‹ Nouvelles causeries scientifiques: ou, Notes adresse?es a? l'occasion de l'ExpositionChapitre 13 sur 24 · LES GLOUTONS, LES RENARDS, ETC · texte numérisé non relu

LES GLOUTONS, LES RENARDS, ETC

Le Mammifère terrestre qui, par ses habitudes et son mode de distribution géographique, ressemble le plus aux Loutres marines et aux Otaries de l'Alaska, dont j'ai parlé dans le précédent article, est TOurs polaire; mais par son organisation ainsi que par ses formes extérieures il en diffère extrêmement. Ce grand et puissant animal plantigrade, aux allures lourdes, est aussi un habitant des bords de la mer et un très-bon nageur, mais ses pattes sont disposées essentiellement pour la marche; elles n'ont pas la forme de rames comme celles des Phoques, et ses doigts ne sont pas palmés. Il appartient en propre aux parties les plus froides de Thémisphère boréal; on Ta rencontré sur les points les plus rapprochés du pôle nord où l'homme ait pu parvenir et il fréquente aussi bien la portion américaine de la région arctique que les parties asiatiques et européennes de cette zone glaciale. D'ordinaire il ne descend vers le sud que jusqu'à la limite des banquises et des glaces flottantes; de temps à autre la faim le pousse jusque dans le nord de fa Sibérie et sur le bord sud de la baie d'Hudson pour y chercher sous la neige du grain ou quelque autre aliment; parfois il arrive en Islande et même en Norvège, mais cela est rare, et. c'est à la Nouvelle- Zemble, au Groenland et sur la Terre des Esquimaux qu'il liabite d'ordinaire. Il a donc besoin d'un vêtement chaud, cl, ?n effet, la fourrure dont son corps est couvert est remarqua*

biement épaisse el abondante; les poils serrés, longs, soyeux, luîsaniSy un peu crépus el pres(]ue laineux dont elle se compose ne laissent que lentement passer la chaleur développée dans Tintérieur de son corps, et, en- emprisonnant pour ainsi dire une couche d*air, substance qui est également un très mauvais conducteur du calorique, ils contribuent aussi à lui conserver sa température propre. Ces poils existent même sur la plante des pieds^ et à leur base se trouve une couche de duvet. Enfin il n'y a pas jusqu'à la couleur du pelage qui ne soit propre à le préserver du froid, car il est complétemeui blanc ou d'un blanc jaunâtre, et Ton sait par les expériences du comte de Rumford que les surfaces blanches sont, toutes choses égales d'ailleurs^ les moins favorables à la dispersion de la chaleur par rayonnement.

Nous pouvons donc prévoir que l'Ours blanc, appelé aussi Ours maritime etOurs polaire, doit fournir de belles pelleteries, et, en effet, à TExposition internationale nous en avons vu de magnifiques échantillons également remarquables par leur grandeur, leur blancheur éclatante et leur épaisseur^ Mais ces peaux sont trop lourdes pour être recherchées pour l'orneineni de nos vêtements et ne servent guère chez nous que comme tapis ou couvertures de voyage. Leur valeur vénale est donc faible et je ne parlerais pas plus longtemps de ces animaux si leur histoire naturelle ne présentait des particularités qui me semblent dignes d'intérêt.

Je ne dirai rien ni de leurs formes extérieures, que tout le monde connaît, ni de leurs caractères zoologiques, que Ton trouve énumérés dans tous les Traités de Mammalogie, mais j'insisterai sur quelques parties de leur histoire qui nie paraissent ne pas ^voir attiré suffisamment l'attention des naturalistes.

Les Individus des deux sexes ne diffèrent que peu entre eux par leurs caractères extérieurs, si ce n'est par la taille, les

iiiales étant notablement plus grands que les femelles. Pendant l'été ils vivent de la même manière, mais en hiver il en est autrement. Le mâle demeure actifet conserve ses habitudes errantes, tandis que la femelle se creuse d*ordinaire un trou sous la neige, s*y blottit et y demeure endormie pendant toute la saison froide; or, c'est dans cette retraite qu'elle met bas et qu'elle allaite ses petits. Ceux-ci, de même que les autres Ours nouveau-nés, sont très peu développés; leurs yeux ne sont pas encore ouverts, et l'on sait, par les expériences de mon frère W. Edwards, que les jeunes Mammifères qui viennent au monde dans cet état et les oiseaux qui naissent sans plumes n'ont pas la faculté de produire assez de chaleur pour maintenir la température de leur corps au degré nécessaire à la conservation de la vie. Tous ces petits êtres périssent de froid lorsque leur mère les abandonne pendant un certain temps : les chats nouveau-nés, par exemple, ont besoin de leur mère pour leur tenir chaud même en été et meurent au bout de quelques heures si rien ne les protège du froid, bien que pour nous l'atmosphère puisse paraître très chaude. Il doit en être de même pour les Ours nouveau-nés, et si au milieu des glaces polaires, où le thermomètre descend souvent à 4o degrés au*dessous de zéro, leur mère les quittait pour aller chercher au loin sa nourriture, ils périraient probablement tous dans l'espace de quelques heures. Il faut donc qu'elle reste complètement sédentaire auprès de sa progéniture et que pendant ce jeûne prolongé elle vive aux dépens de la graisse préalablement accumulée dans son organisme, et, afln de ménager cette provision de matière propre à alimenter la combustion lente entretenue dans son intérieur par la respiration, il est utile qu'elle s'engourdisse profondément. On dit souvent : Qui dort dtne. Cela n'est pas complètement vrai, mais les animaux qui dorment ont moins besoin d'aliments que ceux dont la vie est active; par conséquent, le sommeil hibernal pkK't'

l'Ourse dans les condilions les plus favorables à raccomplissemenlde ses devoirs maiernels, el nous voyons là un nouvel exemple de cet enchaînement logique des choses utiles dont les observateurs de la nature ont été en tous temps si vivement frappés el dont je ne saurais me lasser d'admirer la belle ordonnance.

