‹ Nouvelles causeries littérairesChapitre 12 sur 16 · M. ROMAIN CORNUT. J · texte numérisé non relu

M. ROMAIN CORNUT. J

s'auraient pu, même sous lecilice, écrire daiis cette langue où respire la grâce timide et molle, la délicatesse alanguie de cette femme charmante , arrivée lentement de Talcôve du grand roi et des alentours de l'hôtel Rambouil- - let au couvent des CarméUtes. Mademoiselle de la Vallière, telle que nous la connaissons et telle que je n'essayerai pas de la peindre après mes maîtres, mademoiselle de la Vallière, contemporaine de iBossuet, mais aussi de Benserade et de Mignard, attirée vers le cloître par ses repentirs et ses chagrins, retenue à la cour pai* une charge dont lés anneaux d'or s'étaient changés en chaîne de fer, torturée par une rivale qui faisait d'elle le ténioin, presque la complice de ses triomphes, déchirée par celui qu'elle avait aimé, qu'elle aimait encore et qui ne lui ménageait pas les marques de son inconstance, tournée en ridicule par les hbertins, les sceptiques, les courtisans, adorateurs du soleil levant et railleurs du soleil tombé, secrètement affermie par quelques pieux confidents préoccupés à la fois de sa vocatfon et de sa faiblesse ; mademoiselle de la Vallière, dans ses combats intérieurs, ses intimes souffrances, dans ce mélange d'hésitation féminine et de religieux sacri- " fice de révolte secrète, d'apaisements disputés, d'angoisse mondaine et de résignation finale, dut écrire ainsi ; elle ne pouvait écrire autrement. Ces incorrections, ces négligences, cette phrase, tantôt traînante, tantôt brillantée, ces élégances ou ces afféteries de précieuse se trahissant dans ces effusions mystiques, comme un reste de parure sous la guimpe, tout cet ensemble répond admirablement à ridée que nous nous formons de ce moment transitoire, où n'étant pas encore à Dieu elle n'appartenait déjà plus au monde. Si j'insiste sur ce point que M. Romain Cornut, à coup sûr, ne me contestera pas, c'est que j'y trouve la critique préventive du travail minutieux , inutile selon

moi, auquel il s'est livré pour établir la supériorité du texte corrigé sur le texte primitif. Peu nous importait de savoir si le correcteur illustre ou apocryphe de Tœuvre de mademoiselle de la Vallière avait eu raison d'éteindi'e les miroitements de ce style, d'en amorlirles saillies et les facettes, d'en redresser les allures irréguliéres ou boiteuses, de porter la serpe au milieu de ces broussailles ou de ces fleurs. Tel qu'il est, ce style est celui de mademoiselle de la Vallière, ou plutôt il est mademoiselle de la Vallière elle-même. En détourner l'attention pour la fixer sur d'autres phrases et d'autres mots, même meilleurs, c'est affaiblir, en le divisant, l'intérêt d'un livre dont l'aimable pécheresse était le but et le centre. C'est nous exposer à perdre de vue, à travers tous ces petits paragraphes soulignés et retouchés, la donnée originale et vraiment ingénieuse de l'auteur, celle qui aurait dûremphr ou dominer tout l'ouvrage : prouver que ces Réflexions sur la miséricorde de dieu ne pouvaient être attribuées qu'à mademoiselle de la Vallièi'e ; récompenser et reconstruire, à l'aide de cet écrit, toute une phrase, décisive et troublée, de cette tendre et mélancolique destinée ; retrouver des affinités mystérieuses, mais réelles, entre les sentiments qui se révèlent ou se contiennent dans chacun de ces chapitres, et les incidents, connus ou probables, cjui en inspirèrent chaque pensée, qui en dictèrent chaque ligne ; rendre ainsi la vie à cette lettre morte, féconder cette analyse et la forcer de concourir à l'achèvement du portrait, découper une page d'histoire dans ces vagues élans de repentir et de piété où l'œil indifférent ne découvre ni une date ni un nom propre, et faire ensuite de cette histoire la preuve la plus évidente de l'identité de l'auteur et du livre; démontrer, en guise d'épilogue, et si l'on y tenait beaucoup, que les corrections du texte étaient bien de Bossuet, et

