XV
Les Lapons et les Rennes.
Bs Lapons, dont j'ai déjà eu l'occasion de dire quelques mots s l'article précédent, ne constituent pas une natiîon. Le ; qu'ils habitent est partagé aujourd'hui entre quatre États onvoisinSy la Norvège, la Suède, le grand-duché de Finie et la Russie, sans qu'il en résulte pour eux aucun dome moral ou matériel, car ils n'ont jamais été unis entre par les liens dont résulte l'unité sociale. Ils n'ont pas de renirs communs, pas d'histoire, pas de littérature, pas de imerce; ils ne possèdent pas les premières notions de , et leurs industries sont rudimentaires. Le nom qu'ils se l donné est même presque inconnu ailleurs que chez eux, elui sous lequel leurs voisins les désignent n'a pour eux une signification; ils ne s'appellent pas les Laps ou les an, comme disent les Russes, mais les Sabmes, les Samis^ es Same-Ladsy et les Norvégiens les confondent avec les )• Cependant, cette race presque innommée est, à mon , fort intéressante à étudier, et les Lapons méritent de r notre attention, ne fût-ce qu'à raison de la singularité des litions dans lesquelles ils vivent, car leur existence est itement liée à celle d'un animal propre aux contrées les de l'hémisphère nord, le renne, espèce particulière de mille des cerfs, à laquelle ils doivent tout. Sans le renne iisparattraient bientôt de la surface du globe, à moins de voir quitter leur pays, de descendre vers le sud et de iger complètement leur manière de vivre.
vt sa conformation générale et par sa structure intérieure»
le renne, dont l'importance est si grande pour les Lapons, ne diffère que peu du daim et du cerf commun de nos forêts; il s'en distingue seulement par l'existence de bois chez la femelle aussi bien que chez le mâle, par la largeur de ses sabots, qui lui permettent de marcher facilement sur la neige, et par quelques autres particularités; mais ce sont là des caractères de minime importance physiologique, et ce qui le rend éminemment utile aux Lapons, c'est la manière dont il se nourrit et la facilité avec laquelle il se soumet à la domestication. Pour se sustenter, il lui suffit de brouter un lichen, le Cladonia rangiferina, qui croît sur le roc, qui n'a besoin que d'air, d'humidité et d'un peu de lumière pour vivre, et qui ne péril pas en hiver lorsque, pendant plusieurs mois, la terre est couverte d'une épaisse couche de neige.
Les seuls animaux qui soient susceptibles d'une complète domestication, c'est-à-dire aptes à être amenés à vivre paisiblement et librement sous la domination de l'homme, sont ceux qui, à l'état de nature, vivent réunis en sociétés sous la direction plus ou moins complète d*un chef, qui est d'ordinaire un individu plus âgé, plus fort, plus courageux et peut-être plus intelligent que ses compagnons. Ainsi que l'a fait remarquer avec raison Frédéric Cuvier, le frère de l'illustre créa^ teur de la science paléontologique, ces animaux, lorsqu'ils sont accoutumés à être soignés par l'homme, à reconnaître sa puissance et à lui obéir, semblent voir en lui un chef analogue à ceux qui sont leurs guides naturels. Les animaux quî n'ont pas ces instincts de sociabilité peuvent s'apprivoiserait point de vivre volontiers à côté de nous, de rester dans nof^ habitations, de venir nous demander leur nourriture et mêro^ de rechercher nos caresses, le chat par exemple, mais c'es^ toujours en conservant leur indépendance et pour ainsi dir^ en égoïstes, sans se résignera rendre service à leur maître, aifl!^' que le font d'une manière si remarquable le chien, le cheval 9
'éléphant et le bœuf> qui se laissent atteler et travaillent pour ui. LMntimité entre le guide et le serviteur devient d*autant plus grande que celui-ci a plus d'intelligence pour comprendre ce qu'on demande de lui^pour comprendre aussi les bienfaits dont il est redevable à ce chefet pour ne pas oublier les conséquences que la désobéissance peut entraîner. Sous ce rapport le renne est très-inférieur au chien, à Téléphant et au cheval ; il ressemble davantage au bœuf et à la chèvre; mais, de même que tous ces quadrupèdes, c'est un animal ayant l'instinct de h sociabilité, vivant en troupeaux et docile aux ordres de ses chefs naturels. Il avait donc toutes les qualités requises pour devenir un animal domestique, et sa domestication première a dû être d'autant plus facile, que, dans les régions inhospitalières où il réside, l'homme peut lui rendre à son tour de grands services, soit en le protégeant contre les bêtes féroces, telles que les ours, dont il devient souvent la proie, soit en pourvoyant à ses besoins pendant la mauvaise saison, car la domestication est une sorte de civilisation, et l'homme civilise par les bienfaits, non par la tyrannie.
