‹ Nouvelles andalousesChapitre 8 sur 38 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LA NUIT DE NOÈL

Cette mril-Ià c’est la grande fête,

Il n'est pas permis de dormir.

Qoand rient minuit, la Vierge sainte Met au monde l’enfant sauveur.

11 faisait nne nuit sombre et glacée de décembre, tranquille dans sa rudesse, silencieuse dans son obscurité. Le firmament semblait fermer les yeux et la nature courber la tête, vaincus tous deux par un froid rigoureux.

Cne troupe de [soldats était arrivée tard dans un village où elle ne devait s’arrêter que quelques heures, puis continuer sa route vers un port de mer et s’embarquer pour l’Amérique.

L’ofBcier 'qui la commandait remarqua dans le village, en gagnant son logement, une animation qui lui parut étrange en un lieu d’apparence si paisible, et surtout à pareille heure. L’obscurité complète qui régnait dans les rues ne lui permet^ tait pas de distinguer les objets; mais il aperçut cependant un groupe nombreux qui se formait à l’angle de la place. L’ofücier s’approcha sansôtre remarqué. Pourquoi ce rassemblement? Quel était son but? Chose étrange, les conspirateurs, si c’en était, étaient excessivement petits et parlaient excessivement bas.

« Chez tante Belem il y a un tambourin ', dit l’un d’un ton péremptoire.

I. Le mot du texte xamAomAo ne signifie pas littéralement larnbouriii. Noos ne stnirions le traduire, mais nous essayerons de l’expliquer. La

— Chez tante Béatrix il y a un tambourin, tambour de basque et baguettes, dit une petite voix de dessus claire comme un sifflet.

— Chez tante Belem 11 y a des tartelettes, répondit la première voix avec énergie.

— Et chez tante Béatrix il y a des beignets et du vin sucréi reprit vivement la voix de dessus.

— Eh bien, allons-y! » crièrent-ils tous en chœur, et le groupe s’envola comme une bande de moineaux.

La tante Béatrix était une veuve sans enfants, d’un âge mûr, d'une honnête corpulence, bonne, affectueuse, charitable et fort dévote. Elle vivait seule avec une vieille servante douée d’un caractère des plus acides. On appelait cette vieille la tante Pavone, parce que son mari s’était nommé l’oncle Pavon ; on avait donné à son nom cette terminaison féminine pour ne pas laisser ignorer que la personne qui le portait appartenait au beau sexe. Mais le beau sexe était terriblement dégénéré, et la tante Pavone, qui était petite, menue, sèche comme parchemin, louche «t noire comme charbon, eût pu faire peur à la Crainte elle-même.

La bande de moineaux était arrivée à la maison de la tante Béatrix, qui était pleine d’un bout à l’autre.

c Allons, retirez-vous, il n’y a pas de place 1 dehors toute cette teigne ! > Tel fut le compliment que leur adressa la tante Pavone, qui, en ce moment, était dans le vestibule, ajoutant de l’huile à la lampe qui s’endormait et fermait les yeux. Les nuu* veaux venus ne firent nul cas de cet accueil et ne se laissèrent 'pas intimider.

« File donc, Juanillol » dit la voix de dessus à l'oreille du plus grand de ces petits, en descendant jusqu’au suave mur-

zambomba est un tambour garni d’une seule peau, d peu près comme le tambour de b.asque. On mouille celte peau au moment de l’ajuster, et, dès qu’elle est eu place, on y appuie un bout de roseau ; la peau cède,-' forme une poebe ou, si l’on veut, une gaine, dans laquelle on maintient le roseau par un Lien. La peau sèche et se tend, le roseau y reste planté verticalement. On le Trotte de cire, de même qu'on frotte de colophane l'archet d’un violon, et dans le même but. L'exécutant opère par une espèce de friction plus ou moins active , qui produit un rontlement analogue à celui du tambour de basque lorsqu’on y promène le pouce mouillé. Le nom de l’instrument est, du reste, une onomatopée assez expressive.

