‹ Nouvelles causeries littérairesChapitre 13 sur 16 · M. ROMAIN CORNUT · texte numérisé non relu

M. ROMAIN CORNUT

capables d'écrire un seul chapitre des Variations y une seule page de YHistoire universelle, une seule ligne des Sermons ou des Oraisons funèbres? Non, mille fois non, mais dans chacun de ces ouvrages, comme dans tous ceux qui ont marqué sa glorieuse carrière, Bossuet a été Thomme de son génie et l'homme de son siècle. Personne plus que lui et mieux que lui n'a possédé ce don de profonde et intime union entre sa pensée et sa parole, cette faculté merveilleuse qui fait de la diction et du style une partie intégrante, essentielle, de l'idée même. Lisez-le avec attention, essayez de décomposer son discours, et partout vous reconnaîtrez que sa phrase est sortie tout'armée de son cerveau, comme Minerve, dont elle a la sagesse et la beauté. Maintenant, qu'il y ait dans (jette phrase un art, une science à la fois intuitive et réfléchie ; que Bossuet, après avoir cédé à l'inspiration, se replie en luimême et se rende scrupuleusement compte de ce qu'il a écrit, M. Romain Cornut nous Fassure, et je ne le nie pas absolument. Il n'en est pas moins vrai que, pour que celle inspiration ait toute sa grandeur, cette réflexion toute sa force, il faut que Bossuet s'exerce sur son propre travail, sa propre pensée, son propre ouvrage. Divisez les deux termes : mettez d'une part l'idée, de l'autre les mots ; forcez-le d'appliquer ses instincts ou sa science de style à la pensée d' autrui, à la diction d'autrui ; substituez en lui le professeur vétilleux, le correcteur minutieux, le casuiste ombrageux à l'écrivain et àl' orateur, je ne dirai pas que vous l'affaiblissez, je dirai que vous l'annulez. Ce n'est plus lui, ce n'est plus cette plume de feu et de lumière; je ne puisme la figurer suspendue sur une écriture qui n'est pas la sienne, rayant le mot pauvre pour le remplacer par celui A'indigne, le moi pleine pour le remplacer par fwnpliej supprimant les cVs^à-dtriC, mettant wo» Dieu! axi

1U CAUSERIES LlTTËRAiaES.

lieu de hélas ! et poursuivant à la piste les construclions. vicieuses, les répétitions et les négligences. M. Romaia €omut adache décidément beaucoup trop, d'importance à ces minuties : il se presse^trop de crier au nûi'acle pour un que retranché ou un pléonasme éclairci : il dépense trop d*esprit, de pénétration, d*al chimie intellectuelle et littéraire pour trouver le sens et le fin de ces correction& et de ces ratures, et, lorsqu'il nous dit, après quelquesunes de ces prouesses grammaticales, que Bossuet fait les choses en maître^ on a. envie d'ajouter d* école: sans compter que, sur ce terrain «même, on pourrait le cUcaner en* Gore ! S'il se borne à me" faire voir et apprécier dans ce corrigé le travail du confesseur, du théologien, du direo» teur spirituel, inflexible pour les réminiscences mondai^ nés, le^ afféteries de style, que commettait sa pénitente en bégayant la langue sacrée, s'il me dit qu'il y a dans cette langue des règles austères, indépendantes du bel esprit ou de la littérature proprement dite, et dont Bossuet devait être le vigilant gardien, je m'incline : mais, ^î nous nous en tenons à nos attributions littéraires, si nous ninvo-* quons dans tout ceci que la grammaire et la rhétorique, Pumarsais et Yaugelas, j'avoue humblement que je préfère presque toujours le texte de mademoiselle de la Vallière à celui du correcteur : inégale ou surchargée, hardie ou timide, colorée ou délayée, trop mystique ou trop féminine, sa prose a au moins une physionomie comme sa personne : physionomie mêlée de vivacités et de langueurs, dont les gaucheries ont du charme, et qui plaît par ses imperfections mêmes. Celle du corrigé n'en a aur cune : le sentier plein de méandres, de buissons fleuris et de haies vives, c&t devenu une route droite et plate, où il n'y a plus de caillou ni de ronce, mais aussi plus d'aur bépine ni d églantier : après que toutes -ces fleurs, natUr

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relies on artificielles, ont disparu sous le ciscan magistpal» M. Romain Cornut s écrie d'un air de triomphe: « La phrase marche bien mieux ! » Je le crois bien! elle aa plus rien à porter.

Mais n'insistons paslropi, à notre tour, sur ces chicanes dé détaih Savez-vous ce qui, dans tout cela, fait le plus de tort à BossUet? C'est Bossuet lui-même , le vrai Dossuetj celui qui ne corrige pas, mais qui écrit et qui parle. M. Romain Cornut le cite cinq ou six foi«i au courant de son livre , et , chaque fois , il arrive que cette parole sublime vous prend , vous emporte , vous enlève si haut , que, quand vous retombez sur ce corrigé, la chute est terrible. Relisez , à la page 75 » cet admirable passage : « L'âme , honteuse de sa servitude , vient à considérer pourquoi elle est née ; ,et , recherchant en elle-même les restes de l'image de Dieu , elle songe à la rétablir en sa réunissant à son auteur. Touchée de ce sentiment , elle €ommence à rejet»' les choses, extérieures. richesses, l dit-elle , vous n'avez qu'un nom trompeur 1 vous venez pour me remphr , mais j'ai un vide infini où vous n'entrez pas... » Et celui-ci (page 210) : « L'homme ressemble à un édifice ruiné , qui , dans ses masures renversée»^ «onserve encore quelque chose de la grandeur et de la beauté de son premier plan» Fondé, dans^on orighie, suc la connaissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruines ; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines , on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessein , et la marche de l'architecte. L'impression de Dieu reste encore en l'homme, si forte qu'il ne peut la perdre , et tout ensemble si faible qu'il ne peut la suivre. » Et cet autre (page 213) : « S'élant engagée tout

entière dans son corps et dans les choses sensibles ; roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime , et dont elle traîne continuellement Tidée avec elle, elle ne s'en peut plus démêler ; elle ne sait plus ce qu'elle est.. Elle dit : Je suis une vapeur , je suis un souffle, je suis un air délié ou un feu subtil ; sans doute !.une vapeur qui aime Dieu, un air fait à son image. âme ! voilà le comble de tous tes maux ! en te cherchant , tu t*es perdue, et toi-même tu te méconnais !... » Je le demande , lorsqu'on vient de saisir au vol ces merveilles d'éloquence , peut-on garder tout le sang-froid désirable pour apprécier la justesse d'une retouche ou d'une coupure?

En résumé, ce corrigé est-il de Bossuet? Je le crois, j'en ai peur. Est-il digne de lui ? Je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir. Ces passages que je viens de transcrire sont ' tous extraits de son admirable discours pour la Profession de sa pénitente. C'est par ce discours que Bossuet , dans l'histoire religieuse et littéraire de cette époque, appar^ tieïit à mademoiselle de la Vallière. C'est là le lien immortel, indissoluble, qui unit pour la postérité ces deux mémoires et ces deux noms. N'en cherchons pas d'autre. M. Romain Cornut , malgré de prodigieux efforts, ne m'a pas persuadé, et, s'il y a perdu sa peine, ce n'est pas faute de savoir, d'esprit et de finesse, c'est plutôt pour en avoir trop mis. Auprès de cette suave et mélancolique figure dont il à si patiemment ravivé les traits et qu'il se propose de poursuivre encore dans l'ombre sanctifiée du cloître, il y a place pour un consolateur, un confesseur, un guide , un orateur sacré et sublime ; il n'y en a pas pour un grammairien, un correcteur ou un pédagogue.

m BIOGRAPHE DE VOLTAIRE

« Tout arrive, » M. de Talleyrandi Ta dit, et je commence à le croire. Si Ton m'avait annoncé que j'aurais un jour sous la main un livre de six cents pages destiné à noircir Voltaire , et qu'au lieu d'en être ravi j'en serais mécontent, attristé et presque irrité , j'aurais crié à l'invraisemblance : pourtant rien n'est plus vrai , et M. Nîcolardot a trop d'esprit pour s'en étonner ou s'en plaindre. Il m'a fait l'honneur de m'apporter son livre et de me demander d'en rendre compte. J'en dois conclure qu'il me lit quelquefois , et, dans le fait , son ouvrage prouve de reste qu'il ne recule devant aucune lecture. S'il veut bien

* Ménage et Finatwes de Voltaire, avec une introduction sur les mœurs des cours et des salons au dix-hukième siècle.

il8 CAUSERIES LITTÉRAIRES.

réfléchir à Tordre d'idées et de souvenirs que j'esssaye de défendre dans l'ensemble de ces Causeries, il trouvera tout «impie, J'en suis sûr, que J'accueille cette œuvre étrange avec plus de surprise que d'assentiment, avec plus de répugnance que de sympathie. C'est sa faute s'il m'a rendu voltairien pour un Jour ! Tout ce que Je puis lui affirmer, c'est que ce Jour n'a pas eu de veille et n'aura pas deleiTdeinain. Un des approbateurs les plus spirituels et les plus pressés de, M. Nicolardot a paru croire que la critique, embarrassée devant son hvre , désespérant de réfuter ou d'amoindrir les résultats de cette chasse aux faits entreprise et poursuivie avec une patience de'Mohican, aurait recours, contre l'auteur de Ménage et Finances de Voltaire^ à la plus commode et la plus sûre des conspirations : celle du silence. J'aime à penser qu'il se trompe ; il ne peut y avoir d'embarras pour personne en présence de M. Nicolardot. La critique exclusivement catholique, celle qui ne se préoccupe que des intérêts de FEglise, en dehors de toute opinion et de tout souvenir historiques ou politiques, saura gré au Jeune érudit de cette grosse poignée de boue qu'il vient de jeter, — au moins en intention, — à la face grimaçante du vieil ennemi du christianisme. La fraction de cette école, dont le but commence à se dessiner clairement, et qui, non contente de séparer dans le présent la religion et la royauté , voudrait les brouiller dans f histoire, trouvera dans ce gros volume un double sujet de réjouissance. La critique démocratique, révolutionnaire, et, pour tout dire, voltaitienne, 'y rencontrera d'assez larges compensations pour y goûter le plaisir de la surprise et pardonner beaucoup à M. Nicolardot. Les organes . du libéralisme mitigé , du tiers parti universitaire et philosophique, qui, sans diviniser Voltaire, ne se résigne pas à l'abandonner tout à fait, s'indenaniseront d une autre

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fa jon, en prouvant, — trop aisément , hclas 1 — qu'il n'y ^, dans l'ouvrage de M. Nicolardot, ni méthode , ni plan, ni analyse , ni horizon, ni air, ni aperçu , ni originalité', ni style, ni aucune des qualités littéraires qui rendent un adversaire dangereux. Une seule critique pourrait être embarrassée, c'est la nôtre ; mais il n'y a jamais d'embarras là où il y a franchise , conviction sincère , et surtout dévouement profond , incoirigible , à une cause d'autant plus chère qu'elle est consacrée par le malheur. A quoi bon, d'ailleurs, avoir l'air de me préparer d'avance le mérite du tour de force , les honneurs de la difficulté vaincue? Je n'y prétends pas le moins du monde, et cela par une bonne raison que j'aime autant dire tout de suite : c'est que le livre de M. Nicolardot produit en définitive et après une lecture consciencieuse un effet diamétralement contraire à celui qu'il s'est proposé : il réhabilite Voltaire, non pas peut-être au gré de ses admirateurs passionnés, en supposant qu'il en existe encore, mais pour le public auquel je m'adresse , pour les lecteurs de bonne compagnie, d'opinion saine, bien qu'un peu superficielle, sachant de Voltaire ce qu'on en sait sans trop d'érudition ou de fanatisme, ayant vaguement entendu dire qu'il était tracassier, retors , quinteux, madré, égoïste, avare ; qu'il traitait les affaires d'intérêt avec une finesse et une âpreté de procureur ; qu'il apportait dans ses travaux philosophiques, historiques, critiques, et surtout c^ans sa polémique antireligieuse, une légèreté impardonnable, une ignorance volontaire, une insigne mauvaise foi. Pour ceux-là je soutiens que Voltaire sort du volummeux réquisitoire de M. Nicolardot beaucoup moins noir qu'auparavant, et ma seule consolation est de penser qu'ils n'auront pas le courage de le lire jusqu'au bout.

Maifr je vais trop vite, et je devrais m'en tenir, pour le

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moment ,*aux inteiilions de H. Nicolardot. Qu'a-t-il voulu faire? Évidemment une œuvre décisive qui nous montrât Voltaire aussi odieux dans sa vie privée qu'il l'a été dans l'ensemble de sa popagande intellectuelle et morale. Déconsidérer Técrivain par Thomme, étaler tout ce qui peut se cacher de bassesse, d'astuce, d'avarice, de vanité et de friponnerie sous la perruque d'un prétendu héros de philosophie et d'humanité , et achever par là d'anéantir l'influence posthume de l'auteur de Candide , tel a été , — à le prendre dans sa meilleure acception, — le but de H. Ni- ; colardot. Je demanderai dlabord si une pareille entreprise était bien nécessaire , et n'est pas en retard de quelque trente ou quarante ans. Ce serait, je le sais, faire trop d'honneur ù mon siècle que de supposer qu'il a décidément cassé le testament de Voltaire, ou même que le terrible inventaire qui est résulté de jfa succession nous en a (ait déchirer les clauses principales. Non ; mais ce qui reste encore de l'esprit voltairien, c'est moins l'autorité, la doctrine, le souvenir de Voltaire, que ce fonds de légèreté, d'égoïsme et de scepticisme auquel répond trop bien l'image lointaine, le sourire traditionnel de l'étincelant démolisseur; ce fonds-là subsistera toujours, et vous ne le détruirez pas en prouvant que le châtelain de Femey a dupé ses amis, rançonné ses libraires, et tâché de faire l'aumône au meilleur marché possible. Et puis , de tous les arguments, n'est-ce pas là le plus triste et le plus illusoire ? Vous me démontrez que Voltaire est un coquin ? soit ; il pouvait donc ne pas l'être, l'homme qui a écrit la Pîicelle, le Dictionnaire philosophique , la Guerre de Genève , la Bible expliquée , le Précis de rEcclésiaste et du Cantique des Cantiques, Dieu et les Hommes j et tant d'autres blasphèmes qui font monter la rougeur au front des honnêtes gens? ^i l'on prouvait que Voltaire fut gêné-

reux, bon, humain, charitable, de mœurs pures, d'une probité rigoureuse, d*une délicatesse immaculée, il faudrait donc en conclure que ces écrits sont moins empoisonnés et moins infâmes ? D'autre part, quand même il sera constaté que Voltaire a été le plus vil des scélérats et des fripons, qu'il a mérité cent fois la potence et la corde, y en aura-t-il moins d*esprit, de verve, de grâce enchan* teresse dans Zadig, dans le Pauvre Diable, dans Madame Gertmde, dans YIngénu, dans les Poésies fugitives, dans la Correspondance, et toutes les scélératesses de leur auteur ôterontelles un seul lecteur à ces pages ravissantes? C'est là, fort heureusement, le côté faible de ces flétrissu*^ res personnelles que les esprits délicats peuvent quelquefois être forcés d'avaler comme des médecines, mais qu'ils ne sont pas tenus d'aimer davantage. Que BourdaloUe, du haut de la chaire chrétienne, me dise : « Points de religion sans probité ; point de probité sans religion, )> et qu'il développe cette tlièse avec sa dialectique incomparable, je le comprends, je Tadmire, je le crois; je suis saisi de tout ce que la foi doit gagner à cette démonstration victorieuse. Pourquoi? parce que Bourdaloue reste dans le domaine des vérités générales, parce qu'il ne nomme et ne désigne personne. Supposez que dans ce brillant auditoire où l'on comptait sans doute un grand nombre de ces honnêtes gens selon le monde attaqués par le prédicateur, il eût cité'im seul nom, personnifié un seul exemple : l'autorité de sa parole tombait à l'instant, parce que l'on pouvait lui répondre que tel ou tel autre de ses auditeurs se trouvait dans les mêmes conditions et était réellement un honnête homme. M. de Malesherbes, n'est-ce pas? fut un modèle de toutes les vertus humaines : il était cependant philosophe. Alexandre YI ne se conduisit pas^, vous en conviendrez, d*une façon bien édifiante : il était pape pourtant.

im CAUSERIES LITTERAIRES.

Voyez où vous mènerait, entre des mains malintention» nées, ce fâcheux système, cette manie de prouver les vice^ d'une doctrine par les vices d'un individu 1

J'en ai assez dit déjà pour faire comprendre comment et pourquoi le procédé de H. Nicolardot me répugne. Ëh bien, surmontons cette première répugnance, résignonsnous à Mitrer avec lui dans ces taupinières où il déchi» quête d'une fient de rat ou de mulot cette renommée faisandée; c'est ici que Je me trouve en présence de la plus prodigieuse bévue qu'ait pu commettre un érudit grisé de dates, de chiffres, de moisissures littéraires, d'anecdotes «igries et de lectures fermentées.

