 commença par acheter une maison digne d’un personnage tel que lui. Le brave homme aimait le bien-être et l’éclat, il aimait aussi les mexicaines, le doux produit du travail de toute sa vie. Poussé par une passion, retenu par l’autre, partagé entre son mauvais goût et le vague désir do l’élégance , il s’organisa comme nous allons le dire. Ne se souciant pas de bâtir, il acheta la plus belle maison qui fût à vendre; puis bientôt, la trouvant trop petite, il acheta une maison voisine et l’adjoignit à la première. A tout cela il manquait un jardin , et don Marcelino voulait à tout prix un jardin ; mais un jardin aristocratique, en harmonie avec les sardines du maître, avec des ifs, des statues, des perspectives, des pièces d’eau garnies de poissons rouges, et surtout un labyrinthe; le labyrinthe était l’idéal de Marcelino. Il acheta alors une troisième maison, avec une grande cour contiguë à la sienne, jeta les murs à bas et y planta son jardin. 11 y entassa tout ce quo nous venons d’énumérer, moins les perspectives, ce qui n’était pas possible; mais du moins il les fit peindre sur les murs. 11 appela à cet effet de Madrid un barbouilleur, avec lequel, comme nous le verrons, il noua plus tard les relations les plus sympathiques. Ce jardin, grâce aux jasmins, aux chèvrefeuilles, aux treilles, aux rosiers, aux myrtes et aux mille autres nymphes de la cour de Flore, devint en peu de temps un paradis, malgré tout le ridicule do son agencement. Le labyrinthe, qui ne servait qu’à égarer les taupes, devint un charmant bouquet de myrtes , et les plantes grimpantes formèrent sur les murailles de célestes petits temples, décorés de fleurs roses et jaunes, avec des prétentions aux formes athéniennes. Le bassin aux poissons rouges, entouré de treillages, devint une délicieuse retraite remplie d’ombre et de fraîcheur; les rosiers et les arbustes voilèrent décemment les statues de bois

i2 NOUVELLES ANDALOUSES.

d’une Diane rachitique et d’une Vénus naine, de manière à ne laisser voir que leurs nez peu grecs.

Lorsqu’il iut iiuestion de meubler la maison, la première pensée do don Marcelino fut de demander à son barbouilleur de faire son portrait, afin de perpétuer la mémoire de ses sardines. Le barbouilleur transporta en effet sur une grande toile la triste Bgure de don Marcelino, encore attristée par quelques ombres sinistres qui, partant des deux coins de sa bouche comme des moustaches, se dessinaient sur ses tempes comme des emplâtres pour le mal de tête, et sur son nez comme une ampoule. Mais, en revanche, le peintre s’élait distingué dans la partie essentielle du portrait : la main gauche , appuyée sur la poitrine, introduisait dans le gilet trois doigts semblables à des chevilles, et sur la manche brillaient les fameuses sardines. De l’autre main, don Marcelino tenait une lettre ouverte, semblable à une affiche de course de taureaux; on y lisait ;

Juan Almazarron fecit.

Cette œuvre d’art fut placée à l’endroit le plus apparent de la salle, et couverte d’une gaze pour être à l’abri des atteintes irrévérentes des mouches. Don Marcelino s’enthousiasma de telle sorte de cet échantillon magistral de l’art d’Apelles, qu’il se décida à cultiver cet art et à y consacrer ses loisirs.

Comme le Bourgeois gentilhomme de Molière, qui, à quarante ans, se trouva poëte tout à coup, don Marcelino, à cinquante, se réveilla artiste. Le barbouilleur excita ses sentiments « bons et pacifiques vétérans, * et y fit naître une noble émulation et un ardent amour pour les gloires de Miirillo.

Nous laissons au lecteur à juger de la monstruosité des magots que confectionnèrent à eux deux le maître et l’élève! Ils trouvèrent néanmoins de nombreux admirateurs, et parmi eux le plus sincère, le père Nolasco, ami de don Marcelino. Cela valut au bon moine l’impérissable vêlement de serge.

