XIX
Animaux qui fournissent les pelleteries (suite) : Les Otaries.
Les Otaries, de même que les Phoques communs de nos côtes, sont des animaux dont la dépouille semble au premier abord peu propre à fournir de belles pelleteries, car ils sont recouverts de poils roides et grossiers qui ressemblent presque à des soies et qui n'offrent aucune des qualités propres aux fourrures précieuses; mais au-dessous de ce jarre se trouve cachée une couche épaisse de duvet qu'il est possible de mettre à découvert et que les pelletiers savent préparer de manière à imiter parfaitement de belles fourrures naturelles, par exemple les peaux de Castor. Ainsi, les fourrures qui sont en ce moment très à la mode et que dans le commerce on appelle castor de VInde ( pays où, soit dit en passant, il n*y a pas de Castors) ne sont en réalité que des peaux du Phoque à oreilles, ou Otarie, modifiées artificiellement; parfois aussi on les fait passer pour de la Loutre marine, et, quoi qu'il en soit de leur origine et des transformations qu'on leur a fait subir, elles sont en réalité fort belles, ainsi qu'on a pu s'en convaincre en visitant l'Exposition internationale des produits de l'industrie. Elles nous viennent presque toutes de la côte nord-ouest de l'Amérique boréale et des terres adjacentes que nous avons vues fournir la Loutre de mer, et elles constituent pour cette région une source de revenus fort considérables.
Jusque dans ces derniers temps, l'histoire naturelle des Otaries de Thémisphère nord était peu connue, mais l'auteur américain dojil j'ai cité précédemment les écrits, M. H. Ellioll,
clans son Rapport sur la situation de TAlaska, a donné, il y a environ trois ans, beaucoup de renseignements nouveaux el iniéressants sur ce sujet.
Cette partie boréale du nouveau monde est habitée par quatre espèces de Tordre des Mammifères pinnipèdes on Carnassiers amphibies. L'un de ces animaux est un Phoque commun, ou Veau marin {PhocavitiiUna)^ que les Américains appellent le Phoque à poils [hair Seal); deux autres sont des Otaries, savoir l'Otarie de Stcller ou Lion marin de quelques voyageurs et TAritocéphale, Ours marin ou Koiitickie des Russes; le quatrième est le Morse ou JValrus des Anglais.
Le plus important sous le rapport commercial est l'Ariloçéphale (*), dont le nom vulgaire en Amérique est Phoque à fourrure{Fur Seal]\ mais, pour éviter toute confusion, il faut se rappeler que les marins désignent aussi de la même manière diverses Otaries des mers antarctiques, notamment l'Otarie de Patagonie, dont un individu vivant a été montré dans la ménagerie du Muséum d'Histoire naturelle, il y a une quinzaine d'années, et a été transporté ensuite au Jardin zoologique de Londres, où il a reçu le nom d^Otaria Hookeri et où il se faisait remarquer par son intelligence et son éducabllité.
Les Russes qui, il y a un siècle, faisaient le commerce des pelleteries dans les îles Aléouiiennes avaient remarqué que deux fois par an des Phoques, en nombre immense, passaient dans les canaux étroits situés entre ces îles et faisant communiquer la mer de Behring avec la partie adjacente de l'océan PaciQque, qu'en automne ces légions de Mammifères marins se dirigeaientdu nord ausud et qu'au prîntempsau contraire toutes allaient vers le nord. Cela fit supposer que le pays natal de
( ' ) Cet animal, considéré d'abord comaie constituant ^ne espèce nouvelle, paraît ne pas différer spécifiquement de V Otaria jubata ou Otaiia epnina do Péron.
ces Phoqaes devait èlre baigné par la merde Behring ou peut* être même situé plus loin vers le nord; on demanda souvent aux Aléoutiens des renseignements à ce sujet, mais en vain, et, en 17869 le commandant d'un peiit navire employé à une des stations commerciales établies dans cette région» Gehrman Prybilov, voulut chercher par lui-même d'où venaient les Otaries jeunes et vieilles qui émigrent ainsi vers le sud aux approches de l'hiver. Il explora donc la partie de la mer de Behring qui avoisine le continent américain et il y découvrit Tune des lies auxquelles son nom a été donné, mais que l'on appelle aussi les tles des Phoques ('), parce qu'effectivement, en été, elles sont fréquentées par une multitude incalculable de ces animaux marins, qui viennent s'y reproduire.
