XI
Rbghbrghbs géographiques DBS Portugais.
Le Portugal, après unlong sommeil que favorisaient la beauté son climat et l'abondance de ses richesses agricoles, remt à la vie active et cherche à reconquérir le rang élevé 'il occupait autrefois dans le monde intellectuel. Il ne reste 18 indifférent aux progrès des connaissances humaines; ses tidits s'appliquent à mettre en lumière les titres de gloire ses anciens marins; ses explorateurs se mettent de noulu au service de la géographie et des sciences naturelles; I professeurs entrent résolument dans la voie de Texpérimtation et son gouvernement fait de louables efforts pour léliorer ses établissements d'instruction publique. Fadis ce petit pays, à peine sorti de l'obscurité et encore pourvu de richesses, exerça une heureuse influence sur le veloppement de l'esprit humain. Â l'époque si bien nomie la Renaissance^ les découvertes géographiques contrièrent beaucoup au changement qui se préparait dans la 'ection des idées régnantes. Elles firent voir que Tobsertion était plus fructueuse que ne pouvaient l'être les disssions scolastlques, et que les anciens n'étaient pas, comme le supposait jusqu'alors, des guides infaillibles. L'esprit libre examen naquit, et ouvrit pour la recherche du li un champ sans limites où tout progrès a pour conséence des progrès nouveaux. En effet, comment ne pas s'é- )uvoir à la vue des vastes horizons ouverts par les navileurs du xv* siècle, qui chaque jour faisaient reculer de 15 en plus les limites du monde connu, et, parmi les exploeurs dont les découvertes devaient exciter alors le plus
d'intérêt, il faut placer en première ligne les marins portugais. Aujourd'hui faire le tour du monde est devenu un amusèment presque vulgaire, facile à effectuer en quelques semaines, et par conséquent beaucoup de personnes peuvent penser qu'une lente exploration des côtes de l'Afrique et rac— complissement d'un voyage maritime de l'embouchure doi Tage dans la mer de l'Inde n'étaient que de minces exploits ; mais, lorsqu'on songea l'ignorance profonde dans laquelle l'Europe tout entière était plongée, il y a quatre siècles^ on en juge autrement et l'on admire l'intelligente audace des entreprises dont le prince Henri de Portugal fut le premier promoteur, vers l'année i^iS.
A cette époque, quelques voyageurs s'étaient aventurés fort loin dans l'intérieur de l'Asie. Ainsi, en 1246, un cordelier, nommé Jean Duplan-Carpin, visita les peuples tartares qai habitaient à l'est de la mer Caspienne, et la relation de son voyage fut recueillie par Vincent de Beau vais. Quelques années après, le Vénitien Marco Polo pénétra jusqu'en Chine; il avait même recueilli quelques données sur le Japon, dont il parla sous le nom de Cipango, et sur des Iles de l'extrême Orient dont on tirait les épices; mais ses récits n'inspiraient aucune confiance et il passait pour a le plus grand des menteurs D. Vers le milieu du xiv^ siècle, Jean de Mandeville fit aussi un voyage en Orient ; la partie de l'Afrique qui avoisine rÉgyple était un peu connue par les écrits des anciens» mais on ne savait rien sur la région occidentale de ce continent, et l'on supposait généralement que les terres situées dans la zone torride étaient inhabitables; quant à TocéaD Atlantique, onn'en connaissait presque rien au delà d'unebande étroite que les anciens avaient visitée enlongeant la côte occidentale de l'Europe. Le plus savant des géographes du moyen âge, l'Arabe Edresi, en parle comme étant une mer ténébreuse, peuplée de monstres effroyables, où les vagues avaient la hao-
