‹ Nouvelles causeries littérairesChapitre 11 sur 16 · DE SABLÉ · texte numérisé non relu

DE SABLÉ

Les succès qui insistent, commecelui de ces Etudes sur les femmes illustres du dix-septième siècle, font toujours naiti^des objections. Celles qu*a rencontrées M. Cousin peuvent se réduire à deux points principaux. Pourquoi^ àTâge que je n appellerai certainement pas le déclin, quand il s'agitde cette forte et expansive nature, mais plutôt la maturité grave et féconde, pourquoi le traducteur de Platon, le professeur de philosophie, Fauteur de l'éloquent traité du Vrai, du Beau, du Bien, se détourne-t-il ainsi de ses travaux primitifs pour s'attarder dans une galerie féminine, et raviver, d'après lès Mémoires et les correspondances, ces attrayantes figures qui donnaient force distractions aux philosophes de leur temps, et ne les épargnent pas

^ Étudeâ sur les Femmes illustres de la sociélé du dix-septième siècle.

aux philosophes du nôtre ? Pourquoi quitter la grande route, celle qui marche droit au but, en plein, soleil, où il avait pour précurseurs et pour guides le Banqtiet^ le Phédofiy Aristote, l'École alexandrine, Descartes, Leibnitz, les Écossais, Royer-Collard, — et s'égarer en un sentier qui y revient sans doute et s'y rattache par maint endroit, mais o,ù l'imagination et l'intelligence trouvent bien des prétextes à digressions buissonnières? Est-ce lassitude ou défaillance, abandon d'un fardeau trop lourd, hésitalion rétrospective de la tâche commencée, crainte de ne rencontrer au terme que déception, écueil ou vide, sentiment douloureux d'un i(|éal philosophique plus facile à rêver qu'à atteindre, tardive exigence d'une grande âme qui demande tout ou rien à la vérité comme à la vie, renoncement volontaire ou forcé à des problèmes insolubles, abdication de Charles-Quint métaphysique laissant là les soucis du trône de la raison pure pour remonter paisiblement quelques horloges du temps passé et y retrouver l'heure fugitive de la beauté, de l'esprit et de la grâce?

Pourquoi, ajoute-t-on, madame de Sablé après madanie de Longuevîlle ? ou plutôt pourquoi madame de Longueville encore à propos de madame de Sablé? N'est-ce pas méconnaître la loi de progression recommandée à tout succès et â toute œuvre d'art, que de faire ainsi succéder à la plus belle, la plus aimce, la plus radieuse de ces figures, une image d'un intérêt moindre et n'ayant toute sa valeur que par l'entourage? N'est-ce pas risquer d'affaiblir l'effet du premier ouvrage, l'éclat de la gloire qu'il consacre, que de ramener comme épisode celle qu'il nous offrait comme héroïne? Enfin, pour tout dire et pousser à bout les rigueurs, n'y a-t-il pas une ombre de supercherie et d'artifice dans cette manière de mettre en avant un nom pour en cacher un autre, de réduire cette pauvre Madeleine de

Souvre à Vélat de simple cliaperon, chargé de couvrir et d'autoriser de sa présence un peu trop d'assiduités et de récidives auprès d'Anne-Geneviève?

Réfutons ces objections chagrines : ce sera déjà parler du livre et en faire ressortir les mérites. /

Les penseurs, les philosophes, les savants, ne sont pas tous enfermés dans leur pensée et leur science comme dans une forleresse impénétrable où ne sauraient monter ni les bruits ni les agitations du monde. Il en est pour qui l'emploi de leurs facultés, la recherche des grandes vérités intellectuelles ou morales n'est qu'une face de ce vaste ensemble qui, suivant le point de vue où l'on se place, s'appelle l'histoire, la société, le siècle, l'humaniié. M. Cousin est de ceux-là, et nous sommes loin de nous en plaindre. Il y a trente ans, lorsqu'il développait, avec plus d'ardeur peut-être que de prudence, les phases diverses de la philosophie à travers les âges, il songeait surtout à prendre possession de cette génération jeunp et enthousiaste, passionnée et ardente comme lui, dont les rangs se pressaient autour de sa chaire, et où il semait ces flammes à la fois fécondes et dangereuses qui éclairant ou consument, réchauffent ou incendient. Pendant la pjiase suivante, distrait par le mouvement des affaires et l'exercice du pouvoir, il interrompait ces communications magistrales et familières qui sont le droit et le devoir, l'aliment et la joie des hautes intelligences. Puis, après les catastrophes, après les leçons, après les mécomptes, il s'est demandé d'où venait le mal, comment avaient pu avorter tant d'illusions et d'espérances, et, pour mieux se rendre raison de ces vicissitudes intérieures ou publiques, il a soumis soa époque, ses contemporains et lui-même à une sorte de révision et d'enquête, il a reconnu que )es situations étaient changées, qu'il ne s'agissait plus d'enthousiasmes a

diriger, de curiosités scientifiques à satisfaire, de question» ardues à débattre, de querelles d'écoles à rappeler ou à réveiller, mais d'àmes malades et amollies à relever de leur déchéance, d'imaginations tour à tour surexcitées et énervées à ressaisir au milieu des bas-fonds d'une littérature sensuelle et malsaine, et à ramener vers les hauteurs , à restaurer d'un courant d'air pur. La littérature, ai-je dit?" je viens de nommer la grande coupable de nos malheurs et de nos fautes. C'est elle qui, en dehors de toute opinloif et de tout parti, s'était peu à peu infiltrée dans les esprits comme ces liqueurs capiteuses qui donnent le vertige et ôtent la force, comme ces miasmes corrupteurs qui souvent se cachent dans un paysage splendide et une atmosphère embaumée. C'est avec elle qu'il fallait se mesurer corps à corps, opposant sans délai, sans formulaire et sans préambule, le mal au bien, l'antidote au poison, le bon exemple' à la mauvaise influence. Des systèmes, des docirines, des théories abstraites, à quoi bon? Pour qui? Pour une jeunesse vieillie avant l'âge, pour une société fatiguée, désabusée, ramenée au positif par l'abus delà chimère; pour des convalescents qu'on devait traiter comme tels, par une nourriture légère, un exercice agréable et salubre? Ce qui pressait, ce qui était Tintérêt, le salut, et, pour bien dire, la vraie philosophie du moment, c'était rapplicalion immédiate et pratique du spiritualisme réinstallé dans l'art, le i^ayon aimable et sûr de la bibliothèque substitué au grossier étalage du cabinet de lecture. Voilà ce qu'a merveilleusement compris M. Cousin : il a compris que le temps des leçons philosophiques était passé ou n'était pas revenu, qu'il importait d'ï suppléer par des modèles littéraires, et que, sous sa plume, il y aurait entre ces deux genre de travaux assez d'analogies et d'affinités pour que nul ne pût signaler déviation ni déchéance. Peut-être

