M. MIGNET* — M. AMÉDÉE PICHOT
Si Ton me demandait quel est, parmi les ouvrages de l'esprit, celui que je préfère à tous les autres, je rôpon* drais hardiment : Un bon livre écrit en rhonpeur d'un grand roi. Une pareille lecture donne en effet à ma pensée tous les genres de jouissances : d* abord une étude historique d'un intérêt puissant, et, pour me la rendre plus facile et phis complète, un guide inlellîgent et sûr, préparé par un consciencieux travail à m'en faire découvrir tous lies aspects, pénêlrer tous les détours, comme ces guides alpestres qui choisissent d'avance pour vous les sites et les points de vue ; ensuite le noble et encourageant spectacle
^ Gltrlei-^inty Mn iMtcsIioii, sor séjour et sa mort au monastère delittte.
* Charles-Quint, Chronique de sa Tie intérieure et de sa vie p«Uti^pMy dé son abdication et de sa retraite dans le cloître de Yusle.
d'aa beau talent aux prises avec un beau^uji^t, s'affermissant et s'élevant avec son modèle ; puis un hommage rendu à la royauté dans une de ces personnifications éclatantes qui la d^ommagent de ses interrègnes et la vengent de ses détracteurs ; puis encore une revanche pacifique mais p^emptoire contre ces écrivains, trop nombreux depuis un siècle, qui se sont attachés à médire des souverains et des princes, à rapetisser ou à flétrir la majesté royale, sous prétexte de grandir les peuples, et sans s'apercevoir que le peuple n'est jamais plus grand que sous les lois d'un homme capable de faire de l'obéissance de chacun la gloire de tous : enfin, un moyen tardif, mais efficace, de dissiper et d'anéantir ces préventions, ces lieux communs, ces idées toutes faites, 'qui, favorisées par les esprits médiocres, les demi-savants, les légendaires de salon et de théâtre, s'attachent à des mémoires illustres et à des pages , d'histoires comme ces plantes parasites qui, se cramponnant à d'antiques murailles, en ébranlent peu à peu les fortes assises et changent les monuments en décombres.
Ce vif et çérieux plaisir, je l'ai dû à MM. Mignet et Amédée Pichot, qui, d'après des documents nouveaux ou d'anciens documents interrogés avec une attention plus pénétrante, viennent, sous des formes diverses et avec certaines différences de composition, d'exécution et de style, d'arracher l'imposante figure de Charles-Quint aux interprétations dénigrantes de l'école philosophique, aux fictions paradoxales ou vulgaires du roman et du drame, pour la rétablir, en pleine lumière, dans toute sa vérité historique et humaine, résumée en quelques mots : grand monarque,, grand politique, grand chrétien.
Pour n'être, à mon tour, ni trop injuste ni trop incomplet, je ne devrais pas me borner aux deux' auteurs firançais ; car il semble qu'un même mouvement intellectuel,
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seconde par des circonstances favorables, ait, dans ces der^ niers temps, ramené vers Thôte royal du monastère de Yuste les regards de toute l'Europe savante. Le poûit de départ de ces curieuses études a été, on le sait, un volume manuscrit de don Thomas Gonzalès, chanoine de Plasencia, dans le voisinage de Yuste, chargé par Ferdinand YH de remettre en ordre les archivas historiques et politiques de TEspagne, transportées à Paris à la suite de Imvasion de 1808, et rétablies à Simancas après 1815. Gonzalès, en fouUlant dans ce trésor, reconnut vite combien les grands actes du règne de Charles-Quint, et surtout les motifs de son abdication et de sa retraite, avaient étésiénatùrés par Robertson et ses émules, et il conçut Tidée de refaire son histoire d'après ces témoins authentiques dont il avait sous ses yeux les irrécusables écrits : Philippe II, la princesse dona Juana, le majordome Luis Quijada, Martin de Gaztelès^ Jean de Poupet, seigneur de Lachaulx, Henri Mathys le médecin, le grand commandeur d'Alcantara don Luis de Âvila, Farchevêque de Tolède Bartolomé dé Garrânza, et enfin Juan Vasquez de Holina, principal secrétaire d'État espagnol. La correspondance de ces divers personnages, tous attachés à Charles-Quint par les liens du sang ou par les devoirs de leurs charges, pouvait devenir, entre des mains habiles, la meilleure et la plus vèridique de ses histoires. Mais bientôt Gonzalès, effrayé de l'immensité même des matériaux, réduisit sa tâche et la concentra sur les dernières années de cette glorieuse vie. Son manuscrit, acheté en 1844 par le gouvernement français, et rendant ainsi à la France en paix une partie de ce que lui avait repris le sort des armes, a donné aux recherches ultérieures sur Charles-Quint cette impulsion que Gonzalès avait reçue en vérifiant les archives de Simancas. Ainsi, nous avons yn, en 1852, un spirituel reviewer anglais,
a CAUSERIES LITTÉRAIRES.