LA NUIT DE NOËL

mure du zéphyr. Et l’enfant se dressait sur la pointe des pieds pour jeter ses regards curieux et joyeux dans l’intérieur de la salle, d où venait une odeur embaumée de plantes aromatiques. La salle était splendidement éclairée, et on entendait le bruit de la zambomba, du tambour de basque et des chansons. Juanillo glirsa entre les mains de la tante Pavone qui voulait le retenir; il se faufila comme une anguille entre les jambes des hommes, et les autres le suivirent sans peine, comme s’ils eussent été frottés de savon.

« Serpents 1 vermisseaux du diable l suppôts de Lucifer! grognait la tante Pavone ; ils passeraient par le trou d’une aiguille. Partout où il y a du désordre à faire et de la gêne à causer, ils arrivent. Quelle plaie à’Égiyte! Que ne sont-ils restés, pour le repos du monde, dans l’intention du Seigneur I

— Dieu vous soit en aide, tante Pavone I dit la veuve qui vint par là; laissez-les faire. Ne savez-vous pas que c’est aujourd’hui leur fêle, aujourd’hui la bonne sainte nuit?

— Leur fête est tous les jours de l’année, répondit la tante Pavone; il n’est pas un endroit où ces insectes ne laissent trace de leur passage. Dieu les bénisse, les drôles, les banditsi Jésus I qu’un autre Hérode serait le bienvenu 1

— Tante Pavone, qu’ils entrent tous ; l’enfant Dieu veut les avoir autour de lui. »

Lorsque les enfants entrèrent dans cette salle si embaumée, si illuminée, quand ils virent la belle Nativité qui y était représentée, une joie immense inonda leurs cœurs. Qui n’a pas éprouvé une émotion semblable en voyant une représentation de Noël? Qui ne s’est pas laissé aller à la naïve illusion de croire à la réalité de celte nature fantastique de liège et de papier gommé? Dans une grotte obscure, un saint ermite prie devant un crucifix : naïf anachronisme, comme l'est cette autre scène qui représente un chasseur placé au milieu d’une forêt de bruyères en romarin, abattant d’un coup de feu une perdrix perchée comme une cigogne sur la tour de l’ermitage; ou en core, ce contrebandier diapé dans son manteau, coilfé d’un chapeau aux ailes rabattues, qui, portant une charge de tabac, se range derrière une roche de papier pour laisser le libre passage aux trois rois cheminant, dans toute leur gloire, au sommet de ces Alpes de carton. N’éprouve-t-on pas un vrai plaisir à voir ce petit âne chargé de bois sur un superbe pont de pier-

res de taille en papier? Et ce petit pré de molleton vert haché menu, dans lequel paissent tranquillement de jolis moutons blancs? N’avez-vous pas froid à voir ce givre si bien imité avec de la limaille d’acier? N’avez-vous pas envie de vous approcher de ce petit feu si rouge allumé par les pasteurs pour réchauffer l’enfant? N’est-cepas avec sollicitude que vous découvrez, sous ces bandes de verre qui représentent une rivière gelée, les poissons, les tortues, les crabes, tranquillement posés eur un fond de sable doré, dans des dimensions que les naturalistes ne leur ont jamais connues I Voilà un crabe qui ferait passer entre ses pinces l’anguille sa voisine, comme sous l’arche dlun pont; voici un rat colossal qui regarde d’un air de matamore un pauvre chat tout petit; un âne dispute avec un lièvre surda grandeur respective deieurs oreilles; un taureau se voit tenir tète par un, limaçon, et une oie robuste ne veut pas céder le pas à un oygne rachitique. Et ces oiseaux de toutes les couleurs qui animent ces bois en branches de Icntisques, au fond de ce tableau enchanteur, ne semblent-ils pas être venus des quatre I parties du monde? Ne s’anime-t-on pas à voir danser les pasteurs, et surtout n’adore-t-on pas avec attendrisseipent ce divin mystère représenté iSous cet appentis recouvert en paille, au fond duquel brille une auréole ou gloire de lumière? Nous le disons franchement, dans cette nuit sainte et joyeuse, tout nous parait vivre et sentir; ces petites figures de terre, œuvres de maius grossières, placées là avec tant de bonne foi et tant de dévotion, nous semblent s’agiter et recevoir leur existence de la joie et de l’enthousiasme qui régnent. On. dirait que cette étoile de verre et d’oripeau qui guide les Mages, - porte la flamme avec elle et répand des splendeurs. L’auréole qui environne la crèche où repose le Dieu fait homme, nous parait briller non pas de l’éclat des lumières, mais d’un reflet des rayons (testes. Les zambombas, les tambours de basque, les chants ne nous .sont aussi sympathiques et aussi agréables que parce qu’ils nous semblent l’écho de ceux que les pasteurs firent entendre dans cette heureuse nuit.