La conquête du renne par l'homme n'a pas été aussi complète que celle du cheval et du chien, qui, dans leur état primitif, n'existent plus; car les chevaux réputés sauvages, de même que les chiens marrons, sont des descendants d'ani- BWux domestiques échappés à la domination de l'homme et vivant loin de lui, tandis que, dans le nord, il y a encore des ^upes de Rennes sauvages qui n'ont jamais perdu leur indépendance. Aujourd'hui, ces animaux, de même que les Hennés domestiques, n'habitent que la région glaciale voisine ^u pôle arctique, mais à une certaine époque, dans les temps P^historiques, ils étaient répandus dans presque toute l'Eu- '^pe; ils ont laissé leurs ossements en Angleterre, en Suisse, ^'ï France, jusque dans le voisinage du littoral méditerranéen, ^^us n'avons aucune preuve de leur passage au sud des Pyré-
nées ou des Alpes, mais durant la période diluvienne ils se trouvaient en nombre considérable dans la Gaule. Il y a lieu de croire que, à Tépoque où les habitants de la Suisse vivaient dans les palaOtes, il n'y avait pas de rennes dans ce pays, et, da temps de César, ils avaient disparu de la Gaule, mais ils vivaient encore dans la grande forêt hercynienne qui couvrait la Germanie. Peu à peu ils se sont retirés davantage vers le nord» et Ton n'en a rencontré aucun débris dans les kjockekinmoei^ dings du Danemark; de nos jours, en Europe, on n'en voit qu'au delà du ôs"" degré de latitude. En Asie, ils descendent beaucoup plus bas : ils viennent jusque dans la Mongolie chinoise, ainsi que dans le nord de l'archipel japonais, et ils s'étendent depuis la Nouvelle-Zemble jusque sur les bords de l'océan Pacifique. En Amérique ils occupent une région non mollis vaste, comprenant l'Alaska, le pays des Esquimaux, le nord du Canada et les terres situées entre la baied'HudsonetIa baie de Baffin. Ils peuplent aussi le Groenland et le Spitzberg, mais ils ne sont pas arrivés spontanément en Islande, et ce furent les Norvégiens qui les y introduisirent en 1 773 (•).
Jusque dans ces derniers temps, les rennes sauvages étaient très-abondants sur les hauts plateaux des Alpes norvégiennes; ils y erraient par troupeaux de plusieurs milliers d'individus. Mais depuis une dizaine d'années, par suite du perfectionnement des armes à feu, qui en a rendu la chasse plus facile, leur nombre a beaucoup diminué et une même bande compte rarement plus de quelques centaines de têtes. Ils ont presque entièrement disparu de la Suède, si ce n'est dans quelques massifs alpestres des districts lapons de la Northbothnie et du Juntiand. Mais, dans le nord de la Sibérie et dans le Kamchatkà, ils se réunissent en troupeaux presque innombrables; itiasi l'amiral Wrangel raconte que, étant sur les bord$ du Baranicbai
(*) Mackenzie, Tmvels in Icclnnd^ p. ^4^-
■iiiéi.
il en vit passer deux troupeaux dont le défilé dura deux heures. Dans TAmérique boréale ils se réunissent par bandes composées de loooo à looooo individus pour aller^ suivant les saisons, vers le sud ou vers le nord. Dans ces voyages, les irieux mâles les conduisent et veillent attentivement à la sûreté commune ; leur prudence est remarquable, et ils se défendent vaillamment contre les loups qui viennent souvent les attaquer en bandes nombreuses. A l'époque de leurs émigrations, ces rennes, jeunes et vieux, vivent paisiblement entre eux, tandis qu*à l'époque du rut, qui a lieu en septembre, les mfties se livrent des combats violents; bientôt après, ces animaux se séparent par paires.
En Norvège, ils voyagent peu, ils évitent les endroits boisés et ne fréquentent que les plateaux découverts; mais, en Sibérie, ils font de longs trajets, allant en août ou en septembre chercher dans les forêts un abri contre le froid excessif de l'hiver, et à la fin de mai ils retournent vers le nord, où ils trouvent une pâture plus abondante et où ils sont moins exposés à la piqûre des moustiques, des taons et d'autres mouches qui abondent dans ces régions et qui les font beaucoup souffrir. Les rennes changent aussi de pelage deux fois par an; leur poil d'hiver est serré, épais, cassant et très-long, surtout à la partie antérieure du cou, où il forme une sorte de crinière; il tombe au printemps et se trouve remplacé par des poils courts, plus fins et de couleur grisâtre, entre lesquels, plus tard, en poussent d'autres qui bientôt les dépassent, et qui, étant blancs à l'extrémité, finissent par donner au pelage l'aspect d'une couche de neige sale.
