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de fouet, ou bien tromper un pauvre homme à qui il vendait du foin pour sa chèvre, tout en se moquant de lui. — Qtffel gaillard ça va faire quand il aura l'âge , disaient-ils. Cette joie et l'accumulation continuelle des thalers dans le coffre-fort, firent peu à peu oublier le blé de la forêt, et calmèrent insensiblement les vers qui leur rongeaient le cœur. Mais Hans n'arriva pas à avoir jamais l'âge. Le monde ne faisait pas grande attention à lui; il n'en fut pas de même de ses parents, qui bientôt ouvrirent à son occasion de grands yeux, pour les refermer presque aussitôt après. Un jour, de grand matin, on vint frapper à la fenêtre, presque comme ce mercredi d'autrefois, pour leur annoncer la baisse du blé; mais cette fois-ci c'était un dimanche. Schnitzfritz ne fut pas la moitié si leste à répondre qu'il ne l'avait été autrefois. Le dimanche, il restait volontiers en repos, parce qu'il n'avait pas à travailler, et qu'envers Dieu, il estimait aussi n'avoir point de temps à perdre. Il l'avait congédié, à peu près comme un débiteur qui non-seulement refuse les intérêts à son créancier, mais encore qui lui renie le capital. On se mit à frapper plus fort une seconde fois ; Schnitzfritz ouvrit le guichet , tout en colère, et y passa la tête, avec des propos violents au bout de la langue. Mais il les retint bientôt, car au dehors il aperçut sur un brancard son Hans étendu sans mouvement.
— Il est arrivé un malheur, dit l'un de ceux qui l'avaient apporté, il s'est tué en tombant; mais c'est à lui la faute, personne n'y peut plus rien, Selon sa coutume Hans avait vagué toute la nuit du samedi comme un kobold , donnant partout des scènes de sa façon , et ivre à n'en plus pouvoir. Il avait fini par tomber du haut d'un escalier et s'était cassé le cou. Quelqu'un l'avait-il
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poussé ou jeté; ou bien était-ce sa lourde tête qui avait été la cause de sa chute, on ne le sut jamais bien. Hans ne pouvait rien dire, et personne ne voulait avoir été là, ni savoir comment cela s était passé. Le bruit de sa chute avait réveillé les gens de la maison, à ce qu'on disait, et ce Hans avait été trouvé déjà mort. Il y eut alors des désolations terribles chez Schnitzfritz et Pfeffergrite. On eût dit qu'ils avaient une meule de moulin sur le cœur; on eût dit que leur spicher avait été incendié; que leur argent avait été volé; que leur âme s était échappée de leurs corps , et que désormais ils allaient errer en plein jour comme de vrais fantômes. Hais ces désolations ne furent pas mouillées, et ne se manifestèrent point en cris ni en lamentations. Ce furent des douleurs sèches et mordantes, et ces douleurs-là sont bien autre chose que celles qui sont humides et mouillées, car cela brûle d'un horrible façon dans l'âme, quand les larmes n'éteignent pas ce feu rongeur.
Ces deux vieux menèrent dès-lors une vie affreuse, sans plus d'espérance ni pour ce monde ni pour l'autre. Il leur restait encore deux filles; mais ils étaient habitués à les considérer comme rien, et ils ne changèrent pas cette habitude. Us n'avaient plus personne dans les mains de qui ils pussent laisser avec joie leur fortune, pour la voir administrer à leur manière, et accroître à nen plus finir. Ils ne pouvaient espérer même en la mort, car en eux tous les vers assoupis s'étaient réveillés; tout le passé leur revenait sur le cœur, chaque jour renouvelé, chaque jour plus pénible, et cependant aussi toujours le même. Le regret, la colère, le chagrin, la douleur et l'épouvante se succédaient à tout moment dans leur âme, comme dans les mauvaises années changent les vents d'une minute à l'autre. Ils n'avaient
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plus de joie à la vie, et ne pouvaient penser à la mort; mais tout cela ne les empêchait cependant pas de travailler et d'être toujours avares; sans but, il est vrai, comme des corps morts qui se mettraient à remuer encore leurs membres, ainsi qu'ils le faisaient lorsqu'ils étaient en vie.
— Mais on n'a jamais vu de plus abominables gens! disait le monde; quoiqu'il leur arrive, ils sont toujours les mêmes. Le monde entier sauterait en l'air, qu'ils ne s'en dérangeraient pas , si leur ferme restait intacte.
Bien certainement ces deux époux n'étaient pas des gens affables: mais ils n'en étaient plus néanmoins à ce que croyait le monde. Celui qui les eût entendu soupirer pendant la nuit, et se retourner dans leur lit sans sommeil, celui-là eût peut-être bien imaginé qu'il devait se passer plus de choses en eux qu'il n'y paraissait audehors. Un fait à remarquer cependant, c'est que Schnitzfritz et Pfeffergrite, quoique animés des mêmes pensées et des mêmes façons de voir, ne parlaient cependant jamais ensemble. Chacun gardait pour soi sa peine. C'est une étrange chose que ce silence dès lèvres au milieu de souffrances intérieures si sèches et si brûlantes, dans ces âmes qui n'osent jamais en parler, quelque grande que soit leur détresse, et qui sont obligés d'y revenir tous les jours de nouveau , comme les ivrognes qui recommencent toujours à boire, sans parvenir à se désaltérer jamais. C'est la lutte d'un prisonnier qui no veut pas se rendre. Us s'imaginent que s'ils parvenaient à se calmer à l'intérieur, ils n'auraient plus rien à craindre et que tout serait fini. Voilà pourquoi les exhorteurs n'ont rien à faire avec bien des gens , et pourquoi aussi , bien des gens redoutent tant, à tout pasteur qui s'approche d'eux, qu'il n'interrompe leur ouvrage, en soufflant sur
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la braise au lieu de l'éteindre, et ne les tente de parler de ce qui se passe en eux. C'est pour conjurer de pareilles sollicitations, que les sollicités deviennent grossiers comme des sacs de grosse toile. Il est à remarquer aussi que la pénitence et la conversion ne sont possibles que quand la détresse intérieure en arrive aux paroles, et que plus un homme progresse dans cette voie, plus volontiers il parle aussi de tout ce qui l'agite intérieurement.
Ainsi, ils étaient donc là, ces deux vieux, à couver chacun leurs douleurs à côté l'un de l'autre, sans s'être , l'un pour l'autre , d'aucune aide ni d'aucune consolation. Enfin, ils défaillirent tous deux, et tous deux dans un silence aussi sombre et persévérant. Schnitzfritz mourut le premier, et le jour de son enterrement, un vent horrible souffla dans tout le pays. Ceux qui n'étaient pas trop près de la bière et des proches parents, se regardaient d'un air significatif et disaient : — H y a longtemps qu'il n'a pas fait une pareille tempête; mais aussi, ce nest pas sans cause; on sait d'où cela vient. Allons, ma foi, il n'y a pas de mal, à ce que Dieu fasse voir ainsi, de temps à autre, qu'il n'est pas mort. C'est seulement dommage qu'il ne fasse pas cela plus souvent. Schnitzfritz à beau être riche, je ne voudrais point de son héritage, s'il fallait faire avec lui le voyage où le *oilà, entre les cornes du diable.
In an après, Pfeffergrite s'éteignit à son tour, et quand on la porta en terre, voilà qu'il se mit de nouveau à venter et à tempêter si horriblement, que les hommes purent à peine empêcher leurs manteaux noirs de leur envelopper la tète , ce qui eut fait ressembler tout le cortège à une bande de corbeaux immenses. Chacun se trouvait mal à l'aise, et on se regarda de
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nouveau d'un air étrange. Bien que le gala de l'enterrement fût copieux, et le vin très-bon, la plupart des convives ne se retrouvèrent un peu comme il faut, que quand ils se revirent chez eux , les portes bien fermées. Plus d'un même alla tout droit derrière la table, prit la Bible ou un autre livre de prières, et ne répondit rien avant d'en avoir lu tout haut un bon bout. Le mois n'était pas encore écoulé, qu'on entendait dire déjà de tous côtés, que tout n'était pas bien clair au Kesselgrabe, où l'on avait enfoui le blé, ni autour de la ferme de Schnitzfritz. On prétendit qu'on y entendait des soupirs, et qu'on apercevait des lueurs de lanterne dans le spicher, tantôt on entendait rouler une charrette que l'on n'apercevait pas , tantôt on l'apercevait et on ne l'entendait pas. L'un disait y avoir ramassé une fluxion, l'autre un tour de jambe; il fut bien question alors de faire pénitence, mais on lit observer aussi qu'on ne punirait alors que soi-même et qu'il tardait bien de voir finir toutes ces diableries , où l'on n'avait rien à gagner que de la frayeur et de l'épouvante.
Les défunts avaient laissé deux tilles. Quand on est belle et riche on ne manque pas de postulants, et des jeunes filles que rien n'empêchent, ne tardent pas de se faire un mari de l'un de ces postulants, pas plus que les enfants ne conservent longtemps intactes les bonbonneries qu'ils ont dans leur poche. Toutes deux eurent promptement des hommes qui étaient également riches, jeunes et beaux à l'extérieur, mais grossiers et adonnés à la matière sous quelque forme qu'elle s'offrit, à moins pourtant que ce ne fût sous celle de choux ou de pommesde-terre a leur dîné; car alors ils s'en détournaient avec force jurons. Ces sortes de gens, gloutons et avares, saccordant tout à eux-mêmes et rien aux autres, consti-
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tuent la pire espèce des bipèdes, lors même qu'ils seraient, avec cela, beaux à l'extérieur; lors même qu'ils seraient carabiniers, dragons, ou même membres du grand conseil.
Les deux maris des héritières étaient donc de façon pareille: ainsi que leurs femmes, ils se ressemblaient à l'extérieur; pour le dedans l'on ne remarquait pas non plus de différence. Chose curieuse cependant: il se développe souvent dans le cours de la vie, chez telle ou telle personne, dos particularités auxquelles on n'avait jamais fait attention jusque là , et qui tranchant bientôt sur tout le reste, déterminent une toute autre direction de vie. Ces dispositions existaient-elles là au préalable , et se développèrent-elles avec le temps comme ces fleurs qui poussent des boutons absolument pareils, pour déployer ensuite des couleurs si différentes; ou ces dispositions vinrent-elles du dehors, comme un nouveau liquide versé dans une retorte chimique, et qui donne à la mixtion bouillante une tournure nouvelle à laquelle personne ne pensait? On fut longtemps sans remarquer grande différence entre ces couples, où il ne se passait en effet rien de particulier. Ils se tourmentaient peu des dires des gens, et semblaient croire que le soleil n'avait été fait que pour eux. Du moins , on le disait , quoiqu'il n en fût rien , en réalité. Klaus et Grite , l'un de ces couples, ne se faisaient remarquer en rien. Ils avaient pour règle de conduite la maxime : — Mange bien , tu deviendras gras. — Us semblaient assez bien se trouver ensemble, et ne s'inquiétaient de rien de plus, Mais il n'en était pas ainsi de Christian et de Babeli, qui habitaient la maison paternelle. Babeli devenait plus silencieuse, plus retirée de toutes les joies du monde, à mesure que de son côté Christian se dérangeait de plus
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en plus, comme s'il eût réellement pris à tâche de devenir un fieffé vaurien. Envers les pauvres il était encore beaucoup plus méchant que ne lavait été son beau-père Schnitzfritz. Ce que celui-ci n'avait pas fait, Christian se chargea de le faire. Il se mit à tripoter dans les affaires de la commune, en trichant d'une manière aussi claire que le jour; en prétendant être le tuteur de toutes les veuves riches et de tous les orphelins, ce dont chacun savait très-bien le pourquoi. Mais personne ne se hasardait a lui tenir tète, ni seulement à lui faire la moindre observation , si criante que pût devenir l'affaire. En pareille matière, il se passe des choses curieuses, aussi bien à la ville qu'à la campagne.
Plus méchant devenait Christian, et plus augmentait aussi la douceur de Babeli. Elle mettait une sollicitude extrême à réparer autant que possible tout ce que Christian faisait de mal, sans compter tout le bien qu'elle faisait d'ailleurs.
Christian n'y voyait rien, car il était peu au logis. Quand un homme est toujours à vagabonder ainsi, il ne s'occupe guère de ce qui se passe chez lui, et ces façons d'agir ont déjà été la ruine de bien des ménages. A cet égard , Christian n'avait rien à craindre ; sa richesse était trop grande pour s'épuiser si vite, ou seulement pour que l'on pût s'apercevoir de sa diminution. Quant à la bienfaisance croissante de Babeli, le monde au contraire la remarqua de suite. Les faits et gestes en bien ou en mal d'une riche fermière sont souvent plutôt remarqués par le monde que par son propre mari, de même qu'une grappe de raisin qui mûrit est souvent remarquée plutôt par les guêpes que par le propriétaire. Cela étonnait tout le monde, parce que la bienfaisance était chose nouvelle dans la famille. On voulait en sa-
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voir la cause. Un fait aussi étrange devait être causé par quelque chose de bien étrange aussi. En pareil cas les gens sont rarement embarrassés, et devinent alors une masse de choses; le difficile est de reconnaître la vraie dans un si grand nombre. L'attention s'arrêta principalement sur deux points, autour desquels se rallia le reste. On prétendit que Babel i faisait cela par chagrin, et Christian par dépit; que Babeli connaissait l'infidélité de Christian et prenait aussi à tache de le tourmenter, en (aidant à dépenser son avoir. Quant à cela, Christian ne pouvait rien lui dire, dans la crainte que Babeli ne voulût se séparer, et qu'il fallût lui rendre sa fortune. D'autres prétendaient que de tout cela il n'en était rien , et que Babeli ne se doutait pas du tout de la conduite de Christian, seulement elle avait appris quelle malédiction pesait sur sa famille, que ses parents devaient être damnés, et qu'ils revenaient la nuit, tant dans le spicher qu'au Kesselgrabe , et cest pourquoi elle était si mélancolique et sombre. Quelques-uns prétendaient même que ses parents lui étaient apparus , tout en feu , avec des gestes insensés, en la priant de les délivrer; mais sans avoir pu lui en indiquer le moyen. Et c'est cette ignorance qui tourmentait ainsi Babeli, et la faisait devenir si maigre et si muette. Ainsi parlaient les gens, sans arriver complètement à la vérité, quoique chacun eût raison par quelque côté.
Babeli était devenue sérieuse, et son caractère s'était adouci, sans qu'elle y prit garde. La grossièreté de Christian lui avait fait mal, et ce mal, au lieu de I aigrir, lavait rendue sensible, en éveillant en elle des besoins de tendresse de plus en plus pressants; elle n'avait pas d enfants. A mesure qu'elle devenait plus grave, elle pensa aussi au passé et reconnut que jamais de sa vie
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elle n'avait été réellement aimée , et quelle rude existence elle avait déjà menée avec ses parents. Tout ce qu'elle avait entendu chuchotter lui revenait, et une fois en train, elle était parvenue à s'effrayer véritablement de tout ce qu'on racontait des siens.
Les gens ne manquaient jamais d'ajouter, quand ils s'apercevaient que leurs rapports impressionnaient Babeli : — Mon Dieu , voilà ce que les gens disent , mais tu n'as pas besoin de le croire ; bien certainement , tout cela n'est pas vrai , il y en aurait au moins la moitié de trop. — Babeli n'était guère à même de reconnaître le faux et le vrai; mais elle sentait combien sa famille s'était mal conduite, et elle savait aussi que là où l'on avait péché, là également il fallait faire pénitence, pou** que les fautes parvinssent à se faire pardonner. Elle faisait donc beaucoup de bien, priait à l'avenant, et se sentait souvent prise de l'envie d'aller à minuit au Kesselgrabe. Peut-être son père et sa mère lui apparaîtraient-ils alors , et lui diraientils ce qu'il y avait à faire pour les délivrer. Mais parler n'est pas agir. Babeli n'en eut pas le courage, et à vrai dire , c'eût été beaucoup trop pour une faible femme. Elle se dit donc que si c'était la volonté de Dieu qu'elle Ht quelque chose pour ses parents, ils lui apparaîtraient aussi bien à la maison, sans compter que bien souvent le soir elle en faisait le tour, ainsi que la visite du spicher. Souvent, à minuit, quand son homme n'était pas encore rentré, et qu'elle était là seule dans sa chambre, sur une chaise, ou bien dans son lit, où étaient morts ses deux parents, et qu'elle pensait à eux, en se demandant où ils pouvaient être à pareil moment, et comment ils se trouvaient, un horrible frisson lui courait par tous les membres. Tantôt il lui semblait voir une figure appuyée contre la fenêtre, tantôt il se faisait un
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bruit étrange dans les rideaux du lit ; tantôt elle croyait voir sortir quelque chose de la porte du buffet. Etait-ce son père ou sa mère? Le bruissement devenait de plus en plus étrange, tantôt pareil à des pleurs, tantôt pareil à un doux appel. Babeli priait et tremblait alors de tous ses membres, mais ne fuyait point; elle attendait l'information si désirée, et contenait sa poitrine avec ses mains, pour que son cœur agité ne la brisât pas. Mais Babeli priait en vain; un horrible frisson avait beau courir dans ses veines, rien ne voulait apparaître; personne ne voulait lui parler distinctement. On entendait bien, il est vrai, tomber quelque chose dans la nuit; mais cela ne venait pas d'un esprit ; cela venait de l 2 homme de Babeli , qui rentrait à moitié ivre, ou complètement. Cela dura ainsi quelques années. Christian devenait toujours plus terrible, et Babeli toujours plus paisible. Ils n'étaient contents ni l'un ni l'autre de leur conduite respective, mais ni l'un ni l'autre non plus ne se plaignait.
On arriva ainsi à l'année 4845. Pour la première fois manquèrent les pommes-de-terre ; mais Christian et Babeli furent aussi épargnés , comme Schnitzfritz et Pfeffergrite l'avaient été en 1846, et ils firent une excellente récolte. Tous deux s'en réjouirent beaucoup, quoique pour des raisons bien différentes. Babeli se félicitait de se trouver comme une fée bienfaisante au milieu de tant de misère, et de pouvoir sauver de la faim tant de gens victimes de la maladie, tandis que Christian se réjouissait, lui, de pouvoir ensacher à pleines mains le tribut de la pauvreté. Il y avait longtemps qu'il maudissait les années fertiles et qu'il en réclamait une comme 4846. Il n'avait pas besoin de faire de la place dans la chambre des trésors, mais il tenait à y remplir les lacunes. Aussi les tourments et les querelles ne tardèrent-
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elles guère pour Babeli. Dans le commencement tout se passa en silence.
Babeli se tourmentait sans mot dire de la joie de Christian , joie qu'il ne se gênait nullement de manifester devant ses domestiques et ses journaliers. Souvent elle disait dans ses prières : — Mon Dieu ! pardonne lui , il ne sait pas ce qu'il dit, et là-dessus elle se proposait de faire tout son possible pour tout réparer. Christian , de son côté, pensait combien on le tourmenterait une fois que ses pommes-de-terre seraient en cave, pour lui en faire donner malgré lui, et il se mettait alors à pester d'avance contre ces maudites femmes, qui s'imaginaient toujours «devoir être les plus généreuses de bien loin a la ronde, et qui arracheraient volontiers la peau à leur homme, pour la donner aussi, si on les laissait faire.
Les gens prédisaient bien qu'il irait, lui aussi, au Kesselgrabe, qu'il s'y prenait parfaitement pour cela; que du reste ce n'était pas dommage pour lui, seulement, s'ils avaient été à la place du bon Dieu, ils auraient arrangé cela autrement; ils auraient fait griller toutes les pommes-de-terre de Christian et soigné d'autant mieux celles des pauvres.
Bientôt commencèrent les tribulations de Babeli. Christian défendit qu'on donnât quoique ce fût, et il eût lancé son chien contre les mendiants s'il en avait eu un. Mais heureusement il s'en était défait, à cause de la taxe. Cependant ce fut tout de même alors pour lui un temps bien désagréable. Il fut obligé de rester plus souvent à la maison que d'habitude, parce qu'il était constamment en transe que Babeli ne profitât de son absence pour faire du bien à quelque pauvre. C'est pourtant la mode à la campagne , surtout quand la
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femme a eu de la fortune, qu'elle ait la clef de tout aussi bien que l'homme , avec le droit d'user de l'argent et du blé à sa discrétion.
Christian avait pris les clefs à Babeli et les avait enfermées; c'était tout ce qu'il pouvait faire, et cependant il n'était pas encore tranquille, car dans un si grand train de ferme , une femme a toujours bien des moyens de mettre de côté et de distribuer quelque chose sans qu'on y voie rien, si on ne la surprend pas sur le fait. Ce que Babeli eut à en souffrir, on ne peut l'imaginer. Une femme résolue eût commencé la guerre et se fût battue avec Christian , en le menaçant de lui en faire de toutes les couleurs, jusqu'à ce qu'il mît les pouces, et une femme méchante arrive toujours à se faire respecter par le vaurien le plus intraitable. Mais Babeli était une nature paisible et comprimée, qui ne savait que pleurer et prier, et prendre en cachette ce qu'elle pouvait, pour le porter à ses pauvres, derrière la maison, quand personne ne la voyait.
Babeli avait longtemps lutté avec elle-même pour en arriver là; il lui semblait que c'était voler, et elle ne voulait pas pécher sciemment. Cependant, il lui semblait aussi que c'était son devoir de faire l'aumône , et ce devoir là il fallait le remplir de quelle manière que ce fût Le prétexte que la fin justifie les moyens, se cache dans beaucoup plus de locutions et de conclusions que l'on ne se l'imagine.
A la fin Christian le découvrit pourtant, et maltraita Babeli, en la menaçant de l'arranger comme le fameux Kuhbauch de Zapfenwyl, qui fit passer sa femme pour folle et la renferma pendant des années, en la traitant comme une bote, sans que personne y trouvât le petit mot à dire.
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Cela effraya horriblement la pauvre femme. Passer pour folle et ne l'être pas , y a-t-il rien de plus affreux ? Etre renfermée et frustrée de tout ce qui fait la vie de l'homme; être traitée comme une bête , sans lètre néanmoins, est-il rien de plus effrayant? De pareilles menaces sont bien dans le cas de rendre un homme vraiment fou; à plus forte raison une pauvre femme qui a déjà assez de tourments et de soucis, malgré sa richesse. Les tourments et les soucis sont aussi fréquents chez les riches que chez les pauvres, et quand ils arrivent, ils oppressent encore beaucoup plus les riches que les pauvres. Il semblait à Babeli qu'on venait de lui donner un grand coup sur la tète; elle était toute étourdie et se mit à penser: — Mon Dieu! est-ce que je suis donc déjà folle, ou bien est-ce que je le deviens? Elle se trouvait absolument dans la situation d'un homme qui vient d'être mordu par un chien , sans savoir s'il est enragé oui ou non.
Ce doit être affreux de ne pas savoir si l'on va devenir hydrophobe, oui ou non ; d'être obligé d'épier continuellement le mouvement de son sang dans ses veines , pour savoir s'il s'échauffe et s'il va s'échapper, et de s'approcher de l'eau pour savoir si on peut encore en boire oui ou non. Cette frayeur et cette compassion des pauvres qui regardaient de loin la maison sans oser en approcher; des pauvres, pour qui cette maison semblait morte, ou pareille à une bienfaisante main précédemment ouverte à toute heure et que venait de paralyser la mort; tout cela rongeait tellement Babeli, quelle ne ressemblait plus qu'à un symbole du martyr, et quelle errait désormais comme une ombre vaine.
— Elle n'en a pas pour longtemps, disait le monde; c'est bien dommage, car la pauvre femme avait bonne
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intention quand elle avait encore sa tète. — En effet, on ne parlait déjà plus dans le public que du dérangement de son cerveau. Il fallait bien, disait-on, qu'il y eût quelque chose de mérité là-dedans; car les fautes des parents sont toujours punies sur leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération. Mais pourquoi le bon Dieu se vengeait-il donc justement sur Babeli? On ne pouvait le comprendre, et on trouveait que les autres leussent beaucoup mieux mérité. Mais c'est toujours ainsi; on dirait que le bon Dieu en veut lui-même aux pauvres gens.
Christian devait parfaitement remarquer dans quel état se trouvait Babeli ; quant à ce qu'il en pensait , nous ne saurions le dire; tout ce que nous savons, c'est qu'il n'en avait pas pour cela des idées plus douces et conciliantes ; bien au contraire , il n'en devint que plus brutal et plus grossier. Ainsi se passa l'hiver. La misère des pauvres atteignit ses dernières limites. On croyait avoir franchi la plus forte crise. L'été superbe et chaud faisait du bien à Babeli , surtout parce que Christian reprenait alors ses anciennes habitudes en lui laissant plus de liberté. Toutà-coup voilà , contre toute attente , qu'on dit de nouveau que les pommes-de-terre étaient encore malades. Cette nouvelle lit frissonner Babeli, et un poignard dans le cœur ne lui eut pas été plus sensible. Elle se mit à supplier le bon Dieu, s il fallait absolument que les pommes-de-terre fussent malades, de commencer par frapper d'abord les leurs jusqu à la dernière. Babeli frémissait à la pensée de voir encore la faim des autres, pendant que tout abonderait chez elle , sans pouvoir leur venir en aide. Elle sentait dans sa tète des fourmillements étranges; elle sentait qu'elle allait devenir réellement folle. Tous les jours elle répétait la même prière,
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et pourtant leurs champs de pommes-de-terre restaient toujours sains et bien portants; pas la moindre tache ne se montrait au\ tiges ; c'étaient les plus belles de bien loin à la ronde. La pauvre Babeli eût alors une vie affreuse. Elle fut condamnée k voir la joie infernale de Christian sur la misère des autres et sur ses profits» et | à entendre journellement ses spéculations de sangsue, qui pour avoir deux jambes et la forme d'un homme, n'en était pas moins une sangsue impitoyable. Babeli supplia alors le bon Dieu de la délivrer bientôt, et de ne pas lui laisser voir l'automne et l'hiver. Cette prière, Dieu sembla vouloir l'entendre. Babeli devenait tous les jours plus pâle et se sentait si mal au cœur, si faible par tous les membres, que chaque soir, en se mettant au lit, elle I supposait que c'était pour la dernière fois, et elle priait Dieu de lui accorder une bonne lin. Tous les matins, en se réveillant, elle s'étonnait, d'être encore de ce monde; de pouvoir encore remuer ses membres et d'avoir toujours la force de se lever.
Et cependant la pauvre femme continuait k vivre; il lui fallut voir les pommes-de-terre mûrir, et les premiers jours de la récolte, Christian partir avec une grande troupe d'ouvriers pour aller tirer de terre les prisonnières. Christian sifflait un lied joyeux a la tète de ! son monde. Quand il passait devant les champs déserts des autres, il sifflait une fois plus fort, et se mettait k rire en même temps, précisément comme doit rire le diable en tendant ses filets quelque part, et qu'il voit les hommes, riches et pauvres, s'y précipiter en masse , comme les poissons dans le filet de Pierre. Babeli implora Dieu toute la matinée de la délivrer, avant que son àme prisonnière ne succombât dans le découragement ou la folie. — Cependant, mon Dieu, que ta volonté soit
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faite et non la mienne, ajoutait-elle avec de profonds soupirs. Au dehors, le sifflement joyeux allait toujours son train, en lui transperçant de plus en plus le cœur. C'était Christian qui revenait chercher la voiture et les chevaux pour ramener les pommes-de-terre. Elles étaient si abondantes qu'on ne pouvait attendre au soir pour les ramener, si l'on ne voulait avoir à faire alors deux voyages. Après avoir garni ses chevaux, Christian entra brusquement dans la chambre où était Babeli, et alla droit à un petit buffet , ou il y avait une bouteille et un verre. Dans la bouteille il y avait du kirsch; il en avala rapidement deux pleins verres, tout en disant méchamment a Babeli , qu'il y avait des tas énormes de pommesde-terre, que c'était bien autre chose encore qu'en 4816; mais qu'il saurait mieux s'y prendre que le vieux Schnitzfritz, et les vendre si bien que les gens, pour en avoir, seraient obligés de cracher de l'argent par les yeux. Babeli se ranima un instant pour le prier, au nom de Dieu, de ne pas parler ainsi, que c'était bien mal, et que de pareils crimes attiraient la colère du ciel. Christian se mit à rire, en la priant de le laisser tranquille avec toutes ces bêtises de vieilles femmes. — Vois-tu, au jour d'aujourd'hui, dit-il, on est plus malin qu'autrefois, on ne se laisse plus effrayer par des contes comme les enfants. Quant à la justice du ciel , je ne m'en inquiète pas. S'il y en avait une, les choses iraient autrement. Cinq chopines par pot; voila la meilleure religion.
11 sortit bruyamment , atela ses chevaux , s'assit de côté sur celui de gauche, précisément comme faisait autrelois Schnitzfritz , et partit au grand trot. 11 y avait trente ans que Schnitzfritz était ainsi parti, seulement au pas, il est vrai, mais avec une joie toute pareille au cœur.
Babeli pleurait amèrement, non pas a cause de ce
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souvenir auquel elle ne pensait pas; mais en réfléchissant combien c'est triste de tourner ainsi la bénédiction de Dieu en malédiction , et combien il y a de quoi trembler et grelotter, quand on voit arriver chez soi de si belles récoltes. A la fin la fille arriva en disant : — Je n'y comprends rien, quest-il donc arrivé? 11 y a longtemps qu'ils devraient être là; il y a longtemps que le dîné est prêt, et personne n'arrive; que peuvent-il donc faire ?
Tout-à-coup on entendit des voix et du bruit dans la rue. La fille se précipita à la fenêtre. Elle vit arriver des hommes ; quatre d'entre eux portaient un brancard , d'autres à leur suite traînaient une voiture brisée. À cette vue , la fille retira aussitôt sa tète. — Mon Dieu ! je crois qu'ils en apportent un qui est mort! il est là sur un brancard, et ne bouge pas plus qu'une pierre! D'après le pantalon, je crois que c'est le maître.
— Non ! cela ne se peut pas , dit Babeli , en s appuyant à la muraille, pendant que la fille sortait en toute hâte.
C'était effectivement le maître. La perspective de tant d'argent l'avait ému, et il avait excité ses chevaux. Mais arrivé à une forte descente qui se trouvait entre la maison et son champ, quand il avait voulu mettre le sabot, il s'était trouvé quelque chose, on ne sait quoi; car Christian était aussi peu à même de parler que l'avait été Hans lors de sa chute du haut de l'escalier. Tout ce qu'on put voir, c'est que la roue lui avait passé sur la tête; il élait horriblement mutilé, et il n'y avait plus moyen de lui \oir des yeux. Les chevaux s étaient précipités au grand galop jusqu'au bas de la côte, et étaient allé s'enfoncer dans un fossé. Babeli était veuve. Et cependant, chose étrange! elle ne se laissa pas emporter par cette joie du prisonnier dont les mains se trouvent
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tout-à-coup débarrassées de leurs chaînes, et qui voit les quatre murs de sa prison s'écrouler k la fois. Il semblait qu'il venait de tomber sur Babeli un fardeau dix fois plus accablant que toutes ses peines antérieures. Une àme de plus venait de tomber à sa charge; une urne que Babeli savait bien n'a\oir pas quitté le monde dans les meilleurs dispositions de pénitence et de repentir. Force lui était bien de croire que Christian, lui non plus, ne reposerait pas en paix , et qu'il reviendrait pour chercher sa délivrance, sans peut-être l'obtenir jamais. Les gens étaient aussi du même avis. — Cela prouve tout de même que le bon Dieu n'est pas encore mort, disaient-ils. Babeli leur semblait bien à plaindre , d'avoir été obligée de tant souffrir déjà, pour avoir en fin de compte un mari revenant qui ne lui laisserait pas de repos. Cependant, il fallait bien que cela fût ainsi , et que Babeli eût à souffrir tout cela à cause de ses parents. Toutefois la chose eut cela de bon , que les pauvres profitèrent de ce malheur, que cette maison se ranima pour eux, que ses portes se rouvrirent, et qu'une main charitable recommença d'y distribuer ses aumônes.
Ces aumônes étaient bien réellement faites par Babeli, mais avec un cœur inquiet et des joues pâles. Cela lui faisait plaisir, sans doute, de pouvoir faire à sa guise et avec la bénédiction du ciel; mais au lieu de joie, elle n'y trouvait qu'une inexplicable tristesse. Babeli priait plus ardemment que jamais, pour savoir comment ses pauvres parents pourraient être sauvés et pardonnes. L'espoir d'y parvenir était la cause pour laquelle Babeli désirait vivre, et pour laquelle elle fit venir un médecin. Celui-ci interrogea, dit et ordonna toutes sortes de choses, puis enfin il secoua la tête, en pensant que c'était là un cas comme il n'en avait jamais rencontré. II finit
80 l'homme propose.
par dire qu'il fallait dorénavant interrompre un peu toute espèce de remède , s'il n'arrivait rien de nouveau , en promettant de revenir au nouvel-an, époque k laquelle, du reste, il passerait tout de môme par là, et qu'alors on verrait ce qu'il y aurait k faire.
Il vint en effet, et trouva Babeli au lit, mais non plus seule; elle avait dans les bras un joli poupon. Sa prière I avait été exaucée; elle avait eu un témoignage que la colère de Dieu serait détournée de sa famille, si Babeli pouvait donner k cet enfant un cœur pareil k celui sur i lequel il dormait en ce moment. !
Les gens dirent alors que désormais ils n'avaient plus j d'objections k faire; qu'ils avaient pensé que cela irait | ainsi, et que Babeli était bien digne d'une pareille joie. Mais cela leur eût pourtant semblé encore meilleur que i Babeli fût restée sans enfant. Les pauvres en auraient j mieux valu. On sait comment ça tourne, une fois qu'il i arrive des enfants. On ne peut empêcher que la peau ne nous touche de plus près que la chemise; cela est j dans la nature. Le changer serait difficile; quoique, tout au commencement, le bon Dieu eût pourtant bien pu arranger un peu mieux tout cela.
Devant une grande maison , sur le banc du côté de la route, était assise une femme qui épluchait des haricots; audessus d'elle , le Bœuf de l'enseigne ravagée par la pluie, indiquait que c'était là une auberge, dont cette femme était probablement l'hôtesse. La maison se trouvait sur une hauteur ; vis-à-vis , étaient une petite église dans un site agréable, et un charmant presbytère entouré d'arbres touffus. De là, la vue s'étendait au loin sur les premières ondulations verdoyantes des Alpes, derrière lesquelles les montagnes de neige levaient leurs têtes majestueuses, enveloppées dans le royal manteau de pourpre dont le soleil les recouvre de nouveau tous les soirs. C'était un beau spectacle que celui de cette riante contrée, et de ces grandes montagnes. Mais l'hôtesse ne voyait rien ; elle était tout occupée de ses haricots , séparant les petits des gros, les tendres des durs, et faisait sans doute cela au simple toucher, car il y avait sur son visage des nuages sombres, derrière lesquels devaient se trouver de pénibles pensées, à en juger par ses fréquents soupirs.
En ce moment une femme petite et vieille arrivait à
pas lents, le dos courbé, et un grand bâton à la main. Elle avait une hotte sur le dos; au haut de son bâton se balançait un gros paquet d'amadou: elle s'avança à petits pas vers l'hôtesse.
— Bon soir, Anni, dit la vieille à l'hôtesse, qui releva la tête à ce salut , son attention ayant été absorbée jusque là par ses pensées et par ses haricots.
— Tu m'as vraiment fait peur, Grite! bon soir, bon soir! Viens-tu donc du ciel, que je ne t'ai pas aperçue avant que tu ne fusses sur moi?
— Je viens par le chemin des autres fois, répondit la vieille: crois bien que quand une fois je serai là-haut, je n'en redescendrai pas de sitôt. Mais des femmes si riches, cela a souvent une masse d'affaires importantes. Il faut qu'elles réfléchissent à n'en plus finir, où donc est-ce qu'elles pourront mettre tout leur argent, et tout leur fil , et toute leur œuvre. Les coffres et les armoires
' ^nt déjà pleins, et dans le spicher il n'en peut plus
entrer. Cependant, qu'est-ce que j'ai voulu te dire?
te faut-il quelque chose , Anni , de l'amadou ou du savon, ou de l'eau de senteur?
— On verra ça, Grite, dit l'hôtesse; mais ce n'est pas si pressant; viens t asseoir: ne veux- tu pas coucher ici cette nuit?
— Volontiers, dit Grite, mais chez Anni, pas chez l'hôtesse; je n'ai pas le moyen de donner un batz pour ma nuit.
— Mais, est-ce que je t'en ai jamais demandé, par hasard?
— Non, non, dit Grite; si toutes les femmes étaient comme toi, il ferait encore bon avec elles; mais il y en a qui deviennent plus méchantes tous les jours, et qui
vous arracheraient volontiers la peau par dessus la tète, si on n'était pas là pour la retenir avec ses dents.
— D'où viens-tu? demanda l'hôtesse.
— Je viens d'en bas, par là dans les villages, dit Grite. Je voulais encore rattraper une vieille dette. Us m'ont joué un abominable tour. Je vais les mener solidement ; je leur ai dit ça ; ils ont eu peur, et mont rappelée; mais ce que Grite a dit est dit.
— Est-ce qu'ils t'ont nié la chose? demanda l'hôtesse.
— Non, cela pas, dit Grite. Ça, c'est par rapport à un mariage. Ce sont de vilaines gens, sans rime ni raison; on leur dit cfoz Kuderjoggi (Jacques aux étoupesj, mais riches, et ils n'ont qu'un fils unique, un grand bêtard bâti comme un poulin. Il pensait à se marier, mais pas une ne le voulait. Aussitôt qu'une fille le voyait venir de loin, elle s'enfuyait ou appelait son père, et criait: — Au secours, pour l'amour de Dieu ! Ces gens ne pouvaient pas endurer cela ; cela a failli les faire mourir, qu r personne ne voulût de leur fils. A la fin, ils viennent à myi, et me supplient, tant qu'ils peuvent, de lui aider à trouver une femme, en me promettant quatre kronen [15 francs). Ils m'en ont mis deux tout de suite dans la main , me promettant les deux autres pour après le mariage. Je ne me mêlais pas de cela bien volontiers; mais aussi je n aurais pas dû être si bète, de laisser la moitié du prix en arrière pour jusqu'après les noces. Sait-on comme ça va quand une fois les gens ont ce qu'ils veulent ! Comment le riche fermier de Taubeligen a-t-il fait, quand le grainetier lui a demandé ensuite les doublons qu'il lui avait promis, s'il parlait en sa faveur à sa riche femme? 11 lui a cassé bras et jambes, au point qu'aujourd'hui c'est encore affreux comme il marche. Mais voilà comme cela va aux gens quand ils ont bon cœur,
et croient qu'il faut aider tout le monde. Je savais une fille, une belle, pas des plus rusées, mais laborieuse, et qui avait une furieuse envie de se marier. Elle était seule avec sa grand'mère qui la tenait horriblement enfermée , et ne la laissait aller nulle part. Ça embêtait cette fille, avec cela qu'elle avait aussi un petit avoir. J'y vais, je vante à la grand'mère les gens et le gaillard , au point que vraiment j'en perdais parfois le souffle. Du sûr! j'en ai débité pas seulement pas pour deux kronen, mais pour une masse de doublons (24 francs). Mais c'était pourtant nécessaire aussi; pas auprès de la fille — qui s'est mise à sauter de joie quand elle a eu deviné qu'il s'agissait d'un mari, — mais auprès de la grand'mère. C'était une femme tout-à-fait méfiante, qui ne laissait pas volontiers s'en aller cette fille , et cependant elle ne voulait pas tout-à-fait l'empêcher de se marier; elle avait été assez longtemps par le monde, pour savoir ce qui arrive quand on empêche une fille de se marier. Elle a affreusement questionné, et finement; puis enfin elle s'est laissé décider. Mais quand elle a vu le gaillard , l'affaire a presque pris le chemin des écrevisses. Pour tous les diantres, il ne pouvait pas venir à bout de lui plaire, et ce qu'il m'a fallu dire et prôner, et travailler à la chose, jusqu'à ce qu'enfin cela fût en train, personne ne voudrait le croire. Hier, je veux me mettre en route, et aller chercher le restant. Ah bien oui! je tombais bien. A la fin , il m'a fallu remercier Dieu d'avoir pu sauver ma peau. J'ai été flouée des deux kronen. Les vieux m'ont dit toutes les horreurs, de leur avoir amené chez eux une si mauvaise bête. Le garçon, qui était maintenant un homme , a voulu me rosser, parce que je lui avais vanté une si bête de créature ; puis la femme ellemême m'a couru après avec le balai, et m'a crié toutes
sortes de vilenies, parce que j'étais cause qu'elle avait déjà été rossée trois fois depuis quinze jours. Et pourtant, que puis-je y faire? Pourquoi cette imbécille ne se conduit-elle pas mieux? Voilà ma récompense pour tant de peine. Mais c'est bien fait; car je savais à quelle race j'avais à faire. Pourquoi me suis-je fiée à eux , et ne les ai-je pas forcés de me donner tout de suite les quatre kronen; ils l'auraient fait bien volontiers, tant ils étaient en souci pour avoir une bru; mais voilà comme cela va aux gens quand ils ont bon cœur. Aussi , je me suis mise à leur en souhaiter à ceux-là,, non pas pour deux, mais pour plus de cent kronen. C'est avec cela que je me suis consolée. Maintenant je me suis bien dit et juré de ne plus mettre le doigt dans de pareilles choses. H faut d'abord parler, au point que la conscience vous remue, et en fin de compte, on ne reçoit rien pour cela, si ce n'est peut-être des coups.
