XIII
Pendant que Rosa et Thomas tressaient leur couronne de fleurs printanières, arrivait l’année 1850 et le licenciement temporaire de l’armée. Les deux frères Lopez reçurent un congé pour venir dans leur pays, et ne voulurent pas en Infor-
mer leur famille, aBn de la surprendre. Pour Lorenzo, la sur • prise n’était pas seulement un moyen d’accroître la joie de toutes les émotions de l’inattendu, il y mettait aussi l’intention de ne donner le temps de se dissimuler à rien de ce qui aurait pusur> gir en son absence.
C’était un dimanche. Le soir baissait et laissait place à l’ombre. Le soleil descendait vers sa retraite nocturne, comme entraîné par le poids de sa couronne de rayons dorés. Le vent avait fraîchi sous le soufQe glacé de la nuit. Les hirondelles avaient interrompu leurs courses rapides et leurs cris aigus ; seul, le hibou timide et craignant la lumière gémissait comme le paria gémit, dans sa solitude, de la proscription de sa caste. Les vagues s’étendaient sur la plage avec indolence ; leur grande voix retentissante n’avait plus que le ton d’une sourde et monotone cantilène , et les étoiles, survenant une à une, comme les lentes paroles de l’homme timide, s’assemblaient au ciel pour y tracer l’invitation au repos.
Deux jeune.s gens suivaient d’un pas ferme et léger le chemin découvert qui conduit de San Lucar à Rota. Leur marche se hélait d'instant en instant, comme si chaque objet les eut reconnus et leur eût crié : « Arrivez ! »
« Je regrette, dit l’aîné, de n’avoir pas prévenu notre mère; la pauvre femme n’est pas faite pour de semblables secousses.
— Je n’en ai pas regret, dit le plus jeune : la joie fait revivre, et de cette manière je saurai ce que fait Dolorès.
— Tais-toi, Lorenzo, tais-toi ; Dolorès est une perle dont ta méfiance le rend indigne.
— Estevan, tu sais ce que dit le proverbe : a De la méchante ( te méfie, et de la bonne ne te fie ! » Dolorès est allée servir contre mon gré chez donaBraulia; pourquoi? je n’ai pu le savoir. Elle a sans doute une raison, elle n’a pas voulu me la faire dire. Elle est partie. Fer qui traîne n’est pas solide, il lui manque un clou. Pourquoi s’en aller dans une maison étrangère lorsqu’elle pouvait rester auprès de ma mère? En mettant toutes mes raisons bout à bout, j’en suis venu à me persuader qu’un ver est enfermé sous la coque.
— Tu es comme le prophète Jérémie, qui annonçait le mal heur avant la venue du monde. La voilà déjà bien partagée 1 Elle sera bien malheureuse, la pauvre Dolorès 1 Elle s’est mise
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à servir, soit ; mais dans quelle maison, mon ami ? Chez doua Braulia la veuve, qui n’a chez elle qu’une jeune fille, et qui est plus honorable et plus réservée que sainte Monique.
— Je ne dis rien contre la veuve; mais sait-elle ce qui se passe dans sa maison?
J — Frère, dit Estovan, n’en dis pas davantage, à moins que ce ne soit pour dire du bien ; nous parlons là de choses qui no sont pas et qui n’ont pas été. Ce serait bien fait cependant que, pour te punir de tes mauvaises pensées, Dolorès eût renoncé à toi.
— Ne dis pas cela , frère, même pour plaisanter. Badinage porte malheur. >
Il était nuit lorsqu’ils arrivèrent au village.
€ Passons par la maison de la veuve, dit Lorenzo.
— Ami, tu iras ensuite; allons d’abord chez nous : avant le père il n’y a pas de compère.
— Frère, reprit Lorenzo en gagnant à gauche, nous n’aurons que deux pas de plus.i
Estevan hésita, mais, pour ne pas arriver seul à la maison paternelle, il suivit son frère à quelque distance.
Celui-ci était arrivé à la maison de la veuve. A la dernière fenêtre, il aperçut un homme appuyé au grillage.
La nuit était close, cet homme tournait le dos ; Lorenzo reconnut seulement qu’il était jeune et grand.
A cette vue, ses yeux s’ouvrirent démesurément, un nuage troubla ses regards, son corps trembla comme tremble la terre lorsque la lave va s’ouvrir un passage. Il s’approcha sans que le bruit de ses pas parût interrompre ni troubler l’homme qui était au grillage.
« Estevan savait quelque chose , > murmura Lorenzo entre ses dents serrées.