Le renne sauvage est pour les peuplades hyperboréennes un objet de chasse, car sa chair est un excellent aliment, surtout lorsque son corps est chargé de graisse; sa dépouille est employée comme vêtement, et même les tendons qui fixent muscles aux os sont très«utiles, car les fibres qui les comr
posent, et qui sont faciles à séparer entre elles^ servent comme fil pour la couture des peaux. Mais ce sont les rennes domes^ tiques qui constituent la principale richesse des Lapons, et probablement ceux-ci étaient parvenus à se les attacher aios! avant d'occuper dans la Scandinavie et la partie adjacente de la Russie les contrées qu'ils habitent maintenant.
On ne possède que fort peu de données sur Torigine des Laps et sur leur arrivée en Scandinavie. 11 est de tradition parmi eux qu'ils sont venus de l'Est, et celte opinion est corroborée par les traits physiques de la race ainsi que parle caractère de leur langue. Nous avons déjà vu que pendant fort longtemps leurs voisins ne les distinguaient pas des Fins, et il y a lieu de croire que le passage des écrits de Tacite où il est question de ceux-ci leur est applicable. Je pense aussi que les Sabmes ou Laps furent les premiers occupants de la majeure partie de la Scandinavie après que la retraite des glaces polaires eut rendu cette région habitable; mais probablement ils ne se sont jamais étendus jusque dans les parties méridionales de la péninsule, qui vers la même époque paraît avoir été envahie par une autre race venant du sud et d'origine danoise.
M. Nilson, dont j'ai déjà cité plus d'une fois le nom, M. Rygh, M. Hildebrand, M. Von Dûben, M. Montilîus cl plusieurs autres savants du Nord ont été conduits à en juger ainsi par l'étude des armes et ustensiles des temps préhistoriques trouvés dans les diverses parties de ce pays. Ces objets, qui daient d'une époque à laquelle les métaux étaient inconnus des Lapons, présentent deux types très-distincts cl indiquent l'existence de deux civilisiUions, contemporaines peut-être, mais d'origines différentes. Les pierres taillées trouvées dans le sud de la Suède sont en silex et ressemblent complètement à celles du Danemark et de l'ouest de l'Europe» Dans les parties les plus septentrionales de la Norvège, de ^^ Suède, de la Finlande, de la Russie et même de !a Sibérie, o^
trouve des pointes de flèche, des couteaux et d'autres instruments qui sont en schiste et d'une tout autre forme. Dans quelques parties de la Scandinavie ces objets, du type dit ar(h tique, sont mêlés aux silex taillés; mais, dans la Laponie et dans le Nordland, ce sont les premiers qui existent seuls ou presque seuls, tandis que dans le sud c'est le contraire. Des communications très-intéressantes ont été faites à ce sujet au congrès d'Anthropologie et d'Archéologie préhistoriques tenu à Stockholm en 1874 (*).
Les recherches craniologiques de M. de Quatrefages établissent aussi que la race humaine contemporaine du renne dans la Gaule n'était pas une race laponne, et il incline à croire que, même dans le nord de la péninsule Scandinave, les Lapons avaient été précédés par un autre peuple (*).
Quoi qu'il en soit à cet égard, les Lapons, antérieurement à leurs relations avec les Fins et les Suédois, avaient à peine un commencement de civilisation.
Considérés au point de vue politique et administratif, les Lapons font aujourd'hui partie de quatre nations différentes, suivant qu'ils habitent sur le territoire de la Norvège, de la Suède> du grand-duché de Finlande ou de la Russie proprement dite; mais ces distinctions sont nominales plutôt que ■belles, car tous appartiennent à une même race, parlent la même langue et ont les mêmes mœurs, les mêmes idées.
Ce sont des hommes généralement très-petits, maigres, et à corps grêle, quoique assez bien musclé; leur crâne est fortement brachycépbale, c'est-à-dire presque aussi large vers la partie postérieure que long mesuré d'arrière en avant; leurs pommettes sont saillantes, leur menton proéminent, leur mfteboire supérieure un peu avancée, leurs yeux fendus horizon-
f M y'oir le compte rendu de cette session, publié en 187G, 1. 1, p. 188. l*) Congrès de 1874, 1. 1, p. 2i3.