H. Stiiiing, publier un livre très-intéressant, intitulé : The
elaister life oftheemperor Charles ihe fifth (YiecloUrée âe V (empereur Charles Qmnt). En regard du manuscrit de Gonzalés, il sied de placer, comme puisées aux mêmes sources et concourant au mêinebut les beaux travaux de H. Gachard, archiviste génial du royaume de Belgique» qui, sous le titre de Retraite et mort de Charles-Quint an monastère de Yuste-^ a réfuni et prépare encore des docur ments inédits, plus nombreux et plus complets, également empruntés aux riches dépôts de Simancas. Ajootez-y là Correspondance de Vempereur Charles-^uint^ publiée à Leipsick, en 4846, d'aprèsles archives allemandes; la vaste Collection des documents inédits sur V histoire d'Espagne^ publiée à Madrid, de 1842 à 1855 ; les Relations des am^ bassadeurs vénitiens, publiées à Florence, de 1839 à 1844^ et quelques autres ouvrages étrangers qui se rattachent indirectement à la môme époque et au même sujet : vous comprendrez que la France, justement fière de ses récents et immenses progrès dans les méthodes et les informations historiques, n'ait pas voulu rester en arrière, et apporte aujourd'hui sa pierre à ce monument. En lisant avec une attention facile Yavant-fropos de notre aimable reviewer français, M. Âmédée Pichot, j'ai cru y démêler quelques nuances, sinon d'aigreur, au moins d'inquiétudes, touchant la question d'initiative et de priorité. Il s'est donné là^ selon moi, un souci et une contrariété fort inutiles. Qu'il ait été le premier, qu'il eàt espéré ou désiré être le seul en France à peindre ce nouveau et vrai Charles-Quint, qu'importe? Ces rencontres fréquentes et heureuses d'esprits de iamille et de trempes diverses, se portant, à la même époque, sur un même point, n'ont presque jamais nui au succès des ouvrages qu'elles produisent, et qui, squs un titre et dans un cadre presque semblables, gardent, comme
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les auteurs eux-mêmes, leur physionomie bien distincte. Non-seulement il ne viendra à Tidèe de personne de soupçonner de plagiat H. Picbot ou M. Mignet, mais nul ne songera à les comparer, ou, si on les compare, ce sera pour nùeux s'assurer qu'ils ne se ressemblent pas. Le directeur de la Revu^ Britannique conserve, dans ses procédés littér raires, dans ses développements historiques, dans ses curiosités biographiques et aneodotières, ces habitudes expansives, famitières, un peu diffuses, qui ne manquent pas de grâce, et que donne une longue intimité avec des lecteurs changés tour à tour en abonnés et en amis. Par la date de ses premières études, de ses premiers succès, de cet avènement intellectuel qui décide souvent de toute une carrière, il se rattache à Walter Scott, à VHistoire des ducs de Bourgogney à l'école du moyen âge, pris surtout par le côté pittoresque, extérieur, frivole parfois, tendaut une main à l'histoire, l'autre au roman, et réssuscitant ce mot de chronique y que M. Pichot, guidé par ses souvenir? ou ses préférences, vient de donner pour titre à son livre. Oui, chronique y c'est-à-dire quelque chose de très-vrai au fond, avec un léger vernis de fiction ou de légende, une grande richesse de détails curieux^ amusants, bien choisis, caractéristiques» mais faisant parfois perdre un peu de vue l'unité et la portée sérieuse du livre ; beaucoup d'esprit, mais d'un esprit qui, parfaitement à sa place dans les pages d'un magazine ou d'un recueil périodique, fait, dans un grand volume historique, l'effet d'un agréable causeur interrompant le narrateur principal, pu, si vous aimez mieux, d'un couplet de vaudeville chanté dans une pièce du Théâtre-Français; une personnalité gracieuse» intervenant çà et là dans le récit, passant volontiers, de Yuste ou de l'Escurial dans sa petite ma^ son d'Arles, et mêlant des souvenirs de famille aux