« Ainsi, disait l’homme d’une voix qui ne paraissait pas crain dre d’être entendue, tu m’aimeras toujours?
— Perpétuellement, murmura une douce et joyeuse voix do femme.
— Et tu te marieras avec moi?
— Bien entendu, c’est dit.
— Lors même qu’on s’y opposerait?
— Lorsque s’y opposerait le roi et toute son armée commandée par le père Nolasco.
— Jésus me sauve!... je suis mort l cria le malheureux jeune homme, tombant comme une masse sur le sol.
— Et c’est moi! dit Lorenzo d’une voix lugubre et colère. Nous verrons si vous vous mariez sans que s’y oppose celui qui peut s’y opposer.
— Lorenzo ! mon frère , c’est toi I dit le blessé d’une voix douce en reconnaissant son meurtrier.
— Dieu du ciel I qui me nomme? s’écria Lorenzo tremblant et effrayé.
— Moi I moi ! Thomas!... Ne me reconnais-tu pas?
— Toi !... toi ! ï balbutia Lorenzo les dents serrées.
Et, se précipitant sur le blessé, il reconnut avec terreur le jeune et beau visage du frère de Dolorès. Se relevant ensuite, les bras tendus vers le ciel :
« Dieu me maudisse! s’écria-t-il avec l’accent du plus affreux désespoir.
— Non, non, dit le blessé d’une voix éteinte; il te pardonne comme je te pardonne.»
Et le pauvre garçon perdit connaissance.
c Va-t’en, frère, sauve-toi,» dit Eslevan qui, malgré les vives angoisses de son cœur, conservait toute sa présence d’esprit.
Rosa poussait des cris ; on accourait.
« Va-t’en, reprit le frère ; j’aurai soin de ce malheureux, et Dieu voudra peut-être qu’il en réchappe ; sauve-toi, et ne tue pas de douleur notre père et notre mère. »
Et pendant que Lorenzo se frappait le visage les poings fermés, il le poussa dans une petite ruelle.
Lorenzo disparut dans l’obscurité.
Plusieurs personnes étaient survenues, quand Estevan pensa qu'en se présentant seul chez son père il éveillerait les soupçons. Il résolut de se mettre à la recherche de son frere, qui avait besoin d’être guidé et consolé. 11 se glissa au milieu dus arrivants ; mais il ne put le faire sans être remarqué et signalé.
Il parcourut en vain les alentours et ne trouva pas Lorenzo. li se rendit à San Lucar, où il continua ses recherches, le lendemain, sans s’apercevoir qu’il était épié, et le soir, en sortant d’une laverne où il était entré pour savoir s’il était question do son frère ou du blessé, il fut arrêté.
PAUVRE DOLORËS.
i XIV
Dolorès avait toujours passé ses soirées des dimanches chez les Lopez; mais, depuis le retour de Thomas, elle n’en désirait que plus vivement ces heures de repos, qu’elle consacrait maintenant à son frère dans leur ancienne habitation. Thomas y était allé tout droit en débarquant, et les Lopez, qui le considéraient comme leur enfant, ne lui avaient plus permis de demeurer ailleurs.
Le frère et la sœur avaient passé la soirée comme de coutume, Dolorès parlant de sa pauvre mère, et Thomas cherchant à la distraire par le récit animé de ses voyages , de ses bonnes chances et de ses mauvaises fortunes.
« Tout cela est bien , Montevideo , disait à ce propos le père Nolasco ; mais il eût été bien mieux que tu évitasses ces hasards contraires. N’aurais-tu pas été plus tranquille et plus heureux à garder les porcs du compère G il Pinones?
— Père Nolasco, répondait Thomas, voyez-vous ces nuages?»
Le père Nolasco regardait le ciel et répondait :
€ Je les vois. Ensuite? [
— Dites-leur de se tenir tranquilles, et vous verrez s’ils le fout.
— La belle comparaison ! Ils ont un trop bon guide pour res- * ter en repos.
— Eh bien 1 père, j’en ai un, moi, qui ne me laisse pas m’arrélcr.
— Vit-on jamais serpent pareil ! Il en est de toi avec la mer comme des papillons avec la lumière ; tu ne t’arrêteras que lorsque la mer t’avalera avec ses grands avaloirs.
— Adieu, Dolorès, dit Thomas à la Gn de la soirée.
— Tu t’en vas déjà ? répondit-elle avec tristesse.
—J’ai affaire, dit le frère d’un air d’importance.
— 11 ne saurait se tenir tranquille, ût le père Nolasco.