En voyant les Ours blancs qui sont retenus captifs dans nos ménageries se balancer presque sans cesse à droite el à gauche, je me suis demandé ce qui pouvait les porter à agir ainsi; les autres espèces du même genre n'ont pas cette habitude, el, en réfléchissant à la manière de vivre de TOurs maritime, Tutllité de celle allure singulière m*a paru évidenie. Ce grand et lourd animal vit principalement de pêche ; il nage très-bien, mais il aime à se tenir sur les banquises et même sur des glaces flottantes; souvent ces fragments, entraînés par les courants, le transportent à de grandes distances, etdans d'autres circonstances il s'en sert comme d'un radeau pour traverser des bras de mer ou se diriger vers un point quelconque où il désire aller. Or, en donnant au glaçon une certaine inclinaison et en appuyant alternativement de tout le poids de sa tête et de ses épaules sur Tune el l'autre de ses pattes antérieures, il doit imprimer au corps flottant sur lequel il s*est placé un mouvement oscillatoire analogue à celui produit par la rame unique d'un matelot qui, placé à l'arrière d'une petite barque, fait avancer celle-ci en godillant^ c'est4dire en frappant obliquement l'eau à droite et à gauche. L'utilité de ce genre de balancement est donc facile à comprendre, et si, par l'effet de l'habitude, il est devenu un mouvement instinctif, on conçoit que Tanimal puisse continuer à Teffeciuer lors même que cela a cessé de lui être utile.

L'Ours blanc est le plus grand des Mammifères du groupe des Carnassiers; il a parfois. jusqu'à 2"*, 60 de long. Sa force est énorme et il est très courageux, de sorte que c'est un aninwl

dangereux à attaquer, surtout lorsqu'il est à terre et qu'il peut se dresser sur ses pattes de derrière pour se jeter sur son ennemi. Il est aussi très prudent, et cette qualité se fait remarquer chez les jeunes individus aussi bien que chez les adultes. Il se nourrit principalement de poissons et d'autres animaux marins. Ainsi que je l'ai déjà dit, il est excellent nageur; un baleinier anglais, Scoresby, qui était très bon observateur et qui a écrit un Ouvrage intéressant sur les régions arctiques, assure que cet animal peut nager pendant fort longtemps avec une vitesse d'une lieue à l'heure et que parfois II traverse de la sorte des bras de mer d'une grande largeur. 11 plonge fort bien et souvent il nage sous la glace à la recherche de sa proie. Il a la vie fort duré; sa puissance musculaire est telle qu'il peut emporter sans difficuité un homme dans sagueule,etil attaque quelquefoisà l'abordage les petites embarcations. Aussi la chasse en est-elle fort dangereuse, surtout pour les Samoïèdes et les Esquimaux, qui n'ont pour l'attaquer que des piques, et ceux-ci recherchent de préférence les femelles, qu'ils trouvent en léthargie sous la neige.

L'Ours polaire est la seule espèce de son genre qui habite les bords de la mer, et par sa conformation il diffère aussi tellement des Ours de terre, que beaucoup de zoologistes modernes ont cru devoir l'en séparer génériquement. Ils le désignent sous le nom expressif de T/ialarctos, qui veut dire Ours de mer; mais cette distinction systématique ne me paraît pas bien nécessaire.

Il y a des Ours à pelage blanchâtre ou même complètement blanc dans le Liban et dans les montagnes des parties adjacentes de l'Asie occidentale; mais ces animaux n'appartiennent pas à la même espèce que l'Ours maritime, et c'est à tort que quelques auteurs l'ont confondu avec celui-ci sous le nom commun d'0//r5 blanc. Ces Ours de la Syrie (^) sont même les

[ ' ) Ehrk.nbeiu; et IIempuick, Svinbolœ P/tysicis. /ooL, faso. 1 ; i8a8.

premiers représentanis du genre Ursus dont il ait été fait mention dans les écrits des anciens; il en est question dans la Bible sous le nom de Dabs. Âristoie les connaissait et c'était probablement de cette partie de TAsie que provenaient les Ours montrés en spectacle à Rome, au nombre de quarante, plus d'un demi-siècle avant l'ère chrétienne, par les édiles T.-C. Scipion Nasica et P. Lentulus.

Il est également à noter que récemment un de nos missionnaires, M. Tabbé Armand David, a trouvé sur les hautes montagnes du Thibet oriental un animal qui au premier abord lui parut être un Ours presque entièrement blanc, et qui en effet ressemblé beaucoup aux Ours par sa forme générale, mais il en diffère par des caractères osiéologiques d'une telle importance, qu'il ne saurait être rangé dans la même famille zoologique et il a reçu le nom ^'Alieuropus melanoleucus [^),

Certains Ours de terre qui habitent les pays chauds ont le poil court et sec, de sorte qu'ils ne fournissent rien au commerce de la pelleterie, par exemple le Bruan ou Ours malais; mais les animaux de cette famille qui vivent dans le nord et dans les régions montagneuses de la zone tempérée sont très recherchés pour leur fourrure, quoique celle-ci soit^ toujours grossière et lourde.