Les premiers essais que fit , d’après nature , notre apprenti artiste, furent des tableaux d’intérieur. Le barbouilleur, chargé de la composition et de l’aménagement pittoresque des objets qui devaient y figurer, s’en alla à la cuisine, prit une poêle, un chandelier, quatre lavettes, tira des légumes de la dépense, et, pour faire honneur à Rota , une de ses fameuses calebasses (]U il destina à occuper dans le tableau le posie principal. La calehusse fut placée sur les lavettes, qui lui formaient comme

PAUVRE DOLORÈS

une ample barbe de sapeur ; des navets étaient à l’avant-garde, et çà et là des asperges faisaient sentinelle. Le chandelier peint en vermillon , et placé au fond du tableau , envoyait ses rouges reflets sur les navets, qu’il transformait en betteraves, et sur les lavettes qui donnaient à la calebasse une certaine ressemblance avec le visage du fameux pirate Barberousse.

Après l’heureux achèvement du tableau, qui alla orner la salle à manger, l’élève enhardi se mit à faire des saints. Les dimensions des cadres s’accrurent avec l’enthousiasme du peintre et s’élevèrent jusqu’à un saint Christophe colossal , que tout le pays voulut voir et qui causa une grande émotion. Le père Nolasco, qui était plus fier que l’auteur lui-même, amena au saint une grande quantité d’admirateurs. « Ici , ici , leur disait-il en les attirant à l’extrémité opposée de l’atelier, ici ; la peinture , le roi et le soleil doivent se voir de loin. » Et tout aussitôt, montrant les pinceaux et les couleurs, il ajoutait: «Ceci, Miguel, vaut plus d’argent que ta récolte; comment voulez- vous, mes amis, qu’avec tant de couleurs et de pinceaux il ne peigne pas bien? Ce qui serait curieux, ce serait qu’il peignit mal avec tout cela. Avec de bonnes fournitures il n’y a pas de mauvaise cuisine. »

A ce triomphe de saint Christophe , la passion de don Marcelino prit le mors aux dents, son ardeur n’eut plus de limites, et il prépara une toile de cinq vàres de large sur quatre de haut pour s’essayer dans le genre historique. Il hésita entre la prise do Rota par Alphonse XI, dit le Sage, vers l’année douze cent et tant, et la prise de Rota par le comte d’Essex, qui y débarqua, vers 1700, à la faveur de la trahison du gouverneur du château, qui était italien et se nommait Scipion Brancaccio. Don Marcelino se décida pour le premier fait, non parce qu’il était plus patriotique, mais parce qu’il y trouvait l’occasion de peindre des turbans.

Mais ici se présentèrent de sérieuses difficultés; non pas des difficultés artistiques, celles-là n’existaient pas pour Almazarron et son disciple, mais des difficultés matérielles. Don Marcelino, qui était petit, n’atteignait pas même au tiers de la hauteur de la toile. Ce fut le père Nolasco qui fournit un expè dient pour mettre l’artiste au niveau de l’objet qu’il peignait: il trouva une chaire à prêcher qui existait encore dans son cou vent, un charron y ajusta des roues, et la chaire fut amenéi.

oevant le tableau monstre qui se peignait dans la cour, à l’air libre, sous l’abri d’un parapluie. Monté sur sa chaire comme • on prédicateur, don Marcelino exécuta avec son acolyte la seconde partie; mais il restait la troisième, et il n’y pouvait atteindre, même en se hissant sur la pointe des pieds. Le maître , l’élève et le père Nolasco se creusaient en vain la tête pour trouver un expédient. Le découragement remplaçait l’enthousiasme , comme sur la plage la basse mer succède à la marée.

Il n’était pas possible; cependant, que les châteaux restassent sans créneaux, les chevaux sans oreilles, les héros sans têtes, les Maures sans turbans, les lances sans pennons, et le ciel sans les nombreux litres de bleu de Prusse préparés pour sa confection. Il devenait donc indispensable de pourvoir au moyen de mettre don Marcelino en mesure de distribuer des créneaux, des oreilles, des turbans et des pennons. Le père Nolasco proposa des échasses , le maître une échelle ; les deux choses furent rejetées comme incommodes et périlleuses par don Marcelino, qui, étant le plus intéressé, trouva enfin le moyen commode et sûr de se placer à la hauteur nécessaire. Il acheta une sangle de bât qu’il attacha à une grosse corde , il fit ajuster au toit un solide anneau de fer, il y passa la corde, et, se ceignant celle-ci autour du corps, il se fit hisser par le maître et par le père Nolasco à la hauteur désirée. Tout alla à souhait, et notre don Marcelino, sa palette et ses pinceaux à la main , éleva dans les airs comme un séraphin , à la grande satisfaction de ses machinistes.