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peut-être placer, à la dernière feuille, comme récréation de philologae,.de critique et d'érudit, quelques-uns de ces^ passages corrigés en regard des passages primitifs , sans parti pris de préférence, mais seulement pour comparer le Jet naturel et spontané au travail raisonné et réfléchi; yoilà quel était, si je ne me trompe, le plan offert à M. Romain Cornut par son sujet même, et qu'il était assurément fort capable de remplir. Il nous a bien donné un peu de tout cela, mais à des doses inégales, et où l'accessoire lient plus de place que le principal.

Il est donc incontestable, ou, comme disent les avocats, il est acquis à la cause que les Réflexions sur la mhérû corde de I)2>m sont de mademoiselle de la Yallière ; qu'elle les a écrites pendant ces années douloureuses où il ne lui restait plus de ses fautes que le remords ; qu'elles portent la fidèle empreinte de ce qui se passait alors dans cette âme tourmentée; qu'elles s'y rattachent exactement par chacune des émotions exprimées ; qu'elles y jettent et en reçoivent un nouveau jour, et que, grâce à cette réciprocité qui va sans cesse de l'écrivain à l'œuvre et de la vie intime à la vie extérieure, elles ont pu devenir, sous la plume d'un commentateur pénétrant, les Confessiom de mademoiselle de lu Yallière rqjentante , titre que je n'aime pas, mais que j'accepte. C'est là, je le répète^ le point le plus important et la partie la plus intéressante de l'ouvrage de M. Romain Cornut. 11 y a déployé des facultés supérieures d'induction et d'analyse, mie sagacité historique qui plaît, attache et persuade jusque dans ses subtilités; mie délicatesse de pensées et de langage à laquelle eût applàudf mademoiselle de la Yallière comme à un reflet d'elle-même et de ses pieuses familiarités. Ces fms de chapitres où il précise la date de ce qu'on vient de lire et échelonne les bulletins de cette convalescence morale sont

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d*agréable» et instroetives haltes pour le lecteur fat^è de toutes ces petites colonnes en partie double constatant les que et les hélas ! supprimés par Uinflexible curiste. Et pourtant, si ce puriste est réellement Bossuet, est-il permis d'en parler avec tant d'irrévérence? Ceci nous ramène à la question que M. Romain Cornut a eu le plus d cœur et qui a fini par l'absorber.

je conçois qu'une page où la mam de Bossuet atouiM devienne une relique; que l'homme arrivé sur ce peint à une sorte de certitude tienne énormément à sa cpnvic^ tiôn ou à sa découTerte, et se montre intolérant envers ceux qui en contestent Tèvidence ou en discutent la valeur: Cependant, que M. Romain Cornut me le pardonne I mon admiration ou plutôt mon culte pour Bossuet m'indispose contre ce mallieureux corrigé. Je lui en veux d'avoir été t^ause qu*un rapprochement inouï, monstrueux^ j'allais dire sacrilège, se soit fait un 'moment dans l'esprit de quelques lettrés, et que le nom de madame de Genlis art été nmrmuré à côté (te celui du grand évoque. Cette confusion, si courte qu'on k suppose, siabsurde qu'on la pro^ clame, me semble humiliante et offensante moins eneorç pour Bossuet que pour la littérature, pour 4a langue, pour nous tous, «pour les notions que nous croyons avoir des immortelles lois qui séparent le sublime du migsard, ta majesté du pédantisme et la beauté de la. grimace. On raconte qu'un riche connaisseur italien brûla ses tableaux pour se punir d'avoir attribué à Raphaël une toile de Jules Romain. Hais ici ce serait bien pire : ce serait prendre tir Vanloo ou un Fragonard pour un Michel-Ange. Il y aurait là un .de ces malheurs, un de ces qui]n*oqtw littéraires dont les sceptiques et les optimistes ne manqueraient pas d'abuser pour s'égayer aux dépens de nos regrets classiques, accuser de fétichisme nos essais de retour vers 'le