— Thomas, Thomas, reprit la sœur qui comprit où il allait, tu ne veux donc pas faire cas do mes conseils ?
—Allons, répondit Thomas en riant, viens-tu maintenant
faire la seconde partie du père Nolasco? Écoute, jo vais aussi le donner un conseil, avec la chanson :
Laissez donc pleuvoir les nuages,
Laissez luire le soleil,
Laissez so plaindre les vieillards,
Et les garçons parler d’amour.
— Si j’étais reine et que j’eusse pour fille une princesse, je no trouverais pas qu’elle fût trop pour lui, dit Dolorès en suivant son frère des yeux.
— Quel charmant garçon il est devenu! répondit la tante Melchiora ; je ne me lasse pas de le regarder.
— lia conservé tout son caractère d’autrefois, son mémo esprit, sa même gentillesse, sa môme gaieté, sa môme franchise, ajouta Catherine.
— C’est vrai, dit le père Nolasco, il serait complet s’il n’était aussi têtu. > *
Au moment où se passait la catastrophe que nous avons rapportée, Dolorès se préparait à retourner chez sa maîtresse, quand se répandit dans tout le village ce mot alarmant : un blessé !
Quand ce mot lugubre parcourt un petit pays, l’effet qu’il produit est des plus émouvants; les chants, les rires, les jeux s’arrêtent en un instant, un sombre silence y succède, puis s'élèvent des exclamations de douleur et d’horreur; de toutes les maisons sortent des femmes pâles et effarées, réparant à la hâte l’imprévu de leur toilette, courant précipitamment vers le lieu de la catastrophe, et murmurant en chemin avec anxiété : « Mon mari, mon üls, ou mon frère ! » S’il s’agit d’une rixe, on les voit, courageuses héroïnes, par amour et non par vaine , gloire, se jeter résolument au milieu des combattants, sans craindre ni leur colère ni leurs coups. Cela prouve que l’idéal auquel peuvent s’élever les sentiments du cœur est encore plus complet et plus saint dans la nature que dans les créations romanesques; car l’idéal du sentiment est dans le cœur qui le ressent, et non dans la tête qui l’imagine.
« C’est Thoma.s, Thomas, le fils do la pauvre tante Thomase, dirent quelques femmes en passant dans la rue.
— Que disent-elles’? demanda Dolorès dont les oreilles furent frappées des deux noms de son frère et de sa mère ; qu’ont-
PAUVRE DOLORËS. 61
elles dit? > Et elle se laissa tomber sur une chaise, n’ayant plus la force de se tenir debout.
Catherine s’était précipitée vers la porte de la rue, et courait hors d’elle-mônie pour atteindre les femmes qui venaient de passer.
« Je n’ai pas compris, * répondit à Dolorès plus morte que vivo la tante Melchiora, qui avait entendu au passage les mômes noms.
Le père Nolasco n’avait rien entendu, et l’oncle Mateo était dans la cour.
En ce moment venait posément et silencieusement un groupe d’hommes qui portaient le blessé étendu sur une échelle. Il était là sans mouvement, blanc comme le jasmin détaché do sa tige; il semblait endormi, sans douleur comme sans colère.
a Mon frère 1 cria Dolorès d’une voix suffoquée , en croisant ses mains sur sa poitrine avec un mou%ement convulsif.
— Thomas 1 Mon Dieu! dit avec désespoir l’oncle Mateo; quel est le méchant qui a frappé cet' innocent?
— On ne sait, répondirent les hommes.
— Thomas, mon fils, tu ne m’entends pas? fit le père Nolasco en prenant dans ses mains les mains décolorées du pauvre garçon. Est-il donc mort? ajouta-t-il en touchant le front du blessé. Non 1 courez chercher le chirurgien.
— 11 vient, > répondit-on.
Thomas fut couché sur Iq lit qui avait appartenu à Lorenzo.
Le chirurgien arriva, il visita la blessure, la pansa, donna un cordial, et dit au père Nolasco en se retirant ;
c Dès qu'il reviendra à lui, faites-le administrer; il ne passera pas la nuit. >
Le père Nolasco se plaça au chevet du blessé, qui ouvrit les yeux au bout d’pn instant en disant :
c Où suis-je?
— Chez moi, chez moi, dit la bonne vieille, dans le lit de mon Lorenzo.
— Hetirez-moi de là, 6tez-moi de ce lit, dit le blessé d’une voix animée par l’effroi.
— Pourquoi, mon fils?
— Parce que, si je meurs, Lorenzo ne voudra pas revenir s’y coucher.