— Oui, oui, dit l'hôtesse. Il y a au jour d'aujourd'hui de vilaines gens ; mais tous ne sont cependant pas ainsi, Dieu soit loué! Où as-tu couché cette nuit?
— Au Kabisgrat (à la côte aux choux). Ce sont encore aussi de bonnes gens, tout-à-fait braves, comme on en trouve bien rarement dans ce vilain monde; ils sont encore bons, ceux-là, pour les pauvres gens, et pour une vieille femme comme moi, ils ont un lit, ma foi, et ne la font pas coucher à 1 écurie, à quelque saison qu'on soit, en été ou en hiver. Mais c'est qu'ils en ont aussi une belle, de ferme , et de l'argent placé , que personne ne sait combien, et avec cela, pas du tout fiers, si simples et sans façons avec tout le monde , que c'est vraiment un plaisir. Et tout l'ouvrage qu'ils font, c'est à n'y pas croire; une pareille ferme, et presque pas un domestique.
— C'est qu'ils ne peuvent peut-être pas en avoir et les conserver, dit l'hôtesse.
— Mais, mais, quelle idée as-tu la, Anni! dit Grite; ils en ont à revendre , et que ça use presque leur maison. Mais aussi pense donc un peu. Bonnes gens et bonne nourriture; qui est-ce qui ne voudrait y être? Et la nourriture y est tout-à-fait brave , je dois le dire. Excepté chez toi, et dans une couple d'autres endroits peut-être, on ne trouve cela nulle part ainsi. Il n'y a jamais rien de trop en fait de beurre et de saindoux, ce qui n'est jamais sain; mais juste ce qu'il faut. Il est vrai qu'ils ont soin d'y veiller, et qu'ils s'y entendent joliment. C'est là l'essentiel.
— Peut-être ne font-ils pas autre chose , dit l'hôtesse , et quand on y met ainsi toute la journée, il est facile de cuisiner de manière a ce que les gens puissent y mordre; mais cela n'avance pas à grand'chose: il faut d'abord faire venir les choses avant de pouvoir les cuire.
— Pour quant à ça, tu as tort, Anni, répondit Grite; car il nest pas du tout vrai que les femmes n'y fassent que la cuisine. Ah bien oui! cela, c'est la mère qui la fait toute seule; sans compter qu'on la voit aussi bien souvent dans les choux; peut-être bien ne va-t-elle plus aux champs, c'est même vrai; mais faire a manger pour tant de gens, c'est quelque chose. Les filles, elles sont au travail du matin au soir, et mettent la main à la besogne la plus sale. Hier, il était tard quand j'arrivai làhaut. Les filles étaient encore aux champs à étendre le purin, au lieu de rester assises les bras croisés autour de la maison, comme c'est la coutume dans bien des endroits , après la journée finie ; et ce matin quand je suis arrivée devant la maison, Ëisi était déjà au pré à
remuer le regain, ce qui, dans bien des endroits, n'est fait que par les servantes, et encore, après déjeûner; et pourtant il n'était pas encore cinq heures. Si j'avais un garçon, c'est celle-là que je voudrais pour bru, et pas d'autre. Pour l'allure, on n'en voit pas de plus brave; elle travaille comme un domestique, sans qu'on ait besoin de l'appeler à l'ouvrage, et avec sa mère, elle est tout ce qu'on peut voir de meilleur; je n'ai pas encore trouvé sa pareille. Ce qu'elle lit dans les yeux de sa mère , elle le fait tout de suite ; elle lui fait tout ce qu'elle peut, et jamais je ne l'ai entendue lui dire la moindre mauvaise parole. Et cependant, pour quant à la richesse, il n'y en a peut-être guère dans le canton qu'elle puisse redouter. Elle aura vingt mille livres de chez elle, et peut-être encore une fois autant quand son parrain mourra; il lui a mis tout cela dans son testament, à ce qu'on dit.
— Ne te donne pas tant de peine, dit l'hôtesse; tu ne gagneras rien ici à la tant vanter, Grite; je connais trop bien ces tonnerres de gens-là pour ce qu'ils sont; et ils me tiennent en souci, jour et nuit, au point que je n'en peux plus manger ni dormir. Ils ne doivent pas t'avoir envoyée ici pour rien. Mais ne m'en parle plus: ici tu ne gagneras pas deux kronen, et quatre encore bien moins.
— Mais, mais! Anni, qu'est-ce que tu dis là? Moi, envoyée chez toi pour cela! Non, j'aimerais mieux filer des épines toute ma vie, que te pousser à quelque mal, toi la meilleure femme que j'aie au monde! Non! mais quelle idée! Je l'ai déjà dit plus de cent fois, si l'Anni du Sapin n'était plus là , je n'aurais plus de plaisir à vivre; pas une âme ne sait comment cela me serait déjà allé bien des fois, et où il m'aurait fallu coucher, la nuit,
sans TAnni du Sapin. Mais dis-moi, en quoi donc est-ce que ces gens t'ont desservie, que tu les as tellement en grippe, et que tu es en souci à cause d'eux? Il est vrai que je n'y vais pas souvent; mais ils me semblent être de braves gens , et où que j'aille , ils ont du renom. Estce que vous seriez en procès ensemble , peut-être pour quelque testament?
— - Ecoute, Grite, ditAnni, s'il te faut absolument une dupe, fais-t'en une de bois , et laisse-moi tranquille. Comment veux-tu que je croie que tu ne sais pas que notre Christian va au Kabisgrat près de ta maudite Eisi? Comment ne le saurais-tu pas, toi, quand dans tout le canton , il n'est pas une poule qui fasse son œuf sans que tu le saches. Elles l'attirent de toutes les manières, elles savent que cela ne me convient pas, c'est pourquoi elles t'ont envoyée, afin que tu refasses le beau temps. Combien est-ce qu'elles t'ont promis, si tu viens à bout de la chose?
— Crois-moi, ou ne me crois pas; de tout cela je n'ai jamais rien su. Je demeure trop loin de là, et je vais trop rarement au Kabisgrat et dans les environs pour savoir qui va auprès de toutes les filles; et, de ces choses-là surtout, je n'ai jamais parlé avec eux. Comme c'est bien à un vieux panier tel que moi , qu'ils vont confier ces choses-là, n'est-ce pas? répondit Grite. Je ne les connais pas davantage; mais qu'ils soient de braves gens, je l'ai cru, parce que je n'ai jamais entendu autre chose sur leur compte, et c'est toi qui m'as demandé où j'avais passé la nuit; sans cela, il ne me serait jamais venu à l'idée de commencer à te parler d'eux.
— C'est bon , c'est bon , Grite , nous nous connaissons depuis trop longtemps , et nous savons de quoi il tourne. Personne ne me fera croire que tu ne sais pas comment,
au Kabisgrat, ils sont maintenant à sec. Oui, autrefois c'étaient des gens riches ; mais la gloriole a fini par les rendre étiques. Quand les garçons sortaient, le père leur disait: — Garçons, défendez-vous bien; quand même cela devrait coûter mille livres, cela ne fait rien. — Des choses pareilles , on n'a pas besoin de les dire deux fois à des garçons si sauvages ; ils se le tiennent pour dit. Us se battaient donc, que les débris volaient de tous côtés, et que souvent cela coûtait, d'amendes et d'indemnité, non-seulement mille livres, mais deux mille. La moitié des fils était toujours bannie 1 ) , et en même temps cela avalait un argent d'enfer. Non, Grite, maintenant, de leur avoir, je ne donnerais pas grand'chose; c'est comme une éponge bien pressée : cela semble toujours être la même éponge; mais dès qu'on y regarde de près, il n'y a plus rien dedans.
— Oui, oui, dit Grite; des garçons, j'ai bien aussi entendu parler; car ces choses-là vont loin; mais il n'y a rien là de si mauvais. Ce sont, à ce qu'on dit, les plus enragés bataillards qui deviennent à la fin les plus braves paysans ; mais des filles , je n'ai jamais entendu dire le mot. Il est possible qu'elles ne soient pas un jour si riches que je les croyais; mais travailleuses, elles le sont, et s'entendent étonnamment bien à tout: c'est pourtant l'essentiel, pour une paysanne. Quand même elle aurait des doublons plein une voiture à charbon, à quoi cela sert-il à un homme, s'il a pour femme une imbécille qui n'entend rien à la moitié des choses , qui fait mal l'autre moitié, et ne sait faire ni soupe, ni pommes-de-terre frites, ni omelette. Pour travailleuses, elles le sont, au Kabisgrat, et tout-à-fait adroites. D'elles, je n'ai jamais
! 3 Le bannissement du canton pendant quelques mois, ou quelques années, est une pénalité asses souvent appliquée en Suisse.
entendu dire que du bien; et de ce qu'elles ont de pareils frères, ces pauvres diablesses de filles n'y peuvent pourtant rien.
— Tiens, Grite, tais-toi; vois-tu, jeu ai assez; tu devrais avoir honte. N'as-tu pas meilleur cœur pour moi, que de me souhaiter pour brus de pareilles créatures? S'il en est ainsi , je n'ai plus besoin de toi. Un peu d'amadou, on en trouve bien partout.
— Mais non, Anni. ne te fâche pas contre moi; je suis sincère avec toi comme un enfant qui n'a pas encore le baptême; et, ni au ciel, ni sur la terre, je n'ai vraiment rien de plus cher. Mais ce que je ne sais pas, je ne le sais pas; et ce que je n'ai pas entendu, je ne l'ai pas entendu.
— Que ce soit comme ça voudra, Grite, ne me parle plus de ces gens, dit l'hôtesse; si je devais avoir une bru qui sert de jouet à toutes les places de danse, qui
par ici était ivre , et se roulait dans la crotte comme
une truie, qui par là s'asseyait sur les genoux des garçons, ou les prenait par le cou, je lui casserais la tète dès le premier jour, et si je n'en venais pas à bout, je me la casserais à moi-même.
— Mais non, Anni, dit Grite, des choses pareilles, je n'en ai jamais rien su; dis, ne serais-tu pas mal renseignée? On dit bien des choses par le monde ; les gens sont bien méchants au jour d'aujourd'hui.
— Oui, c'est vrai, Grite, dit Anni; les gens qui peuvent faire croire aux autres que le blanc est noir, en sont tout heureux, sans en excepter même les bonnes gens; mais ce que je sais est vrai; je ne l'ai pas vu par moi-même, mais les gens qui me l'ont dit ne mentent jamais; et Christian lui-même n'a rien eu à répondre, quand je le lui ai reproché, et le vaurien n'a point de
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honte de pareilles pièces : c'est encore ce qui m'irrite le plus.
— C'est le meilleur signe qu'il ne fait que le fou avec elles, dit Grite; ainsi donc ne te tourmente pas; il ne prend pas la chose au sérieux.
— Tu n'en sais rien , dit l'hôtesse ; des folies pareilles, je les déteste horriblement; car à la fin du compte, celui qui veut jouer les autres peut bien être joué luimême. Le renard tourne si souvent autour de la trappe , qu'à la fin il s'y prend. Il n'est personne de si fin qui ne trouve une fois plus fin que soi.
— Crois-moi, Anni, fais-le aller vers une autre pour le bon motif, et ce sera fini de toutes ses bêtises avec l'Eisi du Kabisgrat.
— En sais-tu une convenable, une brave, qui ait de l'argent, et qui puisse faire une bonne femme de ménage. Tu ne t'en trouverais pas mal , Grite , dit l'hôtesse.
— C'est difficile, dit Grite. Il y a beaucoup de celles qui voudraient des maris , et dont on devrait croire que l'on ferait bien de les recommander; et sitôt qu'on l'a fait, la vérité vous saute aux yeux, et on s'en mord les doigts. Jamais je ne me mêle de cela sans qu'on me le demande; mais je me suis déjà dit bien des fois que je ne répondrais plus rien quand on me demanderait. Tant bonne intention qu'on ait, on est pourtant toujours seule coupable, si cela ne va pas bien, et alors on peut croire à quelque chose de mauvais; ne viens-je pas d'en faire justement l'expérience? Mais puisque c'est toi, je veux te dire, à la garde de Dieu! ce qui me vient précisément en idée: je doute, il est vrai, que cela rapporte grand'chose.
— Anni! Anni! se mit-on à crier au coin de la maison.
— Tu attendras bien que j'arrive , dit l'hôtesse de mauvaise humeur. Qu'est-ce qui t'est venu en idée, Grite? Dis vite!
— Anni, Anni! viens donc vite; il y a là quelqu'un; ils veulent quelque chose à manger, cria-t-on de nouveau.
— Ils peuvent attendre ; ils ont bien le temps , et personne ne s'est encore échappé de sa peau , parce qu'on ne s'est pas trouvé là tout de suite , avant même qu'ils y aient pensé.
Tout-à-coup, après la voix, arriva une fille alerte qui dit:
— Mais , pour l'amour de Dieu , viens donc ; il y en a un là; je crois que c'est un greffier et encore un autre avec lui , un laid, mais comme ça cruellement fier et monsieur; peut-être est-ce le bailli lui-même. Ils veulent quelque chose à manger, et du vin bouché ; ils sont pressés, disent-ils; viens donc tout de suite.
— Je les voudrais au diable. Je les déteste, ces races de messieurs qui ne savent que commander et grimacer sur tout ce qu'on leur sert. Ils ont la rage d'être toujours où ils ne devraient pas être, et arrivent toujours quand ça vous est le plus incommode, quand on a déjà de l'ouvrage plein les mains; les enragés! Mais dis-moi pourtant encore vite à laquelle tu penses, Grite? demanda l'hôtesse, tout en débarrassant son large tablier de ses haricots et de ses épluchures.
— Bon soir, madame , bon soir, dit une voix à l'angle de la maison; il faut que je voie où vous perchez; nous voudrions manger quelque chose; un petit poisson, ou quelque autre chose de bon, comme on le trouve chez vous; mais nous sommes pressés. Le frère de monsieur notre bailli est avec moi, il aime ce qui est bon.
— Comment cela va-t-il, ma chère dame? dit un homme à petites jambes arquées en sabres , marqué de la petite vérole et au teint jaune sale, qui tenait une tabatière à la main.
— Comme ça , comme ça , monsieur le greffier, dit l'hôtesse; comme d'habitude; ça va toujours comme ça veut, et jamais comme nous voulons; là-dessus, elle ht une mine comme si elle allait avaler la tabatière du greffier.
— Pardieu! dit le greffier, ne vous plaignez pas. Les gens à qui les poissons courent d'eux-mêmes dans le filet, comme a vous, ne doivent pas se plaindre. Je changerais bien volontiers avec vous.
— Vous plaisantez; vous y regarderiez à deux fois; et quant aux poissons, monsieur le greffier n'a pas à se plaindre; les plus gras et les plus gros, c'est dans ses filets qu'ils se prennent ; et si par ci par là un petit poisson s'égare chez nous, ce n'est toujours qu'un petit poisson, un petit goujon, c'est-à-dire des arêtes au lieu de chair. Mais pour quant au poisson, comment le voulez-vous? Est-ce frit, ou à la sauce? ajouta vite l'hôtesse, pour prévenir la réplique à son atout.
— Des deux façons, ma chère dame, dit le greffier en prenant une prise; surtout si vous avez de belles grosses truites, et non pas seulement des goujons. D'abord, une demi-douzaine des plus belles — en avez-vous d'une livre? — h la sauce, et ensuite un bon plat de friture. Vous la faites très-bien. On n'en mange nulle part comme ici; seulement la dernière fois, elle était peut-être trop peu frite; ainsi donc, cette fois, un peu plus roussie; le colonel est un gourmand, et je lai amené ici exprès. Il s'imaginait qu'on mangeait ici comme des porcs; je lui ai dit que je voulais le conduire quelque-
part où nous aurions quelque chose comme il n'en aurait trouvé ni en Hollande, ni en France; ainsi donc, soignez-nous cela, ma chère dame. A propos! dans la sauce, n'oubliez pas un bon verre de vin, le pain bien grillé et de beaux oignons. Pour un vieil avaloir de troupier comme le sien, il faut des choses fortes, car cela est fait avec du cuir solide. Et à propos! la dernière fois les poissons saignaient encore a la tète; ils étaient une idée trop peu cuits; ainsi donc, vous comprenez, un peu davantage, parce que les gros ont besoin de rester un peu plus sur le feu que les petits.
— Savez-vous une chose, monsieur le greffier, venez cuisiner vous-même; vous vous en tirerez certainement mieux que moi. Vous pourrez faire cela tout juste à votre convenance, sauf votre respect.
— Qu'est-ce que c'est, madame; vous vous fâchez, je crois: allons, il ne faut pas prendre ceci à mal; ce n'est pas à cause de moi . et si je n'avais pas su comme vous êtes une excellente cuisinière , je n'aurais pas amené ici le colonel. Mais c'est justement k cause de lui que je voudrais que tout fût parfait , afin qu'il ne trouvât rien à redire: pas un petit grain de sel de trop, ni de trop peu. Ce que j'en fais, c'est pour l'honneur; afin qu'il reconnaisse qu'on ne mange pas ici comme des porcs: mais d'une manière exquise, n'en déplaise a la Hollande et à la France; et envoyez-nous donc aussi deux bouteilles de vin de Lacôte. de 1795, vous savez bien duquel; il est encore un peu jeune, mais il se fait excellent; après, vous nous eu\ errez deux bouteilles de Xeuchàtel, du plus vieux: avec la friture, il est meilleur que le Lacote. Je tiens à ce que le colonel reconnaisse aujourd'hui combien il a été partial et injuste. N'est-ce pas, ma chère dame, vous me viendrez en aide pour
cela, en soignant tout de votre mieux; ce que j'en fais c est pour l'honneur.
— Je me f... bien de l'honneur, pensa l'hôtesse; mais elle garda cela pour elle , et répondit seulement :
— Ainsi donc, rien que des poissons?
— Non, pas autre chose, dit le greffier; il est possible cependant que, plus tard, nous demandions encore un morceau de bon fromage de l'Emmenthal; ça n'est pas mauvais pour la digestion.
— Ursi (Ursule), apporte-moi la clef du vivier, et à ces messieurs deux bouteilles de 1795.
— Permettez, ma chère dame; nous voulons aller voir comment vous prenez le poisson dans le vivier: c'est une chose qui m'a toujours beaucoup intéressé, vous ne croyez pas. — Colonel, cria-t-il alors du dehors par la fenêtre, viens donc voir le vivier: elles vont chercher le poisson.
La figure de l'hôtesse devint pareille à un boulet rouge.
— Mais , vraiment, je croirai bientôt qu'il n'y a plus de diable, ou qu'il commence à vieillir, et ne sert plus à rien, car sans cela il aurait emporté ces vermines de messieurs, avant qu'ils fussent venus patauger par ici, grommela-t-elle, et elle partit, avec la clef et le filet, d'une rapidité qu'on n'eût guère attendue d'une femme de son embonpoint.
Avec leurs petites jambes, le greffier et le colonel, homme roide, mais bien rasé, comme ils Tétaient encore alors, ne parvinrent pas à la rattraper; et le vivier était déjà ouvert, ainsi que la première victime prise, quand ils purent mettre le nez dans l'obscurité de ce réservoir plein d'espérances, ou l'hôtesse recommençait à promener son filet d'une main habile. Un superbe poisson était déjà dans le grand plat qu'Ursi avait apporté
de suite après, avec un autre plat plus petit pour la friture.
— Mais ce sont des poissons misérables, dit le colonel, comme l'hôtesse retirait son filet avec plusieurs poissons, les posait devant elle , et saisissait une forte truite , à laquelle d'un pouce vigoureux elle cassa la nuque ; toutà-fait misérables. En Hollande, on en a de tout autres. On en a de deux pieds de long, et qui pèsent vingt livres; des misères comme ceux-là personne ne les regarde. Ce doit être pour la friture.
— Au contraire, dit le greffier, c'est pour le plat à la sauce; vous ne sauriez croire combien ils ont la chair délicate, colonel; c'est tout autre chose que ces masses de vingt livres. J'ai aussi été en Hollande, et je sais quelle chair grossière ont ces sortes de poissons; cela a des fils, comme chez nous la plus grossière viande de bœuf.
— C'est précisément là le meilleur, dit le colonel; cela ne paraît grossier que sur l'assiette; dans la bouche, ça est fin et délicat, comme un blanc-manger.
— Pas du tout, colonel; goûtez seulement cette chairci, et vous parlerez autrement. Mais, ma chère dame, vous ne choisissez pas du tout, en vérité, dit le greffier, qui devenait inquiet; voyez ces deux-là dans ce coin; ce sont deux jolis morceaux ; prenez-les , ils pèsent bien une livre, et même plus.
Mais, chose curieuse, l'hôtesse ne pouvait attraper ces belles pièces. Elle précipita son filet autour du vivier, le retira et dit: — C'en doit èlre un! et cassa la nuque à une superbe truite, avant que le greffiier eût eu le temps de crier: — Attendez, attendez, ce n'est pas une de mes deux; tenez, les voilà encore!
Pendant ce temps-là, le colonel continuait à insulter à
ces misères , en vantant la Hollande et surtout la France ; et six victimes étaient déjà sur le plat, que le greffier criait toujours: — Là! là! voilà les bonnes ! Donnez-moi donc le filet; ce serait bien le diable, si on ne pouvait les prendre.
— Mais, monsieur le greffier, en voilà déjà six, répondit l'hôtesse.
— Quand même il y en aurait douze , ce serait tout-àfait égal, dit le greffier; donnez-).' M le filet. Sur cela, il s'empare du filet et le plonge dans l'eau avec fureur, mais, de ces deux poissons, pas moyen d'en attraper un: ils disparaissaient comme des éclairs; et quant à poursuivre des éclairs, on sait très-bien que ce n'est pas dans des bureaux de greffier que cela s'apprend. Monsieur le greffier se mettait en fièvre, et s'éclaboussait horriblement, quand tout-à-coup sa perruque tomba dans l'eau, sans qu'il pût comprendre comment cela s'était fait; et dans son ardeur, il la fit encore plonger plus bas, au lieu de la repêcher avec son filet. Le colonel ne rit pas peu, et déclara qu'en effet, ni en France, ni en Hollande, il n'avait jamais vu pareil poisson. L'hôtesse contemplait en ricanant l'air piteux avec lequel le greffier regardait sa perruque, et se met à dire que ça tournait presque toujours ainsi, quand on voulait se mêler de choses auxquelles on n'entendait rien.
— Qu'on y entende ou qu'on n'y entende pas! dit le greffier, en resaisissant le filet.
— Non pas! non pas! dit l'hôtesse; on n'y va pas ainsi avec des poissons dans un vivier; car, de ce train-là, ils seraient tous morts demain. Voyez, donnez-moi le filet; peut-être réussirai-je maintenant. En effet, du premier coup l'hôtesse attrapa l'un des gros poissons; mais aussitôt elle appela Ursi et dit: — Prends ceux-là, pendant
que j'en pécherai d'autres pour la friture , sans quoi nous n'en finirons pas aujourd'hui.
— Mais, ma chère dame, et l'autre? dit le greffier; vous n'en avez qu'une.
— Sept gros poissons pour vous deux! dit l'hôtesse, et avec cela deux douzaines pour la friture ; il me semble que ça peut passer. Si vous n'en avez pas assez, on aura bientôt fait d'en apprêter d'autres.
Malgré colonel et greffier, madame l'hôtesse avait une tôte ; aussi fallut-il se contenter des sept poissons. 11 est vrai qu'ils étaient bons, la sauce forte et bien à point; de sorte que le colonel lui-môme dut convenir qu'ils étaient bien passables, et qu'il ne l'aurait vraiment pas cru. La friture aussi était très-bonne, malgré la colère de l'hôtesse, qui de minute en minute sentait augmenter sa curiosité de savoir qui Grite avoit en idée; et elle était là sans pouvoir se satisfaire; car de pareilles confidences ne se continuent pas dans une cuisine. Plus elle s'irritait, mieux réussissaient les poissons, et plus l'hôtesse pestait contre ces tonnerres d'avale-tout-cru, plus ceux-ci se divertissaient, jusqu'à ce qu'enfin le colonel dit:
— Ma foi, greffier, je vous fais mon compliment; ce n'est réellement pas petite affaire que d'avoir une pareille auberge à sa portée. En vérité , depuis que je suis de retour, je n'ai encore rien mangé de si bon; le vin est aussi excellent, et se 'laisse parfaitement boire. Le greffier était aux anges.
— Dis donc à madame de venir de suite ici, cria-t-il à la fille qui attendait. Vous pourrez au moins lui dire vous-même, colonel, comme vous trouvez son \in v et sa cuisine; ça lui fera plaisir; elle s'en fera honneur; car ces gens-ci sont riches, et s'ils sont aubergistes,
c'est plus pour l'honneur que pour l'argent. Comme on le voit, le greffier s'entendait mieux à coucher un jugement qu a gérer une hôtellerie. Mais l'hôtesse ne vint pas. La réponse que rapporta la fille , elle la garda pour elle; elle dit seulement que madame était occupée et n'avait pas le temps.
Toutefois, M. le greffier ne se laissa pas rebuter, et ce qui ne lui avait pas réussi avec les poissons, il l'essaya avec l'hôtesse. II alla en personne la pêcher à la cuisine. Elle eut beau résister, en prétextant tantôt son tablier, tantôt ses mains; il fallut entrer dans la chambre; ce qui la mit alors dans une telle colère, qu'elle était près de crever dans sa peau; et pourtant elle fut obligée de tout digérer, car s'emporter avec un greffier et un frère de bailli , n'est pas chose à conseiller à une aubergiste ; sans compter qu'alors c'était encore bien plus dangereux qu'aujourd'hui. Elle fut même obligée de s'asseoir près du greffier, de se laisser verser un verre de Neuchàtel, d'expliquer au colonel d'où ils tiraient leur vin de Neuchàtel, et où ils prenaient leur poisson; oui, elle fut obligée de rester là assise, pendant qu'au-dehors Grite savait une chose que l'hôtesse ignorait encore, et qui pourtant l'intéressait dix mille fois plus que ce que le greffier et le colonel ensemble pouvaient lui dire, ou que ce quelle était obligée de leur répondre. Si grande que devînt sa démangeaison d'en finir, force lui fut de rester là ; jusqu'à ce que le colonel demanda le compte et parla de lever la séance.
Elle se sentit le cœur tout léger quand elle put faire enfin ce compte, quoiqu'il ne fût pas léger du tout; mais ces messieurs étaient contents, ils s'étaient bien régalés; ils trouvèrent la note pas chère, donnèrent même six kreutzers d'étrennes à la cuisine, et partirent, après d'ami-
cales salutations, tout heureux de penser combien ces bonnes gens allaient parler d'eux, et les vanter pour l'honneur qu'on leur avait fait, et pour l'amitié, et pour les six kreutzers.
— Ma foi, il n'est pas difficile de s'arranger avec ces gens-là, mais il faut savoir les prendre, c'est là l'affaire, dit le colonel. Derrière eux au même instant l'hôtesse disait: — Ah! que je suis donc contente que ces deux grigous soiettt enfin partis. De ma vie je n'ai pu supporter ces gens-là. Quand ils vous ont mis une maison sens dessus dessous, et qu'enfin ils vous donnent trois kreutzers de trinkgeld, ils s'imaginent qu'on n'a plus qu'à les remercier à genoux de leur bonté, et à leur en rester reconnaissant toute sa vie ; mais certes , à ceux-là , je leur ferai bien passer l'envie de revenir!
Le soleil était déjà depuis longtemps couché, la nuit l'avait remplacé; non pas noire et effrayante, mais brillante d'étoiles et pleine de bruissements mélancoliques, auxquels du reste faisaient bien peu attention les gens de la maison, qui se levaient précisément de table, et qui, déjà tout endormis, s'en allaient au lit clopin-clopant, sans s'inquiéter des bruissements ni des étoiles. Les domestiques de la maison avaient été obligés cette fois d'attendre leur souper à n'en plus finir; le feu s'étant trouvé, au moment de le cuire, complètement absorbé par les envies poissonnières des deux messieurs. Quand chacun fut parti, à l'exception d'un garçon élancé qui s'étendit sur la marche du poêle , l'hôtesse fit entrer Grite à l'intérieur. Grite était restée pendant tout le temps assise devant la maison, échangeant bien des intéressantes paroles avec les passants, et refusant l'invitation de la servante de venir souper avec eux , à table, comme l'y invitait souvent l'hôtesse.
CHRISTIAN. 40t
— Je veux attendre que vous ayez fini, disait-elle; s'il reste alors quelque chose, je le prendrai volontiers; je ne dis pas que je n'aie pas faim. C'est en effet la coutume que les gens que Ton héberge ainsi pour la nuit, attendent dehors les restes du souper.
Grite n'était pas bète ; elle attendait très-volontiers que l'hôtesse l'appelât, supposant qu'on lui donnerait alors non-seulement ce qu'avaient eu les domestiques, mais peut-être aussi quelque chose de ce qu'avaient eu les maîtres. Grite savait ce que l'on peut gagner avec de la modestie et de la patience bien appliquées. Cela, bien d'autres que Grite le savent également; mais il en est fort peu qui en fassent usage. L'hôtesse apporta donc de la cuisine un morceau de viande; on vit même apparaître un poisson en sauce. Si affamés qu'eussent été ces messieurs, ils n'avaient cependant pu tout avaler.
— Mais, mon Dieu! dit Grite; encore du poisson! Tu es vraiment la meilleure femme du monde; non, non; le poisson n'est pas fait pour des gens comme moi; mange-le toi-même.
— Ça ne fait rien, dit l'hôtesse; je naime pas ces arêtes. J'aime mieux le lard. Mais dis-le moi donc maintenant, laquelle est-ce que tu avais en idée? Ça m'a presque fait sauter d'impatience.
— Tiens, dit Grite; j'ai réfléchi que je ne devais pas le dire; car ça pourrait donner des maux inutiles; et quand même cela réussirait, ce sont de braves gens, mais un peu drôles et k la vieille mode; et si ça ne réussit pas, c'est moi qui en serai toujours coupable; si bien que des deux façons , je n'en aurai que de vilains remerciements.
— Mais parle donc, Grite, et ne me mets pas en colère.
Que cela aille comme cela voudra, ce ne sera pas ta faute, ce sera la nôtre.
— Oui , c'est très-bien , dit Grite ; mais ne va pas oublier ce que tu me dis, et souviens-t-en quand il le faudra; toi, je ne dis pas; non, Dieu merci! mais il y a des gens qui vous nient effrontément, et qui oublient tout ce qu'ils ont promis et juré par tous les noms les plus sacrés.
— Mais tu ne nous comptes pas parmi ces gens-là, j'espère, dit l'hôtesse.
— N'as-tu pas entendu ce que je t'ai dit? combien de fois faut-il te le répéter, que tu es pour moi la meilleure des femmes?
— Eh bien, parle donc alors, ou je me fâche.
— Allons, voyons; si tu veux le savoir, écoute. Làhaut, dans le Trubenthal , il y a une ferme affreusement riche, on l'appelle la Sonnhaldé (côte au soleil), et on dit de préférence à ces gens les Sonnbures tout court (fermiers de la côte au soleil). Il y a là trois enfants, un garçon et deux filles; Tune est mariée, l'autre est encore fille.
— J'ai déjà entendu parler d'eux, dit l'hôtesse.
— J'en suis bien aise , dit Grite ; alors tu sais que je ne te mens pas. Ainsi donc, ce sont des gens horriblement riches. Le père est déjà riche de son côté, et de sa femme il a eu on ne sait pas combien; quand le beau-père mourut et qu'ils héritèrent, ils ont partagé l'argent à la mesure. Maintenant chaque enfant doit bien avoir 80,000 livres; on a donné 10,000 livres de dot au gendre , ce qui ne s'est jamais vu. Et ce n'est pas une raison pour qu'elles portent un état selon leur avoir, et qu'elles ne travaillent pas au moins ; ah bien oui ! elles
se lèvent tôt, se couchent tard, et pas une servante n'en Tait autant qu'elles.
— Juste comme au Kabisgrat, dit l'hôtesse.
Le visage de Grite se crispa; mais comme elle en était justement au poisson, elle reprit de sangfroid :
— Ça se peut bien; du moins elles en ont le renom partout où l'on va; je ne l'ai pas vu moi-même. Mais il y a peut-être par là un autre accroc.
— Ils sont peut-être malsains, demanda l'hôtesse, ou bien y a-t-il des fous dans la famille?
— Mais quelle idée as-tu là , Ànni ? dit Grite ; crois-tu donc que je te parlerais de quelqu'un qui aurait quelque chose de honteux? Non, du sûr; mais bien des gens prétendent que Studi (Christine) , celle qui n'est pas mariée, a dans l'idée de rester fille. Les uns disent qu'elle a une amourette, mais personne ne peut savoir avec qui ; les autres croient qu'elle n'aime pas les hommes, et qu'elle trouve son plaisir à se moquer d'eux.
— Pourquoi croit-on cela? dit l'hôtesse.
— Eh! pardié, dit Grite; déjà vingt-quatre ans, une pareille fortune, rien à redire, et être encore fille!
— Peut-être que personne n'a osé se présenter, dit l'hôtesse.
— Oh! que dis-tu là! Anni, dit Grite; nos garçons ne sont pas si timides; ils font justement comme les bouchers, quand une fois ils savent du gras quelque part, ils sont toujours une douzaine à avoir le nez dans les étables. Il en est venu des masses, et le samedi soir, le verger était quelque fois si plein, qu'il n'y avait presque plus de place pour les arbres, et alors ce n'étaient pas des va-nu-pieds, ou des bergers de chèvres; c'étaient les plus huppés et les plus riches qui se mettaient en avant; mais les uns comme les autres ne recevaient que des refus.
— Ainsi, elle ne s'est engagée avec personne.
— Bien certainement, dit Grite; c'est jusment là le hic } que l'on ne sait pas comme elle l'entend. Déjà deux fois on croyait que ça y était; et tout-à-coup tout s'est trouvé défait. Le fils du meunier de Brastigen a eu un bout de temps le pied au port, si bien que chacun pensait: — Maintenant, maintenant on va publier les bans. II était là-haut toutes les semaines, et où qu'elle allât, il la régalait, puis la reconduisait chez elle. Pour lors, ils allèrent à la foire de Signau; le fils du meunier l'emmena à dtner, et en fit venir tant que la table en put porter, et de tout, du ragoût, du rôti, des tourtes et des amandes, enfin tout ce qu'on pouvait avoir dans l'auberge ; et avec cela encore du vrai vin bouché. Après cela, il fallut danser. Il demanda le selbander (où un couple danse tout seul en payant seul la musique tant que ça dure. Alors tous les autres danseurs sont obligés d'attendre; aussi cette danse est-elle souvent l'occasion de rixes sanglantes.) Tu peux bien penser qu'on ne lui passa pas cela à Signau ; ceux de Hochstetten et de Konolfingen ne sont pas manchots; on prit donc feu; mais deux fois il vida la chambre. Combien de trous ils avaient à la tète, on ne peut le savoir; seulement, sept en furent pour se mettre au lit, et faire venir le médecin, à ses frais, bien entendu ! Les arrangements qu'il fallut prendre coûtèrent plus de 2000 livres, et avec tout cela, plus question de mariage. Cette même nuit il ramena encore Studi chez elle; mais depuis lors, elle ne lui a plus ouvert; elle ne lui a plus jamais répondu, aussi souvent qu'il ait continué à boire à sa santé; et cependant il ne s'était ainsi battu que par amour pour Studi; car sauf cela, jamais on n'avait entendu dire que le meunier fût un querelleur, La même chose est arrivée au fils du fermier
du Heùboden (grange du foin). Alors on a cru aussi que cela ne pouvait manquer, et on disait même , je ne sais si c'est vrai , que les habits de noces étaient déjà prêts. Ii a fait pour elle des folies; il aurait baisé la trace de ses pieds; il la conduisait en voiture partout où il y avait de la gaieté ; il lui achetait tout ce qu'il trouvait de beau et qui allait à Studi. Une fois il alla avec elle aux bains de Nutigen; et pendant qu'ils y étaient, un colporteur arriva, qui avait de belles choses, et excitait les gens à acheter. Mon gaillard ne lambina pas à faire danser ses thalers neufs, au point que ça faisait voler la poussière; il acheta à Studi tout ce qui était beau, quoiqu'elle ftt pour l'empêcher, en disant qu'elle ne voulait rien de tout cela , et qu'il devait penser qu'on ne trouve pas les thalers par monceaux dans la rue. — A l'endroit où on les a pris , il y en a encore d'autres , dit le garçon ; il ne faut pas t'inquiéter ; et quand ils restent entassés en si grand nombre, ça ne peut que les faire moisir; — et là-dessus il se remit à marchander un beau mouchoir comme on n'en avait jamais vu dans les sept communes de la paroisse; il y avait là plus d'une douzaine de jeunes filles, à qui cela faisait venir l'eau à la bouche, et chacune pensait : — Oh ! si au moins ce garçon était à moi ainsi que le mouchoir! — Pour Studi, elle disait: — Tiens, crois-moi, ne l'achète pas, tu t'en repentiras! — Mais lui riait et répondait : — Je ne me suis jamais repenti de rien; tiens, marchand, voilà ton argent, ce qu'il y a de trop c'est pour le trinkgeld, garde-le. — Et le mouchoir est devenu à lui , et il l'a donné à Studi qui la pris , et qui n'a plus rien dit. Elle s'en est revenue avec lui à la maison; mais pour le mariage, il n'en a plus été question; Studi ne lui a plus jamais rien fait dire, et ne lui a plus jamais ouvert , malgré ses insistances et son danger po-
siiif d'en perdre la tète. S'il voulait ravoir son mouchoir, on le lui rendrait, disait-elle; mais quant à elle, il n'avait plus besoin de reparaître devant ses yeux. Depuis lors bien d'autres ont essayé, et toujours en vain. Si bien qu'à la fin ça a vexé les garçons, qui se sont mis à en dire de toutes les couleurs. Pour moi, je ne crois rien de tout cela; mais ce que cette fille peut avoir en tête, je ne le sais pas non plus. Cependant, qu'elle soit un peu singulière, de cela je n'en doute pas le moins du monde.