même, à mesure qu'on le contiaîl mieux, paraît-il encore plus propre à cette seconde partie de sa tâche qu'à la pre-* mière. J'ai peu rencontré de spécialités moins exclusives que celle de M. Cousin : comme son maître le divin Pla« ton, $'il avait à chasser de sa répubhque les artistes et les poètes, il ne serait pas bien sûr d'y rester lui-même. Le trait dislinctif de cette riche intelligence, c'est une sorte d'épanouissement continu, la faculté de s'intéresser, de se passionner même pour toutes les formes du beau, Tabsence complète de ee travers habituel aux médiocrités sérieuses, qui dédaignent comme superflu, puéril ou i'ri*vole, tout ce qui ne rentre pas dans le cercle étroit de leurs études, tout ce qui s'écarte du point fixe où s'obsti/ie leur pensée. Les esprits vraiment supérieurs n'ont pas de ces pruderies et de ces dédains. Ils savent que le superflu peut, à certains moments, être aussi important que le né* cessaire, que rien n'est puéril ou frivole de ce qui amuse, occupe, égare ou corrompt la société ; car, de chaque détail de ces amusements ou de ces corruptions futiles, peut se former un symptôme du mal universel, un pré^ sage du danger à venir, une explication du danger passé. Roman ou poésie, histoire où Mémoires, tableaux ou statues, art, littérature ou mode, engouement passager, pul«sations lentes ou fébriles de l'esprit public, ils savent que tout cela, en un temps donné, commence par le goût, se continue dans les consciences et s'achève dans les révolu* tions. Tel a été le premier mobile de M. Cousin, lorsque, pressé de renouveler et d'assainir notre atmosphère litté*raire, il est remonté de droit au dix-septième siècle comme à l'époque où il y a eu dans les âmes le plus d'élévation et de délicatesse ; lorsqu'il a choisi dans ce siècle le moment qui lui semblait le mieux répondre à cet idéal de grandeur et d'héroïsme; lorsque enfin parmi les personnages de ce

siècle et de ce moment, il s'est attaché de préférence aux femmes, lesquelles, malgré leurs inconséquences et leurs fautes, sont encore, au dire des vrais philosophes, ce que la nature a produit de moins imparfait. Maintenant, que cette inspiration d'intérêt général ait fini, dans cette imagination platonicienne et attique, par prendre un corps, une âme, un visage, un nom ; qu'il se soit passionné pour son œuvre, pour son héroïne, pour le tableau et pour le cadre, un peu plus que ne l'exigeait son dessein primitif, ah ! qui en doute? qui serait assez sot pour s'en^étonner ou s'en fâcher? Cette passion, ce feu, cette constance, ce sentiment de biographe-artiste et d'artiste-amant , c'est r<)riginalité, la vie, la sève, le relief, latlrait inelTable, rirrésistible succès de ces livres.

Est-il plus juste de reprocher à H. Cousin d'avoir amoindri ou déguisé son sujet véritable en inscrivant le nom de madame de Sablé eu tète de cette seconde étude? Nous ne le croyons pas. Dépourvue de ces qualités saillantes qui remplissent un premier plan et expliquent un premier rôle, madame de Sablé, par l'effet même de ce caractère mitigé qui lui avait permis de servir de trait d'union, de médiatrice, et, pour ainsi dire, de dame de compagnie aux célébrités de son temps, convenait admirablement à l'emploi que lui assignait M. Cousin, et qui, à deux cents ans de distance, était encore pour nous ce qu'il avait été auprès de ses contemporains. Pour lier entre eux les divers épisodes du récit, les divers personnages du groupe, pour nous conduire nous-mêmes avec plus d'agrément et de sûreté au milieu de ces grandeurs disparues, elle nous mettait dans les mains un fil, et ce fil était de soie. Les sociétés littéraires, les genres de littérature qu'on y vit éclore ou grandir, le goût des maximes commençant par un jeu el finissant par un livre, ce livre, justement compté parmi les

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chefs-d'œuvre de la langue frariçaise, nous ramenant à son auteur; cet auteur illustre et louable faisant de ses fautes et de sa gloire un cortège \ la gloire et aux fautes de Théroïne secrètement préférée, celle-ci enfin se relevant à demi de sa tombe austère pour couronner et compléter le tableau, cette la Vallière de la Fronde, comme H. Cousin l'appelle, nous apparaissant dans ce cadre magnifique, la main gauche sur les Maximes^ la main droite sur l'Evangile, et s'enfuyant vei's le cloître réparateur entre madame de Sablé et H. Singlin; trouvezvous donc qu'il y ait là quelque chose de rapetissé et d'affaibli,^ et que la femme autour de laquelle se sont ras* semblés dé pareils acteurs et de pareilles scènes puisse être accusée d'avoir diminué l'intérêt ou usurpé le titre d'un livre? Ce n'est pas tout : quand même on ne saurait pas que les passions vraies, — ou, pour cesser cette malice inoffensive, mais trop prolongée, — les admirations sincères ont toutes les délicatesses et toutes les prévoyances, je n'en voudrais pour preuve que le tact exquis déployé par H. Cousin dans la disposition et l'ordonnance de ce monument élevé à madame de Longueville. 11 nous avait raconté, — vous savez avec quel éclat î — sa pure et rayonnante jeunesse. Poursuivre Tordre chronologique, ilavait maintenant à retracer la phase des égarements et des orages, les taches, peu nombreuses, mais incontestables, qui ont terni cette belle âme et déparé cette belle vie. Il ne l'a pas voulu ; il recule, nous dit-il, devant cette nécessité pénible : ne serait-ce pas plutôt habileté d'historien, précaution de panégyriste, afin que le lecteur arrive à ces tristes écarts, désarmé d'avance par le récit anticipé des expiations et des peines? Il a, dans sa trilogie^ fait passer la troisième partie avant la seconde, et cette infraction apparente aux règles de la narration ordinaire n'est qu'un

raffîiimnrat délicat, un tendre inénagernènt pour celte dière mémmre. Après que nous aurons tu madame de Longueville frappée dans le sentiment kTgîtime de sa dignité et de son honneur, nous lui en voudrons moins des' excès et des emportements de son orgueil; après que nous l'aurons vue déchirée dans ses afl^ctions maternelles^ nous serons plus indulgents pour des afTections moins orthodoxes: le martyre obtiendra grâce pour la galanterie, le cilice pour la robe de bal et Famazone de frondeuse. Sans avoir besoin de rien déguiser ni de rien taire, M. Cou-î sin se prépare ainsi le moyen de tout adoucir, et, le jour où il se décidera enfin à nous montrer madame de Longueville impardonnable, il aura si bien pris ses mesures quelle sera déjà pardonnée. Madame de Sablé, convenonsen, et la part active qu'elle prit dans la vie repentante de son illustre amie, se sont trouvées là bien à point pour aider à ce pieux subterfuge, à cette combinaison ingénieuse de pénitence préventive, effaçant la faute, non pas avant qu'elle soit commise, mais avant qu'elle soit racontée.