randes ombres des cloîtres espagnols : un historien encorey mais un historien enrobe.de chambre et pouvant du moins alléguer pour excuse que cette .foi$ son héros lai a donné Texemple : tel est ce livre de M. Pichot, et sa part est assez bonne pour que ni lui, ni so\i critique, ni «on lecteur, né soient tentés de se plaindre. M. Mignet a ses habitudes aussi, moins familières et plus graves. Membre de deux académies, secrétaire perpétuel de celle des sciences morales et politiques, écrivain supérieur, sobre et éloquent metteur en œuvre des documents historiques que ses missions ou ses études ont tour à tour placés entre ses mains, il excelle, nous le savons, dans ces résumés qui prennent d'un sujet toute sa substance, le renferment dans de justes limites, en élèvent à la fois l'horizon et en fixent la mesure, et, par la justesse des aperçus, la sage ordonnance de l'ensemble, l'ampleur du ton, la beauté du style, 'e caractère des renseignements et des déductions, offrent quelque chose d'achevé et de définitif, à peu près comme ces résumés de présidents, qui, venant après les plaidoyers et les réquisitoires, terminent lé débat et indiquent d'avance la solution du procès. Si M. Mignet a été autrefois l'historiographe partial ou systématique de la révolution ou plutôt delà métaphysique révolutionnaire; s'il a appliqué ses éminentes facultés de concentration philosophique et historique à l'apologie d'événements et de personnages que Ton n'excuse pas en les traduisant en idées ; si, plus lard, il s'est fait le panégyriste un peu obstiné des vétérans et des invalidas de ces époques sinistres, son dernier ouvrage, il faut en convenir, ne garde aucune tsace de ces impénitences qui nous forçaient de le contnedire tout en l'admirant. Il n'y a pas, dans ce beau volume, une seule ligne que vouhU effacer un ami de l'unité monarchique et de l'unité religieuse, ces deux grandes inspirations de
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Charles-Quint. Il semble qu'en approchant ce représentant couronné du seizième siècle Catholique, en se familiarisant avec lui par une étude attentive, cet esprit émînent se soit à son tour transformé, assaini, fortifié, et n*ait gardé de ses procédés antérieurs que cette sûreté d'induction et d'analyse qui, mise au service de la vérité, devient inattaquable et infaillible. Les quelques qualités qui maniquaient encore à M. Mignet pour réaliser le type de Thîstorien accompli, il les réunit toutes et les révèle avec éclat ' dans ce ChaiHes-Qtdnt ; et, pour me résumer, en me répétant, le CharleS'Qtiint de M. Amédée Pichot est l'œuvre d'un chroniqueur ; celui de H. Mignet est Tœuvre d'un historien. Ainsi, tous deux ont maintenu la nuance le mieux appropriée à leurs antécédents littéraires et à la nature de leur talent ; tous deux ont atteint le but qu'ils se proposaient. Parus presque en même temps, les deux livres ne doivent pas se porter ombrage : loin de s'embarrasser ou de se nuire, chacun des deux concourra au succès de l'autre, et le résultat le plus clair de cette concurrence sera de les faire lire tous les deux.