Mais quand l’artiste fut à une certaine hauteur, la corde, qui était neuve et bien tordue , se mit à tourner et à se détordre avec une rapidité croissante. Voyant don Marcelino les bras ouverts et criant de la pire façon, tout en tournant sur luimême, le père Nolasco elle maître perdirent la tête, lâchèrent t a corde , se mirent à courir , et le pauvre don Marcelino s’en /vint sur le sol , où il tomba à plat ventre comme une grenouille. ' Cet accident, comparable à celui qui coûta la vie au pauvre Murillo, glaça l’enthousiasme artistique de notre homme, yet U déposa les armes d’Apelles.

PAUVRîT dolores.

Don Marcelino jouissait d’une satisfaction sans mélange. Si on lui eût dit qu’un Français n’avait pu trouver d’homme pa'rfaitement heureux qu’un paria dans une hutte indienne', il n’aurait pas ri, parce qu’il n’était pas rieur; mais il se serait indigné contre les impertinences et les paradoxes des barbouilleurs de papier. Il se promenait dans son jardin et dans sa maison dans une espèce de tranquille extase, et son seul regret était que le jour n’eùt pas plus de vingt-quatre heures, et l'an- ' née plus de trois cent soixante-cinq jours.

Pendant dix ans don Marcelino goûta ce doux bonheur, occupé à dépenser ses mexicaines bion-aimées ; mais au bout de ces dix années, et quand il y pensait le moins, la Parque prit pour ciseaux une pulmonie, et, en huit jours, don Marcelino, quelque peu de désir qu'il en eût, passa à une vie meilleure.

Don Marcelino eut une bonne mort; il ne pardonna pas à ses ennemis, par la raison qu’il n’en avait pas; il distribua de nombreuses aumônes par son testament, recommanda pieusement sa bonne âme à Dieu , et, comme dernière preuve de la faiblesse humaine, il demanda qu’on lui mit son uniforme pour l’enterrer.

Sa sœur, dona Braulia Toro, veuve d’un muletier, hérita du bien de son frère et s’installa dans sa maison , que nous savons être comme la Trinité , trois dans une. Le fameux portrait restait au poste d’honneur, et, depuis la mort de l’original, les ombres s’en étaient encore obscurcies. Le père Nolasco ne le regardait pas une seule fois sans lui adresser un éloge et sans réciter ensuite dévotement un « Notre Père, x Rosa s’en était aperçue; et quand le bon moine venait à la maison, la folle jeune fille ne manquait pas d’appeler son attention sur le portrait, certaine qu’il ne se passait pas une fois sans que le père Nolasco s’écriât : « La belle figure 1 » et récitât tout aussitôt son c Notre Père. >

I Tn C.hnvmièrr (In Itemardin rtfl Sainl-Plerra.

La mère, qui avait remarqué cette malice, avait grondé Sv fille, et lui avait défendu de recommencer: mais Rosa , avec son indocilité habituelle, ne faisait aucun cas de la défense; et, chaque fois qu’elle nommait le défunt, le bon père survenait avec son infaillible « Belle figurel > et son inséparable Pater noster.

Le lendemain de la conversation qu’il avait eue avec Dolorès, le père Nolasco vint chez la veuve et lui dit:

< Braulia, je t’ai trouvé une servante accomplie.

— Tant mieux, dit celle-ci, j’en suis enchantée; a-t-elle du bon sens? est-elle bonne chrétienne? sait-elle laver? est-elle propre ? et surtout n’est-elle pas trop rustique?

— Femme, je te dis que c’est une trouvaille.

— Père Nolasco, dit Rosa, ne vous semble-t-il pas qu’on ait donné un coup au portrait de mon oncle, il est tout de travers. »

Le pere Nolasco leva la tête, regarda le portrait et répondit:

( De travers, non pas, il est aussi droit que l’était ton oncle, qui repose en paix. Quelle bonne peinture! C'est particulier! Ce Juan Almazarron savait bien son métier. Le curé disait l'autre jour qu'il y en a un à Madrid qui fait le portrait de la reine ; on le nomme don Federico Madrazo. C’est admirable, à ce qu’on assure, mais ça n’est pas cela. Si Juan Almazarron avait été à Madrid, ce serait bien une autre chanson 1 Si on y voyait ce portrait 1 La belle figure ! Paler noster.... et il continua à voix basse.