— Tu vas y guérir, mon fils, répondit la tante Melchiora.
* — Non, non, dit le pauvre enfant, je vais mourir; » et, tour-
nant les yeux vers le père Nolasco, il continua avec un doux sourire : € Vous voyez, père, que ce n’est pas sur la mer que la mort m’attendait 1
— Gela vaut mieux pour toi, qui vas maintenant mourir comme un saint, entouré de ceux qui t’aiment et m’ayant auprès de toi pour t’administrer les saints sacrements. ■»
L’alcade vint recevoir la déclaration du blessé. Thomas répondit qu’il avait été frappé par méprise, autant qu’il l’avait entendu dire au meurtrier, qu’il ne connaissait pas. Quel qu’il fût, d’ailleurs, il lui pardonnait.
Les assistants s’éloignèrent ensuite pour laisser ’Thomas avec le père Nolasco, afin que celui-ci pût le confesser.
Quand la confession fut terminée, le père ayant demandé à Thomas s’il lui restait quelque chose sur la conscience, le pauvre garçon répondit :
( Quelque chose, oui, mon père, j’ai un peu menti tout à l’heure.
— Comment cela, mon fils, un peu, tout à l’heure?
— Oui, dit le moribond, j’ai répondu à l’alcade que je ne connaissais pas mon meurtrier.
— Et tu le connais?
— Sous le sceau de la confession , oui , mon père , je le connais.
— Et qui est-il ?
— Cela, père, je ne vous le dirai pas, ma conscience n’est pas coupable de le taire. »
Le malheureux fut pris en ce moment d’un abondant vomissement de sang, et au milieu de l’agitation que cet accident produisit, Dolorès parvint à échapper à la vigilance des femmes qui la tenaient à l’écart. Elle se précipita dqns la chambre, les yeux égarés et pâle comme la statue de marbre d’un tombeau.
« Pauvre Dolorès! » dit le moribond d’une voix étouffée e affaiblie, pendant que deux larmes s’échappaient de ses yeux^ déjà éteints par la mort, mais doux encore du reste de vie qu\ s’y débattait.
t II a besoin de repos; va-t’en, dit le père Nolasco en remettant Dolorès désespérée et inerte entre les mains des femmes qui l’avaient suivie. Va-t’en , tu troubles son âme. » Et
PAUVRE DOLORÊS. 63
revenant vers l’agonisant: c Ne pense plus, lui dit-il, qu’à Dieu qui est ton père et qUi t’appelle à lui.
— Je ne penserai plus qu’à lui, répondit Thomas en levant au ciel ses yeux encore remplis de larmes.
— Et maintenant, mon fils, élève ton cœur vers le Seigneur miséricordieux que lu vas voir, et meurs tranquille. Je reste à veiller sur Ion âme, comme si tu étais mon propre enfant. »
Thomas serra doucement la main du bon père, sourit, ferma les yeux et ne les rouvrit plus.
Alors à voix basse, puis bientôt à haute voix, puis bientôt encore au milieu des gémissements, on entendit passer de bouche en bouche celte parole terrible : « Il est mort! »
« O douleur! ô douleur! s’écriaient les femmes. Les cloches vontsonnerd’elles-mêmes ! Quelle iniquité que de tuer cet innocent qui n’avait jamais offensé personne, même par la pensée!
— Et il a pardonné, disaient d’autres en pleurant. C’était un ange, il est mort comme il a vécu, sans faire de mal à qui que ce fût. C’est la mort d’Abel 1 »
Dolorès était comme pétrifiée : ses yeux ne pleuraient pas, ses lèvres ne gémissaient pas, et seulement d’instant en instant un tremblement nerveux laissait voir qu’elle vivait. Les bonnes femmes lui avaient mis sur le cœur un morceau de drap écarlate ; elles lui avaient aspergé la figure d’eau fraîche ; son inertie résistait à tout. Soudain elle se leva, alla à une armoire que la tante Melchiora lui gardait dans sa chambre, en lira tout l’argent qu'elle avait si laborieusement gagné, si soigneusement réservé, qu’elle destinait à l’achat de son trousseau de mariée, et, le remettant à la bonne vieille, elle lui dit d’une voix qu’on entendait à peine :
« Pour le cercueil, tante Melchiora, et pour le service. Je veux qu’il ait un cercueil convenable et des prières. > Cela dit, elle poussa un gémissement et tomba lourdement sur le sol.
Estevan avait été conduit à Séville et devait être jugé par un conseil de guerre.