11 y a, en outre, des différences matérielles et importantes qui laissent, des deux parts, la tâche et le mérite parfaitement intacts. M. Pichot ne s'est pas contenté de retracer l'abdication et la retraite quasi monastique de son héros ; il a embrassé tout son règne ; il nous a raconté sa naissance et les filiations illustres qui faisaient couler dans ses veines le sang des quatre plus grandes maisons royales de l'Europe; il nous a rappelé ce touchant épisode de Jeanne d'Aragon, mère de Charles-Quint, devenue folle en devenant veuve. Ce désespoir, cette folie conjugale, d'un si édifiant et si rare exemple, ont amené l'aimable écrivain à grouper dans un très-intéressant chapitreies nobles femmes de cette race ou de cette époque qui, parleur vertu.
ââ c:ausëri£& littéraires.
leur chasteté, leur hércHsme, leur dévouement intrépide, leur haute et ferme intelligence, méritèrent, non pas d'être comparées à des honunes, — ce qui serait un assez uûnce honneur, — mais de compter parmi les gloires les plus pures de leur sexe et de leur siècle. Dans ce nomlire, M. Hchot ne pouvait oublier dona Maria Pacheco, la veuve de ce Padilla qui, au départ de Charles-Quint pour l'Allemagne, où il allait ceindre la couronne d emp^eur, se lit le chef des Espagnols révoltés contre le despotisme flamand, se battit en héros, périt en raart}T, et trouva en Maria Pacheco, safenune, une héroïne digne de lui. Puisque j'ai accusé H. Pichot d'échai^er parfois son rôle d'historien contre celui de causeur, j'ai bien en* vie de faire un moment conune lui^ et de commettre une indiscrétion littéraire. L'épisode des comuneros castillans, les luttes et la mort desPadillas, l'héroïsme de dona Maria, toutes ces vertus, toutes cesgrandeurs presque inconnues, auxqudles, suivant la sage réflexion de M. Pichot, il n'a manqué que le succès pour avoir place au Panthéon de l'histoire, viennent d'inspirer un de nos phis éminents poêles^ l'auteur de la Fille <V Eschyle et de Liboureiirs et Soldats. Un souffle vraiment cornélien circule dans ce drame inédit de M. Joseph Autran, qui, nous l'eî^pérons, paraîtra bientôt au grand jour de la rampe, et relèvera le Théâtre-Français de ses petits proverbes en un acte. Qu'on me pardonne cette digression, moins étrangère à mon sujet qu'elle n'en a l'air. Un siècle après Charles Quint, le chaste et mâle génie de Corneille dédommagea la France, la France de Brantôme et de Rabelais, en transportant l'idéal d'Isabelle la Catholique, de Jeanne d'Aragon et de Maria Pacheco dans la patrie de Diane de Poitiers et de Marguerite de Navarre. Les pure: et nobles Muses peuvent consoler de leurs décadences les siècles
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qui n*ont plus de Chimène et les pays qui n'<mt plus deCid.
N'importe ! rattenlion du lecteur n'aime pas à s'éparpiller sur trop de points, et l'intérêt véritable de ces nouvelles recherches historiques qui, du manuscrit de Gonzalès et des archives de Simancas, viennent d'entrer si brillamment dans notre littérature, repose presque en entier, on le comprend, sur la dernière phase du régne et de la vie de Charles-Quint. Par sa puissance et son géme, sa politique et ses conquêtes, il est grand sans doute, et même original dans sa grandeur; mais enfin, au point de vue purement terrestre, Charles-Quint, roi et empereur, législateur et conquérant, peut subir bien des parallèles ; sa taille n'atteint pas celle de Charlemagne, et dépasse é peine celle de Louis XIV; il le cède à Cromvrell pour le mérite de la difficulté vaincue, de la distance parcourue, et, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, il reste bien loin de Napoléon. Mais son abdication et sa retraite, celte résolution longtemps préméditée de se dépouiller volontairement de tous ses titres et de passer par le cloître pour arriver du trône au tombeau, voilà son originalité principale : rechercher les causes de cette détermination singulière, en étudier les premiers germes, les indices épars dans la vie du monarque et les retards prolongés jusqu'au seuil de Tavant-demière année de cette vie; en éclaircir le vrai caractère, les accessoires et les suites ; peindre dans tous ses détails cette existence de solitaire dirigeant encore du fond de son cloî tre les affaires de ses États et la politique de son héritier ; raviver et remeltte sous son jour ce tableau d'intérieur où Rembrandt coudoie Murillo et Ostade Titien, c'était rendre un éminent service à l'histoire et aux lettres, •