Votre volume se divise en deux parties presque égales : Introduction jBur les mœurs des Cours et des salons au dixhuitième siècle; Ménage et Finances de Voltaire : vous consacrez deux cents pages à la première partie, quatre cents à la seconde. En d'autres termes, le premier tiers de votre énorme livre nous démontre, pièces en main, que depuis 1715, date de là mort deLouis XIV, Jusqu'en i795,.épo*que de l'expiation suprême, tous les souverains de TEu- . rope, tous les prince», toutes les reines, toutes les impé- . ratrices, toutes les princesses, tous les ministres, tous les grands seigneurs, tous les* généraux, tous les courtisans^ tous les magistrats j tous les robins, tous les financiers, tous les savants, tous les écrivains célèbres, ont été; grâce . à'ia philosophie, d'affreux scélérats; vous nous représ^rtez les Cours, Jes salons, les cliancelleries, lés bureaux deminisT tère, les boudoirs de favorite, lès camps, les cabinets, les sanctuaires dé la Justice, les palais, les mansardes, comme •des repaires- dé brigands ou d'escrocs, comme d'horribles bouges où'grouillent, dans un hideux pêle-mêle, toutes les infamies qui peuvent déshonorer et avilir respèeehumainei 'Moussue faites pas même grâce aux cardinaux, aux arche*

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têqnes, aux pnnees de l'Église, excepté au cardinal Dubois; TOUS ne vous arrêtez même pas, vous, ohnètien! devantces noms consacrés par les martyres du Temple et delaConciergerie> parles saintes et funèbre dates du 21 janvier et du 16 octobre! Et comme vous croyez sans doute qu il suffit, pour purifier votre encre, de la délayer dans quelques gouttes d'eau bénite, vous remuez ce tas d'ordures aveeun sang-froid de collectionneur; vous &i étiquetez chaque parcelle avec une crudité de langage que vous envieraient ïes maîtres du genre. Qu'en résulte-t-il? Un écolier voua le dirait, pourvu qu'il eût étudié laloi de progression dans le plus élémentaire des livres de rhétorique. Lorsque votre lecteur, après avoir parcouru avec vous, le flacon sous le nez, cette longue traînée de fange et d*immondices, arrive enfin à Voltaire, jl respire, et il lui semble que, pour la première fois, il se trouve en compagnie d'un honnête homme : car, de bonne foi, tâcher de tirer de son espnt et de son argent le meilleur parti possible, donner dés pièoes de vingt-quatre sols-là où un homme généreux donnerait des écus de six livres, se vieillir dé neuf mois ou abuser de son air malade pour ses placements en. viager, avoir des démêlés avec ses voisins et ses hbraires, déploya* ce génie des affaires auquel visait atissi, de^nos jours, M. de Balzac, dire ou écrire que Ion est ruiné pour stimuler le zèle de ses débiteurs en retard, se moquer — et avec quel esprit ! des comtes et des marquis qui ont cru avoir affaire à un moribond en lui empruntant au dix pour cent, et qui enragent de le voir dépasser ses quatr^^ vingts ans ; commettre même par-ci par-là qudques-uBes de ces espiègleries qui sont à une fripon i^rie véritable ce qu'une maHee est à une injure, ce que le stî?k de Voltaiire est à celui de M Nicolardot ; — qu'esl-^œ que cela, gi*and Dieu! comparé aux grosses infamies qui reinpitsisent les

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deux cents premières pages, et pour lesquelles je renvoie mon pudique lecteur au texte même de Touvrage? On croit entendre la confession d'une pensionnaire après celle d*un bandit, ou plutôt de cinq cents bandits. Il y a plus : l'immoralité, la dépravation, la scélératesse collective, univeïv selle, d*un siècle qui commence à 1715, est la meilleure excuse que l'on puisse alléguer en faveur de Voltaire. Né en 1694, il a vingt et un ans à peine au moment où commence ce branl&-bas général de vices et de crimes, si minutieusement décrits.par il. Nicolardot; il n'a pu, malgré sa précocité, s'ouvrir à la vie intellectuelle avant les dernières années du grand roi. J'admire Louis XIV; jeméprfse et je hais la Régence; mais enfîn je ne puis admettre que la France et rËuropè aient tout à coup, en une nuit, passé de toutes le^vertus à tous les désordres, parce que Louiâ XIV venait d'expirer. Ce n'est pas par ces brusques soubresauts que les sièclesl se corroïKpent ou s'assainissent. Si M. Nicolardot avait consenti à mêler à son travail de sacristain démocrate un peu d*aperçuj d'analyse, d'esprit critique, de ce qui est la vraie littérature et relève au moins de quelques coudées le plafond des bibliothèques, il n'aurait pas fait de là mort de Louis XIV une date inerte; il se serait demandé si, au-dessous de ces majestueuses surfaces maintenues, de Versailles à Paris, par cette vieillesse repentante et assombrie, il n'y avait pas d'avance tout un éboulement religieux et moral, prêt à s'effondrer dans l'égout de la Régence. Quoi qu'il en soit, Voltaire, en 1715, était à peine majeur ; sa tragédie à* Œdipe, son premier succès, nefut jouée que trois ans après. Sa renommée européenne, son influence cosmopolite, n'ont guère commencé que vers 1750, et il ne tiendrait qu'à nous de croire, d'après M. Nicolardot lui-même, que cette influence s'est propagée encore plus lentement,vu l'extrême difficultéqu'é-

prouvait Voltaire à faire impriiner, publier et débiter ses ouvrages. Lorsqu'il est entré en possession de sa souveraineté philosophique et littéraire, il y avait donc, aui,V)mpte deM. Nicolardot, trente-cinq ans que TEurope était gangrenée, que tous les États, tous les grands corps de FÉtat et toutes les classes élevées rivalisaient de corruption. Voltaire n'était donc pas si coupable ! Ce n*est pas lui qui a perverti son siècle; c'est son siècle qui l'a perverti I Voyez plutôt : i! vient au monde trop tard pour apprécier les grandeurs, lejs régularités solennelles du règne de Louis XIV, assez tôt pour deviner ou surprendre quelques-unes de ces hypocrisies sacrilèges ou de ces protestations muettes que dut . développer chez les courtisans la dévotion officielle des dernières années : il assiste, pour ses vrais débuts, à l'orgie delà Régence ; il respire par tous les pores cet air délétère et empesté. Afin que rien ne manque à celte leçon dissolvante, il a dès l'abord un enjeu terrible dans cett» partie à qui perd gagné de la société, du pouvoir, de la morale publique et privée. Outragé par un misérable, indigne du grand nom de Rohan,il né peut se venger parce qu'il n'est pas gentilhomme : il mesure ainsi, d'un premier coup d'œil et dans un premier accès de rage^ les coniradictions et les turpitudes de ce monde qui l'humilie comme un paria en atiendant qu'il le salue comme un maître. Il est engagé dans la lutte par le déchirement de son honneur avant de l'être par les convoitises de sa vanité et les audaces de son esprit. De quelque côté qu'il darde son regard, il aperçoit des abus qui ne sont plus même des puissances, des privilèges qui ne sont plus même des droits; un scandaleux mélange de violence et de faiblesse, de compression extérieure et de complaisance tacite; quelque éhose de décrépit et de vermoulu, incessamment occupé à se moquer de soi-même^ voulant qu'on le croie et ne se croyant

Uù: CAUSKAIES UTTÉBAIAES.

plus, voulant qu'on le respecte et ne se resp^tant pas- S'indignera-t-il? Non, il rit : un.rire intarissable lui monta k la gorge, et co rire déeida de la. destinée d'un homme, <l'un siècle, d*an mondé ; et ce rire ne s'arrête piu&, jusqu'à ce que la bouche qu'il a sculptée de son pli indélébile se glace dans le frisson de la mort, jusqu'à ce quele siècle ai le monde qu'il a étourdis de ses éclats s'abiment dans, le gouffre sanglajit des révolutions qu'il a préparées: Voilà Voltaire ; et maintenant comprenez-vous que plus vous noircirez l'époque quF a précédé sa venue, la société où il a recruté ses auditoires, plus vous atténuerez ses torts, plus TOUS nous empêcherez de letrouver odieux en nous forçant de le juger inévitable?

Cette malheureuse Introduction de M. Nicolardot^ur les mœurs des Cours et des salons au dix-huitième siècle a donc, au point de vue de l'auteur lui-même, deuxénormes inconvénients : le premier, de nous faire monter d'emblée à une telk gamme, de vices, de crimes, de scélératesses royales, impériales, princières, courtisanesques, seigneuriales, aristocratiques et même épiscopales, que les délits de Voltaire ne nous paraissent ensuite que des peccadilles, que nous croyons assister à une comédie du Gymnase après un mélodrame. du boulevard, et que nous nous écrions, à chaque page, qu'il n'y apas là de quoi fouetter, un philosophe : le second, de fournir à Voltaire, par cet horrible tableau, la. meilleure des excuses préventives, et dfile justifier en l'exphquant. Pour nous, ces deux inconvénients, si gmves qu!ils soient, disparaissent devant ua tix)isième, le plus grand de tous, et que nous allons aborder. 4è front, sans hésitation ni réticence.. Que manque-t-il à ^lotre époque, au dire de tous les bons esprits ? L'autorité,^ l'autorité morale plus encore qpe la matérielle, et, paiv 4lessu8 touille respect.Ii'autorité morale, Jje/rfiS{i.ect, telles

sant Jea deux, forces que la soeiéié pensante met au service, de rU société visible, jque lareligion compte parmi sesplus. ^drs auxiliaires ; et, pour rentrer dans. mon sujet, Je dirai ^[ua Voltaire n'a été si coupable et si funeste que parce qu'il n'a rien n^gèpeur les affaiblir et les détruire. Eh hi^, vous voilà, vous, ennemi de Voltaire, accomplissant, dans un autre genre, et surtout dans un autre style, une oeuvre analogue à la sienne : vous voilà flétrissant, souillant, souffletant, déshonorant, démolissant, dans un passé d'hier dont quelques témoins vivent encore, tous les éléments d'autorité et de respect: la royauté, le pouvoir, la magistrature, la noblesse, la haute bourgeoisie, le haut clergé ! Savez- vous ce que vous faites, vous, chrétien sincère, mai», aveuglé? A part quelques sophistes de salon, quelques beaux esprits de journal, quelques gourmets de paradoxe,r il y a en France vingt- cinq millions de catholiques à qui Je vous défie de désapprendre lé respect pour tout ce que vous nous présentez comme méprisable,- sans leur désapprendre en même temps leur catéchisme, l'obéissance à l^rcuré et le chemin de leur église î Insensé ! qui voulezvous flatter j et qtii croyez-rvous servir? Que diriez- vous^ si nous môlioiis, nous, aux témoignages de uotre vénération et de notre amour pour la maison de Bouibbn, quelques légères malices, non pas contre larelîgion, — elleest. Dieu merci, hors de toute question et de toute atteinte,— piais contre crains membres du clergé, contre quelquesuns de vos prélats qui n'ont pas eu besoin, que Je sache, de commencer par être grands seigneurs pour finir par être courtisans? Vous nous diriez, — et vous auriez raison, — que nous manquons à notre rôle de défenseur de Kautorité et de la hiérarchie, de réparateurs de la pensée moderne. Eh ! quefaites-youi», vous,: quand dans un ou^ vrage ostensihkaient. dirigé contre VoUaira.et recom-^

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mandé, à ce titre, au suffrage des honnêtes gens, vous attaquez Louis XVI et Marie-Antoinette ; lorsque vous dites de Tun : « Il n'est ni un saint ni un martyr, comme j>n n'a cessé de le répéter ; » lorsque vous osez dire de Tautre': n 0e bonne heure elle perdit tout droit à la considération et au j[*est)ect dus à son rang, à son âge, à sa beauté, à ses grâces, à son sexe? » — Que faites-vous, lorsque, retraçant les désordres dé Louis XV, que je ne prétends pas justifier, mais qu il serait de bon goût de ne pas rappeler sans cesse, vous écrivez cette phrase inouïe : es vrm boor- BON, Louis XV vit dans la royauté le droit de tout faire, sacrifiant les choses aux personnes, les personnes aux choses, les personnes et les choses à son bon plaisir. » — En vraiBourbou! Croirait-on qu'il s'agit ici de cette maison royale de qui M. de Bonald, — un de nos maîtres, qui devrait être aussi le vôtre, — a dit avec sa sagesse pleine de grâce : « Quand Dieu veut punir la France, il éloigne les Bourbons, comme le père de famille, quand il veut châtier les enfaftts, fait sortir la mère?» —En vrai Bourbon ! ne serait-ce pas là, par hasard, la véritable arrière-pensée du livre, et ne se pourrait-il pas que Voltaire ne fût en cette occasion qu'un prétexte, qu'un clou à accrocher ce nouvel échantillon des haines démocratiques ? Car voilà ce qai me frappe dans toute cette impardonnable Introduction : ôtez-en quelques passages très-bien pensés et très-bien sentis sur les jésuites, et vous aurez le plus âpre factum que démocrate ait jamais livré aux applaudissements de ses frères et amis. Habillez M. Félix Pyat en suisse de cathédrale ; trempez-le dans un bénitier, puis mettez-lui une plume à la main et demandez-lui deux cents pages sur les rois et les grands au dix-huitième siècle, elles seront exactement pareilles à celles que nous offre H. Nicolardot : franchement, ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre

^and on veut nous convaincre : ce n'est pas en rouvrant d'une main brutale ces deux blessures éternelfement saignantes au cœur des royalistes, — la mort de Louis XVI et celle de Marie -Antoinette, — que vous nous intéresserez, à quoi ? à savoir si Voltaire avait quarante mille livres de rente ou cent mille, s'il était né en février ou en novembre 1694, et si^ dans son fameux procès s^vecle président de Brosses pour quatorze moules de bois, il avait tprt ou raison contre ce président, philosophe comme lui ! Laisseznous ^u moins nos saints et nos martyrs ! Laissez-nous ce douloureux trésor de larmes et de pitié, d'admiration et de tendresse, amassé dans nos âmes, depuis soixante ans ! Si ce dernier bien est le seul que nous devions garder du passé, oh ! n'y touchez j)as 1 Respectez-le comme on respecte, — > pourvu qu'on ait un peu de cœur, — le lambeau d'hèntage pieusement conservé dans une noble famille au milieu des tristesses d'une ruine courageuse et imméritée ! Respectez-le l Autrement vous creuseriez entre vous et nous des abîmes infranchissables! Autrement nous ferions comme le chien qui se couche sur le corps de son maître et dont la dernière morsure est pour ceux qui veulent profiler de l'immobilité du cadavre pour le dépouiller et l'outrager !

Quant aux grands, contre lesquels M. Nicolardot renouvelle toutes les attaques de la presse démagogique, je m'émeus beaucoup moins, et ne m'arrête pas à les défendre. Il y a toujours, depuis Rivarol, un peu de ridicule à se donner la mission de réhabiliter les Montmorency, M. Nicolardot, qui a au moins le bon esprit d'aimer et d'admirer littérairement M. Sainte-Beuve, aurait bien dû apprendre de lui « qu'aux dix- septième et dix-huitième siècles il était de bon goût, parmi les écrivains et les penseurs, -d'attaquer les grands, parce qtion ne connaissait pas en-

iSd CAUSERIES LrTTÉIlAmES.

eore l^ petits, » M. Samteo^Beuve écrivait eela, ity a plus de dix ans ; et je ne suppose pas que Teipérience de eea dix dernières années Tait Mt diai^er d'opinion. Je veux seulement montrer à M. Nieolardot, par un pamrre petit exempte, tl-abord qu'il ne comiait pas ee dont il parle^ ensuite qu'il ne tirepas même parti des^amies. qu'il a^ous la* main. M. Nicoiardôt, je le répète, parait fort attaché ' aux jésuites, et c'est à peu près le sdil bon sealimeot < qu'on puisse découvrir dans cette Itngiieiliitroductân. II nous dit à la page^i98 : « Ce qui porte à «reire^ti^ ia,plupart des nobles nembrsyssaient Tétât eodésiastiqiie .^e pour s'y enrichir, c'est que, depuis ï^*il n'y a.plus. de: bénéfices à donner,' on ne voit plus de nobles entrer dans les séminaires, de sorte ^n'aujourd^hiii.^'fftn évêqiie a m^le peines à entretenir d^ux pauvres bétes pmir ses -coasses pastorales, il est aussi rare de reiusoratrar parmi les prékts un noble qiiHl Tétâdt d'en apercevoir de TOturiers s&m hovis XVI . » (Quel style ! et les six cents pages sont écritâs dans cette langue I) -r- Comment M. Nieolardotne sait^il pas, — ce que je sais moi, profane, — que, sur dix %&lïtilshommes qui entrent aujourd'htii dans les ordres, il y en a neuf qui se font jésuiles ? Or, *comme les jésuites re- , noncent d'avance à toutes les dignités ecclésiasti^es, eomme ils n'ont pas même deâx pauvres bêtes pour les traîner, comme ils n'ont pas' la moindre chance de davenir archevêques, cardinaux, ni m^ne sénaieurs,^ (^amaie leur ambition se Iwirne en général palier prê«^r, évangé- Kser et affronter le martyre chez les Chnioiset les «au^ges, M. Nioolardot me permettra d'ai conclure : l*qail n'est pas étonnant qu'on renoontre plus de. roturiers qae de gentilshommes panni les archevêques, les cardinaux et même les sénateurs ecdéskstiqueB; â^ qu'on ne saitrai, en conscience, accuser les nobles qui se font prêtres iTa-

M. NfCOLA^bOT. .^m

-màr une vocation bien mtéressée : quod erat demanstrcmditm, comme disait les géomètres.

J'ai prouvé de mon mieux que , par sa maleneontreuse introduction, H. Nicolardot s'-était arrangé' pour prévenir contre lui tousses ëlliés naturels et pour détruire d'avance tout reffet de son livre. Je vais maintenant essayer de -prouver que , dans ee livre même , il s'y est pris de façon< àxe que Voh»re nous apparaisse comme très-pardonnable, très-aimcrlile, très^amusaiit» très-intéressant, très-méchamment mis à mort par PKcolardot, et, au demeurant. Gomme le seul honnête homme de son pays et de son 'époque.