Peut-on donner une fête plus gaie plus simple, plus attendrissante et en même temps plus solennelle : la naissance d’un enfant dans une masure abandonnée, célébrée par des bergers ; l’innocence, la pauvreté, la simplicité, premières bases du ma< gnifique édifice du christianisme? Aussi, comment les enfants

LA NUIT DE NOËL

et les pauvres pourraient-ils- ne pas célébrer -cette <féte? lis apportent à Dieu ce qui lui plaît le plus : la simplicité, la foi et •l’amour. O nuit qu’on a bien nommée la bonne 1 plus joyeuse que les folles nuits du carnaval 1 aussi sainte que la semaine qui porte ce nom 1

Les chants de la bonne nuit que nous allons transcriro, et que nous choisissons parmi un grand nombre, démontreront comment le peuple entend et comprend cette f6te,acomment il en connaît toutes les circonstances, et comment il l’explique. La simplicité des expressions donne à ces compositions un cachet de pure candeur et d’inimitable ingénuité elles ont une bonne foi qui énaeut, et, littérairement, une rare valeur.

Un jour viendra, nous ne nous lassons pas de le répéter,-oh, de même qu’on re^ercbe les sources d'un fleuve, on recueillera précieusement partout ces compositions populaires.

Au moment où entraient les enfants, une Jeune fille chantait :

Quand l'Ëtemel 'voulut se faire enlhnt.

Il dit à l’auge avec grande bonté :

a Va, Gabriel, va dans la Galilée,

Tu trouveras une pauvre bourgade ;

De Nazareth elle a reçu le nom'.

Près d’une porte est un rameau fleuri,

Dans la maison, la maison de David,

Est une enfant, elle a quinze ans à peine,

Dont le mari est un bon charpentier;

Elle est bien pauvre et je l’aime beaucoup.

Dis-lui qu’en «Ue, en son sein virginal.

J’habiterai et prendrai forme humaine. «

L’ange partit plus vite que les vents.

Et pénétra dans la pauvre maison.

Il vit Marie et lui dit le message Dont le seigneur l’avait chargé pour elle.

« Dieu te salue, 6 Marie, dit-il;

Dieu te bénit, Marie heureuse et reine I Le Seigneur Dieu' est maintenant en toi.

Il t’a choisie entre toutes les femmes,

11 a béni cet enfant qui va naître,

Le roi du ciel et du monde, Jésus! »

Quand fut achevé ce chant, dit sur une mélodie particulière, on se mit à chanter une longue suite de strophes qu’une seule

voix disait de mémoire. Tous les assistants en chœur répétaient le refrain, et en même temps une couple d’enfants dansait'devant la Nativité. A la fin de chaque strophe, les deux enfants, avec leurs joues animées et leurs yeux brillants, s’approchaient du retable, ouvraient leurs petits bras, s’agenouillaient et s’é> criaient « Par tui! »

Nous ne saurions déhnir le sentiment profond et tendre qu’éveille cette simple exclamation Partoil Vous la lisez ici froidement écrite sur le papier; mais si vous l’entendiez sur ces lèvres ferventes et enfantines, si vous pouviez étudier dans ces yeux expressifs et animés le sentiment qui la dicte, vous comprendriez comme nous ce que les enfants veulent dire. Par toi notre joie, par toi nous sommes chrétiens, par toi nous sommes heureux, par toi nous serons sauvés, par toi battent nos cœurs, par toi chantent nos lèvres, par toi noos voulons vivre, par toi nous voulons mourir. Tout par toi.