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Le seizième siècle, qui commença avec Charles-Quint, né en i 500, le 24 février, — date monarchique, cette fois î — le seizième siècle allait déchirer le monde et L'Église,^ rompre cette unité religieuse, élément de toute conservation et de toute force, débilitei et amoindrir Tidée de puissance humaine ou sacrée, relâcher les liens des rois et des peuples, préparer les révolutions futures, rejeter, en un mot, dans la nuit du passé le moyen âge expirant, pour inaugurer le monde moderne avec ses dissolvants et ses orages, ses grandeurs troublées, ses libertés périlleuses et ses perpétuelles alternatives d'agitation et de langueur, de fougue et de lassitude. C'est chose remarquable que l'heure même où ce siècle naquit vit naître aussi un de ces hommes qui semblent créés par la Providence pour réunir, pour resserrer dans leurs mains puissantes le faisceau dispersé ou ébranlé des pouvoirs et des croyances. De pareilles rencontres ne sont pas rares : il arrive souvent que, lorsqu'une idée succombe ou est près de succomber, elle trouve, dans son majestueux déclin, un homme illustre qui se fait son représentant et son mandataire, qui repousse ou contient ses vainqueurs, qui retarde ou console son agonie, et à qui on peut appliquer le mot du poète : Si Pergama!,., Charles-Quint fut un de ces hommes prédestinés; Dieu le marqua au front pour le gouvernement, Fautorité, l'unité, ces synonymes d*une même chose. Son génie, son caractère, sa royauté multiple et presque sans bornes, pesèrent d'un grand poids dans la lutte qui s'apprêtait entre ces deux idées, ces deux forces dont TaïUagonisme est l'histoire même des sociétés humaines, et qui, suivant qu'elles triomphent, sont vaincues ou se réconcilient, donnent au monde la guerre, la paix ou la trêve. Mais, s'il eut tous les instincts, toutes les magnificences de sa mission, Charles-Quint en eut aussi les pressentiinenls et
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les tristesses. Souverain, il rêva, sinon la monarchie universelle, au moins l'unité allemande sous un sceptre qui serait le sien. Catholique, il désira ardemment rexlinction de Thérésie naissante ; politique, il fut ou se crut forcé de transiger un moment avec elle. De 1548 à 1552> lorsqu'il vit la pensée de son règne menacer ruine, les princes protestants se coaliser contre lui et lui faire connaître pour la première fois les humiUations de la défaite et de la fuite, une grande partie de TÂUemagne accepter le funeste héritage de Luther, son œuvre chanceler ou erouler par s^n immensité même, et, pour surcroit, un vieux pape, ennemi de sa maison et de sa gloire, ft'apper du même coup son ambition et sa conscience, Cliarles- Quint, déjà malade, vieux avant Tâge, veuf inconsolé d'ime de ces admirables femmes dont M. Pichot nous a si bien parlé, frémissant sous les anathèmes et les violences de Paul IV, éprouvant de ses premières faiblesses pour Thérésie un remords d'autant plus amer que sa poHtique en profitait moins, dut tout naturellement se retrouver en présence d'un projet qui l'avait souvent occupé depuis qu'un deuil irréparable s'était emparé de son cœur. Ne pas s'obstiner contre les infidélités de la fortune, mais en atténuer l'effet par une retraite volontaire ; retremper sa gloire, son influence, l'autorit'é de sa famille, de son souvenir et de son nom dans une de ces résolutions éclalan* tes, exceptionnelles, qui saisissent vivement l'imagination: des peuples ; et cela non pour distraire sa vanité ou cicatriser son orgueil, mais pour sauver de son œuvre ce qui pouvait encore être sauvé ; se continuer, de son vivant, dans son successeur ; s'en faire, pour ainsi parler, le collaborateur anonyme, séparé de lui par les murs d'un cloître, rapproché de lui par la tendresse, la prévoyance et le génie ; substituer une gradation lente et insensible à ces
