‹ Nouvelles causes câeláebres du droit des gens, râedigâeesChapitre 12 sur 18 · S'- IX · texte numérisé non relu

S'- IX

Lettre du comte de Goei'tz, adressée au roi de Pt^nsse.

Sire!

Mon courrier est de retour depuis une heure. Le duc me demande à Munich; je pars dans une heure, pour j arriver le soir, et je serai logé dans la maison du jardin de la duchesse de Bavière. L'homme de confiance qui m'écrit, me dit d'avance que le duc, appujé de V. M., ne cédera ni aux menaces ni aux persuasions. J'espère faire signer au duc, fui faire protester à la diète, et alors avoir rempli les vues de V. M. Je suppose que le duc enverra un courrier à V. M. et alors je pourrais recevoir ses ordres sur ce qu'elle ordonnera de moi, etc. etc.

Arrivé vers les cinq heures du soir aux portes de Munich, M. de Goertz, par les soins d'un nommé André, caissier de la duchesse de Bavière, qui jouis-

sait de toute la confiance de S« A., fut d^abord conduit dans un jardin situé hors de la ville , et de là au château de la duchesse, où il trouva le duc et ses deux ministres MM. de Hofenfels et d^Ehsebeck. Ce prince et ses ministres étant toutefois attendus au cercle chez Félecteur, cette entrevue ne fut que trèscourte. M. de Goertz ayant prévu que sa mystérieuse commission ne lui permettrait pas d^avoir de longs entretiens avec S. A. avait profité du temps quMl avait dû rester dans Fattente d^une réponse du duc de Deux-Ponts à Augsbourg, pour rédiger le mémoire suivant , destiné à être remis à S. A. S., et pour coucher par écrit les points principaux qui devaient engager ces ministres à déterminer le duc leur maître, d^accepter les offres du roi de Prusse.

Mémoire du comte de Goertz.

S. M. le roi de Prusse accoutumée à veiller sur tout ce qui peut intéresser la coni^rvation de la constitution de TEmpire et les droits des princes souverains ses coétats, n'a pu voir avec indifférence, à la mort de rélecteur de Bavière, dernier de la branche Wllhelmine, enfreindre ce qui est et doit être de plus sacré pour la conservation de la liberté germanique, de sa constitution et le droit de succession indubitablement établi dans la maison palatine; et elle se persuade que S. A. S., monsei^eur le duc de Deux- Ponts, comme héritier présomptif, a encore plus de titres pour n'y avoir pu être que très -sensible. Les sentiments patriotiques reconnus de S. M., et son équité, lui font désirer de pouvoir coopérer dans ces circonstances si délicates et si intéressantes, à tout ce qui peut tendre i la conser- I 22

vation des droits de la maison palatine, et particulièrement de ceux de S. A. S., aussitôt que monseî^eur le duc voudra bien lui en fournir les moyens. S. M., depuis la dernière g^uerre si ^glorieusement terminée, jouissant de la félicité la plus douce d'un souverain, celle de répandre autant que possible le bonheur sur toutes ses provinces, ne peut rien désirer avec plus d'ardeur que de conserver cette paix, et elle se flatte ne pouvoir mieux obtenir ce but, qui fait l'objet de tous ses voeux, que quand au défaut de S. A. S. Electorale monseig^neur l'électeur, S. A. monseigneur le duc voudra porter à la diète de l'Empire les plaintes de sa maison contre cet accommodement signé entre la cour de Vienne, et monseigneur l'électeur, après la mort de l'électeur de Bavière. S. M. étant par là autorisée avec ses coétats et des puissances telles que la France, à pouvoir épouser les intérêts de la maison palatine, elle doit espérer qu'on se prêtera à des moyens qui termineront à l'amiable ce qui peut avoir rapport à cette importante succession. Tout autre, même l'entier abandon de toutes les prétentions les moins fondées, lui font entrevoir avec certitude des troubles, qu'elle désirerait éviter, vu qu'ils pourront faire le malheur des provinces de l'Allemagne; sa gloire, sa justice et ses devoirs, comme membre de l'Empire, tout y étant trop fortement intéressé. Monseigneur le duc entrant dans les vues si équitables et si généreuses de S. M., le soussigné a ordre de S. M. d'assurer à S. A. S., que dès ce moment, elle mettra tous les soins à lui prouver dans cette importante occasion, et dans toutes celles qui pourront se présenter, toute son amitié et son affection, et qu'elle ne se départira point de ses intérêts.