teurdemontagneSy où les vents étaient d'une violence extrême elles tempêtes fréquentes. Aussi, disait-il, les navigateurs n'osents'y avancer hors de la vue des côtes et personne ne sait rien des terres qui peuvent y exister au delà des îles Fortunées, dont Ptolémée, astronome grec de Técole d'Alexandrie, avait fait mention versle II* siècle de Tère chrétienne. Albert leGrand, qui, en iai8, enseignait à Paris la philosophie d'Aristote, bien qu'elle fut alors interdite (^jy et qui n'ignorait rien que les écrits de ses prédécesseurs pouvaient lui apprendre, n'était pas mieux renseigné au sujet de l'Occident, et, en effet, de son temps, les navigateurs ne s'éloignaient guère des côtes. Lorsqu'ils perdaient de vue la terre, ils n'avaient pour se guider que la position des étoiles, dont Tune semblait stationnaire pendant que les autres paraissaient décrire autour d'elle des cercles ou des segments de cercle en allant, comme le Soleil, de l'est à l'ouest. Ce petit astre, en apparence immobile, leur indiquait la direction de ce que nous appelons aujourd'hui le pdlenord; mais, pendant le jour, ce point de repère leur faisait défaut, et ils erraient à l'aventure, à moins de rencontrer quelque terre connue. L'aiguille aimantée, dont les propriétés avaient été depuis longtemps constatées par les Chinois, n'étaitpas encore utilisée par les navigateurs, etl'invention de la boussole ne paraît dater que du commencement du xiv* siècle; onp'attribue communément à unjpilote italien, Gioja, d'AmalQ, petite ville de la côte de Naples, où régnait jadis un commerce emportant, mais où de nos jours on ne va qu'en promenade pour admirer une charmante vallée étroite et grimpante, dont
(') Par une singulière transformation de mots, Pendroit où ce savant J^ttirait alors des auditeurs en foule, et que Von appelait la ;?/«ce de Maure -Hubert (ou Maître Albert), est connue aujourd'hui sous le nom de place Mauberty parce que, sur les écriteaux indicatifs des voies publiques, on écrivait, par abréviation, M. Aubert. Depuis quelques années, l'édilité parisienne a rectiQé cette désignation commémorative d'un fait important dans l'histoire de notre Université.
les flancs rocheux et pittoresques sont tapissés d'élégants lycopodes. Mais pendant plus d'un siècle encore les marins ne se hasardaient que timidement en haute mer; leurs cartes marines^ appelées des portulans^ ne servaient guère qu'à indiquer la position des points du littoral méditerranéen où ils pouvaient descendre, faire escale^ comme on dit encore de < nos jours. La boussole ne leur suffisait pas, en effet, poucr: trouver leur chemin quand, à perte de vue, ils n'apercevaient qu'une nappe d'eau immense et uniforme; cet instrument admirable leur tenait lieu en tout temps de l'étoile polaire ^ qui n'était visible que pendant les nuits sans nuages, mais, pou ir connaître leur position, il fallait savoir si leur navire s'avançait vers le nord ou descendait vers le sud et à quelle distance vers l'ouest ou vers l'est ils se trouvaient de leur point de dépari. Or, pour trancher la première de ces deux questions, il fallait mesurer la hauteur soit de l'étoile polaire, soit du Soleil i midî^ au-dessus de l'horizon, et, pour juger de la longitude du ieu où ils étaient, les marins avaient besoin de montres marchant d'une manière parfaitement régulière, aSn de savoir de combien de minutes ou de secondes ils étaient en retard ou en avance de l'heure prise au moment de lear départ. Or, au commencement du xv^ siècle, les moyens de résoudre facilement ces questions leur faisaient défaut, et plusieurs auteurs pensent que les navigateurs portugais furent les premiers à prendre la hauteur du Soleil à l'aide de l'instrument qui, perfectionné peu à peu, devint l'astrolabe, puis le sextant. Ce point de l'histoire des sciences est fort obscur, mais, quoi qu'il en soit des droits des marins portugais à cette découverte, il est bien démontré que ces explorateurs furent des premiers à en profiter pour s'aventurer au loin sur l'océan Atlantique à la recherche déterres ignorées(')«
(') Les Portugais attribuent ce progrès à une commissioii de