Dn livre inopportun, ma(l conçu et mal fait, ne change rien, Dieu merci! au fond dé la question , et n'empêche pas que Thomme qui a écrit la Pucelle ne soit parfaitemeni odieux et méprisable. Vous voyez pourtant ce qui arrive : il était clair que les Toltairiens spirituels, — et soyez sûrs qu'il y en a toujours , — ne laisseraient pas échapper une si belle occasion de relever à peu de frais leur idole sur son piédestal de marbre et d'or, d'argile et de boue. Remarquez , en effet, que les gens d'esprit , hostiles ou indifférents en religion, ne procèdent jamais autrement. Ils se gardent bien de prendre rinitiatîve d*une attaque contre le christianisme, ou même d'une défense àe Voltaire : ils n'ont garde de prétendre qu'on prisse être digne encore d'estime et de respedt après ayoïr joué' pendant soixante ans avec toutes les vérités divines et 'humaines, comme la main du crime avec les va^es de

m CAUSERIES LITTERAIRES.

VaiUeL Non : mais que, par excès de zèle ou par amour du bruit, un ours chargé de reliques, un Érostrale dévot, apporte sa torche à ce temple ou jette son pavé à cette guêpe, aussitôt la guerre recommence ; Tarrèt qui semrblait irrévocable est menacé d'un nouveau pourvoi ; Voltaire retrouve une foule d'amis dont on ne se doutait pas, et qui, peut-être, ne s*en seraient pas doutés eux-mêmes sans ce malheureux livre qui réveille les querelles et les contradictions endormies. On cause , on jase, on se moque, on s'irrite, on se déchaîne : — Eh bien , qu'en ditesvous? Ce pauvre Voltaire! notre grand Voltaire ! le défenseur de Sirven et de Calas î Favocat des faibles et des opprimés 1 le mandataire infatigable des droits de l'humanité. ! le précurseur de notre immortel 89 ! comme on le calomnie ! ou plutôt comme ses calomniateurs prouvent par l'inutilité de leurs efforts la pureté de sa vie ! Témoin cet ennemi qui emploie six cents pages à le viser et qui le manque ! Témoin cet énorme volume qui annonce des scélératesses et donne à peine des peccadilles ! Tant de bruit pour si peu ! tant de colères pour de si légers crimes ! tant d^ recherches pour des preuves si minces ! tant de gros mots pour des choses si petites ! Mais notre cher grand homme était donc inattaquable! nous avions donc grand tort deH' abandonner ! Au fait , puisqu'on l'insulte, je vais, me remettre à l'aimer et à le lire...^— Et ainsi de suite, si bien que cette œuvre bruyante , destinée à achever Voltaire, aboutit en définitive à le réhabiUter, à le rajeunir, à le ressusciter. Voilà pourquoi le livre de M. Nicolardot m'a inspiré dès l'abord tant de méfiance et d-inquiétude : mes critiques n'étaient, hélas, que des pressentiments, et l'événement me prouve que je ne m'étais pas trompé.

N'y avait-ii donc pas moyen d'écrire un ouvrage piquant

M. NlCOLAI\DOT. 133

et instructif I agréable et utile, avec la vie privée de Voltaire? Il suffisait, pour cela, de bien peu de chose : faire exactement le contraire de ce que M. Nicolardot a fait. Jô viens cle relire, pour me reposer un peu du Nicolardot , les fines causeries de M. Sainte-Beuve, Voltaire à Cirey, Voltaire et le président de Brossés; j'y ai ajouté laimablè chapitre, Voltaire à lAusanneyies Histoires de la vie pivée d^ autrefois , de M. Oscar Honoré ; et j'ai reconnu là combien il eût été facile, avec un peu de finesse et de science stratégique, non pas précisément de faire haïr Voltaire, — cô qui est superflu pour les uns et impossible pour les autres, — mais d'amener tous les hommes d'esprit à ne pas vouloir être ses dupes. Or c'était là l'essentiel, et tout le désastre de M. Nicolardot est de ne pas ravoir compris. Qu'importe Voltaire criminel ? on vous répond, non sans justesse, que la morale n'a rien à voir dans son influence, qu'on n'a jamais prétendu faire de lui un héros de probité et de vertu, que sa gloire est d'à* voir émancipé l'intelligence moderne, et que celle-ci, sous peine d'ingratitude, doit prendre parti pour lui. 11 s'agissait donc de désintéresser l'intelligence et l'esprit dans ce long procès où on ne leur a donné que trop de penchant à se croire juges et parties : il s'agissait de leur montrer Voltaire sous son vrai jour, c'est-à-dire si égoïste, si madré, si rapace, si sec, si tracassier, si quinteux, si cliicaneur, si bien doublé d'humeur normande , de subtilité de procureur, de charlatanisme d'avocat, et surtout, -^pour le résumer en un mot, -^ si constamment et si complètement couÉDiËM , que ses admirateurs et ses disciples /ne fût-ce que pour lui ressembler davantage , en arrivassent tous à ne plus pouvoir le prendre au sérieux , et à se moquer de lui afin de mieux profiter de ses exemples. Le jour où vous auriez fait comprendre à l'esprit que, par

ÎU CAUSERIES LITTÉRAIRES.

cela même qu*U est l'esprit , il ne lui sied pas d*avoir Pair de croire en Voltaire , et que VoHaipe lui-même , son patron, l'en dissuaderait s'il reTcnait au monde, vous auriez bien plus avancé la question qu'en démontrant que Vol* taire a volé, pillé et assassiné sur les grands diemins. Un V(^taire de mélodrame, quelle faute! Encore si c'étatt un Voltaire de tragédie! on songierait aux siennes, et la rancune littéraire viendrait au secours de rindignàtion morale.

M. Nicolardot , il faut en convenir , est un singulier accusateur ! Par la manière dont il attaque les hommes et les choses les plus attaquables , il donne immédiatement envie de les défendre. Il nous intéresse à' Voltaire à foree^ de vouloff le noircir , et le voici qui nous oblige , dès sa première page , à plaider pour un des sept péchés capitaux, qull veut absolument charger de toutes les iniqûités^ humaines. Qu*a donc, fait cette pauvre avarice à notre jeune et bouillant érudit? £lle est déjà bien assez désagréable de »on propre fonds sans qu'on y ajoute encore en la confondant avec la friponnerie , rescroquerfe , le vol et toutes les prouesses des héros de cours d'assises. Si M. Nicolardot connaissait le monde autrement que par ies livres, — et quels livres ! — il saurait que les fripons se recrutent bien plus souvent parmi les dissipateurs que ^rmiles ayares.Sams revenir sur ces gros mots d- escroc, de filou, de voleur, qui me répugnent horriblement et apste M. Nicol^Erdot répète beaucoup trop pour Tagrément dos«s koteups, remarquons que notre siècle nous a donné sur ce chapîfa'e délicat des leçons fort instructives, et qu'à voir comment finissent les écrivains prodigues on se réconcilie avec rexoès contraire.

G'«st pouMant sur cette injuste synonymie de deux çmo* iUésMi dîstinctîes que M. Nicolardot semble avoir éôha-

M. NICOLAaDGT. iS5

fmié tout son livre. Ce livré tombe de. lui-même, — et ce ne serait pas im. malheur, — si vous refusez à l'auteur qu'on ne puisse pas tenir àvson argent sans voler celui de son prochain. Voltaire est-il un escroc parce qu'il a compris le pouvoir de la richesse dans les sociétés modernes, pArce qu'il a voulu être riche, parce qu'il s'est fait, pour y parvenir, spéculateur, agioteur, créancier, capitaliste, courtisan, solliciteur, parce qu'il a consacré à son budget et à sa fortune presque autant de souplesse d'esprit qu'à ses écrits et à sa gloire? Oui, répond M, Nicolardot ; non, répondent avec vous le bon sens et la grammaire; et ce léger différend pourrait se continuer à perte de vue ; car, dans cet étouffoir de quatre cents pages, je vous défie de trouver autre chose, à travers de prétendues découvertes empruntées aux amas les plus malpropres, que cette perpétuelle confusion d'un vice avec un crime, de l'avare avec le larron. M. Nicolardot est si préoccupé de cette ressemblance, qu'il commence, l'imprudent î par une définition de l'avarica et une citation de Molière, plaçant ainsi sa prose entre celle d'Harpagon et celle de Candide. Le lecteur qui sait son MoUère par cœ ir, affriandé par ce dialogue entre maître Simon et Harpagon, songe aussitôt au denier quatre, au lit à bandes de point de Hongrie, au pavillon à queue d'une bonne serge d'Aumale rose sèche, à la tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macé, à la peau de lézard de trois pieds et demi, au trou de Madame et au damier, avec le jeu de l'oie renouvelé des Grecs, à tous les détails de ce célèbre emprunt qui est resté le type du genre ; et, comme M. Nicolardot, — " seconde imprudence ! — nous annonce qu'il va nous mouT trer Voltaire surpassant Harpagon, on s'attend à des énormités. Aussi, quel désappointement lorsque l'auteur déroule enfin son écheveau d'érudit à la petite semaine, et

ne CAUSERIES LITTÉRAIRES.

qu*on reconnaît que tout se réduit chez Voltaire à des contrats passés en bonne forme, à des précautions. minutieuses, mais légitimes, à Une honnête vigilance de capitaliste et de créancier, à des débiteurs quelque peu harcelés quand ils sont par trop en relard, et surtout à mille ingénieux subterfuges pour faire rentrer les intérêts en souffrance sans en paraître trop inquiet ni trop pressé ! En vérité, si c'est là de Tavarice, on n'en rencontrera jamais de plus spirituelle, et elle amène sous cette plume, — c'est de cejle de Voltaire que je parle, — des détails si charmants, des traits si fins, de si délicieuses malices, des variations si inépuisables et si exquises; il trouve, pour se faire payer ce qu'on lui doit, de si bonnes raisons tournées de façon si piquante ; il s'égaye si plaisamment aux dépens de ces marquis, de ces princes, de ces fermiers généraux, de ces grands seigneurs, de cet excellent M. de Lézeau, « à qui il a joué le tour de vivre jusqu'à la fin de la présente année, » qu'on lui pardonne de grand cœur, qu'on serait désolé qu'il eût été moins inventif dans le recouvrement de ses créances, et que le résultat le plus clair de celte première bordée de la grosse artillerie Nicolardot est de nous intéresser vivement à l'avarice et à Voltaire; résultat très-bizarre, mais très-réel, et qui se prolonge jusqu'à la dernière page du livre : car, à. chaque chapitre, M. Nicolardot recoinmence sa maladroite manœuvre. Il se pose en homme sûr de son fait, prêt à nous révéler des choses horribles, hideuses, inouïes, que personne ne sait et qu'il a fini par découvrir, ayant ses poches pleines de preuves dont une seule suffirait pour déshonorer Voltaire et en faire Tégaî de Cartouche et de Mandrin. On 3e prépare à frémir, à rougir, à s'indigner, à crier haro sur le scélérat : le fait arrive enfin, précédé, )*ccompagné et suivi de cet appareil formidable qui entoure

l'exécution des grands criminels ; il arrive, le san benito s^r la tête, entre deux haies de solécismes, ayant du Nico* lâtdot à sa droite et à sa gauche, pour mieux constater le crinie et la pénitence : on écoute de toutes ses oreilles la lecture de l'acte d'accusation, les conclusions du réquisi- . toire; et puis,., rien ou presque rien! à peine un délit de simple police : une aumône insuffisante, un secrétaire mal payé, un domestique mal récompensé de son zèle, quelques arriére-cousins moins bien traités que madame Denis, des amis et des philosophes oubliés dans le testament, des exagérations de malade et de vieillard se faisant un peu plus vieux et un peu plus malade pour mieux placer son argent, une bonne action gâtée par un sarcasme , un grain de malice, d'égoïsme ou de vanité se mêlant aux charités et aux munificences d'apparat ; partout, en un mot, le parturiunt montes, et le ndicuhis mus... Hélas! leridimlxismus^ ce n'est pas Voltaire, c'est H. Nicolardot.

Et voyez le guignon ! une fois en train d'amnistier Voltaire par suite de cette contradiction naturelle qu éveillent toujours les agressions maladroites, on ne s'arrête pas en si beau chemin, et l'on en vient à se demander si cette avarice n'a pas eu un sens, un caractère particulier, si, au lieu d'être simplement un défaut ou un vice, elle n a pas été une des faces de cet esprit qui a tant démoli, mais aussi tant pressenti, tant deviné et tant préparé. En nous citant le fameux passage des Mémoires de Voltaire : « J'ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés, que j'ai conclu dès longtemps que je ne devais pas en grossir le nombre. 11 ftiut être en France enclume où marteau; j'étais né enclume, » etc., etc. Comment M. Nicolardot nV t-il pas compris que c'était là son sujet véritable, que Voltaire se livrait là tout entier, et qu'il valait mieux l'y

saisir et essayer d'y retrouver une des plus essentielles parties de son rôle que multiplier à rinlini des détails fastidieux ou repoussants, et se faire appliquer, quatre cents fois de suite, le vieil adage : « Qui veut trop prouver* ne prouve- rien ! » Enclume ou marteau I je veux être marteau et non pas enclume, quia nominor leo, parce que J'ai plus de talent que tout le monde, parce qu'il serait inique, absurde, révoltant, que cette prééminence intelectuelle n'amenât pas une prééminence sociale, parce que, s'il est d'usage que l'argent donne de l'esprit, il est de droit que l'esprit donne de l'argent, parce qu'il est. temps d'en finir avec les hommes de génie crottés, râpés, déguenillés, faméliques, avec les poètes gueusant une pension dans Tantichambre d'un seigneur'liautain ou d'un financier imbécile, et que la propriété littéraire doit être une des plus sûres et des plus loyales conquêtes de l'avenir. — monsieur Nicolardot ! que vous avez la main malheureuse! Vous attaquez Voltaire sur le seul point où il soit invulnérable, par le seul côté qui lui donne des titres à noire reconnaissance. Il n'a pas voulu être enclume, et il a eu bien raison ; il a créé l'existence de l'homme de lettres, telle que nous la comprenons aujourd'hui dans son acception la meilleure, c'est-à-dire indépendante, tirant de ses travaux un profit qu elle ne doit qu'à elle-mêfne, et marchant de pair, pourvu qu'elle soit honorable et digne, avec ces supériorités d'argent et de naissance qui, après l'avoir eue pour adulatrice et pour tributaire, sont forcées de l'accepter pour égale. Contradiction frappante! étrange situation faite par M. Nicolardot à l'homme qu'il déteste et qu'il veut noircir 1 11 connncnee par le mettre en présence de son siècle,. et il se trouve que ce siècle est si corrompu, si pervers, si hideux, que Voltaire, en comparaison, n'a plus que des défauts de rosière. Il finit par. coneeatrer

pr€sque toutes ses attaques sur l'avarice de Voltaire, et il se trouve que cette avarice, quelque nom qu'on lui, donne, a été un grand service rendu aux lettres, une première initiation de la littérature et du talent à un droit tout aussi réel, ce me semble, que celui des fermiers généraux, des banquiers et des receveurs; au droit de s'enrichir par son travail et par sa pemée, au lieu de s'enrichir par l'argent des autres et le travail de ses commis. Là Voltaire est le vrai précurseur de notre siècle, et là encore tout l'avantage lui reste. Lisez, feuille à feuille, le volume de M. Nicolardot : voyez Voltaire aux prises avec les Hbraires, avec les comédiens, avec ses parents, ses débiteurs et ses amis, et, malgré la peine que son biographe se donne pour le faire paraître impardonnable, dites -moi si, dans toutes ses relations de ménage ei de finances littéraires, le châtelain de Ferney n'en était pas encore à l'enfance de l'art, si nos contemporains ne l'ont pas dépassé de beaucoup, et si Je droit d'auteur n'est pas devenu, de nos jours, entre tell^ mains que je pourrais nommer, une tout autre industrie que du temps de Jore et de Lekain. Voltaire abandonnait aux comédies le produit de ses pièces : connaissez-vous quelqu'un parmi nos auteurs qui ait envie de l'imiter? — Voltaire a ruiné deux ou trois de ses libraires : à quel écrivain célèbre n'en est-il pas arrivé autant ? — Voltaire se rappelait un peu trop souvent à ses débiteurs : hélas ! nous possédons de grands romanciers et de grands dramaturges qui voudraient bien se faire oublier de leurs créanciers. — Voltaire se vengeait, par des bons mots, des gens qui lui faisaient faillite : on assure aujourd'hui que certains de nos illustres sont forcés de se payer en bons Baots (qui ne valent pas ceux de Voltaire) non pas des faillites qu'ils subissent, mais de celles qu'ils font. — Voltaire mettait un peu de charlatanisme d»3S ses actes 4ebienfai-

sance,dans ses plaidoyers pour les opprimés et les victimes, dans ses embellissements de Ferney, dans ises prétentions à répandre autour de lui le mouvement et la richesse, à bâtir, des églises, à protéger Tagriculture et à doter des orphelines, dans son rôle de Mécène vis-à-vis des écrivains et des philosophes, dans ses libéralités paternelles à Tégard de la petite nièce de Corneille : que tout cela est peu de chose auprès dû charlatanisme moderne, de toutes ces rédames au tombeau, au monument, au conscrit, aux petitsfils ou petits cousins de grands hommes, aux estropiés, aux incurables, aux paralytiques, dont nous avons, depuis plus d'un an, le grotesque spectacle, et qui nous ont valu, au lieu des lettres ravissantes de Voltaire, tant de lettres ridicules? Ainsi, partout et toujours, comparé à son siècle et au nôtre, le Voltaire de M. Nicolardot sort de ce double contrôle avec le double honneur de valoir beaucoup mieux que ses contemporains et un peu mîeu^ que nous. Etaitce là le but de M. Nicolardot? Je dois lui déclarer qu'il Ta atteint; j'ajoute, pour le justifier, qu'il est sujet à dire le contraire de ce qu'il veut dire; témoin ce passage, pris aa hasard, où, après avoir peint le maréchal de Richelieu comme le plus abominable des libertins, le plus endurci des athées elle plus effronté des mécréants, il achève d*un coup de pinceau cet affreux portrait en nous disant : « Peu s'en fallut qu'il n'empêchât Louis XV de mourir sans se confesser. » (Introduction, page 159.) Évîdement ouVaugelas est un sot, ou cette phrase signifie que cet exécrable, cet impie, cet inrernal maréchal de Richelieu a fait ce qu'il a pu pour que Louis XV ne mourût pas sans confession. Eh bien ! cette petite phrase est la fidèle image de tout I& gros volume de M. Nicolardot. Il emploie à se donner des démentis tout le temps et toute T^cre qu'il croit employer à nous donner des preuves.