Il avait soutenu avec calme et fermeté, dans les interroga-
toires, qu’il n’était pas l’auteur du crime qu’on lui imputait. Reconnu par le jardinier de la veuve; qui était arrivé le premier sur le lieu de la catastrophe et qui lui avait parlé, il ne niait pas sa présence, mais il niait le meurtre. On lui objecta que, puisqu’il s’était trouvé là au moment de l’événement, il devait avoir vu l’assassin, et il niait, ce qui augmentait les preuves de culpabilité qui s’élevaient contre lui. Son départ ou sa fuite de Rota à cette heure, bien qu’il eût dit que Rota était le but de son voyage; l’agitation avec laquelle il avait parcouru le lendemain les tavernes de San Lucar afin de savoir ce qui se disait de la catastrophe et de s’informer si le blessé avait succombé; le trouble, l’hésitation de ses réponses, tout témoignait do telle sorte contre lui, et le crime était si horrible, qu’on prononça à l’unanimité la sentence de mort.
Estevau écouta cette sentence avec sérénité. La mort violente doit, en effet, être moins horrible lorsqu’elle se présente comme un sacrifice que lorsqu’elle survient comme une expiation.
Au moment où le condamné allait être emmené de la salle du conseil, un jeune homme sortit d’un groupe d’assistants et s’avança tout à coup d'un pas ferme vers le tribunal. La pâleur livide qui couvrait sa figure énergique ne paraissait pas être l’effet de l’émotion du moment. Ou eût dit le teint naturel de ce visage, où rien de vivant rfétait demeuré, si ce n’est un feu sombre dans des yeux noirs et ardents.
c Cet homme est innocent ! dit-il d’un accent ferme et sec en s’adressant au conseil.
— Comment le savez-vous, et comment le prouverez-vous?
— En livrant le coupable.
— Quand ?
— A l’instant même
— Livrez-le.
— Il est ici.
— Qui est-il?
— Moi.
— Vous?
— Moi, je l’avoue et le confesse. >
Il y eut un moment de.silence dûà la surprise et à lastupéfac lion que causa cette scène.
« Mon frere! s’écria enfin Estevan, qu’as-tu fait?
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— Avais-tu pensé, répondit l’autre, que je te laisserais mourir? M’as-tu pris pour un infâme? Je n’ai jamais été bon, je le sais; j’ai toujours eu en moi l’ennemi qui devait me perdre; mais il y a loin de là à être un lâche et à laisser payer pour moi un innocent. J’ai voulu te faire échapper de la prison, et je ne l’ai pu, parce que rien de bon ne peut réussir à qui est abandonné de la main de Dieu. Ainsi donc, que la loi atteigne le coupable, et que sur moi s’accomplisse la sentence : Qui frappe par le fer doit périr par le fer. Adieu; console nos parents, et pardonnezmoi tous. >
A cet incident inattendu, le conseil suspendit sa séance ; on conduisit Lorenzoàla prison, à la place d’Estevan qui fut laissé libre. Mais celui-ci semblait frappé de la foudre; il restait sans parole, sans mouvement, sans volonté. Use sentitalors fortement saisi par le bras, entraîné loin de ce lieu funeste. N’y mettant aucune résistance, il se laissa conduire dans une maison dont on ferma la porte dès qu’il eut été introduit.
« Courage! courage 1 lui dit-on en lui présentant un peu de vin, vos amis vous le recommandent. »
Estevan leva les yeux, et regarda pour la première fois la personne par laquelle il s’était laissé amener.
c C’est vousl s’écria-t-il ; et vous avez osé....
— Les amis se réservent pour les occasions, répondit son conducteur, qui n’était autre que son ancien voisin le carabinier.
i — Et tu allais te laisser tuer I dit Pepa qui était accourue et qui embrassait Estevan avec de grosses larmes.
— Fallait-il donc dénoncer mon frère ? répondit-il.
— A l’instant même, dit le carabinier, tu vas prendre le vapeur et aller à San Lucar, puis de là à Rota; quand les yeux ne voient pas, le cœur est épargné.
— Pardonnez-moi, répondit Estevan qui reprenait son énergie, je retourne auprès de mon frère. »
Pepa et son mari flrent de vains efforts pour détourner Estevan de son intention.
Le carabinier l’accompagna ; mais lorsqu’ils arrivèrent à la prison, comme si leur visite eût été attendue, ils virent venir à eux l’ofiBcier par qui Estevan avait été défendu.