Le prince Henri de Portugal, dit Henri le Navigateur, ayant accompagné son père, le roi don Juan I*', sur la côte afri-* caine du détroit de Gibraltar, lors du siège de Ceuta, en i4i5, Gi ayant alors recueilli beaucoup de renseignements sur les pays situés plus loin vers le sud, conçut le désir de les faire explorer par mer, et, bientôt après son retour en Europe, il fit commencer une longue série d'expéditions de recherche dont l'influence a été immense sur les progrès de Fart de naviguer aussi bien que sur les progrès des Sciences cosmographiques. La ville de Sagres, sur la côte des Algarves, au* près de laquelle il alla se fixer, devint une école navale ou les baates études scientifiques, indispensables pour l'avancement de la Géographie, prirent un grand essor, et les navires armés dans ce port de mer ne tardèrent pas à franchir les limites du ^onde connu jusqu'alors, en s'avançant dans des régions députées .inhabitables à raison de la chaleur excessive que l'on supposait y régner. En i4t^9 il envoya sur la côte ouest du Maroc deux petits navires qui dépassèrent de beaucoup le <^p Non, situé à la hauteur des îles Canaries, ou lies Fortunées des anciens, où s'étaient arrêtés tous les explorateurs précédents, dont ils avaient entendu parler, et qui découvrirent le ^p Bojador, ainsi nommé parce qu'il s'avançait plus à l'ouest ^iQ'aucun point du continent africain visité à cette époque. I*es marins embarqués sur ces vaisseaux s'effrayèrent des cou- *^nts qu'ils voyaient se briser sur la côte et n'allèrent pas plus loin. Mais, en i4i8, don Henri, voulant faire doubler ce cap, y expédia deux jeunes gentilshommes de sa maison, Gonzalves 2arco et Tristan Vaz, qui ne réussirent pas dans cette entreprise; poussés au large par une tempête violente, ils allèrent ^border à un îlot inconnu, situé a une assez grande distance de
&^phes réunie par le roi don Juan II, petit-neveu de Henri le Navigateur, ^t. dont faissdt partie le célèbre Martin Behem.
la terre ferme, près de l'île désignée aujourd'hui sous le nom de Madère. Ils appelèrent ce lieu de refuge Puerto-Santo^ et, à leur retour en Portugal, ils en firent une description si séduisante, que le prince Henri y envoya immédiatement des colons*. En i4i9> les navigateurs portugais constatèrent l'existence de Madère, et, deux ans après, d'autres explorateurs de la même nation dépassèrent le cap Bojador; en i432, un de leurs capi taines, Gonçalo Cabrai, découvrit l'une des îles du petit archi pel des Âçores, situé fort loin dans l'océan Atlantique, vers 1 nord-ouest; en i44<)9 Denis Fernandez parvint à i'embou chure du fleuve Sénégal, et, trois ans plus tard, ce marin al! jusqu'au cap Vert; puis un Vénitien, au service de Henri 1 Navigateur, vit l'embouchure du fleuve Gambie, et, en i44^ » Louis Cadamosto et Antoine de Noia trouvèrent l'archipel du cap Vert, situé à environ 5 degrés à l'ouest du cap quii porte le même nom. Enfin, lorsque, en i46o, le prince Hen mtï termina sa glorieuse carrière, ses marins étaient déjà arrivés à Sierra-Leone, situé presque à l'extrémité sud de la c6 occidentale de la grande région que l'on pourrait appel l'Afrique septentrionale, pour la distinguer du prolong ment que ce continent envoie vers le sud dans l'hémisphère austral.
Je ne veux pas suivre pas à pas les Portugais qui, dans leurs voyages ultérieurs, poussèrent vers l'est jusqu'à l'île de Fei^ nando-Po, dans le golfe de Guinée, et ensuite le long de i^ côte du Gabon et de Benguela, jusqu'à la pointe sud de l'Afrique appelée d'abord le cap des Tempêtes, et ensuite 1^ cap de Bonne-Espérance, parce que l'on pensait avec rai$»on être enfin arrivé dans une mer d'où l'on pourrait aller dir^C: tement vers l'Inde, objet de Tardent désir de tous les navig^' teurs de cette époque. Ce récit serait trop long pour trou'V^^' place dans noiTe Bulletin, et je rappellerai seulement que ^^ cap fut découvert en i486 par Barthélémy Diaz et même double
par ce navigateur, et que bientôt après Tocéan Indien fut ouvert pour la première fois aux Européens. En effet, Vasco de Gaina, parti de Lisbonne en 1497» arrive sur l^côte de Malabar le 20 mai 1498* après avoir contourné le vaste continent africain.