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brusques secousses, à ce heurt redoutable que la mort des grands conquérants ou des grands monarques amène dans la destinée des empires ; commencer en deçà du tombeau, pour l'étendre au delà, cette prise de possession de Tavenir, désir invincible, inévitable tourment de ceux qui, ayant fait de grandes choses, craignent qu'elles ne périssent avec eux : voilà pour le côté humain de l'abdication de Charles- Quint ; et l'on conviendra qu'il ne manque ni d'élévation ni de sagesse. Quant au côté religieux, félicitons H. Mignet de lui avoir rendu toute sou austère et imposante majesté. Charles-Quint n*a pas cherché dans le monastère de Yuste la satisfaction puérile d'une dévotion étroite, comme l'ont dit Robertson et les écrivains de l'école philosophique; il n'y a pas été poussé, comme vers une sorte 4e suicide chrétien, dans les accès d'un sombre délire, légué par sa malheureuse mère ; il n'y a pas même apporté ces minutieux scrupules, ces raffinements ascétiques d'une âme qui, en se retirant du monde, s'enveloppe dans la pensée de son salut comme dans un premier suaire. Catholique fervent, témoin des tressaillements et des angoîsses ae 1 Eglise menacée, s^étant cru un moment assez fort pour conjurer ses périls, ayant reconnu son impuissance, se la reprochant peut-être, il demanda à la douce solitude de Yuste l'apaisement ie sa conscience, ce recueillement de Tesprit et du cœur incompatible avec les soucis de Tambition et de la puissance, et ces années intermédiaires, si précieuses au chrétien qui veut se préparer à bien . mourir. C'est ce qui ressort des nouveaux documents inédits ou publiés, du récit de nos historiens, et ce qui, chez M. Mignet, revêt un caractère de grandeur presque pathétique que je ne me lasse pas d'admirer. Seulement, je vou3 avertis d'avance que vous n'y trouverez ni Charles-Quint habillé en moine et se m<Mant aux intrigues d'une ëleo-
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tîon de couv£!nf , ni le monarque dont la antrse du soleil ne pouvait mesurer les États transformé en horloger et montant des pendules, ni le vainqueur de Pavie faisant célébrer ses obsèques et se donnant le lugubre plaisir d'assister lui-même à son enterrement préventif ; — par la bonne raison que ce sont là autant de sornettes inventéespour le bon plaisir de cette moyenne de beaux esprits qui cherche ses renseignements historiques dans les comédies de Casimir Delavigne et dans les \aude villes de M, Scribe. En revanche, vous y trouverez peut-être un peu trop de jambons, de pâtés, de saucisses de Perejon, de truites de l'Estrémadure^ de perdrix de Gama, de gros poisson, de thon mariné, d'olives et autres victuailles qui parfois font ressembler Thistoire de ce grand monarque à une carte de restaurateur : non pas que je blâme ses biographes de nous avoir donné ces détails ; Dieu merci ! nous sommes délivrés des pruderies académi(jues de ce qu'on appelait jadis le genre noble : mais ce qui est positif, c'est que Charles- Quint était gourmand et gros mangeur comme Louis XIV,. que ce fut là son péché mignon, le perpétuel obstacle au rétablissement de sa santé, le texte des reproches de ses confesseurs et le désespoir de ce bon et fidèle Quijada, toujours prêt à lui rappeler le vieux proverbe espagnol : La gotase cura tapandola boca; « on guérit la goutte en fermant la bouche. »
Je viens de nommer Louis XIV : M. Pichot, en plusieurs passages de son livre, cherche des points de ressemblance entre son héros et Napoléon. Il y a d'ordinaire quelque chose de plus spécieux que solide dans les parallèles; pourtant il est impossible de ne pas être frappé de certaines analogies et de certains contrastes entre ces trois hommes,, les plus grands deTEurope moderne. Charles-Quint, né en 1500, mort en 4558, est séparé des belles années du grand