L'hôtesse fit alors plusieurs questions comme on les fait en pareille occasion, sur le voisinage, la manière de vivre, etc. Elles discutèrent et comparèrent les choses , sans toutefois sortir de cette conclusion, que tout cela était bien bizarre. L'hôtesse convint au moins qu'il fallait toujours voir. Grite s'offrit à fournir de plus amples renseignements, et à vanter à l'occasion la maison d'Anni et son fils, en parlant de son mieux, là! ce qui s'appelle parler. Quand elles eurent à-peu-près tout dit, Grite demanda à aller se coucher. L'hôtesse se leva pour l'éclairer. En passant, elles virent Christian étendu sur le poêle.
— Mais regarde donc , comme celui-là ronfle , dit l'hôtesse, les étoiles tomberaient du ciel qu'il n'entendrait rien. Cela vient de ses vagabondages nocturnes; il est peut-être encore allé hier au Kabisgrat, et maintenant le voilà couché comme une pierre. — Voyons, dit l'hôtesse qui s'était mise en colère en parlant, lève-toi, et va-t-en à ton nid; c'est là qu'est ta place, et non pas sur ce poêle! Elle accompagna ces mots de quelques solides coups de poing dans les côtes. Cette vigoureuse invitation ne manqua pas son effet. Christian se redressa, s'étendit et monta, en murmurant et en bâillant, à son
gaden (chambre haute). Pendant la semaine, Christian dit, comme par hasard, qu'il avait envie d'aller le samedi àlalpe, c'est-à-dire à la pâture sur les montagnes, et qu'il était curieux de savoir comment allait le poulain qu'on y avait envoyé parce que ses jambes enflaient.
Christian, le fils unique de l'hôtesse, était non-seulement un beau, mais aussi un malin et rusé garçon. Il connaissait sa mère à fond , et celle-ci avait beau grogner et gronder, il fallait toujours qu'elle en arrivât où il voulait; et encore n'y voyait-elle rien du tout. Il savait que sa mère commençait toujours par s'opposer à tout ce qu'il disait, par refuser ce qu'il désirait, quoique à la fin elle y consentit toujours, et lui reproduisît comme des ordres ses propres désirs, sitôt qu'il s'était écoulé un temps suffisant entre l'émission de ses désirs et leur exécution. Mais la mère de Christian n'était pas seule à s'arranger ainsi. 11 y a bien des femmes au jour d'aujourd'hui qui font de même , et avec lesquelles on s'en tire à merveille, quand on sait s'y prendre comme Christian. Celui-ci disait ce qu'il avait en tête assez tôt pour que sa mère eût le temps de piailler et de l'envoyer paître. Le jour suivant il était muet comme un poisson , et faisait une mine bien contrariée. Deux jours après, la mère se mettait à parler elle-même de la chose , et le quatrième jour elle disait: — Tiens, Christian, tu sais comme je déteste les détours et les lambineries ; voyons , apprêtetoi pour te mettre en route; quand on veut quelque chose, il faut y aller avec courage. Cette fois cela alla aussi justement comme ça. Le mardi , l'hôtesse le sermona solidement sur sa folie de vouloir aller alors à lalpe. A pas un homme raisonnable ne pouvait justement alors venir une idée si bête. Le jeudi elle dit que s'il voulait absolument aller, il ne fallait pas qu'il oubliât
de prendre du pain avec lui; qu'il savait bien comme le poulain l'aimait. Le vendredi, elle avoua qu'il lui tardait bien, à elle aussi, de savoir comment allait cette pauvre petite bète, si belle et si intelligente; et qu'elle avait déjà depuis longtemps pensé que quelqu'un devrait aller la voir; mais quelle avait craint qu'on ne se moquât d'elle si elle en parlait; enfin, que Christian devait absolument partir le lendemain par la fraîcheur, et qu'elle se lèverait elle-même pour lui faire à déjeuner.
Le lendemain donc, bien avant le lever du soleil, l'hôtesse était debout, réveillait son fils, faisait le déjeûner, et attendait avec impatience qu'il partît enfin. Quand il descendit du gaden , elle ne le trouva pas à sa guise : il n'était presque pas mieux mis qu'un domestique, disait-elle; pourquoi n'avait-il pas mis les habits neufs qu'elle lui avait fait faire pour Pâques? Elle n'entendait pas le laisser partir ainsi. Christian n'était effectivement pas en grande toilette. Ses habits étaient propres, mais de droguet, et déjà frottés. Seulement, une lourde chaîne de montre en argent, et une énorme chevalière de même métal au petit doigt, indiquaient qu'il y avait probablement aussi de l'argent dans sa poche. Il ne voulut pas se mettre autrement, quoique sa mère s'en irritât, en disant qu'elle avait vraiment honte de voir son fils aller ainsi par le monde, fait comme un vagabond , et guère mieux vêtu qu'un journalier.
— Les autres habits lui tenaient trop chaud, dit-il, et d'ailleurs c'était dommage, ne sachant où il passerait la nuit, peut-être dans le foin ou dans la paille. Et puis, bien peu de gens le connaîtraient, en haut de l'Emmenthal, et enfin rien ne l'obligeait de crier à tout le monde d'où il venait.
La mère' fut donc forcée d'en prendre son parti, et de laisser partir Christian mis comme un journalier.
Il sortit de la maison en sifflant tout joyeux. La mère, qui le regardait aller avec des yeux étincellants de sollicitude maternelle, le vit bientôt rencontrer un enfant, près duquel il s'arrêtait et auquel il donnait bien vite quelque chose. La curiosité la prit de savoir ce que c'était. Elle attendit; appela l'enfant, se fit montrer la chose: c'était un beau batz tout neuf.
— Quelle diable d'idée est-ce qu'il peut avoir en tète, (lit-elle; a-t-il peut-être donné ce batz pour que ça lui porte bonheur? Car elle vit aussitôt que Christian avait pris la rencontre de cet enfant pour un bon présage, au moment d'une importante entreprise , et qu'il l'en avait récompensé. Elle rentra à la maison toute pensive, et ne fut plus occupée que de cette question : — Ce diablelà, à qui est-ce qu'il peut donc en avoir? La bonne mère était ainsi que bien d'autres mères; elle regardait son fils comme à moitié enfant, et comme tout-a-fait bète, une fois loin de son aide et de ses conseils. Elle lui eût encore volontiers donné la becquée comme à un enfant de douze mois, pour peu qu'il l'eût désiré. Qu'il fut un rusé matois, et très-émancipé , elle ne s'en doutait pas le moins du monde. Christian avait pourtant très-bien remarqué que sa mère et Grite avaient encore à se dire quelque chose en particulier. Ce n'était pas pour rien qu'il s était couché sur le poêle. Quant à y dormir, il n'y avait pas même pensé. Il avait écouté Grite et sa mère avec bien du plaisir; mais de leurs discours, il ne garda que ce qui lui sembla bon , et se plut à monter son coup sans intenention féminine: il aimait la souveraineté. Au Kabisgrat, il n'y allait que pour plaisanter, non-seulement avec Eisi (Elise), mais même aussi quelque
peu avec sa mère. Comme un habile général en chef qui trompe son adversaire avec des feux de faux bivouacs, il attirait les yeux de sa mère de ce côté-là, afin de pouvoir manœuvrer d'autre part inaperçu, avec d'autant plus de sécurité: car il voulait se marier; à cela il était bien décidé. Mais il n'en était encore à pécher que dans les généralités; rien de particulier ne l'avait captivé; aussi avait-il écouté les dires de Grite avec infiniment de plaisir. Cela agrandissait ses vues, et cela était d'une évidence des plus faciles à saisir. Pendant que Grite parlait de la Studi du Sonnbure , il se disait en lui-môme : — Il te faut essayer aussi ; et plus Grite donnait la chose pour difficile, plus elle lui semblait aisée, plus sur il se sentait de son affaire. Il lui advenait la même chose que ce qu'on éprouve avec les énigmes ; souvent on s'y casse la tète des jours entiers, sans pouvoir rien deviner; puis d'autres fois, l'explication claire vous saute aux yeux de prime abord , on ne sait comment. Comme il n'aimait pas k laisser longtemps cuire les choses dans la poêle , et qu'il détestait, comme nous l'avons dit, les interventions étrangères, quoiqu'il écoutât volontiers les conversations des autres, il prit aussitôt sa résolution définitive; mais sa mère ne devait rien savoir, ni s'inquiéter à son sujet; c'est pourquoi il mit le poulain en avant et alla voir la fille.
C'était par une belle matinée d'été que Christian entreprenait cette course aventureuse. Le bambin qu'il avait rencontré tout d'abord, comme un heureux présage, lui avait donné la certitude de réussir; aussi allait-il gaiement son chemin. Il ne se pressait pas; car, après mûre réflexion, il ne voulait pas arriver à la Sonnhaldé avant le soir; non pas, c'est vrai, après la nuit tombée, comme font les garçons qui vont au kilt, mais cependant encore
de grand jour, et avant le soleil couché. Il gravissait tranquillement les vallons, en regardant bien de tous cotés, et un fils de paysan tel que lui, avec des yeux sereins et une âme intelligente, voit bien des choses que pas un monsieur, et même pas un philosophe à la nouvelle mode n'apercevrait, quand même il aurait cent paires de lunettes a la fois sur le nez. Il prenait plaisir à contempler la verdure sombre et touffue des prairies et des forêts de l'Emmenthal , verdure comme on n'en trouve nulle part ailleurs; les blés, redressant fièrement leurs épis qui allaient être bientôt mûrs, sans avoir, ni on tige ni en fleur, souffert âc la moindre pluie, et les arbres fléchissant partout sous le poids de leurs beaux fruits. Par ci, par là, il pensait: — Si j'étais paysan ici, je changerais tout cela. J'applanirais cette prairie, je creuserais davantage ce ruisseau, et ces canaux d'irrigation auraient bien besoin d'être nettoyés. Pour tous ceux qu'il rencontrait, il avait un salut. Quand c'était une jeune fille, une plaisanterie lui partait aussitôt des lèvres, et pour une qu'on lui adressait, il en répondait aussitôt une douzaine. Avec celles qui étaient sur des cerisiers, la conversation allait vite et drue, et plus dune jeune fille quittait son échelle, quand même il s'en allait ainsi comme un journalier, pour venir offrir au beau garçon sa corbeille pleine de cerises , d'un air engageant, en s'efforçant de tresser, avec des regards et des paroles , cette chaîne merveilleuse qu'aucun œil mortel ne vit jamais , et qui retient pourtant si solidement attachés tant de mortels, incapables désormais de changer de place, et pour toute leur vie à la merci de celles qui ont tressé la chaîne. Cette fois cependant cela ne réussit a aucune, quel empressement et quelle sollicitude qu'elle put y mettre.
Christian arriva sans encombre vers midi à Langnau, où alors il n'y avait pas encore tant de belles maisons qu'aujourd'hui; mais qui était pourtant déjà un endroit respecté, où les gens avaient des mines extrêmement honnêtes, sans être bêtes pour cela, car ils étaient au contraire prudents comme des serpents. Si à cette prudence se joignait l'innocence de la colombe, c'est le bon Dieu qui doit le savoir, c'est son affaire. Quant à nous autres, il ne faut pas être si curieux. Là, Christian s'arrêta pour se restaurer. Il ne demanda pas seulement pour un demi batz de soupe , et trois kreutzers de viande, mais un dîné tout-à-fait confortable. Il dit à ces gens de lui donner ce qu'ils avaient; qu'il ne demandait rien d'extra; mais qu'il avait faim, et que quand on n'avait pas l'estomac bien garni, on n'était pourtant que la moitié d'un homme. Une aubergiste aime assez à entendre ainsi parler; ça lui résonne tout autrement que quand on lui dit tout court: — Seulement un peu de
quelque chose , un peu de viande pour un batz ;
des choux , je n'en veux pas ; j'en mange bien assez chez nous. — Un hôte qui dit ainsi à une aubergiste qu'il veut bien dîner, lui devient de suite agréable; elle se sent une inclination pour lui, et ne manque pas , si c'est possible, de venir s'asseoir près de lui, de lui demander, d'où il vient? où il va? et de lui donner tous les renseignements à sa disposition.
On n'avait pas encore alors des dictionnaires de la conversation imprimés; mais anssi, en chair et en os, ils étaient d'autant plus nombreux. Presque chaque aubergiste en était un, de ces dictionnaires; en un seul tome, il est vrai; mais aussi, pour l'ordinaire, d'autant plus volumineux. Ici , c'était précisément comme cela. Christian causa, l'hôtesse aussi; chacun apprit ce qu'il voulait
savoir, de sorte qu'ils se quittèrent fort contents l'un de l'autre, et l'hôtesse lui recommanda expressément, pour le retour, de ne pas passer devant la maison sans entrer. — Tu as quelque chose en tête , je le vois bien , ditelle; tâche que ça te réussisse, j'en serais bien aise; pour toi surtout.
Christian venait d'entendre confirmer ce que Grite avait dit sur les Sonnbures , c'est-à-dire que c'étaient de braves gens, extrêmement bons envers les pauvres et les domestiques, et tels qu'on n'en voyait pas de meilleurs. Mais avec cela économes, à la vieille mode, et ne faisant pas grand compte de celle d'aujourd'hui. — Il faudra voir comment cela finira, disaient-ils; cela ne peut pas finir à bien. Combien ils étaient riches, personne ne le savait, et celui qui trouverait sa place auprès de Studi, celui-là serait heureux, non-seulement pour l'argent, mais aussi pour la personne; parce que Studi était une créature telle qu'on n'en trouverait pas si vite de plus belle; et avec cela, si bonne, pour les bètes et pour les gens.
Christian, plein de courage et de pensées, se mit donc à remonter le vallon qui devenait toujours de plus en plus étroit, parce que les montagnes se rapprochaient, en grandissant toujours , et en escarpant de plus en plus leurs collines, pendant que la sauvage llsis rugissait à leurs pieds, avec un fracas toujours plus étourdissant. A mi-côte, sur de fertiles plateaux, l'on voyait de grandes maisons de ferme dont, à bien des égards, les propriétaires sont tout aussi fiers que les nobles d'autrefois avec leurs castels de pierre, hissés sur des pointes de rochers stériles. Le cœur de Christian commença cependant à battre, quand il aperçut de loin, sur la rivière, la passerelle vers laquelle il devait tourner à droite,
pour arriver à la Sonnhaldé située au pied de la montagne avec des champs superbes, en face et sur les côtés, et par derrière, une forêt non moins superbe, mais qui ressemblait alors à une mine d'or, que son propriétaire possédait sans l'exploiter, parce qu'il n'en connaissait pas la valeur.
Cependant Christian ne perdit pas courage; il s'était déjà trouvé bien des fois dans des passes où le sangfroid avait été nécessaire , où il fallait tenir bon , si l'on ne voulait pas tomber dans l'abîme. Et chaque fois il s'en était bien tiré, parce qu'il avait toujours eu bon courage, et n'avait jamais douté que le succès ne dépendit de lui. Celui qui traîne du bois l'hiver, sur des collines verglassées, avec quatre chevaux fougueux, et descend des charrières avec de lourdes voitures ou des traîneaux , celui-là est bien obligé d'apprendre à ne pas perdre la tête.
De l'autre côté de la passerelle l'occasion se présenta d'être résolu. Les gens de la ferme travaillaient tout près. Dans la maison, il se faisait du bruit. C'était le soir; précisément à l'heure à laquelle il avait voulu arriver. Il tourna lestement par le chemin étroit qui conduisait à la maison, et qui était rempli de pierres avec force trous. Il était facile de voir qu'il n'y passait pas seulement des voitures; mais que les eaux s'en allaient aussi par là jusqu'à l'Usis , quand il faisait de la tempête dans les montagnes. Comme il arrivait près de la maison , Ringgi, le chien, se leva de terre , auprès des gens , et commença à aboyer lentement , comme pour montre? qu'il était là, et qu'on pouvait compter sur lui quoi qu'i arrivât; puis d'un pas plein de dignité, et la queue retroussée, il s'approcha de la maison, de manière que quand Christian frappa à la porte de la cuisine, Ringgi
se trouva au coin supérieur de la maison , à regarder de quoi il s'agissait.
Du foyer s'avança une femme rondelette avec des bras superbes, et une figure avenante qui lui demanda: — Qu'est-ce que tu veux?
— Je voulais dire deux mots à la fille , si elle avait été là, répondit Christian.
— Elle ne doit pas être bien loin , dit la femme ; entre, si tu veux lui parler, j'ai là sur le feu du lait que je ne puis pas quitter. .
Christian ne se le fit pas dire deux fois. Il s'avança vers la femme près du feu, et lui répondit poliment quand elle lui demanda qui il était et d'où il venait.
A côté du lait, il y avait aussi sur le feu une marmite pleine de pommes-de-terre, dans laquelle l'eau bouillait à grand bruit, en exhalant une épaisse vapeur par les fissures du couvercle.
— Si c'était permis , dit Christian , je prendrais une pomme-de-terre dans la marmite; je commence à avoir faim.
— Mais, dit la femme, il faudrait attendre; tu mangeras avec nous. Ce n'est pas que je te refuse; mais elles ne doivent pas encore être cuites.
— J'accepte votre offre bien volontiers, dit Christian; si rien n'empêche , j'en prendrai tout de même une ; car je me sens déjà un creux dans l'estomac: quand on court ainsi, on prend faim à chaque instant, et je n'aime pourtant point entrer à tout pas dans une auberge, surtout par un beau jour de travail; quand on est à la foire ou aux revues c'est autre chose: il faut bien faire comme tout le monde. Quand je sors , ma mère me dit toujours de prendre autant argent que je veux; mais de n'en pas abuser : plus tu en rapporteras , dit-elle , et plus
je serai contente. En parlant ainsi, Christian prenait une pomme-de-terre dans la marmite. Comme elle lui brûlait les doigts, il était obligé de la jeter d'une main dans l'autre, et selon la violence de la brûlure, il levait en l'air tantôt une jambe, tantôt l'autre, comme font les cigognes dans un marais, en la pelant du bout des doigts, et en la mangeant, avec d'horribles grimaces, aussi chaude que possible. Quand elle fut enfin expédiée, il dit que si c'était permis, il en prendrait encore une bien volontiers , qu'il était tout-à-fait à jeun , et que ça lui avait déjà fait beaucoup de bien.
— Tu me fais vraiment pitié, dit la femme; prends-en tant que tu voudras; mais nous allons bientôt manger pour de bon; ainsi donc, n'en prends pas trop, car tout de même, elles ne sont pas encore bonnes.
Là-dessus, elle sortit un moment pour aller au champ où travaillaient ses gens; pendant que Ringgi, sans qu'on le lui dit, venait se placer les pattes de devant sur le seuil de la cuisine, et regardait comment Christian mangeait ses pommes-de-terre, en les jetant d'une main dans l'autre, et en faisant ses contorsions horribles.
Christian était prudent; il n'eut garde de profiter de la sortie de la femme pour se choisir des pommes-deterre à sa guise; il savait que les mûrs ont des fissures, et qu'on est, même chez soi, rarement sûr de n'être pas trahi; à plus forte raison dans une maison étrangère.
Déjà de loin, la mère se mit à appeler du doigt sa fille; celle-ci vint, et une fois en plein champ, où personne ne pouvait les aborder, ou se cacher sans être vu, la mère dit:
— Studi , Studi , il y en a là un qui doit être pour toi , je suppose. Il me convient tout-à-fait; il n'en est pas
encore venu un d'aussi économe , et d'aussi bonne façon. Viens-t'en vite, et arrange-toi un peu avant de te montrer. Studi ne sauta pas de joie par-dessus les murs, ce qui du reste lui eût été difficile en plein champ; et ne fit pas non plus la prude et la grimacière. Elle resta parfaitement de sangfroid, comme une fille ayant envie de se marier, si elle trouvait à le faire convenablement , et qui ne s'en cache pas ; mais qui est toute prête à laisser courir les choses , si rien d'acceptable ne se présente.
— Comment est-il, et d'où vient-il? demanda-t-elle.
— C'est un tout-à-fait brave garçon , et de la plus brave famille. Sa mère tient l'auberge du Sapin; j'ai déjà entendu parler d'eux: ce doivent être de bonnes gens. Le père est mort; c'est le fils unique, il mange les pommes-de-terre à la marmite, et n'aime pas à aller à l'auberge les jours ouvriers. Viens vite et vois toi-même; mais si cela n'amène rien cette fois-ci , je crois presque que tu ne parviendras plus à en trouver un qui t'aille.
— Il faut voir, dit Studi; puis elle retourna travailler encore un instant avec les autres; après quoi elle dit qu'elle voulait s'en aller à la maison un peu à l'avance, arranger le ménage, parce que la mère disputait toujours quand il fallait encore travailler le samedi après la journée finie.
— Tu peux t'en venir avec moi , dit-elle alors à une servante , qui était sinon son amie , au moins sa confidente, car elle était le fille de leur locataire, et elles avaient été élevées ensemble.
Chemin faisant, Studi dit à la servante: — Tâche de t'en tirer toute seule, et ne compte pas sur moi; il paraît qu'il y en a un là, dont vient de me parler ma mère.
— Ah! vraiment! dit la servante, mais fais bien attention; ils sont si malins aujourd'hui, et le monde et si méchant.
— N'aie pas peur, dit Studi, je connais cette grainelà, je ne suis pas d'hier.
— Je ne dis pas, dit la servante; mais n'oublie pas que le chat le plus fin a déjà bien laissé courir des souris.
— C'est vrai, dit Studi; mais on voit aussi que ceux qui sont les plus pressés restent souvent par derrière.
Là-dessus, Studi alla à la fontaine derrière la maison; la servante de son côté entra par la porte de derrière, mit sa bêche comme de coutume dans le corridor, et alla prendre les ordres de la maîtresse. Christian s'imaginant que c'était Studi , s'avança un peu pour la saluer; mais la fermière lui dit alors :
— Ne te dérange pas, c'est seulement la servante. Christian avait une plaisanterie sur les lèvres, mais il
la retint; il savait que dans bien des maisons, les plaisanteries envers les servantes sont des crimes de lèsemajesté.
— Ah! oui, oui, dit-il, dans les maisons où tout va bien, chacun travaille, et on ne voit pourtant de guenilles nulle part; tout le monde est bien mis, sans grande différence pour les jours de semaine ; c'est aussi comme cela chez nous ; et quand quelqu'un se trompe , cela ne fâche personne, quand même cela fait un peu rire.
— Oui, c'est vrai; dans les bonnes maisons cela va comme cela; mais pas partout.
— Oh! bien sûr; mais chez vous ce doit être comme chez nous; il y a partout deux manières. Il y a des gens chez qui les jours de travail tout est en guenilles, et où le dimanche tout brille, tout reluit, tout est parure
au-dehors, puis quand on n'y regardé de près, on voit que tout ne vaut pas un demi-batz, que tout est sale, jusqu'à la gorgerette. Aussi, chez ceux-là n'ya-t-il plus de différence du dimanche aux jours d'oeuvre , et on se retient toujours de saluer, quand on arrive.
— Il paraît que tu observes de près les choses, garçon, dit la fermière.
— Oh ! dit Christian , en prenant un air fin , on entend dire bien des choses quand on écoute ; les jeunes gens n'ont pas toujours le nez si fin, ils ne sentent pas tout; il faut qu'ils mettent le doigt dessus. C'est là qu'est la différence; ceux à qui ça répugne tournent les talons, et ceux qui ont le même goût, ne se gênent pas et y trouvent leur plaisir.
Cette réponse plut infiniment à la fermière. — En voilà ua, se disait-elle, qui flaire joliment les choses, et ne les estime que ce qu'elles valent. Elle ne pouvait pas du tout comprendre où restait Studi, et s'impatientait, mais à tort, car Studi ne lambinait pas à sa toilette ; elle était allée à la fontaine , avait lavé ses mains et sa figure; sa chemise et son tablier étaient propres et blancs, comme on a soin qu'ils le soient quand on va aux champs à la vue des gens. Il serait bien heureux qu'on pensât toujours à se tenir ainsi propre, non-seulement aux yeux des hommes, mais aux yeux de Celui qui voit, là où le soleil n'a jamais lui, et où jamais regard humain n'a pénétré. Avec ses mains mouillées , elle lustra sa chevelure en la relevant un peu, ce qui se fit lestement, car de petites papillotes comme en portent les jeunes filles d'aujourd'hui, elle n'en avait pas. Elle ôta ses souliers, secoua la terre qui était dedans , racla avec un morceau de bois celle qui pendait autour, y reglissa ses pieds, et Studi se trouva prête. Elle entra sans gène dans la
cuisine, ne fit point pâtir Ringgi de son embarras, et n'eut recours non plus à aucune autre chose; seulement quand Christian dit à la mère : — Ah ! ce doit être elle maintenant! et qu'il lui souhaita le bon soir, Studi répondit: — Bon soir pareillement! Il a fait bien chaud aujourd'hui.
— Oui, dit Christian; je l'ai aussi éprouvé, surtout en montant depuis ce trou là en-bas , c'était comme dans une chaudière à fromage; j'ai presque cru que j'allais me partager en deux, qu'une partie allait tourner en petit lait, et que l'autre allait devenir aussi quelque chose ; je ne sais pas quoi, mais quelque chose de drôle toujours, à ce que j'ai pu remarquer.
La mère et la fille se mirent à rire, et celle-ci dit: — Ce n'aurait peut-être pas été quelque chose de bien rare, si tu es comme tout le monde.
— Oh! dit Christian, je ne veux pourtant pas me vanter moi-même: cela ne rapporte rien; il faut toujours que la vérité se fasse jour, comme qu'on s'y prenne, et quand même cela devrait tarder cent ans. Mais c'est à peine si on peut dire quelque chose de mal de moi; et si je suis un grand pécheur devant le bon Dieu, ce n'est pourtant pas parce que je me crois obligé de faire tout ce que les autres font. L'un aime aller par ici, l'autre par là. Moi c'est chez nous que je me trouve le mieux , quand on peut y être en paix, et que tout va bien, comme si c'était tiré au cordeau.
Cette conversation plaisait étonnamment à la mère et à la fille; mais elles ne répondirent rien là-dessus. La mère dit à la fille d'appeler les gens pour manger, de porter les mets sur la table, puis elle dit à Christian d'entrer, qu'il devait être fatigué et content de s'asseoir, qu'au foyer d'ailleurs il ne faisait que l'embarrasser. Cela
surprit Christian, qu'on le fît ainsi entrer dans la chambre où mangeait tout le monde ; mais cela ne laissa pas que de lui être agréable; souvent ailleurs, on l'avait soigneusement caché dans quelque chambre, où aucun profane ne pénétrait, et où on lui apportait à manger en secret, comme à un prisonnier d'état. Cette publicité lui plaisait; seulement il aurait bien voulu savoir si c'était la coutume de la maison, ou un signe de sympathie particulière, un accueil dans le cercle intime de la famille.
Il voyait bien que ces gens ne le repoussaient pas; ils semblaient le trouver digne d'un plus ample examen, et n'avoir contre lui aucune prévention défavorable. Pendant que Studi mettait le couvert , il put lui dire un mot sérieux; puis bientôt le père entra, lui souhaita le bon jour, et lui tendit la main.
A table, Christian se comporta modestement; il fit une prière un peu plus longue que les ^ autres, mais ne prit que rarement du lait, parla peu, tapa dru sur les pommes-de-terre , et quand arriva le pain , il le passa outre sans en prendre.
— Ne veux-tu pas de pain? lui demanda Studi, en le lui offrant de nouveau.
— Je n'en prends jamais quand nous avons des pommes-de-terre. Les pommes-de-terre, c'est ce que j'aime le mieux, répondit-il. — Christian avait du tact; comme les domestiques étaient là aussi à table , il ajouta : — Chez nous r par exemple , les autres prennent toujours du pain , quoique je n'en prenne pas. Je ne prétends pas que les autres doivent faire de même. Quand on travaille bien, il faut avoir bien à manger, dit ma mère; et je suis aussi de cet avis.
— C'est vrai, dit un vieux domestique; ça devrait être; mais ce n'est pas comme cela partout. Quand je
suis venu ici, je sortais d'un endroit où je n'étais pas accoutumé à ce que chacun pût prendre du pain autant qu'il en voulait; car on ne nous donnait à manger qu'à la moitié de nos dents. Dans leur poêle on ne mettait guère de beurre ni de graisse; leurs pochons ne pouvaient résister au feu; pas un ne durait plus de huit jours, ils devenaient si rêches et si secs, qu'ils cassaient comme du verre. Dans la soupe, il était rare de voir un morceau de pain; même quand ils baptissaient un enfant, à peine s'ils y en mettaient une douzaine de petites tranches. Le jour avant mon départ, je leur en ai joué une bonne. Les cordonniers étaient justement là à la journée. Aussitôt après le bénédicité, je pris ma cuillère et me mis à pêcher brusquement à travers toute la soupière. Si tôt que je pouvais gober un morceau de pain, je le prenais vite, et je le donnais à l'autre domestique, en disant: — Tiens! prends donc, vite! vite! que je m'en attrape encore un autre si c'est possible. Là-dessus tout le monde s'est mis à rire à n'en pas finir. Ça ne leur a pas fait plaisir. C'était là le plus bel exploit du pauvre domestique. Il profitait de toutes les occasions pour le raconter, et cela n'offensait personne, car c'était la seule chose qui lui avait donné la conscience d'être et de pouvoir quelque chose. Là-dessus Christian n'ajouta pas grande réflexion; il connaissait trop peu le terrain sur lequel il était, pour s'éloigner du tronc et s'aventurer sur les branches.
On ne restait pas longtemps à table, aussi ne pouvaiton beaucoup causer; car alqrs on n'aurait pu manger qu'à demi ; et quant à rester à table plus longtemps que les autres, ceux-là même ne l'eussent pas osé qui cependant auraient bien aimé à causer un peu. Une fois les grâces dites, tout le monde levé et les domestiques
sortis, Christian dit qu'il aurait voulu demander s'il pouvait passer la nuit à la maison.
— Réponds, toi, Hans, dit la femme.
— Je n'ai rien là contre, dit Hans,
— Alors je vous remercie de tout mon cœur, dit Christian.
Là-dessus il alla avec Hans passer l'écurie en revue; ce à quoi un paysan se prête volontiers avec ceux qui ont chance de devenir leurs gendres. Là aussi il y a des sympathies et des antipathies; mais aux examens de cette sorte, il n'y a pas de chenapan qui batte d'avance les cartes pour ou contre, ou qui mette lui-même les réponses au bout de la langue, ou au bout de la plume du soupirant Ce qui rend cet examen difficile, c'est surtout l'embarras d'estimer toutes les bêtes à leur prix, sans blesser les préférences du propriétaire , et de ne pas taxer un cheval trop haut, sans cependant relever ou divulguer les défauts qui diminuent sa valeur. La chose n'est pas trèsaisée , mais Christian s'en tira bien. Il s'en tira bien aussi le soir, sur le tard, quand il fut assis dans l'arrièrechambre avec la famille, autour d'un pot de vin; il parla avec convenance de sa position, mais sans casser les vitres. Il dit comme quoi sa mère vieillissait, et comme quoi, par amour pour elle, et en sa considération, il voudrait se marier; non pas pour qu'elle en fût plus mal , au contraire ; que depuis la mort de son père elle l'avait parfaitement soigné, et qu'il voulait que dans ses vieux jours elle pût user de tout comme elle voudrait en laissant la besogne à quelqu'autre. Il aurait pu en avoir déjà plusieurs, mais une comme il l'a voulait, et comme il en avait besoin pour sa mère, il n'en avait pas encore trouvé; cela commençait à mal aller par le
monde avec la religion , et avec la bonne conduite c'était aussi de même. Bref, Christian se fit agréer, et ils prirent la plus grande confiance en lui. Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que cette même nuit il alla au kilt 1 ) auprès de Studi; en tous cas le lendemain matin en partant, il savait qu'à la prochaine foire de Langnau, il la trouverait h Y Ours pour le midi.
— Comme ma vieille va regarder, et quels yeux elle va faire, pensait-il, en retenant avec peine un hallali qu'on eût entendu retentir à travers monts et vaux. Il le retint cependant sagement, mais cet effort était presque sur le point de lui faire sauter la poitrine.
Il laissait après lui un bon souvenir. — Comment le trouves-tu? demanda au matin la mère.
— Bien, dit Studi, il me semble presque que je le voudrais, pourvu seulement qu'il ne ressemble pas aux autres ; j'ai presque envie de pleurer, ma foi ; ce qui ne m'est encore arrivé pour aucun.
— Oui, dit la mère, tu ne m'es pas de trop; à personne cela ne fera plus de mal qu'à moi si tu prends homme ; mais si j'ai à te conseiller quelque chose , prends celui-là , dès que tu veux te marier. Ce n'est pas le plus riche, à ce qu'il me semble ; mais vous avez assez , et un homme qui économise en a bientôt une fois plus qu'un autre qui est la moitié plus riche, mais qui ne sait que dépenser.
Les servantes ne purent s'empêcher de le vanter aussi : en trouver un plus beau et mieux bâti, n'était pas si facile ; il avait un parler si poli , et ne bêtisait pas comme un veau qui a cassé sa corde, ainsi que font tant de
Visite nocturne que les amoureux rendent à leurs belles , en entrant par la fenêtre.
riches, parce qu'ils croient que ça platt aux gens. Et pour orgueilleux, il ne Tétait pas non plus; à chacun il avait parlé et souhaité le bon jour; et puis il était tout bravement habillé, et non pas si follement que c'est la mode de l'être aujourd'hui. Elles trouvaient en lui tout digne d'éloge , et chacune était d'avis que si un homme pouvait lui plaire , c'était bien celui-là. Il n'y avait qu'un mal, c'est qu'il ne pensât pas aussi de même.
Quand tout le monde s'en mêle, la chose ne peut plus manquer; et quand chacun souffle, il faut bien que l'étincelle devienne flamme. Ainsi en fut-il pour Studi. À peine put-elle attendre la foire de Langnau , et pourtant elle était avec cela si inquiète qu'elle n'y pouvait penser sans pleurer. — Si ça allait encore manquer! se disait-elle toujours.
Du poulain, Christian n'avait pas beaucoup à dire à sa mère; mais d'autant plus aussi des cochons du vacher, qu'il avait vus, et qui lui avaient tant plu: des cochons si beaux, si lisses, si longs, avec de petites jambes et de petites queues en tire-bouchon, comme H n'en avait encore jamais vues. Ah! si la mère pouvait au moins les voir, comme elle les regarderait, avait-il toujours pensé. Ils étaient encore trop petits; sans quoi, il aurait bien pu faire un coup de sa tète, et en rame» ner deux sans permission et sans commande. Mais on lui avait dit qu'on les mènerait à la foire de Langnau, et alors il fallait que la mère y vînt aussi avec lui bon gré mal gré : il fallait qu'elle vit ces cochons. Quand elle les verrait, elle ne manquerait pas de les acheter. Il parla tellement de ces cochons , tous les jours , que la mère le pria enfin d'en finir avec ce tapage, que ça l'ennuyait, et qu'elle ne comprenait pas comment il se faisait que tout d'un coup il n'eût plus que des cochons
dans la tête , lui qui jusqu'alors ne s'en était jamais occupé. Elle commençait à croire, dit-elle, que c'était quelque belle fille du vacher qui l'attirait, et non pas ses petits cochons. Mais pour quant à cela, ça ne lui allait pas du tout, car ces filles-là n'entendent rien à la culture, et quand elles n'ont pas tous les jours du beurre frais et du cérat frais , elles se couchent les quatre fers en l'air, et se croient prêtes à rendre lame. — Va tant que tu voudras, si tu en tiens vraiment pour tes petits cochons; pour moi, tu sais bien que je ne suis jamais allée à la foire de Langnau; que diraient les gens, s'ils me voyaient sur mes vieux jours commencer à courir les foires? Ils ne manquaient pas de faire un affreux vacarme, et diraient que cela me va comme à toutes les veuves , que l'envie m'a prise de retrouver un homme, et que maintenant il faut que j'aille faire la folle par les foires. Malgré ces discours et ces résistances, l'aubergiste se trouvait pourtant assisse de grand matin sur le char, le jour de la foire de Langnau. Elle avait enseveli en ellemême ses soupçons contre la fille du vacher. Elle voulait en finir avec cette gueuserie, pensait-elle, et faire passer ses envies à cette sotte créature. Le matin Christian avait vite reconnu ce levier, et n'avait rien fait pour éloigner sa mère de cette idée , au contraire ; quand elle pestait contre les filles de vacher, il prenait leur défense, et soutenait toujours que des cochons comme les leurs, il n'y en avait point au monde, et que quand une femme s'entend bien à les soigner, cela rapportait tout de même un fameux profit dans un ménage.
C'était par un beau matin de juillet que la mère et le fils allaient à Langnau. Combien de choses elle a pourtant à voir et à admirer, quand elle voyage à cette saison, une aubergiste qui est en temps fermière, et qui
sort si rarement de chez elle. Ce qui l'occupe, ce ne sont certainement ni les teintes , ni les groupes , ni le coloris, ni les avant-scènes, ni les arrière-fonds, et cependant ses exclamations n'en finissent plus. — Mais regarde donc ce champ de blé , tous les épis sont aussi hauts les uns que les autres, comme si on les avait coupés avec des ciseaux. Mais qu'est-ce que c'est donc que ce champ de haricots; ce doit être des haricots étrangers, je voudrais bien en avoir. Vois donc là cette chenevière; il n'y a pas encore une tige en fleurs, et pourtant il a déjà plus d'une aune de long; voilà du beau chanvre ; le nôtre est cependant plus épais et tout aussi haut. — Vois donc là cette maison neuve, cela prend une mine tout-à-fait avenante; ça doit être à des gens riches; les connais-tu?
Cela alla ainsi tout d'un trait jusqu'à Langnau, où les
, cochons et cette gaillarde de fille dû vacher revinrent enfin en mémoire à la mère.
— Où sont-ils maintenant tes cochons? demanda-telle; il valait, ma foi, bien la peine qu'on perdît pour eux une journée, avec de la dépense, Dieu sait combien.
i — Nous allons les voir, mère, répondit Ghrisian; nous
I allons descendre à Y Ours, n'est-ce pas, et de là on est
! tout près de la foire des cochons.
C'était un trajet difficile que celui qu'il fallait faire pour arriver à Y Ours par un chemin étroit, jonché de gens, de bêtes et de voitures, avec le cheval sauvage et impatient de Christian, et l'hôtesse peu faite aux courses en voiture, qui dans sa frayeur poussait à chaque instant un cri ou au moins un soupir. Quand ils touchèrent enfin terre à Y Ours, l'hôtesse éprouva absolument la même émotion qu'un naufragé qui après avoir vogué sur une
planche étroite au gré des vagues, est enfin poussé à la terre ferme par la grâce de Dieu. — Si nous nous étions cassé bras et jambes, disait-elle, c'eût été bien fait; c'était défier Dieu que de voyager ainsi. Mais si je peux m'en retourner sans accident, jamais on ne me ramènera dans un pareil endroit, quand même il s'agirait d'une ferme; à bien plus forte raison, pour deux avortons de petits cochons, avec la queue en tire-bouchon. Sur la foire des cochons, ils ne virent rien du tout, quoiqu'ils la parcourussent deux fois de haut en-bas, en regardant dans tous les cuveaux , et en passant en revue tous ceux qui étaient dedans. Plus d'une fois Christian dit: — Ah! pour le coup, je crois que les voici. Aussi souvent que Christian disait cela , la mère cherchait des yeux la fille du vacher. Quand elle apercevait alors un vieux marchand de cochons, ou un vacher, cela lui faisait du bien, et alors elle regardait tout empressée les petites queues en tire-bouchon.