A répoque où cette grande nouvelle se répandit en Europe, personne ne songea à contester aux navigateurs portugais, dont Vasco de Gama était le représentant le plus illustre, le mérite de cette série de découvertes achetées au prix de plus de soixante années d'efforts continus; mais, plus tard, divers auteurs crurent pouvoir revendiquer pour d'autres marins une partie de la gloire attachée à leurs noms. Ainsi, selon Jes uns, il n'y avait là rien de nouveau puisque, d'après Un passage d'Hérodote, un Égyptien, Eudoxe de Cyzique, qui vivait deux siècles avant l'ère chrétienne, serait allé de la mer Rouge dans l'océan Indien, puis serait entré dans la Méditerranée par les colonnes d'Hercule, ou détroit de Gibraltar. Mais, d'après Strabon, ce voyage aurait été projeté Seulement, et, quoi qu'il en soit à cet égard, le fait, vrai ou ftiux, n'avait éclairé en rien la géographie de l'hémisphère austral. D'autres dirent que les explorateurs envoyés par le prince Henri n'avaient fait que suivre laborieusement, Qn trente années, l'itinéraire du Carthaginois Hannon, dont le périple datait d'une époque antérieure à la destruction de Carthage par les Romains et avait été accompli en une seule campagne ; mais le voyage de cet ancien marin n'était connu que par une courte inscription lapidaire, dont une traduction grecque a été conservée, et ne pouvait être utilisé par les géographes qu'à l'aide des découvertes faites par les Portugais seize siècles plus tard. Enfin, les détracteurs des hommes dont je rappelle ici les travaux arguèrent aussi d'une expédition maritime qui, disaient-ils, avait été faite €n i3649 sur la côte de Guinée, par' des marins normands.
et ils ajoutèrent que ces marins eurent pendant quelque temps dans cette partie de TAfrique un comptoir auquel ils avaient donné le nom de Petit-Dieppe; mais tout cela est fort douteux, et, en admettant même que cet établissement temporaire, ainsi que ses fondateurs, ait réellement existé ('), il serait resté complètement inconnu des autres navigateurs ; ce furent les érudits qui en découvrirent les premières traces dans une vieille chronique locale, longtemps après la réalisation des hauts faits accomplis par les Portu* gais, et ces voyages n'avaient exercé aucune influence sur les progrès de la Géographie.
Les Portugais ne se bornèrent pas à visiter le littoral africain et la côte du continent indien, à déterminer la position géographique des endroits où ils débarquèrent et à nouer des relations commerciales avec les habitants de ces pays divers : ils voulurent y avoir des établissements permanents; bientôt ils y fondèrent des colonies puissantes et ils étendirent rapidement leur influence sur presque tout l'extrême Orient, Alphonse d'Albuquerque et François d'Almeida, qui représentèrent successivement le roi de Portugal, y firent de grandes choses, et, pendant les quatre-vingts premières années qui suivirent les découvertes accomplies par Vasco de Gama, les explorateurs de cette nation nous firent connaître les côtes de la mer Rouge et du golfe Persique dont ils dressèrent la carte; ils furent les premiers à nous donner des notions justes sur Ttle de Ceylan et sur Madagascar; ils découvrirent la presqu'île de Malacca, Sumatra, la plupart des îles Moluques et des Célèbes; ils poussèrent même jusqu'au Japon, ainsi qu'au littoral de la Nouvelle-Guinée ou Papouasle
( * ) Santarem révoque fortement en doute la date assignée à oeB ent* ditions et les considère comme étant postérieures aux décdavertflt w' Portugais [Recherches, p. 6 et suivantes.) - -•*«
et, en iSaô^ ils paraissent même avoir touché à la grande terre appelée aujourd'hui TÂustralie.