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talement, leur barbe faible, leurs cheveux bruns ainsi que leur peau et leur iris. Ils sont doux, mais méfiants, comme le sont d'ordinaire les peuplades faibles et souvent opprimées par de puissants voisins.
Vers le milieu du ix* siècle, les Norvégiens (ou plutôt les Normands, car alors on ne distinguait pas encore les Norvégiens des Danois) s'étaient établis jusque sur l'île de Seojen, par 68 degrés de latitude nord, et les Lapons, qui habitaient plus au nord, étaient leurs tributaires. Ainsi, le marin Otber raconta au roi Alfred d'Angleterre que les Lapons les plus riches étaient tenus de lui fournir annuellement i5 peaux de i martres, 5 peaux de rennes, i peau d'ours, lo balles de plumes, 2 vêtements, dont l'un de peau de loutre, l'autre de peau d'ours, et deux câbles longs de 6o aunes (environ 37 mètres), l'un fait de peau de phoque, l'autre de peaade baleine. Jusqu'au xiv^ siècle, les Norvégiens ne paraissent avoir eu aucun établissement au delà de Tromsoe; mais, à cette époque, ils commencèrent à se fixer au cap Nord, et ils avaient rendu tributaires les habitants indigènes jusque sor le bord occidental de la mer Blanche, appelée alors le golfe de Gand. Vers cette époque, ils construisirent dans le pays Ae petits forts, d'abord sur l'Altenljord, puis à l'extrémité orien^ taie du Finmark, à Vardo. Les Russes, établis à ArchangeU venaient pêcher sur les côtes de cette partie de la Scandl-* navie, mais sans chercher à y établir leur domination, et c^ fut seulement vers le milieu du xvi* siècle, après l'arrivée de^ navigateurs anglais dans ce dernier port ('), qu'ils songèrent à s*en emparer. Plus tard ils bâtirent un petit fort à Tola> et l^ question de la frontière, après avoir donné lieu à beaucoup de débats, ne fut réglée qu'en i8i4, lors de la cession de 1^ Finlande à l'empereur de Russie.
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( * ) Voyez ci-dessus n" 562, p. 280.
Pendant que le pays des Lapons étail envahi de la sorte, de Touest vers l'est par les Norvégiens et de l'est vers Touest par les Russes, d'autres émigrants y arrivaient par le sud. Ce furent les Suédois et les habitants de la partie septentrionale de la Finlande, que leurs voisins désignaient alors par le nom de Quenes, Les premiers, sous le roi Magnus Ladislas, vers 1177, y étendirent leur domination et y apportèrent le christianisme; les seconds n'y vinrent pas en conquérants, mais en colonisateurs, et se fixèrent sur divers points, principalement dans le district d'Alten, où ils introduisirent Tagriculture et diverses branches de petites industries. Ces populations nouvelles vinrent s'intercaler pour ainsi dire entre les divers groupes formés par les Lapons et refouler peu à peu ceux*ci vers la région montagneuse de l'intérieur. Il y eut aussi des mélanges entre ces différentes races. Mais la plupart des La^ pons, tout en se civilisant un peu, ne se confondirent pas avec leurs voisins et conservèrent leur ancienne manière de vivre, aujourd'hui leur nqmbre est minime. En se fondant sur les documents les plus récents, M. Siedenbladt pense qu'il n'eu existe qu'environ 2200 en Russie, 600 en Finlande, 6700 en Suède, 17200 en Norvège, plus un millier d'habitants de i^ce mêlée norvégo-laponne et un petit nombre d'individus de i^ce 6nno-laponne. Il est d'ailleurs à noter qu'en Finlande Quelques Lapons deviennent cultivateurs et que, menant alors ^e vie sédentaire, on les confond bientôt avec les Finnois «•'origine.
J^s Lapons, de même que les rennes dont ils tirent leur ^^istance, sont plus ou moins nomades; ainsi que je l'ai ^H^ dit, ils sont très-clair-semés, ils errent par petites troupes '^ quatre ou cinq familles, el ces groupes se tiennent tou-
JOUrs loin les uns des autres. Jadis, tous vivaient sous la
^^ie et n'avaient aucune demeure fixe; mais aujourd'hui ce
^^n^e d'existence n'est conservé d'une manière complète
que par les montagnards^ désignés par les Suédois sous le nom de Lapons alpins. Les Lapons côtiers el les Lapons fore^ tiers (ou Graanlopers) mènent une vie moins errante. Ces derniers se construisent un certain nombre de tentes fixes dans lesquelles, en été, ils établissent successivement leur résidence, pendant que leurs troupeaux de rennes broutent les pâturages d'aleniour; puis, en hiver, ils descendent dans les forêts situées plus ou moins près des bords du golfe de Bothnie, qu'ils quittent au printemps suivant pour regagner leurs stations d'été. Les Lapons plpins se déplacent d'une manière analogue» suivant les saisons; mais, en été, ils transportent leurs tentes avec eux et vont camper dans la région des bouleaux ou dans la région des saules, suivant l'intérêt du moment. La plupart des Lapons qui habitent la Norvège appartiennent à celte dernière catégorie, tandis que les Lapons suédois sont presque tous forestiers.