Prybilov y 6t une chasse des plus lucratives et chercha à tenir sa découverte secrète, afm d'être le seul à en profiter; mais peu de temps après son retour à Ounalashka elle fut ébruitée, et il eut bientôt de nombreux imitateurs. En 1799, une Compagnie russe obtint le monopole du commerce des pelleteries dans l'Alaska et les mers voisines. Elle conserva ce privilège jusqu'en 1869, époque à laquelle la partie nordouest de l'Amérique passa des mains de la Russie à celles du gouvernement des États-Unis, qui obtint ainsi la possession de la chaîne des lies Aléoutiennes et de presque toutes les lies situées dans la mer de Behring, à l'exception de celles qui avoisinent la c6te du Kamtchatka. Deux de celles-ci, l'île de Behring et l'île Cooper, sont des lieux où les Otaries se multiplient, mais elles n'ont pas autant d'importance que les îles Prybilov, et aujourd'hui le commerce des pelleteries dans cette région appartient exclusivement aux Américains, qui la dirigent avec noi\ moins d'intelligence que d'activité.
Les Otaries abandonnent ces îles en automne, lorsque ces
( * ) Seal islands.
parages vont être envahis par les glaces et devenir pendant la longue saison d'hiver impropres à Thabitation de tout Mammifère vivant de pêche. Les Otaries descendent alors vers le sud et se répandent des deux côtés de l'océan Pacifique, soit en haute mer, soit dans le voisinage des côtes, mais elles ne descendent pas à terre. Pour dormir, elles flottent à la surface de l'eau, sans avoir besoin de faire pour cela aucun mouvement, car, à raison du grand volume d'air contenu dans leurs poumons et de la quantité de graisse dont leur corps est chargé, leur pesanteur spécifique n'est pas plus grande que celle du liquide ambianl.'Ces nageurs pélagiens se dispersent bientôt à la suite des bancs de poissons dont ils font leur pâture et ils restent dans les parties tempérées de l'océan PaciOque jusqu'à la fin de l'hiver; mais la chaleur les incommode, et au retour de la belle saison, lorsque la mer de Behring est devenue libre, ils y reviennent pour y passer l'été et se reposer à terre. Ils se séparent alors en deux troupes : les individus reproducteurs s'emparent de certaines localités et s'y établissent à demeure; les jeunes mâles, obligés par les premiers à faire bande à part, vont chercher gtte sur d'autres points. Ce sont les mâles adultes qui arrivent les premiers à ces îles inhabitées, et ils y choisissent à loisir un lieu de résidence. On les voit élevant la tête hors de l'eau et regardant atteniivenient la côte dont ils approchent, se dirigeant ensuite vers les points d'un accès facile et ne faisant élection de domicile que là où se trouvent réunies les conditions favorables au genre de vie sédentaire qu'eux, leurs compagnes futures et leurs jeunes vont mener pendant plusieurs mois. 11 leur faut un lieu irèsisolé, une atmosphère fraîche et très-humide, un sol sec qui ne soit ni sablonneux ni susceptible de devenir boueux, et une côte en pente douce. Or ces conditions ne se trouvent réunies que sur un très-petit nombre de points; l'île Saint- Paul et l'île Saint-Georges, situées au milieu de brouillards épais, à environ