Pendant la seconde moitié du xy* siècle et les premières 3nnées du siècle suivant, les navigateurs portugais dans l'océan Indien et dans l'extrême Orient aussi bien que sur le littoral africain ajoutèrent immensément à ce qui était connu des géographes du moyen âge et pendant la première de ces périodes, si favorable à l'avancement de la Géographie ainsi qu'au développement du commerce, ces entreprenants marins ne se bornèrent pas à se diriger vers l'est, ils traversèrent aussi l'océan Atlantique et firent dans le nouveau monde des découvertes importantes. Ainsi, en i5oo, Pierre Alvarez Cabrai, en s'écartant de la route ordinaire du cap de Bonne-Espérance et en allant davantage du côté de l'ouest, rencontra le Brésil et l'année suivante le Florentin Amerigo Vespuce, au service d'Emmanuel, roi de Portugal, explora, depuis Santa- Cruz jusqu'à la Terre des Patagons, la côte du grand continent connu aujourd'liui sous le nom d'Amérique méridionale (* ).
D'autre part, en i5oo, Gaspard Corte Reale, dont la famille était établie aux Açores, essaya de trouver par le nord-ouest Une route pour aller par mer en Chine, tentative qui de nos jours a été fréquemment renouvelée par les marins anglais et ^ beaucoup contribué à l'avancement de nos connaissances géographiques. Gaspard Corte Reale découvrit alors le Labrador, et, d'après quelques documents cités récemment par
(') On pense généralement que le nom d'Amérique fut donné au nou- ^^Q monde en Thonneur de Vespuce et employé pour la première fois ^i^ i5i3, par un géographe de Saint-Dié, dans les Vosges, appelé Martin ^^aldseemiiller, mais plus connu sous le nom grécisé de Hylacomylus ; ^pendant, d'après les recherches récentes de M. Marcou, il y a lieu de croire ^^elemoi jimén'que est d*origine mexicaine et était employé peu de temps ^rès la découverte du nouveau monde pour désgner la région haute du ^^^temala, réputé le pays de l'or. {Bulletin de la Société de Géographie ^ ^^75, t.IX, p. 587.)
M. Lucien Cordeiro (*), le père de ce navigateur, JeanVass Corle Reale aurait visité précédemment (vers i464) ï'^le d^ Terre-Neuve, que l'on appelait alors Terra dos Bachalhauz^ ou Terre des Morues^ et que l'on dit communément avoir é découverte en 1497 par Sébastien Cabot, Vénitien au serviedu roi d'Angleterre Henri VII.
Ce n'est pas seulement par les découvertes maritimes iisées au profit du Portugal que l'on peut appréciera sa juscé valeur l'influence exercée par ce petit pays sur les progrès m3e la Cosmographie pendant le XV® siècle; il faut se rappeler auss/ que Christophe Colomb y avait acquis toute sa science et que h premier marin dont le navire ait fait le tour du globe était dirigé par un Portugais, Fernand de Magalhaoes ( ou Magellan), entré depuis peu au service de l'Espagne. Chargé par Charies-Quiot de diriger une expédition contre les Moluques, il conçut le projet d'y aller par le sud-ouest, et en iSao il arriva dans l'océan Pacifique après avoir passé entre l'extrémité de la Terre des Patagons et la Terre de Feu par un détroit qui porte aujourd'hui son nom; puis il traversa cette grande mer et arriva aux îles Philippines. Là il fut assassiné par les indigènes, et ses compagnons de voyage, privés de leur chef, regagnèrent l'Espagne sans avoir à rebrousser chemin. Quelques auteurs* usant d'un procédé peu digne d'hommes sérieux, lui refusent l'honneur d'avoir complété ainsi la démonstration de la sphéricité de la Terre, parce que de sa personne il ne put achever son long voyage; ils nous disent que la gloire de ce haut fait appartient à l'amiral Drake qui, un demi-siècle plus tard* sous le règne d'Elisabeth (l'Angleterre, accomplit la même
(*) Voyez l'opuscule intitulé : Delà part prise par les Portugais dans la découverte (ù r Amérique y par M. L. Cordeiro, et imprimé à Lisbonne «n 1876. Il ne faut pas confondre cet auteur avec le P. A. CordeirO) ancien chroniqueur local des Açores, dont son homonyme invoque le témoignage.