— Mais, Christian, qu'est-ce que tu as donc vu, disait-elle alors; tu ne t'entends pas le moins du monde aux cochons ; tu me fais presque honte. Regarde un peu , si ces bêtes sont assez maigres et éreintées, et de mauvaise façon. Tu m'as attrapée , et pour rien , nous allons perdre un jour; sans compter la dépense; je suis d'avis qu'on parte.
— Mère, dit alors Christian, ce ne sont pas ceux-là que j'ai vus ; je veux encore un peu mieux regarder ; et peut-être bien aussi qu'ils les ont vendus depuis lors entre temps. Si nous ne les trouvons pas, je suis aussi d'avis de partir ; mais auparavant il nous faut cependant manger quelque chose. Ce sera pourtant curieux pour toi de voir comment on sert dans les autres endroits, et combien ils se font payer.
— Tu as raison, dit la mère; mais c'est à savoir si nous trouverons de la place?
— - N'aie pas peur, dit Christian. Dans la belle chambre où les gens comme nous vont, il y a toujours de la place; dans la chambre de débit, là, on aurait bien des maux d'entrer.
— Comme tu voudras , dit la mère ; mais je ne veux pas y rester longtemps, et il faut que tu t'en reviennes avec moi ; je ne peux pas aller seule en voiture. Arrangetoi suivant cela.
— Cela va sans dire, répondit Christian, qui commençait pourtant à se demander avec inquiétude comment il emmancherait la connaissance de sa mère avec le Sonnbure , et il se repentait presque de ne l'avoir pas initiée à ses affaires, et d'avoir manœuvré de son côté, comme elle avait elle-même manœuvré du sien. Il savait bien qu'elle ne trouverait pas cela de son goût; autant que possible aussi s'abstenait-il de la contredire; bien sûr que le résultat lui serait agréable, et comme ce serait beau, d'y arriver sans qu'elle s'y attendît, et de pouvoir lui dire alors: — Tiens, vois-tu, mère! à quoi celle-ci ne manquerait pas de répondre : — Ce tonnerre de garçon ! Quand je te dis que tu as toujours été le plus grand vaurien de la terre; oui, c'est pourtant vrail
Christian n'était pas bien à son aise, on doit le comprendre, en allant à l'Ours, et ne pouvait s'arrêter à aucun plan de campagne ; car il ne savait où trouver le Sonnbure, et lesquels arrivaient les premiers. Il montait donc lentement l'escalier après sa mère, pour arriver à la grande salle des Messieurs. C'est l'usage en pareilles circonstances de s'arrêter sur la porte, et de regarder plusieurs fois en avançant et retirant la tète , avant
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d'entrer à l'intérieur. Ainsi fit donc aussi tout naturellement la mère , pendant que Christian apercevait par dessus sa tête les Sonnbures déjà installés, et la place à côté d'eux encore complètement libre.
— Qui est celui-là? demanda l'hôtesse en retournant la tête.
— Je ne sais pas , dit Christian ; mais je crois pourtant bien avoir déjà dansé avec la fille; il faut que je le lui demande. Puis à l'instant même , il revint sur ses pas en disant que c'étaient ceux de la Sonnhaldé , là au-dessus du val.
— Tonnerre! dit l'hôtesse, va donc vite t'asseoir auprès de la fille, et ne fais pas de bêtises, entends-tu; comporte-toi comme il faut
Là-dessus , l'hôtesse fit aussitôt voile du côté des Sonnbures, et jeta l'ancre auprès d'eux, avec la formule ordinaire : — Permettez , s'il vous platt. Pour Christian , il s avança vers Studi , lui dit sans façon : — Bien le bon jour, que c'est heureux que tu sois aussi là; et lui tendit la main, ainsi qu'au père et à la mère, sans plus ample observation ni allusion au rendez-vous. De ces choseslà, on ne parle jamais à l'auberge, pas même à voix basse.
L'hôtesse s'étonnait que Christian donnât ainsi la main au père et à la mère comme si déjà il les connaissait. Il aurait bien pu attendre qu'on se quitte, pensait-elle; il fait trop l'empressé; ces gens pourront croire que c'est un coup monté , et qu'on les a guettés pour venir s'asseoir auprès d'eux. Cependant, à son étonnement, Christian se conduisait dès l'abord avec une parfaite convenance; il ne faisait pas des farces, et parlait comme on eût pu l'attendre d'un paysan centenaire, du bétail,
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do prix de tout, et enfin de toutes sortes de choses. — Le bêtard! pensait-elle, il parle comme un grandpère, et ne sait pas que les jeunes filles ne font pas attention aux garçons qui ne folâtrent pas avec elles; il ne lui verse pas seulement à boire. Le tonnerre de bêtard! il l'a toujours été et le sera toute sa vie. Elle n'aimait pas à se mêler à tout cela , elle aimait mieux causer de ses affaires de ménage avec la femme du Sonnbure, et n'aurait pas trouvé le temps long, si cet imbécile n'eût été là vis-à-vis d'elle. Elle s'efforçait de lui faire de l'œil , et comme il ne s'en apercevait pas , elle cherchait ses pieds sous la table, et lui marchait dessus; puis, rien n'y faisant encore, elle lui donnait des coups dans les jambes; mais si fort quelle frappât, Christian n'en faisait pas la moindre mine, et ne changeait rien à ses manières. Si c'eût été possible, l'hôtesse eût tapé dans dans sa peau, mais celle-ci était solide; à la campagne d'ailleurs la barrière des convenances est faite en bois de chêne bien dur, et résiste solidement; en sorte que l'hôtesse ne trouva bientôt rien de mieux à faire pour s'en tirer que de dire : — Ce vin ne me semble pas bon , je crois qu'il est soufré , et je n'en peux pas boire une goutte de soufré , sans avoir le lendemain un affreux mal de tête; j'ai bien envie d'en faire venir une bouteille de bon rouge.
— Moi je trouve ce vin très-bon, dit Christian, je ne sens pas du tout de soufre; cependant je n'ai rien à vous commander; faites venir ce que vous voudrez, cela m'est bien égal.
— Le stupide animal, pensa l'hôtesse, et elle lui lança involontairement un tel coup de pied dans les jambes, que Christian jugea à propos de retirer ses pieds sous
sa chaise. Elle commanda du vin rouge; mais du bon, du meilleur. Quand on l'apporta, elle le goûta, et dit: — Je crois que c'est du bon; voyons, Studi, vide ton verre , il faut que je te verse aussi à boire ; c'est drèle pourtant que les vieilles femmes soient obligées de verser à boire aux jeunes filles ; vide donc ton verre. Studi fut obligée d'y passer ainsi que le Sonnbure et sa femme, bien que celle-ci prétendit qu'elle n'avait pas de préférence pour le vin rouge, et qu'elle aurait bien pu aussi en faire venir une bouteille. Quand elle dit enfin à Christian de tendre aussi son verre, Christian répondit :
— Merci, mère, je veux m'en tenir à celui-ci; il faudrait tout de même le payer. Ce serait honteux de le laisser pour en boire d'autre; et il ne me semble pas mauvais du tout.
— Eh bien, puisque ça t'arrange, dit l'hôtesse, fais ce que tu voudras, je ne t'en empêche pas; et là-dessus elle se mit à lui tourner des yeux comme des roues de voiture. Quant à Studi, cela lui plut beaucoup, elle se sentait le cœur tout léger, et se montrait très-amicale envers Christian , qui restait toujours aussi calme , ce qui mettait l'hôtesse en fureur.
— Est-ce que le bêtard n'a donc plus d'yeux, pensait-elle; il n'aurait qu'à étendre la main pour obtenir cette fille, et il reste là planté comme un sac de schnitz (quartiers de pommes sèches)! Enfin elle dit: — Il me semble que j'entends le violon ; ne voulez-vous pas aller en danser une ensemble?
— Mère, dit Christian, tu as dit que tu voulais bientôt partir; quand une fois on se met à danser, tu sais bien qu'on ne sait plus quand ça finit.
Pour le coup c'était par trop fort; la mère eut honte d'an garçon aussi stupide , et ne put plus se retenir.
— Est-ce que tu as peur? dit-elle; je ne savais pas que tu avais le derrière si lourd!
— Mère, répondit Christian, un homme comme ceci n'a jamais peur! Et en même temps il prit sur l'assiette des noisettes qu'il broya avec le bout de ses doigts, comme si c'eût été des pommes-de-terre.
— Si tu n'as pas peur, pourquoi donc ne vas-tu pas? Ne sais-tu peut-être plus danser, ou n'as-tu pas d'argent pour le violon? je vais alors t'en donner.
— Mais mère, mère, je vous en prie, ne prenez pas cela à mal ; vous oubliez que nous ne sommes pas chez nous , et je ne sais s'il est convenable qu'une jeune fille vienne se fourrer dans une bataille, à cause d'un garçon étranger. Il y en a beaucoup que cela amuserait, moi non; du reste comme on voudra.
— Ni pour or, ni pour argent, je ne voudrais y aller, dit Studi; je sais comme sont nos garçons, et comme ça peut tourner.
— Est-ce que tu as honte de lui? dit l'hôtesse.
— Je ne saurais pas pourquoi , dit Studi ; mais quand on craint les suites, il ne faut pas commencer.
— Eh bien, allez donc ensemble sur la foire, si tu n'as pas honte de lui : vous trouverez peut-être quelque chose à acheter; allez ensemble, dit l'hôtesse, impatiente d'être débarrassée de la vue de son imbécile de garçon. A cela Christian n'avait rien à opposer, et Studi elle-même fut bientôt décidée, quand sa mère lui dit :
— Allons, va; mais revenez vitel
Christian alla le premier, et choisit à dessein un chemin qui ne conduisait pas dans la foule, mais dans un coin écarté où Ton pouvait au moins se dire un mot à son aise.
— Ne te fâche pas contre ma mère, dit Christian; elle est extrêmement bonne; mais elle voit comment les filles font chez nous , et elle croit que toutes leur ressemblent. Pour moi je lai bien vu du premier coupd'œil, que tu n'étais pas comme les autres, et c'est pourquoi tout de suite tu m'es devenue si chère. Pour toi, je ne regarde pas à l'argent; mais le jeter là inutilement pour des riens, sans savoir si tu peux te servir de la chose, et si elle te platt, cela me semble bête et stupide ; et je ne sais si tu l'approuverais ou non? Si c'est ainsi, tu n'as qu'à le dire. Tiens, j'ai là un double doublon bernois (48 ft\), tu vois avec cela que je ne regarde pas à l'argent; prends-le; si tu as besoin de quelque chose, achète-le; sinon, garde-le: on trouvera bien à l'employer à propos quelque part. Cela ne doit pas être regardé comme un gage de mariage; prendsle seulement, je ne veux pas me croire pour autant des droits sur toi; je veux simplement que tu voies que je ne regarde pas à l'argent. Mais jeter ainsi les thalers neufs par les fenêtres, seulement pour faire le crâne, ce sont des manières qui n'ont rien d'un homme, c'est bon pour un veau!
— Tu as raison, dit Studi; je suis aussi tout-à-fait comme cela.
— Alors prends-le, dit Christian.
— C'en est un beau, dit Studi; j'aurais du plaisir à le bien regarder, mais ici cela ne convient pas ; je veux le prendre avec moi , et quand tu t'ennuieras après , tu reviendras le chercher.
— Eh bien oui, dit Christian; voilà qui est bien parlé, et je crois que ça n'ira pas loin avant que l'envie me prenne, si tu ne t'y opposes pas.
— Pourquoi m'y opposerais-je ? dit Studi , viens quand tu voudras.
— Eh bien, c'est dit, fit Christian; en tendant sa main à Studi, qui y mit la sienne, et dont les yeux étaient pleins de larmes. — Ai-je trouvé le bon, se demandait* elle, ou suis-je encore dupe?
Quand ils arrivèrent près des vieux, qui étaient assis derrière une nouvelle bouteille de rouge, et qui ne s'étaient pas du tout mal trouvés ensemble , l'hôtesse demanda :
— Eh bien, où est donc votre emplette? je voudrais bien la voir.
— Nous n'avons rien trouvé qui nous convienne , dit Christian. De la drogue, je n'en ai pas voulu, et dû bon, il n'y en avait pas. Nous avons pensé qu'une autre fois nous trouverions peut-être mieux.
La figure de l'hôtesse s'enfla comme un morceau de vieux cuir dans du beurre bouillant. Elle se sentait fricasser en elle-même; à la fin elle poussa un profond soupir et se contenta de dire :
— Il faut songer à nous en aller; d'habitude les gens viennent coucher chez nous ce soir et quand je n'y suis pas, cela ne va pas.
— Comme vous voudrez, dit Christian; cependant on pourrait faire venir encore une bouteille: j'ai pris soif, et pendant ce temps-là je ferai atteler le cheval.
— C'est tout ce que tu peux faire de mieux T dit dédaigneusement la mère. Elle ne voulut pas goûter de la
dernière bouteille; Christian au contraire but avec joie, et fit cordialement ses adieux, pendant que sa mère pouvait à peine dire à ces gens qu'ils lui feraient bien plaisir s'ils entraient quelque jour en passant par là; et qu'elle avait eu bien de la joie de les rencontrer; qu'elle avait entendu souvent parler d'eux; mais qu'elle ne les connaissait pourtant pas encore. Et si quelque chose les avait offensés, qu'ils ne devaient pas le prendre à mal ; qu'ils avaient chez eux des habitudes grossières , et qu'aujourd'hui surtout Christian s'était conduit comme un bôtard, parce qu'il n'avait pas encore assez d'usage. Et là-dessus, les autres de s'évertuer en dénégations polies. La femme du Sonnbure assura que le temps lui avait paru prodigieusement court ; Studi tendit affectueusement la main à l'hôtesse, en la priant de ne pas lui en vouloir, si elle l'avait blessée en quelque chose; qu'elle ne l'avait pas fait exprès; que ce n'était pas sa coutume de faire de la peine aux gens, et à elle surtout.
— Je donnerais un doublon pour être sur la route libre, dit l'hôtesse en montant sur la voiture; puis jusqu'à ce que la foule se fût écoulée par les différents chemins, et que l'encombre eût disparu, elle ne put dire autre chose que: — Gare! gare! tire donc de ce côté-ci, pour l'amour de Dieu.
A la fin, quand on fut sur un chemin plus tranquille, elle dit:
— Quel chagrin tu m'as pourtant fait! Si je n'en deviens pas malade , je ne le serai jamais. Il me semblait qu'on me déchirait. Quoi ! le bonheur est là qui se roule à tes pieds, et tu fais la bête, sans vouloir mettre la main dessus. Peut-on ! ! C'est parce que tu as en tête
celle du Kabisgrate; mais attends un peu! Je me charge de l'en faire partir, quand même je devrais faire venir des capucins exprès pour cela.
— Voyons, mère, dit Christian, ne te fâche pas; voistu, j'ai un rendez-vous pour dimanche prochain à la Sonnhaldé auprès de la fille ; si tu n'as rien là contre.... La fille m'a permis de venir.
— Pas possible! s'écria l'hôtesse en se retournant tellement sur le siège qu'il en perdit l'équilibre, et en joignant les mains.
— Si! si! mère, dit Christian; et j'ai bon espoir; je n'ai même pas eu beaucoup à faire.
— Mais tu es vraiment le plus chanceux vaurien qui soit sur la terre du bon Dieu , dit l'hôtesse ; tu ne verses pas à boire à la fille, tu ne lui achètes rien, tu ne folâtres pas, et au bout de tout cela, cependant, un rendez-vous pour dimanche prochain! Maintenant je ne comprends plus rien au monde, et aux filles surtout; de mon temps ça allait tout autrement.
— Non, mère, c'est toujours allé comme cela; il en est des filles juste comme des poissons ; pour chacune il faut mettre une nouvelle amorce à l'hameçon; où mord la truite ne mord pas le barbeau; où mord le barbeau, le nase ne regarde même pas; où mord le nase, le têtard passe outre. Et puis, avec cela, il faut encore faire bien attention aux saisons. Au printemps , par exemple , la truite veut des vers délicats ; tandis qu'en automne elle méprise cet appât et ne veut que des sauterelles. C'est absolument de même avec les filles; elles ne mordent pas toutes non plus à la même chose; c'est pourquoi il faut s'assurer de ce que chacune aime, et à quelle saison on se trouve; c'est là le
difficile; mais aussi celui qui connait ça, les voit toutes mordre à son hameçon.
L'hôtesse se mit tellement à rire, qu'il lui prit une forte toux, et pendant longtemps elle ne put dire que:
— Tu es vraiment un tonnerre de vaurien; oui, un vrai brigand ! Mais qu'est-ce que tu lui as donc présenté à celle-là, pour qu'elle morde?
— Ah ! cela , mère , dit Christian , je ne puis pas encore te l'apprendre. Quand on sait une chose, et qu'on la bavarde avant le bon moment, c'en est fini de la chance. Ainsi, laisse-moi faire; cela ira bien, je le parie avec toi.
— Je ne veux pas parier, dit la mère; tu es un vaurien, entends-tu? Je te le dis encore une fois. Mais il me semble pourtant que tu pourrais bien dire cela à ta mère; tu sais bien que je n'en parlerai pas.
— C'est impossible, mère, dit Christian; je ne le dirais pas même au bon Dieu, s'il ne le savait déjà. Je sais bien, mère, que vous ne le diriez pas exprès; mais souvent, les choses, nous échappent sans qu'on s'en aperçoive, si ce n'est quand elles sont sorties. Et encore une chose , ne dites rien à Grite de ce qui s'est passé aujourd'hui ; c'est une vieille bavarde qui est toujours de l'opinion des derniers qui lui ont parlé; elle serait dans le cas de faire prendre à la chose le chemin des écrevisses, et de faire un tel tapage qu'on médirait de moi de tout côté. Vous savez bien comme ça va; quand deux gens veulent s'unir, le démon vide l'enfer, et envoie tous ses diables par le monde pour mentir et calomnier.
Malgré sa joie l'hôtesse ne pouvait avaler que Christian eût pu trouver femme sans son aide.
— Je suis sûre que tu gâteras l'affaire; tu verras comme ça va quand on ne consulte personne, disait* elle, toutes les fois qu'elle pouvait y revenir. Et comment pouvais-tu donc si bien savoir ce qui lui fallait à cette fille , puisque tu ne la connaissais pas ?
— N'aie pas de souci, mère, dit Christian; quand vous parliez de moi, toi et Grite, cela m'a éveillé, et alors j'ai appris ce qui m'était nécessaire.
— Tu es un vaurien ! Mais cela n'ira tout de même pas bien , tu peux y compter, dit la mère.
Cependant la prédiction de la mère ne se réalisa pas. Christian continuait à s'applanir de plus en plus les voies, en faisant toujours de même, et mangeant solidement des pommes-de-terre; de façon que bientôt ces gens lui promirent de venir chez lui pour voir comment cela était, ainsi que c'est l'usage en pareille occasion. Quand Christian l'annonça à sa mère, celle-ci ne se sentit plus, et en se battant la tête des mains, elle se mit à dire :
— Mais non! personne n'aurait pu me le foire croire, pas même monsieur le pasteur, que tu pourrais mener à bien une pareille affaire; mais tu es un franc vaurien, entends-tu?
Christian eut grande peine d'empêcher sa mère de se mettre trop en frais , et de montrer tous ses talents dans les apprêts du dîner.
— Faites ce qu'il est d'usage de faire, lui dit-il, mais rien d'exagéré; faites ce qu'on fait d'ordinaire chez de bons paysans, quand on vient les voir, mais pas plus; il ne faut pas que cela sente l'auberge; autrement cela n'irait pas bien , et vous me feriez verser ma voiture de foin juste devant la grange. Rapportez-vous en à moi ;
si je n'avais pas su ce qu'il faut à ces gens, je n'aurais pas pu amener les choses où elles en sont. La mère le contredit naturellement, jusqu'à la veille du jour désigné, et fit alors exactement comme il l'avait prescrit. Aussi tout se passa-t-il réellement à merveille. Ceux de la Sonnhaldé furent enchantés de tout, non-seulement du repas, mais aussi et surtout des résultats de leurs observations. Tout était en parfait état; tous les outils y étaient en double ou en triple. Tout abondait dans le spicher et dans les armoires. Là ils n'avaient pas besoin de faire argent de tout pour payer leurs dettes, car ils n'en avaient aucune; ni dettes de vin, ni autres, ainsi que l'hôtesse le prouva surabondamment les pièces à la main. Bref, l'affaire fut décidée et la publication des bans commandée. Attendre longtemps ne rapporte rien, déclara le conseil dans sa sagesse, quand on n'a pas besoin d'emprunter l'argent pour la noce , et que d'avance on sait à quoi s'en tenir pour la dot.
Et effectivement, ils avaient raison. Quel vacarme cela fit quand on apprit par le monde que la riche fille du Sonnbure était fiancée, et que ce fin morceau sur lequel il n'y avait plus rien à prétendre, allait avoir pour épouseur le Christian de l'auberge du Sapin. Ce fut alors comme si on remuait avec un bâton tout ce qu'il y a de plus sale au monde; toutes les envies, tous les mensonges, toutes les sollicitations des diables dans tous les cœurs du monde entier. Comme les taons s'attachent à un cheval qui court à travers la forêt, les gens se mirent à bourdonner bientôt autour de la Sonnhaldé et autour de l'hôtesse, en faisant une figure mystérieuse, et en disant qu'ils étaient venus pour dire quelque chose, mais qu'ils n'osaient presque pas. Plus
tard, le bruit courut même que l'Eisi du Kabisgrate s'était aussi mise en campagne en habits de mendiante, et qu'elle avait débité à la Sonnhaldé toutes les horreurs possibles contre Christian, à tel point que si tout eût été vrai , on aurait dû lui couper la tête au moins sept fois, et le pendre trois. Dans le principe, la mère de Studi et l'hôtesse ne savaient réellement trop qu'en penser, et réfléchissaient beaucoup sur tout cela; mais à la fin, quand les mensonges devinrent si gros qu'on aurait pu les saisir avec des mitaines à poil, elles retrouvèrent toutes deux leur sangfroid, et laissèrent les choses aller leur train , en habillant de haut en bas les officieux, ce qui produisit aussitôt un excellent effet.
Pendant ce temps-là, Christian avait le bon esprit daller souvent à la Sonnhaldé. En l'y apercevant, ceux qui arrivaient pour le décrier retournaient aussitôt leurs batteries, et faisaient de lui des éloges à tout renverser; si bien qu'on eût pu croire que depuis le père Abraham, jamais on n'avait vu son pareil. Avec cela, il avait toujours pour le défendre les domestiques qui ne pouvaient assez prôner comme il était poli et serviable pour tout le monde, et comme il comprenait le travail mieux que pas un à dix lieues à la ronde.
Ainsi le monde n'arriva qu'à montrer combien l'àme humaine renferme de ces vilenies qui n'apparaissent que de temps en temps à la lumière du jour, à l'exemple de ces insectes immondes qui ne se montrent qu'à l'approche du mauvais temps.
La noce se passa calme et tranquille. Faire la fête pendant trois jours, comme c'était encore assez la mode alors , avec deux ou trois cents convives , cela n'était pas plus du goût de Christian que dans les projets du
Sonnbure. On trouva moyen de satisfaire autrement la parenté et les jeunes gens , et personne n'eût plus rien à dire.
Sefon la mode de la campagne la jenne femme resta encore quinze jours chez ses parents; après quoi Christian l'amena chez lui, et aussitôt la mère lui remit les clefs et les pochons en se démettant de la maîtrise.
Le lendemain à midi, la jeune hôtesse apporta ellemême le panier de pommes-de-terre sur la table et dit:
— Tiens, vois un peu si je sais les cuire comme chez nous, et si cela te va; j'ai fait tout de mon mieux.
Christian en prit une en souriant; puis il se saisit d'autre chose, et laissa de côté les pommes-de-terre.
— Est-ce que je n'ai pas réussi à ton goût? demanda la jeune femme. Je t'assure que j'ai pourtant fait tout mon possible! Tiens, je suis sûre qu'elles sont bonnes, et elle se mit à lui en choisir une demi-douzaine des plus grosses.
Christian se mit alors à rire tout haut, et dit:
— Ne te donne pas tant de peine, ma bonne petite femme; mes pommes-de-terre, je les ai mangées avant la noce ; maintenant j'ai envie de les laisser un peu en repos
A ces mots , la jeune femme sembla presque se transformer en une statue de sel
— Ah! tu m'as donc attrapée demanda-t-elle ,
toute pâle.
— Non, chère petite femme, je ne t'ai pas attrapée; mais j'ai fait pour t'obtenir ce que je croyais bon en
CHIISTUN. 443
tout honneur; oui, cela, je l'ai fait, et c'est bien permis, je crois. Beaucoup d'hommes font bien de la poussière avant la noce; puis après, ils deviennent avares comme des chiens, ou bien, ils avalent leur avoir, et des deux manières, leurs femmes sont malheureuses avec eux. Moi, j'ai fait le petit et le pauvre, parce que cela vous plaisait à voir; maintenant nous ne voulons pas faire les gros , ni non plus les avares , ou les prodigues, mais nous accorder les choses que nous avons et que nous pouvons nous accorder; et à cela, tu ne peux trouver à redire. Tu n'auras pas à me reprocher des dépenses inutiles ; ne me tourmente pas par avarice. Nous allons veiller tous deux à la chose, comme devant en répondre devant Dieu, mais exagérer quoique ce soit, cela, non! Si on commençait ainsi jeune, où ça en serait-il quand on serait vieux? Ces défauts-là augmentent avec les années.
— Oui, mais tu m'as cependant attrapée, dit Studi, quoique avec une mine qui n'était plus aussi piteuse.
— Mais , non , petite femme , dit Christian , quand un garçon fait la cour, il fait tout ce qu'il croit devoir lui être utile; il fait des folies à n'en pas finir, et personne ne prend cela à mal, si par après il discontinue; au contraire, les gens riraient joliment s'il prétendait faire te fou toute sa vie. J'ai un peu fait aussi comme cela le fou avec les pommes-de-terre; mais je ne t'ai pas attrapée, certainement pas! Econome, je le suis aussi; mais nous sommes assez riches pour pouvoir ne pas manger seulement des pommes-de-terre, et pour que je ne fasse pas avec cela le fou toute ma vie. Pardonnetooi; n'aie pas de regret à cause de moi, au contraire; si Dieu nous garde en santé , d'ici à trente ans tu me
remercieras peut-être en souriant, quand tu te rappelleras que tu regardais les pommes-de-terre comme l'essentiel, et ne rien dépenser, comme la chose la plus importante au monde.
Cela arriva aussi comme cela. Ils firent un heureux couple, qui vécut dans de continuelles bénédictions, et dont le souvenir resta également béni de tous.
C'était au point du jour. Les étoiles s'évanouissaient lune après l'autre. A l'intérieur d'un grand bâtiment, des bourdonnements commençaient à se faire entendre, comme dans une ruche d'abeilles d'où va bientôt sortir un essaim. Des hommes verts se montraient dans la grande cour grisâtre, fermée par une palissade qui se trouvait à l'avant du bâtiment. Ce n'était plus une de ces allées et venues, lentes et endormies, de gens qui se suivent sans le moindre désir d'arriver au but; c'était une course rapide , où chacun prétendait devancer les autres. -j.es hommes verts n'allaient cependant point à l'excercice ; car ce jour-là était tout uniment celui où une compagnie de carabiniers allait rentrer dans ses foyers , après avoir fait son temps de caserne. Les sous-officiers s'empressaient tout affairés , sans avoir néanmoins grandchose à faire, car ce jour-là chacun se tenait à merveille et avait tout en ordre. Le fourrier et le sergentmajor étaient en nage, ce qui n'est pas étonnant, du reste, puisque c'est sur eux seuls que retombe toute la bep sogne. Les officiers apparurent l'un après l'autre. Le capitaine lui-même était arrivé cette fois-ci presque à temps.
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Sur ces entrefaites la compagnie s'était mise à peu près en rang. Les trompettes et les cornistes étaient à leur poste, aux aguets du commandement. Le capitaine fit donc rapidement le sien; il tira son épée en s écriant: — Marche ! et le mot n'était pas encore complètement lâché, que les trompettes retentissaient déjà gaîment, que la compagnie s'ébranlait, sortait de la cour comme un serpent verdâtre, franchissait la palissade et se tortillait au large. Aux sons si joyeux des trompettes et des cornets , les pieds des carabiniers se lèvent de terre comme s'ils allaient au bal, quand ils partent ainsi , soit pour quelque expédition sanglante , soit pour toute autre partie militaire. Mais comme tous les cœurs doivent battre gatment aussi, quand les trompettes sonnent le paisible retour de chacun dans ses foyers, l'instant de se revoir, alors que père et mère restent toute la sainte journée au coin de la maison , pour voir venir leur fils , alors que la petite femme dispose tout au mieux, et pare les enfants, tout empressée pour la réception du papa, et les envoie l'un après l'autre, comme Noé envoyait ses oiseaux, pour guetter si ce cher petit peiv arrive. C'est aussi le moment où peut-être que^ui» schatz *) bien-aimée épie à la fenêtre , en supposant personne ne l'aperçoit; quelque schatz à qui le cbat bien fort, dès qu'on frappe à la porte; à qui 1 * larmes viennent aux yeux, quand elle voit que ce n'est pas son carabinier, et qui finit par pleurer pour tout de bon, si le soir arrive sans lui ramener celui qu'elle attend.
Gomment la marche ne serait-elle pas légère, comment les cœurs ne battraient-ils pas bien fort, lorsque
*) Amoureuse.
deVant l'âme de ces gens rentrant chez eux, viennent à voltiger, toujours plus attirantes et toujours plus vives, de pareilles images, et qu'on approche de son endroit, et qu'on voit la colline au pied de laquelle se trouve le village, les forêts à la lisière desquelles est la maisonnette, et que le capitaine commande tout-à-coup la: Marche à volonté! Comment les jambes les plus fatiguées pourraient-elles alors ne pas se transformer en autant d'ailes rapides?
Et cependant, observez alors dans la verte cohorte, ces visages sombres, ces démarches incertaines, ces jurements sourds, et ces fougueux emportements. Hélas! c est qu'il vient de passer aussi un souffle horrible et glacé à travers les âmes. L'ivresse de la vie de garnison s'évanouit comme un nuage obscur dans un lac noir. Le lac noir ici , c'est la conscience , et de ces consciences il s échappe alors un vent saisissant et glacé, comme celui qui court sur les lacs. Les jours de garnison se lèvent comme des morts de leurs tombeaux, comme des spectres devant les âmes, en leur montrant l'argent que l'on n'a plus, les dettes que l'on a faites, et qui sont, à ce que l'on prétend, le premier germe d'une mauvaise fin. Ce gr*«e-là, on le porte au cœur, comme parfois une esquille dans la main. On ne s'en était pas aperçu d'abord; mais voilà qu'on le sent maintenant à merveille. Pour ceux dont la conscience n'a que des flots noirâtres à livrer ainsi au souffle glacé de la vie de garnison, surtout quand c'est la première fois, pour ceux-là, certes, le son du cor peut très-bien ne pas sembler un joyeux appel au maniement des armes, ou aux fêtes de l'amour; mais au contraire un glas sourd et voilé, et une sorte d'appel au jugement dernier. Ceux pour qui le son du cor produit un si triste effet, ralentissent le pas et n'a-
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vancent que comme un navire qui a à lutter contre les vents et les vagues, tandis que l'impatience amoureuse emporte les autres, et semble leur donner des ailes pour aller plus vite. Car, Dieu merci, on en compte encore de ceux-là, à qui il tarde de revoir leur père et leur mère et leur petite femme; de ceux-là qui rapportent à leur schatz une fidélité sans accroc; qui n'ont pas de dettes , et qui reviennent sains et saufs comme ils étaient partis. Et c'est pourquoi la marche de ces hommes est alors si différente, et pourquoi il est si difficile alors de maintenir une compagnie en faisceau. Pendant que ceuxci vont au pas de course, les autres vont clopin-clopant, comme de vieilles rosses; pendant que les uns dédaignent toute halte, les autres restent accoudés dans toutes les tavernes.
Dans la compagnie dont nous parlons ici, deux individus représentaient parfaitement cette diversité de tendence, bien qu'ils ne fussent cependant ni l'un ni l'autre dans le cas ci-mentionné. L'un était sous-lieutenant ot lautre caporal. Le premier s'appelait Jacobli Esaiï; il était le fils du fameux Monsieur Esaù; l'autre s'appelait Sérneli (Samuel); il était l'unique garçon d'un riche puy>n.. nommé Sémeli Simé, ce qui faisait qu'on l'appelait d'ns son village Sémeli-Simé-Sémeli. M. Esaii et Simé-Sén, , n'avaient pas été élevés bien loin l'un de l'autre, ce qui fait assez comprendre que s'ils n'étaient pas liés d'amiti< , ils se connaissaient du moins parfaitement. Seulemeji pendant que Simé-Sémeli était resté à la ferme, M. Esaù, qui ne possédait pas de ferme, était allé à la ville où il avait brillé par ses talents et où il s'était lié à h» jeune aristocratie. Ils avaient donc été séparés par l'extérieur, sans préjudice des différences intérieures qui les distançaient déjà. Simé-Sémeli était fait comme un chêne
audacieux, rugueux et roide, qui se brise au milieu de la tempête; Esaù était, lui, comme un saule qui aime les marécages, qui pousse rapidement, mais pas haut, et auquel ne font rien ni le vent ni l'orage; car on sait que les saules savent se plier à droite ou à gauche , avec une facilité pareille, et aussi bas que l'exigent les vents plus ou moins forts qui soufflent contre eux. Cependant ils avaient conservé quelques rapports, qui devinrent même plus étroits quand ils se retrouvèrent ainsi dans la même compagnie, l'un comme lieutenant, et l'autre comme caporal. Néanmoins, moustaches et épaulettes à part, ces rapports avaient tout l'air d'être à l'inverse de Tordre le plus présumable ; car Jacobli , le fils de M. Esati, avait évidemment beaucoup plus d'égards pour Sémeli, fils de Simé-Sémeli, que celui-ci n'en avait pour lui. Mais cela avait une cause bien naturelle. Sémeli Simé-Sémeli avait la perspective d'un fort bel héritage, et de l'argent au gousset, tandis que Jacobli n'avait qu'une petite place, avec des espérances, il est vrai, fondées sur le crédit de son père; mais que sont les espérances, quand on n'a pas d'argent et que le père n'en a guère non plus? A ce motif tout naturel de respect, s'en joignait un autre bien plus naturel encore.
Sémeli Simé-Sémeli avait deux sœurs qui devaient être belles, et qui seraient riches en tout cas, et c'était en leur considération que Jacobli, le lieutenant, professait, en attendant, pour le frère, une si haute considération.
Un bon partf! c'est un mot qui sonne, et qui de longtemps encore ne passera de mode ; surtout pour les gens qui n'ont qu'une petite place bien maigre, peu de crédit, et avec cela, au lieu d'argent, des désirs, des besoins et des aspirations de toutes sortes.
C'est au milieu de ces dispositions qu'il était arrivé à M. Jacobli de recevoir une invitation de Sémeli Simé- Sémeli. Du moins cette invitation s'était échappée un beau jour, on ne sait comment , des lèvres de celui-ci , , qui savait combien sa mère aimait de pareilles visites; comme son père était grossier avec les messieurs, surtout avec ceux de fraîche date, et comme il leur en crachait de toutes les couleurs quand il lui en tombait sous la patte.
Jacobli au contraire était tout heureux, et comptait, sans le moindre doute, sur une conquête magnifique. Aussi marchait-il continuellement au pas accéléré , tandis que le caporal demeurait suspendu , si non à toutes les haies, du moins à toutes les enseignes d'auberge de la route; de telle sorte que Jacobli eût très-bien pu s'y tromper, et le prendre pour un franc jésuite.
Cependant tout les retards et toutes les lambineries ne servirent à rien; on arriva enfin au lieu où la compagnie devait être congédiée, et d'où chacun pourrait regagner son chez soi.
Zusiwyl, dans le voisinage duquel se trouvait la ferme de Simé-Sémeli, était encore éloigné d'une lieue, et le caporal avait fait dire par le meunier qu'on lui envoyât là la voiture. Mais il n'y en avait pas vestige, ce qui mit dans les cœurs une certaine mauvaise humeur, surtout chez le lieutenant, qui avait justement aux pieds ses bottes les plus belles et les plus étroites. Sémeli parla alors de la charrue, qu'on n'avait sans doute pas pu quitter.
— C'est cela , dit Jacobli ; absolument comme font bien des savants, quand on leur explique une chose à laquelle ils ne comprennent rien du tout.
Zusiwyl n'est pas dans une position pittoresque; le
À LÀ campagne. 151
paysage n était pas animé; on n'apercevait pas les montagnes ; les ruisseaux ne murmuraient point , ne babillaient point; ils s'en allaient maussades et presque mélancoliques à travers la plaine; mais les prairies étaient humides, les forêts superbes, la terre bonne, et riche le paysan qui la cultivait. C'était tout une heure de soupirs pour le pauvre lieutenant qui cheminait clopin-clopant, puis enfin quand Sémeli lui dît: — Tiens, vois-tu cette maison là-bas dans les arbres ? c'est la nôtre ; cela lui fit le même effet que la bastonnade sur le dos d'un malfaiteur. Le pauvre Jacobli ne savait pas tout ce qu'il aurait à essuyer encore en arrivant au port. La maison n'était ni belle , ni neuve. Le toit de paille lui descendait comme un vieux bonnet de nuit grisâtre jusque à la hauteur des fenêtres. Tout à côté se trouvait un Stock 1 ) avec un hangar adhérant qui formait avec la maison une espèce de cour, dans laquelle on voyait bien des choses debout ou couchées, au petit bonheur. Sur le côté se trouvait le gros tas de fumier, au milieu de l'eau, à peu près comme un château entouré par un fleuve. Quant h cette eau, il était difficile de dire si c'était une mare de purin, ou un étang , ou une espèce de baignoire vaseuse dans laquelle , à l'occasion , le fermier et la fermière pouvaient s'exercer à nager. Jacobli oublia presque en ce moment que ses pauvres pieds étaient en presse , et regarda de tous ses yeux pour découvrir dans un coin quelque belle jeune vierge près de la fontaine , prête à étancher la soif du nouvel arrivant et de son chameau.
tj I^e Stock est une petite habitation avoisinant la ferme, où les riches paysans bernois se retirent pendant leur vieillesse, une fois qu'ils ont abandonné la ferme au plus jeune de leurs fils, pendant que les aînés, nantis de leur patrimoine en argent, restent célibataires, ou vont eheroher fortune ailleurs.
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Mais il n'y avait pas là vestige de la moindre Rebecca. Il y avait bien du bétail altéré près de la fontaine jaillissante, mais il n'avait pas besoin de sympathique intermédiaire , et buvait tout seul à cœur joie , en prenant bien ses aises, pendant qu'à l'intérieur le vacher renouvellait la litière.
Tout-à-coup, et sans qu'on sût ni pourquoi, ni comment, un mouvement superbe éclata parmi toutes ces bètes en train de boire; les veaux se mirent à lever le cul, les vaches à se corner en bondissant; la barrière tomba , et toute la bande se précipita alors joyeusement au large. Les veaux cabriolaient, les vaches redressaient hardiment la tête et la queue en galoppant sans égard à travers les grandes herbes ; ce qui mit les haricots et les choux dans une si vilaine passe , que pas un homme sensé n'eût voulu en offrir désormais le moindre petit kreutzer. Une seule vache resta tranquillement auprès de la fontaine, à regarder toute cette cohue d'un air de compassion. Bien sûrement qu'autrefois elle avait aussi pris part à de pareilles extravagances; mais le résultat final de tout cela lui était trop facile à prévoir, pour qu'elle se risquât à recommencer cette fois.