Il est nè dans une masure Pleine de toiles d’araignées,

Près d’un bœuf, auprès d’une mule,

Jésus, le rédempteur du monde.

Et le roi Melchior a dit :

Faites sonner ces instruments,

Que le monde se réjouisse,

Car il est né , le Seigneur Dieu.

Le Sauveur est né cette nuit,

Sur la paille et dans la froidure ;

Toi qui pouvais, divin enfant.

Te couvrir d’habits de velours !

Dans l’étable de Bethléem On voit le soleil, les étoiles,

On voit la Vierge et saint Joseph Et l’enfant qui dort dans la crèche.

Dans Bethléem on crie au feu,

La flamme sort de la masure,

Parce qu’une étoile du ciel Est tombée dans la litière.

Je suis un pauvre gitano Et je viens tout droit de j’Égypte;

J’ai apporté au fils de Dieu ' ' Un ooq qui dit quiquiriqui.

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Je Buis un pauvre Galicien,

Et je m’en viens de la Galice; '

^ J’apporte à l’enfant du Seigneur

De la toile pour des chemises.

Chacun à l’enfant nouveau-né . Présente à son tour une offrande ;

Je suis petit et je n’ai rien,

Mais je viens lui donner mon cœur.

On entendit en ce moment la voix de la tante Pavone, le cerbère de la maison, qui luttait de toutes ses forces contre une nouvelle bande de moineaux envahisseurs, mais avec aussi peu de succès que la première fois ; et de l’intérieur de la salle on vit bientôt passer, entre les hommes qui se tenaient debout à l’entrée, des petites têtes dont les corps semblaient ne pas exister, cachés qu’ils étaient au milieu des manteaux : on eût dit ceS petits anges qui ornent avec tant de profusion les grands tableaux de l’école naïve.

< Une rougeole 1 une rougeole! criait l’ennemie déclarée des enfants. Ahl qu'une rougeole serait la bienvenue 1 Depuis qu’ils ont donné dans la vaccine, le diable n’a plus rien à faire par le monde ; il n’en meurt pas un.... où nous arrêterons-nous?.... C’est à en devenir folle I... »

Les hommes , quj entendaient gronder la tante Pavone , se mirent à chanter :

J’entends le bruit du tambourin.

Où va-t-il? Je ne saurais dire ;

Il va, dit-on, vers Bethléem , Et vers cette pauvre masure.

Et le bon roi Gaspar a dit :

Si bonne que soit une vieille,

Le diable ne peut l’endurer.

Lorsque fut un peu rétabli le calme, troublé par cette invasion de petits conquérants, parut l’alcade, précédé d’une superbe bedaine et suivi d’un modeste alguazil nommé florin.

L’alcade avait été le compère du mari de Béatrix ; il était veuf comme elle, et il se disait depuis longtemps qu’ils feraient bien tous deux de cesser de l’être du même coup. Mais il ne fallait pas penser que Béatrix consentit à changer d’état. Béatrix se serait laissé arracher le cœur plutôt que son état de

NOUV. ANOALOUSËS. Ü

veuve. Ce n’est pas qu’elle eût horreur des hommes, ni que le mariage lui déplût; mais le veuvage lui semblait de toutes les i professions la meilleure, la plus tranquille, la plus voisine de la perfection à laquelle elle aspirait. L’alcade était un Crésus de petit format : il avait quatre paires de bœufs, un plant d’oliviers, une maison à lui ; il marchait de pair avec la veuve.