Ces animaux sont très répandus dans les deux mondes; les premiers indices de leur existence datent de l'époque tertiaire pliocène, et il y a lieu de croire que l'Ours brun d'Europe ainsi que plusieurs autres races ou variétés locales considérées par la plupart des zoologistes comme étant autant d'espèces parti' culières sont des descendants du grand Ours des cavernes, dont les os ont été trouvés à l'état fossile dans plusieurs contrées. Ce fut d'abord en Allemagne et dans les monts Karpatbes qu'on remarqua l'existence de ces débris; on leur attribuait

{*) Alph.-Milne Ed^vards, Recherches pour senûr à r histoire des Mammifères, pi. 5o.

des venus médicinales, el Ton en parla d'abord sous le nom de Licornites^ parce qu'on les supposait appartenir à l'animal imaginaire désigné sous le nom de Licorne, Les premiers naturalistes qui en firent mention, vers 1672^ les prirent pour des os de Dragon, animal non moins fabuleux que la Licorne, et il n'y a guère plus d'un siècle que la véritable nature en a été reconnue. Un zoologiste allemand, nommé Ësper, constata alors que c'étaient des ossements d'Ours; mais, à raison des dimensions de ces ostéolitlies, comme il les appelait, cet auteur se demandait s'ils n'avaient pas appartenu à l'Ours blanc des mers polaires, et l'inadmissibilité de cette opinion ne fut bien élabHe que par les études subséquentes de Rosenmûller, de Hunier et de Blumenbach. Les paléontologistes cherchèrent ensuite si cet ancien Ours avait pour représentant actuel soit l'Ours brun d'Europe, soit quelque autre animal du même genre actuellement vivant, ou si il devait être considéré comme constituant une espèce zoologique éteinte. Vers la fin du siècle dernier, Cuvier étudia attentivement cette question, et, ayant constaté chez les fossiles diverses particu^ larités ostéologiques qu'il ne retrouvait pas dans le squelette des Ours de l'époque actuelle, il en conclut que ces animaux ne pouvaient être des descendants de l'Ours des temps géologiques, car il était convaincu de l'immutabilité de l'organisme chez tous les individus d'une même lignée. Mais Blainville» qui, en 1889, avait à sa disposition des objets de comparaison plus nonpbreux, et qui avait observé des formes intermédiaires aux deux types dont je viens de parler, adopta une opinion contraire; il pensa que l'Ours des cavernes devait être l'ancêtre des Ours qui de nos jours habitent une grande partie de l'hémisphère nord ( ' ), el, quoique son opinion n'ait pas été

adoptée par la plupart des paléontologistes, je pense qu'il avait

(') Blainville, OstéographU'y t. Il : Des Ours^ p. 87.

rais')n. En effei, les recherches faîles par M. Delbos sur retendue des variations osléologiques, conslaiables lani chez l'Ours des cavernes que chez l'Ours commun d'Europe, me paraissent fournir de nouveaux arguments en faveur de celle manière de voir ( ' ). el les observations d'Isidore Geoffroy Sainl- Hilaire (') sur l'étendue de la variabilité des types spécifiques, en général, sous l'influence de conditions biologiques différentes, établissent indubitablement que ni la (aille ni aucun des autres caractères osléologiques invoqués par Cuvier pour motiver une dislinciion originaire entre les animaux dont il est ici question n'ont la valeur zoologique que ce grand naturaliste leur attribuait.

Dans l'étatactuel de nos connaissances, rien ne nous autorise à admettre, comme le fait M. Darwin, que des espèces différant entre ellesautanl que le Chien diffère du Chat ou que leSînge diffère de l'homme soient sorties originairement d'une souche commune; mais il me semble démontré que beaucoup des formes zoologiques dont les classiGcateurs parlent comme étant caractéristiques d'autant d'espèces distinctes entre elles ne sont en réalité que des particularités propres à des races ou des variétés locales issues d'ancêtres communs dont ces descendants ne sont plus des représentants exacts.

Quoi qu'il en soit à cet égard, que l'Ours des cavernes qui vivait en Europe au commencement de l'époque quaternaire se soit modifié de façon à être devenu aujourd'hui l'Ours commun de celte même partie du globe ou que ce.lui*ci ait eu une autre origine, toujours est-il que dans l'antiquité ce dernier était répandu presque partout dans cette région etque sous l'influence de l'Homme il a été détruit ou chassé des

( ' ) Delbos, Recherches sur les ossements des carnassiers des cavernes de Sentheini [Ann, des Sciences nat.^ 1 858 et 1860, t. ÏX, Xlir et XIV.) ') Hist. nnt. gén, des règnes orgnnifiitesj t. III, 1863.

conirées cultivées. Son exlerminalion a été progressive (Jii sud vers le nord cl de l'ouest vers Test, en même temps c|ue des pays de plaines vers les montagnes de plus en plus élevées. Aucun animal de celte famille ne paraît avoir jamais existé dans les parties tropicales ou australes de TAfrique; mais du temps des Romains il y en avait dans la partie nordouest de ce grand continent, où leur existence datait des temps géologiques. En effet, peu après la conquête d'Alger, j'ai trouvé près d'Oran un fragment de crâne d'Ours fossile empâté dans le ciment rouge des brèches à ossements que l'on rencontre sur divers points du littoral méditerranéen ('). Pline raconte que, sous le consulat de Pison et de Messala, l'édile Domitius Ahenobarbus fit combattre à Rome, dans le cirque, cent Ours de Numidie contre un égal nombre de chasseurs éthiopiens ; mais cet auteur ajoute que de son temps l'Afrique ne produisait plus ces grands animaux. A cet égard Pline était trop affirmatif. Les Ours y étaient devenus probablement très rares; mais il devait y en avoir encore quelquesuns, car M. Bourguignal en a trouvé des ossements dans un dépôt contenant une lampe funéraire de l'époque romaine ('). Vers la fin du siècle dernier, un voyageur français, l'abbé Poiret, reçut d'un Arabe des environs de Mazoula la dépouille d'un de ces animaux tué dans l'Atlas; en 1875, on en prit une couple au pied de la montagne de Tétouan. Enfin un de nos officiers de l'armée d'Afrique, feu le capitaine Loche, affirme que parfois il nous en arrive du Maroc, et M. Letourneux a recueilli de la bouche des Arabes de la province de Constantlne des témoignages analogues ('). Mais il est certain que

(*) En iSJO. Voir Ann.dtK Stinuvs nntiu viles ^ iH'Î7, I. Vil, p. 'iiO.