— Gare! gare! se mit-on à crier, et soudain tout s'anima autour de la maison. Par tous les trous on voyait poindre des hommes et des femmes. Celles-ci couraient aux vieux balais, en jetant leurs cris les plus déchirants, et les hommes aux fouets, aux perches et aux fourches avec des jurements terribles , en se précipitant dans la mêlée. Pendant que les uns prenaient position, les autres commençaient leur chasse impitoyable. Sur la porte de la cuisine se trouvait la fermière, M me Sémi- Sémeli, qui des deux mains et de la voix commandait énergiquement son monde.
— Péter! Péter! Les choux! les choux! Gare! gare! Hansl allons donc, gros sac! cours donc! Ne vois-tu pas la Blanche, près de la Bouquette! Allons, Marie! grande bête; grande paresseuse! remue-toi donc! ne vois-tu donc pas ces haricots? grande bique! Mais estce que ce vacher ne mériterait pas d'être rossé comme un chien ! Attends un peu , je vais joliment rabattre tout le dégât sur ton gage, moi, va!
C'est au pauvre vacher qu'on imputait à crime un événement qui est tout-à-fait naturel aujoud'hui, et dont la marche du progrès a même fait une chose nécessaire. Une belle et svelte jeune fille s'était placée devant ses pots de fleurs comme une poule se met devant sa couvée ; une autre , moins grande , mais plus rondelette , avait attrapé un veau, et maintenant ils tiraient chacun de leur côté , sans qu'on pût deviner lequel entraînerait l'autre. Deux servantes couraient comme des possédées en levant leur balai, moins après les vaches, à ce que l'on aurait pu croire, qu'après les domestiques. Au milieu de tout cela le vacher représentait le sangfroid, et ne courait pas; il se contentait de crier du devant de la maison : — Tiens , tiens ! en tendant aux vaches sa main remplie de sel, et quand les servantes, dans leur empressement aveugle, ne venaient pas se jeter en travers, il arrivait toujours en flairant et en reniflant quelque vache attirée soit par l'amour du vacher, soit par l'amour du sel; quelque vache qui se laissait ainsi appaiser, saisir par les cornes et reconduire paisiblement dans letable. Mais près de l'étable, se trouvait aussi un grand maigre avec un bonnet blanc sur la tête , des culottes aux jambes et un fouet à la main. A chaque vache que le vacher ramenait ainsi par la corne, cet homme administrait aussitôt quelques vi-
goureux coups de foueî, à titre d'avertissement pour l'avenir.
Les unes se précipitaient alors en tremblant dans retable, et allaient se consoler de leur douleur dans leur crèche bien garnie, tandis que les autres faisaient volte face et repartaient de nouveau , la queue en l'air , à travers la campagne. Dans ce cas le vacher se mettait à jurer dans l'étable sur cette punition intempestive qui eût été beaucoup plus efficace un moment après, sur la bête attachée à la crèche; cependant, il avait bien soin de ne jurer qu'à voix basse; car le grand homme au fouet était Sémi-Sémeli en personne , et il n'endurait pas les observations ou les plaisanteries , ni de ses vaches , ni de ses domestiques.
Sémeli Simé-Sémeli, le digne fils du père, s'était dès l'abord hardiment jeté dans la mêlée, tandis que Jacobli au contraire était resté sur place tout effaré. Heureusement, il servait ainsi à fermer un passage de l'enceinte, et quand une vache courait à lui, il se mettait a crier en étendant les bras : — Tschi ! tschi ! oh ! là-bas ! Peu à peu il saisit le nœud de la question; il comprit ce à quoi prétendaient les vaches, contre toute légalité, et un jeune veau noir déjà grand ayant voulu s'élancer à sa vue dans une chenevière qui se trouvait derrière la maison , il se précipita sur lui , et se mit à faire avec lui un temps de galop , comme le farouche Achille avec le pauvre Hector. Comme il avait eu la chance d'arriver le premier, il sauva la chenevière. Mais le veau se voyant devancé fit brusquement volte face en s'élançant du côté de la maison, sur les pots de fleurs que gardait la jeune fille, et en bouscula quelques-uns, malgré les clameurs de celle-ci. Quand Jacobli, qui le poursuivait, aperçut ce dégât, il revint à gauche, par derrière la haie du jar-
din , sentant bien que cette représentation en société du veau , ne pouvait pas , dans de telles circonstances, tourner beaucoup à son profit. Mais le pauvre Jacobli! On venait de l'apercevoir. L'accident des pots de fleurs avait eu lieu sous les yeux de tout le monde, tandis que ses exploits pour préserver le chanvre n'avaient été vus de personne. Il n'avait réellement ni chance, ni bonheur. En sa qualité de carabinier il s entendait un peu aux marches couvertes, aux positions favorables pour viser et observer. En longeant le mur en planches du jardin, il observa donc, et aperçut dans le verger une jeune fille qui devait être évidemment l'autre fille de la maison. La jeune fille avait saisi un veau par le cou et le tenait arrêté, mais sans pouvoir lui faire quitter la place, de sorte qu'il n'était guère possible de prévoir le quel des deux finirait par entraîner l'autre. Ici s'ouvraient pour Jacobli les plus magnifiques perspectives. Il pouvait enfin montrer son audace et faire d'une pierre deux coups, en maîtrisant un veau, et conquérant une jeune fille. Il se précipita donc^dans le verger, et sauta au cou du veau, dans l'espoir de vaincre de compte à demi avec de jolies mains. Mais, ô douleur! Zusi, la jeune fille, lâcha prise, sans savoir précisément pourquoi; le veau s'effraya , fit un saut , et se fit rendre la liberté , dont il profita aussitôt pour faire les plus joyeuses cabrioles en beuglant à plaisir. Jacobli le regardait tout étonné, quand tout-à-coup la jeune fille irritée lui dit: — C'est toi qui lui as fait peur; rattrape-le maintenant Jacobli se mit à poursuivre le veau, le saisit enfin par la queue, puis bientôt par l'oreille, et vint à bout de l'arrêter, mais il avait perdu son schakko. Comme il n'était pas facile de prévoir à quoi, lui et le veau, ils allaient en venir, il se fit un moment de silence; ils haletaient tous deux.
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Tout était redevenu tranquille aux environs; le bétail se retrouvait attaché a ses vieilles cordes, et recevait par derrière la correction énergique de Simé-Sémeli. Tout le reste du monde était sous l'avant-toit à observer ce que' Jacobli et le veau allaient faire ensemble. 11 nous semble fort douteux qu'ils aient eu alors ni l'un ni l'autre un but bien positif; ils en étaient bien plutôt à une négation pure et simple de part et d'autre. Quand Jacobli poussait d'un côté, le veau cabriolait de l'autre; quand Jacobli tirait par derrière, le veau s'élançait en avant, pendant que Jacobli le retenait par la queue, ce qui faisait rire les spectateurs à gorge déployée, et ce rire n'aidait pas du tout à la fusion de ces deux résistances opposées. A la fin on entendit une voix qui disait à Sémeli Simé-Sémeli : — Va donc lui aider: je ne peux plus voir ce commerce-là.
Le caporal redescendit donc dans le champ, mais avec une intention méchante.
— Tiens bon! dit-il à son ami, et il sangla alors le veau, qui partit en avant aussi roide qu'un boulet, remonta, le lieutenant à son cou, vers la maison, et passa au milieu des gens sans les voir. Du groupe partit alors une avalanche de clameurs bouffonnes. La fermière riait si fort que toute sa devanture en allait comme un pilon d'huilerie. De cette façon Jacobli se trouvait présenté et introduit par un veau, sans parvenir néanmoins à se reconnaître. Il oublia les salutations dont l'avaient chargé ses parents pour M. et M me Simé-Sémeli; il oublia d'adresser la parole aux demoiselles de la maison ; il ne frisa pas sa moustache, ni ne se frotta les mains; il suivit comme un mouton la fermière, qui l'invitait à entrer , et qui , passant la première , le conduisit dans l'arrière- chambre. Jacobli était bien ingrat. La lutte joyeuse
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avec le veau, et cette brusque introduction, lui avaient épargné l'accueil peu sympathique qui l'attendait sans cela, et que le caporal avait redouté non sans motif.
Si la fermière pratiquait sans trop de façon une hospitalité amicale de quelques heures, elle n'en détestait que d'autant mieux les longues visites qui troublaient les habitudes du ménage et arrêtaient le travail.
— Assieds-toi, dit la fermière, tu dois être fatigué; et quand on a encore du chemin à faire
Jacobli eut enfin l'occasion de dire qu'il était Jacobli , le fils de M. Esaù, tout en déballant ses salutations, et en donnant à entendre qu'il avait accepté l'invitation de son ami à l'accompagner, d'autant plus volontiers que déjà depuis bien longtemps il désirait avoir l'honneur de faire leur connaissance.
— Tiens ! vous venez de la ville , et vous êtes de chez Esaù; tiens, tiens; je ne vous aurais pas reconnu. Pour la grand'mère, c'est autre chose; elle était souvent par ici, quand elle colportait ainsi par les maisons toutes sortes de choses à vendre. Votre père aussi , je l'ai bien connu , quand il n'était pas encore un si gros monsieur. Il était souvent ici; mais que j'aie eu bien du plaisir à le voir, cela je ne peux pas le dire. Aussitôt que je le voyais rôder par ici, il me semblait toujours qu'il allait arriver quelque chose de travers que pas un homme n'eût été dans le cas de prévoir. Ainsi donc vous voulez rester ici. Eh bien , ma foi , asseyez-vous , servez-vous de ce qu'il y a , et si vous trouvez que ce n'est pas assez bon; eh bien, ma foi, appondez-y vous-même.
Après cette effusion de cœur, M me Simé-Sémeli sortit, laissant Jacobli en proie à toutes sortes d'idées noires. Il comprenait qu'il n'arrivait pas très à propos, et qu'il s'était rendu ridicule; aussi eût-il donné beaucoup, s*»
moustache même au besoin, pour n'être pas sorti de chez lui. Cependant , la dame rentra bientôt avec du pain et du vin, en bougonnant après ses filles, dont il n'y avait pas moyen de trouver lune , et dont l'autre ne faisait que rire, sans qu'on pût à aucun prix la faire entrer. — Ce sera sans doute à cause du veau, car moi-même j'ai presque eu envie de rire aussi , en vous voyant arriver, qu'on ne savait vraiment pas lequel de vous deux avait quatre jambes, et lequel n'en avait que deux. Jacobli avait si bien profité des leçons de diplomatie de son père , qu'il esquivait adroitement toutes les choses désagréables qui surgissaient devant lui; aussi demanda-t-il alors où perchait donc son camarade, qu'il n'arrivait pas?
— Oh! dit la payéSiitoe,» toutes les fois qu'il arrive, ce n'est pas à la chambre qu'il rentre, c'est à l'écurie. Ce qui se passe dans la chambre ne l'intéresse pas; mais ce qui se passe dans l'écurie, si! Et quand tout n'y a pas été fait comme il l'entendait, il bouscule tout, comme si tout était déjà à lui. Après cela, je n'y trouve pas à redire ; il faut bien être ainsi quand on veut être paysan. De ceux à qui tout est égal et qui ne se tourmentent jamais de rien , je n'en fais pas grand cas , de ceux-là , je l'avoue. Ça me fait penser que notre truie à fait treize petits cochons qu'il n'a pas encore vus , des superbes! et qui ont des oreilles juste comme ces bandeaux que les filles élégantes font avec leurs cheveux et qui leur vont si mal; sans compter de belles petites queues tortillées qui frisent beaucoup mieux que votre moustache. Il faut que je les lui montre, ça lui fera bien plaisir; et une fois qu'il aura fait sa ronde, il viendra bien vite. Buvez un coup, en attendant, et ne vous ennuyez pas.
Au dehors elle rencontra ce fils si plein d'espérances où elle le cherchait, lui montra les petits cochons, fut enchantée qu'il les trouvât jolis, puis elle lui dit: — Allons, maintenant, va-t-en auprès du museau de singe que tu nous as amené. Tout de même, je ne t'aurais pas crû si bête de nous amener un pareil adjutorium qui ne sert qu'à faire perdre le temps aux gens, et qui pour notre remerciement, ne fera ensuite que rire et se moquer de nous. Pour une nuit, voilà, je ne dis rien; mais tâche qu'il décampe demain ; sans quoi , je me chargerai bien, moi, de faire de manière â ce qu'il file aussi lestement que s'il avait des ailes.
— Mère , ne fais pas cela , dit le fils , car c'est moi qui en pâtirais. Nous aurons bien de quoi lui remplir le ventre; je ne veux pas qu'on me décrie dans la ville. D'ailleurs il m'est utile là-bas; son père a le bras long, et tout ce qu'il peut devenir lui-même , on ne peut pas le savoir. Maintenant c'est bien vrai qu'il n'est guère autre chose qu'un museau de singe; mais' ça n'empêche pas que bien des gens lui tirent leur chapeau. On sait bien comme ça va; ce n'est pas la science qui fait; il n y a plus que la chance. Une fois qu'on a la chance ou entortille les gens comme on veut; puis aussitôt qu'on ne l'a plus, on ne vaut plus que ce qu'on est réellement.
— Tout ça c'est du bredouillage! dit M me Simé-Sémeli ; moi je tiens les gens pour ce que je veux , et si tu ne t'arranges pas pour qu'il décampe, c'est moi qui me charge de lui donner des jambes; tu peux y compter; et la-dessus dépêche-toi d'arriver; avec cela que je ne verrais pas pourquoi tu aurais à tant choyer qui que ce fût ; 81 tu ne deviens pas un avale-tout-cru , tu auras du pain toute ta vie , sans recourir jamais à personne.
Le fils de Simé-Sémeli se rendit donc à la chambre en faisant lourdement retentir sur le plancher ses grosses bottes bien ferrées. Il ne trouva pas son ami dans les meilleures dispositions. Jacobli ne savait pas s'il devait se gêner ou se mettre en colère tout-à-fait, ce qui ne lui donnait pas une mine fort gracieuse. Mais le fils de Simé-Sémeli n'en tint pas compte ; il prit simplement un verre et lui dit : — À ta santé ! La conversation , comme on le conçoit bien, ne fut pas très-animée. Sémeli l'engagea à boire, mais avec des motifs qui n'étaient pas des plus polis.
— Bois donc , disait-il , par exemple ; ton commerce avec le veau doit t'avoir altéré. J'aurais tout de même été curieux de voir lequel de vous deux aurait fini par rester le maître, s'il n'était pas survenu d'intervention étrangère, comme on dit en ville. Jacobli était vexé, et n'apportait visiblement pas beaucoup d'entrain à une conversation pareille. Pendant ce temps-là la fermière continuait à aller et venir, en grommelant toujours contre ses filles qui avaient la tête en déroute, et dont on ne pouvait plus tirer aucun service; eif ajoutant que si elles ne tapaient pas de rire aujourd'hui, cela ne leur arriverait jamais. Jacobli ne savait trop qu'en dire. Il n'avait pas assez d'aplomb pour faire convenablement face à de pareilles éventualités.
Bientôt un pas ferme retentit au dehors; la porte s'ouvrit, et on vit apparaître sa majesté Simé-Sémeli en personne. Simé-Sémeli n'était pas un bel homme; mais du premier coup-d'œil on voyait que c'était un homme ferme et orgueilleux, dans les veines duquel coulait vraiment un sang de souverain. Ce qui contre-carrait cette souveraineté, il le détestait du fond du cœur; aussi personne ne haïssait-il plus que lui les mendiants et le
gouvernement, par la raison toute simple qu'à tous deux il était obligé de donner quelque chose. Simé-Sémeli avait toujours été de l'opposition ; il avait été tour à tour patriote, libéral, et aujourd'hui il ne manque pas d'être im radical des plus fermes et des plus avancés , c'est-àdire un homme ne souffrant pas les contradictions, et on n'eut pas été dans le cas de découvrir dans toute la Suisse, quelqu'un de plus intolérant que Sémi- Sémeli.
A chaque changement de gouvernement, il espérait arriver enfin à jouir complètement de sa souveraineté, c'est-à-dire , à n'avoir plus rien à payer et à pouvoir faire tout ce qui lui conviendrait. Quoiqu'un gouvernement fût dans son sens, si tôt qu'il exigeait quelque chose de lui, il se mettait à le haïr et à l'attaquer sans la moindre gêne, et son plus grand plaisir était alors de bien dire leur compte aux membres de ce gouvernement avec lesquels il se rencontrait. Il ne voyait rien au-dessus de la richesse, cependant il n'était pas avare.
Il était homme à payer sans façon une centaine de thalers pour son fils, quand celui-ci en avait tué à moitié un autre, tout en lui disant: — Bah! où on a pris ceuxlà, il y en a encore; une autre fois si quelqu'un t'attaque, donne lui -en encore davantage, quand même cela devrait coûter le double.
H s'engageait dans les procès les plus hazardés, pour obtenir ce qu'il avait en idée, et payait ensuite sans difficulté à son adversaire des milliers de florins, en disant: — J'ai perdu cette fois, horriblement à tort; mais ça ne fait rien. La prochaine fois je m'y prendrai autrement; je sais maintenant où il faut graisser la machine, pour que cela réussise. Lui et sa femme Anne, ils vivaient en parfait accord; il était fier d'elle, et elle
de lui, en supposant que personne au monde ne vivait comme eux , et en méprisant tous ceux qui n'avaient pas juste autant qu'eux de vaches et de chevaux dans l'étable. Ils ne s'inquiétaient de la sympathie ou de la haine de personne, se passaient de tout le monde, n'avaient pas le moindre égard pour qui que ce fût, et disaient tout ce qui leur venait à la bouche, sans jamais polir ni raboter leurs paroles.
Devant leur fils, ils éprouvaient une sorte de respect, car il était leur reflet, le successeur présomptif de leur souveraineté. Pour leurs filles, ils étaient aussi pleins d'égards, parce quelles appartenaient également à la famille, et que chacun devait bien savoir de chez qui elles étaient.
Marier ces filles, c'était là, en attendant, le but de leur vie; quant à cela, ni parents ni enfants ne s'en cachaient. Mais on voulait les marier comme il faut, c'est-à-dire richement, n'étant pas habitué, disait-on, à être en souci pour des intérêts a payer, ou pour les gages des domestiques. Bien des amateurs s'étaient déjà présentés sans doute; mais pas un n'avait été à la guise de la mère. — Parbleu! disait-elle, mes filles, à cent ans, en trouveraient encore bien de pareils? Les filles semblaient du reste être du même avis; elles faisaient trop de cas d'elles-mêmes pour éprouver la moindre inquiétude a propos de maris. Elles se faisaient bien rarement voir dans les fêtes de village , et ne s'habillaient point avec éclat, comme celles qui croyent toujours que l'almanach marque ce jour-là : bon marier. Elles auraient honte de faire les folles, soit dans leur toilette, soit dans leur manières, disaient-elles; on n'avait pas besoin de cela, aussi bien, pour savoir qu'elles étaient de chez Sinié- Sémeli.
Zusi , la plus jeune , ressemblait intérieurement et extérieurement à sa mère, et passait pour la plus belle; elle était en effet plus potelée, plus rosée et plus éclatante qu'Anne Babeli sa sœur. Elle disait à qui voulait l'entendre qu'elle prétendait se marier richement; mais de ces petits paysans criblés de dettes, comme il y en a tant, je ne les regarderais pas seulement par dessus l'épaule. Sans compter que je voudrais voir aussi s'il serait méchant; car j'entends bien avoir aussi bien que lui la clef de la bourse ; et je n'entends pas que mon homme vienne se mêler de l'argent des œufs et du beurre. A tout cela personne ne trouvait à redire, et tout le monde répétait : — Celui qui l'aura sera tout de même bien heureux. Anne Babeli était plus grande et plus pâle: elle avait une mine plus sérieuse et ne causait pas tant que Zuseli ; aussi la disait-on beaucoup plus Gère. Quand elle parlait de mariage elle disait toujours : — Je ne veux cependant pas ne regarder qu'a l'argent; il faudra aussi que l'homme me plaise et que je puisse dire: — Celui-là, ou pas d'autre! Alors sa mère, M me Simé-Sémeli, se mettait à rire et s'écriait: — Folle que tu es ! Celui-là ou pas d'autres ! Est-ce qu'ils ne sont pas tous faits les uns comme les autres? Est-ce qu'ils n'ont pas tous le nez au milieu du visage? Mais aussi tous ne sont pas riches; et quand une fois on est riche, on n'a plus rien d'autre à demander.
Sur cela, Anne Babeli répondait d'ordinaire: — Mais, mère, à quoi sert l'argent, quand on a pour homme un rien qui vaille?
— Parbleu! il ne faut pas croire que tu seras obligée de le manger, répliquait la mère. Quand on a de l'argent, on a bien autre chose à faire. Avec tout cela, Babeli n'était cependant ni instruite, ni langoureuse. A
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peine si dans une année elle lisait l'almanach jusqu'au bout, mais elle savait très-bien chanter. Quand elle chantait :
— Mon cœur ! mon cœur ! pourquoi tant de tristesse ! ou bien :
— Là-haut je sais une petite fleur:
ou bien :
— Henry dormait près de son épousée.
son cœur se gonflait tout oppressé, ses yeux devenaient noirs, et elle ne savait plus où elle en était.
,Simé-Sémeli ne tenait certainement pas beaucoup aux visites, sitôt qu'elles dérangeaient le train de son ménage. Quand il apercevait un mendiant causer avec les servantes ou s'arrêter avec ses ouvriers, il leur lançait aussitôt par la tète. un de ses plus gros jurons. Quand le pasteur lui-même arrivait malencontreusement, il ne l'invitait ni à entrer ni à s'asseoir, et faisait tout son possible pour lui donner à entendre qu'il eût à tirer ses guêtres au plus vite. Cette fois-ci, pourtant, il sembla presque qu'il était heureux de cette visite inattendue. Et c'était aussi la vérité. Il était enchanté de pouvoir se dégonfler une bonne fois de ce qu'il pensait du gouvernement, de telle façon qu'il lui arrivât une fois aux oreilles des nouvelles de Simé-Sémeli, et du triste cas qu'il faisait de leur chienne de politique. Sitôt les politesses d'usage terminées, c'est-à-dire après qu'il eût salué et trinqué, l'orage éclata par cette question:
— Dites-donc, est-ce qu'ils ont enfin assez fait les fous comme cela cette année, ou bien, est-ce qu'il y aura encore un camp ou une revue quelque part? Je commence à en avoir assez, moi! Depuis que nous avons un inspecteur des milices, on tourmente les gens comme le diable. Cela mange un argent fou, et pour
servir à quoi? je l'ignore. Toutes les fois qu'ils y vont, les gens en reviennent plus paresseux, et partout où ils se trouvent avec d'autres, on est sûr de les voir toujours à la queue, les plus mauvais ouvriers et les plus fainéants de tous. Ça, voyez- vous, c'est un gouvernement, que le bon Dieu le bénisse! Quand on a le plus besoin de son monde, voilà qu'il vous arrive un vilain chien à la porte et qu'il se met à aboyer: — Demain, à huit heures , les recrues du soixante-dix-septième bataillon ont ordre de se rencontrer à Laushaag; que tout soit bien en ordre!
— Vous plaisantez, M. Simé-Sémeli, dit le lieutenant; mon père prétend qu'il n'y a rien au monde d'aussi important que les soldats et les maîtres d'école ; les maîtres d'école pour l'instruction, et les soldats pour la sûreté. Mon père estime beaucoup les uns et les autres. 11 dit toujours que sans culture et sans sûreté, un homme est pareil à une bète , et il faut bien que l'Etat y pourvoie; ce n'est justement que pour cela qu'on est libre et républicain.
— Oui, je crois fichtre bien qu'il doit y tenir, à la sûreté dç l'Etat, votre père; non à cause de son argent, mais à cause de sa solde. Si avec cela vous aviez encore de l'argent qu'on pût vous voler, vous traiteriez autrement toutes ces canailles , et vous n'écorcheriez pas tant les paysans, en engraissant, avec des journées, tous ces voleurs pour le compte de l'Etat. Pour ce qui est de la liberté , voyez , ne m'en parlez pas ; il n'y a personne de si libre que les maîtres d'école qui peuvent enseigner tout ce qu'ils veulent, et après cela, que tous les hommes soient égaux devant la loi, c'est une blague; je voudrais bien savoir si un pauvre paysan, obligé de payer l'impôt foncier, est l'égal de ces messieurs qui mangent
à la crèche de l'Etat, sans payer un liard moisi? Et les pauvres, qui est-ce qui les entretient? Je connais de gros messieurs qui ne donnent jamais un kreutzer à un mendiant. C'est encore la campagne qui est obligée de les entretenir, les pauvres, voir même à présent les voleurs, oui parbleu! les voleurs! On ne veut pas écarter assez les doigts pour voir à travers, ou bien on a la vue trop courte , et quand par hasard on est obligé d'en arrêter un par la tignasse, on l'interne tout uniment dans la commune, en le lui laissant à sa charge et pour son tourment.
Avec tout cela nous avons encore des fabriques de canailles et des mendiants dans ces maisons neuves, et il faut que non-seulement la campagne les entretienne, mais encore qu'elle paye pour cela des taxes à l'Etat, qui les gaspille à faire des revues, ou bien à gâcher des routes.
— Les routes sont très-nécessaires; après les soldats et les maîtres d'école, c'est tout ce qu'il y a de plus indispensable , dit mon père ; ce sont les veines du pays , répondit modestement Jacobli.
— Votre père n'y entend rien, répliqua Simé-Sémeli. Contre les routes qui sont faites où il faut, je n'ai rien à dire ; mais qu'on en fasse à tous les membres du grandconseil pour monter sur leurs cerisiers, afin de leur épargner des échelles, et qu'on ne puisse plus voir un coin de terre large comme le doigt sans en tracer une à travers, en vérité c'est par trop fort. Si ça continue ainsi, on sera obligé de faire une loi qui force à planter les pommes-de-terre pour les pauvres gens sur la tète des conseillers.
— Je vous demande pardon, dit Jacobli, mon père est d'avis que quand on a regardé les choses d'un côté, il faut
aussi les regarder de l'autre; voyez-vous, parfois les choses n'ont pas été bien étudiées; on les vote sur les rapports motivés des ingénieurs, et souvent, dans ces rapports, il y a des choses singulières, très-singulières, si singulières qu'on ne sait vraiment plus à quoi ils pensaient, aux pierres ou à l'argent.
— C'est précisément ce qu'il ne faut pas, dit Simé- Sémeli , car à quoi bon alors avoir des conseillers ? Autant vaudrait de vieilles souches.
— Je vous demande pardon, dit Jacobli, on ne peut pas être partout à la fois, dit souvent mon père; il y a du reste bien peu de gens qui s'entendent à toute chose; c'est pour cela qu'on a des experts. Si ces experts ne sont pas sûrs de leur coup, que voulez-vous qu'on y fasse ?
— Ce sont les mauvais maîtres qui font les mauvais valets ; ceux qui veulent gouverner doivent savoir ce qu'il faut commander, et si cela ne va pas bien, on prend le maître par la tète , savez-vous ! !
— Je vous demande pardon, dit Jacobli; mon père est d'avis que c'est impossible, et par conséquent que cela ne s'est jamais vu ; si cela ne va pas bien , c'est donc la faute du pays. Quand on est dans une haute position, on ne peut ni tout savoir ni tout voir. Aussi les gens devraient-ils le dire, quand la chose ne va pas bien, et alors on pourrait prendre des informations. Si des hommes aussi considérés et aussi libéraux que vous, venaient dire: — Mes honorables messieurs, la chose est comme ceci et comme cela, soyez sur, qu'on y répondrait avec une grande joie.
— Eh bien, merci! que nous allions nous faire leurs espions ! Mais il y a aussi loin de chez nous chez eux , que de chez eux chez nous; et quant à aller se mettre
à genoux devant eux ; merci ! ils n'en seront pas encore dignes de sitôt; sans compter qu'ils ne manqueraient pas de croire leur pacotille de vauriens qui les entourent, plutôt que les braves gens. D'ailleurs ils sont payés pour savoir, et je ne m'étonne pas qu'ils tendent si bien leur gros ventre et qu'ils marchent si crânement sur la pointe des pieds.
— Ah! ceci n'est réellement pas le cas, dit Jacobli; car il y en a véritablement beaucoup qui se donnent beaucoup de peine pour devenir toujours plus populaires. Quant à mon père , tout au moins , je puis vous assurer, qu'il ne sait pas ce que c'est que d'être orgueilleux, et qu'il n'a pas de plus grand plaisir que de voir ses vieilles connaissances.
— Cela peut être, dit Simé-Sémeli, tant qu'on est avec lui; mais ce qu'il fait quand on n'est plus là, cela je l'ignore. Après tout, je ne verrais pas pourquoi il serait orgueilleux. Il est vrai qu'on prétend que ce sont les plus gueux qui sont les plus orgueilleux.
Ceci était un peu fort en tabac. Jacobli devint rouge et allait justement demander si cela avait la prétention de s'appliquer à son père, quand M me Simé-Sémeli entra avec l'impétuosité d'une frégate dont le vent gonfle toutes les voiles. Il était aisé de voir qu'elle avait le feu dans la tête , et même fortement. Elle était furieuse contre ses filles, qui ne voulaient absolument pas entrer dans la chambre. Zuseli s'était enfuie en ricanant; Anne Babeli , n'avait pas dit grand'chose ; elle s'était seulement échappée sans bruit. Comme elle ne disait rien de la véritable cause de sa colère , il fallait bien qu'elle portât sur autre chose, ainsi que c'est l'usage en pareil cas, non-seulement chez les femmes, mais aussi chez les hommes d'Etat, avec qui les dernières recherches de la
science leur ont trouvé les plus parfaites ressemblances. Elle s'en prit d'abord aux verres et aux assiettes, qui faillirent en tomber de détresse ; puis elle se mit à pester contre le vacher, qui venait d'être cause d'un dommage que personne ne pouvait apprécier; puis contre son homme , parce qu'il n'avait pas rais le vacher à la porte tout de suite; et enfin contre son fils, parce qu'étant dans le militaire, il n'avait plus que cela en tète, et parce que s'il n'eût pas été en garnison, rien de tout cela ne serait arrivé. — Voilà tout ce que cela rapporte , disait-elle ; sans compter tout l'argent qu'il a avalé là-bas, et dont jamais personne ne saura probablement le compte.
Simé-Sémeli et sa femme s'entendaient parfaitement; ils ne faisaient pas comme tant d'époux qui relèvent aussitôt toutes leurs paroles, pour se les rejeter à la tète. Sitôt que l'un s'échauffait, l'autre laissait dormir les mots trop vifs où ils tombaient, ou même lui venait en aide, et profitait parfois d'un mot pour détourner sa colère sur un autre objet.
— Oui, oui, dit Simé-Sémeli, ça coûte beaucoup d'argent; mais cela ne fait rien, quand on en a. Cependant, quand on est accablé d'ouvrage, et qu'il vient un museau de singe vous gueuler à la porte ou à la fenêtre : — Demain matin à cinq, heures ! le contingent doit se trouver àLaushaag avec armes et bagages!... voilà ce qui vous fait dresser de colère les cheveux sur la tète!
Et là-dessus les deux époux se mirent de concert à taper si fort sur le gouvernement, que le fils lui-même trouva que c'était un peu vif, et dit:
— Il me semble qu'il fait bien chaud ici ; si nous allions dehors fumer un cigare?
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— Bien volontiers , dit Jacobli. 11 avait souvent entendu parler des charmantes veillées devant les maisons, et comptait trouver l'occasion d'y déployer son esprit et ses belles manières, tout en liant convenablement connaissance. Mais à peine étaient-ils assis et leurs cigares allumés , que M we Simé-Sémeli arriva en disant :
— Tout cela ne ine convient pas ; je vous conseille de jeter là cette crasse que vous avez à la bouche, car, voyez-vous, je déteste comme la peste qu'on fume ainsi sous un toit de paille , où cela peut mettre le feu comme de rien; cela, je ne le souffrirai jamais; du moins tant que j'aurai le droit de parler ici. Si vous aviez le sens commun, vous iriez au lit; pour aujourd'hui, il ne vous reste plus rien de mieux à faire.
— Où couche-t-il? demanda Simé-Sémeli fils.
— Où veux-tu qu'il couche, si non avec toi; ton lit est aussi large qu'un pâturage; on y coucherait bien trois, deux par conséquent, à bien plus forte raison, répondit M me Simé-Sémeli, qui était convaincue que dès l'instant qu'on pouvait se mettre tous dans un seul lit, il n'y avait pas besoin d'en faire deux , parce que le lavage coûtait, si non de l'argent, au moins du temps.
Simé-Sémeli fils avait son lit dans le Stock , c'est-adire dans le petit bâtiment sans grangeage qui se trouve à côté de tant de maisons de ferme du canton de Berne. Le Stock est quelque chose de tout-à-fait à part. Les fils et les filles de paysans ne sont pas fâchés d'y habiter : de là, au moins, les sorties ou les visites nocturnes ne sont pas remarquées par les domestiques, qui couchent dans la grosse maison. Mais une fois que le fils devient fermier lui-même, il couche à la maison, afin de veiller sur ce qui s'y passe. Un vrai paysan a, comme les lièvres, les yeux et les oreilles toujours ouverts en
dormant. 11 entend les aboiements du chien, il entend le bruit que font les chevaux à l'écurie et celui des domestiques dans la chambre haute; il entend quand quelqu'un rode à pas sourds autour de la maison, ou bien d'un gaden à un autre. Quand le paysan a ainsi fait son temps de surveillance, quand il est devenu grand-père, quand il se sent fatigué et pris du besoin de repos, il se retire de nouveau dans le Stock avec sa vieille, qui a passé avec lui les bons et les mauvais jours , qui a veillé et surveillé si longtemps avec lui , emmenant souvent avec eux quelque rejeton, devenu l'objet de leur tendresse de vieillards. Ils ne se retirent point là pour disparaître du monde, sans trouble ni dérangement; mais seulement pour s'en retirer peu à peu; pour se reposer des peines de la vie et se préparer à leur dernier voyage dans la tombe, de l'autre côté de laquelle resplendit la lumière éternelle. Le Stock est donc d'abord une espèce de coquille de laquelle on s'insinue dans la vie , et dans laquelle la vie pénètre elle-même avec ses joies; mais c'est aussi pour le voyageur fatigué la dernière auberge dans laquelle l'àme et le corps prennent congé l'un de l'autre; le corps pour rentrer dans la terre, et lame pour s'engager dans ces voies mystérieuses qui lestent impénétrables aux yeux des mortels. Bienheureuse la maison pour laquelle le Stock est une station sainte, d'où les enfants joyeux et immaculés s'élancent dans le tourbillon du monde, pour revenir, la conscience pure, quand ils ont fidèlement accompli leur tâche, y attendre l'appel de celui qui distribue les faveurs d'une main si riche, et qui toujours aussi s'en fait rendre compte par ceux qui les ont reçues.
Notre Jacobli ne songeait guère à toutes ces considérations sur le Stock, comme bien l'on pense; une
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seule idée le préoccupait: c'est qu'il allait coucher dans le même lit que Simé-Sémeli , à l'instant même où toutes relations avec ses sœurs lui étaient interdites; et de quoi eût-il pu s'informer alors, si non précisément de ces jeunes filles? Il suivit le caporal, sans dire le mot, et se mit à la fenêtre, en digérant à part lui une grande colère. 11 était là maintenant, et qu'en avait-il de plus? des moqueries, des grossièretés et la perspective de coucher dans un lit dur avec Sémeli , pour y suer toute la nuit dans "une chaleur d'enfer. Devant lui il voyait la maison de ferme, qui lui faisait l'effet d'un gros tas de fumier, sur lequel eussent fleuri deux petites roses. 11 eût donné sa vie pour savoir où les chercher et où les trouver; peut-être alors se fùt-il encore hasardé à faire une sortie; mais il n'était pas d'humeur à adresser une seule parole à Sémeli. Le dépit lui tenait les lèvres fermées comme avec une tenaille. Mais celui-ci ne fit aucun attention aux contemplations si profondes de Jacobli. Il se déshabilla lestement, se jeta au lit, s'étendit tout de son long et dit : — B-o-n-n-e... Le sommeil lui fit avaler le reste de la phrase. Comme alors plus personne ne faisait attention à lui , et que Sémeli lui-même n'écoutait plus ni son chant ni son sifflet, Jacobli ne trouva bientôt rien de mieux à faire que de gagner aussi le lit, espérant y ruminer plus mûrement sa colère. Quand il fut parvenu à s'y établir aussi commodément que possible, il s'aperçut qu'il avait compté sans son hôte. Celui qui un instant après eût écouté a la porte, eût bien certainement pu croire qu'il y avait là dans ce lit deux apprentis-trompettes, à qui le trompettage revenait en rêve, sans qu'ils pussent cependant parvenir à donner une seule note supportable. Le lendemain matin, entre sept et huit, celui qui eût alors guetté dans la
chambre , eût vu un enfant des hommes assis sur son lit sans dire le mot, avec un singulier rideau de cheveux tout autour de la tête, une trace noire sous le nez, à peu près pareille à une moustache (était-ce une de celles que fait pousser le bon Dieu, ou bien une de celles qu'on achète chez les perruquiers, à sept batz la pièce? la chose eût été difficile à dire) ; un enfant des hommes frottant ses yeux , ouvrant la bouche avec des contorsions affreuses, tantôt retombant sur son coussin et tantôt se relevant , puis enfin se glissant du lit, a peu près comme les dragons
I de la fable sortaient autrefois de leur caverne. Quand le dit enfant des hommes fut enfin assis sur le bord de son lit, il se frotta de nouveau les yeux, bailla horriblement,
| étendit les bras, et s'allongea de nouveau comme pour se recoucher, ce qu'il ne fit pourtant pas, et se mit à se retourner d'un air hébété. A la fin il secoua sa chevelure , en bâillant jusqu'aux oreilles , puis il s'étendit encore, bâilla derechef, en regardant autour de lui d un air tout-à-fait stupide, et finit par reconnaître qu'il y avait une fenêtre dans la chambre.
Il alla h cette fenêtre et y resta longtemps, puis une idée soudaine sembla lui venir en tête; il retourna du côté de son lit, pour y chercher quelque chose qu'il ne trouvait pas. Alors il fit le tour de la chambre en regardant ses habits ça et là dispersés, reconnut son uniforme, et après s'être étendu de nouveau en bâillant toujours, il sembla qu'un peu de jour se faisait dans sa tète (depuis bien longtemps le soleil luisait dans la chambre), et qu'il finissait par se rappeler où il se trouvait. Mais là ne se bornèrent pas ses réminiscences: il se rappela aussi ce qu'il avait à faire dans une position pareille, étendit lentement la main vers ses habits, les enfila pièce à pièce, en se sentant peu à peu renaître, au
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fur et à mesure qu'avançait sa toilette; si bien que quand il eût fini , il se trouva pris d'une fermeté pareille à celle de Napoléon la veille d'Austcrlitz. Certes , le héros n'eût alors garde de lambiner. De même en fut-il aussi pour Jacobli , bien qu'en sa qualité de sous-lieutenant en second, il ne fût encore héros qu'en espérance.
Comme il ne lui restait plus que sa tète à rendre présentable, il allait se mettre à l'œuvre, et regardait déjà autour de lui ; mais ô ciel ! il n'apercevait ni cuvette , ni le sac de nuit dans lequel il avait cependant eu tant soin de mettre tout son attirail de toilette, et qu'il avait laissé à l'endroit où la compagnie s'était dispersée , parce qu'il eût cru manquer a sa propre dignité en le portant lui-même. Simé-Sémeli s'était chargé de le faire suivre, et Jacobli avait oublié de s'assurer s'il était arrivé. Jacobli était donc là debout, non lavé, non peigné, aussi hérissé qu'un cheval non étrillé et faisant une mine à peu près aussi spirituelle que celle d'un bœuf butté au pied d'une montagne. Où était ce sac de nuit? Où était le fils de Simé-Sémeli qui était venu la veille se coucher avec lui? Est-ce qu'il l'avait donc complètement abandonné? Il commençait à ne plus voir autour de lui que trahison et méchanceté ; il ne savait pas que Simé- Sémeli était allé près du vacher, pour voir si les vaches avaient augmenté ou diminué de lait , et que la grande cuvette de toute la famille était derrière la maison, où un goulot de bois y versait perpétuellement la plus belle eau cristalline que l'on pût voir. Pour toute la famille, il n'y avait pas d'autre cuvette de toilette que le bassin de la fontaine ffet M me Simé-Sémeli eût ouvert des yeux bien étonnés', s'il lui eût fallu en fournir une autre à qui que ce fût. Celui qui se fût risqué à la lui demander, eût bientôt appris qu'où s'étaient lavés le
grand-père et la grand'mère, un pareil animal pouvait bien se laver aussi. Elle ne pouvait pas supporter les prétentions, M me Simé-Sémeli.