Nous voici revenus à madame de Sablé, et elle va nous introduire dans ces sociétés littéraires qui la reconmirenl d'un commun hommage pour une de leurs souveraines. Tout a été dit sur l'hôtel de Rambouillet, sur le salon de madame de Scudéry, sur les réunions bourgeoises qui essayèrent d'imiter ces beaux modèles, et qui, changeant, suivant Tusage des copies, les qualités en défauts et les défauts en ridicules, apprêtèrent à Mohère sa première bouchée de vraie comédie, dont il fit plus lard l'admirable festin des Femmes savantes, M. Cousin, en se retrouvant dans ces nobles et brillantes compagnies de la rue * Sairà-Thomas-du-Louvre, de la place Royale et du Luxembourg,dont il semble Fhôte naturel, s'est surtout attaché cette fois à rechercher l'origine et la fihation des Maximes^

de» Portraits, des Caractères, qui ne furent d*abord que Fagréable passe-temps de grands seigneurs, de gens d'esprit et de grandes dames, et qui, tombant entre les mains d'écrivains véritables, ont enrichi notre littérature d'un genre nouveau et d'ouvrages immortels. Delà à la Rochefoucauld il n'y a qu'une page à tourner et qu'un nom à écrire. M. Cousin n'aime pas la Rochefoucauld, — il n'avait pas la prétention de nous l'apprendre, mais il a eu la franchise de nous le déclarer. Le chapitre qu'il lui consacre a tout ensemble la gravité d'un arrêt et le piquant à'un réquisitoire. Peut-être serait-il permis de discuter quelques-unes de ses sévérités; peut-être, à propos des fameux Jdémoires et des passages injurieux pour madame de Longueville, y aurait-il lieu de se demander si l'indiscrétion a été réellement volontaire, si le désaveu n'avait pas quelque ombre de sincérité et de vraisemblance. Pour moi^ qui n'ai pas les mêmes raisons que M. Cousin d'en vouloir au duc de la Rochefoucauld, j'avoue que je suis ravi qu'il ait existé ; non pas seulement parce qu'il a doté mon pays d'un livre délicieux dans son amertutne comme le café^ mais encore parce qu'il me préserve d'un lieu commun où j'allais tomber en attribuant à mon temps la propriété exclusive de certains travers caractéristiques de ce qu'on appelle aujourd'hui l'artiste ou l'homme de lettres. Le critique, surtout celui qui prend son métier au sérieux et tourne aisément au morahste et au grondeur, est trop enclin à croire ou à dire que l'on n'a jamais rien vu de pareil à ce qu'il voit, rien observé de 'sembla1t)le à ce qu'il juge et condamne. Hélas 1 c'est faire trop d'honneur à la nature humaine dans le passé que d'admettre ces brevets d'invention de nos vanités présentes. Voilà un duc et pair qiii n'écrit que pour son plaisir, qui se révolterait à l idée de passer pour un auteur, et qui pratique déjà, de voca-.

lion et d'instinct, toutes les petites manœuvres inhérentes à la profession! Il surveille, il coiTige les articles où une amitié spirituelle et complaisante avertit le public des mérites de son fivre, et s'il y efface quelque chose, ce ne sont pas les vivacités de l'éloge. Le même homme, comme s'il se chargeait de résumer en lui toutes les variétés modernes de Tespéce, laisse imprudemment circuler des Mémoù res qui ne sont pas même d'outre-tombe. On a comparé madame de Sablé à madame Récamier : il est impossible de ne pas être frappé des analogies qui existent entre la Rochefoucauld et M. de Chateaubriand ; des deux parts, même préoccupation d'écrivain, même souci de la forme et du succès de l'œuvre, sous un air d'indifférence littéraire; même jeunesse orageuse,' tournant, d'après la différence des temps^ chez l'un en philosophie morose, perçant à jom- les misères du cœur, chez l'autre en rêverie sombre et triste, demandant à l'imagination des revanches contre la réalité : chez tous deux, un orgueil pareil à ces dieux taciturnes qui se nourrissent de sacrifices humains, un orgueil insatiable, s'immolant chaque jour à lui-même ce qui le flatte et ce qui le blesse ; chez tous deux enfin une vieillesse majestueuse dans son aspect solitaire et recueilli, honorée et caressée par quelques-unes de ces adorables femmes à qui sied le rôle d'infirmières du génie, et qui ont de mystérieux vulnéraires pour ses cicatrices et ses plaies. Ici l'avantage demeure tout entier au plus coupable ; car où trouver, où. rêver jamais quelque chose de comparable, pour dorloter la vieillesse d'un homme illustre, à ce trio féminin, madame de Sablé, madame de la Fayette, madame de Sévigné, sur lesquelles plane, comme une grande ombre au soleil couchant, le souvenir de madame de Lon gueville ?

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Celle-ci remplit, ou à peu près, les derniers chapitres du livre de M. Cousin, et sa présence suffit pour que le récit devienne plus plein, plus entraînant, plus pathétique. Il retrouve sa pensée, son âme, les autographes de ses repentirs et de ses douleurs, dans deux collections d'une inépuisable richesse ; les manuscrits de Conrart, le premier secrétaire de TAcadémie française, et les papiers de Valant, médecin et confident de madame de Sablé, lequel chargé par elle, un peu négligemment peut-être, de brûler toutes les lettres qu'on lui écrivait, mettait à lui désobéir, à annoter, à classer, à étiqueter ses désobéissances, un zélé et une méthode, bien méritoires aujourd'hui aux yeux des indiscrets, des curieux et des érudits. Ces deux grands chapitres de la vie et dqs confidences intimes de madame de Longueville se rapportent surtout à deux points de son histoire, Tun général, laulre personnel : les persécutions de Port-Royal, et la mort du jeune et brillant comte deSaint- Pauh le second fils de la belle pécheresse, de la pieuse pénitente.

Madame de Longueville, on le sait, prit parti pour Port- Royal ; elle cacha dans son hôtel quelques-uns de ses grands hommes, et, plus tard, contribua pour beaucoup à sa réconciliation temporaire avec la Royauté et la cour de Rome. M. Cousin y voit, comme de juste, une nouvelle marque de cette générosité d'âme et de cœur, que l'infortune attirait, et que séduisit, en la personne des Sacy, des Singlin, des SaintCyran, l'austérité des vertus chrétiennes, relevée et comme embellie par la grandeur du caractère, du génie et de la science. Ne pourrait-on y voir aussi, à travers les ardeurs d'Ulie conversion sincère et jusque dans le demi-jour du cloître, une légère rechute de frondeuse, un goût naturel pour la résistance et la révolte, upn plus galante, mais religieuse, échangeant la mous-

queterie contre la polémique, et la Rochefoucauld contre Singlin? L'épisode de Port-Royal et du jansénisme, en le dégageant de Tappareil théôlogique que M. Cousin effîenre à peine et auquel je ne toucherai pas, ne fut lui-même» ce me semble, qu'une sorte de Fronde sérieuse, \ine Fronde en soutane et en habit noir, continuant, sous une autre forme, cet esprit dindépendanee et de rébellion qui se retrouve toujours, quoi qu'on fasse, au fond del'esprit français, et arrivant entre les agressions protestantes du seizième siècle et les agressions philosophiques du dix-huitième, comme pour prendre date, marquer la transition^ combler la lacune, et ajouter encore à la gloire d'une époque où tout fut grand et presque saint, même l'erreup. Évidemment, si Von se plaisait aux équations algébriques, on pourrait dire que Port-Royal fut à la Réforme et à la philosophie ce que Pascal fut à Rabelais et à Voltaire, Louis XIV à Henri 11 et à Louis XV, mademoiselle de la Vallière à Diane de Poitiers et â la du Barry. Par malheur, il y eut dans cette quasi-orthodoxie, soutenue par d'admirables vertus et de grands talents, quelque chose comme un mauvais exemple religieux, qui donna le changé à de belles âmesr, leur fit une espèce de point d'honneur aux dépens de la vérité, de la soumission et de l'ordre, et qui, se brisant avec éclat contre la volonté despotique et le génie un peu superficiel de Louis XIV, prépara peut-être par une première réaction la révocation de l'édit de Nantes ; puis, par mie réaction nouvelle et contraire, les débordements de la Régence, les licences philosophiques et la Révolution française. M. Cousin, sans déserter une cause qu'il vénère et où il se mêla trop d'esprit, de piété et de gloire pour que l'on songe à la condamner absolument, aurait pu, selon nous, insister un peu plus sur le côté fâcheux et dangereux de ces doctrines : mais il a vu Port^