( ^ ) BoURGLlGNAT, Sotv sur UN (Uu's nnuvtum tit'tnuvi'rt flfin\ la ^ntNtli' caverne du Thayd^prnvmrr de Conshi/itine { .inn. des Scir/it e> ti/ilurelle.s^ I 8G7, t. Vm, p. il .

: ') lk)UR(il KiNVI, Ine. cil., \\. \{\.

- 33i même dans cette partie de TAfrique les Ours sont devenus d'une rareté extrême et qu'ils ont complètement disparu de la Corse, où il y en avait jadis. Aujourd'hui on n'en voit plus ni en Espagne ni en France, si ce n'est dans les parties les plus hautes de la chaîne des Pyrénées et des montagnes de l'Asturie, dans le Jura et dans les Alpes. On a maintes preuves de l'existence passée de l'Ours en Irlande et dans la Grande-Bretagne, et, du temps des Romains, ceux qui provenaient de la Calédonie étaient même fort recherchés pour le service des cirques, à cause de leur férocité; jusque vers le milieu du xi" siècle, il y en avait encore dans les montagnes de TÉcosse et du pays de Galles, mais depuis cette époque ils y ont été complètement exterminés.

Jadis ils abondaient dans toute la Suisse, mais maintenant il n'y en a plus dans les cantons de Bâle, de Berne, de Lucerne et de Schwitz. Les derniers que l'on ait vus dans l*Oherland bernois furent tués, l'un au Grimsel en i8ia, et l'autre près deGrindenv^ald en i8i5 ; en iS5o, on en tua deux dans TUrseren. lis sont devenus très rares dans le Valais, mais on en rencontre encore dans les montagnes des Grisons et du Tessin,

ainsi que sur les pentes du Jura (*).

Jusque dans le xtu' siècle, les Ours étaient nombreux en Allemagne; ainsi de i6i i à i633 on en tua 2o3 en Saxe, et à celte époque on en faisait régulièrement la chasse dans la Thuringe; mais à dater de 1686 on n'en a aperçu aucun dans celte région forestière, et depuis fort longtemps ils paraissent avoir complètement disparu de toute l'Allemagne centrale. Plus loin à l'est, notamment en Transylvanie et dans les grandes forêts de la Russie, ainsi que dans la péninsule Scandinave, on en voit encore beaucoup; mais, même dans ces pays faiblement peuplés, le nombre de ces animaux diminue rapidement. Ainsi,

{*) Fatio, Faune des vertébrés de la Suisse, t. I, p. 3o2 ; 1869.

en Norvège, on ne rencontre plus d'Ours dans les trois préfectures méridionales qui avoisinent Christiania, et dans le reste du pays ils deviennent de moins en moins communs; on en peut juger par la diminution de la somme payée annuellement par le gouvernement comme prime par tête d'individu adulte ou jeune aûa d'en hâter la destruction. Pendant la période comprise entre 1840 et 1846, on en avait tué, terme moyen, aSo par an, tandis que de 187 1 à 1876 cette moyenne n'a été que de 100 (*). Un changement analogue se fait remarquer en Suède. Effectivement, le nombre des primes allouées pour leur destruction a été de 618 de i856 à 1860, 532 de 1861 à i865, 494 ^e ^866 à 1870 et de 259 de 187 1 à 1875, et il ne faut pas croire que cela dépend de ce que les habitants, en devenant plus aisés, négligent de réclamer la récompense offerte pour les encourager à faire la chasse de ces animaux dévastateurs; la prime est trop élevée pour être dédaignée : elle est de 5o couronnes par Ours lue (soit 69^', 44)* D'ailleurs, cette chasse donne d'autres profils ('), et, quoique toujours très dangereuse, elle le devient moins à mesure que l'on perfectionne les armes à feu et les autres moyens de destruction. Dans le grand duché de Finlande, la diminution des produits de celte industrie a été moins grande : de 1861 à i863 on y tua 61 3 Ours ; de 1866 à 1870 ce nombre descendit à 424»")ais depuis lors il est resté presque stationnaire [*). Le pelage de ces Ours est en général assez uniforme, mais varie considérablement suivant les contrées habitées par ces animaux et même suivant les individus d'un même pays. Les Ours des Alpes, de même que ceux de la Scandinavie, sont d'un brun tirant plus ou moins sur le noir ou sur le jaune; mais,

( ' ) BrOCK, op. cit., p. i\02,

(') SiEDENBLADT, Evposé Statistique, p. 348.

. [^) 421 dans la période quinquennale suivante (Ignatius, op. cit., p. 76).