— Ce que tu fais là, dit doua Braulia à sa fille, certaine de ne pas être entendue du père, est tiès-grossier, et une jeune fille bien éduquée ne doit pas se conduire do la sorte; si tu re< commences, je t’enverrai un pinçon si bien conditionné que te t’en suceras les doigts de plaisir ; je veux que tu sois polie, ou bien c'est que je ne puis rien sur toi!

— Mère, laissez-là la politesse, il y a temps pour tout; et donnez-moi une grappe de raisins ; vous les gardez comme des pierres précieuses.

— Les gens bien élevés ne mangent pas à toute heure, répondit la mère économe.

— Père Nolasco, cria la jeune fille, ma mère ne veut pas me donner de raisins ; elle dit que c’est grossier et de mauvais ton. N’est-ce pas que mon oncle Marcelino, qui était bien élevé, en mangeait jusqu’à satiété?

PAUVRE DOLORÈS. kn

r;est vrai, répondit le père Nolasco en souriant à ses souvenirs, on apportait les muscats de la vigne par charges.

El comme les raisins engraissent, dit Rosa en soupirant,

il était comme un chevreau nourri à deux mères.

Celle année, j’ai vendu les muscats, fit dona Braulia.

— Menterie, murmura la jeune fille.

— Que dis-tu? demanda le père Nolasco.

Ne vous semble-t-il pas, cria la petite, que mon oncle

a sur les tempes, comme les bohémiennes, des emplâtres contre le mal de dents, et une grosse mouche sur le nez?

Non pas, répondit le père Nolasco en regardant le tableau ; c’est exact; celte main est bien la sienne; elle a secouru bien des gens qui n’en ont aucun souci aujourd’hui. A moi il a donné ce vêtement en me disant; « Père Nolasco, « que votre santé ait plus de durée. — Et aussi votre vie,* lui répondis-je. Mais mon vœu n’a pas été plus accompli que son désir ne le sera, car le vêlement durera plus que moi. La belle figure! ajouta-t-il en soupirant. Que Dieu l’ait en sa garde ! Pater noster....

— Holà 1 holà 1 * cria Rosa en se mettant à courir.

Elle avait senti à son bras le fin contact des doigts distingués de sa gracieuse mère.

Le lendemain Dolorès entra dans la maison. Elle était triste et timide , mais soumise , ayant le grand désir de plaire et de bien remplir ses nouveaux devoirs.

En peu de temps elle gagna l’afiection do Rosa, et dona Braulia s’en déclara très-satisfaite. Elle était silencieu.se, laborieuse, propre, et elle avait deux gi andesqualités pour l’économe dame: elle mangeait peu et n’élait pas grossière. '

c Dolorès, dit un jour la dame à sa fille, est très-gentille; mais elle est un peu dinde. Elle est forte comme une mouche engourdie et elle marche comme un charançon sur de la poix.

— A merveille, dit Rosa, en éclatant de rire; j’aime vos comparaisons, ma mère, quand vous parlez par images, on vous comprend au dernier mot.

— Je voulais dire qu’elle est lente, reprit doua Braulia avec embarras.

Voulez-vous donc, ma mère, répliqua Rosa avec vivacité,

i que tout se trouve fait sans qu’on le fasse, et qu’on soit comme la béate de Séville qui pondait des œufs en buvant ?

liS NOUVELLES ANDALOUSES.

— On ne dit pas ma mère, on dit maman ou petite maman, dinde I

— Pour l’amour de Dieu, madame, laissez-là ces mots de papa, maman, lata, nanan. C’est bon pour les enfants et pour les gens qui ont la prononciation difficile et la langue épaisse; mais moi je parle clairement et j’ai la langue bien pendue.

— Voyez-vous I l’effrontée ! D’où donc la queue est-elle venue au haricot?

— Voulez-vous donc faire de moi une mijaurée? Nenni, maman. Je veux bien travailler comme une mule de Galice; mais je suis vin de trop pure qualité pour passer à l’alambic.