Royal et le jansénisme par les yeux de madame de Lonr gueville, et il -ne pouvait assurément en choisir de plusbeaux. Ce qui est au-dessus de tout, ce qui émeut comme la plus poignante, la plus pathétique des tragédies do-^ niestiqùes, c'est le tableau des luttes que madame de Longueville eut à soutenir dans Tintérêt de son fils aîné que sa conscience ne voudrait pas sacrifier, peut-être parce que son cœur penchait trop pour le second. Cet aîné était mal fait, à moitié imbécile, perpétuel sujet de chagrin et d'humiliation maternelle : mais enfin c'était son fils, et surtout c'était celui de M. de Longûeville ! Nous ne croyons^ pas qu'il soit possible d'indiquer avec plus de délicatesse, de discrétion et de chasteté que ne Ta fait M. Cousin, lesentiment de doute et de remords qui s'emparait de cette mère douloureuse lorsqu'elle était tentée de trop s'abandonner à sa tendresse pour cet aimable et séduisant comte de Saint-Paul, pour cet orageux et douteux enfant des équipées de la Fronde. Puis tout finit par un coup de foudre : le comte de Saint-Paul, à vingt-quatre ans, au moment d'être élu roi de Pologne, est tué lé 12 juin 1672, au passage du Rhin, sous les yeux de son oncle qui le pleure comme un fils ; et, pour que rien ne manque au prestige de cette courte et éclatante destinée, de cette brusque et vaillante mort, ce jeune cadavre passe du manteau de bataille du grand Condé dans les lettres de madame de Sévigné. M. Cousin cite cette lettre divine, mille fois relue et toujours nouvelle : « Ah ! mademoiselle, comment se porte monsieur mon fr^re? Sa pensée n'osa aller plus loin, » etc. — Cette citation est un hommage de plus rendu par l'illustre biographe à la conversion sincère de son héroïne. Peut-être, — et ce sera notre dernière maUce, — madame de Longûeville, dans le temps de son orgueil et de ses vanités mondaines, eût-elle défendu à ses adora-

leurs de citer cette prose à côté de sa prose, cette lettre à côté des siennes.

Un mot avant d^ finir. Il y a trente ans, — le double du grande mortdis sovi spatium de Tacite, — nous avions trois maîtres, trois hommes que la jeunesse studieuse d'alors saluait comme les dépositaires des grandes traditions historiques, philosophiques, littéraires^ comme les modèles de Tart de penser, de parler et d'écrire, comme les conciliateurs de Fesprit nouveau avec nos vieilles richesses et nos vielles gloires, comme les anneaux de cette chaîne illustre qui remonte aux commencements du dixseplième siècle, et qui semblait près de s'interrompre au milieu du nôtre. Bien des années se sont écoulées, bien des événements se sont accomplis ; les révolutions ont passée plusieurs reprises sur la société comme ces fleuves qui, en se retirant, laissent des tas de pierres là où il y avait eu des édifices, un amas de gravier et de sable là où il y avait eu des moissons. Le serpent de la politique a f^it plusieurs fois peau neuve, ou s*est coupé en tronçons innombrables. On pouvait croire qu'en littérature tout était changé, renouvelé, transformé, qu'il restait à peine quelques morceaux du marbre des anciemies statues pour servir à en sculpter de nouvelles. Eh bien, au bout de ces trente ans, après la plus longue des prescriptions, qui voyons-nous au premier rang, sur la brèche? Les mêmes trois hommes, M. Guizot, M. Cousin, M. Villemain, plus éloquents, plus sympathiques, plus lus, plus écoutés, plus jeunes que jamais, donnant l'exemple de la plus salutaire et de la plus noble des propagandes et des restaurations littéraires. La dignité, l'indépendance, Tautorité des lettres n'a jamais reçu de consécration plus glorieuse et plus décisive. Ce que l'on doit penser, ce que l'Europe lettrée pense de ces beaux hvres : les Souvenirs contemporains, .

YHistoire de la République d* Angleterre et de Cromwellj le Vrai, le Beau et le Bien, Madame de Longueville, vous le savez, j'ai essaye de le dire, et d'autres l'ont dit bien mieux que moi. Pour madame de Longueville et sa digne et aimable sœur, madame de Sablé, je terminerai par un éloge qui, je l'espère, ira au cœur de l'éminent biographe. Par le tour et l'allure, par la pensée et le style, ces livres sont d'un contemporain de Corneille, de Descartes, de Pascal et de Condé, digne de marcher de pair avec cette société incomparable, de correspondre avec madame de Sévlgnô et madame de la Fayette, d'annoter les Mémoires du cardinarde Retz et les Maximes delà Rochefoucauld; digne surtout d'être préféré à cet odieux et coupable rival par celle qu'il aime, qu'il ressuscite et qu'il achève dfemortaliser.

U« HISTORIEN DE BOSSUEX

« Je n*ai pas craint, dit en terminant M. Poujoulat à son noble correspondant, de vous avouer que celle France que j'aime tant n est pas en voie de grandeur morale ; sa décadence est devenue un lieu commun dans les livres et les journaux. Le mal pourtant ne me paraît pas irrémédiable. Dès ce moment, quelque chose serait de nature à raviver, à réparer et à élever la pensée française : je veux parier de l'étude ou plutôt du culte des grands esprits... >»

Rien de plus vrai, et M. Poujoulat ne se contente pas de le dire : il le prouve, en choisissant parmi ces grands esprits le plus grand de tous, et en lui consacrant une Étude où Bossuet respire et revit tout entier, non-seulement par des citations heureuses et d'exactes analyses, mais encore par une assimilation de pensées et de style qui

• Lettres sur Bossuet à un homme d'État.

est la plus belle récompense d un pareil travail, et qui finit par donner aux pages du commentateur un air de famille avec ces pages merveilleuses, extraites de livres admirables, et pour la plupart inconnus.

Oui, inconnus, sinon dans leurs titres, au moins dans les trésors d'éloquence, de science et de génie qu'ils renferment et que personne îi'y va chercher. M. Poujoulat ne s'est pas trompé en supposant que les gens du monde» — j'entends les plus spirituels et les plus lettrés, — ne connaissaient guère de Bossuet que les Oraisons funèbres, et \e Discours sur T Histoire universelle; que, pour tout le reste, ils s'en tenaient à cette admiration vague et lointaine qui se croit quitte envers un écrivain en le plaçant dans \& rayon le plus respecté et le moins ouvert de sa bibliothèque, Les Controverses, YHistoire des Variations, la Politique tirée de VÉcriture sainte, les Élévations sur les Mystères, les Méditations sur V Évangile, le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, les Maximes et Réflexions sur la Comédie, les Traités du Libre Arbitre, de la Concupiscence, tous ces blocs impérissables taillés dans ïe granit de la foi par cet infatigable ouvrier, n'obtiennent de notre frivolité respectueuse que cethommage inactif qui se hâte de vénérer pour se dispenser d'approfondir, et aimemieux passer à Tétat de dogme qu'à l'état de lecture.