Les familles laponnes qui ne possèdent pas assez de rennes pour suffire à leurs besoins gagnent les bords de la mer et s'y livrent à la pêche pendant l'été; mais, en général, elles nes'j établissent pas à demeure et elles passentl'hi ver dans l'intérieur des terres, près de la lisière des forêts, où elles changent souvent de place, se construisant pour les besoins du momentdes espèces de huttes temporaires. Ces Lapons côtiers ou Sofenners, comme on les appelle à Tromsoe, le chef-lieu du Finmark, sont pour la plupart fort misérables, car ils sont tellement adonnés à l'ivrognerie, que presque tous les bénéfices obtenus par la pêche ne leur profitent pas. Quelques-uns d'entre eux, principalement à Korsnacs et sur les bords de l'Altenljord, sontf il est vrai, établis à poste fixe dans des cabanes mieux disposées que ne le sont les précédentes et ils cultivent assez bien 1^ champ qui entoure leur demeure; mais le nombre en est faible, et presque tous sont essentiellement pasteurs, quoique les produits de la chasse leur viennent en aide pour vivre.
Pour assurer la subsistance d'une famille laponne^ il faut miroupeau d'environ cent rennes, et souvent une même personne en possède plus de mille.
On évalue à environ 36oooo le nombre de ces animaux domestiques appartenant aux Lapons suédois, norvégiens et finlandais, mais je ne connais aucun document qui puisse BOUS renseigner sur le nombre de ces animaux dans la Laponie russe. Chaque hiver on en conduit quelques-uns à Saint-Pétersbourg pour le service des traîneaux sur la Newa, et, après la débâcle, on les y vend comme viande de boucherie.
Les Lapons montagnards passent leur vie sous des tentes faciles à dresser et non moins faciles à déplacer. La charpente en est formée de quelques perches placées debout circulairemeni ou aux angles d'un quadrilatère, solidement plantées en terre et inclinées les unes vers les autres de façon à représenter un cône ou un tronc de pyramide à quatre, cinq ou six pans. Ces montants sont reliés entre eux par d'autres perches <iirigées horizontalement^ et le tout est revêtu soit d'une grosse loile, soit d'une étoffe en feutre ou de peaux d'animaux cousues ensemble; un trou circulaire est ménagé dans le haut pour donner issue à la fumée et une ouverture servant d'en- We est disposée de façon à pouvoir être fermée par un pan de la couverture tenant lieu de rideau. Ces tentes sont à peine ^ssez grandes pour recevoir toutes les personnes de la famille, qui y demeurent réunies, et, afin d'empêcher le vent d'y péi^éirer, sous le bord de l'enveloppe, on place circulairement i la périphérie les objets de ménage.