— Je ne veux pas que tu travailles, j’ai pour cela une servante, répondit la mère. Je veux cependant que tu couses, car tu le fais très-mal, et tu mets une lieue entre un point et l’autre. »

Dolorès passa dans cette maison une année tranquille, nous pourrions dire heureuse si son cœur n’cùt renfermé comme de tristes cendres le souvenir de sa mère, et comme de vives flammes agitées par l’inquiétude, le souvenir de Thomas et de Lorenzo.

Un jour, Rosa lui dit tout à coup :

« Dolorès as-tu un amoureux? »

L’amour dans les campagnes est toujours le précurseur du mariage. C’est une chose si naturelle, si autorisée, si légale, que jamais ceux qu’il engage ne le nient; aussi Dolorès «ipondit tout simplement :

e J’en ai un.

— Tu es bien heureuse, reprit Rosa ; mais où est-il? Je no l’ai pas encore vu.

— Il est parti.

— Parti ! AhI mon Dieu ! Et comment sais-tu alors qu’il est ton amoureux?

— Comme il sait lui-méme que je suis son amoureuse; parco que nous nous aimons.

— Un amoureux parti, c’est comme un chardonneret qui ne chante pas, A quoi cela sert-il? Je n’en voudrais pas. Si j’avais un amoureux, ce serait pour qu’il me fît de la musique, et je voudrais me marier tout de suite.

— Et pourquoi es-tu si pressée de te marier?

— Crois-tu que je n’aie pas de raison? Pour sortir do dessoms

PAUVRE DOLORÈS

la férule de ma mère, qui est plus fatigante qu’une grosse mouche à l’heure de la sieste. Mais écoule, quand ton amoureux reviendra..., Comment se nomme-t-il?

— Lorenzo.

— Lorenzo Lopez? AhI Jésus ! s’il est vrai qu’il soit, comme on le dit, mauvais comme quatre, je te plains, pauvre Dolorèsl Eh bien, si Lorenzo revient et qu’il entre ici pour te voir, ma mère est capable d’en mourir de colère comme un moineau franc. Je crois qu’elle s’est figuré que les amoureux, tous tant qu’ils sont, sont des assassins. Je suis convaincue que mon père a été son mari sans être son amoureux.

— Il ne viendra pas ici, dit Dolorès en souriant doucement.

— C’est que tu ne pourras pas même lui parler parla fenêtre, si ma mère vient à le savoir. Elle est persuadée, je te dis, que les amoureux apportent la peste.

— Je n’irai pas à la fenêtre, mademoiselle, dit Dolorès.

— Ne me dis pas mademoiselle quand ma mère n’est pas là. Je te l’ai demandé plus de onze mille fois. Avec le justaucorps au corset qu’elle a adopté, avec son mantelet à la mode, ma pauvre mère mal bâtie ressemble à un paquet mal attaché; le senora et le dona lui vont comme à moi la robe à queue de l’Infante. Et c’est en tout la même chose. Elle fai.-ait autrefois des douceurs, des gourmandises qu’on aurait pu offrir au roi; des crèmes, du riz au lait, des beignets, des gelées, des gâteaux d’épices, des tourtes , personne n’y réussissait comme elle ; aujourd’hui elle brûle tout ce qu’elle fait, ou bien cela n’est pas cuit, et ou ne peut en manger. Mais, dis-moi, Dolorès, puisque lu as un amoureux, tu devrais être contente et joyeuse au lieu d’avoir une figure de Vierge des Douleurs; dans toute ta sainte vie, lu ne parles pas, tu ne ris pas, lu ne chantes pas !

— Il a été un temps, répondit Dolorès, où je riais et je chantais; mais si j’ai perdu mon père noyé, ma mère abandonnée sans secours sur une plage déserte ; si mon frère bien-aimé est embarqué et si loin de moi que son absence peut devenir éter- ^ uelle; si Lorenzo est devenu soldat et est aussi parti, comment veux-tu, Rosa, que je puisse parler, chanter et rire?

— C’est vrai, dit Rosa, dont les yeux laissèrent briller une larme, pauvre Dolorès! Mais, console-loi,' chère, les morts sont avec Dieu et les vivants reviendront.

— Amen 1 » répondit Dolorès en soupirant.

fiO

Un soir, Dolorès était occupée dans le jardin. Son économe maîtresse, doua Braulia, née avec cet esprit do positivis)ne si recommandé aujourd’hui, l’avait transformé en potager. Des choux robustes à larges encolures remplaçaient les myrtes; des oignons rampants infectaient le lieu qu’embaumaient auparavant les violettes, et des navets ventrus avaient usurpé les massifs occupés par les dahlias.