Celte lecture fortifiante et féconde que les hommes du monde négligent ou rebutent, M. Poujoulat vient la faire^^ peureux et avec eux. 11 s'adresse à un étranger, mêlé aux affaires de son temps, attentif au mouvement et aux influences de la littérature française, versé dans l'étude des œuvres et des hommes du grand siècle, mais accessible peut-être aux préventions qu'éveillent, dans les plus libres^ esprits, les controverses religieuses, enclin, comme nous, tous, à en amoindrir Timportance, à en écarter les con-

clusions absolues, et, au demeurant, trop occupé pour pouvoir lire et étudier tout Bossuet. On peut aisément comprendre les divers avantages offerts par le choix d*un ^el correspondant et par le cadre épistolaire qui en résulte. Une intelligence supérieure dans une grande situation politique, tel est, nous le croyons, le milieu le plus favorable pour apprécier en Bossuet ce don prodigieux d'intuition qui caractérise son génie. Une part active dans les affaires publiques, un rôle dans leurs conflits, un enjeu dans leurs mécomptes, telle est la préparation la plus excellente aux salutaires étreintes de cette main qui remue les débris d'empire avec une autorité si souveraine, et tisonne si puissamment la cendre des grandeurs éteintes pour en faire jaillir Tétincelle de vérité. On a dit, non sans raison, que nul séjour ne convenait mieux que celui deRoiùe aux illustres disgrâces, aux royautés déchues, aux existences brisées par les vicissitudes et les catastrophes terrestres, aux victimes ou aux témoins des événements qui déjouent la sagesse mondaine., à tous ceux qui ont éprouvé dans leurs proches, dans leur pays, dans leurs ambitions, dans leurs fortunes, dans leurs idées, dans leurs personnes, le néant des choses humaines. £h bien, Tœuvre entière de Bossuet, quand on Tembrasse de haut, dans son ensemble et dans ses détails, comme vient de le faire M. Poujoulat, est, pour ainsi dire, une Rome intellectuelle, vue des commets de la foi et du génie, comme du haut d'un Vatican idéal, d'un Janicule sacré. Rien n'y manque, ni l'immensité des horizons, ni la splendeur du ciel, ni la beauté des ruines, ni les enseignements de l'histoire, ni les espérances de la Rome immortelle ranimées au milieu des lambeaux et des vestiges de la Rome périssable. On y vit de plain-pied avec lés tombeaux, mais sur chacun de ces tombeaux, une puissance mystérieuse, en

rejetant la vie dans la mort, force la mort de promettre . et de restituer la vie. On y mesure d'un coup d*œil, on y aspire d'une gorgée tout ce qui nous imprègne de notre néant, tout ce qui nous pénètre de notre grandeur; on y lit, inscrits en caractères ineffaçables sur la tnême page, sur le même pan de mur, la fragilité et la durée, la chute et le rachat, le vil prix des empires et Tinestimable prix des âmes, la double nature, la double destinée de Thomme, pincée de sable ou création divine, atome perdu dans les abîmes du temps et de l'espace, ou trésor amassé dans les mains de Dieu et éternellement compté dans ses miséricordes. Si rhomme d'État à qui M. Poujoulat adresse ses^ lettres, a vu de près, comme c'est probable, l'instabilité de ce qui s'appuie sur les calculs de notre débile raison, s'il est entré un peu avant dans ces soudaines trouées de la Providence à travers les places forles des habiles et des sages, s'il s'est senti un moment pris dans ces mouvements surhumains qui précipitent à l'improviste les machines le mieux montées et emportent tout dans le dévorant engrenage,, la lecture de notre Bossuet, expliquée, vivifiée, abrégée. Concentrée dans ces éloquents commentaires, aura été pour lui quelque chose de pareil à l'inépuisable entretien de la ville éternelle avec les âmes hautes, blessées ou averties par les spectacles, les luttes et les déceptions de la vie.

Ai-je besoin de redire à quel point M. Poujoufet a été bien inspiré en nous donnant son livre dans sa forme primitive et épislolaire? 11 a évité par là l'écueil le plus dan- ^ gereux de son sujet, la monotonie d'une admiration continue, appliquée à des œmres diversement, mais également admirables. Les Lettres, genre si favorable à l'esprit français, à cette pointe de personnalité familière où excellent notre naturel et notre langue, lui permettaient de rompre çà et là l'uniformité de l'accent et de l'allure par ces échap-

;Ô4 CAUSERÏCS LITTERAIRES.

pées/ces retours, ces libres épanchements de Tesprit et du cœur ou se complaît notre faiblesse, parce qu'elle s'y re« connaît et s'y repose de la nécessité fatigante de sentir et de comprendre le sublime et le beau. Ces moments de relâche eussent fait dissonance dans un livre ; ils sont à leur place dans des Lettres, et forment connue des haltes, des relais marqués d'avance pour laisser souffler celégilitnt enthousiasme de cinq cents pages. Et puis M. Poujoulat a voulu nous montrer en Bossuet non-seulement l'orateur, I historien, le théologien, lecontroversiste, le moraliste, l'écrivain, mais aussi l'homme, l'homme simple et bon, affectueux et tendre, augmentant et adoucissant à la fois l'autorité de son génie par la pureté de ses mœurs, par l'austérité de sa vie, par sa piété fervente, par son inextinguible ardeur pour le salut des âmes, par le mâle et persévérant accord de la prière et du travail, par toutes ces vertus humbles, pénétrantes, actives, intimes, persuasives, qui relèvent en lui le prélat et le prêtre, et qui font cortège à sa gloire de Docteur infaUliJble, et de Père de l Église. Or, pour peindre l'homme, les lettres ont cela de bon, que peintre et modèle peuvent s'y montrer sous leur jour le plus vrai et dans leur attitude la plus naturelle, d; que, si l'on avait par hasard quelque penchant pour la rhétorique, il disparaîtrait dans les conditions mêmes du genre. .