M, NÏCOLARDOT. i41

Finissons : il y a quelque chose de plus pénible que de critiquer un mauvais ouvrage ; c'est d'être forcé de trouver mauvais un ouvrage que Ton voudrait trouver bon. Si, parmi les adversaires de M. Nicolardot^ il en est que son livre ait réjouis, je ne suis pas de ceux-là, et, ne pouvant le défendre, je vais me hâter de l'oublier. J'ai eu soin de maintenir le débat sur ce terrain de l'avarice où M. Nicolardot a récolté sa plus grosse gerbe, et où le pied du moins peut se Hasarder sans glisser dans la fange et l'ordure. Quant aux détails plus intimes, aux privautés de boudoir ou de corps de garde, aux indiscrétions d'alcôve, aux accusations d'incestes et autres gentillesses d'un genre aussi malhonnête et plus déshonnète, je renonce à y suivre le trop curieux biographe ; tout le monde n'a pas la vocation du bourbier et du cloaque; tous les poumons ne sont pas assez robustes pour respirer impunément ceitains miasmes qu'on né réussira jamais è assainir en les transportant d'un bouge dans une sacristie. C'est assez, d'ailleurs, c'est trop s'occuper d'un livre qui a fait trop de bruit pour ce qu'il vaut, et à qui les voltairiens n'eussent pas permis d'en faire tant s'il valait davantage. La dévotion de mauvaise compagnie me choque et me révolte plus que l'impiété ordurière; car celle-ci reste dans ses attributions naturelles, celle-là en sort; ou plutôt ce n'est plus de la dévotion, c'est un déplorable alliage où de mauvais instincts se mêlent à de saintes croyances pour les compromettre et les discréditer. Élevons-nous, purifions-nous dans la défense de ces vérités immortelles; n'oublions jamais que, pour jeter de la boue, il faut en ramasser, et que c'est une triste façon de salir ses antagonistes que de commencer par se salir soi-même. Imitons plutôt les athlètes antiques qui, avant de descendre dans l'arène, se lavaient lo corps et les mains. Sursum corda! nous disent

,m CAUSERIES LlTTEftAlRES.

n06 maîtres; ïmi^ sut^sum corda: Qua nos. cœurs et nos àme^ tendent sans cesse vers les hauteurs; ramenons^les. à cet air fortifiant et par des grandes pensées, des grandes teçons et des grands exemples ; une fois à ce niveau, nous n!aurons {dus besoin qu'on nous prouve que Voltaire est un scélérat pour échapper à son influence» car nous nous dirons ce que M. I<Iicolardot ne s'est pas assez dit, que le moindre hémistiche de son infâme poème, le moindre trait de sa philosophie desséchante, le moindre sarcasme de son insolente impiété, le moindre de ses efforts pour rapetisser, aviUr et déshonorer l'âme en surexcitant l'esprit, ont été mille fois plus coupables, mille fois plus coneluants contre sa doctrine et sa personne, que ne le seraient ses lésineries les. mieux prouvées, ses friponneries les plus authentiques. Laissons-le dans sou froid cercueil, au milieu de ses reliques glacées, où on fmira par l'abandonner à son sommeil si nous n'allons pas l'y réveiller. Ne souffrons pas que les Courbet de la Uttérature néochrétienne se substituent aux Dominiquin et aux Raphaël; soyons chrétiens avec saint Augustin , avec Bossuet, avec Joseph de Maistre, et non pas avec ces petits Suétones d'estaminet qui ont toujours l'air de se tromper de porte en entrant dans une église; et^ pour revenir à une image qui m'a constamment poursuivi pendant cette nauséabond<» lecture, soyons clirétiens avec les aigles et non avec IcK taupes.

UK HlSÏOiUSN:M CLEHENT xni ET DE CLÈUËNT XIT

'J'entreprends- une lâche difficile, et, pour la rendre plus difficile encore, je l'indique dès le premier mot : je voudrais ïn'associer à cette réparation éclatante, nationale ou plutôt universelle, qui s'accomplit, depuis quelques années, en faveur des jésuites. Je voudrais rendre hommage au livre qu'un illustre relrgieHx vient de publier comme pièce justificative d'une réhabilitation essentielle à l'honneur, à la justice, à la* conscience du pays; el, -en mémo temps, je voudrais dégager du débat, sinon tel ou tel prince de la maison de Bourbon, telle ou telle période d'tme race royale qui, comme toutes les choses humâmes, a eu ses grnndcnrs et ses fautes, ses magnificences/et ses éclipses, au moins l'inlérêt général et le rôle de celte mo-

iU CAUSERIES LITTÉRAIRES.

narclîie dans riiistoire. A tort ou à raison^ — le malheur est susceptible et la fierté sied à la défaite, — il m*a semblé que Ton répétait un peu trop souvent les mots de dynastie bourbonienne, de complot bourbonien, 4 propos de cette suppression de la Compagnie de Jésus, que le R. P. de Ravignan nous raconfe avec une éloquence si pénétrante, une modération si admirable, un sentiment si pro-, fond de toutes les convenances et de tous les respects. U m*a semblé qu^en annonçant son ouvrage, en lui décernant des éloges assurément fort mérités, on n'était pas fâché de faire sortir de cette révision si juste et si nécessaire d'un vieux procès une procédure nouvelle dont les Bourbons payeraient les frais. Or, comme nous avons en France la manie de généraliser et de pousser les choses à Textréme, comme l'anecdote de toutes les aubergistes rousses s'y reproduit à chaque instant et sur les sujets les plus graves, il suffirait de quelques lecteurs distraits, intéressés ou prévenus, pour conclure des violences de Tanucci et de Monino, des légèretés de Choiseul et de d'Aubeterre, à un antagonisme historique, décisif, caractéristique, entre les Bourbons et la Compagnie de Jésus, les Bourbons et la Papauté, les Bourbons et T Église. Quelle aubaine pour cette école qui appelle Henri lY un affreux gendarme, et qui affirme que tout serait allé pour le mieux dans le monde chrétien et la nation française si le vainqueur d'Ivry avait été battu par Mayenne et par la Ligue î Elle s'emparerait d'un récit véridique et d'un livre excellent pour habiller du même coup en persécuteurs héréditaires de l'Église et des Papes les prédécesseurs et les successeurs de Louis XV, et peut-être finirait-elle par attribuer à un Bourbon les souffrances de Pie VI et de Pie VII, le martyr de Valence et le marlyr de Fontainebleau.

Je suis sûr, heureusement, de bien mieux répondre à

rintiine pensée du pieux auteur de Clément Xltî et de Clément XIV, en écartant dé ce triste épisode ce qui ne s*y trouve compromis que dune feçon accidentelle et fatale, et en recherchant les causes de ce grand acte d'iniquité dans Tinfluence délétère d'un siècle qui se donna pour niission et pour hut de préparer toutes les deslruciions avant de les consommer toutes.

Les dertîières années du siècle de Louis XIV offrent, dans leur majesté sombre et funèbre, deux grands faits (jui devaient peser de tout leur poids sur ce royaume qu'il allait quitter et ce siècle qui conimençait. En plaçant la couronne d'Espagne sur la tête d'un de ses petits-fils, en parsemant des rejetons de la couche royale les trônes des deux péninsules, en établissant les bases du pacte de famille, le vieux roi créait, non pas pour un individu, mais pour une race, non pas pour une succession, mais pour une collection de souverains, un inconvénient et un péril : l'inconvénient et le péril attachés à ce rêve de monarchie universelle qne nul n'effleura impunément, qui dépasse les forces humaines, qui rompl 1 équilibre nécessaire des nationalités et des puissances, et qui, se combinant avec le pouvoir absolu, en augmente les excitations et le vertige. Secondement, Louis XIV, par la dévotion officielle qu'il imposa à sa cour et qui fit presque partie de l'étiquette, par les rigueurs qu'il exerça contre Port-Royal et les prolestants, par quelques choix malheureux de confesseurs et de ministres, amassait d'avance, pour le moment où il disparaîtrait de la scène, une réaction lerrible, une explosion de licence où les esprits rebelles, frondeurs, irréligieux et sceptiques, regagneraient en un jour .vingt ans de compression et d'hypocrisie. Il arriva donc, par une funeste coïncidence, que le sentiment de l'autorité morale ^ et.religieuse s'amoindrit, que le lien des consciences et des

14^ CAUSERIES LIWÉRAiRES.

âmes se relâcha, que rîrrévérence et te sarcasme descendirent des dogmes aux personnes pour remonter des personnes aux dogmes, tandis que les pouvoirs terrestre» conserTaient, à Textérieur du moins, leur attitude absolue. Or il nest pas de situation plus fâcheuse, parce qu'il h*en est pas de plusTavorable aux empiétements de la société civile sur la société chrétienne, et des gouvernements sur rÉglise; les uns gardent tous leurs moyens d*attaque,. Tautre perd presque tous ses moyens de défense. Cet anta^ gonisme, qui, dans des siècles de foi, n'amène que des malheurs réparables et des collisions passagères, devient alors Texpression même d'une époque et comme la revanche des révoltes de l'esprit et de la matière contre les vérités qui les gênent ou les humilient. Grâce à ce mélange de perversité et d*inconséquence qui fait le fond de lliumanité abandonnée à ses propres misères, ceux-là mêmes qui commencent une sourde guerre contre les abus d'une royauté sans contrôle et sans limites, qui épèlent le vocabulaire des droits et des libertés de l'homme, sont les premiers à applaudir à ces abus et à oublier ces droits, dès qu'il s'agit de frapper ou de garantir leurs adversaires naturels, les représentants visibles d'une religion pacifique et désarmée. Ceux-ci, sentant que les points d'appui leur manquent, trop sûrs de ne pas trouver au dehors cette force et ce recours qu'ils demandent aux consciences et non aux épées, craignant de tout aigrir s ils refusent tout, espérant sauver beaucoup s'ils sacrifient quelque chose, montrent dans la résistance une faiblesse, une indécision, qui arhèvent d'enhardir la haine, d'encourager l'oppivssion, d'abuser les indifférents et d'apprêter à la postérité et à l'histoire d'éternels malentendus. Viennent dans ces moments néfastes des rois débauchés, des ministres prévaricateurs, dès maîtresses effiH)ntées, une philosopliie

di8fiK>lvante s'iaûltrant dans tous lea grands corps it l'Ëtat^ la passion, la convoitise, Torgueil, prélevant leur part et cachant leur jeu sous -de prétendues combinaisons politi^ ques, et on arrive â ce spectacle singulier, odieux, déplorable — plus logique pourtant qu'on ne le pense — d'une persécution dirigée contre le Saint-Siège et TÉglise, à tra* vers un ordre religieux, par des souverains catholiques.

Remarquez, en effet, cetle anomalie bizarre ! 11 y avait,, à la même époque, un roi et une impératrice, l'un protestant, l'autre schismatique, tous deux philosophes, tous deux déshonorant ïêur puissance et leur gloire par cei^ vices dont la seule idée fait iirémir un honnête homme et rougir une honnête femme. Ni Frédéric 11 ni Catherine n'acceptèrent le proscnption des jésuites dans leurs États : ils rendirent justice à leurs mérites et a leurs services; ils s'efforcèrent de les maintenir comnie corps religieux et enseignant, et ce fur^it les jésuites qui, par leur obéissance à la cour de Rome, échappèrent à celte étrange protection^ de la philosophie et de la luxure couronnées. Tout au contraire, parmi les rois catholiques dont les ministres et les ambassadeurs arrachèrent à Clément XIV le fameux bref Dominus ac RedemptoVy le plus violent, le plus acharné, le plus Implacable fut justement le plus catholique, le plus vertueux de tous, Charles III, roi d'Espagne; et même il suffit d'une lecture attentive du beau livre du P. de Ravignan pour se convaincre que Louis XV et ses agents auraient certainement transigé avec Clément XIV, sans l'inflexible persistance de Charles III; ou plutôt il suffît d'un moment de réflexion impartiale pour* reconnaître qu'il n'y avait pas, qu'il ne pouvait y avoir ni chez Louis XV, ni chez le duc de Çhoiseul, ni chez le cardinal de Bernis, létolFe de persécuteurs. Oue faut-il conclure de ces contrastes ? que l'hérésie et le sdiisine valent mieux

us CAUSERIES LITTÉRAIRES.

que Torthodoxie? qu'il est plus doux et plus rossurîttit, pour un ordre religieux, de \ivre sous les lois d'un ami de Voltaire ou d'une amiede Potemkin que sousle scepire du successeur de Charles-Quint et de Philippe II ? Tout se réduirait alors à une question d'utilité pratique, de protection banale, de repos matériel, et je ne vois pas ce que la religion» cette grande institutrice des âmes, aurait à y gagner. Non; on peut en tirer, selon moi, un enseignement plus vrai, plus conforme à l'esprit de l'histoire.

Nous jugeons trop aujourd'hui, d'après nos idées toutes modernes, ces conflits entre leSaint-Siége et les monarchies . chrétiennes, entre le Pape et Y Empereur, qui jaillissaient tout armés des entrailles mêmes du moyen âge, du souvenir des luttes féodales, d'un échange, tantôt orageux, tantôt pacifique, entre la société et l'Église. Pour nous, qui n'avons vécu que parmi des ruines et qui travaillons à ra- Juster tous ces débris, il semble toujours que l'idée de royauté catholique est inséparable jde soumission à la papauté, qu'une collision entre la puissance temporelle et la cour de Rome n'est explicable que par Timpiété de l'agresseur, par son abdication volontaire du titre de chrétien. Or, à cette date même de 1770 qui paraît si rapprochée de nous, et qui, dans le fait, en est séparée par une immensité, il n'en était pas ainsi. La catholique Espagne et même la France, encore remplie de l'image de Louis XIV, conservaient des traditions d'après lesquelles un conflit avec le pape, la demande de Textinction d'un ordre injustement regardé comme gênant pour la politique des souverains ou le repos des peuples, n'étaient qu'un épisode dont l'analogue se retrouvait, à diverses époques de leur histoire, sous les princes les plus fervents et les plus illustres. Le malheur, Iç grand malheur fut que ces traditions officielles, réminiscences des siècles de jfoi, se

LE R. P. DE RAVIGNAIf. 149

rencontrèrent chez des rois faibles ou bornés, chez des ministres impies, dans une société gangrenée, avec un affaiblissement de toutes les croyances, de toutes les forces morales et vitales, et que, dans ce moment unique, il n'y eut, pour sauver les victimes, retenir les oppresseurs, épargner à la chrétienté le spectacle d'une cruelle injustice, ni les voix du passé que l'on n'écoutait plus, ni celles de l'avenir qui ne parlaient pas encore ; ni les convictions profondes qui ramènent, ni les expériences douloureuses qui corrigent; rien qu'un monde penché sur les abîmes et y jetant d'avance, comme prémices, tout ce qui eût pu l'empêcher d'y tomber.