Comme on doit le penser, Kosa s’était désespérée et avait versé ses premières larmes devant ses fleurs arrachées.

< Voyez, disait-elle à sa mère d’un ton allligé, vous avez proscrit toutes les fleurs; il ne restera bientôt dans le jardin d’autre rose que moi. Plaise à Dieu que vos choux deviennent étiques, que vos laitues se dessèchent et que vos navets tombent en pourriture 1 »

La soirée était triste, le vent qui gémissait annonçait l’hiver. Dolorès regardait les nuages passer précipitamment, comme des bataillons qui se préparent au combat ; elle écoutait le bruit lointain des vagues qui s’abattaient sur le rivage, pendant que l’atmosphère se remplissait d’ombre. Une longue bande noire et sombre s’élevait à l’horizon et couvrait tout l’espace vers le sud.

« Hélas 1 pensait-cllo, où mon pauvre Thomas rencontrerat-il la tempête qui se prépare? Sera-ce sur la mer, sur la terre ou dans la tombe? Peut-être ne verrai-je plus ce frère bienaimél *

En ce moment on frappa à la porte de la rue, et Dolorès courut ouvrir. Sur le seuil était un grand garçon de belle taille, portant un élégant vêtement de marin. Il portait galamment le bonnet catalan sur sa chevelure blonde et frisée; sur ses joues brunes et souriantes glissaient deux larmes qui contrastaient avec ce sourire et avec la joie du cœur dont il était l’expression.

« Tu ne me connais pas ? » dit-il en voyant que Dolorès semblait attendre en silence qu’il expliquât le sujet de sa venue.

A celte voix, un cri sortit du plus profond du cœur de Dolorès avec ces mots; « Mon frère 1 » et elle se précipita dans les

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bras du marin. Mais cette joie intime n’eut qu’un instant. La pauvre fille, habituée à la souffrance et affaiblie par un travail continuel, ne put supporter un bonheur si subit et tomba sans connaissance.

Au cri de Dolorès étaient accourues dona Braulia et Rosa.

« Qu’est-ce? qu’est-ce que cela? Qui es-tu, garçon? demanda la première.

— Madame, je suis son frère, répondit Thomas.

— Si cela était, tu ne l’aurais pas effrayée.

— Mais, madame....

— Va-t’en, éloigne-toi, tu n’as pas à la main ton acte de baptême, et Dieu sait tes intentions I

— Mère, dit Rosa avec fermeté, ce garçon est Thomas, le frère de Dolorès; il n’y a qu’à le regarder pour le reconnaître; ils se ressemblent comme une rose de sa couleur ressemble à une rose blanche.

— Tais-toi, péronelle, fit la mère, et va chercher du vinaigre pour le faire respirer à Dolorès. Et toi, ajouta-t-elle en se dirigeant vers le marin, prends la porte, tu es de trop ici. Allons donc, n’y a-t-il qu’à entrer ainsi chez les autres comme Pedro entre chez lui? »

On eût dit qu’un instinct prophétique portait ainsi la veuve à repousser ce beau garçon. Si son argent et son bien ne couraient aucun danger en sa présence, le danger était pour un autre trésor de bien plus grande valeur.

Qui ne considère pas avec un sentiment de plaisir et de sympathie ces blanches vapeurs, ces nuages roses qui circulent dans le ciel? A qui vient-il à l’idée de rechercher quelles émanations les ont formés, quels souffles les ont élevés et leur donnent une direction?

C’est ainsi que, sans en rechercher les causes, sans en décrire les circonstances, sans en retracer la marche, nous comparons à ces vapeurs, à ces nuages, les amours suaves, légers et rosés du jeune marin et de la jolie Rosa.

Dolorès s’y était opposée ; elle comprenait que doua Braulh . devait en être irritée ; mais elle n’avait été écoutée ni par Ros ni par son frère. Par malheur , les bons conseils donnés à ui amour naissant sont comme les gouttes d'huile jetées sur la flamme, et le ravivent au lieu de l’arrêter.

c Rosa, disait Do’orès, fais attention que ces anaoun aa

sont pas dans une bonne voie et ne peuvent avoir une bonne Qn ; ta mère n’acceptera pour gendre qu’un homme riche et de bon rang.