Maintenant, pour bien faire ressortir l'opportunité, Tu» tilité et l'excellence de cet ouvrage, voyons ce que devient Bossuet dans ces deux camps opposés, dans ces deux écoles extrêmes dont l'une s'imagine rajeunir le catholicisme en 1^ colorant, dont l'autre croit le renforcer en l'exagérant^

La gloire et le génie de Bossuet sont un -grand embarras pour les derniers héritiers de la philosophie de Jean-Jacques, transformée peu à peu avec le temps et devenue une

M. POUJOULAT. n

sorte de religiosité complaisante prête à mettre aes flatteries sonores au service de toutes les chimères de notre orgueil. Ils ne peuvent pas dire du saint évêque comme de Pascal :, « Fou sublime, né un siècle trop tôt ; » ils ne peuvent pas faire de lui comme de Fénelon, uii portrait de fantaisie, bon à placer au frontispice de leurs panthéons ou de leurs livres. Cette immortelle figure se refuse à tous ces assouplissements de l'imagination contemporaine; il y a dans ses traits, dans sa physionomie, dans son attitude, je ne sais quoi de l'immobilité sereine, de l'inaltérable se* curité des dogmes qui consacrèrent cette bouche, dés vérités qui vibrèrent dans cette voix. On sent que Bossuet est à l'aise dans son siècle, qu'ils se conviennent l'un à l'autre, mais que, si cet air propice lui manquait, pas un battement ne manquerait pour cela à cette robuste poitrine, pas une défaillance n'atteindrait cette intelligence trempée dans la foi. Déplacez-le, remuez-le, retournez^-le de tous les côtés ; vous n'en trouvez pas un seul par où puissent se glisser ces raffinements délétères, ces siibtilités dissolvantes de notre vanité, s'efforçant d'accommoder ce qu'elle croit avec ce qu'elle rêve, et d'énerver la conscience pour être plus sûre de la gouverner. Pourtant, nos néochrétiens, les coryphées de cette religion qui consiste à les fondre toutes dans un indéfinissable mélange de sentiment isans idée, de croyance sans dogme, de prière sans temple et de Dieu sans autel, les coloristes et les fantaisistes du christianisme épuré par les philosophes du dernier siècle et les révolutionnaires du nôtre, ne sont pas gens à s'arrêter devant de pareilles difficultés. Le vrai fiossuet ne leur va pas, ils en font un autre ; ils désespèrent de l'enjoliver à leur gré; ils le défigurent à leur guise. Au lieu d'aller à lui, d'essayer de refaire le chemin qui les en sépare, de s'acclimater à son atmosphère, ils le

transportent violemment dans la leur; au lieu de s'élever vers ces cimes où il domine les nuées, ils le forcent de descendre vers leurs bas-fonds et l'y enveloppent de leurs vapeurs et de leurs Crûmes. Cette œuvre bizarre, cet ètraifige essai d'oblitération moderne, appliqué à cette figure indélébile, vient de produire sous nos yeux les résultats que Ton pouvait en attendre. Le plus illustre, le plus expansif, le plus étourdi de ces entrepreneurs de peinture en détrempe, de statues de plâtre et de monuments en carton-pierre; a voulu récemment se mesurer avec le rude jouteur des Variations et de V Histoire nni^ verselle. De cette étude profanatrice, je ne rappellerai que deux lignes que M . Poujoulat a citées aussi ; mais, selon moi, avec trop peu de colère : : — « Tout le monde envie Bossuet comme écrivain ; qui voudrait lui ressembler comme homme? » — Depuis bientôt dix ans, M. de Lamartine, dans son débordement de poêle, d'homme politique, d'orateur, de conteur et de publiciste, a écrit bien des pages inconsidérées, extravagantes ou coupables : il a tour à tour joué avec les vérités de l'histoire, avec le sort des peuples, avec les martyres de l'échafaud, avec les mystères sacrés de la famille, avec les secrets du cœur, avec les accusations vengeresses d'une société croulante, avec les faveurs delà Muse, avec les lois austères de l'art, avec la dignité des lettres. 11 n'a rien dit, rien écrit, rien proféré de pareil à ces deux lignes sacrilèges qui ressemblent à la fois à un blasphème, à une gageure, à un châtiment, et qui résument en quelques syllabes tout ce que le délire et la fièvre des décadences peuvent jeter d'insolent défi à h sagesse divine et à la conscience humaine. Le livre de M. Poujoulat est comme une longue et triomphante réplique à ces paroles insensées. Ce n'est pas lui qui aurait commis l'excusable faute de ramener Bossuet

ft soi, de le faire passer sous le niveau de notre prétendue raison, de notre raison de vieil enfant dégoûté de la vérité sans se désabuser du mensonge. Le caractère dislinclif, le principal mérite de l'auteur de ces Lettres est d'avoir su reculer de deux siècles pour devenir le contemporain, le familier, le confident, le diocésain, le secrétaire intime du sublime évéque ; il est entré dans son temps, dans son œuvre, dans sa pensée, dans sa langue, dans son génie, dans sa chaire, dans ce cabinet de travail qu'éclairait chaque nuit la lampe laborieuse, image terrestre de la foi qui illuminait celte âme. Mais ce n'est pas seulement vis-à-vis de la nébuleuse école des naufragés du Contrat social et des Girondins, que cette belle Étude sur Bossuet le replace sous son vrai jour ; c'est aussi vis-à-vis d'une école avec laquelle il faut compter davantage, parce que, jus-^ tifiée souvent par la chaleur et l'entrainement du combat, elle n'a que le tort d'outrer son rôle, d'apporter dans la défense du bien ces éclats et ces meurtrissures qu'elle devrait laisser aux agressions du mal, et finalement, pour faire la place plus grande au catholicisme, de supprimer à Tenlour, — surtout dans le passé, — toute puissance et toute autorité. Pour celte école-là, Bossuet, que je comparais tout à l'heure à Rome même, n'est pas assez Romain; il est un peu trop évoque de France, un peu trop, — je ne dis pas le courtisan, — mais le sujet de Louis XIV. Il a de Tautorité un sentiment si profond et si magnifique qu'il ne croit pas fortifier celles du ciel en les séparant violemment de celles de la terre^ et qu'en ces délicates matières une alliance lui paraît préférable à une rupture. De là à un schisme, à un« religion d'État, à une papauté séculière, à une hérésie de Henri VIII ou d'Elisabeth, il y a l'immensité, et Bossuet a dit bien haut qu'il y mettrait sa tête plutôt que d'en franchir un seul pas. N'importe! ou

trouve que ce n'est pas assez, et qu'à certaine date <iéci- :sive, Fauteur de VHisioire universelle ne s*est pas assez souvenu que, dans la géographie chrétienne, la France ne doit être qu'une province romaine; A Dieu ne plaise que j'entre plus avant dans cette argumentation périlleuse î Qu'on lise avec attention l'ouvrage de M. Poujoulat, et l'on reconnaîtra que dans ces questions brûlantes du gallicanisme et du jansénisme, le génie de Bossuet a constamment gardé l'exacte mesure du juste et du vrai; que s'il a ■eu l'air parfois de transiger et de faiblir, de brusquer ou de couper court, c'est que cet infaillible connaisseur du -cœur humain savait tout le mal que peuvent faire parmi ies gens du monde ces tristes spectacles de chicanes théologiques et de querelles d'orthodoxie. En outre, si l'on partage l'impression que je garde de cette substantielle lecture, on comprendra que ces questions devaient avoir pour Bossuet l'inconvénient de ces solliciteurs intempestifs <[ui arrivent au moment où Ton poursuit une grande affaire, et menacent de détourner à leur profit les heures et les forces qu'on voulait y meltre. Cette grande affaire, •quelle était-elle? M. Poujoulat nous le dit ; un coup d'œil jeté sur le temps, sur la venue, sur la mission de Bossuet, servira de pièce justificative à toute cette excellente partie du livre de son commentateur.