Quant à Florin, il était l’ami intime de la tante Pavone; et comme les gamins le harcelaient et le persécutaient à cause de son étrange ligure, les longues conversations des deux ^mis trouvaient un inépuisable aliment dans leur haine mutuelle contre toute créature vivante âgée de moins de vingt ans.

Lorsque l’alcade eut bu un verre de vin chaud que la maîtresse delà maison lui avait offert, il la supplia de chanter.

Béatrix avait une belle voix ; elle aimait à chanter les choses saintes, et consentit à l’instant. Les assistants prirent pour l’accompagner la zambomba et le tambour de basque, et elle commença tout aussitôt.

Enfants, puisque la nuit est froide.

Froide et tranquille.

Chantez ensemble les canticjues De la nuit sainte.

L’enfant fils de Dieu vient de naître;

Venez, bergers.

Venez, ne craignez pas le froid.

Ni ses rigueurs.

C’est dans une pauvre masure Qu’il est venu;

Un pauvre bœuf et une mule L’y ont reçu.

Ils ont trouvé dans la masure Pour reposer.

Un peu de paille et une crèche Pour le berceau.

Sois bien venu à Bethléem,

Pauvre petit.

Tu es un roi puissant et riche Et bien-aimé.

» ' Tu as su conquérir nos âmes

Sans être armé.

A M8 Mipltto «haatés pur Béatrix, les femmes répondirent par taux-ci t

LA NUIT DE NOËL. 83

La Vierge ayant lavé ses langes,

Les étend sur un romarin.

Autour d’elle les oiseaux chantent,

,Et le ruisseau coule en riant.

Quand la Vierge a lavé les langes,

Les pauvres langes de son fils.

Saint Joseph s’en va les étendre Au soleil sur les marguerites.

Et la Vierge coupait la toile.

Cousait en hftte des chemises,

Pendant que des larmes d’amour Ruisselaient le long de ses joues.

En ce moment entra un berger, parent de Beatrix, portant sa besace et son vêtement de peau de mouton. Il venait des champs, comme l’indiquait l’odeur de thym dont il était imprégné. Il n’avait pas passé la porte, qu’on lui demanda de tous côtés un récit. 11 le fit sans se laisser prier.

Réjouissez-vous! la Vierge sainte.

Vers la mi-nuit.

Par les rigueurs d’un Froid de glace.

Et sans souffrir,

A mis au monde un doux enfant,

Beau à ravir.

Quand les anges du ciel le virent.

Ce petit Dieu,

Caché dans la paille, ils dansèrent Autour de lui.

Aux champs les troupeaux s’épouvantent,

Et les bergers

Voient dans le ciel une lumière Resplendissante.

Cette lueur d’abord leur sembla Un maléfice;

Mais un enfant avec des ânes S’en vient vers eux :

« Là, dit-il, en cette masme Que vous voyez.

Un homme naît, et cette fête Elle est pour lui.

Les bergers, rassurés par l’ange.

Tout en courant,

S’en vont vers l’étable où repose Le Dieu enfant.

Il est couché dans une crèche,

Dans un jupon ;

Tout autour de lui sont les anges Groupés, chantant.

Auprès de l’enfant est sa mère La Vierge sainte.

Et ce vieux , qui n’est pas le pèie^

Est son époux.

A cùté, couchent dans l’étable Deux animaux.

Les bergers en entrant saluent . Très-humblement ;

Ils vont vers la Vierge et lui disent A deuk genoUx :

' fe Reine, pourquoi sur notre terra

Descendei-vous?

Béni le jour où vient au monde Ce bel enfant I

Pauvre petit, ne pleure pas.

Car tu nous brûles

Avec l’eau d’amour que répandent Tes jolis yeux.