— Alors, si elle attend pour être satisfaite un gendre de bon rang, elle pourra attendre longtemps. Je n’aime pas les gens de bon rang. 11 n’y a pas longtemps qu’il est venu ici une bande de petits messieurs de Cadix. Vierge sainte! quelle brochette de petits messieurs! Les uns avaient des chapeaux sans forme ni tournure, avec des ailes comme des auvents, les bras démanchés, le vêtement large comme une casaque de bouvier; ils étaient plus débraillés, plus défaits que saint Serapio, L’uu d’eux essaya de me dire des douceurs : a Vous devriez, mon- < sieur, lui répondis-je, vous faire mettre en forme; vous êtes « tout disloqué. i> Non, non, Dolorès, les gens de bon rang sont pour les jeunes filles à beaux bonnets et à riches manlelets; à chaque brebis sa pareille, ma petite ! j

Ainsi, dan.s cet amour enfantin, tout était feuilles légères et fleurs éphémères, moins la tige qui était une ferme volonté.

Tous deux avaient été entraînés l’un vers l’autre comme deux ruisseaux ; ils descendaient la même pente pour s’unir dans la vallée et continuer ensemble leur course joyeuse à travers les gazons et les lauriers. Thomas cédait au doux attrait de faire jeter l’ancre à son cœur délesté ; Rosa, au vif plaisir de démontrer à sa mère par des faits, comme elle l’essayait déjà par ses paroles, combien ses idées étaient fausses à l’endroit dos amoureux. Avec l’habileté la plus fine et la joie la plus vive, elle savait donner le change à cet Argus redoutable si souvent en défaut, et venir à la fenêtre pour causer* avec Thomas. Nous devons dire, pour l'honneur de la vérité, que, dans ces conférences illégales, très-peu graves et encore moins sentimentales, on parlait peu d’amour, et le rire occupait le siège de président. Cela se passait toujours comme nous allons le rapporter.

« Qu’as-tu? demandait l’amoureux à l’amoureuse en la voyant hors d’état de dire une parole, non par émotion, encore moins par trouble, mais par besoin de rire,

— Que veux-tu que j’aie? Ma mère disait tout à l’heure au père Nolascü : « Ma petite (comprends-tu, ma petite, à quatorze ans moins deux mois et vingt jours?), ma petite, disait la grave dame, ne connaît pas le mot amour ; ma petite arriver; à vingt-cinq ans sans avoir regardé un homme en face; celû'

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PAUVRE DOLORÈS

fait mon compte à merveille. » El il entre dans le mien , madame ma mère, pensai-je alors à part moi, do no pas dépasse seize ans sans donner à voire grâce un pctil-Dls. A cette épo que-là, tu seras pilote et tu pourras te marier, n’est-ce pas Thomas?

— Je l’espère, mais il faut attendre, Rosa; ta mère et toi, vous êtes beaucoup trop haut placées pour moi, et ta mère ne voudra pas.

— Quoi, trop haut placées? L’oncle Miguel Lechugas, celui qui crie dans la rue : « L’éventail de choix , parti le papier, il reste le bois, » celui-là est cousin germain de ma mère. Si elle ne veut pas, conduis-moi à l’église, et tout sera dit.

— Mais toi, qu’as-tu répondu à ta mère? demanda Thomas.

— Ce que j’ai répondu ? Écoute : j’ai dit au père Nolasco . « Père, regardez donc mon oncle. » Le père regarda, s’écria : « Belle figure! » et récita un Notre Père, comme il fait toujours. Je m’étais placée loin de ma mère, parce qu’elle me pince chaque fois que je nomme mon oncle.

— Vraiment! et pourquoi?

— Parce que je ne le fais qu’afin d’amener le père Nolasco à réciter un Notre Père , et ma mère se fâche au lieu de me savoir gré de procurer ce suffrage au défunt. Depuis qu’elle a hérité et qu’elle vise au précieux, elle a de l’esprit comme un démon.

— Revenons au fait. Tu u’as répondu à ta mère qu’en appelant l’attention du père Nolasco sur le portrait de ton oncle?