Munich, le 6 février 1778.

Le comte de Goertz.

CAUSE TROISliSMB. (1778.) 380

N«- XI

Points principaux pour engager le ministère de monseigneur le duc de Deux-Ponts à conseiller à S. A. S. d^accepter les offres amicales et généreuses de S. M. le

roi de Prusse.

1) L^portance de l'objet n'étant pas à prévoir dans tons les érénements, monsei^eor le dac pourrait avoir des conditions pires que celles quil aurait en souscrivant au dé* membrement des provinces de la Bavière, tel quil a été arrêté par la convention signée le 3 janvier, à Vienne.

2) S. M. le roi de Prusse désire que monseig^neur le duc ne fasse rien sans l'aveu de la France; des puissances aussi respectables que la France et la Prusse, peuvent assurément espérer que leur appui ne saurait être préjudiciable.

3) Monseigneur le duc, dans cette circonstance si déli* cate et si importante, n'ayant pas recours à ces puissances, pourrait encore, lors de l'avènement à l'électorat, se voir exposé à de nouveaux sacrifices, et peut -être ne serait -0 plus possible à ces puissances de lui offrir leur interposition aussi elHcacement que S. M. le fait dans ce moment.

4) La Saxe, ayant des prétentions très -considérables sur les allodlaux, pourrait obtenbr l'intercession de ces mêmes puissances. Si pour conserver alors les provinces cédées par la convention, la maison d'Autricbe exigeait encore qu'on se prêtât à toutes ses demandes, la succession si considérable des états de la Bavière se réduirait à la fin, pour la maison palatine, à la moindre partie.

5) La conservation de la pûx , si désirable pour tout l'Empire et pour l'Europe entière, ne parait point possible, si de la part de la maison palatine on se refuse à toute interposition de l'Empire et des puissances, qui pour leur gloire et pour l'intérêt de l'Allemagne, ne peuvent être Indlftérents à ce démembrement d'un électorat, auquel d'ailleurs les lois fondamentales de l'Empire et les privilèges de la Bavière s'opposent vigoureusement.

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Encore dans la même soirée où M. de Goertz avait eu la première entrevue avec le duc de Deux- Ponts, il eut un long entretien avec la duchesse de Bavière, dans lequel cette princesse le mit au fait des circonstances les plus intéressantes dont jusqu^alors il n^avait point eu de connaissance. S. A. lui apprit ,,rexistence du pacte de famille et de succession eren- ^ytuelle établi entre feu Télecteur de Bavière, Maxi- ^milieu - Joseph , et Télecteur palatin actuel, Charles^ ,,Théodore, dans les années 1766, 1771 et 1774 par „lesquels les deux électeurs, sous, le sceau du plus ,,grand secret, s^étaient engagés de la manière la plus in- ,,violable, à n'admettre aucune divisibilité dans les états, „pa7s et biens des deux branches de la famille de Wit- ,,telsbach : que ces négociations s^étaient faites avec le „plus grand secret, directement entre les deux élec- „teurs, par Fentremise de la duchesse, et avec Tunique „concours d'un ministre le plus affidé de chaque côté: „que le plan avait été, de se procurer par ces pactes „la garantie des cours de Versailles et de Berlin : que „cette négociation aurait été entamée directement avec „ces deux cours dans Tannée même, sans la mort in- „attendue de Télecteur: que le baron de Leyden avait „été destiné à se rendre à Versailles , pour entamer et „suivre cette négociation, et qu'elle (la duchesse de Ba- ,,vière) aurait été elle-même à Berlin, pour mettre tout „sous les yeux du roi, et en obtenir la garantie ; que ,,c'était en conséquence de ces pactes de famille et en „vertu des patentes déjà signées par l'électeur actuel, „qu'elle avait fait prendre possession de tous les états ,,de Bavière au nom de l'électeur, au moment de la