Et cela est si vrai, il est si vrai que la suppression des jésuites fut l'œuvre d'une époque et non d*une race royale, d'une société et non d'une dynastie, que les deux papes, qui eurent tour à tour à repousser et à subir cette tyrannique exigence, en offrirent eux-mêmes, dans leurs personnes et dans lemrs actes, l)ien qu'avec des caractères et des résultats différents, l'empreinte ou le reflet. Je comprends et j'admire le sentiment filial qui a porté le P. de Ravignan à granflir Clément XllI, à justifier Clément XIV; c'était, pour une plume telle que la sienne, l'insoluble difficulté de son sujet, que sa qualité de religieux, sa sainte et mystique filiation avec les victimes, lui interdisant toute ombre de récrimination ou même de plainte vis-à-vis des puissances pontificales, le contraignît par conséquent à faire peser sur les puissances séculières toutes les rigueurs de l'histoire. Même dans cette distribution forcée de ses griefs trop légitimes, il a montré une réserve, une mesure, un esprit de douceur et de pardon, une respectueuse compassion pour les coupables si cruellement frappés dans leurs descendances, que n'imitent pas tous les appréciateurs de son livre, et qui prouvent une fois de

plus que, sous Thabit de religieux comme sous les autres» l'homme bien élevé se retrouve toujours. On sent que c'est à regret et par une nécessité invincible qu'il frappe sur C4îs Bourbons* qui, pris à ce moment du dix-huitieme siècle^ forment, j'en conviens, un assez triste groupe, mais qui, plus tôt et plus tard^dans leurs prédécesseurs et leurs hélîtiers» ont donné au monde des grands hommes, au ciel des saiints, aux bourreaux des martyrs, et que jamais, quoi qu'on fasse, la religion ne reconnaîtra parmi ses perjséteurs. Nous qui, sans rien amoindrir de ce qu'il vénère ni excuser de ce qu'il condamne, pouvons rester un peu en deçà du côté du Vatican et aller un peu au delà du côté de FEscurialou de Versailles, nous dirons franchement qu'il, nous est impossible d'exalter à ce degré Clément XIIl et d'amnistier à ce point Clément XIV. Les noms d'Alhanase, de Grégoire VU, de saint Pie V, ressemblent presque à d'involontaires épigrammes quand on les rapproche de ces deux mélancoliques vieillards, pliant sous le fardeau que rien ne les aide plus à porter. Rien de plus pathétique et de plus touchant que la résistance de Clément XIII; mais qu'il y a loin de ces lettres, de ces prières, de ces efforts partiels et isolés, à ces déploiements de forces, à ces éclats de foudres spirituelles, lancées à pleines mains sur les dissidents et les rebelles par les immortels athlètes de la papauté l Clément XUl maintient intacts l'honneur, les droits, l'esprit du Saint-Siège; mais il lègue tout aussi intactes à son successeur les difficultés d'une situation inex* tricable. Et Clément XIV I physionomie, aimable et douce;, intelligence facile et charmante, mœurs pures, tout ce qu'il faut pour réaUser l'idéal d'un pape dans des temps paisibles et heureux: mais quelle faiblesse! quelle politique de concessions et d'atermoiements,^la plus funeste, la plus désastreuse de toutes! Il sait, dès le premier jour, que la

suppression des jésuites, si elle n'a pas été la condition inôme de son élection, doit en être le résultat, que cette <;lause tacite a été murmurée tout bas autour ou au sein du conclave par les cardinaux dévoués aux puissances, qu*à peine assis sur le siège de saint Pierre il va avoir à «e débattre contre les étreintes dé celte question capitale : 'quetrouve-l-il à lui opposer? des délais, des demi-mesures, des rigueurs de détail, plus odieuses peut-être qu'une proscription souveraine et nettement formulée. Gagner du temps, différer d'un an, d'un mois, d^une semaine, allè- :guer une maladie, un voyage, une saison aux eaux, attendre du hasard, de l'imprévu, de l'invraisemblable, qjuelque -chose qui vienne à son aide, qui le dispense d'agir, qui lui permette de sauver ceux qtfil ne peut ni abandonner ni défendre, voilà tout ce que sait le successeur des Sixte- Quint, des Paul IV et des Hildebrand. En ! me dira-t-on, que pouvait-il de plus? Bien, et loin de moi l'idée de ThumiUer ou de le noircir pour absoudre les vrais coupables •ou détourner d'eux l'attention et le ressentiment des lecteurs ! Rien, absolument rien, et c'est là ce qui caractérise l'époque, précise le sujet, explique les violences de l'attaque par les mollesses de laxléfense, et donne à cet épisode luie physionomie particulière et comme un millésime ineffaçable. Ni Clément XllI ni Clément XIV n'ont pu faire mieux ou plus que ce qu'ils ont fait, parce qu'ils sentaient «e briser ou trembler sous leurs mains tout ce qui, aux •époques précédentes, leur eût servi d'armure ou de sauvegarde, parce qu'ils voyaient s'écrouler ou chanceler sous leurs yeut tout ce qui leur eût servi de rempart, parce •que, seuls dans la place démantelée, ils n'avaient plus qu'à tendre leurs bras suppliants à des agresseurs étour^ ►dis ou implacables, parce que ceux-ci n'eurent pour les arrêter dans leur œuvre criminelle, ni la foi, ni l'exp é-

152 CAUSERIES LlTTÉRAÏRl-S.

rience, et que, ne croyant plus, ils' n'avaient pas encore souffert.

J'avais besoin de cette longue, beaucoup trop longue préface, afin de me trouver plus libre et plus à Taise dans Texpression de mon admiration sincère pour le livre do R. P. de Ravignan. Ici, on le comprend, la critique ne saurait se contenter de ses formules habituelles. Ce serait s'abuser que se croire quitte envers un pareil nom, un pareil sujet et une pareille œuvre au moyen d'une appréciation purement littéraire, et je me regarderais comme coupable de profanation et d'irrévérence si je traitais, mêm.e en le louant, l'auteur de Clément XIII et Clément XIV comme un des justiciables ordinaires de mes fiigitives causeries. Pescendu de sa chaire pour continuer, sous une autre forme, sa tâche de réparation et de vérité, il me semble que c'est encore le prédicateur et Fapôlre que j'entends, et j*ai envie, après avoir lu, dem'incîiner au lieu d'écrire. N'en garde-l-il pas l'onction communicalive, l'attendrissement sympathique, et cet accent ému, convaincu, irrésistible, vibration d'une âme pure, plaidant, non pas pour un intérêt personnel ou collectif, 'pro dj)mo siiâ, mais pour la cause immortelle de l'humanité et de hi justice? Le R. P. de Ravignan s'est surtout proposé trois choses : rétablir sous son vrai jour lepontifîcat de Clément XIV, défiguré ou compromis dans le livre du P. Theiner; faire ressortir avec éclat l'innocence des jésuites sans laisser subsister un seul grief contrôle pape qui les a sacrifiés; enfin, je m'obstiné à le croire, peut-être à force de le désirer, ménager les royautés temporelles, tout en abandonnant à l'indignation et au mépris leurs exécrables ministres, Pombal, Tanucci, Monino, et tutti quanti. En d'autres termes, il a voulu faire l'œuvre dun religieux, d'unhistorîen et d'un Français ; d'un Français qui, môme en pré-

LE R. P. DE RAVÏGNAN. 155

sence du triste amour de la Pompadour et de la Dubarry, respecte rarrière-petit-fils de Louis XIV et le grartd-père de Louis XVI. Ces trois pensées fondamentales, il les a réalisées avec une autorité incomparable ; mais, à côté de ces informations historiques, de ces documents irréfutables, de ces citations péremptoires, de ce plaidoyer d'autant plus éloquent qu'il se contient et se maîtrise davantage, il y a des pages que le P. de Ravignan seul pouvait écrire, où il épanche toute son âme, oii ce cœur blessé, meurtri, saignant au contact de tant d'iniquités et d'infortunes, change le sang de ses blessures eu une sorte de rosée céleste, pleine de mansuétude et de tendresse ; fidèle imitateUï* de son divin Maître qui rend en amour et en pardon ce que le genre humain lui a donné en offenses et*en outrages. Citons quelques-unes de ces pages; elles nous reposeront d'un récit où nous trouvons, malgré nous, tant de sujets d'affliction.

ft Me condamnera-t-on si, après avoir fidèlement raconté, sans les déplorer ni m'en plaindre, les persécutions, les angoisses, la longue agonie et la fin des religieux mes pères, je me reporte un moment à ces douloureuses étreintes, à ces expulsions brutales, à ces cachots, à ces insultes qui accablèrent les proscrits? Je me représente surtout cette séparation violente de frères qui s'aimaient je suis avec eux et l'un d'eux au milieu de ces adieux qui déchirèrent leur ûme. C'était bien plus que le bannissement et l'exil ; bien plus, je l'affirme, que la perte de la patrie, de la famille. Le religieux a reçu une seconde naissance et un second baptême par la profession de la vie et de la règle auxquelles la vocation divine consacra son intelligence, son cœur et son existence tout entière. Là, par un amour qui a sa source dans la grâce surnaturelle, il se forme des liens plus forts, plus doux et bien meilleurs

454 GâUSËBIES littéraires.

«ncore que les liens qui attachent au sol natal ou aux rapports intimes du foyer domestique. Les vœux, la discipline régulière, la vie étroitement commune, Tesprit qui viviûe le corps et se répand en chaque membre» lliéritage recueilli des saints qui vécurent de la même existence, des mêmes travaux, des mêmes pensées, le don irrévocable de tout soaavenir à la Soci^Hé qui nous adopte pour enfants, la profonde sécurité qui, sous son autorité maternelle, sert d'abri dans tous les temps, dans tous les lieux, dans tous les besoins de l'âme et du corps même ; toutes' ces choses contribuent à cimenter cet amour plus puissant que ja nature, plus puissant que la mort, et qui nous identifie dans la profession religieuse avec nos frères, avec les travaux, les oeuvres de la Compagnie, ses succès, ses revers, avec sa vie même.

(( L'union de la Compagnie, Tamour de la Compagnie, la grâce de la Compagnie, sont de ces sortes de biens cachés qu'on ne saurait exprimer, et même qu*on ne saurait comprendre hors des éléments transformés qui constituent cette patrie et cette famille religieuse. Aussi, quand la dissolution est prononcée, quand la vocation est brisée, l'arrêt de mort porté, un indicible martyre s'accomplit : le religieux cessant de l'être, sans cesser de vouloir et d'aimer sa vocation, est un être déshérité en un moment ici-bas de trésors mille fois plus précieux que le pays, la familUo, mille fois plus chers que l'existence : c'est une bien autre affliction que le bannissement et Texil. Cette enfance religieuse du novice, ces études paisiblement suivies, ces longs et doux exercices des grandes retraites, la conversation et Tamitié des frères donnés par Dieu même ; sans sollicitude aucuQe, le bien-être d'une exacte pauvreté qui montre à découvert la main de la Providence attentive à nourrir, à vêtir, à bercer même des enfants chéris; et Theiupeuse

LE B. P. DE HAViGNÀN. Id5

«conduite d*une supériorité paterneUe, et les liens sacrés 4'une communauté d'épreuves ^ de vœu&, d'efforts, de -souffrances et de joies dans toutes les con(rées du inonde, tout cel» compose une laborieuse, mais inappréciable féline dont la perte est ainère comme La (dus amère infortune. Hresie alori, dans cet asile qu'on nomme la ré»gi»tNMi, un eoHe secret et respectueux de la douàeur qui •Of^resse et qu'im aime ^ j»

Ah! elle n'a plus besoin d'être râiabîlitée dans le passé, jii défendue dans le présent, la Compagnie qui sait in^irer un tel amom* à un tel cœur, les accents de cette sur- Immaine tendresse à cette voix bénie de Dieu et des hommes I Qu'importent maintenaol les atrocités d'un Pombal, les violences d'un Tanucci, les frivolités d'un Bernis, le scepticisme d'un Ghoiseul, les faiblesse d'un Louis .XV, i erreur fatale d'un Charles Hi? Qu'importe un crime de plus 4an8 ce dix-^huilième siècle qu'il faudrait pouvoir éédnrer et anéantk* tout entier dans la mémoire des peuples; des sociétés, des rois^ de tout ce qu'il (rompa, àéshonora, dégrada, perdit^ nourrit de fumée, abreuva de fiel, sonilia de sang» tacha de boue^ FcNrts de nosépreu^s «RMnnes et récenles, protégés contre de, nouvelles méprbes par le souvenir à peine attiédi de nos souffrances et de nos ai^okses, nous avons lày-^sousnos yeux, séparés «de nos vi^ux préjugés par un sdume, dan& leur type le phi9 neble et le plus pur, ces religieux tant calomniés, é&tH l'apologie triomphante retentit des voûtes de noscaithèdraies jusqu'aux hôpitaux de Varna; des salles d'études de nos collèges jusqu'aux missions lointaihes de la Chine et du Thibet ; des lignes guerrières da Sébastopol jusqu'aux pages pacifiqnes du P. Ravignah. Dans quel-

* Pages 4i9 et suivantes

ques phrases mélancoliques jetées à la fin de son livre, Villustre auteur de Clément XI II et Clément XIV paraît supposer que quelques préventions subsistent encore contre ces jésuites, deux fois victimes, en deux siècles, de deux puissances souvent oppressives : le génie et la royauté. Non, pour l'honneur de mon pays et démon temps, je ne veux plus, je ne peux plus le croire. II y a pourvoi, pourvoi définitif contre le pamphlet des Provinciales comme contre le bref D&minus ac RedemptOTj contre Pascal enivré de polémique comme contre Pombal enfiévré de liaine. Que le P. de Ravignan considère seulement le changement qui s'est accompli pendant sa sérieuse et bienfaisante carrière, depuis le jotir où il est monté pour la première fois dans la chaire de Notre-Dame, depuis le jour où, aidé de son éminent ami, M. de Vatimesnii, — Thonneur du barreau comme il est Thonneur du sacerdoce, — il publiait une apologie, déjà si concluante, mais encore si timide, de V Institut des Jésuites S jusqu'à ce moment où, vainqueur, mais brisé de la lutte, il assiste à cette réhabilitation glorieuse et complète qui est en partie son ouvrage. Quel progrès immense nous avons fait ! Que de préventions dissipées ^ q^e d'antipathies surmontées! que d'éclatants services écrits en lettres d'or sur le Uvre de la pairie ! 11 reste encore un pas à faire, le moins important et le plus tardif de tous, un pas tout grammatical. Il faut que notre langue se corrige comme nos consciences et nos cœurs, et qu'elle raye de son dictionnaire, même familier, même moqueur, ce que nous rayons de nos souvenirs et de nos idées. '

Ce pa> que le P. de Ravignan semble indiquer en finissant et que nul mieux que lui ne saurait faire réussir, je'

* Janvier 1844.

vais l'essaye i* à mon tour; je. déclare n'avoir jamais été plus jésjiite, c'est-à-dire plus sincère, qu'en louant Clé' mem Xlll et Clément XIV, en admirant Fauteur de' ce beau livre, en le vénérant et en l'aimant.

HISTORIENS MODERNES DtJ MOYEN AGE

r.rni

La critique est Thistoire des idées, comme sa majestueuse sœur aînée est l'histoire des faits; elle ne doit pas s'occuper seulement des livres, qui ^ont les événements en littérature, mais encore des personnages, des écrivains, des physionomies littéraires, par lesquels ces événements Vexphquent, et de qui. ils tiennent tout leur sens, loule leur portée. Se borner à l'appréciation successive des ouvrages de l'esprit, à mesure qu'ils s'offrent à la curiosité publique, c'est s'exposer à ne voir qu'un côté de ses sujets, à en rétrécir Tensemble, à en méconnaître les proportions véritables ; à peu près comme un homme qui, de la portière d'une chaise de poste ou du haut d'un wâggon de chemin de fer, croirait pouvoir embrasser et peindre l'hôjîzon et les pays parcourus. C'est ce que je voudrais éviter

^ HisUnre de sainte Elisabeth^ 6« édition. ^

en mêlant parfois à ces bulletins bibliographiques une esquisse, — moins encore, — un léger trait de quelques hommes éminents, ayant eu sur leur époque une prise considérable, ayant profondément marqué leur empreinte dans Tart, dans la littérature, dans la politique, dans la \ie sociale et intellectuelle de leur temps, sans (]jhe leur nom soit précisément attaché à tel ou tel monument Ultéraire, comme le serait par exemple le nom de M. Augustin Thierry- kï Histoire de la conquête £ Angleterre, ou celai de M. de Tocqueville à hi Démocratie en Amérique, Par qui conviendrait-il de commencer mieux que par M. de Montalembert? Orateur illustre, polémiste incomparable, écrivain de la grande école, athlète éprouvé, mais non affaibli par vingt-cinq ans de luttes, de désenchantements et d'orages, cumulant le double et glorieux privilège d*étre à la fois célèbre et impopulaire, M. de Montalembert n*a pas encore donné toute sa mesure dans une de ces œuvres capitales qui résument et baptisent une haute intelligence. Bien que, par ses travaux sur le Vandalisme en France et sur le moyen âge, il ait mérité de prendre rang parmi les plus éloquents défenseurs de Tart chrétien, ses éclatants triomphes d'orateur politique ont naturellemeni absorbé ce côté spéculatif et théorique de sa mission et de son talent. L Histoire de sainte Êlisabeûiy dont une nouvelle et splendide édition nous sert aujourd'hui d'occasion et de prétexte, n est qu'une ravissante légende, à laquelle Vintroduction donne seule une grande valeur historique. Le livre des Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle a des pages écrasantes de raison, étincelantes de verve, débordantes de maUce, des chapitres comparables à tout ce que ce genre d'écrits a produit de plus parfait ; mais il ne dépasse guère ce qu'on appelait autrefois une brochure ; le morceau sur saint Anselme ne donne qu'un avant-goût

iCO CAUSERIES LITTÉRAIRES.

et un prélude du grand ouvrage sur saint Bernard qui nous est depuis longtemps promis, et qui sortira bienlôl, nous Fespérons, des loisirs créés au noble écrivain par nos vicissitudes publiques. En somme, le nom de M. de Montalembert ne représente pas encore un livre dans l'acception monumentale du mot ; ïiiais il représente mieux que cela, — une idée : une idée vivaceet féconde conlme la source immortelle où il Ta puisée, et qui, depuis un quart de siècle, ne s*est pas un moment tarie sous ses lèvres; l'idée de la liberté, de la dignité de l'Église, delà réconciliation possible ou plutôt de l'accord nécessaire entre la liberté religieuse et la liberté politique. Il s'est dévoué à cette cause presque au sortir du collège, et l'a tour à tour servie sous des régimes bien différents. D'autres ont défendu le catholicisme avec autant de ferveur, de constance et d'énergie; d'autres ont adressé à l'irréligion ou à l'indiflerence moderne, aux excès de l'imagination on de la raison, à l'orgueil des intelligences ennemies de tout contrôle et de tout frein, des vérités aussi vives et aussi dures ; nul n'a poursuivi plus obstinément et plus éloquemment revendiqué l'alliance des institutions, des libertés parlementaires avec l'indépendance ou, pour mieux dire, l'autorité de TÉglise; nul ne s'est montré plus persévérant à garantir le pouvoir ecclésiastique, tantôt contre les caresses, tantôt contre les menaces, toujours contre Tintervenlion du pouvoir civil ; nul n'a signalé d'une façon plus prophétique et plus amère ces deux écueils contre lesquels la liberté s'est brisée et se brisera toujours : la démocratie et le despotisme; nul, enfin, n'a mis à préserver le clergé des étreintes de l'une et des avances de l'autre plus de vigilance et de vigueur. Or, comme la société, pendant cette période de vingt-cinq aus, a souvent passé d'un extrême à l'autre; comme la démocratie triomphante ou vaincue, surexcitée ou avilie, nous

M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. 16f

a maintes fois jetés ou laissés au delà ou en deçà de la liberté véritable, comme rhypocrisie d*un libéralisme bâtard est ce qui prépare le mieux aux complaisances d'un servilisme commode, il devait en résulter deux choses : d'abord, que M. de Montalembert, libéral et ultramontain tout ensemble, bornant son culte politique à un idéal de parlement libre et chrétien avec le pape au sommet, préférant les franchises du moyen âge à celles qu'invoquait le Constitutionnel et que chantait Déranger, beaucoup plus sujet de saint Louis que de Louis XIV, et, pour tout dire, hélas I quelque peu dénué du sejio monarchique, serait aisément odieux, inquiétant ou suspect à bien des gens pris dans les rangs les plus opposés ; secondement, qu'au milieu des variations successives de Tétat social, de la température officielle ou populaire, cinq fois transformée en cinq lustres, il serait accusé de changer toujours par cela même qu'il changeait moins, et qu'on appellerait mobilité d'humeur, d'opinion et d'esprit ce qui n'était presque qu'une idée ûxe appliquée à des situations diverses ou contraires. Nous-mêmes, combien de fois n'avons-nous^ pas gémi, — comme de légitimes propriétaires qui se verraient dérober leur bien, — en voyant ce beau talent, cette éloquence entraînante, ce style plein de rayonsou d'étincelles, cette aine pure et fervente, ce cœur de croisé battant sous un blason des croisades, séparer ce qu'il nouç semblait si fecile de confondre, et refuser à la monarchie séculaire une petite jpart de cette pieuse tendresse qu'il prodiguait à l'ÉgKse î Tel qu'il est pourtant; avec ses inconstances apparentes et ses persistances réelles, avec ses brusques et soudaines échappées, ses airs de volte-face et de cwitre-marche, cette jeunesse d'allures qui est la grâce des lioimnes supérieurs et des grandes renommées, ce je ne sais quoi d'ardent, de cavalier, d'un peu fantasque, s'alliant à la mis-

^ion la plus sérieuse qu'un laïque puisse s'imposer en ce

inonde, avec son goût d'iuiprévu, de péril et d aventure, avex; cette personnalité si vive, si tranchée» qui a peine à se contenir et à s'effacer dans rhumilité chrétienne, M. de Montàlembert est à coup sûr une des figures les plus attrayantes, les mieux accentuées, les plus sympathiques, les moins imparfaites et surtout les moins banales que notre époque ait offertes à la haine des commis voyageurs^ aux sarcasmes des voltairiens et à l'étude des esprits critiques.