tâche. Mais^ si Magellan pérît en route après avoir accompli tout ce qui était essentiel pour la solution de la question scientifique qu'il avait en vue, il n'en est pas moins certain que les marins placés sous son commandement et obéissant à ses ordres complétèrent son œuvre et qu'on ne saurait sans injustice flagrante transférer à Drake le titre de premier circumnavigateur du globe.
A l'époque des grandes découvertes géographiques dont h civilisation moderne est redevable aux explorations maritimes, le Portugal était donc évidemment en tète du mouvement scientifique en tout ce qui concerne la navigation, et il aurait, je n'en doute pas, continué à contribuer d'une manière non moins puissante à l'avancement des connaissances humaines, si en 1678 un désastre national n'était venu l'arrêter dans la voie du progrès. Quelques années avant, le roi Sébastien avait péri en Afrique, dans une bataille contre les Arabes du Maroc, et son faible successeur, le cardinal Henri, le dernier représentant de la maison d'Aviz, ne sut pas préserver son pays de la domination d'un puissant voisin ; à sa mort, le sombre etcruel Philippe II d'Espagne s'empara du Portugal. Ennemi opiniâtre des idées nouvelles, Philippe exerça sur tous ses domaines une influence assoupissante, incompatible avec ''esprit de recherche, et le pays de Henri le Navigateur, en perdant son indépendance pour passer entre de pareilles nuiins, perdit aussi pour longtemps sa vigueur mentale. En ^^o, Jean lY de Bragaqce parvint à délivrer sa patrie des oppresseurs étrangers; mais le dommage produit par la domiiiation espagnole était trop grand pour être promptement réparé. Vers le milieu du siècle suivant, sous le roi Joseph, un bommed'un rare mérite, le marquisdePombal,cherchaà porter
''emède au mal, dont il comprenait toute la gravité, mais il ne S^rda pas le pouvoir assez longtemps pour accomplir les réformes nécessaires, et, lorsqu'on 1777 il cessa de gouverner.
le déclin général s'accentua de plus en plus. A une époque moins éloignée, la France^ malheureusement^ ne fut pas étrangère aux infortunes subies par. le Portugal^ et, lorsqa'en i8i4 . la guerre de la péninsule cessa, la paix intérieure ne se réta — biit pas; bientôt la séparation entre le Brésil et la mère patries devint définitive, et à cette longue série de désastres il fau^ ajouter encore les pertes occasionnées par la concurrence d^
commerce hollandais, qui dans les mers de l'Inde supplant
presque complètement le négoce portugais dès que FEspagik^ se fut emparée du Portugal. Je ne m'arrêterai pas devant spectacle affligeant, et je me hâte de dire qu'aujourd'hui «wj:< pays reprend vigueur et fait de grands efforts pour réparer le temps perdu. Les indices de cet heureux changement sont nombreux et variés; je m'en suis convaincu dans mes visites à l'Exposition, non pas en étudiant les produits matériels de l'industrie étalés sous les yeux du public dans la section portugaise, choses dont je ne me suis pas occupé, mais en examinant les résultats du travail intellectuel accompli depuis quelques années par les hommes de science.