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grand siècle, et soutenir, non sans quelque «ppareace à& raison, que des gens capables de conf<Midre, même un quart d'heure, le style de madame de Genlis avec cetui de Bossuet^ ne sont plus dignes de réclamer en faveur du> bon goût et de la ligne sévère contre la fantaisie et l'arabesque. Cette restauration ingénieuse et savante d'une vie du dit^septième siècle et d'un écrit du plus illustre de ses maîtres, tournerait donc eii définitive contre Bossuet, son époque et la saine littérature. Ëstnce là le but qu*a poursuivi ou seulement entrevu M. Romain Gomut? Assurément non. N'y aiirait*il donc pas moyea de tout concilier sans tant de bruit et de dommage? Je le crois, et c*est là peut-être que devrait aboutir la disfeassion.

H. Romain Gornut, dans sa préface, divise les écrivains ou plus généralement les artistes en deux grandes classes, les inspirés et les réiléchis : ceux chez qui les beautés sont toutes d'instinct, et ceux qui y arrivent 'par un trarvail ultérieur, mystérieusement accompli sur eux-mêmes et sur leur pensée. Il ajoute que Bossuet, au moins dans sa maturité, doit être rangé parmi ces derniers. Je ne suis pas de son avis, et, pour agrandir encore^la question, je dirai que le caractère dominant, la force et la gloire des écrivains du dix-septième siècle, est justement que leur pensée et leur style semblent être venus au monde d'un seul et même jet, qu'on ne saurait les séparer sans altérer Tune et défigurer Tautre, et que cette qualité d'harmonie parfaite ou plutôt 4e nécessité absolue, se rencontrant en ce moment unique avec la complète formation de k langue, réalise Tidéal du.beau, le but suprême de l'art. Plus tard, aux époques qui ne sont pas encore la décadence, mais qui là préparent, la pensée peut être tout aussi belle, parfois même plus fine et plus délicate ;rld phrase est tout aussi correcte^ souvent même plus ciselée et plus savante;

mais elles ne sont plus trempées Tune dans TaiUre, et Ton pourrait dire que chacune d'elles a Fair de vouloir faire ses affaires séparément. Enfin, aux siècles de rafiinement et de déclin comme celui où nous sommes, la scission est plus visible, et se termine, hélas I par la tyrannie du mot sur l'idée. Cette pauvre idée, traitée d'abord en sœur jumelle, ensuite en alfièe, devient alors une esclave forcée de se plier à tous les caprices du maître, et à subir à la fois le suppUce et la responsabilité de ses foUes; heureuse encore si, au milieu de ses complaisances, elle peut conserver quelques signes de sa haute origine, quelque lambeau de son riche héritage 1'

Parmi ces signes ou ces lambeaux, il n'en est pas de plus remarquable que Tesprit critique. Nul ou débile aux grandes époques, qui n'en ont pas besoin et dont il entraverait Tessor, l'esprit critique s'éveille, se développe et s'aiguise dans les périodes suivantes, en présence de ces oppressions ou de ces ruptures qu'amènent Tépuisement de la pensée et l'empiétement de la plirase. Passée â l'état d'ennemie, de vaincue ou de servante, l'idée profite du privilège des inimitiés, des défaites et des servitudes: elio observe; elle contrôle, elle dissèque les beautés, elle peso les défauts, elle pénètre les secrets; elle applique à sa fa< çon, et dans un sens tout littéraire, le vieil et vulgaire adage a qu'il n'est pas de héros pour son valet de chambre, » et quelquefois, dans ce travail d'observation et d'analyse qui n'est pas sans quelques propriétés dissolvantes, elle rencontre un filon inconnu, une veine inexplorée. C'est là le triomphe de liotre temps, et je suis sur qu'à l'heure où j'écris il existe dans nos académies et nos collèges des milliers d'obscurs disciples de notre grande critique contemporaine, qui en remontreraient à Bossuet dans celte affaire du corrigé. S'oiisuit-il qu'ils seraient

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