- 33(i dans les Asluries ei les Pyrénées, ils soin généralement d'un blond jaunâtre très clair, comme on peut le voir par la figure que Frédéric Cuvier, le frère de notre grand naturaliste, en a donnée dans son bel Ouvrage sur les animaux de la ménagerie du Jardin des Plantes. Ainsi que je Tai déjà dit, les Ours de la Syrie sont encore moins colorés et deviennent souvent d'un blanc parfait. Dans le nord de l'ïnde, sur les montagnes du Népaul, il y a des animaux du même genre dont le pelage esl de couleur Isabelle ou fauve jaunâtre. Le mélanisme se prononce au contraire d'une manière très fréquente chez les Ours de la Pologne et d'autres pays froids, et à raison de ces différences, ^insi que de quelques particularités dans la conformalion de diverses parties du corps et dans les mœurs de ces animaux, beaucoup d'auteurs ont considéré les Ours d'Europe et des parties adjacentes de l'Asie comme appartenant à plusieurs espèces zoologiques distinctes. Ainsi Wormius (ou plutôt Olaûs Worm), naturaliste danois du commencemenl du xYii® siècle, distingue trois espèces d'Ours norvégiens: le Bressdiur, animal de très grande taille et à pelage brun, ne vivant que de feuilles et autres matières végétales; Vlldgiers- (leur, noir et carnassier; enfin le Mirihiorn^ plus petit que les précédents et se nourrissant principalement de fourmis. Les Ours de Sibérie diffèrent de tous ceux dont je viens de parler parla persistance d'une tache blanchâtre, en forme de collier, qui n'existe d'ordinaire que pendant le jeune âge, par la forme plus arrondie des oreilles et par quelques autres caracr tères de minime importance; on l'appelle communément VUrsus coUaris et on vante la douceur de son caractère. Enfin l'Amérique septentrionale est habitée par deux sortes d'animaux du même genre, dont l'un, appelé ^arzia/ ou Mushwa par les indigènes, a le pelage noir et fréquente les forêts du nouveau monde, depuis le Mexique jusque dans le Canada, et dont l'autre, de couleur grisàlre, de très grande taille et

extrêmement féroce, habite principalement la chaîne des Montagnes Rocheuses et a été désigné par les zoologistes sous les noms d*Ursus horribilis, d*Ursus ferox et d'Unus cinereus; c'est le Grizzlf Bear des Anglo-Américains.

L'Ours aux longues lèvres, appelé aussi Ours jongleur de l'Inde continentale, l'Ours malais ou Ours des cocotiers, qui habite Sumatra et Bornéo, enfin l'Ours orné, qui est propre à la Cordillère des Andes, sont des espèces bien distinctes de tous les Ours européens, asiatiques et américains dont je viens de parler; ils sont bien caractérisés par des particularités du système dentaire, et quelques zoologistes les rangent dans des genres différents sous les noms de Prochiius, d'Helarctos et de Tremarctos; mais je pense que tous les autres Ours terrestres énumérés précédemment et inscrits aux catalogues zoologiques sous des noms différents ne sont que des variétés individuelles ou des races locales issues d'une seule et même souche, qui est probablement l'i/rsws spelœus des temps géologiques, et appartenant par conséquent à une même espèce physiologique. Ainsi que je l'ai déjà dit, c'était l'opinion de Blainville, et les observations comparatives de Middendorff, faites sur une série nombreuse de crânes provenant de la plupart de ces prétendues espèces différentes, corroborent cette manière de voir.

L'Ours des cavernes était beaucoup plus grand que ne sont les Ours européens de l'époque actuelle, et, sous ce rapport, c'est l'Ours gris de l'Amérique occidentale qui lui ressemble le plus; mais cette différence dans la taille n'implique aucune différence physiologique essentielle et n'atteint pas à beaucoup près les limites des variations que Ton sait pouvoir exister chez des êlres animés de même lignée. Comme exemples de ces inégalités dans l'espèce humaine, on peut citer nonseulement les peuples, qui à cet égard diffèrent considérablement entre eux, mais aussi les individus appelés nains ou

géants, suivant qu'ils restent très au-dessous de la taille ordinaire de leur race ou qu'ils la dépassent de beaucoup (*]. Chez les animaux qui vivent à Tétat sauvage, les anomalies de cet ordre sont rares et ne sont jamais portées aussi loin; mais chez nos animaux domestiques elles ne sont pas moins remarquables, et elles peuvent même être déterminées à volonté par réleveur. Pour se convaincre de ce fait, il suffit de jeter les yeux sur les divers individus de l'espèce bovine qui se trouvent réunis dans l'une des salles de la galerie zoologique du Muséum, où l'on a placé à côlé l'un de l'autre le Bœuf gigantesque des herbages de la Normandie, la petite Vache bretonne et quelques autres spécimens encore plus réduits du même type zoologique. Or la taille des divers individus d'une même espèce dépend de deux choses, de la rapidité avec laquelle les os s'allongent et de la durée de leur croissance, condition qui est, à son tour, subordonnée à l'époque où s'effectue la soudure eri^tre les diverses pièces constitutives de ces organes. En effet, le squelette ou charpente solide du corps de tous ces animaux se compose d'une multitude de pièces qui primitivement sont distinctes entre elles et qui grandissent chacune de leur côté, à peu près comme s'accroissent les arbres de nos forêts, par la formation successive de nouvelles couches de tissu entre la partie précédemment constituée et l'enveloppe représentée par l'écorce du végétal et parla tunique fibreuse de Tos appelé périoste. Chacun des os longs dont se compose la charpente intérieure des membres est constitué par trois de ces pièces, dont une forme la portion moyenne ou corps de Tes et dont les autres, appelées épiphyses, en occupent les deux bouts; ils s'allongent à mesure que du nouveau tissu osseux

( ' ) Si le lecteur désirait avoir plus de détails sur ces variations dans la taille suit de l'homme, soit des animaux, je lui conseillerais de lire quelques Chapitres de l'Ouvrage d'Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire sur VHistoire des anomalies de l'organisation, t. I, p. 189 et suivantes (-i832).