Le lavage eût très-bien pu , dans tous les cas , être laissé de côté; mais comment se peigner et se friser sans peignes ? Autrefois les cinq doigts de la main y suppléaient parfaitement; mais maintenant, avec ces longues tresses de cheveux qui pendent autour de la tète, et qu'il faut si souvent faire lustrer et pommader par le friseur, quand on tient à avoir la mine d'un être civilisé et non d'un ours mal léché, maintenant les doigts ne peuvent plus suffire. Jacobli était donc là tout con triste, avec ses cheveux qui lui tombaient en désordre autour de la tète ; ces beaux cheveux auxquels ils tenait tant, et auxquels il attribuait une force aussi irrésistible que celle des cheveux de Samson, ce cher sous-lieutenant!
Il était là sans plus savoir que faire, incapable d'inventer quoi que ce fût; car il n'avait jamais été qu'imitateur. Il savait parfaitement mystifriser sa chevelure quand il avait un peigne et de la pommade , parce qu'il l'avait vu faire à d'autres ; mais sans peigne et sans pommade , il était anéanti et complètement perdu. A la fin, une idée lui vint pourtant , il ouvrit la fenêtre. Ah ! mon Dieu ! vis-à-vis cette fenêtre il aperçut Anne Babeli qui donnait à manger aux poules. Le pauvre garçon , pas peigné et pas lavé, se retira aussi brusquement que s'il venait d'être frappé par une balle , et alla se cacher au fin fond de la chambre, pour n'être pas aperçu par les beaux yeux de la jeune fille. Que les ge s sont pourtant drôles ! L'éclat de ces beaux yeux qu'il eut tant aimé à contempler la veille au soir/ voilà que maintenant il ne pouvait assez lestement les fuir! Dieu sait jusqu'à quand il fut
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ainsi resté caché au fond de la chambre, si une voix rude n'était venue tout-à-coup l'appeler par la fenêtre pour le déjeuner. Il se mit aussitôt à supplier son ami dont il avait reconnu la voix, de vouloir bien monter. Celui-ci supposa d'abord que Jacobli allait descendre, et lui dirait aussi bien en bas ce qu'il voulait de lui; à la fin cependant il se laissa fléchir, et monta à grand bruit l'escalier de bois.
Qu'on juge s'il se mit à rire quand il apprit la détresse et le désir de Jacobli!
— Bah ! il n'y a pas là de quoi te tourmenter, lui dit-il ; descends toujours, car le déjeuner se refroidit. Tu te laveras en passant près de la fontaine , et quant au peignage, on n'y regarde pas de si près chez nous; celui qui n'aime pas à voir les gens non peignés, n'a qu'à regarder ailleurs.
Comme Jacobli regimbait tout effrayé contre cette prétention , Sémeli se mit à Crier par la fenêtre :
— Anne Babeli ! apporte une écuelle avec de l'eau , et une peignotte
— Mais non pas! s écria Jacobli, à quoi penses-tu? que fais-tu? qu'est-ce que va penser ta sœur?
— Ma foi, elle pensera bien tout ce qu'elle voudra; pourvu que tu te dépèches, et que tu viennes vite déjeûner, car j'ai faim.
— Tiens les voilà, viens les chercher, répondit une douce voix d'en-bas.
— Apporte ici! cria grossièrement Sémeli.
— Les voilà sur l'escalier! répondit-onde nouveau.
— Quelle stupide créature ! se mit à grommeler Sémeli, Zusi aurait eu une joie maligne à monter et à voir
comment, dans sa frayeur, le. sous-lieutenant s'était enveloppé dans son rideau. Anne Babeli avait ce tact qui
n'a pas besoin d'y réfléchir, pour sentir toutes les peines des autres, comme si elles nous étaient propres. C'est pourquoi elle semblait si souvent stupide à ses frères et sœurs, qui, manquant de ce tact, ne le comprenaient pas, et l'on tient volontiers pour béte ce que l'on ne peut comprendre ; c'est du moins ce que fait ouvertement la jeune école, sans doute parce qu'elle est extrêmement savante ; ce qui n'empêche pas quelle ignore cependant encore une multitude de choses. Jacobli s'était attiré une appréciation de cette nature. Sa maladresse avec le veau l'avait fait passer aux yeux de ces gens pour plus bête que le veau lui-même, et ses quasi belles manières qu'ils ne comprenaient pas, ne détruisaient pas du tout leur prévention contre lui.
Quand la frayeur d'une apparition personnelle d'Anne Babeli fut passée, Jacobli sortit de son rideau et commença à se laver et à se peigner, pendant que Sémeli le conjurait coup sur coup d'en finir, en alléguant que si on tournaillait autant que cela autour d'un cheval, et qu'on voulût l'étriller ainsi , jamais il n'y tiendrait , et il en rendrait lame. Quant à Jacobli, il comptait lui sur sa forte nature, et n'en démordit pas avant que les points ne fussent bien sur les i; puis, quand il alla jeter le dernier coup-dceil au miroir, son visage resplendit de satisfaction personnelle: — Allons, maintenant, un peu de courage, se disait-il intérieurement; maintenant, cela ne peut pas manquer.
Quand ils descendirent enfin, ils trouvèrent en bas Zusi, qui avait probablement été curieuse de savoir combien de temps le peignage et le lavage dureraient. Jacobli se mit à faire des compliments si longs que M me Simé-Sémeli fut obligée de leur crier de la cuisine , qu'il y avait assez longtemps qu'elle attendait, qu'elle leur
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conseillait d'en finir et de venir à table. Sémeli tint seul compagnie à Jacobli; car les autres avaient déjà depuis longtemps déjeûné, et Sémeli probablement de même, car sa mère lui fit alors le compliment que lui et Blass (le chien de la maison), ils étaient absolument pareils, c'est-à-dire toujours prêts à bâfrer, tant que durait le jour, sans qu'on pût jamais se douter qu'ils avaient déjà eu leur part.
Zusi allait et venait en provoquant et saisissant toutes les occasions de dire quelques mots à Jacobli, dont le cœur était inondé de joie. Il ne doutait plus qu'il ne fût sur le point de faire impression. Mais M ae Simé- Sémeli ne laissait pas aller bien loin la chose; elle pressait le pauvre Jacobli qui tâchait de faire impression, et qui par .conséquent, oubliait de manger; elle le pressait d'en finir, afin qu'elle pût débarrasser la table. Dans une ferme, une femme pareille est l'horloge du logis, c'est elle qui arrange le temps entre les différents repas , et surveille à tout ce qui doit être fait dans les intervalles, afin qu'au moment arrivé, les gens et les cochons trouvent leur ration toute prête. Une fermière comme il faut, qui ne se fait aider par personne et qui envoie tout son monde au champ, est bien obligée de se remuer et de tirer bon parti de sa matinée , si elle veut que son dtner soit prêt à midi. Aussi n'aime-t-elle pas à lambiner alors, et quand quelqu'un l'a une fois fait attendre, il a beau dire les choses les plus intéressantes, elle ne l'écoute plus avec attention et s'efforce même de toutes les façons, de lui faire comprendre combien il l'impatiente et combien il lui tarde que ça Unisse.
Quand la mère fut arrivée à son but, les deux frères d'armes se trouvèrent faire tous deux la plus triste mine
à cette table nue , en voyant devant eux cette matinée sans fin à franchir, et qui leur faisait tout l'effet d'un désert d'Afrique. De même que dans ces déserts-Ut il n'y a pas moyen de découvrir ni un arbre ni une maison, mais partout et toujours du sable, de même aussi dans cette matinée immense ils n'apercevaient ni ouvrage , ni café , ni taverne , rien , absolument rien ! si ce n'est des heures sans terme et sans limites; aussi chacun à part soi se mit-il bien vite à soupirer : — Ah ! que n'est-il donc déjà midil A la fin Sémeli s'étira horriblement les membres , puis il bâilla à faire envie à un crocodille et dit:
— Je crois qu'il nous faut sortir.
Sémeli se dirigea alors à pas lourds et comme par hasard, du côté de l'écurie, où Jacobli le suivit. Là, Sémeli s'arrêta. La vue d'un cheval eût été dans le cas de le faire revenir d'entre le9 morts , tandis que sur Jacobli les chevaux ne produisaient aucune impression. Hélas! le pauvre Jacobli! il était préoccupé d'une bien autre affaire, dont il ne savait plus comment venir à bout. A chaque cheval, Sémeli entonnait un chant d'éloges que nous ne répéterons pas, quoiqu'il renfermât beaucoup de poésie, beaucoup d'élévation et une profonde politique. H se moqua surtout extrêmement de 1 administration, parce qu'un de leurs chevaux, à son avis le plus beau que Ton pût voir, n'avait pas obtenu de prix. Dans son animation, il le détacha, le fit sortir, l'attacha sous l'avanttoit et dit:
— Voyons, est-ce là un beau cheval, oui ou non?
— Ça ferait un beau cheval de train, dit Jacobli.
— • Oh! je le crois, qu'ils seraient contents d'en avoir comme ça des chevaux de train, de même qu'on serait bien content aussi de voir un homme ayant le sens
commun au gouvernement, si jamais 9 pouvait y en arriver un pareil. Allons, voyons, en as-tu jamais vu un plus beau?
— Il me platt beaucoup , dit Jacobli ; c'est un superbe brun; mais cependant je le trouve un peu haut et un peu épais. Quand on est assis dans sa voiture, surtout si c'est un char-à-banc, il ne doit pas y avoir moyen de voir ce qui vient contre vous. La queue aussi est trop longue et trop épaisse. Quand on a son pantalon blanc, et qu'on est obligé de monter un cheval pareil, on est sûr d'être tellement éclaboussé avec une queue de cette façon, qu'on ne peut plus se montrer; c'est ce qui m'est déjà arrivé plusieurs fois.
— Il paraît que tu ne t'y entends pas , dit Sémeli , et que tu ne sais pas faire la différence entre un beau cheval et les rosses que vous avez en ville. Mais, écoute cependant: sais-tu pourquoi il lui ont refusé le prix? c'est parce qu'il avait les jambes trop droites! Ils se sont mis là-dessus à baragouiner quelque chose en français, en oubliant, les imbécilles, qu'on pouvait le savoir aussi bien qu'eux.
— Il faut que tu aies mal compris , dit Jacobli , ils ne peuvent pas avoir dit une pareille bêtise, car il n'est pas un enfant qui ne comprenne qu'on ne peut pas avoir les jambes trop droites. Il n'y a rien de si beau que, des jambes droites comme un bâton. Est-il personne au monde à qui puissent plaire de vieilles jambes cagneuses comme celles d'un tailleur?
Sémeli jeta à Jacobli un regard étrange et reprit :
— Jambes de tailleur ou jambes d'homme de bureau, avec l'âge cela revient bien au même; mais regardemoi un peu comme il court! Vois-tu comme il se pose, et comme il fait trembler la terre?
Jacobli s'avança pour mieux observer la démarche du beau cheval, mais au retour de Sémeli , il ne fût plus dans le cas dp lui répondre quoique ce fût , pas même une bêtise, car en s'avançant un peu au large, il avait été toutà-coup ému par la vue des jeunes filles qui bêchaient des pommes-de-terre à quelques pas ! En sa qualité de jeune homme éduqué, il ne pouvait manquer d'estimer beaucoup plus une belle brunette qu'un beau brun. Il fut tellement saisi, qu'il laissa Sémeli rentrer sa bête dans l'écurie, sans songer à le suivre. Il pressentait quel temps précieux Sémeli allait lui faire perdre, s'il s'avisait défaire sortir ainsi toutes les bêtes de l'étable, où il se trouvait encore deux autres chevaux dont on n'avait encore rien dit, sans compter deux moutons sans attache, et un compartiment dans lequel devait sans doute se trouver la truie avec les fameux petits cochons; tout cela ne manquerait pas de faire durer jusqu'au soir les rabâchages louangeux de Sémeli.
Comme Jacobli ne manquait pas d'une certaine expérience diplomatique , il savait qu'il ne faut rien brusquer au début, pour arriver où l'on en veut venir, quand le but se trouve bien éloigné. Il resta donc dehors, les bras croisés, à regarder le cheval en disant d'un air capable :
— Si cette bête-là était en Hollande , on en trouverait facilement 100,000 florins!
Cette observation fit drçsser les oreilles à Sémeli qui lui répondit:
— Pardieu! si tu veux l'y conduire, je te le donne pour 4000, cela te fera 99,000 florins de bénéfice; pour 100 florins, je me charge bien d'en trouver encore un plus beau.
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Pendant que Sémeli réfléchissait aux 400,000 florins , Jacobli avança d'un pas, jusque sous lavant-toit et demanda :
— Aurez-vous beaucoup de fruits, cette année? Je les aime beaucoup , les fruits , surtout en beignets. Les beignets aux poires sont excellents, surtout quand on met un peu de kirsch dans la pâte. Il y a déjà bien longtemps que ma mère nous promet d'en faire, quand les poires seront à bon marché; mais ça n'a pas encore pu aboutir. En avez- vous, des poiriers? Oui, je crois qu'en voilà un, n'est-ce pas? se dit-il à lui-même en désignant un grand arbre qui se trouvait entre lui et la place où travaillaient les jeunes filles.
— Oui , un joli poirier, dit Sémeli , sur lequel il pousse des pruneaux!
Jacobli, sans tenir compte de cette réponse, tira de sa poche son étui à cigares > en se tournant d'un air d'homme expérimenté vers le quasi poirier.
— Si tu veux bètiser, bêtise tout seul , grommela Sémeli en disparaissant du côté de l'étable où étaient les petits cochons.
Jacobli s'avança alors en levant les jambes comme une cigogne qui va aux grenouilles, pour chercher ses poires sur le prunier; puis tout-à-coup il fit, comme un vrai carabinier qu'il était, un mouvement à droite, et se trouva dans un clin-d'œil auprès des jolies travailleuses.
— Comme vous vous dépêchez , mesdemoiselles ; comme vous vous dépêchez ! dit-il , si j'avais une pioche je vous aiderais.
— C'est bien facile d'en avoir une, ditZusi, tenez, si vous parlez sérieusement, vous n'avez qu'à me remplacer, voilà la mienne.
Jacobli ne pouvait s'en dédire. Il prit la pioche, mais comme jamais de sa vie il n'avait eu une' chose pareille dans les mains, il s'en servit d'une manière si bête, que Zusi n'en pouvait plus de rire ; cependant elle la lui reprit des mains, car le pauvre Jacobli martyrisait horriblement les ramures des pommes-de-terre. Ce fut un bonheur pour lui , car Zusi l'eût volontiers laissé bêcher jusqu'au soir, afin de pouvoir jusqu'au soir rire de son savoir-faire. Anne Babeli avait aussi commencé par rire , mais bientôt la compassion s'était éveillée dans son âme plus tendre , et elle intervint entre Zusi et Jacobli en excusant la gaucherie de celui-ci.
— Ce qu'on n'a jamais fait, dit-elle , il n'est pas étonnant qu'on le fasse maladroitement en commençant. Il y a bien des choses à l'occasion desquelles nous donnerions à rire également, si nous devions les faire.
— Oh! c'est sûr, dit Zusi; par exemple, s'il nous fallait faire le monsieur comme lui , nous serions bien embarrassées.
— Au contraire! répondit Jacobli, à personne cela ne pourrait convenir aussi bien qu'à M u ° Zuseli; chez nous on ne se croise pas du tout les bras; nous avons une vie très-active et énormément à faire.
— Je le crois, dit Zuseli, mettre et ôter ses gants, friser sa moustache, chercher sa canne, brosser son pantalon, nettoyer ses bottes, rajuster le collet de sa chemise, flâner par la ville, poursuivre les jeunes filles, les unes pour les embrasser, les autres pour leur argent, chercher des voitures pour aller se promener à crédit dans la campagne , faire des visites aux gens dont on peut tirer profit et
— M Ue Zuseli! M Uô Zuseli! dit Jacobli, que vous êtes maligne! mais les choses ne sont pas du tout comme
vous dites-là. Tout le jour il faut que je sois au bureau, souvent même jusqu'au soir, a écrire pour mon père. Je vous assure que je suis très-occupé, et que j'ai rarement un jour de libre.
— On ne s'en douterait pas,' répondit Zu6eli.
Anne Babeli devint rouge et dit : — Que les messieurs soient bien occupés, je le crois très-volontiers; mais déjà bien des fois je me suis demandé ce que pouvaient faire vos dames, qui n'ont pas de jardin à faire, pas de bêtes à soigner.
— Quant à cela, ça dépend, dit Jacobli. Celles qu sont tout-à-fait distinguées , les aristocrates , ceBes-l : passent leur temps en promenades, en visites, à lire u peu de français , mais pas souvent ; à broder par-ci pai là après un mouchoir de poche, mais sans jamais ôt* leurs gants. Ces dames-là ne peuvent jamais se coucher, ni jamais se lever, et ne savent jamais ce qu'il y aura à dîner sur la table.
— Elles ne font donc que danser et aller à la comédie? dit Zuseli.
— Pas du tout! reprit Jacobli, elles ne dansent pas, parce que cela échauffe, et elleg ne vont pas à la comédie, parce que cela coûte.
— Bon Dieu! que ça doit être ennuyeux, dit Zuseli, pas pour tout au monde je ne voudrais être en ville.
— Oui, mademoiselle, mais Dieu merci, ce n'est pas comme cela partout; surtout chez nous qui ne sommes pas encore tout-à-fait distingués. Chez nous, cela va comme cela doit aller; l'utile alterne avec le beau, le travail avec le plaisir; nous ne traitons pas la femme comme une esclave, mais nous ne la traitons pas non plus comme une poupée. La femme doit être l'ornement de la vie, et en jouir •elle~méme. Toutes tes trois ou
quatre semaines, nous avons à la maison une petite lessive que ma mère et mes sœurs soignent, et dont elles repassent ce qui doit être repassé. Entre temps, elles cousent et tricotent ; ou bien ma mère fait les pantalons de mon père. Mon père prétend qu'il n'est dans aucun pantalon aussi à son aise, que. dans ceux que lui fait ma mère. Les jours de marché on va faire ses emplettes d'herbage ou de salade. En été , ma mère rapporte quelquefois des cerises , surtout quand elles sont à un kreutzer la livre. Après dtner, on sort un peu; on regarde dans les boutiques, on fait quelquefois même une emplette ; quelquefois on reçoit des visites , pendant lesquelles rien n'empêche de tricoter; quelquefois on lit; nous sommes abonnés à un cabinet de lecture, où Ion trouve les plus beaux livres, des romans et d'autres histoires. Le soir, on va se promener, ou bien, on s'asseoit sur la galerie , derrière la maison , du côté de la cour, où le soleil ne nous tourmente pas; ou bien l'on va en visite , ou on donne des soirées. Quand les jours sont courts , nous soupons à six heures , et l'on fait quelquefois de la musique. Ma mère sait de beaux Lieder de Gellert, ma sœur touche du piano, et moi je joue de la clarinette; mon père écoute, ou bien nous accompagne avec le triangle; ce sont des soirées charmantes. Oui, quelquefois aussi il y a des bals; tous les ans nous allons à la campagne dans une calèche; puis, quand mon père reçoit des billets gratis, nous allons au concert, voire même à la comédie.
— ' Qu'est-ce que c'esrt que ces billets-là? demanda Zusi.
— Quand on occupe une place dans laquelle on peut s employer pour les gens et parler à leur avantage, on en reçoit souvent comme cela de ces billets, avec lesquels on peut entrer sans payer.
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— Voilà ceux qui me plairaient! dit Zusi; je voudrais bien en avoir aussi. Si j'étais de votre père je resterais jour et nuit à la place où on vous les donne.
— Oui, reprit Anne Babeli, une pareille vie me semble très-agréable; c'est bien autre chose, ma foi, que de travailler et travailler toujours du nouvel-an à la Saint-Sylvestre.
Ces mots résonnèrent à l'oreille de Jacobli comme une musique céleste.
— Je ne. sais trop, dit-il, si je puis l'espérer, mais ce serait pour nous une bien grande joie et un bien grand honneur, si ces demoiselles avaient la bonté de venir nous voir une fois à la ville. Soyez sûres que nous ferions tout notre possible pour vous faire plaisir; soyez sûres aussi que chacun chez nous s'y aiderait de grand cœur. Il y a bien longtemps déjà qu'il est question de faire une partie à l'Ile Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne; si vous veniez, je suis persuadé que cela s'arrangerait tout de suite.
— Cela m'irait! dit Zusi. H y a longtemps que j'ai entendu dire comme c'était joli là-bas, et que je me suis dit que je voudrais bien y être. Mais je ne veux pas y aller en barque, comme on dit que font la plupart des gens; je veux y aller en voiture, ou à pied.
A ces mots, Anne Babeli devint toute rouge et dit:
— Mais ne sais-tu donc pas qu'à une tle, il y a de l'eau tout autour?
— Pourquoi ne le saurais-je pas aussi bien que toi? dit Zusi, mais ne sais-tu pas aussi qu'on peut courir dans l'eau, et y aller en voiture? Cela ne doit pourtant pas être si profond, qu'il n'y ait pas moyen de traverser!
— Ah! quant à cela, je ne pourrais pas vous le garantir, dit Jacobli; mais vous n'avez pas à avoir peur, rapportez-vous-en à moi
— Oui, et s'il arrivait un veau contre nous? ou même un taureau? demanda Zuseli.
— Tu es toujours la même, dit Anne Babeli; l'eau ne me fait pas du tout peur, au contraire; je la trouve si douce et si gentille, qu'il me semble souvent qu'il ne pourrait pas y avoir de meilleur lit qu'une belle eau comme ça bien fraîche et bien claire.
— Que tu es enfant! dit Zusi, un bon lit de plume a cependant encore un bien autre nez que ton eau froide et mouillée, dans laquelle on peut très-bien se noyer, quand on va trop avant.
Tout-à-coup une voix se fit entendre dans les airs, qui criait :
— Zusi! Zusi! viens-t'en!
Quand la mère eut un peu travaillé à son ménage, elle commença à se demander où pouvaient être les deux jeunes gens, qu'on ne les entendait plus. Elle alla à la fontaine; tout y était silencieux; elle sortit alors devant la maison, et aperçut Jacobli près des jeunes filles.
-— C'est dommage que celui-là ne soit pas chien de chasse, se dit-elle à elle-même; car il flaire de loin ce qu'il cherche, mais Sémeli va bientôt le faire filer.
Une certaine anxiété maternelle l'empêcha de rester a la cuisine ; elle sortit de nouveau, vit comment Jacobli s'escrimait avec la pioche, rit de tout son cœur et se dit: — Allons, faites-le bien endiabler, et il flairera peutêtre bientôt de quoi ça tourne ici. Quand elle sortit la troisième fois, elle ne vit plus Jacobli faire le gros dos, mais Jacobli, les bras croisés, debout près des jeunes
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filles qui étaient appuyées sur leurs pioches et qui babillaient de tout leur cœur. Elle ne put supporter cela longtemps: — Attendez - moi un peu, se dit- elle, je vais vous faire bavarder, moi; puis elle appela: — Zusi! Le nom retentit plus distinctement dans les airs; quand il arrivait quelque chose, le nom de Zusi était toujours en avant.
Zusi fit la moue, mais quand la mère appelait, il n'y avait pas à lambiner.
— Tu vas t'en venir aussi, dit-elle à sa sœur en raclant sur sa pioche la terre qui était à ses pieds.
— Je ne saurais pas pourquoi. C'est toi qu'elle a appelée, répondit Anne Babeli; je ne verrais pas ce qu'elle aurait à faire des deux à la maison.
— Mais je suis sûre qu'elle a voulu les deux, dit Zusi, tu sais bien que la mère appelle toujours comme cela.
— Eh bien, je ne veux pas aller, dit Anne Babeli; si la mère me veut, elle appellera bien encore une fois.
Qui est-ce qui devint alors furieusement en colère? ce fut Zusi. Et à qui oes paroles firent-elles bien plaisir? ce fut à Jacobli.
Le cœur de Jacobli n'avait pas encore parlé. Il s'était arrêté d'abord à Zusi , parce que c'était elle qui d'abord lui avait semblé la plus avenante ; mais comme les deux sœurs étaient absolument aussi riches l'une que l'autre, son cœur à cette occasion s'inclina sans effort de l'autre côté , en s'éprenant fortement de Babeli. Son sang se mit à refluer au cœur, gros comme le bras; il rugissait intérieurement comme un éléphant sauvage dans la fosse oit il s'est pris; il sentait sa gorge se serrer fortement; un chaos d'éléments mugissants commença à bouillonner en lui avec une force prodigieuse ; sa respiration était haletante, il soqpira longtemps, puis enfin il dit:
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— lP e Babeli , . . . . il fait chaud.
— Oh! dit AnneBabeli, aujourd'hui cela ne fait rien, il y a de- l'air.
— Oh ! M Ue Babeli , continua le jeune homme , est-ce qu'il fait donc encore plus chaud quelquefois? Et puis: est-ce qu'alors vous travaillez tout de même dehors?
— Tout de même, dit Anne Babeli, quand une fois on est habitué, cela ne fait pas autant ; et d'ailleurs quand on le sent, on se dit qu'il faut bien que cela soit.
— Je ne crois pas cela, dit Jacobli; des filles comme vous pourraient faire autrement; et quand il eut dit cela, il se remit à soupirer.
Anne Babeli tourna la difficulté et continua:
— La coutume est la coutume, et quant à plus se ménager que les autres, c'est impossible.
— Mais dans toutes les maisons la coutume est différente, et l'homme peut toujours changer ce qui lui déplaît, dit Jacobli. M Ue Babeli, ne vous semble-t-il pas qu'il fait toujours plus chaud et que le vent est tombé? Qu'en ditesvous, si nous allions à l'ombre. Là, sous le poirier, il ferait si bon , et on est si bien dans la belle herbe pour causer?
Anne Babeli rougit et lança, au lieu de réponse, un regard étrange à Jacobli, probablement pour voir si c'était une plaisanterie, ou bien s'il n'avait plus bien sa tête. Mais avant que la chose s'éclaircft, une voix se mit à crier de nouveau dans les airs:
— Anne Babi! viens-t'en, tout de suite!
Anne Babeli partit aussitôt, laissant Jacobli avec une mine aussi ahurie que celle d'un bœuf qui se serait couché sur les rails d'un chemin de fer, en comptant sur un sommeil tranquille, et qui entendrait tout-à-coup arriver un convoi. Cela lui faisait tout autant de peine
de renoncer à l'ombre du poirier, mais il n'y avait pas moyen de retenir Anne Babeli.
— Au moins , permettez-moi de porter la pioche , dit galamment Jacobli; puis, quand ils arrivèrent près du poirier, il reprit avec gentillesse: — Ne voulons-nous pas profiter un peu de ce bel ombrage, et nous arrêterlà un instant, pour vous rafraîchir un peu; car, je ne crois pas que ce soit bien sain de rentrer ainsi dans une maison froide quand on a si chaud?
— Ah bien, oui! c'est ma mère qui m'en donnerait du rafratchissement ! dit Anne Babeli, en essayant de reprendre sa pioche; mais Jacobli ne voulut pas la rendre. — Cette chère pioche, disait-il, avec laquelle M iIe Anne Babeli avait travaillé toute la matinée ! Ah ! que ne suis-je moi-même une pioche pareille! soupirait-il avec des gestes expressifs.
— C'est pourtant par trop fort, de perdre ainsi son temps, un beau jour de travail, à de pareilles bétiseries! s'écria une voix menaçante, de l'intérieur de la maison. Vite, lave les pommes-de-terre, et va au jardin chercher de la salade. C'était la voix de la mère qui, informée par Zusi, des doux yeux qu'Anne Babeli faisait au museau de singe, s'était mise dans une horrible fièvre. Zusi eût mieux aimé avoir à tresser un crapeau dans sa chevelure, que d'accepter pour homme ce Jacobli qui n'avait rien, qui était pauvre, et cependant elle ne pouvait se résigner à laisser jouir sa sœur de sa conversation agréable et de ses doux regards.
C'est elle qui avait excité sa mère à appeler une seconde fois, et quand Anne Babeli passa près d'elle en rentrant à la cuisine, la mère dit avec une grande satisfaction: — Ah!... je les ai joliment houspillés! Cette bonne dame Simé-Sémeli! Elle ne savait guère de quel
bois se chauffe un jeune fédéré de cette espèce, et comme il est difficile de le faire partir de l'endroit où il se pose , que ce soit à côté d'une jeune fille , ou à côté d'une choppe de bière!
Jacobli tout déconcerté était resté debout devant la maison, et il s'y trouvait encore, quand Anne Babeli sortit avec son panier de pommes-de-terre pour aller à la fontaine. Aussitôt il 9e remit aux trousses de la jeune fille, et n'eût ni paix ni trêve avant qu'on ne lui permit de porter aussi sa part du panier. Quand ce panier fut enfin sur le bord de la petite auge, Jacobli sauta aussitôt sur le balai qui était là tout près, et y alla si drù que l'eau en jaillissait au loin de tout côté, en les éclaboussant si bien la jeune fille et lui, qu'il abandonna bientôt le balai avec consternation , pour regarder, à ses jambes, son pantalon jadis blanc, mais à présent tout mouillé. Anne Babeli avait profité du moment pour s'emparer du balai , et travaillait solidement ses pommés-deterre, mais Zusi avait déjà aperçu ce nouveau tète-àtète, averti sa mère et dit:
— Tout cela n'amènera rien de bon!
Ces mots entrèrent comme un coup de fusil dans la tête de la mère. Elle ordonna d'un ton furieux à Anne Babeli d'apporter les pommes-de-terre et d'un peu plus se dépêcher une autre fois.
Anne Babeli ne fit aucune objection. Forte de la conscience de son innocence, elle subit ces reproches sans y répondre, et emporta le panier, en le tenant aussi loin que possible de son corps, afin de ne pas mouiller sa robe, et Jacobli tout agité resta près de la fontaine, à contempler attentivement son pantalon blanc mouillé.
A l'intérieur, on était en train de s'en dire de rudes.
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Anne Babeli voulait s'excuser en disant qu'elle n'y pouvait pourtant rien, si on lui courait après, et qu'elle ne pouvait pas le chasser; mais tout cela touchait fort peu la mère qui disait au contraire :
— Jamais de ma vie un pareil fantôme ne m'a couru après, à moi; mais aussi il eût fallu voir qu'un seul essayât d'y venir! Allons! maintenant, dépêche-toi d'aller chercher de la salade!
Anne Babeli enchantée de cette conclusion voulait sortir et précisément par la porte par où elle était entrée.
— Oui , je te le conseille ! pour lui passer encore une fois devant le nez, n'est-ce pas? Va par l'autre porte, et vite encore; je n'entends pas qu'il sache que tu es au jardin, et si je vous retrouve encore une fois ensemble aujourd'hui, c'est moi qui te donnerai ta danse, tu peux y compter.
Jacobli à force de réfléchir sur sa position, en était enfin arrivé à conclure que le soleil ferait du bien à son pantalon mouillé. Comme son malheur lui était arrivé derrière la maison, c'est-à-dire du côté de l'ombre, il alla donc chercher le soleil par devant; par devant, aussi se trouvait le jardin et les pots de fleurs d'Anne Babeli. Ce jardin était de tournure ordinaire, tant par sa dimension que par son emploi; il n'était exclusivement consacré ni aux légumes, ni aux fleurs, mais à ces deux sortes de choses en même temps. Les platesbandes de fleurs étaient entourées de buis qui avait grand besoin d'être taillé; les allées étaient étroites et garnies d'horrible tan rougeàtre; par-ci , par-là, on voyait des soleils, des dahlias, des rosiers grands et touffus à tel point qu'à travers ce jardin, on eût très-bien pu jouer à cache-cache.
Jacobli était déjà depui» un moment au soleil, sans avoir vu autre chose dans le jardin que des tiges de fleurs tout ordinaires qui ne l'intéressaient nullement; quand il lui sembla voir remuer quelque chose de blanc derrière un superbe pied de soleil. Il regarda de plus près, et vit Anne Babeli gratter dans les têtes de salade, comme une poule au milieu de ses poussins. Son cœur se gonfla comme ifn quartier de poire sèche dans du beurre chaud. — Ma foi, tant pis! pensa- t-il, et il se précipita dans la salade, auprès de Babeli, en disant:
— Pensez donc un peu! je viens seulement de vous apercevoir. Puis-je vous aider? Et avant qu'on ne lui eût répondu , il plongeait ses mains dans la salade , en arrachant impitoyablement tout au travers, comme les maîtres d'école de l'ancien temps arrachaient la tignasse. à leurs moutards. Anne Babeli le conjura avec angoisse de s'arrêter, en lui disant qu'elle en avait assez, puis elle se leva et partit. Alors Jacobli se mit de nouveau à la suivre , en mettant la main sur le panier et le tiraillant pour qu'on le lui laissât porter. Il voulait absolument aider à éplucher, parce que, disait-il, il s'y entendait fort bien, ayant été souvent obligé autrefois entre les classes, d'aider à sa mère à la cuisine. Tout-à-coup derrière le pied de tourne-sol, apparurent deux mains qui arrachèrent la corbeille , et une voix en colère dit :
— Donne-moi cela! et dépêche-toi de rentrer!
C'était Zusi qui se précipita vers la fontaine comme une tempête avec le panier capturé. Quand une jeune fille va mettre le nez sur une liaison qui n'est pas à sa guise, on dirait qu'il lui croît alors cent yeux et deux cents oreilles. Les pauvres amoureux ont beau se cacher; sitôt qu'ils sont ensemble, ils sont sûrs de la voir arriver entre eux bruyante et tumultueuse.
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A peine la mère avait-elle e*voyé Anne Babeli au jardin par une porte , que Zusi courut par l'autre à la fontaine. Il fallait bien qu'elle vft aussi la mine que faisait cet imbécile, se disait-elle en elle-même. Mais celui-ci avait suivi les évolutions du soleil , et s'était dirigé vers le jardin. — Ce vilain chien! dit Zusi en colère, le voilà qui a déjà de nouveau le nez dessus; mais attends un peu! — et elle s'élança dans la chambre, d'où l'on pouvait dominer le jardin. Ça l'impatientait au dernier point de voir combien Jacobli hésitait pour entrer; puis aussitôt qu'elle l'aperçut fondre au jardin comme une araignée fond sur une mouche, Zusi fila elle-même à la cuisine.
— Tiens, mère, les revoilà déjà ensemble! s'écriat-elle.
— Où? dit la mère.
— Dans la salade! faut-il que je les houspille?
— Si seulement je pouvais quitter cette poêle! dit la mère toute rouge de feu et de colère. Va vite dire à cette bécasse de venir ici , que je l'arrange !
Jacobli se retrouva donc de nouveau seul; mais aussitôt il se rappela que cela ne vaut rien pour l'homme de rester seul, et alla près de la fontaine, où Zusi lavait la salade, et lui répéta son refrain habituel: — Permettez, M Ue Zusi, je m'y entends parfaitement. Quand j'étais petit, j'étais obligé d'aider à ma mère entre les classes , et je suis à moitié cuisinière.
C'est une chose curieuse, mais c'est pourtant comme cela ; aussitôt qu'une jeune fille voit un garçon près de sa sœur, elle ressent de suite une frayeur extrême, et appelle à son secours le ciel et l'enfer; tandis qu'auprès d'elle-même, elle supporte ce même garçon sans le moindre trouble , à plus forte raison sans la moindre crainte
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de danger. N'est-ce pas ^étrange ? Zusi ne pensa donc nullement ni à appeler sa mère, ni à chasser Jacobli; elle se contenta de le harceler et de le ricaner horriblement.
Tout ce qu'il coupait avec son gros couteau à briquet était mal , et tout ce qu'il ne coupait pas .était bien pis encore. Mais le plus drôle, c'est qu'on arrive rarement à savoir à temps si ces taquineries proviennent de l'amour ou de la méchanceté; car l'amour et la méchanceté s'entendent aussi bien à taquiner l'un que l'autre , et parfois la jeune fille elle-même ne peut se dire au juste ce qu'il en est. On sait que les carabiniers prennent assez volontiers de pareilles moqueries pour des signes d'amour, et Jacobli ne faisait pas exception à la règle. Il trouvait Zusi charmante ; Zusi n'y voyait pas trop d'inconvénient, et ils étaient profondément absorbés tous deux , quand tout-a-coup une voix plus forte que jamais se mit à crier:
— En voilà une qui est aussi folle que l'autre ! Ah Ça, dis donc, est-ce que tu vas rester trois jours à éplucher cette salade? Vois-tu, Zusi, vous ne valez pas mieux l'une que l'autre.
— Pardon , M me Simé-Sémeli ! dit Jacobli , moitié en colère et moitié suppliant; je suis désolé que cela vous fâche; je voulais seulement faire voir à M lle Zuseli comment on épluche la salade; c'est une nouvelle manière, très-commode, à ce que dit ma mère.
— Eh bien ! en voilà une bonne 1 nous apprendre à éplucher la salade! s'écria M me Simé-Sémeli. Elle e & eût certainement dit davantage , si sa colère ne l'eût presque étouffée, et elle se mit à suivre d'un pas rapide sa fille qui filait la première.
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Jacobli se retrouvait donc encore une fois seul. Il se sentit pris d'un profond accablement. L'accueil des jeunes filles l'avait rempli d'espérances: — Une petite heure de tête-à-tète , se disait-il , et je serais heureux. Mais comment y parvenir avec cette mère toujours prête à fondre sur les gens comme une poule en colère, qui veut chasser les pies et les corneilles. Jacobli se sentait le cœur ainsi découragé , parce que son estomac était vide. Il était chez ces gens en visite ; voilà qu'il se retrouvait seul, et il ne savait plus que faire. Il ne pouvait plus aller au jardin , le voisinage de la fontaine lui rappelait de pénibles souvenirs , et s'il restait sur place f il aurait l'air de guetter les jeunes filles, comme un chat guette une souris. De la journée il n'avait encore aperçu le père; Simé-Sémeli fils ne se montrait plus. Sa position n'était pas amusante, il est facile de le comprendre.
