LE MAR<JUIS DE SAINTE-AULAIRE
de cette Royauté qui a été méconnue, paralysée, calomniée, outragée dans 1a lutte; de cette royauté qui, si on Tavâit laissée faire, agir librement d'après les conditions mêmes de son principe et 4e son essence, eût donné au pays^ graduellement, régulièrement, sans angoisse et sans secousse, tout ce qui! obtient après coup de la force tardive des choses, tout ce qull a acheté au prix de tant de misères, de déchirements et de sacrifices. Voilà ce que M. fie Sainte-Aulaire, en 184f9, a puisé dans une élude attentive, du seizième siècle, et ce qu'il a présenté aui^ méditations du dix-neuvième.
La Réforme, la Ligue, la Restauration de 1594, ou, pour monnayer les événements, en noms propres, — tes Valois, les Guises, Henri IV, -r- telles sont les trois grandes phases du récit, les trois divisions principales du livre.
Des airs de fanatisme ou d'intolérance m'iraient fort mal, et M. de Sainte-Aulaire, bien que sincère catholique, serait le dernier, j'en suis sûr, à les approuver. Il ne peut être question, en ces délicates matières, de nos opinionsactuelles, de l'idée qu'on attache aujourd'hui aux dissidences religieuses, de toutes ces aspérités de la conscience humaine que l'expérience a émousséesou amoindries, mais de ce que l'on pouvait penser, prévoir et craindre lorsque la Réforme fit explosion en France, au milieu de circonstances qui ne favorisaient que trop ses progrès et son essor. C'était, à vrai dire, un fait à la fois révolutionnaire et aristocratique, deux choses qui, par malheur, ne s'excluent pas toujours. Les restes de suzeraineté seigneuriale, échappés aux mains habiles de Louis XI, promis aux mains puissantes de Richelieu et de Louis XIV, étaient le premier terrain où devaient germer et aoître ces doctrines qui prêchaient la révolte ; révolte de l'esprit, si l'on veut, maintenue dans les régions intellectuelles et dogmatiques,
OMÔs enfin réyoHe, prèle, ainsi qif on ne tarda pas à le 1^, à se tmdoire en actes,, et ne se déUmmant vers les idées religieuses que parce qu'elles occupaient alors la première pkce dans la société et dans les âmes. En d'au» très termes, la Réforme était la révolution d'un siècle litigieux, comme la ftévolution fut plus tso'd la réftnne d'un siècle politique. Brisant le fftisceau dés croyances communes, elle relâchait, par cela même, les liens âa patriotisme,' affeiblisssdt Je respect de l'autorité royale qui, aux grandes et heureuses époques , ne fait qu'un avec l'amour de la patrie, inaugurait le sectaire à !a place du dtoyen et du sujet, le préparait à regarder comme possible l'appel aux nationalités étrangères auxquelles l'unissaient déjà les solidarités de l'hérésie, et, par tous ces caractères, dlevait èlre profondément antipathique au \ie^ esprit de la constitution française, personnifié dans le roi et dans le peuple. Les masses, qui ne pouvaient entrer dans les subtilités tbéologiques des Calvin et des de Bèze, comprirent instinctivement cette perturbation immense que les dbctrines nouvelles allaient apporter au cœur du pays : elles s'émurent, elles s'irritèrent, et, comme l'irri-, tation des multitudes, même pour une cause conservatrice, est toujours destructive, comme le pouvoir royal,. . en ces instants critiques, était dans des mains débiles, in^ dignes, incapables de modérer, de part et d'autre, l'agression et la réaction, il arriva fatalement que des voies de fait populaires amenèrent des représailles, et ce fut là le vrai signal, le vrai début de la guerre civile. M. de Sainte- Aulçiire analyse admirablement toute cette époque préparatoire qui aboutit à la Sainte-Barthélémy. Il prouve, d'une façon décisive, que la guerre civile, finalement déclarée par tes chêfe; ne fut que le dérivatif suprême, la traduction inévitablie, la proclamation armée de toutes ces que-