Pour nous, enTabordant aujourd'hui, nous rencontrons dès le premier pas des dilficnltès de plusieurs sortes, et, dans le nombre, il en est d'insurmontables. Nous sommes forcé de mutiler d'avance notre tâche en écartant, chez M. de Montakmbert, l'orateur, le publiciste, Thomme politique, c'est-à-dire ses plus retentissants triomphes, le sujet le plus fécond en aperçus et en hommages, ce qui a fait sa gloire et sa force auprès de l'immense majorité de ses amis, de ses adversaires et de ses juges. Ce terrain serait trop glissant, et nous ne devons pas oublier d'ailleurs que nos causeries, exclusivement littéraires, peuvent bien avoir parfois une fenêtre ouverte sur la politique, mais non pas lui ouvrir leur porte. Bornons-nous à rappeler en courant, ce qui est du reste présent à toutes les mémoires, et lés magnifiques discussioni^ de 1844 et 1845 sur la liberté de l'Église, la liberté d'enseignement, celle des ordres religieux et la dispersion des jésuites, et ce fatidique discours sur les affaires de Suisse, qui fut salué comme un événe- -ment avant d'être reconnu pour une prophétie, et ces luttes mémorables de la Constituante et de la Législative, où l'intrépide athlète, échangeant une lice courtoise et pacifique contre une arène brûlante, — un tournoi contre une mêlée, — trouvait dans cet orageux échange des condî-

lions nouvelles de verve, de verdeur et de saillie. Bornonsnous à redire que, dans son plus récent écrit des Intérêts catholiqtws au dix-neuvième siècle, on rencontre à chaque instant çlrj pages que nous placerions à cent coudées audessus de Paul-Louis Courier, si 'ce seul rapprochement n'était pas une injure, et s'il n'était aujourd'hui prouvé que celte réputation usurpée figure parmi les innombrables bévues de l'esprit de parti. Saluons en passant deux morceaux d'élite, la notice surDonoso Cortès et le Discours de réception à l'Académie française, où cette voix jeune et vibrante, rompant avec les traditions inoffensives du panégyrique, et demandant compte des folies de 89 aux lendemains du 2 décembre, étonna la docte assemblée sans lui déplaire. Cherchons si en dehors de ces souvenirs, de ces textes séduisants et dangereux, on ne pourrait pas encore trouver en M. de Montalembert un côté plus propice au genre l^ibituel de ces fugitives esquisses. Ce côté, je crois l'avoir trouvé en m'emparant de V Histoire de sainte Èli- ^sabetJi, et en appliquant à l'auteur de ce hvre singulier et charmant deux épithètes horriblement compromises par l'abus que nous en avons fait, — celle de romantique et celle d'artiste, mais auxquelles il suffit, heureusement, d'en aJQUter une troisième, celle de chrétien, pour les réhabihler et les ennoblir.

Voulez-vous que nous nous reportions ensemble à l'époque où M. de Montalembert entra dans le monde par la porte, moins décriée alors qu'elle ne Test aujourd'hui, de l'Université et des succès de concours général? Pour un esprit précoce et naturellement disposé aux impressions vives, ce premier, moment d'initiation intellectuelle est souvent décisif,, et la trace qu'il en garde reparaît encore longtemps après les circonstances qui entourèrent ses débuts. Or M. deMontalembert^ resté pur et croyant au mi-

lieu de ce qu'on a appelé les miasmes universitaires, forcé de s'occuper des Grecs et des Romains à travers Ces vagues bouffées de révolution littéraire qui passaient alors pardessuslos murs des collèges, dut être simultanément frappé de deux faits qui se révélaient dans la société et dans l'art : ici une alliance, une solidarité factice entre les intérêts de la monarchie et les intérêts deTÉglise ; là une génération nouvelle d'artistes et de poètes, essayant de remonter le cours des âges, en deçà du siècle de Voltaire et du siècle dé Louis XIV, de rattacher l'inspiration moderne au fil qu'avait brisé la renaissance classique, et de chercher dans la tradition nationale, dans les entrailles du pfays, sous les sombres voûtes de nos cathédrales, ce que de beaux génies ou d'ingénieux talents avaient demandé, pendant plus de deux cents ans, aux souvenirs de Rome ou d'Athènes, aux échos du Tibre ou du Parthénon. Un de ces deux faits froissait trop profondément M. de Montalembert dans l'idéal qu'il se formait de la liberté, de la dignité, de l'immortalité de rÉglise, l'autre répondait trop bien à ses prédilections instinctives, pour ne pas imprimer à cette brillante intelhgence une direction invincible. Il fut libéral tout d'abord, afin de bien rompre, dans TÉtat comme dans son âme, tout engagement, même partiel, même temporaire, entre des choses terrestres, c'est-à-dire périssables, et des choses divines, <5'est-à-dire éternelles; il fut romantique, afin de pouvoir mettre constamment son imagination au service de sa foi, d'unir dans un même culte la religion et l'art, et d'écihapper à ce brillant paradoxe d'une littérature païenne dans un pays chrétien.

Tout le monde, par malheur, n'apportait pas dans cette poétique croisade la même sincérité de sentiment, la même unité de pensée. On l'a dit avec raison : l'art n'est pas l'orthodoxie, et le poète n'est pas le prêtre. Pour le plus

grand nombre?, pour les plus hardis, les plus bruyants et les plus célèbres, l'art romantique n*élait qu'une fleur tardive, éclose entre les ogives de l'Église dépeuplée, comme l'art classique n'avait été qu'une plante lointaine, arrachée aux murs des temples déserts. Ce n'était, sous une nouvelle forme et avec des raffinements plus douloureux pour le chrétien véritable, que du paganisme encore, la passion et la rêverie envahissant le sanctuaire du sacrifice et de la prière, et Tartiste moderne, cet ardent et subtil rongeur de toute croyance et de tout frein, jouant non plus avec ces fictions riantes, moquées par ceux-là même qui en enseignaient le sens ou en cherchaient la morale, mais avec ces vérités célestes qtfavaîeut adorées dix-huit siècles. A coup sûr M. Victor flugo ne trouvant à écrire sur le portail de Notre-Dame de Paris que le mot désolant de Fatalité^ M. Hugo, dépomllant de sa robe et de son cilice le prêtre du moyen âge pour en faire un penseur, un sceptique et un libertin, était mille fois plus païen que Racine redisant dans sa langue enchanteresse

. les malheurs de la fille de Minos et de Pa&iphaé, ou même que telle muse égrillarde du dernier siècle nous recommandant, en plats hémistiches, à*adorer ces dieux faits comme nous, 11 y eut donc une scission inévitable entre le gros du bataillon romantique et les rares adeptes qui, comme M. de Montalembert, ne voulaient pas, en se donnant à l'art chrétien, faire de l'art aux dépens du christianisme. Cette scission, qui n'était pourtant pas encore une rupture complète, se traduisait déjà dans maint passage du

- beau travail de M. de Montalembert sur le Vandalisme en France. Il appelait encore M. Hugo « mon ami ; » mais on sentait que cette amitié n'irait pas loin, et il avait soin d'ajouter ; « Dans ces églises bù vous n'entrez plus que

• pour rêver, nous, nous allons prier. » — Aussi, quelques

années plus tard, lorsque Féloquent écrivain publia VBis^ toire de sainte Elisabeth, lorsqu'il la fit précéder de celte large et magnifique introduction où se résument et se condensent toutes le^ grandeurs, toutes les beautés de l'Église

" catholique aux douzième et treizième siècles, on put voirdans cette double élude, historique et légendaire, la pro-

' testation d*un noble et ferme esprit contre les dévialions et les apostasies du romantisme, oubliant son ))oînt de départ et ses origines spiritualistes pour se perdre dans le culte de la matière, et préparer, par ses avorlements ou ses excès, une nouvelle réaction païenne et classique. •

Telle Tut, au point de vue purement littéraire, la signification de ce livre. Remettre sous les yeux d'une génération"^ frivole, oublieuse, égarée par la révolution ou distraite par la politique, les pièces d'un procès compromis par la faute des plus- intéressés à le gagner ; rappeler à la France tout ce qu'elle aurait pu trouver d'inspirations poér tiques, louchantes, merveilleuses, dans ce trésor du moyen âge si mal connu et A mal fouillé ; apprendre à l'ignorance moderne tout ce que l'Église, cette sainte et féconde mère, ' avait fait pour la civilisation, pour les lettres, pour les arls, pour rintelligence et la liberté; montrer aux artistes de quelles ressources, de quels éléments de régénération et de vie ils se privaient en délaissant ou en profanant toutes ces chastes merveilles, en méconnaissant leur vrai caractère et en réduisant à une question de mode et de costume ce qui pouvait être l'esprit même de la littérature, purifié et transformé ; pour mieux y réussir, pour placer l'exemple à côté du précepte, écrire avec sa foi, avec son ^ cœur, avec toutes les grâces d'une imagination jeune et pure, une œuvre de dévotion qui fût en même temps une œuvre d'art, où le sentiment chrétien s'épanchât danstoule , sa simplicité fervente, et qui, se détachant tout à coup au

•Ki

rj. LE COMTE M MONTALEMBERT.. i6T

milieu de nos l'omaiis et de nos poèmes, fît Teffet d'une^ statue de la reine Nanlhilde égarée parmi les bronzes de .Barye on les déesses de Pradier : voilà ce que s'est proposé M. de Mont^lembert et ce qu*il a gloriensement réalisé. Ce que ^admire surtout dans cet ouvrage, — en dehors du but pieux et de la pensée religieuse qui Ta dicté, — c'est que l'auteur, Français, quoiqu'il vfasse, du dix-neuvième siècle, et plus spirituel, à lui seul, que cinquante sceptiques, a su se faire, non-seulement le biographe et le panégyriste, mais le contemporain de sainte Elisabeth», qu'il a parlé de sa chère sainte avec la naïveté persuasive d'un moine des couvents de Hongrie ou de Thuringe, témoin et chroniqueur attendri de ses vertus et de sçs miracles, et que, dans ce récit de quatre cents pages, il n*a pas laissé pénétrer une dissonance, pas une fausse no^e^ pas un de ces traits qui marquent la différence des dates et avertissent le lecteur de la distance parcourue entre maître Conrad, le rude confesseur de la- sainte, et Iç P. Lacordaire, entre l'église gothique de Marbourg et la chambre des pairs ou la place de Saint-Thomas-d'Aquin. Si j'osais définir d'une façon famihère l'impression que m'a causée cette lecture, je dirais que c'est un hvre de bonne femme, écrit, non pas précisément par un bonhomme, mais par un homme d'un immense talent ; et je serais bien trompé et bien ihalheureux si l'on trouvait là, au lieu du plus sincère des éloges, la plus légère des malices.

A vrai diro, Tiiistoirede sainte Elisabeth ne pouvait être racontée autrement. Cette jeune fille de sang royal, annonçant dés le berceau ce qu'elle sera un jour, fiancée, à quatre ans, à un jeune prince dont Fâme chaste et tendre SMit s'élever jusqu'à elle, transplantée, à cet âge, de la cour de son père dans celle du duc de Thuringe, son futur époux, protégée par celui-ci contre les pei'sécutions et les dédains^

us CAUSERIES LITTÉRAIRES.

qui commencent à lassaîllir, devenant sa femme et trouvant dans cette union les mystiques délices du vrai mariage chrétien, mère avant de sorlir de l'adolescence, veuve à vingt ans, morte à vingt-quatre, en butte, pendant ces quatre dernières années, à tous les achacneraents de la méchanceté humaine, proscrite, humiliée, mendiant son pain, ne sachant où reposer sa télé dans ce pays où elle a été souveraine, et; à travers ces suprêmes épreuves, montant chaque jour un degré de plus sur la rude échelle de sainteté; si bien qu'il arrive un moment où la perfection dépasse les limites du possible, où Tange absorbe d'à» vancc la femme, et où la légende prête à s'achever dans le ciel semble déjà m plus appartenir à la terre; il y a dans cet ensemble, convénez-eii, quelque chose de surnaturel et d'anticipé dans sa grâce céleste, qui repousse les combfnaisons de l'art ordinaire, qui demande au pinceau le nimbe d'or, les mains jointes, l'attitude extatique, les yeux levés vers l'azur constellé, plutôt que la science mondaine de h couleur et du dessin ; Pérugin et Fra Angelico de Fiezole plutôt que Michel-Ange ou même que Raphaël. C'est ce que H. de Montalembert a parfaitement compris en se faisant hagiographe^ dans la meilleure acception du . mot, pour retracer la vie de sa chère sainte. Mais, en même temps, comme le goût et la langue gardent toujours leurs droits, comme il est toujours permis de suivie les lois de l'un et les progrès de l'autre, le noble écrivain n'a pas pensé qu'il fût nécessaire de remonter par delà Montaigne et Amyot et de nous donner un pastiche de Joinville ou de Pierre de Fontaines. Un auteur médiocre ou peu couvaincu n'y eût pas manqué ; il eût fait pour atteindre à la couleur locale, pour parler le naïf langage de ces siècles de foi, ce que font certains romanciers en vogue pour les mœurs et la vie rustiques, s'imaginant être simples, pri-

milifs et agrestes, pourvu qu'ils retrouvent dans leur cabinet le patois de leurs campagnes. Djeu merci l le sentiment sincère et vrai, la croyance profonde et persuasive, Témotion spontanée et sympathique, sont moins aisés à contrefaire que ces prouesses d'archaïsme. C*est dans son excellent style que M. de Montalembert a écrit son livre; c'est en chrétien du treizième^iècle, mais en écrivain du dix-neuvième, qu'il a raconté celte miraculeuse histoire. De même que, pour aller s^agenouiller à Notre-Dame ou entendre la sainte parole du P. de Ravignan, il ne se croit pas obligé de se vêtir en pèlerin ou en landgrave, de même il n'a pas cru devoir mettre à son style la gourde et la panetière pour se montrer plus plein de son sujet : c'est par la conviction et non par le costume qu'il s'en est emparét marquant ainsi, une fois de plus, sa rupture avec ceux qui ont voulu faire la jplastique du moyen âge, au lieu de comprendre son esprit. Si j'insiste et m'appesantis sur ce point, c'est qu'il nous livre en abrégé tout M. de Montalembert. Être à la fois très-moderne, très-actuel d'allure, de verve, de saillie, et pour ainsi dire de toilette intellectuelle, etlrès-ancien de croyances, de souvenirs, de prédi- Jections dans le passé ; sauter à pieds joints sur bien des civilisations intermédiaires pour passer du moment présent au siècle de saint Bernard et de saint François d'Assise, relire la Charte de 1814 ou même celle de 1830 sous le chêne de Vincennes, telle est, ce me semble, l'altitude et comme la double inclination de cet éminent esprit. N'est-ce pas encore, dans toutes ces nuances que j'indique, caractériser sa tâche, montrer, en sa personne et dans ses écrits, que l'Église catholique est impérissable non moins qu'universelle, qu'elle compte ■ les siècles comme noire fragile sagesse compte les heures, et qu'il y a moins d'anachronisme à dater du Monologmm de saint Anselme et de

k Somme de saint Thomas que du Dictionnaire philoso^ pkique ou de V Encyclopédie f — « Hélas! ils ont bien plus^ de deux cents ans, ils en ont quinze, a-t-on dit avec raison des modernes chefs-d'œuvre de nos illustres. » — « Grâce an ciel! dirai- je à mon tour de M. de Montalembert, ses idées ont bien moins de vingt années ; elles en ont six cents. »