Les huttes des Lapons forestiers sont construites plus solidement et sont faites avec des planches, des branches et des écorces de bouleau; souvent on profite de quelques arbres pour en établir la charpente et on les recouvre avec des peaux, des cuirs tannés et même du gazon sec; elles sont quelquefois beaucoup plus grandes que les tentes, mais elles ne sont
jamais destinées à servir pendant longtemps» et, lorsque leur th propriétaire les quitte, il les laisse ouvertes, de façon que parfois les loups s'y établissent à sa place. Le foyer, circonscrit par un cercle de pierres, occupe le centre de la cabane, etla fumée, après avoir circulé librement dans toutes les parties de la pièce, s'échappe au dehors par un trou ménagé au sommet de l'édifice comme dans les tentes. Les emplacements destinés à chaque occupant sont marqués par des pieux de bois fixés dans le sol; les hommes sont logés d'un côté, les femmes de l'autre, et il y a aussi des places spéciales réservées pour les objets de ménage et pour les ustensiles de chasse et de pêche, qui sont rangés à part auprès d'une petite sortie dont l'usage est interdit aux femmes. Le mobilier ne consiste guère qu'en quelques petites caisses étroites servant de bancs aussi bien que d'armoires; les seuls objets qui offrent quelque apparence d'élégance sont les berceaux d'enfants, dont les ornements en fourrure sont ordinairement fort jolis. De même que dans nos fermes, des quartiers de venaison, du poisson sec et d'autres provisions sont suspendus à la toiture ati moyen de cordes, et le tout est d'une saleté remarquable. Parfois, quand la neige est abondante et les loups à craindre, cess Lapons perchent dans les arbres, où ils se construisent des réduits en branchages, habitude qu'ils avaient déjà du temps d'Olaûs Magnus, écrivain suédois du milieu du xvi* siècle. Enfin, il est aussi à noter qu'en général ils bâtissent à proximité de leurs huttes, mais bien isolés, des garde-manger comparables à quelques-uns de nos pigeonniers. Ces magasins aériens consistent en une sorte de grande caisse flxée su sommet d'un support formé par un tronc d'arbre resté en place, coupé à une certaine hauteur, soigneusement écorcé et rendo aussi lisse que possible, afin de ne pas donner prise aux ani* maux grimpeurs. Le plancher de la caisse est muni d'une trappe à laquelle on ne peut avoir accès qu'au moyen d'une
échelle, et cette construclion, appelée nalla, sert de dépôt pour les provisions alimentaires qui ne peuvent trouver place dans la hutte.
La traite des rennes et la garde de ces animaux, dont la domestication est très-incomplète, constituent une des parties les plus importantes des occupations des Lapons. Pendant le jour, le troupeau des rennes paît en liberté sous la garde d'un berger et d'un certain nombre de chiens; mais, le soir, on les ramène dans un enclos fait avec des pièces de bois, et c'est alors que les femmes vont les traire. Les rennes sont toujours récalcitrants à cette opération ; pour les obliger à s'y prêter, on les saisit avec une sorte de lasso, puis on tortille un bout de cette corde autour du museau de l'animal en manière de torche-nez, comme disent nos valets d'écurie, et l'on attache l'autre bout à l'une de ses pattes, puis on le caresse de la main pour le faire rester tranquille. Le lait est très-riche, le beurre qu'on eu tire est médiocre, ainsi que le fromage. La viande du renne est excellente lorsque l'animal est , jeune et gras; elle constitue une partie importante de la nourriture des Lapons. C'est d'ordinaire le maître du troupeau qui to office de boucher, et il tue le renne en lui enfonçant un c<>uteau dans la nuque de façon à couper la moelle épinière entre la deuxième et la troisième vertèbre cervicale. Il est Aussi à remarquer que les Lapons, de même que nos ancêtres ^^s temps préhistoriques, aiment beaucoup la moelle contenue "«Os le canal médullaire des os longs, et que, pour l'extraire, ^'s fendent ces os longliudinalement, ainsi que le faisaient jadis 'es sauvages dont je viens de parler.
A-e renne, malgré ses formes un peu lourdes, trotte très- ^^^O et se laisse atteler aux traîneaux dont les Lapons font S'^ïid usage pour voyager sur la neige. Mais le mode de "^^achement est des plus imparfaits; il ne consiste qu'en ^'^ large collier auquel est fixée une courroie unique qui
passe sous le corps de ranimai, entre ses jambes» et q au moyen d'un anneau est accrochée à Tavant du tratneac^ dont la forme est assez semblable à celle d'un petit bai teau, à fond arrondi; comme guides, on se sert aussi d'un< seule courroie attachée au bois du côté gauche et rejetée le long du flanc droit, ainsi qu'on peut le voir dans la figure qu'en a donné Scheffer dans son Histoire de la Laponie, publiée il y a plus de deux cents ans, car les usages changent peu en Laponie. Il faut beaucoup d'adresse pour ne pas verser à chaque instant ainsi que pour bien conduire l'équipage. Lorsqu'on surmène le renne, il se révolte, et parfois alors il se retourne pour attaquer à coups de pied son conducteur, qui, à demi couché et sanglé sur son traîneau, se hâte de se jeter de côté en faisant chavirer sur lui cette espèce de nacelle terrestre, de façon à s'en recouvrir comme d'un bouclier; le renne épuise sa colère sur cet objet et bientôt s'apaise de façon à pouvoir être remis en route. Il traîne environ i5o kilogrammes et il fait facilement 8 ou 9 kilomètres à l'heure* sa rapidité peut même être presque doublée, et dans sa journée il franchit facilement une distance de 40 ou 5o kilomètres ou même davantage. Les Lapons emploient aussi les rennes comme bêtes de somme pour porter soit de petites caisses, soit des enfants dans leurs berceaux, et ils les conduisent à l'aide de licous, en les attachant en file les uns aux autres. Du reste, les Lapons voyagent plus rapidement en se servant de leurs grands patins qu'en se faisant porter en traîneau. Ces patins, appelés skiesy ne ressemblent pas du tout aux nôtres; ils ne sont pas garnis en dessous d'une bande de fer et ils consistent en une planchette de la largeur du pied, longue de plus de 3 mètres, recourbée en manière de crosse à son extrémité antérieure et garnie en dessous d'une bande de peau de renne avec le poil en dehors. Les patins sont fixés aux pieds vers leur milieu, et, pour se maintenir en équilibre, pour
s'aider à avancer et pour se diriger, le patineur lient dans ses mains un long bâton. Pour monter les pentes, ce mode de progression est pénible, mais en plaine il est des plus faciles, et dans les descentes la vitesse devient vertigineuse.