Recevez nos adieux, madame,

Reine des cieux,

, Et vous, père Pépé, adieul Notre maison

Est à vous sans nulle réserve,

Et tout dedans.

Adieu, petit enfant chéri.

Dormez en paix,

Seigneur bœuf; et vous. Dieu vous garde,

Seigneur mulet. >

Ainsi les bergers se retirent Bénissant Dieu.

c Encore, encore ! crid l’auditoire tout d’nne voix.

— Un autre, l’onclê Gaspar I cria l’alcade, et que Dieu vous bénisse. Tante Pavone, un verfe de Vin chaud pour l’oncle Gaspar ; il a aussi froid qu'il a soif.

— Tante Pavone a donné tout le vin chaud à Florin, siffla une petite voix de dessus qui sortit d’un groupe d’enfants, sans éditeur responsable.

LA HUIT DE NOËL

— C’est un Indigne mensonge, » fit avee sa voix aigre la tante Pavone en paraissant au milieu de la chambre, armée d’un verre de vin, et dirigeant vers le groupe des jeunes filles les regards furibonds de ses yeux mal assortis. Les jeunes filles, qui se mouraient de rire, prirent leurs taibhQurs et se mirent à chanter;

Francise», li-haut, aqr le toit,

Je vois monter une couleuvre ;

Prends garde ! qar si le froid pi<We Uauvaise langue pique bien pint^

« Se moquer des cheveux blancs 1 qui a vu pareille ch(»e ? dit aveP çpldre la tgate Pavone 4 sgn ami Florin,

-y Le nionde est perdu, > répqndit celui-ci,

Cependant Gaspar avait bu le vin chaud et commençait un

autre répit ,*

Elle allait vers Bethléem,

Une jeune femme enceinte 5 ' Un pauvre âne la portait,

Un vieillard l’accompagnait.

Allons, allons, hâtons-nous,

Voici la nuit qui s’avance.

Par là nous rencontrerons Pour U nuit quelque refuge.

« Ouvre, ouvre, l’hôtelier,

La porte de ta maison;

Marie approche du terme,

Et j’en suis tout effrayé. »

L’hôtelier vient aussitôt En demandant qui l’appelle ,

, Qui frappe ainsi à sa porte,

A une heure aussi indue, ç C’est moi , lui répond le saint,

Je te demande une chambre Pour un vieillard fatigué Et pour une iemme enoeinte,

•' — Non pas, répond l’hôtelier.

Va avec Dieu, saint Joseph;

Je ne veux pas cette nuit Tout ce bruit dans ma maison.

— Hôtelier, par charité,

Fais-nous l’hospitalité,

*£1 sois ému de pitié A nous voir tous deux si pauvres l

— Chez moi , je ne reçois pas Si d’abord l’on ne me paye.

Je ne trouve aucun profit A loger les pauvres gens ! »

Le méchant homme était borgne.

Et quand il ferma la porte Son second œil il perdit.

C’est le châtiment de Dieu,

Châtiment bien mérité De cet acte téméraire.

Il peut vendre maintenant Des chansons et des rosaires*.

En ce moment sonna la cloche du soir. A ce joyeux tumulte succéda un profond silence. Tous se levèrent et les hommes se découvrirent.

A cette heure, que l’Église a consacré aux âmes du Purgatoire, tous les catholiques confondent leurs prières; une clameur unanime et universelle s’élève vers le trône de Dieu, humble intercession que le Seigneur de miséri(;orde ne repousse jamais. Chaque mort catholique a ainsi sur la terre des milliers d’amis qui prient sans cesse pour lui.

Béatrix. la maîtresse de la maison, dit à haute voix la prière pour les âmes, après laquelle chacun, à voix basse, récita l’Oraison dominicale.

On eût dit que la cloche, en imposant silence de sa voix grave, avait une double intention ; qu’après avoir réclamé pour les morts le secours spirituel, elle voulait aussi demander le secours matériel pour les vivants ; qu’en suspendant les bruits de fête dans la maison de la tante Béatrix, elle voulait laisser parvenir à toutes les oreilles un gémissement.