CAUSB TROISIÈBUE. (1778.) 341

^^rnort du dernier électeur: que malheureusement F élec- ^^teur, Charles Théodore, si faible de caractère, contre ,,Ia foi de ses engagements, avait par un autre de ses ^ministres, M. de Becker, ^vendu secrètement à la cour „de Vienne, ainsi que par sa créature, M. de Ritter^ ,,homme vil, qui de simple laquai était monté jus-, ,,qu^au rang de ministre de Félecteur à Vienne, né^ ,,gocié avec cette cour, pour acheter par des cessions^ ,,la succession paii^ble des états que la maison d^Aû- ,,triche veut bien lui laisser : que cette négociation frau- „duleuse avait été poussée avec vigueur, au moment ,,de la mort de Télecteur : qu^en conséquence la prise „de possession au nom de Télecteur, à Tavénement de ,,la succession ouverte, avait singulièrement surpris la ,,cour de Vienne , qui craignait aussi d^être jouée par ,,rélecteur Charles Théodore 5 que de là il en était ré-> ,,sulté la marche subite des troupes autrichiennes sur le ,,territoire bavarois, pour prendre par la force des ar- ,,mes, ce qu^on lui refuserait par une négociation hon- „teuse, mais entamée : qu^en même temps on avait exigé ,,impérieusement du sieur Ritter, de signer sans attendre ,,d^autorisation ni dUnstruction, cette fameuse convention ,,du 3 janvier, qui n^était au fond qu^un simple projet ,,sur lequel dans le principe, on avait voulu négocier, ,,et à laquelle on ne s^était pas même donné le temps ,,d^arranger la forme ordinaire d'un traité : que ce pro- ,get informe, auquel par la signature du ministre pa- „latin, on avait donné la qualification d'une convention, ,,avait été ratifié par Télecteur : qu'il était encore im«- „possible de fixer l'opinion, sur ce qui avait le plus ,,déterminé ce prince à oublier ainsi sa gloire, ses de^

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,voirs, ses vrais intérêts, et enfreindre le premier les ^pactes de succession et de famille conclus par lui-même ,entre les deux électeurs : que la peur et rattachement ^pour ses enfant^ naturels, auxquels la cour de Vienne ^probablement avait promis des avantages, et peut-être ,1a perspective d^une dignité royale pour lui, avait pro- ,bablement agi sur lui: qu^une forte preuve de la du- ,plicité de ce prince, fournissait encore un autre pacte ,de succession signé au mois d^aoât*1777, entre le duc ,de Deux-Ponts et lui, par lequel Félecteur s^était en- ,gagé de ne rien statuer pour la succession de Ba- ,vîëre, sans le concours du duc/^

Avec de tels éclaircissements, et appuyé de la dueliesse, M. de Goertz se vit en état d^entrer dès le lendemain en négociation directe avec les ministres MM, de Hofenfels et d^Ehsebeck. Ceux-ci lui apprirent que M. de Lehrbach, ministre impérial, ainsi que les ministres de Télecteur, ne songeaient à rien moins qu^à livrer toute la Bavière à la domination de la maison d^ Autriche , et à priver celle de Wittelsbach de son ancien patrimoine. M. de Hofenfels révolté du ton de hauteur et du peu de ménagement que mit le ministre impérial en étalant les vues ambitieuses de la cour de Vienne, se convainquit, qu^il ne restait plus d^autre parti à prendre à son maître, qu^à accepter les offres du roi de Prusse. Il fut convenu dès le soir même encore, que le duc adresserait une lettre au roi, par laquelle il s^engagerait à ne jamais consentir au démembrement de la Bavière, à réclamer sa protection, à abandonner entièrement au roi ses intérêts et ceux de sa maison, et à s^adresser diaprés ses eon-

CAUSB TROISIEME. (1 778.) 34S

seils^ à la diète de FEmpire pour protester contre la convention du 3 janvier^ en demandant Tintervention des électeurs et états de TEmpire pour le redressement de ses griefs.