Les Lapons s'occupent beaucoup de chasse et de pêche quand ils sont dans le voisinage de quelque lac ou de quelque ruisseau où le poisson abonde. Pour capturer les rennes sauvages, ils faisaient jadis un grand usage de fosses disposées comme pièges; mais, depuis qu'ils ont pu se procurer de bonnes armes à feu, ils ont presque entièrement abandonné ce moyen. Ils continuent cependant à se servir de flèches, 6t, pour tendre leurs arcs, ils déploient beaucoup plus de force qu'on ne leur en supposerait d'après leur aspect et leurs allures, ordinairement indolentes. En Norvège, cette chasse est prohibée depuis le i*' avril jusqu'au i" août, saison pendant laquelle les faons naissent et sont allaités P«f leur mère, qu'ils suivent sans cesse jusqu'au moment où celle-ci est prête à mettre bas de nouveau. Tant que les faons ^01 jeunes, chaque famille, composée du mâle, de la femelle Cl de son jeune, reste isolée; mais, lorsque les faons sont devenus grands, les différentes familles se réunissent entre elles et constituent des troupes nombreuses, à la sûreté desquelles 'w vieux individus veillent attentivement. L'un de ceux-ci est toujours en sentinelle; dès qu'il se couche il est remplacé 1^ un de ses compagnons, et il conduit son troupeau pattre ^^s les endroits découverts, de façon à apercevoir de loin ''approche des ennemis. Les loups et les hommes sont les itres dont il a le plus à craindre, et, pour se défendre contre '•s premiers, il leur oppose les grandes cornes rameuses ou l^isdont sa tête est garnie; c'est principalement de la sorte 4^6 ces armes leur sont utiles, car le renne ne s'en sert pas pour mettre à découvert les lichens cachés sous la neim.v
ainsi que le disent quelques auteurs : c'est avec ses pieds devant que dans ce but il gratte le sol.
Le climat sous lequel les Lapons habitent est affreux; K^ ^ froid y est intense, et, pendant leur long hiver, le Soleil re&t^ complètement caché sous Thorizon ou ne se montre qu*i peine. Heureusement pour eux, le bois ne fait pas défaut; i7s peuvent faire bon feu, et la fumée épaisse dont leurs tentes sont remplies, tout en nuisant beaucoup à leurs yeux, ne leur est pas inutile, car elle les préserve des moustiques et autres mouches piquantes qui abondent dans tout le Nord et y constituent une véritable plaie. Pour se vêtir, les Lapons emploient en été des étoffes de laine; mais en hiver ils se couvrent de peaux de Rennes bien réunies par des coutures faites avecles libres des tendons du même animal. Leurs habits, dont le poil est en dehors, sont informes, mais chauds. D'ailleurs, pour alimenter l'espèce de combustion physiologique dont résulta ledéveloppemenl de chaleur dans l'intérieur du corps humain^ ils mangent beaucoup et souvent; ils se font remarquer sous ce rapport et cela s'explique facilement chez les habitants d'un climat si froid, car les aliments sont des combustibles destinés à être en majeure partie brûlés par l'oxygène de Tai^ que la respiration introduit dans l'organisme. C'est à notre grand chimiste Lavoisièr que la Science est redevable de to connaissance du mode de production de la chaleur animale^ ainsi que delà théorie de la combustion en général. Lavoisle^ était une des gloires de la France; sa vie tout entière f»^ consacrée à l'avancement des connaissances humaines, etj^ regrette que son effigie n'orne pas encore une des places p»-^ bliques de la ville de Paris; mais j'ai lieu de croire que bien tôt elle sera placée dans la cour d'honneur de notre vieille Sorbonne.