i8o kilomètres à Test de la côte américaine et à dislance à peu près égale de l'Ile Saint-Mathieu au nord et de Ttle d'Ounalashka vers le sud, les présentent, de même que les deux îles voisines du Kamtchatka dont j*ai déjà fait mention, et c'est là seulementque ces animaux intelligentsvont pour se reproduire. Parvenu à terre, chaque mâle fait choix d'un gtte à proximiiô de la mer. Pendant le mois de mai, le nombre de ces animaux est faible; mais en juin, lorsque la saison des brouillards est bien établie, ils arrivent par milliers à la fois et ils s'installent chacun le mieux possible, sans chercher d'ordinaire à empiéter sur le domaine des premiers occupants, dont l'étendue est en général d'environ 3 mètres de côté ou un peu plus- Parfois cependant, lorsque la place commence à manquer, les nouveaux arrivants cherchent à déloger leurs prédécesseurs et il en résuiie des combats acharnés. M. Elliott eut l'occasion de voir un do ces vieux mâles qui eut à soutenir au moins cinquante ou soixante batailles de ce genre, dont il sortit victorieux, mais non sans avoir reçu de cruelles blessures. En général, les deux adversaires se rapprochent en détournant la tête et en soulflani avec violence; ils font beaucoup de fausses passes avant de chercher à se saisir avec leurs mâchoires. Dès que l'un d'eux a pris sa victime entre ses dents, il ne la lâche qu'à la dernière extrémité; mais le vaincu peut se retirer sans que le vainqueur songe à le poursuivre : il se contente de s'éventer avec une de ses pattes en forme de nageoire et de pousser un petit cri de triomphe.
Les femelles adultes, c'est-à-dire âgées d'au moins trois ans, arrivent à peu près trois semaines après les mâles, et, dès que l'un de ceux-ci aperçoit une future compagne vjenant à terre, il va au-devant d'elle, la caresse et l'attire doucement vers sa demeure, où elle va volontiers s'établir. Mais il ne se contente pas d'une seule femelle, et, aussitôt qu'il en voit une autre aborder à la côte voisine, il recommence le même manège jus-
qu'à ce qu*il ait peuplé son harem de douze à quinze femelles, qui vivent côte à côte en bonne harmonie. Lorsque le mettre (lu logis s'absente ainsi pour chercher quelque nouvelle conquête, il arrive souvent qu'un voisin vient furtivement se saisir d'une de ses jeunes femelles et l'emporte dans sa bouche comme la chatte emporte ses petits; mais, à son retour, le propriétaire s'aperçoit du rapt et livre bataille au ravisseur afin de rentrer en possession de son bien.
Bienlôt toutes les places sont occupées, et il en résulte une
sorte de campement d'une étendue souvent très-considérable, que les Américains appellenl rookerjr ( * ). Les femelles mettent bas peu de temps après leur arrivée; elles ont rarement plus d'un petit parportée etellesl'élèvent avecbeaucoupdesoln. Les jeunes ont à peu près les mêmes allures que leur mère, et leur cri ressemble beaucoup au bêlement des brebis. Les sons ainsi émis presque sans cesse, se mêlant aux appels des femelles et aux sirflements et aux grognements des mâles produisent nuit et jour un bruitintense qui s'entend foct loin en mer. Chaque famille reste ainsi unie jusqu'au moment du départ commun, et le nombre de ces familles groupées dans un même campement est fort considérable. Peu après la mise bas, les femelles font souvent des visites à la mer pour y chercher leur nourriture; mais, pendant toute la durée de la saison de reproduction, tes mâles restent à terre sans rien manger et sans boire, vivant uniquement au)c dépens de la graisse préalablement accumulée dans leur organisme. Chaque campement s'étend depuis le bord de la mer jusqu'à une certaine distance dans les terres, et au delà de ses limites il y a toujours un troupeau plus ou moins
( ' ) Originairement, cette expression n'était employée que pour désigner les endroits où les Freux {Rooks) construisent en grand nombre leurs nids, mais elle a été ensuite appliquée à de mauvais lieux et aux emplacements où divers oiseaux pélagiens se réunissent pour couver leurs œufs et élever leurs petits.
nombreux déjeunes mates retenus par l'espoir de se procurer des compagnes, mais n'y parvenant que rarement.