M. de Goertz sentant combien il exposait par là le duc à la vengeance et à la haine de la cour de Vienne^ croyait indispensable, pour prévenir les suites qui pourraient résulter pour S. A. de cette première démarche , vu Fâge avancé du roi, que le duc s^adressât aussi au prince de prusse comme successeur au trône, pour se concilier d^avance sa protection et son appui (^).

MM. de Hofenfels et d^Ehsebeck acceptèrent sans difficulté cette proposition. H paraissait encore es-* sentiel à M. de Goertz^ pour plus de sûreté du duc, que ce prince fît part au roi de France, de sa situation et de sa démarche décisive envers S. M. Prussienne, en réclamant également la protection et Tappui de S. M. Très - Chrétien. Il fut convenu en conséquence que ces deux ministres s^ouvriraient ail chevalier de la Luzerne, ministre de France, pour

1) M. de Goertz, dans son Mémoire hist. sur cette négociation, dît à ce sujet, pour prouver combien cette démarche eut l'approbation du roi, que son frère (général prussien) auquel il avait envoyé la lettre pour le princb db prussb croyant devoir préalablement demander Tautorisation du roi pour cette remise, S. M. lui répondit avec chaleur: „C'est un conseil bien sage que votre frère a ,,donné au duc. — Remettez sur-le-champ la lettre à mon neveu: à ,^on âge, il est très-important pour l'intérêt du duc, de se concilier ,,1'amitié du princb ©b prusse : je ne puis que l'approuver et je n'au - „rais pu lui donner un meilleur conseil."

faire prévenir S. M« Très - Chrétienne par lui, de la démarche que Ton allait faire.

Ce ministre toutefois, ignorant entièrement les sentiments et les intentions de sa cour, sur tout ce qui se passait en Bavière, et se trouvant depuis la mort de rélecteur sans instruction, leur, fit déclarer par M. de Barbés-Marbois, secrétaire de la légation française, que quoique son sentiment particulier le portait à croire à Tinjustice des démarches de la cour de Vienne, et & la nécessité pour Fhonneur et Tintérêt de sa cour, de s^opposer au démembrement de la Bavière au détriment de la maison palatine, le traité de Versailles et Talliance de B. M. Très-Chrétienne avec FAutriche, ne lui permettaient cependant pas de prononcer sur les intentions de sa cour, avant que d^en avoir reçu des ordres.

La lettre du duc de Deux-Ponts au roi de Prusse, après s^être fait attendre plusieurs jours, parvint enfin à M. de Goertz, qui Texpédia de suite au roi (^) , en raccompagnant d^un rapport détaillé sur la situation des afiaires.

TU'- xn.

Leiù^e du duc de Deux-Ponts y adressée au roi de Prusse.

Sire!

Je suis on ne saurait être plus sensible à la part que V. M. veut bien prendre au bien-être de la maî-

(l) Cette lettre, dît M. de Goertz dans son Métnoire historique, etc. y fiit le premier pilier de l'édifice qui conserra à l'AHemagne son indépendance, et donna à la maison de Brandebourg le moyen et le titre de devenir le défenseur de la maison palatine et de la constitution germanique.