Le premier bon signe dont j'ai été frappé est l'empressement du Portugal à rendre compte de l'état actuel de ses établissements d'instruction publique et le sentiment de satisfaction légitime avec lequel le savant qui, dans notre jury, représentaitce pays (M. de Aguîar) nous expliquait les changements effectués récemment dans les grandes écoles et les musées publics. T^ vu, avec non moins d'intérêt, les rechwches de ses géologues et de ses zoologistes; la nouvelle de la création d'une Société de Géographie à Lisbonne m'a semblé aussi de bon augure, et je n'ai pas été insensible au soin jaloux avec lequel, depuis quelques années, beaucoup d'érudits défendent les titres de gloire de leurs anciens navigateurs, non pas à l'aide de grandes phrases déclamatoires, mais par un examen sérieux des tà\S et par une discussion approfondie des points en litige ; ceh
- i75 témoigne de l'importance qu'ils attachent aux travaux d'investigation et de l'encouragement que Ton est disposé à donner aux entreprises du même ordre qui sont en projet. En un inot> il y a là un réveil intellectuel qui annonce le retour de temps meilleurs. Pour le moment, je ne parlerai pas des changements introduits dans les établissements d'instruction publique, j'y reviendrai bientôt; mais je rendrai brièvement compte de quelques-unes des publications qui ont rapport au sujet dont je me suis occupé dans cet article et qui jettent de nouvelles lumières sur divers points obscurs de l'histoire des découvertes géographiques dont la Science est redevable aux explorateurs portugais.
Le livre que je citerai en première ligne est dû à un savant qui a longtemps résidé à Paris et qui était correspondant de notre Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, le vicomte de Santarem. Cet Ouvrage ('), riche d'une érudition de bon aloi, met bien en évidence les services l'endos à la Géographie par les divers voyageurs portugais du i^ siècle et fait justice de plus d'une erreur propagée a leur préjudice. Mais, comme il date de 1842 et qu'il est très-connu en France, je ne m'y arrêterai pas.
Dn travail plus récent, communiqué dernièrement à la Société de Géographie de Lisbonne par M. L. Cordeiro, secré- ^ire général de cette Compagnie savante, sans Atrc rédigé ^vec autant de méthode que l'ouvrage de M. de Santarem^ ^^OQtient aussi beaucoup de renseignements intéressants sur c^te partie de l'histoire de la navigation. Ce Mémoire est ^esiiné à mettre en relief l'influence qu'ont dA exercer sur '^s idées de Christophe Colomb ses relations de famille à
{*) Recherches sur les découvertes des pays situés sur fa rôt a ortiflen' '^fcfife l* Afrique y au delà du cap Bojador, Paris, iS/ja. M. de SanUin;m« l^i avait occupé dans son pavji une hante position politlquo, ent rnort à *^^ri8 en 1 856.
Porto-Santo, ainsi que son long séjour dans cette île, puis m Lisbonne^ et à justifier le Portugal de n'avoir pas accueilli ses projets d'exploration par delà Tocéan Atlantique.
L'enthousiasme excité par l'incomparable découverte d^ cet homme illustre a, en effet, porté ses historiens à blâmer trop sévèrement ceux- qui avaient décliné ses offres de service, car il ne leur disait pas : je veux aller à la découverte d'un monde nouveau, et, en naviguant droit vers le couchant, je suis persuadé que je le rencontrerai; il soutenait qu'en traversant l'Atlantique il arriverait à la terre des épices, c'est-à-dire à l'Archipel indien, à l'île de Cipango, nom sous lequel on désignait alors le Japon, et au Cathai, ou partie extrême du continent asiatique appelée aujourd'hui la Chine; il soutenait aussi que cette route était la plus courte pour aller par mer de l'Europe dans l'Inde, et il basait soc opinion à ce sujet sur une double erreur, que des géographes plus instruits apercevaient peut-être. Tous admettaient avec lui la sphéricité de la Terre et convenaient que si la route était libre, un navire pouvait aller dans l'Inde en se dirigeant soit à l'est, soit à l'ouest; le Florentin Toscanelli, consulté sur ce point par le roi de Portugal, s'était, dès l'année i474> ^^^' mellement expliqué à ce sujet; mais