C'est d'après l'étendue d'un de ces rookeries ou terrains de reproduction que M. Elliott évalue le nombre des Otaries qui peuvent s'y trouver. En moyenne, chaque mâle est entouré de quinze femelles et chacune de celles-ci produit ordinairement un petit. Chaque famille se compose donc d'une trentaine d'individus, et, connaissant l'espace occupé par chacun de ceux-ci, l'auteur dont je viens de citer le nom calcule que i'tle Saint-Georges est habitée par 163420 de ces animaux et (jue dans l'île Saint-Paul il doit y en avoir plus de 3 millions* Un seul rookerjr de cette dernière île, plus connue sous le nom de IVovoêioshnah, en reçoit 1200000.
Les individus non reproducteurs, c'est-à-dire les femelles d'un à trois ans et les mâles qui n'ont pas atteint l'âge de six ou sept ans, ne sont pas admis dans les rookeries et vont se reposer sur d'autres points des mêmes îles ou sur des terres adjacentes. M. Elliott estime que leur nombre aux îles Prybilov doit être d'environ iSooooo, de sorte qu'il y aurait en tout dans ces parages plus de 4 millions et demi d'Otaries. D'aprè^ les règlements actuellement en vigueur, ce sont seulement les individus non reproducteurs dont la destruction est permise. Les Otaries des rookeries doivent être respectées.
Les mâles qui vivent ainsi séparés des femelles, que les matelots américains appellent des Baclielor Seals et que les Russes désignent sous le nom de Holluscliickiey constituent à peu près les trois quarts du nombre des mâles qui naissent chaque année. Beaucoup d'entre eux deviennent la proie des Ores et d'autres grands Cétacés, mais il en reste assez pour fournir abondamment à la chasse ou plutôt aux massacres que les pourvoyeurs du commerce de la pelleterie en font chaque été.
Voici comment cetie tuerie s'elfectue.
- 31G - Lorsqu'une bande de ces Olaries est allée à terre» les chasseurs cherchent à se placer entre le gros de la troupe et la mer, de façon à leur couper toute retraite; puis ils les poussent doucement vers l'intérieur de l'île* jusqu^à l'endroit employé comme abaitoir et écorcherie. Les Otaries ne progressent pas seulement en rampant, comme le font les Phoques ordinaires; leurs pattes sont moins courtes, bien que les parties correspondant aux cuisses et aux jambes soient, comme chez cesderniersanimaux, engagées sous la peau du corps de façonà ne laisser libre que le pied, et, lorsqu'elles veulent courir, elles ramassent leur train de derrière, puis le détendent tout à coup pendant qu'elles se soulèvent sur leurs pattes antérieures, et elles s'élancent ainsi en avant avec force. Leurs allures ressemblent donc un peii à celles de la Grenouille, et, en répétant leurs bonds, elles avancent très-vite. Mais cet exercice violent les échauffe beaucoup et épuise promptement leurs forces; si on les presse trop, elles tombent sans chercher d'ordinaire à se défendre, et elles meurent souvent sur place. Or elles sont trop lourdes pour que l'on puisse les transporter facilement jusqu'à ^l'écorcherie, située quelquefois à 3 ou 4 kilomètres du point d'atterrage, et, par conséquent, ces accidents sont une cause de pertes importantes. Aussi les chasseurs ont-ils soin de ne les pousser que doucement en avant et de les laisser se reposer quand elles donnent des signesde fatigue. Les troupeaux d'Oiaries se rendent ainsi tranquillement au lieu d'exécution, comme nos bœufs vontà l'a battoir, sans être effrayées par l'odeur du sang que répand ce lieu de carnage. Lorsque l'atmosphère est fraîche et humide, le sol gazonné ou ferme et uni, on peut sans danger les faire parcourir ainsi un demi-kilomètre par heure, et en les pressant elles peuvent doubler de vitesse, [in mâle adulte peut même courir aussi vite qu'un homme, mais pendant peu de temps seulement, et, après avoir parcouru de la sorte une dislance d'environ loo mètres, l'animal tombe, pantelant et inca-
pable de faire de nouveaux efforts. Les vieux individus se révollenl parfois lorsqu'on tes pousse trop; mais, lorsqu'ils sont très-fatigués, tes chasseurs les abandonnent sans beaucoup de regrets et les laissent retourner à la mer, car à dater de ta cinquième ou sixième mue leur fourrure n'a que peu de valeur.