Tous les Lapons sont depuis fort longtemps convertis à 1^ religion chrétienne ; en Scandinavie ils sont presbytériens ot
— 2S1 en Russie ils suivent les rites de TËglise grecque, mais ils ont conservé partout beaucoup de leurs anciennes idées païennes* Ils croient encore un peu à la magie, mais ils ont pour la parole et pour la personne de leurs prêtres un grand respect. Le dimanche, ils vont souvent très-loin pour l'enlendre dans son église, et lorsqu'il arrive dans leur cabane il y sst toujours le bienvenu; il fait en général fonction de maître l'école ambulant. Les ecclésiastiques et les instituteurs que le gouvernement envoie en Laponie sont tenus de connaître la langue du pays, et il existe à TUniversité de Christiania, ainsi qu'au séminaire de Tromsoe, des chaires où on l'enseigne.
JLa langue laponne, comme celle des Fins, appartient au groupe des langues altaïques ou hongriennes, souche dont provient aussi le magyar et le turc. Ëlle^omprend plusieurs dialectes assez dissemblables entre eux, mais ses formes grammaticales sont partout les mêmes.
Les compatriotes des Lapons ont beaucoup fait pour Tavancement de leur état intellectuel. On a créé à leur usage une langue écrite dans laquelle Torthographe a été très-bien appropriée il la représentation de leurs mots tels qu'ils les prononcent, et cette circonstance a beaucoup favorisé l'instruction de leurs enfants, qui maintenant apprennent facilement à lire. On a fait Imprimer des dictionnaires et de bonnes grammaires laponnes, par exemple celles de Rask et celle de Stockfleth. D'autres livres à leur usage sont également publiés en Suède aux frais de rÉtat. En Norvège particulièrement, l'administration les traite de la manière la plus paternelle, ef, depuis quelques années, leur nombre augmente, par suite de l'émigration de beaucoup de Lapons russes qui viennent habiter le Finmark. U est aussi à noter que la vie sédentaire tend à se substituer à la vie nomade dans cette partie de la Scandinavie. Ainsi If. Brock nous apprend que, lors du recensement de la popu<lation norvégienne en 1875, on ne compta que 1075 individus
nomades, tandis que le nombre total des Lapons de race pur^^ était de 15718, et qu'il y avait dans la même partie du pay ^ 7594 Finnois et 1089 descendants de Lapons et de Finnois. Lr ^ nombre de descendants de Norvégiens et de Finnois ou d^ ^ Lapons s'élevait à 4372.
En Suède, les habitudes sédentaires commencent aussi i s'introduire parmi les Lapons; quelques-uns de ceux-ci se livrent à la culture et à l'élevage du bétail; ils ont des vaches ou des chèvres et ils louent leurs rennes à leurs voisins nomades. M. Siedenbladt pense que l'ivrognerie tend aussi à diminuer parmi ces pauvres gens, et, comme indice d'un changement dans leurs habitudes, il est à remarquer que l'usage du café se répand beaucoup chez eux. En résumé, ils paraissent devenir ^moins malheureux qu'ils ne l'étaient jadis.
Cependant, aujourd'hui encore, les Lapons sont, de tous les peuples d'Europe, les moins instruits, les moins avancés en civilisation; ils n'ont pour ainsi dire pas d'industrie, ils ne savent ni tisser, ni travailler les métaux; ils sont assez adroite de leurs mains; ils font des broderies fort jolies et ils sculp-* tent en bois des figures d'animaux bien reconnaissables, ^^ peu près comme le faisaient dans les temps préhistoriques le^ habitants des cavernes de la France centrale, mais beaucou] moins artistement que ne le font les pâtres des hautes montagnes de la Suisse. Ils font un peu de commerce d'échangi avec leurs voisins, mais ils ne peuvent guère fournir à ceuxci, en retour de ce qu'ils en reçoivent, que des peaux d'animaux sauvages et du poisson. En un mot, leur existence es misérable.
Sous ce rapport, de même que par leurs mœurs, les Lapons ressemblent beaucoup aux autres peuplades arctiques qu habitent le littoral ou les îles de la mer Glaciale vers l'est, telles que les Samoyèdes, les Ostiaks, les léniséens de la Sibérie
les Kamskadales, les Aléoutes et même les Esquimaux de l'Amérique boréale, qui tous sont plus ou moins nomades et n'ont d'autres richesses que les produits de la chasse ou de la pèche, objets dont je m'occuperai dans un prochain article, car les pelleteries du nord nous intéressent à plus d'un titre.