À propos des récents travaux de MM. de Sainte- Aulaire et d'Haussonville, nous avons vu que la politique française, inaugurée par Henri IV, glorieusement continuée par Richelieu, avait été une réaction à l'intérieur contre la Ligue, et, à l'extérieur, une connivence habile avec l'Europe protestante contre cette maison d'Autriche, dont l'amoindrissement importait à l'équilibre européen et à la grandeur de la France. Dans les dernières piiascs de cette Jutte, dans la prisa de possession de la Lorraine, dans les

alliances plus ou moins déguisées avec l'Angleterre , la Hollande et la Suède, Henri IV, quoique converti, Riche^ lieu, quoique cardinal et vainqueur delà Rochelle, Mazarin, bien que revêtu de la même pourpre et pénétré du même esprit, avaient risqué parfois de faire pencher la France du côté du protestantisme, ou du moins de laisser direà ses ennemis que, dans ce conflit d'intérêts qui dominait les dissidences du culte, elle avait trop aisément préféré ses alliés à ses coreligionnaires, et sacrifié les affinités de consciences aux raisons d*État. H était donc essentiel pour la royauté française, cette fille aînée de V Église, qu une fois la poussière du combat tombée et les malentendus de la mêlée redevenus impossibles, les situations fussent nettement rétablieset qu'une voix, souveraine, sinon par le pouvoir, au moins par le génie, fît retentir le dix-septième siècle d'une protestation invincible contre cette hérésie qui avait fait tant de mal au seizième. Il était essentiel qu'un homme d'autant plus délégué de Dieu qu'il n'était ni roi, ni ministre, ni prince, d'autant mieux enraciné dans les entrailles de la France qu'il n'était pas même gentilhomme, entrât à son tour dans la lice sans autre arme que sa parole et sa plume, déchirât de sa main de prêtre, — de sa serre d'aigle, — les traités temporaires de son pays avec les puissances hérétiques, et se posât carrément au seuil même de Torthodoxie, antagoniste inébranlable ou conciliateur irrésistible, suivant qu'il verrait Terreur prête à passer outre ou à s'incliner devant lui. Telle fut la vraie tâche, l'éclatante prédestination de Bqs- Suel : on sait comment il la remplit. 11 y mit tant de vigueur et d'éloquence, tant de dialectique et de savoir, tant de persévérance et de génie ; il se revêtit si complètement de cette armure du controversiste dont, pendant cinquante années, ses épaules supportèrent le poids sans fléchir,.

iOO CAUSERIES LITTÉRAIRES.

îl lança de tels éclairs à travers la nuit volontaire des docteurs du protestantisme, il se fit un tel Sinaï de chacune de ces pages où il les écrasait de lumière et de vérité, que, pour ses contemporains, cette gloire militante absorba presque celle de Forateur et de Técrivain. Ils virent surtout en Bossuet Fatlilète; son éloquence, sa langue merveilleuse, les étonnantes beautés de son style, ce don naturel d'entrer dans Tidée tout d'une pièce et de Tagrandir en l'exprimant, ces trésors de sentiment et de tristesse sacrée, ces splendides corbeilles d'images qui jaillissent tout à coup au courant du discours comme ces îles flottantes de fleurs et de verdure que portent à leur surface les gi^ands fleuves de l'Amérique, tous ces inépuisables sujets de notre admiration et de notre étude n'ont été pleinement compris etappréciés que plus tard, et la justice que Ton a enfin rendue aux Sermons de Bossuet est même de date encore plus récente. Le contradicteur irréfutable de Paul Ferry, de Jurieu et deBasnage, le correspon. dant de Leibnitz, l'autem* de ces grandes conversions qui rendaient à l'Église lord Perlh et Turenne, l'arbitre souverain de toutes les difficulté^: dogmatiques, le directeur des consciences et des âmes, le consolateur immortel d'illustres pénitences, voilà les principaux titres de Bossuet auprès de son siècle. A part quelques morceaux célèbres de ses Oraisons funèbres^ qui se fixèrent dès l'abord sur toutes las lèvres et dans toutes les mémoires, il semblait presque que l'on craignit de lui faire tort et de le profaner, en tenant trop de compte du talent oratoire ou littéraire, considéré en dehors de la cause même qu'il défendait. M. Poujoulat fait très-bien r essor lir cette nuance, cette progression de la gloire de Bossuet écrivain et orateur, à mesure que le théologien, le controversiste et l'évêque ont fait place à l'auteur sublime des Oraisons^ des Sermons^

jf *

M. poujoulat: lOi

des Élévations sur les MystèreSy des Méditations sur VÉr i)angile, de VHistoire univen^sélle, du Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même^ de toutes ces pages dont quelques-unes, citées par M. Poujoulat, ravissent le lecteur le plus froid et le plus frivolo;. Mais, en faisant cette double part, celle du passé et celle du présent, dans la renommée du plus grand homme que notre Église ait donné à notre littérature, M. Poujoulat ne s'est pas borné à un simple examen de critique, d'admirateur et de biographe. Reporté, nous lavons dit, par sa pensée et son étude jusqu'au dix-septième siècle, frappé surtout de cette attitude de Bossuet devant le protestantisme, de Timmense importance donnée par son époque à ce rôle de vigilant défenseur des postes avancés de Tortliodoxie, ému des espérances de réconciliation religieuse que son génie avait fait concevoir et que son souvenir ravive encore, l'auteur de ces Lettres s'est occupé à son tour des effets de la Réforme, cette orageuse aïeule de la Révolution, et il est arrivé, lui aussi, à cette double question, assidûment présente à tous les bons esprits de notre temps : « Ce que l'on aurait obtenu, sans convulsion et sans catastrophe, en religion et en politique, si la Réforme et la Révolution n'avaient pas eu lieu. » — Conjecture qui soulève des mondes d'idées et que je ne puis me résoudre à appeler vaine, puisqu'elle ne touche aux cicatrices que pour éviter de nouvelles blessures ! Je recommande cette partie du livre de M. Poujoulat comme un modèle de pénéh'ation historique, de discussion ingénieuse et solide, de clairvoyance et de sagesse. Quant à ces analyses des principaux ouvrages de Bossuet, et aux citations que, par une heureuse audace, il entremêle â ses commentaires, elles sont faites de main dô maître. C'était, on le comprend, le danger de ce genre de travail : placer sa' prose coude à coude de celle de Bos-

stiet; avoir Tair dépenser et d'écrire à côté de lui ; quel voisinage! et quelle puissance terrible à donner aux .;^uiUemets î M. Poujoulat, Je le répète, s'est parfaitement tiré de cette difficulté. Je ne dirai pas, — il m'en voudrait,— que les deux styles se ressemblent ou se confondent; n(Hi; mais le souffle de Bossuet, au lieu de renverser'son commentateur, le soutient et Télève; on le sent circuler dans les pages qui avoisinent les siennes, comme le parfun^ des fleurs rares, qui, passant par-dessus les murs d'un jardin . royal , embaume , tout alentour , des champs plus modestes. La voix s'interrompt, la vibration dure encore.

M. Poujoulat n*est pas moins bien inspiré dans les souvenirs personnels qui le ramènent vers les temps et les lieux où subsiste la trace du grand évêque et lui font rechercher avec amour, à travers deux siècles, tout ce qui, dans ses diverses résidences, peut encore nous parler de lui. Il touche d'un doigt sûr ei d'un trait juste à tous les chapitres d'iiistoire littéraire ou religieuse qui se rattachent à son sujet, et quand il arrive à Fénelon, il a l'esprit d'indiquer l'inévitable parallèle sans le faire ; il a le mérite d'y être vrai sans lieu commua et piquant sans injustice.