Arrivées à l'abattoir, les Otaries y restent en repos pendant quelque temps; puis on sépare du gros de la troupe une escouade de cinquante à deux cents individus, que l'on rassemble en un groupe et que Ton assomme successivement au moyen de coups de massue donnés sur la tête. Les hommes employés à cette besogne sont au nombre de quinze ou vingt et remplissent leur lâche fort lestement, en ayant soin d'épargner et de laisser s'échapper et retourner à la mer les individus trop jeunes pour être utilisés. Les cadavres sont aussitôt retirés du tas et étendus côte à côte, de façon à ne pas se loucher, afin de conserver leur poil en bon état; puis commence Técorchage, travail long et pénible. D'un coup de couteau la peau est fendue en dessous, depuis le bout de la mâchoire inférieure jusqu'à la base de la*queue; elle est séparée des membres au mo^en d'incisions circulaires pratiquées à la base des pattes et rejetée de chaque côté à mesure qu'on la détache du corps et de la tète, en laissant en place la couche de graisse sous-jacente. A mesure qu'elle devient libre on l'enroule sur elle-même, le poil en dedans, et, terme moyen, l'opération s'achève en moins de quatre minutes. Un ouvrier habile peut même écorcher ainsi une Otarie de taille ordinaire en une minute et demie. Les peaux sont alors transportées au saloir, 0(1 on les étend de nouveau, et l'on étale une couche épaisse de sel sur leur surface interne ; puis on les réunit deux à deux, le poil en dehors. On les laisse ainsi pendant une ou deux semaines. Enfin on les enroule par paire; on ficelle chaque paquet apprête de la sorte et on les expédie aujj
fourreurs, qui, avani de les livrer au commercey leur foni subir une nouvelle série de préparations.
Lorsque l'Alaska et ses dépendances appartenaient à la Russie» la destruction des Otaries n*éiaU que peu réglementée ei les produits déclinaient rapidement. Ainsi, dans les vingt-quatre années comprises entre 1797 et 1821, la Compagnie des fourrures russes expédia de cette région 1282374 peaux de ces animaux, soit en moyenne à peu près 5i 349 par an, tandis que dans le laps de temps compris entre 1821 et 1842 cette moyenne ne fut que de 21 833 et que de 1842 à 1862 elle tomba à 19467- Mais, aujourd'hui que par les soins de l'administration américaine Taméuagement de celle source de richesse est mieux dirige, la Compagnie qui afferme la chasse de TOiarie dans les îles Prybilov a pu être autorisée à exporter 1 00000 peaux par an, et cette exploitation, qui dure déjà depuis une dizaine d*annéeS| n'a amené aucune diminution appréciable dans le nombre d'animaux qui arrivenl dans ces parages.