« Le prévenu, dit-il, m’envoie à votre rencontre, parce qu’il ne veut pas vous voir. Ce n’est pas manque de courage, car il
est résigné et tranquille; ce n’est pas faute d’affection, c est par intérêt pour vous qui ne pourriez le voir sans ressentir une douleur d'autant plus grande, qu’elle ne sera pas passagère comme la sienne. 11 m’a dit que si la volonté de celui qui va mourir est sacrée, vous devez l’écouter, lui donner cette dernière ' consolation, partir à l’instant, aller retrouver vos parents. Quand vous serez auprès d’eux, vous ouvrirez cette lettre, c’est sa dernière communication avec ce monde; et depuis qu’il me l’a dictée, son esprit n’appartient plus qu’à l’éternité, dont l’image est si grande au moment de la mort. Ne vous désespérez pas, et si quelque chose -peut être fait en sa favéur, cela se fera. » Â ces dernières .paroles, le malheureux 'Ëstevan retomba dans sa sombre inertie.
Le bon carabinier, avec ses râres paroles et son cœur dévoué, entraîna Estevah.
« Courage, courage, répétait-M, il faut faire face au malheur. Va-t’en chez toi, que ferais-tu ici? i En parlant ainsi, il l’entraînait avec lui vers le fleuve sur lequel un bateau se disposait à partir pour San Lucar. Il l’embarqua, paya son passage, le recommanda à un marinier qu’il connaissait et retourna à terre au moment où le bateau partait. -<
Quelle plume pourrait retracer les scènes de désespoir qui se succédèrent dans cette maison, si heureuse autrefois, de la famille Lopez, lorsqu’on y apprit coup sur coup les désastreuses nouvelles qu’Estevan Apportait ? Qui peut rapporter cette désolation profonde, cette douleur infinie? Tout ce qui pourrait se dire resterait bien au-dessous de la réalité, de même que le pinceau lorsqu’il veut peindre Teau et le feu, sans pouvoir leur donner ni la chaleur ni le mouvement.
Au milieu de cette affliction, le père Nolasco lut la lettre de Lorenzo. Elle disait ce qui suit :
a On ne demande pardon en vain ni à Dieu ni à son père. Le pardon que j’ai demandé à Dieu, je vous le demande, à vous que j’ai si mal payés de l’affection que vous m’avez portée. Ne vous désolez pas de mon sort, je ne recueille que ce que je mérite, et je le reçois avec résignation comme châtiment et comme expiation. Dieu te paye, mon frère, ton dévouement pour moil Si je vivais, je voudrais te le payer en baisant la terre à chacun de tes pas.
PAUVRE DOLORÈS. W
< J1 est une chose qu’il faut que tu fasses pour que je puisse mourir tranquille. Soutiens et protège cette pauvre enfant que je livre au malheur; épouse-la, rends-lui douce la vie que je lui ai faite amère. Prenez tous deux cet engagement à la lecture de ma lettre, qui recevra ces paroles données à celpi qui va mourir; la pensée que vous y serez fidèles est l’unique consolation que j’emporte de cette terre.
« Pardonnez-moi et recommandez-moi à Dieu, notre eraso»' lateur à tous. »
Lorsque la lecture de cette lettre se -fut terminée au milieu des larmes et des gémissements , Estevan s’approcha du lit dans lequel était étendue comme un corps sans vie la malheureuse Dolorès.
» Dolorès, lui dit-il, la dernière volonté de mon «frère est sacrée; tu ne peux avoir d’autre mari que moi, je ne puis avoir d’autre femme que toi. Il compte que nous obéirons à son dernier désir, et nous ne devons pas y faire défaut. »
Dolorès se tut et continua à sangloter.
c Si tu ne consens pas, dit Estevan avec anxiété, c'est que-tu ne l’aimes pas, c’est que tu ne fais pas cas de moi, c’eàt que tu n'estimes pas la famille. Promets, Dolorès, le temps presse.
— Je promets, répondit Dolorès en gémissant, de faire ce qu’il veqt et ce que tu désires. »
Cette agonie durait depuis six jours^ La pauvre màre dtait dans un état de convulsion presque continuelle; le père avait vieilli tout à. coup, et son. corps, jiu9qu’alors droit et, robuste, s’était courbé comme l’arbre dompté par l’ouragan. On, doutait de la vie'de Dolorès. Catherine trouvait des forces /dans son dévouement filial pour ne pas $e laisser terrasser par la douleur ; Estevan, anéanti, contenait son désespoir, pour ne pas augnmnter celui de la famille. Seul, le père Nolasco était calme, il était à son tour la providence de ces braves gens, comme ils avaient été la sienne. 11 avait. soin de tous, tous il les exhortait, .par de puissants arguments; à. la résignation aux peines les plus cruelles, invoquant la volonté de Dieu ,et l’admirable exemple.
de sa très-sainte Mère. Par moments, sa voix s’élevait en prononçant une prière; ses accents connus et aimés arrivaient à l’oreille, au milieu de ce morne silence, avec toute la magie d’une consolation, d’un souvenir, d’une espérance, comme le lien qui unit les vivants et les morts, et cette vie à l’autre vie
Les voisines, qui s’empressaient chaque jour de donner les soins à cette malheureuse famille, attendaient un malin la sortie du médecin.