Et, pour nous renfermer davantage dans nos attributions de critique littéraire, quel charme, quelle poésie dans ces premières pages de l'inlroduction, dans cette description de Marbourg, des bords pittoresques de la Lahn, de Féghse, aujourd'hui luthérienne, qui. porte encore le nom de Sainte-ÉIisabelh, de tous ces précieux débris sur lesquels le protestantisme a promené sa couche grisâtre, sans en effacer ni la consécration primitive ni le souvenir populaire ! Comme Farlisle, Tartiste véritable^ s'y révèle à chaque ligne ! Et quelle habileté cachée, mais réelle, à entrer peu à peu du seuil de cette église déserte de Marbourg dans les plus riches profondeurs, les plus ma^ jestueuses perspectives du moyen âge, pour ne revenir f.^a jeune et aimable sainte qu'après l'avoir préparée, exph--' quée, rendue vraisemblable et possible en esquissant à' grands traits ses contemporains et son époque ! Quelle virile préface à cette légende féminine î Quel portique largement taillé dans le granit de l'histoire, et placé d'une main ^ vigoureuse en tête de cette mystique chapelle aux légères et délicates dentelures ! Que d'enseignements pour une foule de lecteurs qui, sans être irréligieux ni même indifférents, par le seul effet de notre éducation et de nos habitudes, sont plus familiers avec rhéroïsn^e de Afucius Scévola qu'avec les angéliques vertus de François d'Assise, et, chose inouïe chez des Français, connaissent mieux les faits et gestes de Tarquin que ceux de notre

saint Louis ! Quelle réhabilitâiion passicmnée, mais irréfotable, de Tarchitec^ure, de la statuaire, de la poésie, delà peinture chrétiennes du moyen âge, telles que les pratiquaient ces sublimes ouvriers, ces merveilleux anonymes dont la foi avait du génie, parce que leur génie avait de la foi I Comme on sent, à travers cette rapide et magnifigae revue, à quel point la renaissance, le dilettantisme classique de Bembo, Tère galante et amollie des Hédicis et des Valois, ont détourné de sa vraie route Tart chrétien et na~ tional, et combien il est regrettable que MaUiei'be soit venu! Il y a là cependant une nuance que M. de Montalainbert a unpeujaégligée, et qui, selon nous, était nécessaire pour ôter à ce beau plaidoyer toute apparence de paradoxe. Quand il nous parle des œuvres poétiques des onzième et douzième siècles, quand il nous vante leurs beautés originales et naïves, une restriclioa nous paraît nécessaire : il faut remarquer, ainsi que Ta fait excellemment M. Yitet dans son travail sur la Omnson de Roland^ que ce qui a manqué à ces œuvres pour durer, pour vivre, pour donner à la littérature une empreinte et une direction décisives, c*est ce qu'avait eu, dans les temps antiques, ïlliade^ et ce qu'a eu, au moyen âge, la Divine Comédie t c'est cette rencontre de l'inspiration du poète, prise au cœur même de la société, des croyances, des tra* ditions indigènes, avec une langue assez faite pour fixer dans une forme durable cette pensée d'une grande âme et d'un grand siède. Ça été le malheur de la littérature française, — au milieu d'assez consolantes indemnités» — que le moment où sa langue était formée, où la société ar* rivait à ce degré de culture qui est pour les fruits de l'intel» ligence ee que le soleil est pour les fruits de la terre, ne vint que trois siècles après l'époque où notre poésie s'in<* spûrait de notre reUgion, de notre histoire, du merveilleux

172 CAUSEhIES LITTÉRAIRES.

chevaleresque et chrétien, palpitant dans toutes les imaginations et tous les cœilrs. Placez dans Tintervalle Luther, Lascaris, Rabelais, Ronsard, toute Thérésie, tout le nèo-paganisme de la France et de Tltalie aux quinzième et seizième siècles, et vous comprendrez que, lorsque notre langue fut fixée, notre forme correcte et parfaite, il était trop tard: entre la source et les lèvres, un fangeux torrent avait passé, et les lèvres aimèrent mieux boire à cette belle coupe d'or que la Grèce leur tendait en souriant.

Notrô^iècle, il faut lui rendre cette justice, a eu le sentiment confus de ce malentendu de dates. Mais, derechef et bien plus encore, il était trop tard. On ne refait pas après coup, et par un simple effort archéologique, les mœurs, les idées de la société, le miheu où pouvait s'épanouir une poésie nationale ; on ne refait pas surtout cette foi collective, populaire, universelle, mêlée à tous les détails de la vie publique, circulant dans Tàir avec le parfum des fleurs, avec le souffle des brises, avec toutes les voix de la nature, cette foi qui était la muse, — la muse immortelle et sacrée, — des artistes et des poètes.

Eh J)iën! ce qui n'était pas possible, ce qui, pour le grand nombre, ne pouvait être qu'un essai de renouvellement extérieur et de révolution profane, M. de Montalembert l'a entrepris et accompli dans cette œuvre isolée. Ayant pris, seul peut-être, la régénération romantique au sérieux, il a montré ce qu'elle aurait pu être si elle eût abordé avec conviction, avec respect, avec amour, ces trésors où le moyen âge avait mis son âme et sa vie. Sous ce rapport, Y Histoire de sainte Elisabeth et Y Introduction sont les deux feces d'un même talent, les deux expressions d'une même pensée. Et nous qui arrivons tardivement pour leiur rendre hommage, nous ifie prétendons ni

en avoir donné une idée suffisante, ni surtout y enfermer et y réduire Thomme illustre qui les a écrites. Nous l'avons dit, sa célébrité, son influence, son impopularité glorieuse, sont ailleurs que dans ce livre, et ce livre même n'a été pour lui qu un moyen d'appliquer, de continuer^ sous une forme littéraire, ce qu'il a développé avec tant d'éclat comme orateur et comme publiciste. S'il nous fal- . lait absolument sortir de notre modeste cadre, donnera nos aperçus une conclusion plus générale, et nous résumer en qiielques mots au sujet de M. de Montalembert, nous dirions, en terminant, que d'autres sont plus propres à gouverner,, à régler, à discipliner une société intelligente, mais que nul n'est mieux fait pour la relever et pour l'iionorcr.

J74 CAUSEUIES LlïTÉftAl&ËS.

Ces Causeries, frivoles souvent, incomplètes toujours, le seraient plus encore si nous tardions davantage à parler d un homme doué de ce précieux privilège, de n'être ni médiocrement admiré, ni médiocrement haï. Injurié par ses adversaires, blâmé quelquefois par ses amis, M Louis Veuillot n'est et ne peut être contesté ni par ceux qui le haïssent le plus, ni par ceux qui l'approuvent le moins. C'est beaucoup : et, si je ne craignais d'être à mon tour taxé d'exagération et de paradoxe, je dirais que c'est tout. Notre littérature est pleine d'honnêtes gens à qui leur coterie ou leur journal décerne des brevets de génie, dont on vante les ouvrages comme des modèles, les succès comme des triomphes, et qui, en définitive, comptent pour fort peu dans les idées et les polémiques de leur temps. C'est qu'il leur manque quelque chose que rien ne

- remplace, et que M. Louis Veuillot possède surabondamment. Ce quelque chose, c'est la vie, c'est le don d'attirer

- à soi, partout où l'on porte la main et la plume, cette sève intellectuelle, ce sang de l'esprit et de l'âme, cette chaude atmosphère du combat qui se traduit en colères et en hommages, en applaudissements et en insultes, miais

* Petite Philosophie. — Le Droit du seigneur au moyen âge.

qui, dans ces orageuses alternatives, est mille fois préférable aux uiïrages polis, aux ovations complaisantes de salon ou d'atiiénée. Lors des magnifiques débuts de M. Berryer, Royer-Collard, on le sait, s'écria avec cette solennité sibylline dont il. relevait ses nK)indres propos : « Vous dites que c'est un talent ; }e dis que c est une puissance. » Ce mot ne saurait s'appliquer à personne mieux qu'à H. Louis Yeuillot. Laïque, sans position officielle, trop absolu et trop âpre poiu* plaire beaucoup, même à ceux dont il défendait les intérêts et les croyances, chef d'un de ces carrés de papier qui ont fait trop de mal pour qu'on leur sache gré d'essayer un peu de bien, il lui suffit de deux pages ou de dix lignes pour troubler le sommeil de tous les ennemis de l'Église, et itiéme de quelques-uns de ses princes. Si, pour ceux-là, nous avons regretté qu'il n'eût pas toujours assez de respect et de silencieuse déférence; s'il a eu le tort de soulever ou d'accepter de fâcheux débats, il a eu du moins le mérite de s'en tirer avec honneur, en chrétien et surtout en homme d'esprit. Oui, une puissance, et loin de nous l'idée de nous en étonner ou de nous en plaindre! Car cette puissance-là, c'est celle qui a si longtemps servi, dans noire pauvre France, aux victoires de l'erreur, et qui, cette fois, se met au service de la vérité. « M. Yeuillot l me disait récemment un brave Philistin de ma connaissance : grand publidste ! plein de verve 1 infiniment spirituel ! Quel dommage qu'il n'apporte pas dans la discussion plus de courtoisie et de douceur ! — Oui, lui répondisse; mais alors il ne serait plus H. Louis Yeuillot. » Il se pourrait Men que cette réponse, sous ses airs de La Palisse, contint en germe une juste appréciatipn de ce talent si ongiiml, de cette physionomie si accentuée, et que lui demander des ménagements et des sourdines, chercher à

polir ses aspérités et ses rudesses, souhaiter, en un mot, M. Veuillot différent de ce qu'il est, ce fût tout simplement mécoïmaître ce qui fait sa gloire et sa force. Noire époque n'est pas assez riche en caractères ; elle est trop aisément sujette à effacer les angles et. les saillies qui blessent sa molle indiflerence, trop portée aux accommodements diplomatiques, aux à'PeU'jn^ès mondains, aux transactions de principes souscrites par les amours-propres, aux sociétés d'assistances mutuelles commanditées par les ambitions infirmes et les vanités rachitiques,potir que nous ayons bonne grâce à ne recevoir gu'à corrections un homme dont le principal défaut est de dire tout ce qu'il pense, d'appeler les gens et les choses par leurs noms, et de préférer les coups de boutoir aux coups d épingle. Notez bien, d'ailleurs, que chez M. Veuillot, l'un n'empêche pas l'autre, que le boutoir sait au besoin s'alTiler en griffe, mais en grifTe si fine, si déliée, si aiguë, qu'un cent d'aiguilles entrant à la fois dans les chairs vives ne serait rien en comparaison. Je suis sûr qu'à l'heure qu'il est, H. Dupin, H. Mary Lafon, H. Vallein, et autres infortunées victimes du Droit du Seigneur ^ sont tout à fait de mon avis.

Ainsi donc, au lieu de rêver, pour notre commodité et notre usage, un Veuillot revu, C0rrigè et diminué, occupons-nous du véritable.

Là encore, je me vois forcé d'être bien incomplet; car une étude générale du talent et des ouvrages de H. Veuillot dépasserait les bornes de cet article. Athlète infatigable, il a déjà, quoique jeune, beaucoup écrit, non-seulement de ces pages de journal où il y a plus d'idée^ et de style que dans de bien gros volumes, mais encore de ces livres qui, discutant sous une forme solide et durable une question du moment, tiennent à la fois à la polémique et

M. LOUIS VEUILLOT. i77

à la littêratuie. En même temps, frappé de la part toujours croissante que prenait le roman dans notre société fort peu romanesque, de ses funestes influences sur les imaginations et les âmes, peut-être aussi entraîné vers ce genre par ce côté tendre et passionné qui s'allie si évidemment chez lui avec les duretés de l'agression et de la lutte, il nous a donné des récits,, des nouvelles, des scènes politiques ou intimes, qui se distinguent des autres, même des plus irréprochables, par une sorte de crudité chrétienne, de dévotion ardente et pratique, peu compatibles, avant lui, avec les éléments ordinaires d* émotion et d'intérêt. Même lorsqu'il est dévot, M. Veuillot n'est jamais froid, et il serait facile de trouver dans le répertoire moderne mainte histoire fort échevelée, dont les héros ont, au fond, jnoins de chaleur d'âme et de passion vraie que ces personnages qui vont à la messe et savent leur catéchisme. Il faudrait donc, pour être juste, pour embrasser avec un peu d'ensemble cette carrière déjà si bien remplie, faire dans les livres de M. Veuillot deux parts : celle des œuvres d'imagination, celle de la poléniique; il faudrait considérer tour à tour en lui le journaliste et l'écrivain, passer en revue Rome et Lorette , Pierre Saintwe , le ^ Lendemain de la victoire , la Samaritahie , les Libres Penseurs, V Esclave Vindex^ Corbin et d'Aubeccurt, la Guerre et VHomm£ de guerre; mais, je le répète, cet examen, si rapide qu'il fût, nous mènerait trop loin, et exigerait de nous des proportions insolites. Heureusement, par une de ces rencontres qui n'arrivent qu'aux grands talents, il se trouve que deux des derniers ouvrages publiés par M. Veuillot résument en abrégé toutes les qualités dont il a fait preuve jusqu'ici dans les deux genres. Jamais il ne s'était montré conteur pïus ému et plus entraînant, moraliste plus pénétré du sentiment dirétien

que dans sa Petite Philosephie ; jàmms il ne nous avait pat'u publiciste aussi éloquent j aussi incisif, aussi terrible aux crédulités incrédules, — les plus robustes et les plus sottes ! — que dans son Droit du seigneur au moyen âge. En nous arrêtant un moment à ces d^ux livres, nous pouvons donc nous représenter M. Veuillot tout entier ; et cela avec d'aulant plus de sécurité et de charme, que cette plume, souvent fougueuse et violente, a su, dans sa Petite Philosophie, contenir ses ardeurs et ne garder que ses tendresses, et que, dans le Droit du seigneur ^ cette verve parfois cruelle n'a manqué à la charité que tout juste ce qu'il faut pour mettre un bon grain de sel sous chaque vérité.

La Petite Philosophie s'ouvre par un chef-d'œuvre. Ce, qmc'estquun Curé, et se ferme par un autre chef-d'œuvre, la Chambre nuptiale. Peut-être allez-vous, dès ces premiers mots, me dire encore que j'ai Tadmiration trop facile : mais, vraiment, je ne sais quel autre nom donner à deux récits où, sous une forme brève et exquise, Tauleur a réuni tout ce qui peut consoler et affemiir notre clergé de campagne, tout ce que les chrétiens sincères, voyant tomber avec les années les illusions de leur jeunesse, peuvent mêler de résignation et de douceur au déclin de l'âge et aux épreuves de la vie; où, avec les moyens Ie$ plus simples, sans combinaison dramatique, sans concession romanesque, l'émotion s'accroît page par page, et '^ finit par faire monter les larmes à des yeux que ne mouillent plus les pathétiques fictions du roman ; où enfin se révèle et se traduit, pour qui sait lire, ce trésor d'amour infini, intarissable, que la religion cache sous ses auslérité&.

Dans la {première de ces nouvelles, M. Veuillot a rude» inent rompu^ bien merci l avec la tradition littéraire du euré de campague — non-seulement avec le curé de l'an-

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d&OiXiomlitidionnel, délayant en crème tournée la tolé^ rance èvangélique, jouant un peu du violon pour fatr^ danser ses paroissiennes après vêpres> et se p^nûsnt, le verre en main, au Dieu des bonnes gens et de Déranger, mais avec le curé néo^clirétien de M. de Lamartine, ayant Jocelyn dans sa bibliothèque entre Télémaque et Paul et Virginie, élevant des pigeons , des tourterelles et des abeilles, caressant des chiens de Terre-Neuve -qui le secondent dans ses exercices de sauvetage, et faisant de l'idylle en soutane comme pendant de Tidylle en sabots. Le curé de M. Veuillot n'a pas le temps de s'occuper de son colombier et de ses ruches, de son jardin et dé ses treilles, ni d'arranger en décoration d* opéra-comique la tonnelle de houblons et de clématites où il va méditer sur l'immortalité de l'âme et les bienfaits de l'Être suprême : non, mais une lutte douloureuse et incessante contre les mauvaises passions d'une paroisse longtemps négligée; des persécutions et des outrages subis avec cette intrépidité chrétienne que rien ne lasse, n'aigrit ni ne décourage ; la semence de vérité mille fois jetée sur cet ingrat terrain et mille fois livrée aux souffles empestés de la calomnie, du libertinage et de la haine; toutes les sanglantes humiliations du Sauveur des hommes recommencées, dans ce coin de terre, en la personne d'un de ses serviteurs les plus modestes et les plus inconnus ; un faible jet de lumière céleste glissant peu à peu sur cet ensemble d'opprobre et de misère; une dernière calomnie, une dernière douleur, plus poignante que toutes les autres, offerte au ciel comme l'expiation suprême, comme le rachat de ces âmes égarées; le repentir, le pardon, l'espérance, la clarté, la vie, venant enfin payer le perpétuel sacrifice de ce pauvre prêtre, récompenser, à la dernière heure, ce oissonneur brisé par le travail du jour : voilà le tableau

iSO ^ CAUSERIES LITTËpÂlRES.

pathétique que M. Veuillot nous présente, et nçus ne connaissons pas de légende sentimentale à Tusage des chrétiens de salon ou de bergerie qui nous ait émus davantage. Ce qxke cestqtiunCuré, et, en général, tout ce petit livre, doit être désormais, pour notre cher et saint clergé de campagne, une sorte de manuel familier, de compagnon de route et de promenade, quelque chose comme Montaigne pour les gentilshommes campagnards qui se piquent de bel esprit, ou la Rochefoucaud pour les gens du monde qui se figurent avoir vécu. Avoir vécu ! il n*en faudra pas plus, dans la plus simple acception du mot, pour apprécier cette Chambre nuptiale, qui n'est rien, qui n*a que dix pages, et que je recommande aux lecteurs obstinés à croire qu'on ne. saurait s'émouvoir sans entassement d'aventures et de savantes péripéties. "Rien I deux noms, deux dates, deux amis qui se retrouvent après une séparation de quinze années; lachambre de la fiancée, de Tamante, de In fée vêtue de gaze etcouroumôe de rayons, devenue la chambre de réponse et de la mère; les ivresses de l'amour partagé se changeant eii pâles insomnies au chevet d'un enfant malade ; la Diane chasseresse ou la Vénus de Milo remplacée par le crucifix ; l'esquisse de Walteau faisant place au dessin encadré de bois noir et surmonté d'une croix ; toutes les épreuves de la vie comprises entre ces deux dates, celle du sourire qui espère, celle de la larme qui se souvient, et entre deux, comme un trait d'union, pour empêcher l'une d'être trop regrettée et l'ciutre d'être trop triste, la Foi pleurant et priant sur la tombe des pères et sur le cercueil des enfants. J'ai relu bien souvent ces dix adorables pages, et ce n'est jamais d'un œil sec que je suis arrivé à la dernière ligne; le roman chrétien a là son diamant. Un éminent critique nous disait l'autre jour, non sans justesse, que M. Prospcr

M. LOUIS veuillot; isr

Hérîmée, n'eût-il écrit que Mateo Falcone, mériterait en- core d'occuper le premier rang parmi nos conteurs. M. Veuillot, dirai^je à mon tour, n'eût-il écrit que la Chambre nuptiale, je. le reconnaîtrais pour un maître, et J'avoue qu'à talent égal j'aime mieux un père qui pleure ses enfants qu*un père qui les fusille.