Ces 1 00000 peaux sont obtenues facilement en juin el juillet, et la Compagnie fermière de la pèche les paye aux indigènes 2 francs pièce. Environ trois cent cinquante Aléou^ tiens sont employés de la sorte et n'ont pas d'autre occupation. La plupart de ces peaux salées sont envoyées à Londres, et récemment leur valeur a beaucoup augmenté* par suite du soin apporté à leur préparation^
Dans l'état où elles arrivenl chez les pelletiers, elles ne ressemblent en rien aux fourrures qui sortent des mains de ces industriels. Le jarre brunâtre, roide et grossier qui les recouvre cache complètement le long et doux duvet dont elieà sont garnies, et c'est ce duvet seulement qui doit être conservé et lustré. Pour travailler la peau, on commence par la dessaler el la bien laver ; puis, avec une sorte de couteau approprié à cet usage, on enlève avec beaucoup de soi n toute la graisse
et les autres matières encore adhérentes à la face interne du derme. Cette opération nécessite de l'adresse pour ne pas faire d-entailles qui nuiraient beaucoup à la valeur du produit, et,' lorsqu'elle est terminée, on fait sécher chaque peau isolément, après ravoir maintenue étendue dans une sorte de cadre;- puis on la mouille de nouveau, on la nettoie bien avec du savon et on la livre à l'ouvrier chargé de Véjarrer, c'est-à-dire d'en arracher les poils raides qui cachent le duvet. Pour y parvenir, celui-ci, après avoir fait sécher le poil tout en maintenant humide le derme, saisit ces appendices tégumentaires entre le pouce (garni d'une enveloppe de caoutchouc) et le bord d*un couteau mousse semblable au tranchet des cordonniers, et les arrache, en ayant soin de ne pas les casser et d'en laisser ainsi la base adhérente au derme. Il est obligé de recommencer à plusieurs reprises le mouillage de la peau et la dessiccation du poil à mesure qu'il avance dans son travail, ety lorsqu'il a arraché les jarres les plus longs, il achève cette espèce d'épilaiion avec un instrument propre à détacher les poils plus courts et plus fins qui restent encore mêlés au duvet. Cela terminé, les peaux sont de nouveau amincies au couteau par leur surface interne, séchées et ensuite dégraissées au moyen d'un foulage fai t avec les pieds, dans un tonneau où elles sont placées avec de la sciure de bois. Je passe sous silence diverses manœuvres accessoires, et, lorsque les peaux sont préparées de la sorte, on procède au /e/5/ra^e, opération qui consiste à appliquer sur la partie superficielle du duvet, à l'aide d'une brosse, des matières tinctoriales, sans permettre à celles-ci d'atteindre le derme sous-jacent. Cette espèce de teinture superQciellè est renouvelée plusieurs fois jusqu'à ce que le ton désiré soit obtenu et en faisant sécher la peau après chaque lustrage. Une dernière couche de teinture est alors appliquée avec pression, de façon à atteindre la portion basilaire des poils, qui doit être colorée comme le reste, mais moins forte^
ment. Enfin on les lave de nouveau, et on les travaille encore une fois pour les amincir et les assouplir. Le procédé de lustrage employé par les pelleliers n'est pas toujours exactement celui que je viens d'indiquer, mais les différences ne sont pas assez importantes pour que je m'y arrête
A l'aide de ces opérations, la peau de l'Otarie change complètement d'aspect; elle simule alors assez bien la peau du Castor et Ton en fait grand usage pour la garniture des vêlements des dames. Dans l'Alaska, ces peaux, à l'état brut, sont évaluées, terme moyen, à 7 dollars (ou 35 francs) pièce, et le revenu qu'elles y donnent s'élève à environ 35ooooo francs; mais, après avoir été lustrées, elles ont beaucoup plus de valeur, et aujourd'hui, dans le commerce de détail, les fourreurs de Paris les vendent fort cher.
La seconde espèce du genre Otarie qui fréquente la mer de Behring, et qui a reçu les noms d'Otaria Stelleri ou de Lion marin, est couverte d'un poil rude ei grossier seulement; sa dépouille n'a aucune valeur comme pelleterie, mais les habitants de l'Alaska en font la chasse parce que sa peau, grande el épaisse, leur sert pour la construction des esquifs légers, nommés bildorkiesy dont ils font usage pour naviguer dans ces eaux.