« Rien de ce que vous ordonnez, lui dirent-elles, ne réussit à la pauvre mère ; il n’y a pas d’illusion à se faire, elle y laissera la vie.
— Le père m’inquiète davantage, dit le médecin, bien qu’il soit plus calme en apparence.
— Et Dolorès, monsieur, faudra-il la faire administrer?
— N’y pensons pas encore, elle est jeune, il y a de la ressource ; une crise pourra la sauver. *
En ce moment la porte s’ouvrit violemment, et le carabinier, suffoqué, essoufOé, couvert de poussière, se précipita dans la maison en criant :
<r Mes amis, quand il y a Dieu, il y a miséricorde! Gracié I gracié 1»
Il n’en dit pas davantage, il n’en put pas dire plus; mais il était inutile de dire autre chose pour rendre la vie à ces agonisants.
Estevan, hors de lui, se précipita vers le carabinier.
« Que dis-tu, gracié ?
— Gracié!
— Mon fils? cria la mère en sautant hors du lit sur lequel elle était étendue.
— Lorenzo.
— Par le tribunal? demanda le père qui s’était levé et redressé comme un jeune homme.
— Comment, par le tribunal? Par la reine I Vive la reine! Vive Isabelle ! cria le carabinier en levant son casque.
— Il ne mourra pas? murmura la faible voix de Dolorès.
— Quand Dieu le voudra, et pas avant, » répondit le carabinier.
La scène qui suivit est difficile à peindre, puisque les acteurs eux-mômes n’ont conservé aucun souvenir de ce qui s’est passé. La mère s’était laissée tomber sans connaissance dans les bras
PAUVRE DOLORËS.
de son mari ; Estevau et Catherine entouraient de leurs bras le saint groupe que formaient leurs vieux parents; Dolorès avait trouvé assez de force pour s’asseoir sur son lit, croiser ses mains et adresser au ciel sa fervente action de grâces; les bonnes voisines pleuraient à sanglots; le carabinier passait le re- I vers de sa main sur ses moustaches trempées de larmes; seulf , le père Nolasco était impassible.
I c Vous le voyez, mes enfants, disait-il. Dieu afflige, mais no frappe pas. Je vous le disais bien : soumission. L’espérance est le dernier bien qui disparaisse; si celles d’ici-bas font défaut, celles de là-haut sont toujours certaines. Aussi la divine Majesté a fait de l’espérance une vertu, et a prescrit aux créatures de toujours la conserver dans leur cœur pour l’empêcher de défaillir. Le cœur qui défaille, mes frères, n’est pas un chrétien légitime.
f O charité! mets fréquemment la plume dans cette main puissante qui peut faire grâce. Et si ce n’est pas en considération du coufiable, que ce soit par pitié pour une famille innocente de sa faute I »
L’étrange événement survenu au sein du conseil de guerre avait excité vivement la curiosité et l’intérêt publics, mais il avait surtout ému les officiers qui avaient assisté à celte scène d’honneur et d’amour fraternel. La noble simplicité de la tenue et du langage de ces hommes qu’on traite de rustiques les avait attendris. C’est que ces visages brunis et fiers, ces mains durcies par le maniement du sabre n’empêchent pas les cœurs d’être sensibles et généreuti, plus souvent même que les cœurs de ces gens du monde de l’un et l’autre sexe, qui s’émeuvent et s’attendrissent par conversation.
De hauts personnages s’étaient associés à ce mouvement de sympathie, ils avaient adressé une supplique à la reine, ils avaient fait appel à ce cœur généreux qui trouva des paroles pour pardonner au régicide au moment où il venait de frapper. |Ces paroles de clémence, qui sont le droit divin des rois, n’ont jamais été demandées en vain à la souveraine de l’Espagne. •
U Et il est libre, il viendra ici? demanda la mère lorsqu’un peu de calme eut succédé à la première émotion.