— Écoute, j’y arrive; je ne le perds pas de vue. Je dis au père Nolasco, lorsqu’il eut fini sa prière : c Père, avez-vous vu (t dans tout le cours de votre vie un homme plus laid que mou a oncle? — Jésus I quelle extravagance 1 s fit ma mère. Tu sais qu’elle joue au fin, et elle est fine comme moi; et à nous deux lous le sommes comme un bât renversé.

i « Qu’est-ce que mon frère a do laid? — Tout, répondis-je,

« mais surtout les sourcils, qui sont comme des moustaches de « chat, et le teint, qui est couleur de confiture de coing. — Il « n’élait pas laid, c'était une belle figure, répliqua le père No- « lasco, qui est aussi beau que l’était l’oncle. — Eh bien, sachez, - « lui dis-je, qu’il est laid ainsi parce qu’il ne s’est jamais marié.^ « — Va-t’en, va-, t’en au jardin arroser la laitue, fille précoce,» s’écria ma mère. Ét moi, enchantée d’étre ainsi congédiée, je me suis mise à courir, et je suis venue ici plus prompte que la lu-

niière, pendant que sa grâce arrivait derrière moi et m’enfermait. Je ris,... et pourquoi ne rirais-je pas?. ..C’est venusi bienà propos! Ici, vois-tu, je nargue ma chère mère, ce qui me sourit le plus au monde, et, en t’attendant, je me rongeais d’impatience pour te dire....

— Quoi?

— Que je suis la fille la plus contente de la terre.

— Pourquoi?

— Que sais-je 1

•—Et moi aussi, je le suis ; mais je sais bien pourquoi.

—Et pourquoi?

—Parce que tu es mon amoureuse.

— Je le crois bien.

— Et aussi parce que le capitaine m’a dit qu’il va m’emmener comme matelot, et commencer mon apprentissage de pilote.

— Et où t’emmènera-t-il?

— A Hambourg.

— Tu vas retourner aux Indes?

— Non, c'est d’un autre côté.

— Plus loin?

— Non, plus près. Ici, en haut.

— Dieu te conduise! mais fais attention que je ne veux pas que tu retournes à Montevideo. Le père Nolasco dit que qui y va une fois n’y touche pas une seconde.

— N’écoute pas ce que dit le père Nolasco à propos de navi-

gation; il a une telle peur de l’eau que je suis convaincu qu’il s'effraye même de celle du baptême. j,

— J’ai quelque chose à te dire, Thomas. ;

— Etmoi de même, Rosa.

— Eh bien, commence.

— Non, toi ; les jupes vont devant. {

— Eh bien, c’est une énigme; la devineras-tu?

— Voyons.

— Alors écoute : ■

Ma sœur et moi , ensemble Nous formons un compas.

‘ En avant va la pointe,

En arrière les yeux.

— Les yeux par derrière, la pointe en avant, c’est le paon.

PAUVRE DOLORÈS

— Quelle malice ! Et les deux sœurs"* Les ciseaux, iiii'aurl, les ciseaux. Dis-in’en une a lou vuur m’amuse; marche. *

Thomas dit à son tour :

Je sais une belle dame Qui va courant les hasards;

Elle coupe sans ciseaux Et sait coudre sans aiguille.

Rosa devint pensive et murmura :

«r Une belle dame? c’est moi. Qui court les hasards? c’est moi. Qui coupe sans ciseaux? c’est moi : je coupe la politesse à ma mère. Mais, pour coudre sans aiguille, je n’y suis pas.

— Ne me tiens-tu pas cousu sans aiguille à ta fenêtre, petite femme?

— Tiens ! c’est vrai.

— Mais ce n’est pas cela ; tu n’as pas deviné.

— Alors, qu’est-ce donc?

— C’est la chaloupe.

— Ah ! Jésus ! ma mère! s’écria Rosa. Si elle me voit ici elle me bat, cela m’est égal ; puis elle fera murer la fenêtre, ceci m’importe davantage. »

En disant cela, elle se mit à courir; puis revenant sur ses pas :

< Aie bien soin , Thomas, lui dit-elle, quand tu reviendras de la mer, de m’apporter des langoustes. *

Puis elle s’échappa légèrement et disparut comme une douce vapeur.

Combien de péchés la médisance condamne comme péchés mortels et qui sont à peine véniels, comme celui-là ! Combien de jeunes filles, faute de circonspection et de modestie, exposent ainsi leur réputation I

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