Juscfue dans les premières années du siècle actuel, des Otaries à fourrure, peu différentes de l'Aritocéphale ursin dont l'histoire vient de nous occuper, habitaient en grand nombre non-seulement le sud de l'océan Pacifique, mais aussi jusque sous l'équateur, tandis que maintenant on n'en voit que peu, même dans les parties les plus reculées des mers australes, tant la poursuite en a été faite avec acharnement par les marins américains. Pour donner une idée exacte de cette guerre d'extermination, j'emprunterai quelques pages à un Ouvrage inédit de mon fils, M. Alphonse-Milne Edwards, qui
a eu Toccasion tl*en parler en trailanl de la dislribulion géographique des animaux dans l'hémisphère sud ('),
a Ce fui vers la fin du siècle dernier que les marins américains el anglais commencèrent à expédier dans les mers australes des navires spécialement destinés à la pêche, ou plutôt à la chasse des Phoques à fourrure, dont les peaux étaient pour la plupart vendues en Chine et dont la graisse fournit de Thuile en abondance. Plusieurs des découvertes géographiques accomplies dans les régions antarctiques sont dues à ces expéditions commerciales, et Ton a peine à comprendre qu'elles n'aient pas déjà amené la destruciion presque complète des Otaries ainsi que des Phoques du genre Macrorhine (') dans toute celle partie du globe, car ces animaux ne produisent, à chaque portée, qu'un ou deux jeunes; leur gestation est de près d'un an et leur croissance est loin d'être rapide ; ils ne peuvent donc se multiplier que lentement, et il faulque le nombre en ail éié incalculable pour que l'espèce ne soii pas déjà presque éteinte, malgré la sécurité apparente de leurs retraites au milieu des glaces circumpolaires.
» En 177 1, le capitaine Cook, au retour de son voyagea bord de la Résolution, signala à l'atteniion publique le grand nombre de Phoques éléphantins et de Phoques à fourrure qu'il avait aperçus à la Géorgie australe, île située à Touest de laTerre de Feu, et, bientôt après, plusieurs armateurs y envoyèreni des
( ' ) Ce travail, couronné par rAcadémie des Sciences en 1873, est restô à l'état de manuscrit d<ins les archives de cette Compagnie savante, à cause de la dépense très-considérable que nécessiterait la i,'ravure des nombreuses Cartes dont il est accompagné et dont la publication serait nécessaire pour lintelligence du texte; mais la plupart des questions que Fauteur y examine ont été traitées par celui-ci dans ses Cours publics au Muséum d'Histoire naturelle.
(') Lés Macrorhines ou Plioques à trompe, appelés par les marins des Éléphants de mcty appartiennent \< la famille des Phoques sans oreilles. Ils apparliennent aussi aux mers australes.
navires pour se procurer Thuile fournie par les premiers de ces animaux et les pelleteries provenant des seconds.
» En 1800, lorsque Fanning visita ces parages, un navire venait de les quitter emportant i4ooo peaux de Phoques à fourrure; il s'en procura lui-même 67000 et il évalua ànaooo le nombre de ces animaux tués pendant le petit nombre de semaines que les marins y restèrent cette année-là ( * )• ^i^ i^^^> un autre marin américain, nommé Weddell, visita cette îleei constata que les produits de la chasse des Phoques n'avaieni pas diminué; il évalua à 1200000 le nombre des peaux déjà obtenues dans cette localiié, dont Téiendue est des plus minimes. La même année, on tua aux lies Shetland australes environ 820000 Phoques à fourrure ou Otaries et l'on y recueillit 940 tonnes d'huile de Macrorhine (^), ce qui suppose la capture d'environ 65o de ces animaux gigantesques (*).
» Ces mêmes espèces abondent également à Tile Beauchène, située à une vingtaine de lieues à Test des îles Falkland, Les atterrages à l'est et au sud du cap Uorn sont donc un immense foyer de production pour ces amphibies. Mais ceux-ci sont aussi fort nombreux dans d'autres parages; ainsi à Tristan d'Acunha, où depuis fort longtemps ils sont troublés par le voisinage de l'homme, on voit encore très-communément l'Otarie falklandien et le Macrorhine, et jadis des représentants de cette tîamille abondaient sur la petite île de Gouch, située dans la même partie de l'océan Atlantique austral, un peu plus au sud; mais ils y ont été complètement détruits par les chasseurs.
» Les Otaries à fourrure, c'est-à-dire les Otaria falklandica
(') Fanning, A voyage round the tvorld^ p. 297.