LE MARQUIS DE SAlNTE-AULiClRE. 5d
ireiles intestines, de tous ces décbirexnents partieb qui Avaient déjà la cruauté de la guerre sans en avoir la francliise et la dignité. Le malheur du pays, pendant cette phase simstiie, ce fut de ne pas posséder, à sa tèle et sur le trône, le mrum quem die Virgile; le malheur de la royauté, ce fut de n'avoir que le vague instinct et m^ pas le courage et la persévérance de son rôle, deiât4»iner sans suite, sans fermeté, sans boime foi, ai des essais de modération conciliante qui se brisaient contre l'animosité des chefs ou la fureur des partis, et de descendre souvent à ces excès de faiblesse, qui, chez les grands comme chez les petits, ressemblait de très-près à la méchanceté ou à FastucSè. Et cependant ni Charles IX ni Henri III n'échappèrent tout à fait aux influences salutaires et réparatrices que portent avec soi l'origine, Tessence et l'exercice de Tau-* torité royale. Charles IX aurait voulu servir de trait d'union entre les protestants et les^catholiques. Il s engagea dans ce sombre drame de la Saint-Barihélemy sans savoir où il le conduirait, convaincu qu'il ne s'agissait que de se défaire de quelques grands rebelles qui menaçaient réel> lement son pouvoir, ne prévoyant pas que le massacre» une fois commencé, ne s'arrêterait plus sur cette pente sanglante et deviendrait une bcMicherie populaire. La Saint-Barthélemy, ce fut, à vrai dire, la souveraineté du peuplé prenant son mot d'ordre dans un palais, au lieu de le prendre dans un club ; le tigre démagogique démuselé par un roi au lieu de l'être par un tribun. Henri III» monté sur le trône, parut biaiplus désireux encore de faire oublier la fatale nuit du 24 août: évidemment il pressentit l'avantage qu'un roi spirituel, aimable, beau diseur, pourrait retirer d'un sylème d'équilibre et de bascule dont sa couronne serait le contre-poids. H faut voir toutes les allusions piquantes, tous les rapprochements instruc-
tifs que ce malheureuit: règne fournit à H. de Sainte-Aulaire. On dirait, contrairement aux habitudes du théâtre, une répétition, en pourpoint et en justaucorps , de nos drames récents en habit noir et en blouse. Tout y est, le roi essayant de faire prévaloir un système de justemû lieu, et alternativement débordé par les deux extrêmes; rhomme d'esprit, arrivé trop tôt ou trop tard, rêvant le gouvernement des majorités, et ne comprenant pas que jes assemblées représentatives^ excellentes en temps de prospérité et de calme, sont stériles et dissolvantes en temps de révolution ; Torateur dynastique espérant faire de sa popularité un rempart et une digue, et la voyant s'écrouler en quelques heures sous le souffle de ces tempêtes po{$ulaires qu'il a caressées et qui l'absorbent; le garde national y tel que nous l'avons tous connu, pactisant avec l'émeute jusr qu'au moment où elle menace sa vie et pille sa boutique. Le noble écrivain a pris sur le fait toutes ces physionomies qui se continuent de génération en génération et pour lesquelles le daguerréotype semble avoir été inventé }roîs cents ans d'avance. Seulement, en le lisant avec charme et en souriant avec lui, on éprouve un peu de cette vague inquiétude que ressentirait un plaideur naïf en entendant son avocat démolir à force d'esprit, sa cause, après avoir pulvérisé celle de ses adversaires. Je n*ai pas à défendre M. de Saint e-Aulaire de tendances contre lesquelles il proteste, et que son nom d'ailleurs suffirait à rendre invraisemblables et impossibles: mais il est un point où je le trouve décidément trop entraîné par son goût d'analogies; qu'il relise sa page 220 : n'a-t-il pas été un peu injuste en comparant les ligueurs de 1585, dansleurcroisade contrela monarchie de Henri ïll, aux légitimistes d'après 1830, dans leur fidélité au descendant de Henri IV ? Si je me permets cette chicane, c'est d'abord afin de lui prouver