Pour fuir la fontaine et le jardin, il quitta la maison, en évitant soigneusement le poirier, alluma un cigare et prit le chemin que Sémeli avait suivi avec son cheval. En ce moment , la cloche de midi se fit entendre au loin. Cette cloche est réellement pour le peuple la voix la plus éloquente. Aussitôt qu'elle se fait entendre, les cœurs respirent, et tous les nez semblent aspirer au loin des odeurs d'oignon et de soupe à la farine. Jacobli accueillit aussi cette voix avec un plaisir extrême; il ne se sentait plus seul au monde; il flairait enfin le dtner, ce suprême consolateur des carabiniers et de bien d'autres âmes. Il tira sa montre et y fit une nouvelle découverte consolante; elle retardait de six minutes et demie; il la remit sur l'heure, puis il la recacha, avec une très-grande satisfaction; il savait que le dîner arriverait six minutes et demie plus tôt qu'il ne l'avait attendu. La cloche avait à peine fini de sonner, que les
gens s'en revenaient du champ, en le regardant avec curiosité. Il passa à côté d'eux tout fier, sans les saluer, en tenant délicatement son cigare entre les deux doigts. Leurs pioches sur l'épaule , ces gens le regardaient ironiquement , et celui qui les eût suivis , eût entendu avec quelques lardons contre le petit monsieur au cigare, ils salaient leurs pommes-de-terre. Un pareil être, avec un cigare planté au milieu du visage, est pour les gens à pioche une comédie qui n'en finit plus. Il va sans dire que les petits messieurs ne se doutent pas même de toutes ces moqueries. Bientôt il entendit venir un cheval, derrière lequel il apercevait la houppette d'un bonnet blanc. C'était Simé-Sémeli en personne qui était allé faire souffler son blé lui-même, afin d'obtenir du grain et de la paillette sans l'intervention suspecte du meunier. Simé-Sémeli arrêta son cheval, souhaita le bonjour à Jacobli, et lui demanda où il allait. Quand il sut que Jacobli se promenait tout simplement au soleil, il l'invita à monter auprès de lui , en lui disant qu'il était midi et que sa vieille n'aimait pas qu'on se fit attendre. Simé-Sémeli fut cependant bien obligé d'attendre, lui; car quand il entra dans la chambre à manger qui est en quelque sorte le salon des maisons de ferme, la nappe n'était pas encore sur la table; à plus forte raison le dîner.
Comme Simé-Sémeli en exprimait sa mauvaise humeur, sa vieille dit :
— Si tu avais été là tu saurais d'où vient ce retard; quand il y a ici des étrangers, je serais bien aise que tout le monde ne s'en allât pas ainsi, en me laissant tout le souci. Il me tarde bien que cela finisse, j'en ai assez comme cela.
Simé lui donna raison, et lui demanda après son fils.
— Parbleu, j'ai déjà eu assez à faire à garder ces filles, sans m'occuper encore du garçon, répondit la mère; c'est à toi que j'en ai laissé le soin.
Comme on parlait de lui , le fils arriva justement et se mit à demander à son père pourquoi on n'avait pas fait ceci et cela, en affirmant que si cela ne se faisait pas, on allait tout gâter et s'exposer à des pertes incalculables.
— Mais, répondit le père, crois-tu donc qu'un seul peut tout faire à la fois , quand à tout moment on vient vous siffler la danse des ours, pour vous faire aller à la parade à Laushaag? J'avais cru que cela changerait avec le gouvernement, mais maintenant c'est encore dix fois pis; on dirait vraiment qu'on prend les fils de paysans pour des quilles, avec lesquelles les messieurs ont tout le droit de se divertir. Toutefois dans cette sortie du père, il perçait, à travers la colère, une certaine satisfaction paternelle de voir que la vie de garnison n'avait cependant pas altéré en son fils les préoccupations du paysan. Du reste, les préjudices en question l'inquiétaient fort peu.
Enfin arriva le dîner, autour duquel se rangea cette fois-ci toute la famille , mais sans dire le mot. Les filles faisaient d'horribles mines ; un nuage de tonnerre planait sur le front de M me Simé-Sémeli; pour le père et le fils , quand ils avaient faim , ils mangeaient et ne s'amusaient pas à bavarder. Le dtner était copieux et bon, beaucoup plus, il est vrai, en la considération de la famille qu'en celle de leur convive. La danse s'ouvrit par le bouillon, puis vint la viande; viande fumée, viande salée , et viande fraîche ; puis des légumes et des schnitz , puis du lard; puis du rôti, du jambon, et la fameuse salade. Cette fois-ci, on ne vit pas de pommes-de-
terre. M me Simé-Sémeli tourmentait Jacobli pour le faire manger.
— Voyons, servez-vous donc, disait-elle; prenez-en a votre soûl , et sans faire de compliment. Une fois que c'est cuit, voyez-vous, je n'y regarde pas de si près; il faut que ça se mange. Mon Dieu, je sais bien, quand on est obligé d'acheter chaque morceau , on ne mange souvent qu'au quart de ses dents. Chez nous du moins, on n'achète pas ce qu'on mange; aussi s'en donne-t-on tant qu'on peut. On ne sait pas comme c'est agréable, d'avoir dans le spicher, a la cave et au jardin, tout ce qu'il faut, et de n'être pas obligé pour chaque bouchée de mettre la main à la poche. Mon Dieu, il me semble que si j'en étais là, je me ferais faire aussi des habits étroits comme ceux qu'on porte à la ville , et que nos hommes seraient obligés de mettre des boucles à leur culotte, dans laquelle on les verrait maigrir, maigrir à faire peur d'une année à l'autre.
— Mais vous avez pourtant bien un champ, dit-elle à Jacobli.
— Non , dit Jacobli , nous ne cultivons pas ; cela ne convient pas.
— Quoi! pas un champ? dit M m * Simé-Sémeli, mais vous avez bien alors au moins un jardin et un verger, pour le plus nécessaire?
— Non, dit Jacobli; les logements avec jardin sont très-chers à Berne. Tout ce qu'on a de mieux à faire, c'est de prendre un logement du côté de l'ombre; ce sont les meilleur marché, et on a tout de même une petite cour, ou une petite galerie , d'où Ton voit le soleil , du moins quand il donne.
— Qu'est-ce que c'est? s'écria M me Simé-Sémeli, vous logez en location? Ah! mon Dieul
— Mon Dieu , oui , dit Jacobli , c'est maintenant très à la mode ; les gens les plus hauts placés et les ambassadeurs habitent tous des maisons louées. Mon père prétend qu'on est très-assujetti quand on a une maison. Quand on a fait quelque chose de travers et qu'on voudrait être à cent lieues, une maison devient très-embarrassante.
— Je comprends cela, dit Simé-Sémeli, quand on la doit tout entière.
— C'est une mode de gens de rien du tout, dit au contraire M me Simé-Sémeli. Cela me ferait mourir, moi, si je me voyais dans une maison où je ne serais pas la maîtresse ; payer des loyers et tout acheter, peut-être même les pommes-de-terre? Ou est-ce que vous n'en mangez pas, de pommes-de-terre?
— Oh ! ma foi , si ! surtout mon père , qui est toujours
le premier et le dernier à la marmite pour nous
donner bon exemple.
— Et il vous faut les acheter? s'écria M me Simé-Sémeli; mais alors vous devez les payer aussi cher que le poivre. Je suppose pourtant que vous engraissez et que vous saignez un cochon, au moins pour la dépouille; ou bien est-ce avec le bœuf que vous mangez ces pommesde-terre achetées?
— Non , dit Jacobli ; nous ne saignons pas de cochon , nous n'aurions pas de sou pour le loger, mais il a été depuis peu fortement question d'en bâtir une. Les messieurs comme il faut font venir des cochons anglais qui mangent peu et ne tiennent point de place. D'un de ceux-là, ma mère elle-même en a envie. Après tout, lors même qu'on n'a pas de cochon, les épluchures de pommes-de-terre ne sont cependant pas perdues; voilà ce qu'il y a de commode à la ville, c'est qu'il n'y a jamais rien de perdu. Il y a des femmes qui viennent tout
chercher, même la relavure pour leurs cochons, et tout cela se paye bien. Cela fait de belles étrennes pour la fille de la maison.
— Oui, elles sont propres, les étrennes! Mais combien en mangez -vous, de pommes-de-terre dans une année?
— Oh! beaucoup, ditJacobli; au moins cinquante mesures, et même quelquefois plus; mon père se plaint toujours de ce que coûte l'entretien du ménage.
— Cinquante mesures, cela fait sept sacs, dit M me Simé- Sémeli; le plus pauvre ménage de mendiants d'ici en mange davantage ; une vache toute seule en mange juste autant, de la Saint-Martin à Carnaval.
— Ah! c'est que, voyez, madame, dit Jacobli, mon père prétend que la ville ôte l'appétit. Toutes les fois qu'il vient à la campagne, il mange une fois plus que chez nous , et ma mère trouve très-commode de ne faire que trois repas ; à la campagne on mange tout le jour.
— Parbleu! je le crois bien, que votre père mange une fois plus à la campagne que chez lui , si vous êtes obligés d acheter toute la graisse et toutes les pommes-de-terre. Mais alors vos pommes-de-terre doivent faire la poussière comme un vieux sac à farine , et cela me fait vraiment pitié pour ces pauvres petits qui doivent sans doute être enrhumés toute l'année. Non, ma foi, je ne voudrais pas être là! Et du lait, vous n'en avez bien certainement pas non plus vous-mêmes. Quand on ne peut tenir un petit cochon, à plus forte raison une vache.
— Tout naturellement, dit Jacobli; nous achetons le lait; on nous l'appbrte à la maison, du meilleur qu'il y ait. Le laitier près duquel nous nous servons connaît beaucoup mon père , et tient à honneur de nous le donner bon.
— Et prenez-vous le lait dune vache, ou bien de deux; si c'est permis de vous le demander? dit M me Sémeli.
— Oh! ça ne se prend pas par vache, mais à la mesure. Quand nous y sommes tous et que le père n'a été invité nulle part, nous en prenons alors pour neuf kreutzers. Quand nous avons des visites, ma mère envoie chercher de la crème, tout ce qu'il y a de mieux, et ça coûte cinq batz la mesure.
— Ah bienl pour le coup, en voilà une bonne! s'écria M me Sémeli , neuf kreutzers de lait par jour pour toute une famille? Eh bien! qu'en dites-vous, vous autres fillettes; il ferait bon être là, n'est-ce pas? Ah bien! par exemple ! je voudrais bien voir ce que dirait notre truie rouge quand elle a ses petits , si on ne lui donnait alors que pour neuf kreutzers de lait par jour? Ça ne doit pas être long à faire un pareil ménage ; on a bientôt fait de manger et de relaver; quand une fois on a mangé une chose, on a le temps de respirer avant que l'autre arrive, sans compter qu'on n'a pas besoin de tailleur pour élargir ses habits. Qu'en dis-tu, Anne Babeli, ne ferait-il pas bon être cuisinière chez eux; c'est bientôt fait de laver les pommes-de-terre, et d'éplucher la salade, là-bas.
Jacobli devint rouge et dit :
— Je vous demande bien pardon; nous ne vivons pas seulement de lait et de pommes-de-terre, comme on est obligé de le faire à la campagne; ce ne sont que des hors-d'œuvres. A la ville on mange surtout de la viande et des légumes; tous les jours on peut aller à la boucherie, et quand il n'y a plus de légumes verts au marché, on envoie chercher de la choucroute; pour quatre kreutzers on en a plein un grand pot, de manière à pouvoir la réchauffer quatre fois. Le dimanche ma
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mère achète de la charcuterie, comme par exemple une douzaine de tranches de jambon d'un kreutzer, qui sont très-bonnes, surtout quand c'est du jambon de l'Oberland. Et ma mère fait si bien la cuisine , qu'il ne reste jamais rien sur le plat.
— Oh ! je le crois bien , dit M m « Sémeli , en promenant autour d'elle un regard moqueur. Quant à moi, je n'ai pas son adresse, et on ne mange jamais tout. Mais ça n'est pas étonnant; quand on n'achète ainsi que ce qui est nécessaire et qu'il faut tirer tout le jour l'argent de la poche, je comprends qu'il ne reste jamais rien. Mais il faut pourtant aussi du beurre , des œufs et de la farine ?
— Pour les œufs, dit Jacobli, nous n'en usons pas beaucoup; ma mère trouve que c'est un plat très-cher. Seulement mon père s'en fait cuire un ou deux à la coque, quand il croit qu'il aura à faire un discours; mais toutes les fois aussi il se fâche, et dit que cela ne vaut pas ce que cela coût.
— Eh bien? qu'en dites-vous, vous autres, hein! cela ferait un joli baptême, sans beurre et sans farine. On ne s'étoufferait pas alors en mangeant la soupe ; à moins pourtant qu'elle ne soit faite avec des pommes-de-terre des sept sacs en question.
— Je vous demande bien pardon, dit Jacobli un peu piqué; je n'ai parlé que des œufs; quant au beurre et à la farine , nous en avons en masse. Pour la farine nous en avons plein un pot à la cuisine. Ma mère le fait remplir tous les quinze jours, et pour le beurre on en achète. Nous le prenons auprès d'une fille de confiance qui le fait elle-même et il est excellent. On n'a qu'à lui demander du beurre d'herbage , en été et en hiver, elle
en a toujours. Chacun se mit à se regarder d'un air moqueur, et Zusi éclata de rire sur un ton indéfinissable.
— Ah oui, oui; dit M me Simé-Sémeli , je comprends; pour le pain aussi ce doit être comme cela; mais que vous deviez tout acheter, voilà ce qui me vexerait le plus. Vraiment je me croirais plus malheureuse qu'un chien , si je n'avais pas à donner au meunier le blé dont j'ai à manger le pain. Ah! mon Dieu quels petits morceaux vous devez en manger!
— Mais pas du tout , M me Sémeli , nous en avons tant que nous voulons, du pain; le même nous dure quelquefois trois jours de suite sur la table , et si nous devons tout acheter, au moins l'argent n'a-t-il jamais manqué. Si vos demoiselles nous font une fois le plaisir de venir nous voir, je vous assure qu'elles ne s'apercevront pas que nous sommes obligés de tout acheter, ni que nous ne mangions pas tout ce qu'il y a de mieux en fait de pain. Nous avons un boulanger parfait. Mon père à été à même, dans sa position, de lui rendre service; il s'en souvient toujours et met beaucoup plus de farine dans notre pain que dans celui des autres gens.
M me Simé-Sémeli se mit à rire aux éclats, et dit: — Ah! oui! c'est parce qu'il y a plus de farine que dans celui des autres, que vous le gardez trois jours sur la table!
Jacobli vexé , prétendit que tout cela n'était que pour l'honneur; et que du reste ces demoiselles sauraient à quoi s'en tenir, si elles avaient la bonté de venir les voir.
— Je doute qu'elles en aient bien envie, dit M me Sémeli; à ce que je vois, vous dépensez déjà bien assez, et ce n'est pas avec neuf kreutzers de lait que vous en en seriez quittes, si ces filles allaient chez vous.
— Pardon, dit Jacobli, je crois vous avoir dit que
quand nous avions des visites, on prenait aussi de la crème. A cinq batz le pot, on en a de l'excellente.
— Ne me parlez pas de votre crème à cinq batz; ce doit être bon pour empoisonner un chien. Il me semble déjà que ça me donne des odeurs de savon râpé par le nez, tant cela me remue l'estomac. Maintenant, que vous trouviez cela excellent, cela ne me surprend pas; quand on veut devenir monsieur, il faut commencer par se faire à moitié chien , et par s'habituer à manger bien des choses auxquelles pas un chien ne voudrait mordre , des escargots , des crapeaux , le diable en un mot Mon homme a dîné une fois chez le maire, et il m'a raconté des choses, qu'en vérité je ne peux pas en revenir, sitôt que j'aperçois un monsieur de loin ; à plus forte raison de près.
Même à l'adresse de Jacobli, tout ceci ne laissait pas que d'être un peu violent.
— Si j'avais su cela , répondit-il , je ne serais pas venu vous tourmenter; aussi, plus tôt je m'en irai et mieux vaudra, à ce qu'il parait.
— Mais il ne vous faut pas croire que c'est à vous que tout cela s'adresse, dit M m0 Sémeli. N'allez parbleu pas vous fourrer dans la tête que je vous prends pour un monsieur. Quand j'étais encore chez mon père , j'ai très-bien connu votre grand'mère. C'était une excellente femme, elle savait tout ce qui se passait à plusieurs lieues à la ronde, et je lui ai acheté des allumettes pour bel et bien des batz.
— Il faut que je me dépêche , dit Jacobli ; je ne veux être à charge à personne.
— N'ayez pas de ces idées-là, dit M me Sémeli; vous n'aurez rien à payer ici , et ce serait beau , ma foi , si nous n'étions pas à même de vous traiter comme
vous n'êtes certainement pas habitué à l'être. Tenez, il faut au moins que je vous fasse encore goûter de la crème ; je suis curieuse de savoir quelle différence vous lui trouverez avec celle de cinq batz. Après cela , je ne veux cependant pas vous retenir; je sais qu'il vous faut gagner. Quand on n'est pas riche, il faut bien faire ce qu'on peut de son temps pour vivre.
— Ohl ce n'est pas pour cela, dit Jacobli, en se rengorgeant; mais demain il y a séance.
— Nous ne voulons pas vous retenir, dit le vieux; quoique la séance ne serait guère meilleure, avec un membre de plus ou de moins. Mais si vous pensez que la patrie l'exige absolument, Sémi ira vous reconduire un peu. L'ammann (le maire) de Hagenbuch veut deux petits cochons, à ce qu'il m'a dit; Sémi pourra les lui mener en même temps. Je les lui ai promis à quarante-cinq batz pièce; il devra te les payer de suite. Il a la mémoire très-courte, quand il doit quelque chose, l'ammann de Hagenbuch.
Une fois la chose arrangée et le départ de Jacobli décidé, voilà que le ciel s'éclaircit tout-à-coup dans la chambre, et que les dispositions changèrent totalement, comme cela arrive souvent chez le peuple d'un jour à l'autre. Toutes les figures redevinrent à la fois amicales, même celle de Babeli qui avait fait jusque-là une bien triste mine. La mère pressait Jacobli de manger; le jeune Sémi de boire; Zusi ne quittait pas son verre et ne cessait de trinquer, pendant que le père disait qu'il saluait bien Esaiï, et que si jamais il passait les portes de la ville, il lui recommandait bien de venir le voir.
— Il ne faut pas croire, voyez-vous, que je ne fasse pas de différence entre un gueux et un autre. Je sais très-bien qu'Esaû est encore un des meilleurs. Mais je
vous recommande bien de lui dire que si cela ne change pas bientôt, on n'ira pas loin avant de leur chanter le dernier couplet, et si quelqu'un voulait savoir qui est-ce qui a dit cela , dites-leur tout simplement que c'est Simé- Séraeli; s'ils ne veulent pas vous croire, envoyez-les s'informer ici, et s'ils ne s'informent pas, ils le verront bien à la fin; j'ai déjà dit cela plus de cent fois à votre père là-bas. C'est lui qui m'écoutait toujours le mieux; quand même toute la pacotille ne vaut pas un kreutzer, je crois pourtant que c'est encore lui le meilleur. Voyons, maintenant, toi, quand tu voudras partir, tu le diras, pour que j'aille garnir le cheval.
— Hais ce n'est pas si pressant, dit M me Sémeli; tu sais comme le cheval arpente. Et d'ailleurs il faut d'abord le faire boire et manger une fois à son soûl, ce garçon. Je pourrais aussi lui donner ce jambon, oh il y aurait à couper encore bien des tranches d'un kreutzer pour le dimanche , avec un morceau de fromage ; ça doit être rare aussi chez eux. Au moins ça ne vous gênera pas en route; si on avait du papier on l'envelopperait et personne n'y verrait rien.
— J'ai par-là un vieux petit sac qui ne me sert à rien , dit Zusi ; je vais le chercher.
Jacobli se défendait des pieds et des mains de tous ces cadeaux; mais rien n'y faisait. — Nous en avons assez, disaient tous ces gens, allez, prenez toujours! Mais toutes ces sollicitations tombaient à plat. Jacobli avait déjà «sur le cœur les deux petits cochons avec lesquels il devait voyager, et cela lui faisait honte à l'avance. H se voyait arriver en ville avec ces deux petits cochons, et tous les gamins lui courir après, juste devant son café attitré, près duquel il n'eût pas voulu passer ainsi, fût-ce même pour obtenir les deux filles à la fois.
Le pauvre Jacobli ne se rappelait pas qu'on s'était beaucoup plus moqué de lui le matin avec son cigare entre ses deux doigts, qu'on ne le ferait certainement cette aprèsmidi, en société de ces deux charmants petits cochons. Les manières dont le monde entend le ridicule, le convenable, le moral et même le patriotique; manières que Ton fustige actuellement avec une certaine malice, comme afin de les réduire à l'état d'une paille qui a rendu toute sa graine sous le fléau; ces manières sont extrêmement différentes les unes des autres. Quand une maison a trois étages, et que chaque étage est habité par une famille à part, chaque étage a alors ses façons de voir particulières; chaque famille trace autour d'elle un cercle personnel; chaque famille a ses ouvriers à part, surtout son tailleur. Pour les serruriers et les ramoneurs , c'est autre chose ; ceux-là , au besoin , peuvent fonctionner du haut en bas sans beaucoup se tourmenter. Mais qu'un pauvre petit tailleur ait la prétention d'être à la fois de la religion de tous les étages , c'est-à-dire continuellement de la couleur à la mode chez ses pratiques; c'est alors que cela lui en coûtera des sueurs et des bassesses! Comme il lui faudra louer en bas, ce qu'il condamne au premier! et porter aux nues au premier, ce qu'il donne au diable un peu plus haut, pour recommencer en sens inverse en redescendant Non, on ne peut pas s'imaginer ce qu'il faut alors d'adresse, pour être rampant par principe et au goût de tout le monde; c'est-à-dire pour être le pied à l'aise daus toutes les chaussures. Les jeunes gens, comme on sait, sont toujours absolus. Il n'y a pour eux qu'une idée, qu'une vérité, et qu'un amour. Le monde des huissiers, des greffiers , des secrétaires , des courtisans et des hommes du peuple , c'est-à-dire le monde de la flagornerie dans
toutes ses nuances; on n'apprend à le connaître ce mondelà que quand on arrive sur la hauteur où l'utile est préféré aux apparences.
Le bon Jacobli n'avait pas encore atteint ce degré; surtout pour ce qui regarde le ridicule; aussi se tourmentait-il de soucis absurdes, et n'était-il pas loin de croire que cette façon de voyager était une méchanceté préméditée contre lui. Cependant, comme il n'y avait pas vestige de méchanceté sur toutes ces figures, mais au contraire une véritable sympathie, et que M me Simé-Sémeli elle-même lui témoignait un désintéressement superbe, il finit par se dire que cela ne pouvait être de la méchanceté, mais seulement un défaut de sentiment des convenances. Malgré cela il se trouva bien mal à son aise en faisant ses adieux, précisément à cause de l'incertitude dans laquelle il se débattait. Il remercia de l'accueil qu'on lui avait fait, parla de concerts, d'écritures, d'Ile de Saint-Pierre, de son père et de sa mère, de tout, mais sans la moindre logique; et si toutes ces choses étaient enfilées à un même fil , ce n'était ni à un fil noir ni à un fil rouge ; c'était tout simplement au fil gris du plus complet embarras.
Les réponses de Simé-Sémeli et de sa femme furent des plus courtes: — Faites bon voyage; saluez bien le père et la mère; dites leur de venir aussi quelque dimanche, de manière qu'on ne perde pas de temps ni d'un côté, ni de l'autre. Jacobli faisait à Zusi toutes sortes de gracieusetés, en réservant néanmoins les plus belles pour Anne Babeli; mais Anne Babeli n'était pas là, et Sémeli appelait déjà du haut de sa voiture, à travers les grognements si jolis de ses petits cochons : — Arrives-tu? voyons, as-tu bientôt fini? Le cheval n'y tient plus!
Jacobli ne se pressait pas davantage et continuait à chercher des yeux M Ue Anne Babeli; mais Simé-Sémeli , estimant qu'il n'y avait plus rien à attendre, lui vint en aide, en le soulevant vigoureusement par dessous le bras, et à peine avait-il mis le pied sur la voiture, que Kohli 1 ), le cheval, partait comme le vent; si bien que Jacobli avait assez à faire avec son schakko et son coupechoux; si bien qu'il fut obligé de renoncer à toutes ces dernières salutations et compliments que l'on jette encore si volontiers en arrière , en partant ainsi , surtout quand on est en dispositions sentimentales. Simé-Sémeli les regardait partir, tout en colère de voir qu'on arrangeât ainsi son cheval ; ce qu'il en dit le soir à son fils n'est pas arrivé jusqu'à nous. Ce que firent les femmes après ce départ ne nous regarde pas ; nous savons seulement que le bon Jacobli fut pour elles comme un morceau de soie, avec lequel on fait tous les jours un peu de charpie, sans cependant l'épuiser jamais, tant il est solide et ferme. Jacobli ne pensait certes guère au ca*> qu'on pouvait faire de lui dans cette maison , en s'en allant ainsi avec le fils de Simé-Sémeli et les deux petits cochons, comme la Mort avec Lénore dans la fameuse ballade. Sémeli s'attendait à des compliments sur ^ belle manière de conduire, qui faisait craquer tous les os de citadin du pauvre lieutenant; mais il fut oblu< de les provoquer lui-même, car Jacobli avait assez faire à rougir de ces petits cochons, qui poussaient des cris affreux, et de la voiture qui le secouait si fort.
— Qu'est-ce que vont dire les gens? pensait-il. Pourvu qu'on ne le sache pas en ville, et que cela ne nuise pas à mon père ! Ainsi se parlait le bon jeune homtae , sans
lie Kohi, charbon; nom de cheval noir.
savoir que personne ne faisait attention à lui, et que tous les yeux se concentraient sur Sémi Simé-Sémeli comme sur une espèce de prince royal, lequel, avec quelques dispositions favorables, est toujours, comme on sait, beaucoup plus aimé du peuple que monsieur son papa.
— Tiens, le voilà revenu, disaient les gens. Ah! tant mieux , je commençais à m'ennuier après lui. Il fait toujours aller son cheval comme un enragé. Ah 1 si son père le voyait, il lui dirait deux mots. Mais on dit qu'il ne I écoute plus, et qu'il fait tout ce qui lui passe par la tête. Après tout, il a raison; on ne peut pas être traité en gamin toute sa vie. Mais qu'il fasse aller son cheval comme il voudra; ça n'en fera pas moins un crâne paysan; sur cent, il n'y en aurait pas bien qui courraient ainsi le pays avec des petits cochons, le lendemain de leur rentrée de la garnison.
Jacobli , cela va sans dire , était fort loin de se douter de tous ces propos; il interprétait tout autrement ces mines souriantes , et il ne se retrouva à Taise qu'à Hagenbuch devant la maison de l'Ammann, en descendant de voiture, et en ayant soin de se tenir bien à distance des petits cochons , absolument comme s'il eût craint qu'on ne le confondit avec eux.
Une fille alerte et solide sortit aussitôt de la maison, avec des bras bruns et une figure brune, ce qui, après tout, ne lui allait pas mal: Cette fille aida Sémeli à déballer ses petits cochons. Sémeli et la jeune fille semblaient non seulement très-bien se connaître, mais aussi éprouver un vif plaisir à se trouver ensemble. Sémeli la régala de quelques plaisanteries fortement épicùes, auxquelles la jeune fille ne fronça pas du tout le sourcil, et se contenta de répondre:
— Tu es toujours le même! toute l'eau du Rhin ne suffirait pas pour te laver la langue 1 Toutefois l'amour ne faisait point perdre de vue sa besogne à Sémeli. Il demanda après le vieux, déclara que les petits cochons coûtaient trois florins la pièce, et qu'il aimerait à être payé de suite.
— Mais ça ne presse pas tant; entre en repassant, dit la jeune fille ; d'ici là mon père t'apprêtera ça.
— Il faudra toujours que je repasse pour reprendre la cuve, dans laquelle j'ai amené ces petits cochons. Mais ça n'empêche pas que je voudrais avoir l'argent de suite. Mon père m'a remis un compte à payer en même temps, et il a compté sur ces six florins.
— Il paraît que l'argent est bien rare chez vous, dit la jeune fille, en allant néanmoins chercher son père.
— Si j'avais attendu de prendre mon argent en repassant, le vieux ne s'y fût pas trouvé, ou bien il m'aurait donné tout ce qu'il a de pire dans toute la monnaie des vingt-deux cantons. Je connais le vieux gueux; mais je veux être aussi fin que lui, dit Sémeli au lieutenant.
La jeune fille revint bientôt et dit: — Attache ton cheval, ou mets-le à l'écurie, et venez à la chambre.
— Oh! rien de ça, dit Sémeli; mais n'as-tu rien à boire par-là? J'ai horriblement soif, et je trouve l'eau trop mouillée; d'ailleurs elle me fait mal.
— Nous n'avons plus de vin à la cave; mais si tu veux du kirsch, tu en auras tant que tu en voudras.
— Eh bien ! apporte , dît Sémeli. La jeune fille sortit.
— Mais tu es bien grossier et malhonnête, dit Jacobli , tu n'as pas seulement dit une seule fois : — s'il voua plaît.
— Ce serait folie de faire plus qu'il n'en faut. En bêtisant avec les filles on n'avance pas à grand'chose , si ce n'est
a passer pour fou , et on les a comme on les fait , répondit Sémeli.
La jeune fille, qui s'appelait Lisbethli, apporta dune main une grande bouteille de kirsch coiffée d'un verre, et de l'autre la moitié d'un énorme pain qu'elle présenta à Sémeli en lui disant: — Tiens, sers-toi!
— Merci, dit Sémeli; puis il le repassa à Jacobli, et lui dit:
— Tiens, prends-en, toi; il y a aussi beaucoup de farine dedans. /
— Je te remercie bien , dit poliment Jacobli ; je n'ai pas faim.
— Qu'est-ce qu'il y a donc dans ce pain qu'il ne vous convient pas et que vous le repoussez ainsi, demanda la fille tout en colère. 11 est très-propre et très-bon; c'est moi qui l'ai fait; il est, ma foi, trop bon pour des ^»ns comme vous, qui ne savent pas comment le pain . ient , et qui ne seraient pas près d'en avoir, s'ils étaient obligés de le gagner. Allons, prends-en donc, de mon pain, dit Lisbethli à Sémeli.
— Je t'ai déjà dit que non.
— Eh bienl moi je veux que tu en coupes, ou sinon, •u n'auras pas de kirsch. Si vous ne voulez pas de l'un, vous vous passerez aussi de l'autre. Je ne veux pas qu'on méprise mon pain.
— Voilà qui serait drôle, dit Sémeli, et il voulut lui Arracher la bouteille, mais Lisbethli était agile et forte.
— Ohé! mon garçon, ça ne se fait pas comme ça; et si tu casses la bouteille, je te jure que tu n'en auras :>as d'autre. Prends du pain, d'abord, et donnes-en aussi à l'autre. Il n'y a rien que je déteste comme deux museaux de singes , qui , sitôt qu'ils ont mis le nez en ville pendant huit jours, ne veulent plus savoir ce que
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c'est que les convenances et la coutume, et ne font plus que se moquer des gens, en méprisant ce qu'ils ont, dit la jeune fille tout en colère.
— Il faudra bien y passer, si tu continues ce train-là, dit Sémeli.
— Non, non, il ne faut pas! dit Lisbethli; si mon pain te dégoûte, laisse-le; je ne veux pas te rendre malade.
— Allons, donne, dit Sémeli, qui coupa un petit morceau et le tendit à Jacobli.
— Merci, dit celui-ci, cela me serait impossible.
— Qu'est-ce que c'est que cet autre? demanda Lisbethli, il ne veut pas de pain, est-ce qu'il ne mange donc que du pain d'épices?
— Je vous demande pardon, M Ue Lisbethli.
— Je ne suis pas une demoiselle, dit Lisbethli, tout en colère , je suis une fille , la fille de la maison , et je m'appelle Lisbethli tout court. En veux-tu, ou n'en veuxtu pas?
Jacobli prit le pain très-poliment; la jeune fille versa à boire, et tendit le verre à Sémeli.
— Pourquoi ne goûtes-tu pas la première? demanda Sémeli d'un ton bourru.
— Je ne puis pas.
— N'importe , il faut que tu goûtes tout de même.
— Et si après, cela te répugne comme le pain.
— Voyons, te dépêches-tu?
— Vilain bourreau ! allons , tiens voilà répondit
Lisbethli tout en colère, en humectant ses lèvres et tendant le verre à Sémeli.
— Bois encore! bois encore! tu n'en as pas pris une gorgée. Voyons; ne fais donc pas la bête.
Lisbethli recommença , puis elle fit la grimace en se
secouant, remplit de nouveau le verre, et le présenta à Sémeli en disant :
— Tiens, bois à la santé de ce monsieur, s'il le permet; quoique j'y aie déjà bu la première.
— Eh bien! à ta santé, dit Sémeli, puis il vida d'un trait la moitié du verre et le tendit à Jacobli.
— Oh! je te remercie bien, dit celui-ci, il y en a beaucoup trop; cela me serait de toute impossibilité.
— Bois ce que tu voudras , il y a là quelqu'un qui se chargera bien du reste.
— D'où est-il donc, celui-là, demanda Lisbethli, qu'il fait comme une demoiselle. Pourtant d'ordinaire, quand ils ont une fois leur uniforme sur le dos , ils se croient toujours obligés de faire comme des veaux , et de boire comme des vaches.
• — Tiens , vois-tu , voilà comment on siffle ça , dit Sémeli, en vidant le verre. Mais où est donc le vieux?
— Mais es-tu si pressé ? dit Lisbethli ; mon Dieu , décampe, si tu ne peux pas attendre.
— Parbleu , je ne demanderais pas mieux que de rester ici aussi longtemps que tu aurais de l'eau-de-cerise, mais celui-là veut prendre la poste.
En ce moment le père entra avec son visage rouge et son gros ventre d'ammann.
— Ah ça! dis donc, toi, est-ce que tu ne me crois pas bon pour quatre-vingt batz d'ici à demain? demanda le vieux.
— 11 ne s agit pas de cela, dit Sémeli; mais j ai à payer quelque chose pour mon père, et il m'a dit de me servir pour cela de l'argent des petits cochons.
— Il n'en avait donc pas d'autre, le pauvre diable! C'est toujours le même. On dirait que ses goussets sont remplis de poix.
— Oh! vous n'avez pas grand chose à vous reprocher l'un l'autre, dit Sémeli.
— Allons, tiens! dit l'Ammann.
Sémeli cacha précautionneusement sa pipe dans sa poche, afin d'avoir la vue complètement libre, et tendit sa large patte. L'ammann lui compta alors , avec des tiraillements suspects autour de la bouche, dix beaux batz dans la main, puis il fouilla dans la poche de son gilet, y prit deux paquets dont chacun devait contenir quarante batz, et les lui donna en disant : — Voilà qui doit faire le compte; ces paquets sont justes, c'est moi-même qui viens de les faire aujourd'hui.
— On a bien vite fait de se tromper, dit Sémeli, et si je n'avais pas mon compte, mon vieux ne manquerait pas de me demander à quoi me servent donc mes yeux et mes doigts. Là-dessus Sémeli se mit sans plus de compliments à ouvrir un paquet, et à compter tout haut:
— 1 , 2 , 3 , en voilà un rouge ; 4 , 5 , 6 , tu auras mis celui-là pour un batz, et ce n'est qu'un demi-batz; 7,8, 9; encore un rouge; 10, 41 , 12, 43; voilà une pièce de six kreutzers dont personne ne voudra; 14, 15, 46; ceuxlà sont des schellings et non pas des demi-batz: 20,24, 22, 23; encore un rouge; encore un autre; 26, 27, 28; voilà des kreutzers dont pas un chien ne voudrait; 30, 31, 32, 33, 34; quelle diable de pièce est-ce là? Je n'en ai jamais vu de pareille; 36, 37, 38 et un demi. Il y a six kreutzers de moins que le compte, et encore quelle affreuse monnaie! Tu étais, sans doute, encore un peu endormi quand tu as fait tes paquets , ajouta Sémeli. L'ammann ne se déconcerta pas , et ne montra pas d'humeur; il avait seulement voulu faire un essai.
— Je me serai trompé, dit-il; ce sont des paquets du meunier de Krùschlingen; ils sont précisément à côté de
ceux que j'ai faits. Il parait que c'est toujours le même gredin. C'est bon, je les lui ferai reprendre; je vais t'en chercher d'autres.
Sémeli cligna de l'œil à Jacobli, et dit d'un ton suffisant à Lisbethli qui avait regardé l'opération :
— Ça altère, de compter; as-tu encore un coup à boire ?
Lisbethli lui versa à boire , mais en lui disant :
— Prends garde; ne bois pas trop, tu pourrais t'en trouver mal.
Cela pouvait être compris de différentes manières; comment le comprit Sémeli , nous ne saurions le dire.
Le vieux revint cette fois avec du petit argent blanc. — Tiens! dit-il, et il se mit à recompter.
— Halte! celui-là n'est qu'une pièce de trois batz, dit Sémi.
— Ce doit être une pièce de six batz, dit le vieux, et il voulut continuer, mais Sémeli n'en démordit pas avant que la pièce de trois batz ne fût bien reconnue comme telle. Le vieux se remit à compter plus vite, et Lisbethli à faire une mine sérieuse. — 80! dit enfin le vieux; à moins que cela ne soit pas encore à ta guise, quand il vit Sémi retourner encore , du bout des doigts les pièces dans sa main. Le vieux était parvenu à lui glisser une vieille pièce de trois batz pour une de cinq, et le savait fort bien. Il fallait absolument qu'il en fît des siennes; c'était plus fort que lui. Lisbethli voyant Sémili remuer toujours son argent, elle lui dit: — Allons, cache donc cela; qu'as-tu donc tant à le retourner? Père, veuxtu boire aussi un coup avec eux?
Sitôt qu'il eût vu la pièce de trois batz entrer comme pièce de cinq dans la poche de Sémeli, le vieux devint charmant. Il ne regardait plus ni à une, ni à deux bou-
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teilles de kirsch. Ne venait-il pas d'avoir le plaisir de flouer encore quelqu'un? Sémeli au contraire était de mauvaise humeur, répondait avec dédain, et était impatient de partir.
— N'oublie pas de t'arrêter au retour pour reprendre ta cuve, lui dit Lisbethli.
— Oh 1 tu n'as pas besoin de t'en inquiéter, lui répondit-il; si on me la prend, ça m'est bien égal; seulement, si elle est encore là samedi, donne-la au voiturier qui passe devant la maison; et là-dessus Sémeli partit au grand galop de son cheval. Jacobli était en train de causer, et Sémeli de se taire. Jacobli se mit à parler de Lisbethli» en déplorant qu'elle fût si peu éduquée, car il lui trouvait malgré cela de belles dispositions, et elle ne lui avait pas déplu.
— Ah! vraiment? elle ne te déplaît pas, dit Sémeli. Eh bien, mon cher, je te conseille de ne pas t'en tourmenter la bile, car elle est déjà pourvue.
— Est-ce que par hasard tu aurais des intentions? demanda Jacobli étonné.
— Est-ce que par hasard tu y trouverais à redire? répliqua ironiquement Sémeli.
— Par exemple! je ne me serais guère douté que tu lui faisais la cour, reprit Jacobli déconcerté. Tu étais si grossier avec la fille et si brutal avec le père, qu'en vérité j'en rougissais pour toi.
— Ce n'était pas du tout nécessaire, dit Sémeli. Personne ne s'est jamais moqué de moi. Dans tout le pays on ne trouverait rien, ma parole, de si bête que les gens de ville de ton espèce. Vous vous imaginez avoir avale à vous seuls toute la sagesse du monde, et vous ne savez pas que chaque violon a un son particulier; que chaque vache a ses manières , et qu'un singe est toujours un singe, quoi qu'il dise et qu'il fasse.
— Dis-tu cela pour moi? demanda Jacobli.
— Et qu'as-tu besoin, toi, de me dire que je suis grossier? dit Sémeli. Je m'entends mieux que toi aux belles manières. Mais, ce qui me fâche, c'est que le vieux m'ait glissé sa pièce de trois batz et que je Taie prise. Mais attends un peu; je lui revaudrai cela, malgré tous les yeux que pourra faire la fille.
— Mais alors il ne te donnera pas sa fille , dit Jacobli. II faut s'y prendre doucement avec le père et la mère, quand on veut avoir la fille.
— Ah bah! tu n'y comprends rien. Est-ce que tu t'imagines que le vieux grigou donnerait jamais sa fille à un imbécile qui se laisserait attraper, ou qui ferait la bête avec lui , par simple politesse ? Il le voudrait d'ailleurs, que je l'en remerctrais, de sa fille; Simé-Sémeli Sémeli n'aura pas besoin de mendier une femme ou de l'extorquer, quand il voudra se marier.