on pouvait ne pas pa^ tager son opinion concernant la petitesse de notre globe et le grand prolongement des terres asiatiques dans l'extrême Orient. EfTectivement, Colomb supposait notre globe beaucoup moins grand qu'il ne l'est réellement, et, guidé par des indications fausses fournies par Marco Polo, il croyait l'Asie beaucoup plus grande qu'elle ne l'est. Son argumentation concernant les avantages de la route par l'Occident pour arriver en Asie reposait en entier sur ces deux erreurs, et si conviction à cet égard était si profonde, qu'étant arrivé dans le nouveau monde il croyait être dans l'Inde, et jusqu'au moment de sa mort il persista dans cette croyance, tandis
qu'il était encore séparé des terres asiatiques non-seulement
par le continent américain^ mais aussi par Tocéan Pacifique,
mer non moins large que TAtlantique, dont il venait d'effec-
tcier la traversée. Les conseillers du roi de Portugal, consultés
sur les avantages que pouvait procurer à leur pays le voyage
projeté par Colomb, eurent donc raison lorsqu'ils soutinrent
que la distance à franchir pour aller dans Tlnde par TOcci-
dent était beaucoup plus grande que celui-ci ne le disait, et ils
furent très-excusables lorsqu'ils conseillèrent au petit-neveu
de Henri le Navigateur de persévérer dans la voie indiquée
par ce prince plutôt que de se lancer dans des aventures
nouvelles; les ressources du pays n'auraient pas permis de
tOQt entreprendre à la fois, et il était plus sage de les appliquer
à l'achèvement de l'œuvre d'exploration poursuivie, non sans
gloire, depuis de longues années. C'était raisonner d'une
noanière très-sensée ; mais dans cette circonstance comme dans
quelques autres cas fort rares, Terreur aurait été préférable à
la vérité, car en écoutant Colomb, qui sous ce rapport avait
tort, le Portugal aurait obtenu un résultat plus grand qu*en se
laissant guider par les conseils de personnes mieux informées.
^* Cordeiro a raison lorsqu'il dit que Colomb n'a jamais
découvert ce qu'il promettait formellement de découvrir,
ii^s ce savant aurait pu ajouter que l'importance de ses
découvertes a dépassé ses prévisions.
Dans ces dernières années, plusieurs géographes portugais ^6 sont appliqués avec succès à mettre en relief les travaux de leurs anciens voyageurs. Les écrits de Barros, gouverneur Sénéral des établissements portugais sur la côte de Guinée vers '6 milieu du xvi* siècle, leur ont fourni beaucoup de renseignements intéressants dont les historiens n'avaient pas fait suffi- ^mment usage, et d'ulileslumières sur plusieurs questions ont ^té obtenues par l'étude desPadrons, ou colonnes commémo- ^tives, que les voyageurs portugais du xvi* siècle élevaient
sur les principaux points delà côle d'Afrique où ils débarquaient pour la première fois. Du temps de Henri le Navigateur, les marins se contentaient de marquer leur prise de possession en élevant sur le rivage une croix de bois ou en gravant sur quelque arbre voisin la devise française de ce prince : Tâtent de bien faire ;msiïs, sous le roi Juan II, on employa à cet usage des colonnes en pierre surmontées d'une croix et portanL sur Tune de leurs faces les armes du Portugal, sur les autres des inscriptions. Ces Padrons, dont il est fait mention sm les anciennes cartes et dont on retrouve souvent des restes en place, ont été étudiés avec soin par M. Magno de Castillo , et ils ont fourni à cet auteur les éléments nécessaires pou r reconstituer Thistoire, fort mal connue, de l'un des voya geurs portugais, Diego Cam, à qui l'on doit la connaissanc e d'une longue étendue des côtes du Congo. Par des r(
cherches du même ordre, M. de Caslillo a levé beau
coup d'incertitudes au sujet des points du littoral africai découverts, par Barthélémy Diaz, et il a éclairé considérabl< ment plusieurs autres questions du même ordre. Son travai ^, dont M. Codine a rendu compte dans \e Bulletin de la Société géographique de Paris, mérite donc d'être cité ici, et s^s investigations relatives à des voyages d'un autre ordre, effecïtués également par ses compatriotes, sont non moins dignes d'éloges; j'y reviendrai prochainement.