Mon Dieu 1 qui ne frémit pas en entendant un gémissement?

Le gémissement est un appel à l’humanité ; c’est souvent le premier épanchement de l’humble résignation, souvent encore | un cri d’angoisse échappé à la souffrance, souvent un mouve- ! ment du dése.'poir, souvent aussi le râle de la mort! O*^®! ■

le cœur qui ne bat pas dans la poitrine quand se fait entendre un gémissement? quelle est l’âme qui ne s’émeut pas, quelle

t. Ce sont les aveugles, en Espagne, qui vendent, dans les rues, les chansons, les journaux, les billets de loterie, les allumettes en cire, les almanachs, etc.

LA NUIT DE NOËL

est la volonté assez inerte pour ne pas s’élancer afin de porter secours ? Il n’est pas un cœur de fer qu’un gémissement ne pénètre et ne traverse comme un poignard !

Le premier cri qu’on entendit, faible et plaintif, laissa tous les assistants émus et presque atterrés. Il était tel, le contraste entre cette fête joyeuse, dans une habitation chaude, brillante de lumières, et cette triste plainte venue du dehors où régnait une nuit obscure et glacée ! Toutes les pensées s’arrêtèrent, toutes les facul^s suspendirent leur cours. Et quelques instants après, lorsque le second gémissement se fit entendre, tous à la fuis s’élancèrent vers la rue. La bonne veuve fut la première, et l’alcade la suivit de près. Les autres n’allèrent pas bien loin, car tout aussitôt Béatrix rentra portant un enfant dans ses bras.

Quiconque connaît la charité des femmes en général, et en particulier celle des femmes espagnoles, lorsqu’elle s’exerce surtout sur un pauvre ange de Dieu abandonné, pourra se figurer comment la veuve fut à l’instant entourée de toutes celles qui se trouvaient là, quelles furent les exclamations de douleur, d’attendrissement, d’alTection, qui saluèrent la pauvre créature délaissée. Béatrix pleurait à chaudes larmes ; elle serrait contre sa poitrine émue le pauvre exposé engourdi et défaillant; elle réchauffait de son haleine ses petites mains violettes ; elle approchait ses petits pieds du brasero. Les autres femmes s’agitaient autour d’elle pour concourir à la bonne œuvre : l’une apportait de la cuisine un peu de bouillon ; l’autre, un peu de vin, et le pauvre enfant renaissait sous l’influence de ces soins sympathiques. La chaleur rendait à son sang une circulation active ; enfin il ouvrit les yeux, regarda avec crainte tout ce qui l’entourait ; puis, éclatant en sanglots, il laissa tomber sa tête sur le sein de Béatrix en appelant sa mère. La pauvre créature abandonnée pouvait avoir un peu plus de deux ans ; elle portait une petite cape de bayette couleur marron, et, sur la tête, une marmotte de tricot de laine rouge; tout cela était pauvre et u^é.

L’enfant n’était pas du pays; personne n’y abandonnait ses enfants. Sa mère passait sans doute et était partie tout aussitôt après avoir exposé le pauvre petit. 11 serait impossible aux personnes les plus éclairées, les plus délicates, de mettre en œuvre plus de consolations, plus de distractions qu’il n’en fut emplové à l’égard de cette innocente créature. C’est que la vraie déli-