- 339 ~ se forme ainsi entre les épiphyses et la pièce moyenne. Mais il arrive un moment où ces parties se soutient entre elles, et dès lors toute croissance cesse, bien que ces os puissent grossir encore. 11 en résulte que tout ce qui ralentit le travail producteur du tissu osseux ou tout ce qui hâte la soudure des épiphyses tend à diminuer la taille de l'individu. Or Tobservatîon nous apprend que la soudure des épiphyses a lieu plus rapidement dans les climats chauds et secs que dans les pays froidset humides» qu*une alimentation constamment abondante favorise la production du tissu osseux, enfin que certains aliments sont plus propres que d'auires à activer ce travail phy* siologique. Cela est bien évident pour le cheval par exemple, dont la taille et même la conformation peuvent être modifiées à volonté par l'éleveur suivant les conditions biologiques dans lesquelles celui-ci place Tanimal pendant le jeune âge; trois Individus nés des mêmes parents et semblables entre eux au momentdela naissance deviennent forl différents lorsqu'ils ont été élevés, l'un sur les landes de la Bretagne, un autre dans les riches herbages de la Normandie el le troisième dans les pâturages humides de la Hollande : le premier sera petit et sec, le second de bonne taille, à large poitrail et à jambes bien proportionnées, tandis que le troisième sera extrêmement grand, lourd et propre au trait seulement. Par les effets de l'hérédité, ces particularités s'accentuent de plus en plus chez les générations successives qui vivent dans les mêmes conditions, et des races dissemblables naissent ainsi et se caractérisent d'autant plus rapidement qu'elles sont moins exposées à se mêler entre elles. Cela nous explique comment, dans les petites îles battues par les vents et où la nourriture devient insuffisante pendant une partie de l'année, soit à raison de la sécheresse en été, soit à cause des neiges dont le sol reste couvert en hiver, les quadrupèdes auxquels l'homme ne donne pas sans cesse des soins particuliers sont généralement de très-petite taille, et

cela nous permet de concevoir comment des animaux sauvages peuvent à la longue perdre de leur taille lorsque, chassés des lieux les plus favorables à leur développement, ils ont été réduits à chercher refuge dans des contrées où ils sont souvent exposés à manquer du nécessaire.

En admettant que les Ours de l'Europe moderne soient les descendants des Ours gigantesques des temps géologiques, la petitesse relative des premiers n'a rien qui doive nous surprendre, car, à l'époque où ces animaux habitaient les forêts presque sans limites de cette partie de la terre, trouvaient bon gtie dans les cavernes et n'avaient pas à craindre le voisinage de l'homme, ils pouvaient choisir librement les lieux les plus convenables à leur existence et vivre dans les conditions les plus favorables à leur accroissement; tandis que plus tard, en présence d'une population de cultivateurs de plus en plus dense et obligés de se retirer peu à peu jusque dans les endroits les plus inaccessibles et les plus arides, ils devaient souffrir souvent de la faim et s'abâtardir de plus en plus. Cela est si vrai, que même de nos jours c'est dans les pays les moins peuplés et les mieux boisés qu'on trouve les Ours les plus grands; dans le nord-ouest de TAnjérique, par exemple, ils sont parfois presque de la taille de l'Ours des cavernes, tandis que dans les Pyrénées, les Alpes et le Liban ils sont, tous fort petits. L'envahissement progressif de leur domaine originaire par l'homme a amené aussi une séparation de plus en plus complète entre les individus réfugiés, les uns dans la région pyrénéenne, d'autres dans les Alpes bernoises, en Transylvanie, dans la péninsule Scandinave ou dans des contrées encore plus éloignées entre elles, et cette séparation a dû avoir aussi pour effet l'apparition de différences constantes dans les caractères les plus variables de ces animaux, suivant les régions où ils se trouvent, et la formation d'autant de races locales, à peu près comme si ces régions étaient autant d'îles

- ^41 séparées entre elles [lar la mer. Il n'y a donc dans les particularités soil de taille cl de pelage, soit de conformation, offertes parles populations ursines des diverses contrées dont j'ai parlé précédemment, rien qui nous autorise à les considérer comme appartenant à autant d'espèces dislincles et ne constituant pas seulement des races différentes d'une seule et même espèce, c'est-à-dire d'un groupe zoologique issu d'une seule et même souche. Pour le physiologiste, VUrsus arctos ou Ursiis narvegicus, VUrsus pyreneeus, V Ursitssyriacus, VUrsus collaris, VUrtus americanus, VUrsus liorribiUs, etc., ne seraient que des races difTcrenies d'une même espèce animale, ayant entre elles des degrés de parenté comparables à ceux qui existent entre les Poneys des Iles Schetland, les petits Chevaux corses, les beaux Chevaux arabes, les massifs et gigantesques Chevauxde la Frise et les Chevaux à longs poils des Baskîrs, dont un individu est exposé d3ns la galerie mammalogique du Muséum.