CAUSB TROISlisME. (1778.) 345

8011 palatine, au repos de rAIIema^ne et à la conserration de sa constitatîon ; de même qu'aux sentiments g^énërenx de la bonté qu'elle a daigné me faire proposer par son ministre, M. le comte de Goertz; car sans les assurances de V. M., je succomberais dans la situation critique où je me trouyc. Dès mon avènement à la rég'ence, mes premiers soins furent, en me rapprochant des chefs de ma maison, d'affermir la plus étroite liaison arec eux, et d'éloigner soigneusement tout ce qui pourrait être contraire à ce but. J'ai si bien réussi, que S. A. S. Electorale Palatine, mon oncle, en daignant me favoriser de son amitié et de sa confiance, s'est engagé même solennellement par un traité d'union fait il j a six mois , de réunir nos soins pour régler par une pragmatique sanction, l'ordre de succession et tout ce qui regarde les intérêts de la maison. Il ne manquait aux traités de 1766, 1771 et 1774, faits dans cet esprit, que l'approbation de Y. M. et la garantie des antres puissances; mais la cour de Vienne a trouvé le moyen, en imposant à mon oncle, l'électeur, et en attirant dans ses in-^ térêts quelques ministres infidèles, de bouleverser ces traités, faits à l'approbation de tout le monde, par un autre arrangement fait le trois de janvier à Vienne, sans ma participation; ce qui entraine nécessairement la ruine de la maison palatine. Cet arrangement suppose une seconde convention à faire dont je n'ai jusqu'ici aucune connaissance; cependant l'électeur promet de faire mettre sous mes jeux, les propositions dont il s'agit, et le ministre de l'empereur s'engage à déterminer sa cour à remédier entièrement à toutes les réflexions que j'y pourrais faire. Je prévois presque avec certitude, que ce ministre réalisera aussi peu les promesses qu'il vient de me faire, que celles que sa cour m'a fait proposer par lui-même et par le Sr. de Ritter, il j a trois mois. Mais la situation particulière et critique ou je me trouve, de même que la prudence, ne me permettent pas dans l'instant de me refuser aux offres qu'on me fait pour écouter les propositions de la seconde convention. V. M. trouvera eUe-

même qu'il est de la dernière importance, d'être instruit de toute la nég'ociatlon, et de tout ce qui peut y avoir rapport, et ce n'est qu'alors qu'on sera en état de prendre des mesures convenables. Je ne m'écarterai jamais des sentiments de reconnaissance et de respect vis-à-vis l'électeur, mon oncle, et il sera assez malheureux et trop tôt pour moi, si en me refusant de me conformer à ses vues, il en prend sujet de mécontentement* Le moment malheureux, à ce que je vois, n'est pas éloig'né. On attend le sieur de Ritter à tous moments, et le mystère se développera incessamment* — En suivant les ordres de V. M«, je n'entreprendrai rien, sans l'aveu de la France, et étant fermement décidé de ne rien faire qui soit contre mon vrai intérêt, mon honneur et ma réputation, principes dont je ne me suis jamais écarté, je ne fais pas mystère de ma situation à V. M. Je sauverai alors mes droits par une protestation solennelle à la diète de l'Empire, et j'ose supplier Y. M. de vouloir bien daigner les soutenir, en prenant sur elle la garantie des susdits traités d'union de 1766, 1771 et 1774, et en engageant la cour de France, et les autres puissances et états de l'Empire intéressés, à y accéder également. — Je n'oublierai jamais que je devrai à V. M. la conservation de ma maison, et son ministre, M. le comte de Goertz, sera l'interprète des sentiments de reconnaissance et du profond respect qui m'attacheront toujours à V^ M., et avec lesquels je suis, etc. etc. etc.

Dans le rapport détaillé qui accompagna cette lettre du duc, M. de Goertz sVppliqua à faire agréer au roi deux points, quMI regardait comme essentiels pour attacher, non-seulement la maison palatine, mais encore pour inspirer aussi à toute PAllemagne cette confiance dans sa justice et son désintéressement, sans lesquels la maison de Brandebourg ne saurait tenir la balance contre celle de V Autriche, et qu^il était nécessaire d^ac-

quérir au souverain qui avait, peu d^aniiées auparavant, copartagé la Pologne.