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roi par un lemps à peu près égal à celui qui 8*écouIe de Tapogêe de Louis XIV aux incomparables splendeurs de Napoléon. Tous trois possèdent au plus haut degré le goût et le génie de Tunité ; tous trois sont tourmentés du désir de prolonger après leur mort Touvrage de leur vie, de multiplier dans leur maison les sceptres et les couronnes» et, après s*être fait le centre de leur famille, de faire à leur tour de cette famille le centre de toutes les dominations et de toutes les royautés . Pour tous trois il arrÎT« un mottient où leur étoile pâlit, où leur fortune chancelle, oùle fardeau s'appesantit entre leurs mains frémissantes, où une coalition formidable d'intérêts menacés, d'orgueils fix>issés, de nationalités hostiles, déchire ces plans, dissipe ces rêves, et place ces grandes âmes en face du néant des grandeurs îfiimaines. C'est alors que se révèle surtout la différence des temps et des caractères. Fils du moyen âge, héritier presque immédiat des chevaleresques ennemis du SaiTasin et du Maure, contemporain etcompatriote d'Ignace et de François Borja, Charles-Quint, frappé dans son ambition et dans sa gloire, dans les plus intimes et les plus chères pensées de son règne, dans les projets et les prévoyances de sa tendresse paternelle, descend du trône, entre dans un cloître, et s*y repose des désenchantements terrestres dans la douce quiétude de la vie religieuse. Cette idée d'abdication et de retraite n*eût jamais germé dans Fesprit de Louis XIY, quels que fussent les malheurs de sa vieillesse. Type magnifique et complet de la royauté absolue, il y persiste jusqu'au dernier jour. Catholique aussi sincère que Charles-Quint, beaucoup plus coupable dans sa vie privée, plus cruellement frappé dans ses affections de famille, il n'a cependant pas ces mystérieux dégoûts de la cour et du monde, ces soudaines aspirations vers la solitude et le monastère qui ont saisi son glorieux devan-
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cier. Il est d*uiie époque et d'une nature où tout se résuniQ dans un mot : le roi. Le roi^ c'est lui; il le sait, il le veut, et, à trff*-ers les lassitudes de sa fortune, les défaites de ses généraux, l'assombrissement continu de son siècle et de i^on règne, il garde ce caractère indélébile que lui maintiendront d'un coilfimun açcordses contemporains et la postérité. Napoléon Bonaparte a mille fois plus d'éclat, d'imprièvu, d'éblouissant génie, de poétique grandeur : mais il s'y mêle quelque chose d'inquiet et de fébrile, ce je ne sais quoi que les révolutions donnent à qui les touche même pour les dompter, que les siècles dans foi impriment à qui les approche même pour lès maîtriser. Son temps est, hélas ! de ceux où l'on ne se fait plus moine, même quand on est malheureux, même quand on se débat contre les désertions de la victoire, même quand Taigle de César devient le vautour de Prométhée. Yuste, Saint-Cyr, Sainte-Hélène, résument, selon nous, et expliquent les similitudes et les différences de ces trois génies, de ces trois destinées, de ces trois déclins. Chez Charles-Quint, c'est le chrétien qui domine; chez Loui^XlV, c'est le ma. narque;, chez Napoléon, c*est le conquérant.
Arrivé à l'extrême limite de cette causerie déjà trop longue, je m'aperçois que je n'ai pas dit la centième partie de ce que devaient me suggérer les historiens et l'histoire, les peintres et le modèle ; je m'aperçois, par exemple, que je n'ai rien dit des Turcs, de ces Turcs de 1550, bien différents de ceux de 1854, puisque la chrétienté ne comptait pas alors de plus dangereux ennemis. C'est là l'inconvénient et le privilège des trop beaux sujets, des trop bons ouvrages, de ceux qui éveillent trop d'idées, rappellent trop de souvenirs. Leur critique succombe, comme Charles-Quint» sous l'immensité de sa tâche : mais il lui reste une ressource, c'est de renvoyer aux ouyi'agesmômçs dont
sa
CXïïSERIE'S LITTÉRAIRES.
iin*a su ni détailler ni indiquer tous les mérites. Engager mes lecteurs à lire Tagréable liyre (I« M. Pichot, à relire le livre admirable de M. Mignet^ c'e^t mériter d'avance et obtenir grâce eniiève pour mes insufOsances et mes faî» blesses^