Nous voici arrivé au Droit du Seigneur. Vous savez tous l'origine du débat qui a donné naissance à ce livre. M. Dupin, nat%i najor, essayant de rapiécer les accrocs de sa toge parlementaire avec les morceaux de son habit d'académicien, n'avait rien trouvé de mieux pour la circonstance qu'une sortie à main ferrée sur ce droit infâme, qui, etc., etc.. et sur ces siècles de barbarie, . que, etc. , etc. et sur cette horrible féodalité dont, etc., etc. — Pour exécuter cette belle prouesse, il s'était fait armer chevalier par un certain M. Buthors ou Bouthors, érudit picard et auteur d'un livre d'où il résultait que cet affreux Droit du Seigneur venait d'Amiens, non pas pour être suisse, içais pour être publiquicment dénoncé à l'Académie des sciences morales, bà-dessus, refrain obligé des choristes du libéralisme impém'tent, nous redisant, sur l'air de Boïeldieu : « Voilà donc le régime que vous ne craignez pas de nous proposer pour modèle! » M. Veuillot, comme tous les esprits de premier ordre, a le don de deviner ce qu'il ignore, à la différence de ceux, — et nous allons voir que le nombre en est grand, — qui ignorent ce qu'ils croient savoir. Guidé d'abord par son seul instinct de chrétien, il flaira dans toute cette affaire un gros mensonge de quelques-uns et une énorme bévue de beaucoup d'autres. 11 commença par écrire un article... Je n'ai aucune raison d'aimer passionnément H. Dupin ; je me suis laissé dire qu'il excellait à vanter le courage civil plus encore qu'à le pratiquer ; que les libertés et les dy-

iM CAUSERIES LITTÉRAIRES.

nasties auxquelles il s'était (ievoue avaient parfois trouvé son dévouement un peu cher dans les jours de prospérité, un peu froid ^ dans les jours de disgrâce; mais, enfin, je n'ai pu me défendre d'un sentiment de compassion profonde quand j*ai vu cet homme considéi^ble, important, membre de deux académies, du comice agricole de la Nièvre, et môme, à ce qu'on m'assure, président d'une de nos dernières Assemblées, tustigé comme un écol^r en faute, peloté comme un conscrit en maraude, roulé dans la poussière de son érudition postiche, et fmalement laissé pour mort sur la place, non loin des corps inanimés de MM. Lebas, Yaliein et Mary Lafon. Maltraiter M. Dupin après M. Louis Yeuillot ne serait ni généreux ni liabile : il ne reste rien à faire de ceux qu'il a combattus, si ce n'est à les plaindre et à les rahiasser/

Mais ce n'était là qu'un commencement; après avoir flagellé, il fallait prouver; après avoir fait rire, il fallait faire croire ; M. Yeuillot était sûr que le droit du seigneur au Moyen Age n'élait pas, ne pouvait pas être ce.que l'on entendait par ce mot dans les livres, les opéras, les discours et les vaudevilles de ces messieurs. Cette certitude instinctive, il fallait l'appuyer sur des renseignements positifs. C'est ce qu'entreprit notre vaillant écrivain

Nil acUun reputans si quid superesset agendum;

«et c'est là que son œuvre devient vraiment sérieuse et belle. Écrire un article spirituel et mordant, la belle affaire ! Mais s'enfermer pendant tïois ipois, se lever avant le jour, vivre dans l'intimité d'in-quarto dont le seul aspect mettrait en fuite un régiment, hanter Baluzius, pratiquer Charondas,, cultiver Cambolas, fréquenter Grandcolas, milà ce qu'a fait M. Yeuillot et ce qui iui sera compté

^TitA ses travaux les plus méritoires. La gloriole littéraire, Tenvie de faire triompher son opinion et de persuader ses ^acteurs, le désir de s'instruire et de savoir, ne suffiraient pas pour expliquer un pareil courage; ce qui le donne, c'est Fespoir de mettre ce qu'on ssdt au service de^ce qu'on croit. Nous venons d'apprendre, grâce à M. Veuillot, qu'il faut trois mois à un homme d'esprit pour devenir un érudit : il est permis maintenant de se deman^ ^er combien il faudrait deteàips à un êrudit pour devenir im homme d'esprit.

M. Veuillot a divisé son livre en quatre parties principales : le Moyen Age, le Droit de Dieu, le Maritaginm, et l'examen de la plupart des faits qui se rapportent à cette question, et qu'ont accrédités per fas et nefas, la mau* vaise foi et la crédulité. Le sujet, on le comprend, est trop délicat pour que nous puissions l'aborder de front. Bien que M. Veuillot ait traité cette thèse épineuse avec une remarquable chasteté d'expressions ; bien qu'il n'ait permis qu'au latin, et à peine une ou deux fois, de braver Vhonnêteté, nous ne sommes pas assez sûr de pouvoir le suivre sans trébucher un peu entre tous ces pièges et toutes ces chausse-tripes tâidues à notire innocence par réruditi(m de M. Dupin, aidée de celle de M. Bouthors. La critique mondaine, — et c'est, hélas ! le caractère de la nôlre, — est tenue à plus de réserve que la polémique rehgieuse, de même qu'un homme du monde, pourvu qu'il soit de bonne compagnie, sera plus réservé dans un salon qu'un confesseur dans son tribunal. Qu'il nous suffise donc de dire que, de toutes ces lectures, de Chai*ondas et de Graiidcolas, de Baluzius et de Gambolas, et de cinq ou six cents autres gros in-quarto ou in-folio ^ont il nous a donné l'eilrayante liste, H. Veuillot a tiré h peuve certaine, frappante, palpable, irréfutable, que la

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droit du seigneur était tout simplement une légère redevance exigible, tantôt par TÉglise, tantôt par le seigneur séculier, comme signe ou équivalent, tantôt d'une dispense obtenue, tantôt d'une permission demandée. Ainsi le vassal qui se mariait sur les terres de tel ou tel baron -ou abbé, celui qui prenait femme hors du fief ou du ter* ritoire, était obligé de payer un droit, comme on en paye un aujourd'hui — et probablement beaucoup plus fort — au fisc ou à l'État. C'était là un indice, un gage de propriété, inhérent à la législation même du Moyen Age, et impliquant une idée de protection bien plutôt que d'oppression. Quant au Maritagium en lui-même, c'est-à-dire au droit du seigneur sur le mariage, loin d'avoir le sens infâme et odieux que, par prévention ou nonchalance, nous avons laissé devenir presque proverbial, il exprimait, dans ses prohibitions primitives, dans Tindemnilé pécuniaire dont il avait fini par se contenter, la plus sage, la plus maternelle des précautions adoptées par l'Eglise pour que le mariage chrétien conservât jusqu'au dernier moment sa pudeur et sa sainteté. J'engage ceux qui ne se représentent M. Veuillot que comme une espèce de Torquemada littéraire, faisant de la polémique d'auto-da-fé, ne procédant que par coups de massue ou coups de hache, et ne réussissant que dans les gammes les plus violentes, je les engage à lire les pages où il explique, dans ses nuances les plus délicates, cette coutume, cette loi de l'Église qui, au lieu de faire du jour des noces un jour de honte et d'effroi pour la mariée, de lourdes et stupides facéties pour son entourage, l'environnait de dignité et de respect, l'amenait calme et souriante au seuil de la chambre nuptiale, et lui laissait le temps de donner son cœur à son époux avant de lui appartenir : «... Ah ! les malheureux! s'écrie à bon droit M. Veuillot ; que d'immon-

dices ils onl réussi à jeler sur Tune des plus charmantes înstilutions que le génie chrétien ait jamais créées pour protéger la liherté de la femme et sa pudeur! »

Chose remarquablel Les raffinements du roman moderne, les fictions corruptrices qui déplacent Tidée du devoir en l'exagérant, ont eu justement pour mot d'ordre et pour passe-port les répugnances des âmes délicates, desnaturea sentimentales» pour le côté matériel et oppressif du mariage, pour ce contrat officiel et public qui prend aux bras de sa mère la jeune fille ignorante et pure, et la livre sans transition, sans apprentissage de cœur et d'esprit, à un mari, à un maître, à un dtvit du seigneur bien autrement révoltant que celui du Moyen Age. Eh bien, dans ces siècles que Ton nous peint comme si grossiers, TEglise catholique, par la seule puissance deTesprit chrétien, réalisait ce rêve, prévenait cette plainte des sensitives du socialisme et du roman. Elle sauvegardait les déUcatesses de riimocence comme d'autres ont protesté au nom des délicatesses du vice; et ce que les beaux esprits ou les demi-savants lui reprochent comme un reste d'esclavage ou un souvenir de barbarie était, au contraire, une victoire de la liberté et de la chasteté chrétiennes obtenue sur les siècles d'ignorance par les siècles de foil

Pour arriver là, M. Veuillot, on le comprend, avait à tracer un tableau rapide du Moyen Age, de ce Moyen Âge fécondé, organisé, purifié, contenu par la religion. C'est par là que s'ouvre son livre, et ce n'en est pas la partie la moins concluante. M. Veuillot prouve très-bien que prendre le Moyen Age au moment où il commence, c'est-à-dire où iln' existe pas encore, et au moment où il firiit, c'est-à-dire où il n'existe plus, c'est s'exposer à le confondre, ici avec la corruption romaine et barbare qu'il est chargé d'assainir, là avec l'ère d'émancipation brutale ou narquoise qui le calonmie en

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le remplaçant. Le Moyen Age complet, celui que M. Veuîl* lot esquisse à grands traits et où Ton chercherait en vain la place d'un usage exécrable comme celui dont il nie l'existence, c'est l&Moyen Age de c€ts beaux et grands siècles, le onzième, le douzième, le treizième, qui ont donné à la France et au monde tant de saints et d'hommes illustres, et dont notre saint Louis est la personniHcation la plus belle. Que n'ai-je assez d'espace pour citer les pages de M. Veuillot sur saint Louis! Ce n'est plus là du jonr^ nalni de Ta polémique; c'est de l'histoire ; M. Veuillot, dans son Droit du Seigneur, a constamment révélé, à côté des meilleures aptitudes de Férudit, lès plus hautes qualités de l'hislorien.

Et puis quelle verve ! quelles poignées , quelle avalanche de ce sel gaulois, moins fin, mais d'un plus haut goût que le sel attique ! Quelle merveilleuse façon de relever chaque point de la discussion par un Irait qui fait l'effet de la flèche du Parlhe et achève l'ennemi au moment où il se croit quiHe ! J'en prendrai au hasard deux exemples: M. Dupin, nous l'avons vu. avait qualifié de Droit dn Sdgneur, dans la vieille et malséante acception du mot, ce qui n'était qu'une simple dispense : « Si M. Dupin, lui répond M. Veuillot, qui se dit bongaUican, observait les lois de l'Église gallicane, touis les ans, à l'entrée du carême, il acquitterait es mains de son curé une aumône ou une amende, comme il voudra, pour avoir le droit de manger des œufs à la collation. S'il voulait pourtant manger les œufs et économiser l'aumône, et toutefois se mettre en règle, il plaiderait; et il pourrait ensuite, sous le nom de Dupinus, écrire en mauvais latin qu'il a vu juger un procès où le curé prétendait que, de longue date, ex consuetudine, il avait le droit de première connaissance sur toute omelette qui se faisait en carême dans sa paroisse : Pfi-

M. LOUIS VEUILLOT. m

nidm habere camalçm ovorum intritx {gallice omelelte) cognitionem ; laquelle coutume avait été annulée et diangée en amende, qux consuetudo fuit annnlata et inemendam camrmitata. Gela ne serait ni plus SQt m plus faux que le texte de Boërius ; et, dai^.s trois siècles, l'Académie des sciences morales, pour peu qu'elle eût autant de catéchisme qu'aujourd'hui, le croirait comme autre chose. »

Second exemple : Un savant de province avait découvert dans un vieux manuscrit qu'à une certaine époque et dans je ne sais quel pays un archevêque avait prêté serment à une reine d'une façon fort indécente. Un élève de l'École des chartes passe par hasard chez le savant; on lui soumet cet étrange texte qui avait mis toute la ville en rumeur, et il lui rend son vrai sens, tout à Thonneur de Tarchevêque, de la reine! et du manuscrit. — Eh bien, ajoute M. Veuillot, supposez que le texte original se fût perdu : « les assertions de notre savant, corroborées par nne société archéologique, avaient toutes les chances de devenir une de ces vérités incontestables dont les hommes éclairés de la presse, de la magistrature et de TAcadénûe des sciences morales se remparent contre les préjugé^ qu'on veut ressusciter en faveur du Moyen Age : — Voilà pourtant, diraient-ils, les siècles que Ton ne craint pas de nous donner en exemple, à nous qui avons un& manière si décc-ite de prêter nos serments ! i Que vous semble de ce dernier trait?

En somme, ce livre, sérieux comme une histoire, entraînant comme un roman, amusant comme un pamplilet, mordantcommeunesatire, vigoureux comme une revanche, est, à coup sûr, une des plus friandes lectures que puisse se servir à lui-même un homme d'e«prit, de sens et de cœur, désireux de suivre, dans sa révision consciencieuse» dans sa solution décisive, ce vieux procès où se

trouvait en jeu, sous une apparence frivole et presque plaisante, Thonneur de FËglise, du passé, de la société chrétienne et de l'humanité tout entière. De semblables pourvois, quand ils réussissent aussi bien, quand ils tournent ainsi au profit de la religion, de la morale et de la raison publiques, constituent, eux aussi, un Droit du Seigneur, et proclament, à leur manière, cette raison du plus fort qui, dans la littérature comme dans la politique, dans la réalité comme dans la fable, est, au demeurant, la meilleure. Cetteraison du plus fort, c'est-à-dire du plus spirituel, ce droit du seigneur, du maître dans Tart de penser et d'écrire, nous les avons vus longtemps, trop longtemps, du côté de ceux que M. Veuillot attaque et qui n étaient pas accoutumés à d'aussi meurtrières atteintes : aujourd'hui les rôles sont intervertis, les forces sont déplacées; Voltaire est quelquefois dans notre camp. Nonotte et Patouillet n'y sont pas toujours. C'est là un grand fait, et il suilfirait, en dehors de tous les dissentiments de détail, pour assurer à M. Yeuillot nos reconnaissantes sympathies: s'ensuit-il que ces dissentiments n'existent plus ou ne puissent pas renaître? que nous ne soyons pas exposé autant qu'un autre, — plus qu'un autre, — à recevoir tôt ou tard un coup de fleuret de sa façon ou un coup de massue de ses amis? que nous l'approuvions sans restriction et sans réserve? que parfois nous ne regrettions pas la cuillerée de miel entre deux filets de vinaigre? qu'il ne nous semble pas plus utile de persuader à nos adversaires qu'ils sont presque nos amis qu'à nos amis qu'ils sont tout à fait nos adversaires? et, pour tout dire, qu'au bas de cette douloureuse page de nos erreurs, qui est aussi celle de nos châtiments, il ne vaille pas mieux écrire le mot si doux de réconciliation que le mot si dure de représailles î. Je crois avoir d'avance répondu à

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CCS questions délicates ; si j'ai pu exprimer aussi librement mon sentiment sur M. Veuillot, c'est partie que nous différons davantage, et parce que, sur un point qu'il ne m'est permis ni de préciser ni d'indiquer, nous nous séparons plus complètement. Si je parvenais jauidis à dvoir un nom et un poids quelconque dans la critique de mon temps, ce serait ^ v des qualités et surtout, hélas ! par des défauts diamélii ....*ent contraires à ceux de M. Veuillot. On Ta dit, et peut-être Ta-t-il dit lui-même, je serais volontiers le Philinte de cette littérature dont il est le rude et intraitable Âlceste. Heureux du moins le nouveau Philinte, s'il pouvait, honnêtement et sans trop de concessions mondaines, gagner le cœur de cette gracieuse Éliante, qu'on appelle la société polie, et $i Âlceste, tout en le grondant de ses faiblessps, lui tendait quelquefois la i^iain. *

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