N'y a-t-il donc pas de défaut dans ce livre ? Il y en a un peut-être, le défaut de sa qualité : à force d'être du temps de Bossuet, il n'est pas assez du nôtre. A force de vouloir relever la pensée française dans le sens du dix-septième siècle, — qui est le meilleur, — il ne lient pas assez de compte des progrès très-réels, et surtout des exécutions ti'ès-légitimes que fait, sur certains points, notre littérature. Comment, par exemple» M. Poujoulat a-t-il pu écrire à propos de la Harpe, môme pour le réfuter : « La Harpe, ce critique presque toujours si excellent ? » La Harpe est

un pédant, qui a écrit, je crois, une bonne page sur Tacite, qui, pour tout le reste, est à mille lieues en arrière de la critique moderne, et dont il me suffira de . dire que, dans son Cours de littérature, il a consacré cinq volumes sur dix-huit aux tragédies de Voltaire ! En abor-: dant la délicate question du théâtre et des comédiens, â l'occasion de la réponse de Bossuet au père Caffaro^ M. Poujoulat me semble encore un peu suspect d'anachronisme, de ralentissement littéraire. J'aurais \t)uUï qu'il marquât mieux sa date, que, sous aucun prétexte,, iln'eût l'air de croire, en 1855, êMa possibilité de la corruption par la tragédie. Il paraît que, du temps d'Arnault et de Bossuet, il y avait des cœurs remués, troublés, livrés aune exaltation dangereuse, par Mithridate, par Héroc, clhts, par Bérénice^ par Bajazet, par les fureurs d'Oreste et le récit de Théramène. Heureuse jeunesse des âmes dans un siècle héroïque ! Règne regrettable du songe, du monologue et du confident! Notre époque, il faut en convenir, qui nous a apporté bien des corruptions, a au moins supprimé celle-là; quant à moi, j'entendrais cinquante fois de suite la déclaration de Pyrrhus à Andro-^ maque, celle de Bajazet à Atalide, ou ceÛe d'HippoIyte â Aricie, je n'en éprouverais pas le plus léger trouble d'imagination ou de cœur. Quelques lignes d* actualité piquante, telles que. M. Poujoulat sait les écrire, eussent r^u à ce chapitre son millésime, et écarté toute idée de ressemblance avec ces discussions des anciennes Chambres, qui, chaque année, quand revenait le budget des beauxarts et des théâtres, nous donnait l'affligeant spectacle de quatre ou cinq cents législateurs moins avancés en lit» térature qu'en politique. Si je m*an;ête à celte vétille imperceptible en un sujet aussr grave, c'est parce que les homme éminents qui songent à restaurer notre littérature^

104 CAUSEBI^S LITTÉRAIRES.

doivent prendre garde, s'ils veulent mener à bien la réparation de l'avenir paria glorification du passé, à ces tendances absolues qui risqueraient d'effaroucher la génération nouvelle en lui disputant ses vraies conquêtes, en chicanant ses justes antipathies, en essayant de réhabiliter à la fois le beau et le médiocre, le classique et Tacadémîque, Timmortel et le suranné, le Polyeiicte et YAhire, le Bossuet et le la Harpe.

La futilité même de cette critique prouve assez toute l'estime que m'inspirent, dans leurs parties importantes, dans leur pensée fondamentale, ces Lettres de M. Poujoulat. Il y avait autrefois, dans les familles chevaleresques, une grande épée qui se suspendait au foyer, et qui avait appartenu à l'aïeul, au chef de la race, à l'auteur de son illustration guerrière et historique. A chaque génération, " on appelait l'aîné de la maison à soulever cette épée, et, si le poids n'en était pas trop lourd pour ses mains, on en concluait, comme un heureux présage, qu'il ajouterait un anneau de plus à la chaîne héréditaire. Cette épée de fa-" mille, dans la littérature française, c'est le génie dé Bossuet : M, Poujoulat l'a soulevée, et non-seulement le poids ne lui en a pas été trop lourd, mais il a prouvé qu'il pouvait s'ea servir contre les ennemis de la vérité, du bon sens et du bon goût : je ne connais pas, pour un écrivain, un penseur et un chrétien, d'honneur plus grand, de plu3 légitime éloge.

nOSSUET ET LA VAI.LIÈRB

M. ROMAIN CÔRNUT'

Ce qui me frappe dans ce remarquable et intéressant ouvrage, cest qu'il tient, pour ainsi dire, aux deux pôles de la critique. A quelques pages, que dis-je? à quelques lignes de distance, il en représente tour à tour Tenfance la plus ingénue et la maturité la plus raffinée. Il se partage entre cette critique de mots que je croyais, jeTavoue, à jamais reléguée dans les bagages du passé avec les chaises à porteurs, les tragédies de collège et les carlins, et celte induction psychologique, cette subtile analyse des sentiments et des caractères, qui compte parmi les plus précieuses conquêtes de Tesprit moderne. D'un côté, M. Romain Cornut a fait l'histoire d'une âme, la plus

* Les ConfeêsioM de mademoiieiie de la ValUêre repetUanUf écrites par clle-mcine et corrigées par Bossuet, avec un eoiumeataire histo* ricjue et littéraire, par Romain CornuU

i06 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

belle de toutes les histoires; de Tautre, il a fait une guerre d'adverbes et de participes^ la plus petite de toutes les guerres. S'il eût abrégé ou simplifié davantage son travail de grammairien, s'il eût plus développé - ou approfondi son travail d'érudit, de métaphysicien et de biographe^ il me semble que son livre y aurait gagné.

Le texte primitif réédité par M. Romain Gornut sôus un titre trop prétentieux peut-être, est-il bien réellement de mademoiselle de la Yallière ? En admettant qu'il soit d'elle et non pas de telle ou telle héroïne des équipées de la Fronde ou des amours de Louis XIV, est-il digne de cette touchante figure, de cette illustre pénitente? Le corrigé de ce texte est-il de Bossuet? En admettant qu'il soit de lui et non pas de madame de Genlis (quels noms ! quel rapprochenient î quelle alternative!), est-il digne de la plume incomparable qui a écrit V Histoire universelle^ les Variations et vingt autres chefs-d'œuvre ? On le voit, un champ assez vaste est ouvert à l'érudition et à la conjecture, deux choses qui devraient différer toujours et qui se ressemblent plus souvent qu'on ne pense ; or,, comme il y a de toutes deux dans le volume de M. Romain Cornut,on peut lui accorder beaucoup sans se montrer trop facile, et lui refuser quelque peu sans être tout à fait injuste.

Sur la première question, le dioute n'est plus possible : oui, le texte original est bien légitimement acquis à mademoiselle de la Yallière : les preuves matérielles qu'on nous en donne sont irrécusables^ et les preuves morales «ont tout aussi frappantes ; une conversion sincère peut bien transformer les caractères et les âmes, enseigner la douceur aux natures altières, et la modestie aux superbes : mais il y a un tour d'esprit que Ton garde, même à travers les voiles de l'humilité chrétienne, et ni Torgueilleuse Montespan^ ni l'héroïque duchesse de Longueville

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