catesse est fille de la bonté et prend sa source dans le cœur. Personne néanmoins ne parvint à adoucir les chagrins et la douleur de ce malheureux enfant, dont la mère ne répondait pas à son appel ; rien ne put effacer de son esprit inquiet l’impression que lui causait la vue de ces visages étrangers dont il était entouré ; ce résultat fut obtenu par les autres enfànts. L’un lui éplucha une châtaigne, l’autre lui donna un biscuit, un troisième lui fit une grimace, et quand enfin s'approcha notre voix de dessus pour lui chanter une petite chanson en lui paSf sant les mains sur les joues, les larmes se séchèrent, et le sou’i rire se dessina sur ces lèvres qui, un instant auparavant, se crispaient sous l’impression de la frayeur et du chagrin. La gaieté revint aussitôt sur tous les visages, et d’autant plus vive qu’il s’y ajoutait la sainte satisfaction que l’homme retire d’une bonne action. Les pessimistes diront ce qu’ils voudront, ils présenteront l’ingratitude et l’injustice comme le seul fruit du bien en ce monde, il n’en est pas ainsi, Dieu merci 1 et une telle interprétation approche du ridicule. Le bien qui se fait trouve, en ce monde même, sa récompense intérieure et extérieure; et si quelqu’un dit le contraire, c’est qu'il a fait peu de bien dans sa vie. L’un des hommes les plus charitables que nous ayons connus, et qui répandait le bien autour de lui comme le laboureur répand le blé en le semant, disait souvent : c Beaucoup se plaignent de l’ingratitude; je me plains, moi, de la gratitude qui me poursuit et m’importune. » O charité, vertus des vertus, plaisir des plaisirs, toi si bonne, toi qui pénètres dans tous les cœurs , même dans ceux qui semblent te repousser, ne nous abandonne jamais I Sainte charité, que serait, le monde sans toi ?

c Comment te nommes-tu? demandait Béatrbc à l’enfant, que tout le monde entourait.

— Mémé, Mémé, répondit le petit.

— C’est Manuel qu’il veut dire; Manuel, crièrent les femmes.

— Commère, qu’allez-vous faire de cet enfant? demanda l’alcade.

— Ce que j’en ferai? dit la bonne veuve; le garder avec moi, l’élever, l’adopter. Ne voyez-vous pas, compère, que cet enfant, qui pendant cette sainte nuit pleurait ainsi à ma porte, privé de tout, mourant de faim et de froid, c’est l’enfant-Dieu qui me l’envoie? Pouvais-je fermer l’oreille à ses plaintes? Dieu

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ne le permettrait pasl » Et prenant l’enfant par la main, avec cette sainte exaltation qu’inspirent les sentiments religieux, Béatrix s’approcha de la Nativité. < Seigneur, dit-elle, tu mo l’envoies ; par toi je l’adopte, en ton nom je serai sa mère; par toi je fais cette œuvre de miséricorde, par toi, par toi l »

— Bien fait ! bien fait, Béatrix! crièrent en chœur toutes les femmes. Dieu te récompensera de ta bonne œuvre, femme ; pour soi travaille qui fait le bien. >

Quand nous disons que tous les visages souriaient, nous disons mal ; il en était un qui, loin de proBter de cette occasion de s’embellir, s’était assombri plus que de coutume; c’était celui de la tante Pavone, qui disait à son ami Florin : « Quelque grande drôlesse qui a abandonné son enfant! Quand on en a, on les garde : chacun doit porter sa croix. La gueuse ! La voleuse ! l’hérétique ! s’est-elle donc figuré que cette maison est l’hôpital ? Non, non, ici on n’aime pas le bruit. Des enfants ! que Dieu nous en délivre! On a les siens et ils ne causent que du souci ! J’en ai eu deux; je me suis fatiguée à les élever; ils m’ont exténuée. Florin. Quand ils ont été grands, le roi me les a pris, et ils sont morts à la guerre. De sorte qu’après leur avoir donné toute ma chaleur, je n’ai plus dans ma vieillesse la chaleur de personne, et je suis obligée de servir au lieu d’avoir quelqu’un qui me soutienne en ma maison. 3'

En entendant la déclaration péremptoire de Béatrix à l’égard du pauvre abandonné, la tante Pavone se redressa fière comme Junon, fronça le sourcil comme Jupiter, et, comme fit Achille dans sa tente, elle se retira dans sa chambre, bien résolue de rester complètement étrangère à l’éducation de cet enfant.

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