C'était un peu fort en café. Avant que Jacobli fût parvenu à l'avaler, Sémeli arrivait devant la maison où Jacobli devait attendre la poste. Là, Sémeli fut reçu comme une notabilité bien connue, par le valet d'écurie, la femme de chambre et l'aubergiste; tandis qu'on né fit pas la moindre attention à Jacobli. Cela vexa visiblement Jacobli qui fit bientôt observer qu'il était fils de M. Esaù; mais tout ce qu'il y gagna, ce fut que l'aubergiste interrompit un instant sa conversation sur le prix des graines et le commerce des ehevaux, pour se mettre à taper sur le gouvernement, en répétant comme conclusion au bout de chacunes de ses sorties : — Tout cela, voyez-vous, je suis bien aise qu'on le leur redise; il n'y a pas de mal à ce qu'ils sachent une fois ce que l'on pense d'eux par ici.
Sémeli était impatient de partir; était-ce à cause de la pièce de trois batz, ou à cause de la fille? nous ne savons. Nous savons seulement qu'après quelques mots d'adieu il décampa au plus vite, comme un homme qui vient enfin de se débarrasser d'un pesant fardeau.
Cela peinait beaucoup Jacobli, d'autant plus que ni femme de chambre, ni valet d'écurie, ni aubergiste ne lui disait le mot. La poste qu'il attendait n'arriva que trois heures après , aussi eut-il tout le temps de méditer.
Mais ses méditations étaient des plus tristes, et il se sentait le cœur serré. Il était arrivé la veille plein de douces espérances; il avait cru pouvoir dire comme César: — Vent, vidi } vi<ri } je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu; et vingt-quatre heures après, il s'en revenait tout rapetissé comme un poulet sortant de l'eau. Toutes ses plumes étaient collées sur son dos, la crête inondée. Pendant vingt-quatre heures tt-avait été réduit à néant, lui, le fils de M. Esaù. Pendant vingt-quatre heures il s'était laissé berner sans résistance, absolument comme un mouton qu'on mène à la boucherie. Lui, qui cependant avait son mérite dans le cercle de ses occupations, dans son bureau, surtout comme fils de M. Esaù; il avait été traité comme une espèce d'homme de paille, dont les oiseaux n'ont plus la moindre peur, et aux dépens duquel ils s'en donnent même à cœur-joie. Avoir été pendant vingt-quatre heures en proie à un si horrible cauchemar, puis tout-à-coup se réveiller dans une solitude de trois heures, en se demandant si tout cela a bien réellement eu lieu, oui ou non; en se demandant ce qu'on avait gagné et ce qu'on avait perdu, ce qu'on avait dit, et ce qu'on n'avait pas dit, ce qu'on aurait dû dire, et ce qui n'était pas venu en idée; voilà qui est non seulement fâcheux, mais horrible; surtout pour un
jeune confédéré plein de suffisance et riche d'une belle moustache. N'y a-t-il pas là de quoi en mourir de dépit? Cependant nous avons la satisfaction de certifier à nos lecteurs, et surtout à nos aimables lectrices, que la poste trouva encore le bon Jacobli en vie, qu'il partit, qu'à chaque pas vers Berne, il se sentit renaître; qu'en rentrant en ville, il se trouva complètement remis; que quelques jours après, il fut de nouveau de la manière la plus absolue, le Jacobli d'autrefois, à cela près que l'envie ne lui vint plus d'aller faire des visites à la campagne. Il comprenait enfin que la campagne n'a rien de commun avec le collège, et qu'il n'est pas prudent d'y aller avant de s'y être préparé.
Et là-dessus , j'ai parlé ! . . . comme dit M. le président
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Dans le canton de Berne, mais je ne dis pas où, se trouve une ferme sur un coteau bien exposé au soleil. Des poiriers et des pommiers, grands comme des chênes, 1 entourent en couronne; des allées de cerisiers rayonnent de là dans toutes les directions, et presque aussi loin que l'œil peut atteindre de la colline, s'étend aux environs un tapis vert d'une merveilleuse beauté, et plus précieux que celui d'un roi, car il y a là pour cent mille francs de prairies.
Sous le large toit coule une superbe fontaine, devant la fenêtre blanche s'alignent quelques tiges de fleurs, et tout autour de la maison, c'est un vrai dimanche, c'està-dire que tout est en ordre et propre ; on n'y voit pas un brin de paille, il n'y traîne pas un copeau. Sur un beau banc vert est assis un beau jeune homme brun; il regarde d'un air pensif en haut dans les sombres forêts qui se trouvent sur la colline opposée, et par moment, il se dégage avec lenteur et mélancolie un petit nuage de tabac de sa pipe presque éteinte.
C'est Joggeli, le riche célibataire, le possesseur de la belle ferme. Dernièrement est morte sa mère qui con-
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duisait si bien le ménage et qui lui était si chère, qu'il ne voulait pas du tout se marier, quoique tous les jours sa mère le sollicitât de prendre femme. Les bonnes mères n'aiment pas que leurs fils restent garçons; elles n'aiment pas k penser qu'ils restent là seuls comme de vieux pécheurs. Maintenant, c'étaient des servantes qui menaient son ménage, et assez mal. Depuis la mort de sa mère, ses poules ne pondaient plus, ou du moins bien peu d'œufs lui passaient sous le nez. Les vaches donnaient un lait beaucoup moindre, il avait toujours moins de beurre à vendre , et les cochons le regardaient de leur auge avec des yeux larmoyants , en se plaignant de leur mauvaise nourriture, et cependant jamais il n'avait été obligé de garder pour eux autant de graine. Jamais on n'avait moins fait de besogne et moins filé; il avait toujours besoin de plus de journaliers, et jamais ses servantes ne s'étaient plaintes de tant d'ouvrage et jamais elles n'avaient eu moins de temps pour faire celui qu'il commandait. Les exhortations de sa vieille mère lui revenaient de plus en plus à l'esprit, il pensait toujours plus sérieusement au mariage , et cependant plus il y pensait et plus cela lui faisait peur.
Joggeli n'était pas le moins du monde un bourru qui ne sort jamais du logis, qui ne parle jamais aux jeunes filles, qui ose à peine les regarder et ne les connaît que par ouï-dire. C'était un joyeux compère qui connaissait toutes "les filles bien loin à la ronde, et sitôt qu'une jeunesse belle et riche était signalée quelque part, il était presque toujours le premier sous sa fenêtre. Mais fenêtter n'est pas se marier, et c'était précisément cela qui lui donnait du souci, pensait-il, il connaissait trop bien les jeunes filles.
Tout ce qui brille n'est pas d'or et les jeunes filles ne
J0ÛG8M. 9SS
montrent ans garçons que lô beau o6té, ayaûwl soin de dire, et pour le côté qui ne brille pas, on. en réserve ordinairement l'étrenne au mari. En preuve de cela , il savait trouver tant 4 exemples qu'on finissait par voir tout trouble. II saurait bien, disait-il, trouver une femme riche et belle, mais il la voulait aussi bonne, sage, laborieuse; car à quoi loi serviraient la beauté et l'argent, si elle était avec cela. querelleuse» boudeuse, et enfin toute la kyrielle en euw que l'on voudra. Une jeune fille querelleuse devient une vieille, sorcière, disait-il; une boudeuse fait tourner tout le lait à la cave, et il lui vient à la fin an visage près duquel un vieux museau de Juif serait un morceau superbe. Dune jeune fille avare, il ne voulait pas seulement en parler, car cela devenait à la fin un être près duquel le vieux dragon de Gysnaufluh semblerait vraiment «m ange. Mais maintenant le plus enrageant, c'est que Ton ne peut jamais bien savoir si c'est une sorcière, un vieux museau, de -Juif, ou le vieux dragon en personne qu'on . introduit dans sa maison; car toutes ces horreurs se caahent, emmaillotées sous la peau fine dune jeune fille, et telle fille fait devant et derrière la maison ainsi qu'à l'auberge le plus gracieux visage , qui, dans l'intérieur de la maison» montre le diable par les yeux, et fait voir qu'il a déjà. la griffe dans le pot au beurre et dans le tiroir de la table.
Aussitôt qu'elle aperçoit un visage d'homme sur la porte de cuisine, le diable rentre dans sa caverne, et pendant que la jeune fille sourit d'un air. angéjique, le diable ai- > guise ses griffes et pense: — Attends un peu que je te tienne; car il faudra bien que cela arrive. Impossible de s'en tenir à l'opinion des autres gens, quand on vçut se marier. De tous c<Hés on vous floue, on paie des gens qui vous portent la jeune fille, jusqu'au ciel, puis on en
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paie d'autres pour dire qu'elle n'est bonne à aucune sauoe et propre tout au plus à empoisonner le trou au purin.
Heureux alors celui qui a le nez assez fin pour toujours bien distinguer si les gens sont payés pour décrier, ou payés pour vanter, ou s'ils ne sont pas payés du tout. Il voulait bien une femme, mais ainsi patauger dans la boue et en ramener son soulier plein, cela, il ne le voulait pas. Or, comment trouver le moyen de l'éviter , cette idée lui avait déjà presque donné le vertige.
Si Joggeli , qui cependant pouvait aller au kilt et apprécier l'activité d'une jeune fille, en la voyant travailler aux champs, était dans un tel embarras, qu'en doit-il être d'un monsieur de la ville, qui n'y voit les jeunes filles que dans les bals, les soirées, au spectacle ou dans un concert; qui, de quelque manière qu'il s'y prenne, m voit que leur figure des dimanches, n'aperçoit jamais brii de leur ouvrage, et ne parvient que très rarement à voir leurs mains dégantées. Un bon conseil coûte d'ordinaire très cher, cependant la nuit nous en donne aussi gratis Un matin , entre foin et moisson , époque où les jeunes filles de village sont d'ordinaire à la maison, les uBesa se tricoter des bas, les autres à dévider pour le tisserand, ou à piocher dans le jardin, ou bien à baguenauder autour de la maison , il dit à ses gens : — Je veux aller dans le canton de Lucerne pour y chercher un cheval; là-bas, il y a moins de jours dans l'année qu'ici; chaque jour y est au moins de deux heures plus court : ce qui fait qu'on y gagne moins d'argent et que toute chose y est bien moins chère* que chez nous, et lo» s même que je ne reviendrais pas dans la huitaine, il n ' faudra pas être en souci de moi.
Joggeli partit; cependant, à la même époque, on m 1 vit pas le moindre Joggeli dans le canton de Lucerm
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demander après un cheval. Hais on vit bien, justement alors, dans le canton de Berne passer un chaudronnier, qu'on n'avait encore jamais vu jusque-là, qu'on ne revit jamais depuis, et dont on n'entend plus parler; quoique dès lors il se soit au moins passé cinquante ans. C'était un grand gaillard, au visage machuré, qui n'était pas encore bien fait au métier, car il était lent et maladroit, et sitôt qu'il se présentait un cas tant soit peu difficile, il ne pouvait plus s'en tirer.
Souvent il lui arrivait de ne pas mettre beaucoup d'ordre dans ses recherches de travail. Il sautait des lignes entières de maisons, ne demandait chez personne après les chaudrons percés, ou après les plats cassés. H franchissait, sans s'arrêter, des villages tout entiers. Puis f d'autres fois, il musait toute une journée devant une maison ou une ferme, sans qu'on sût positivement ce qu'il faisait. 11 tournaillait dans la cuisine, mettait son nez partout, se trouvait sous les pieds de tout le monde, et, au lieu de s'en aller le soir, il demandait encore qu'on le couchât. A chaque instant, il avait besoin de quelque chose, harcelait, pour l'obtenir, la fille de la maison ou les servantes, cherchait à lier conversation avec elles, à les déranger de leur besogne, et là où il passait la nuit, il se permettait des façons telles, que l'on devait presque croire qu'il cherchait à savoir jusqu'où on pouvait porter l'insolence sans recevoir des coups. Il laissait aussi tomber de ses mains les plats qu'il venait de renfiler et qui volaient en mille morceaux, exigeait des prix effrontés, se querellait sur le grand nombre des ouvrages qu'il avait faits; bref, il était le plus insupportable lourdaud qui jamais eût couru le pays. Pour cela aussi le chassaiton de bien des maisons avec des jurons et des insultes. Les paysans, furieux, lâchaient leurs chiens à ses trous-
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cave ; car, tantôt c'était le lait qui manquait sur la table, tantôt c'était le pain. Enfin on lui apporta aussi dehors quelque chose qui devait être de la soupe, mais qui ressemblait à de l'eau sale sur laquelle on viendrait de secouer un sac à farine, puis des légumes gris-cendrés, qui jadis avaient été des schnitz, nageant dans une sauce bleue, et avec cela un petit morceau de pain qui semblait avoir été coupé à un vieux chapeau de laine depuis longtemps oublié dans une farinière. Il contempla bien cette nourriture, mais il n'y toucha pas. Il vit aussi comme Rosi, des qu'elle fut seule dans la cuisine avec sa mère, fricotait pour son compte, et comme bientôt elle eut fait une omelette, comme elle alla ensuite dans l'arrière petite chambre, comme elle resta un moment à la cave et comme elle en ressortit avec une odeur de vin un peu suspecte. Quand chacun fut retourné au champ de pommes de terre mouillées, même la mère (quant au père, un estimable tratnard, il tapait de l'œil quelque part), le chaudronnier vit comme Rosi, probablement avec un petit reste d'omelette, allait au grenier à foin où le vacher préparait du fourrage pour les chevaux. Quand sa promenade fut finie, Rosi vint s'asseoir auprès de lui sur le banc en tortillant un tricot avec des doigts sales et l'accablant de questions, faisant la fille dégourdie et écoutant, sans sourciller, tout ce qu'il plaisait au chaudronnier de lui dire, de quelque nature que cela fût. Et cette Rosi était la même jeune fille qui semblait si proprette et si pimpante sur les foires et aux revues , qui faisait tant la modeste, qui se conduisait si comme il faut, qui s'effarouchait devant un verre de vin, et qui semblait vouloir se dérober à tous les regards que les garçons jetaient sur elle.
Il fallait la contraindre pour la faire danser, la con-
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traindre pour la faire manger, la contraindre pour la faire parler ; mais on prétendait qu'elle était très laborieuse à la maison, qu'elle allait toujours au champ avec leurs gens et qu'elle était sans le moindre brin d'orgueil ni de vanité. Et cependant plus il regardait Rosi et plus elle lui déplaisait, ainsi que tout son entourage. Non seulement ses doigts étaient sales, mais tout était sale en elle. Autour de la maison tout était en désordre, ainsi que dans la cuisine. A tous les plats qu'on lui donnait à renfiler, il manquait des morceaux. Elle s'assit près de lui, en se laissant aller à toute la laideur de son naturel, parce qu'elle jugeait cet homme sans importance, et alors il n'était plus question de pudeur, elle avait l'àme déjà flétrie, se plaisait aux choses graveleuses et se montrait comme une créature vile qui ne travaillait pas volontiers et qui se croyait tout permis à la maison, pourvu qu'elle se tortillât convenablement à l'auberge et dans la rue. Elle se plaignait aigrement de l'ouvrage et de la fatigue que cela lui donnait, et des maux de tête et des crampes, et prétendait que rien ne lui plaisait comme un beau livre. Avec cela elle semblait encore méchante, tourmentait le chat, taquinait le chien et chassait les pigeons de dessous le toit. Dans cette créature cupide, nonchalante et fatigante, personne n'eût reconnu la belle, la paisible et honnête fille que l'on regardait avec tant de plaisir à la danse; vers laquelle on s'arrêtait silenlieux, quand on la voyait faire ses emplettes auprès d'un marchand. Avenante, tant qu'ils étaient restés seuls, elle recommança le soir, sitôt que la maison se remplit de nouveau, à se disputer avec le chaudronnier, à lui adresser des propos dédaigneux et à rejeter toute sa besogne. Alors le chaudronnier commença aussi son jeu; il se moqua de la fillette, lui parla du vacher, de l'omelette,
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de son beau tricot, où une maille était toujours sur l'aiguiHe et l'autre dessous, tant qutanfin le feu prit au toit, La jeune fille se mit à hurler eu appelant père ettmère. Le père jurait, la mère insultait, le chien aboyait, le chat mipulait, tout oe qui pouvait tapager tapag&ait, sur quoi le chaudronnier disparut, en riant tant qu'il pouvait.
Un autre soir, il déposa sa balle tout fatigué près d'une grande maison qui se trouvait dans laî rue de traverse d'un village. Le toit de la maison était en mauvais état, mais le tas de fumier était gros, beaucoup de bois gisait autour, mais tout en désordre; une étable à cochons s'élevait près de l'autre, quelques tabliers et quelques chemises pendaient à la haie du jardin , noire et enfumée était la porte de la maison, et plein de trous, lé sol en terre glaise battue de la remise.
Une voix furieuse retentissait dans la cuisine et jurait contre quelqu'un id'invinsible, qui venait. apparemment de casser quelque chpse ; puis arriva une robuste jeune filk avec un visage rouge et bouffi, une tète qu'on n'avait pas peignée depuis la dernière Saint-Michel, avec une seille à porc au bout de chaque bras dont; les veines'enflaient comme des cordes d'un kreùteer, et des pieds qui avaient été lavés le samedi auparavant, mais qui, depuis, avaient nettoyé: 'deux fois l'étable des cochons, et ils étaient si larges que ses souliers éctilés eussent pu facilement servir de pelles à four. Cette jeune fille était tout en colère, elle tapait si fort sur le groin des cochons avec son balai usé; en nettoyant leur auge, qu'il en craquait; elle jurait avec eux de si telle manière, que pas un marchand de veaux n'eût pu mieux faire* et leur jetait leur manger dans, leur auge avec taht de fqrce,
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qu'il jaillissait: au loin de tous côtés. Lk-dessus, elle secoua un peu ses mains dans le bassin de kiontai*e el se mit h appeler son monde à souper; sur quai l'on vit arriver toutes sortes de gens, dont» une partie seulement lavèrent leurs mains, comme c'est la coutume dans toute bonne maison de ferme; mais, en lesiavant, ils: semblaient prendre cependant à tâche d'épargner ce qu'elles avaient rapporté des étables. ; ,
C'était un triste et étrange repas que celui auquel le chaudronnier allait prendre part , sous la condition qu'il recoudrait gratis tout ce qu'il y aurait à faire. Les plaisanteries grossières et lés obscénités se mirent aussitôt a circuler. On semblait par-là vouloir assaisonner la mauvaise nourriture.
Marie, la fille de la maison, y prenait cordialement part sans le moindre embarras. Ce qui ne l'empêchait pas de contredire à tout moment son père et sa mère, de rappeler au premier quel jour il était rentré la dernière fois gris à la maison, et de reprocher à la seconde que depuis 'trois semaines elle n'avait pas filé deux échevaux de fil. Puis elle se mettait à injurier les servantes ou à grondén ceux des valets qui faisaient en épluchant les raves des pelures trop épaisses. H est vrai qu'elle avait aussi à supporter de dures réponses, surtout de la part des. valets, qui lui disaient des choses que jamais une fille comme il faut ne doit se laisser dire par un valet; mais comme on sème on récolte.
Le lit du chaudronnier, on le lui assigna dans l'étable. Cette étable était aussi sale que les vaches qui la remplissaient , et comme l'emplacement de celle-ci était trop resserré', cela te mettait en danger continuel d'être arrosé t>ar leurs produits les plus familiers. Dans la mai-
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son, Ton fit encore longtemps tapage; il lui sembla qu'il n'y avait pas plus d'ordre la nuit que le jour, et que chacun faisait ce qui lui plaisait. Mais il était trop fatigué pour épier plus longtemps. Le matin , on battit le rappel de bonne heure , personne ne put plus dormir. Avant les cinq heures, tout le monde rôdait déjà autour de la maison, mais sans y faire rien d'utile. Il fallait seulement être debout, pour faire dire que dans cette maison, avant cinq heures tout était déjà en danse, et que Marie était toujours la première et la dernière. Mais, à sept heures et demie, on n'avait pas encore apprêté le déjeuner, et cependant il ne consistait qu'en une soupe sans graisse, ni pain, ni chou, qui était si allongée, si âpre, si maigre, qu'il fallait longtemps réfléchir pour savoir si ce qu'on avalait là-dedans était des manches de fouet ou de véritables troncs de choux; et là-dessus Marie faisait des yeux avec lesquels on aurait pu apprêter une poivrade.
Le chaudronnier en eut bien vite assez et des choux et de cette vilaine bête de fille. Aussi, quand elle vint lui apporter à renfiler une certaine terrine à laitage, lui dit-il que pour celle-là il ne fallait pas la faire recoudre, qu'elle infectait comme un tonneau de choucroute dans laquelle la choucroute serait restée trois ans et que si elle ne tenait pas ses vases de lait plus propres, elle ne pourrait pas avoir longtemps du bon lait, ni faire bien du beurre frais. Mille tonnerres! Il n'en fallut pas plus; voilà aussitôt les morceaux de la terrine qui lui volent par la figure, et, quand elle n'en eût plus, elle arracha ses souliers de ses pieds, et se mit à taper sur lui, comme les batteurs sur le blé dans la grange, et il déguerpit au galop, crainte d'être bâtonné, d'avoir, à ein-
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ployer toute sa force pour se défendre , ou bien que la chose devint plus sérieuse.
Voilà un bon coin pour en ramener plein son soulier, pensa le gaillard en lui-même , quand il eut tourné le dos à cette maison. La première de ces deux filles, se disait-il , est réputée comme tout-à-fait modeste , de bonnes manières et à même de bien convenir à tout ménage; celle-ci comme une bonne ouvrière, comme une adroite paysanne, telle qu'il n'y en avait point ni par monts, ni par vaux; c'est elle qui avait les plus beaux cochons , qui savait le mieux les vendre aux marchands ; elle s'entendait à tout et ferait le bonheur de celui qui pourrait l'avoir pour femme.
Maintenant, il les avait vues les deux, et il frémissait à l'idée de les avoir l'une ou l'autre, n'eût-il été luimême qu'un simple chaudronnier. C'est cependant heureux, pensait-il, qu'un chaudronnier puisse ainsi fureter partout, où, d'ordinaire, personne ne regarde, et que l'on ne prenne pas devant lui son beau visage des dimanches , quand quelqu'un entre à la maison , ainsi qu'on a trop soin de le faire quand on va en visites ou qu'on en reçoit.
Dans les foires et dans les revues, il y a bien des tromperies et des fourberies , non-seulement sur le marché des vaches, mais aussi dans les auberges et les salles de danse; et telle s'y montre des mieux soignées qui, chez elle, se trouve être assez souvent la plus vilaine chipie que l'on puisse voir, et cela vient de ce qu'on ignore tout ce peut exister devant et derrière. Celui qui voyait Marie et Rosi sur un marché pouvait les croire excellentes pour toute maison de paysan; mais celui qui les voyait à la maison était obligé de convenir qu'elles
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cadraient dan» une ferme comme des cheveux sur la soupe, comme des punaises daas m lit, comme du vinaigre dans une crème fouettée. — Oui, pensaitril en lui-mêjne, ce «qui est vrai est vrai, et avec les filles il n'en est pas, sauf respect, et sans comparaison, comme avec les vaches. Ce qu'on achète sur le marché vaut ordinairement la moitié moins une fois qu'on est a la maison , avec cette différence que l'on peut se débarrasser de Tune, moyennant un dédommagement pour la dédite; tandis que de l'autre, il n'y a pas moyen de s'en défaire, ni avec de l'argent, ni avec des soupirs. Il était devenu tout triste et tout travail lui paraissait insupportable. Il s'arrêta dans une auberge où il se mit à tuer le temps, à faire le gueux, feignant de n'avoir pas d'argent et cherchant à vendre sa boutique de chaudronnier, mats il ne trouvait pas d'acheteur. La fille de l'aubergiste ne le captivait pas non plus; ses petites pantoufles lui déplaisaient, elle plantait trop avant, son pouce dans les choux qu'elle lui servait. Elle lui faisait un visage trop maussade quand elle était obligée de se lever, et parfois elle s'en allait d'un pas aussi traînant et pénible par la chambre, que si elle avait eu cinq cors à chaque pied.
Il alla se coucher de bonne heuçe, se leva du matin, à l'instant même où le soleil commençait à se montrer dans tout son éclat 11 se sentit de nouveau frais et dispos et. se décida à aller plus loin avec sa boutique, de chaudronnier que personne n'avait voulu lui acheter.
Il prit un sentier qui le conduisit vers une belle maison de ferme, autour de laquelle les petits oiseaux .déjà réveillés voltigeaient tout joyeux. Des cerises , abattues par le froid, craquaient. sous ses pieds. Des moineaux se. querellaient dans de grandes rames de haricots; deux
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jeunes garçons fauchaient et des poules toutes famtëfcres picotaient les vers derrière eux, sur le pré fraîchement faoehé. La maison était reluisante de propreté. Les fenêtres resplendissaient; au-devant de ces fenêtres se trouvait un agréable jardin dont, les fleurs bien soignées exhalaient h profusion leurs suaves parfums. Une grande et sveite jeune fille, à chevelure bien peignée, et dont la chemise et les mains étaient de la plus irréprochable propreté, était sur. le seuil de la porte, assise h couper du pain. Dans la cuisine pétillait une flamme toute joyeuse, non pas un de ces feux négligemment épars au large du foyer, mais un petit feu bien en ordre et ht sa place. H demanda de l'ouvrage d'un ton rogue et grossier. Oh il y a des femmes, il y a toujours à recoudre et à raccommoder, ajouta+t-il« La jeune fijle lui répondit que s'il voulait attendre qu'elle eût fini, elle aurait effectivement assez d'ouvrage à lui donner. Cela lui ferait bien perdre du temps, répliqua^fail , si, à chaque Cotillon, il fallait attendre si longtemps. — Vous n'êtes ce* pendant pas raisonnable. r reprit la jeune fille, d'être si pressé» Si vous ne voulez pas attendre, passez votre chemin. Si vous voulez patienter, vous déjeunerez avec nous, et pendant oe temps-là je vous préparerai de l'ouvrage. Le chaudronnier s'arrêta là bien volontiers; tout avait une certaine tournure «pi lui rappelait son chez lui. Il cacha sa pipe dans quelque chose, mit sa balle de côté et s'assit à table avec les gens de la maison. Tout avait un bon air de propreté , chacun était poli et pria avec recueillement En un mot, l'on reconnaissait partout dans cette maison que Dieu et le maître du logis étaient respectés de chaeun. La soupe n'était pas trop épaisse, mais bonne, la bouillie ne sentait pas le brûlé; le lait était à peine écrémé. Le pain n'était pas sans
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seigle, mais il était savoureux et au moins n'avait pas cent ans.
Il n'y avait pas longtemps que le chaudronnier était à table, quand il laissa tout-à-coup tomber un gros morceau de pain dans un plat de lait. Le plat fit la culbute et tout le lait ruissela sur la table. Quelques mots durs se firent entendre , mais ils furent aussitôt réprimés. Une servante à la langue un peu vive l'appela le plus grossier malotru qu'elle eût jamais vu. Mais Ânna-Mareili, la fille de la maison, ne fit pas la moindre mine, dit à cette servante de venir avec elle à la cave, et bientôt il se retrouva sur la table de l'autre lait et de l'autre pain. Au lieu de s'excuser, le chaudronnier se mit a plaisanter, en disant que dans les petits cantons on mangeait du pain plus blanc, et que les gens ne voudraient pour rien au monde y manger du pain pareil. Personne ne lui répondit.
Il alla s'établir pour travailler, près de la porto de la cuisine, d'où il pouvait observer tout ce qui se passait à la cuisine, ainsi qu'au jardin. Il vit comment Anna- Mareili amena au soleil sa grand' mère (sa mère était morte), comment elle lui arrangea bien son coussin sur le banc, sans jamais s'impatienter des gronderies de la vieille femme, qui voulait tantôt ceci et tantôt cela, et toujours exigeait de la jeune fille des choses faites depuis longtemps, comme c'est l'habitude de toutes les grand'mères , qui se rappellent ce qu'elles ont fait autrefois et qu'elles ne peuvent plus faire aujourd'hui, en s'imaginant que personne n'y pense, et que cela resterait à faire, si elles n'en avaient le souci. Il vit comme le père, voulant aller dehors, se mit à chercher ses bas qu'il ne pouvait trouver nulle part, et comme il disputa sa fille qui, selon lui, devait les avoir égarés; puis,
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oomme celle-ci, sans trop le contredire, lui vint en aide lans ses recherches, et finit par trouver les bas dans la jaquette que mettait le père quand il voulait irriguer (es prés par le mauvais temps. C'est lui qui les avait cachés là lui-même le dernier dimanche de danse, de peur que son fils ne les escamotât pour aller faire la belle jambe à la salle de danse. La jeune fille les remît à son père sans la moindre observation, raccompagna amicalement à quelques pas , en lui recommandant bien de ne pas trop se presser et de se substanter convenablement , ajoutant qu'elle l'attendrait avec quelque chose de chaud jusqu'à ce qu'il fût de retour. Le chaudronnier entendit aussi comment elle fit bon accueil à de petits mendiants, comment elle s'informait avec bonté du père et de la mère malades, comment elle leur donnait quel-» que chose de convenable pour eux, comment elle savait en exhorter d'autres au travail et leur en offrir, et avec quel sérieux elle les congédiait, quand ils donnaient de mauvaises réponses et refusaient de mettre la main à l'ouvrage. Il entendit comment elle traitait bien les domestiques, répondant à chacun vite et bien, en leur prescrivant leur besogne d'une flacon qui faisait assez voir qu'elle savait partout, au champ ou à la maison, ce qui était fait et ce qui était encore à faire. Pourtant, elle ne paradait ni sur un trône, ni sur un Kt de repos, en étendant devant elle ses pieds de tout leur long et les mains croisées sur sa poitrine;' car elle n'était jamais oisive, préparait seule les vivres pour une vraie foule de gens , épluchait les choux à la fontaine avec un soin prouvant bien que cela ne lui était pas indifférent qu'il restât des limaçons dedans ou qu'il n'en restât pas. Mais tout lui courait dans la main comme par enchantement, ses pieds semblaient ailés et elle ne les traînait pas à
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terre, en levant ie nés en l'air comme on voit tant de gens le faire autour des maisons. A midi , le dtner se trouva également propre et convenable, cependant le chaudronnier l'attaqua tout de même en' disant que les mouches ne risquaient rien de s étouffer dans la graisse des choux. La jeune fille qui avait la maîtrise en l'absence du père se contenta de répondre à cela, que chez lut il était bien libre de faire sa cuisine comme il l'entendait v mais que là c'était la coutume de la faire ainsi, et que si cela ne lui convenait pas, il pouvait n'y pas revenir.
Après midi, comme la grand'mère dormait et que tout le monde était au champ, il vint à la cuisine, sous prétexte d'allumer sa pipe ; là, il se mit à badiner et à faire l'agréable ; il voulut saisir la jeune fille pour l'embrasser, mais il reçut alors un soufflet qui lui fit voir le feu en Alsace, et entendre le bruissement de l'écluse de Berne, avec Tordre impérieux d'avoir à terminer sa besogne, pour que cela finit. Là-dessus, la jeune fiHe alla à la niche du chien* détacha Blass qui trépignait de joie, et lui dit: — Viens, pauvre bête, je veux te délivrer; mais, pour cela, il faudra ojue tu restes tout beau près de moi, sans courir toujours «près les moutons; veux-tu? Et le chien la regardait comme s'il eût compris et ne la quittait pas où qu'elle allât, se couchait à ses pieds quand elle travaillait, en montrant les dents toutes les fois que passait le chaudronnier, comme s'il eût su qui il devait tenir en respect. •
Sur te soir, le chaudronnier rapporta dans la cuisine les poêles et les pots, et enfin urne complète brassée d'écuelles. Au moment où la jeune fille allait les prendre, il les laissa tomber, et les morceaux en volèrent par la cuisine avec tant de fracas, que la grand'mère poussa
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un cri et demanda avec anxiété si ce n'était pas le dressoir tout entier qui venait de dégringoler. Le jeune homme se mit à jurer et à dire qu'il n'était pas responsable de cela, et que de sa vie il n'avait encore vu une créature aussi sotte et maladroite. La jeune fille devint toute rouge, et Blass se plaça près d'elle, la gueule ouverte; mais elle se contenta "de répondre que ce n'était pas sa coutume de se disputer avec un chaudronnier; que celui qui avait fait le coup, il le connaissait aussi bien qu'elle ; qu'il n'avait qu'à dire ce qu'on lui devait, puis à se dépêcher de partir, sans quoi Blass lui apprendrait bien le chemin.
— Je ne me laisse pas arranger ainsi, dit le chaudronnier, et je ne crains pas le chien; c'est vraiment une manière bien commode de payer les pauvres gens à qui on doit de l'argent, que de les faire chasser ainsi par un chien; mais avec moi cela n'ira pas comme cela.
— Vous avez bien entendu que je veux vous payer, répondit Anna-Mareili , et le plus tôt est le meilleur, afin qu'on ne vous voie plus; mais ayez soin de ne jamais revenir, car il n'y aura plus d'ouvrage pour vous.
—-Puisque vous le prenez ainsi, dit le chaudronnier, moi, je ne veux plus de votre argent pour l'ouvrage fait; quant a m'ordonner de ne pas revenir, un chaudronnier ne souffre pas cela, c'est impertinent. Dans quinze jours je reviendrai, et ce sera bien le diable s'il n'y a rien pour rooi. Là-dessus, le chaudronnier faisait de nouveau des veux comme s'il voulait embrasser Anna-Mareili. Mais Blass ouvrit sa gueule pour une sorte de baiser qui n'eût Pas été fort agréable au chaudronnier. Il se contenta donc de tendre la main à Anna-Mareili, en disant: — Au
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revoir! Anna-Mareili ne voulut pas lui donner la sienne; elle lui dit quelle n'avait jamais donné la main à un chaudronnier, et que le seul moyen qu'il eût de lui faire plaisir , c'était de lui tourner vite les talons. Le jeune homme se mit à rire et répliqua : — Allons, tenez, encore là une fois votre main, et il viendra peut-être un jour, où vous aimerez mieux voir mon visage que mes talons. Et là-dessus, il partit en chantant à plein gosier une chanson joyeuse, de manière à faire retentir les monts et les vallées. Anna-Mareili en devint tout inquiète. Elle avait souvent entendu parler de brigands et surtout de chaudronniers, qui n'étaient que des brigands déguisés, espionnant le pays pour voir où il y avait quelque chose à prendre, qui même emmenaient les femmes et les filles avec eux dans leur caverne et en faisaient leurs femmes. Le chaudronnier pourrait bien être un de ces voleurslà, se disait-elle, et il l'avait bien examinée. Mais tout cela ne pouvait pour elle aboutir à mal, réfléchissaitelle, car son couteau et Blass diraient bien aussi au besoin leur petit mot. Cependant, elle ne sortait plus bien volontiers la nuit hors de la maison. Le soir, elle éclairait partout, surtout sous son lit, fermait soigneusement les portes et pitançait Blass plus que jamais, afin qu'il ne se laissât pas amadouer, et priait encore une fois, avec tant de ferveur, son cher Père dans le ciel de lui envoyer ses anges pour gardiens, deux à la tête, deux aux pieds, un de chaque côté et enfin un autre encore pour la conduire dans son saint paradis, qu'alors elle s'endormait rassurée; mais souvent aussi elle rêvait du chaudronnier, non pas plus, il est vrai, avec frayeur et tremblement, car celui-ci se transformait d'ordinaire en un beau jeune homme, en un prince, ou
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fils de roi, qui voulait absolument lavoir pour femme, et qui promettait ciel et terre à son Anna-Mareili.
Cependant aucun chaudronnier ne revint. Seulement, quinze jours après, par un bel après-midi, une voiture arriva devant la porte, avec un beau cheval gris au harnais superbe et montée par un beau grand jeune homme.
Il se mit à appeler pour qu'un domestique vînt prendre son cheval, absolument comme s'il eût été une connaissance de la maison. Ensuite il vint sur la porte, et, lorsque Anna-Mareili , accourue pour lui faire accueil, l'eut regardé dans les yeux, elle tomba presque en défaillance ; le chaudronnier était devant elle» non comme prince, non comme brigand , mais sous la forme d'un superbe paysan. Le vaurien riait en montrant des dents encore plus belles que celles de Blass, et s'écria d'un ton de vaurien: — Eh bien, tu vois, me revoilà... malgré tout ce que tu as pu dire. Et il riait en lui tendant la main, et Anna-Mareili, un peu confuse, lui donnait la sienne. Alors regardant rapidement autour de lui, et n'apercevant personne, il lui dit tout aussi rapidement que c'était à cause d'elle qu'il revenait , que sans doute elle devait avoir entendu parler de lui , qu'il était un tel, un tel, que depuis bien longtemps il aurait voulu avoir une paysanne dans sa ferme, non pas une à la nouvelle mode; une, au contraire, comme sa mère défunte. Mais il n'avait su où la trouver, car les filles étaient alors bien méchantes et vendaient souvent leur paille pour du foin. C'est pour cela qu'il s'était mis en tournée. En feignant le chaudronnier, il en avait vu de toutes les couleurs, sans se confier à personne; et la plupart du temps sans en apercevoir une dont il eût voulu pendant quinze jours à sa ferme. 11 allait même y renoncer, quand il l'avait trouvée; et alors,
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il s'était dit: — Bile ou point! Et maintenant, il était là, et désirait bien vite savoir s'il fallait en dire deux mots à ses parents. Anna-Mareili lui répondit: — Qu'il était un particulier auquel il n'y avait pas trop à se fier; mais que cependant il fallait qu'il entrât dans la chambre, parce qu'il y avait trop de fumée à la cuisine. Et Joggeli fut obligé d'entrer sans obtenir d'autre réponse. Cependant il ne ressortit pas avant de l'avoir, cette réponse, et il faut bien qu'elle n'ait pas été défavorable, car moins de trois mois après, on publiait ses bans avec Anna-Mareili qui ne s'en est jamais repentie et qui ne lui donne plus de soufflet. Cependant elle l'en menace souvent, quand il se met à raconter qu'elle n'avait pas voulu lui donner la main, et qu'elle hii avait dit ne pouvoir plus attendre l'instant de voir ses talons, et que plus tard, elle avait cependant été bien contente de lui donner la main et de voir sa figure. S'il ajoutait là-dessus qu'il croyait qu'elle voyait maintenant sa figure plus agréablement que ses talons, Anna-Mareili lui tendait alors la main amicalement et disait: — Tu es un méchant; cependant je ne me suis jamais repentie de t'avoir revu. Alors Joggeli lui donnait volontiers un baiser, même devant le monde; ce qui du reste, à la campagne, n'est pas regardé comme chose si énorme, et disait qu'il croyait toujours que c'était à sa mère défunte qu'il était redevable de sa femme, car c'était elle qui l'avait conduit près de celle-là. Et toutes les fois que Joggeli entendait dire qu'un mari avait été attrappé et avait ramené son soulier plein, il riait, regardait Anna-Mareili et disait: — Si celui-là avait appris à ressouder les poêles et à renfiler les plats, cela ne lui serait pas arrivé. Oui, oui, il y a autant de différence entre un visage des foires et un visage de la maison, qu'entre un tablier des dimanches et un tablier de
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cuisine , et quand on n'a pas vu cela , on en sait juste autant sur le compte d'une fille, qu'on en sait sur celui d'une bête qu'on achète dans un sac; impossible de dire si c'est un agneau ou un cabri.
Oh ! si les jeunes filles savaient qu'à tout moment un chaudronnier pareil peut arriver sur la porte de leur cuisine, elles mettraient bien plus d'entrain à leur travail de tous les jours; elles se conduiraient beaucoup mieux toute l'année, et sauraient certainement être propres aussi bien le matin que l'après-midi.