Le premier point était, que le roi voulut autoriser M. de Goertz à assurer au duc, qu^il se désisterait en sa faveur des prétentions quMl avait sur la succession des duchés de Juliers et de Berg; et le second, quMl accorderait la garantie des derniers pactes de famille entre les deux électeurs, par lesquels toutes les possessions bavaroises -palatines étaient réunies indissolublement sous un seul souverain. M. de Goertz crut encore nécessaire de ne pas s^éloigner du duc , et se décida diaprés le désir et les instances de la duchesse de Bavière, à représenter au roi la nécessité de s^arréter encore quelque temps à Deux- Ponfs auprès de ce prince.

Ce ne fut que le 11 février que M. de Goertz quitta son séjour mystérieux de Munich, dont jusque là ni rélecteur ni le ministre impérial n^avaient eu le moindre soupçon, pour se rendre à Deux-Ponts, où il reçut de nouveaux ordres du roi , ainsi que les lettres de créance pour le duc.

Le profond silence que la cour de France observa pendant longtemps sur tout ce qui se passa en Allemagne et en Bavière, avait accrédité Topinion, que les cours de Versailles et de Vienne étaient d^accord sur les acquisitions que cette dernière avait Tintention de faire en Bavière; opinion que les ministres autrichiens trouvèrent de leur intérêt de propager le plus que possible, pour intimider les princes de la maison palatine, si dépendants de la cour de France, et même les autres princes de TAUemagne. M. de Vergemies,

croyant enfin devoir s^expliquer, adressa aux ministres de France dans lès cours étrangères la lettre circulaire suivante:

N^- Xffl.

Lettre circulaire adressée par M. de Vergennes^ aux ministres de France accrédités près les cours étrangères.

Versailles, le 10 février 1778.

Nous apprenons, monsieur, avec une surprise extrême, qu'il se répand en Allemagne le bruit, que tout ce qui se passe en Bavière est l'effet d'un concert avec le roi. Nous ne pouvons regarder cette assertion que comme Topinion de quelques spéculatifs oisifs, qui vole de bouche en bouche, sans que personne se donne la peine d'en approfondir le fondement. Elle ne mériterait en conséquence que du mépris de notre part, si dans les circonstances actuelles, la persuasion qu'on laisserait s'établir, pouvait être sans suites; mais le roi juge à propos d'en prévenir les progrès, et S. M. vous charge en conséquence d'opposer à cette assertion, une dénégation formelle et de saisir toutes les occasions qui se présenteront pour la décréditer.

Cette démarche, monsieur, suffira probablement pour rectifier l'opinion publique. Mais si les ministres de la cour où vous êtes, ou d'autres personnes dont la conviction serait intéressante à opérer, vous parlaient de cet objet plus particulièrement, vous ne vous refuserez pas de leur faire part, que les cours de Vienne et de Manheim ont en effet confié au roi le projet qu'elles avaient, de convenir d'un arrangement amiable, relativement à la succession de la Bavière, afin de prévenir les troubles qui pourraient résulter de l'ouverture de cette succession, si rien ne se trouvait réglé d'avance. Xe roi qui s'occupe constamment du maintien de la tranquillité en Allemagne comme d'un devoir, en sa qualité de garant de la paix de Westphalie, et comme d'un intérêt

CAUSE TROISIEBflB* (1778.) 349

qae son amour poar la psûx lui rend intéressant, marqua la satisfaction que lui donnait un projet si propre à la maintenir; mais en même temps S. M. demanda d'être instruite préalablement des titres sur lesquels la cour de Vienne fondait les droits qu'elle réclamait, ainsi que la nature et l'étendue des cessions dont elle se "proposait de former sa compensation. — La négociation était dans cet état, monsieur lorsque la mort inopinée de l'électeur de Bavière engagea la cour de Vienne à s'arranger immédiatement avec l'électeur palatin, et la date même de la convention signée le 3 janvier, 4 jours après le décès de l'électeur de Bavière, prouve que le concert projeté avec la cour de France, n'avait pu avoir lieu.