(') Weddkll, op, cit., p. i4i.
(*) Les Phoques à trompe les plus grands fournissent jusqu'à 3oo kilogrammes d'huile , mais on compte qu'en moyenne il faut environ 7 de ces animaux pour obtenir une tonne d'huile. ( Weddell, 0/7. c;/., p. iS;.)
OU des espèces Irès-voisines du même genre, fréquenlenl par milliers Die du Prince-Edouard et les îles Crozei. Il y a peu d'années, ils étaient encore trèi-communs à Kerguelen; mais en iS4o, lors du voyage du capitaine Ross, il y étaient devenus rares (•).
» Jusqu'en 182a, les côtes de l'île Auckland éiaient fré-* quentées par les Otaries, car Morrell raconte qu*à cette époque un navire américain y prit un chargement de i3ooo peaux do ces animaux; mais, en i83o, on n'en voyait presque plus dans cette station.
D Massa-Fuero, peiile île située à peu de distance de Juan- Fernandez, était remarquablement riche en Otaries à fourrure. En 1798, Fanning y séjourna pendant deux mois et demi; non-seulement II y prit un chargement complet de peaux do ces animaux, mais de plus il en laissa 4000 à terre pour les prendre à son retour de Canton; il estime qu'au moment de son départ il y avait dans ces parages plus de Sooooo Otaries et il affirme que peu de temps après il expédia pour la Chine près de I million de ces pelleteries.
I» Les Otaries dont je viens de parler ne sont pas les. seuls amphibies qui habitent la région antarctique; un grand nombre d'autres espèces, variétés ou races provenant des mêmes mers, sont inscrites sur nos listes zoologiques sous des noms spécifiques particuliers. Ce genre compte aussi des représentants aux îles Galapagos, sur la côte de la Californie ei jusque dans la partie arctique de l'océan Pacifique. Ainsi, dans un travail de révision publié récemment sur ces Mam* mifères pélagiens par M. Peters, directeur du Musée de fierlin, le nombre des espèces d'Otaries se trouve porté à qua-
( ' ) Ross, A voyage o discoverjr and Research in the southern and antarctic régions» Narrative, t. I, p. 88.
lorze (']. Malheureusement, beaucoup de ces dislinciions ne sont établies que sur des données irès-inconnplèies, el les matériaux réunis dans les collections zoologiques qui seraient nécessaires pour apprécier la limite des variations individuelles suivant le sexe, Fâge et d'autres circonstances sont tout à fait insuffisants, de sorte que je n'oserais pas me prononcer sur plusieurs de ces distinctions, qui me semblent irèsdouteuses. »
L'extermination des Otaries a donc marché rapidement depuis le commencement de notre siècle dans le Sud aussi bien que dans le Nord, et je ne puis qu'applaudir aux mesures législatives prises par le gouvernement des Étals-Unis pour y mettre un terme. J'ajouterai que la République Argentine possède près du cap Corrientcs un petit rookery où la multiplication des Otaries est depuis longtemps protégée et où l'on prend annuellement de 5ooo à 8000 de ces animaux. Il est à espérer que l'exploitation continuera à en être faite avec assez de modération pour ne pas amener la destruction de la race, et je fais les mêmes vœux en faveur de quelques autres îles des mers australes, où l'on commence à poursuivre ces paisibles Mammifères, notamment les îles Saint-Paul el Amsterdam, où les compagnons de voyage de l'amiral Mouchez en firent la chasse lors de l'expédition pour l'observation du passage de Vénus, et l'île Campbell, oii M. H. Filhol procura à la même époque à notre Muséum d'Histoire naturelle plusieurs beaux exemplaires de l'Otarie que l'on voit dans les galeries publiques de cet établissement.
( ' ) Peters, Ueberdic Ohrenrobhen ( Monntsherichte clerBerlinerJkad-, i8fi6, p. 9.61).
§xx.
ANIMAUX QUI FOURNISSENT LES PELLETERIES (suite) : LES OURS,