— Si cela dépendait de la reine, il viendrait.... Mes amis, vive la reine 1 dit le carabinier.
— Dieu bénisse la reine 1 firent-ils tous avec une explosion de gratitude enthousiaste.
— Si cela dépendait de la reine, il tiendrait, reprit le carabinier ; mais là reine ne peut rien de plus que faire grâce de la vie ; et vient ensuite la peine intérieure, le préside.
— Le préside? s’écria la pauvre mère.
— Oùi, madame, et cela doit être, £it le carabiéiô'r. Qui fait le mal doit le rayer, tante Melchiora.
— Mais si l^omas lüi a pafdôluié, àé ùhét àngè qtii est ibort comme un Abel?
— C'est une circonstance en sa faveur; mais cela ne suffit pas. »
La mère se mit à pleurer amèrement.
< Melchiora, n’offense pas Dieu, lui dit l’oncle Mateo, dont le corps s’inclina de nouveau et dont la tête retomba siir la poitrine.
— Je l’avais cru libre I reprit la mère en sanglotant.
— Pourquoi te bercer de telles espérances, femtne ? Le crime qu’il a commis est un des plus graves.; le châtiment doit avoir son cours, répondit le digne vieillard.
Et où va-t-il, sieur Canuto? demanda la pauvre mère.
— Aux lies Mariannes.
— Et pour combien de temps ?
— On ne sait, » répondit le earabinier, qui n’ignorait pas que c’était à vie.
Le pauvre oncle Matéo l’avait compris ainsi.
Cependant Üolorès avait appelé Estevan auprès de son lit et lui disait :
t Estevan, puisque, grâce à la miséricorde divine et humaine, Lorenzo conserve la vie, nous sommes dégagés des promesses faites à un défunt. Tant que Lorenzo vivra, je ne serai pas la femme d’un autre.
— Je l’entends ainsi, Dolorès , répliqua Estevan; je t’aimo beaucoup, autant que ma sœur Catherine, mais je t’ai toujours considérée comme la femme de Lorenzo. Nous marier lui vivant, ce serait une honte et une tache. Tu resteras avec nous Dolorès, j’ai de bons bras et je puis soutenir une sœur. Or jo suis deux fois ton frère, une fois pour Lorenzo, une autre fois pour Thomas. >
Dolorès se remit à pleurer.
PAUVRE DOLORÈS. 71
c Écoute, fit le père Nolasco quand Estevan fut parti ; Rosa m’a chargé de te dire qu’elle ne vient pas te voir, parce qu’elle ne veut ci fouler le sol de cette maison, ni voir personne qui tienne à Lorenzo. Je lui ai démontré qu’elle avait tort, mais rien ne peut changer sa résolution, du moins quant à présent. Elle m’a chargé de te dire que tant qu’elle vivrait, tu ne pour j rais être ailleurs qu’auprës d’elle. Cela, tu le sais. > |
Rosa, comme Dolorès , avait passé de l’enfance à la jeunesse par les larmes; cette couleur de rose si fraîche et si riante qui parait ses jours avait fui pour toujours do son visage. Sa pétulante gaieté avait disparu comme une lumière sous le souffle du tourbillon: elle n’appelait plus l’attention du père Nolasco sur le portrait de son oncle; elle ne soutenait plus contre sa mère ses vives polémiques. Sa vie devint sérieuse, elle fréquenta les églises^ s’occupa des soins de la maison, et surtout des pauvres.
A l’anniversaire du 5 septembre, jour de lugubre mémoire, on voit dans le couvent, au bord de la mer, un vieux prêtre qui dit lentement une messe des Morts. Deux femmes, deux amies étroitement unies, viennent entendre cette messe : l’une est jeune, bien vêtue, grave, sa santé n'a pas souffert; elle semble vouée à une existence sérieuse et utile. L’autre est jeune aussi, vêtue de deuil, pâle, amaigrie et exténuée ; elle semble marcher vers le terme d’une vie de souffrances et d'épreuves. La première est Rosa, l’autre est Dolorès.
Lorsqu’elles passent, tous disent avec une expression de vive sympathie :
c Quel changement s’est opéré chez Rosa, la fille de dona Braulia ! elle est devenue une femme sérieuse comme il platt à Dieu. » Et on ajoute avec émotion : < Dolorès, la fille de la tante Thomase, va dépérissant comme la lune au déclin; il ne lui est pas resté de figure pour se signer ; elle a le coeur mort dans la poitrine ; elle est née pour souffrir.
« Pauvre Dolorès 1 »
LA NUIT DE NOËL