Faut-il en conclure que les zoologistes du temps présent ont tort du désigner chacune de ces races ursines sous un ■nom spécial 7 Non; loin de là. Toutes les fois qu'on examine plus attentivement des groupes d'objets et que l'on a intérêt à distinguer entre eux ceux qui sont à certains égards dissemblables, on est nécessairement conduit à multiplier les dénominations partielles, et à cet égard le naturaliste se trouve dans les mêmes conditions que le géographe ou l'historien, dont l'attention se porte tantôt sur une nation entière, d'autres fois sur les divers éléments dont ce peuple se compose ; dans ce dernier cas, en parlant des habitants de la France, il pourra avoir besoin de distinguer entre eux les Bretons, les Normands, les Auvergnats elles Gascons (j'allais ajouter, comme autrefois, les LorrainsetlesAlsaciens],landis que, voulant généraliser davantage, il donnera le nom de Français à l'ensemble de ces races unies par la communaulé des intérêts, des souvenirs et dus sentiments, ayant en un mol un même cœur et oubliant leurs

divergences d'opinion (}ès que rintérêt de ia patrie est en cause. Seulement le naturaliste ne doit pas oublier que les distinctions d'un ordre secondaire» fondées sur des différences de race, n'ont pas la valeur de celles que les anciens zoologisles, Linné et Cuvier par exemple, attachaient au mot espèce^ et, soit dit en passant, les groupes naturels que les classiOcateurs désignent maintenant sous le nom de genres ou de sous-genres me paraissent correspondre à ce que les physiologistes appelleraient des espèces, c'est-à-dire un assemblage d'animaux qui ne diffèrent pas plus entre eux que ne diffèrent les uns des autres les individus nés des mêmes parents, et que Ton est par conséquent autorisé à regarder comme issus d'ancêtres communs.

Dans nos classifications zoologiques, les Ours prennent place dans le groupe naturel désigné sous le nom d'ordre des Carnassiers^ parce que la plupart des animaux dont il se compose sont essentiellement carnassiers. Mais les Ours ne sont pas en réalité des bêles de proie; ils se nourrissent de fruits beaucoup plus que de chair et Ws présentent dans la conformation de leur système dentaire des particularités qui sont en rapport avec leur régime alimentaire. Ainsi, aucune de leurs molaires ne s'élève en forme de crête tranchante comme le fait la dent carnassière des Martres, des Chats et des Chiens; toutes sont larges et tuberculeuses plutôt que coupantes: pour saisir ce caractère, il suffit d'examiner comparativement les dents des uns et des autres. #

Les mœurs des Ours sont trop bien connues de toutes les personnes instruites pour qu'il me paraisse utile d'en parler quand je m'adresse à mes confrères de l'Association scientifique. Pour la même raison, je ne dirai rien de la manière dont on fait la chasse de ces grands et redoutables animaux dans les divers pays à pelleteries; ces renseignements se trouvent dans la plupart des Ouvrages consacrés à l'Histoire naturelle

des Mammifères, par exem]ile le Livre de Urelim, compilniion fort estimable donl la librairie Baillière nous a donné une Iraduciîon, et J3 me bornerai à ajouter que toutes les belles peaux d'Ours, naturellement noires ou rendues telles par les opéraiions du lustrage, proviennent soit du nord de la Scandinavie, de la Russie, de la Sibérie ou du Kamtchatka, soilde l'Amérique seplenirionale. Celles qui ne sont pas employées dans les pajs de production, tels que la Russie, sont vendues principalement à Leipzig et à Londres, où deux fois par an II s'en Tait un commerce considérable. Je trouve dans mes Notes que le nombre des peaux d'Ours fournies annuellemeni par ce dernier marché et provenant de l'Amérique septentrionale était, il n'y a pas très-longtemps, d'environ 7000, mais je pense qu'aujourd'hui ce nombre n'est pas aussi grand, quoique l'importance de cet article de commerce n'aii pas cessé d'être fort considérable.

Les divers Carnassiers dont j'ai déjà parlé ne sont pas les seuls animaux de cet ordre dont la peau soil employée en pelleterie, soit pour la garniture des vêlements, soit comme lapis; on applique aux mêmes usages la dépouille du Gjputon ou Wolverenne, de plusieurs espèces de Renards ei de quelques espèces de la famille des Chats,

Le Gloutok, ou Carcajou des Canadiens français, appariieni à lu famille naturelle des Mustélides, mais par sa forme générale et sa manière de marcher il ressemble un peu à l'Ours et au Blaireau; il est plantigrade comme eux, et ses allures sont lourdes; mais il est très-sanguinaire, bon chasseur et remarquablement vorace ; il grimpe sur les branches basses des arbres pourguetlersaproie et s'élancer sur elle au passage; il a moins d'un mètre de long, el cependant il parvient ainsi à s'emparer de grands animaux, tels que le Renne, l'Élan et I3 Vache; qu'il lue à coups de deiiLs en se cramponnanl sur leur dos. Son poil est long, soyeux, brillant eld'un ton riche; il fournil une four-

- ai4 —

rure épaisse, chaude el légère qui esl estimée presque autant que celle de la Martre, et on le trouve dans la partie boréale des deux mondes, en Scandinavie, en Laponie, en Russie, en Sibérie, au Kamtchatka, dans l'Alaska et de là jusque dans le Groenland; aussi remplit-il un rôle important dans le commerce de la pelleterie. Néanmoins, dans les pays civilises, on cherche à le détruire à cause des ravages qu'il occasionne, et en Norvège, par exemple, il devient rare : en 1860 on n'en tua que 63 individus. £n 1868, le nombre des peaux de Glouton vendues à Londres par la Compagnie de la baie d'Hudson était de 1 104, et vers cette époque la Compagnie des fourreurs canadiens fournissait au même marché, dans l'espace de vingt^cinq ans, aSiio de ces peaux.

Je ne m'arrêterai pas à parler des mœurs de ce carnassier; mais, si mes lecteurs désiraient avoir à ce sujet des renseignements plus complets que ceux fournis par les Ouvrages de Zoologie publiés en France, je signalerais à leur attention ce qui en est dit dans un travail sur les Vertébrés du nord de la Russie par M. Rrandt (de Saint-Pétersbourg) et dans l'un des Chapitres de la Monographie des Mustélides de l'Amérique septentrionale, publiée récemment à Washington par M.EIIiott Coues.

Les Ratons sont des carnassiers américains incomplètement plantigrades, dont la dépouille n'est pas sans valeur. Leur queue, longue et très touffue, est employée dans la toilette des dames pour faire des boas; leurs poils longs et soyeux servent à faire des pinceaux, et l'on tire parti de leur duvet pour la fabrication des chapeaux de feutre. D'après les documents que j'ai sous la main, mais qui datent de plusieurs années, on envoyait au marché des pelleteries de Londres plus de looooo de ces peaux chaque année.

Les Renards sont répandus sur presque toutes les parties de l'ancien continent et ils sont non moins abondants dans le

nouveau monde. La dépouille de la plupart d'entre eux est employée en pelleterie et quelques-uns de ces animaux fournissent même une fourrure très-estimée, notamment le Renard noir de Sibérie» dont une belle peau se vend parfois 4oo roubles. Néanmoins je n'en parlerai que peu en ce moment, car rhistoire de ces animaux est si généralement connue, qu'il me paraîtrait superflu de m'y arrêter, et les distinctions spéciQques admises parmi eux par divers zoologistes sont si incertaines, que dans l'état actuel de nos connaissances il est souvent impossible de se prononcer sur la valeur de beaucoup de ces divisions systématiques. Il n'est pas d'animaux qui, vivant complètement à l'état sauvage et n'ayant jamais subi l'influence de la domestication, présentent autant de variations dans le pelage et dans la taille; souvent les noms sous lesquels on les désigne correspondent à des particularités individuelles plutôt qu'à des races locales; aucun des caractères réputés spécifiques ne me paraissent incompatibles avec l'bypotbèse d'une origine commune, et, lorsqu'on peut comparer entre eux un grand nombre d'exemplaires appartenant à deux espèces nominales, on trouve presque toujours tant d'intermédiaires, que la ligne de démarcation entre ces groupes zoologiques ne peut être tracée qu'arbitrairement. Ainsi, du temps de Linné, on considérait le Renard vulgaire d'Europe comme étant une espèce distincte du Renard charbonnier de la Bourgogne et de l'Alsace, qui a .le bout de la queue noir au lieu d'être blanc comme d'ordinaire; mais on sait aujourd'hui que ce sont des animaux de même espèce, et il en est encore ainsi pour la variété appelée Renard croisé^ parce qu'il présente le long de Téchine du dos une bande noirâtre et sur les épaules une autre bande également foncée, disposée transversalement; il me paraît aussi indubitable que le Renard trouvé en Italie par le prince Charles Bonaparte et décrit par cet auteur sous le nom de Fulpea

melanogaster n'est qu'une autre variété individuelle de l'espèce commune. Néanmoins les particularités de pelage, qui sont rares dans certaines contrées, deviennent fréquentes ou même prédominantes dans d'autres régions. Ainsi une personne experte dans le commerce de la pelleterie ne confondra pas les Renards de Bretagne avec les Renards de Test de la France, ei elle distinguera des uns et des autres les Renards d'Espagne. En général, ces animaux sont jaunâtres dans le midi de l'Europe et d'un roux plus ou moins foncé ou même noirâtre vers le nord; mais dans la région arctique ils deviennent en hiver d'un blanc plus ou moins pur. Il est aussi à noter que des différences correspondant à celles qui existent parmi les Renards d'Europe se rencontrent aussi dans l'Amérique septentrionale, où ceux-ci sont représentés par le Renard rouge et par plusieurs autres races ou espèces.

On appelle Renards argentés ceux dont les longs poils sont blancs au bout et, en dépassant leurs voisins, donnent à la fourrure un aspect brillant; mais cette disposition du pelage n'est pas propre à une race particulière et elle coïncide le plus souvent avec le mélanisme; ainsi il v a des Renards noirs argentés, qui sont des variétés du Renard vulgaire du nord de l'Europe et de l'Asie; et de même divers Renards argentés, en Amérique, appartiennent les uns à la variété mélanienne du Renard rouge qui abonde dans cette partie du monde, tandis que les autres, à pelage grisâtre, se rapportent è l'espèce ou race locale désignée sous le nom de Vulpes virginiensis.

Les Renards de la région arctique, appelés Isatis^ Renards bleus et Renards lagopèdes, ont le dessous des pieds revêtu de poils comme le reste du corps, disposition qui est en accord avec leur mode d'existence, car c'est presque toujours sur la neige ou sur la glace qu'ils se tiennent. En hiver ils sont d'un blanc pur et pendant l'été ils sont parfois d'un gris bleuâtre,

mais ils ne sont jamais franchement bleus, comme on pourrail le supposer d'après leur mode de dénomination.

Ces animaux plus ou moins différents donnent lieu à un trafic très important. Ainsi, pour la Suisse seulement, ly.Fatio évalue à environ loooo le nombre des peaux de Renard exportées annuellement; l'Allemagne en fournit 120000 et chaque année on vend à Londres environ 3oooo peaux de Renard d'Amérique.

La peau du Chat domestique, quoique de médiocre valeur comme fourrure, a une certaine importance dans le commerce des pelleteries ; à la foire de Leipzig on en vend environ 400000, et beaucoup de marchands les déguisent sous le nom de peaux de Genettes.

Les peaux de Tigre, de Panthère et de Jaguar servent, comme chacun le sait, à confectionner de magnifiques tapis de pied, mais elles sont trop lourdes, trop sèches et pas assez chaudes pour être employées pour l'ornement de nos vêtements et elles n'ont en pelleterie que peu d'importance; par conséquent, je n'en parlerai pas ici, car j'ai hâte de terminer cette série d'articles, déjà trop longue, et j'ai encore à m'occuper des fourrures provenant de divers Mammifères de l'ordre des Rongeurs.

Page 1