Le roi n'a donc eu part qu'à une simple préconsultation, qui n'avait été accompagnée d'aucun des détails nécessaires, pour mettre S. M. en état d'influer par ses bons offices ou par un concert formel , à l'accommodement dont elle a simplement applaudi l'idée vague et générale, sans avoir eu aucune part directe ou indirecte à tout ce qui regarde et ce qui s'est fait depuis, entre la cour de Vienne et l'électeur palatin.

Nous donnons encore ici trois lettres, quVdressa S. M. Prussienne à la duchesse de Bavière, au duc de Deux-Ponts, et au comte de Goertz, qui attestent combien la détermination du roi^ d^épouser la cause de la succession de la Bavière, était ferme, et com-r bien S. M. approuvait à la fois la conduite de son ministre :

N«- XIV

Lettre du roi de Prusse ^ adressée à la duchesse de

Bavière; du 13 février 177S.

Madame ma cousine!

Ah! madame, que n'étiez -vous électeur, nous n'aurions pas vu arriver les honteux événements, dont tout bon Aile-

mand doit rou^r Jasqa'au fond du coear. Au moins la Bavière devra-t-elle à V. A. d'aroir redressé le mal autant qu'il était possible. Poumi que le duc de Deux -Ponts tienne ferme , je ne désespère de rien, et il faut espérer par un eifet de la justice divine, que les auteurs de ces troubles en porteront la peine.

Dans quelque éloi^nement que je me trouve de Y. A., j'ai constamment été un de ses admirateurs. Je lui ai applaudi de loin comme les chrétiens fêtent les ang'es, dont ils publient les merveilles, mais qu'ils ne voient jamais. J'espère, madame, dans cette occasion ne pas me rendre indicé de votre confiance, ni des bontés que vous me marquez, étant avec toute l'estime imag-inable, madame ma cousine

de Votre Altesse Sérénlssime

le très-affectionné cousin et ami Frédéric.

N«- XV

Lettre du roi de Prusse ^ adressée au duc de Deux- Ponts; du 13 février 1778,

Monsieur mon cousin!

Ce fut une vraie satisfaction pour moi de recevoir la lettre de V. A. et d'y voir les sentiments pleins de noblesse et de fermeté qu'elle y témoigne. Il est certain que V. A. rendait le mal de la Bavière irréparable, si elle eût joint son consentement.

Vous aviez, mon prince, tout à perdre par un accommodement et rien à g>a^ner, au lieu qu'en protestant contre un accord frauduleux, vous vous réservez les ressources, de vous voir soutenu par des amis dans vos justes droits. V. A. en trouvera sûrement. La France et la Suède y sont obligées comme garants de la paix de Westphalîe, et je dois également soutenir les droits et privilèges de la liberté germanique, contre l'oppression et l'usurpation de

ceux qui vealent s'anog'er une autorité despotique dans l'Empire. Je prie Y. A. de me communiquer les pactes faits entre elle et Télecteur palatin, pour me concerter avec la France sur les moyens les plus efficaces pour lui g-arantir ses droits.

Je suis avec toute l'estime possible

monsieur mon cousin

de Votre Altesse

le très-affectionné

FRéoÉRIC.

N^- XVI

Lettre du roi de Prusse^ adressée au comte de Goertz\

12 février 1778.

Monsieur le comte de Goertz, mon général-major, votre frère, m'a fidèlement remis les lettres du duc de Deux-Ponts, de la duchesse de Bavière ainsi que vos deux dépêches du 8, qu'un courrier de Munich lui a apportées. J'ai sur-lechamp répondu de ma propre main aux deux premières. Le même courrier sera le porteur de ma réponse à la duchesse, et votre frère les réexpédiera sur Munich. Celle au duc de Deux -Ponts est jointe à la présente, vous aurez soin de la remettre entre les mains de S. A. S.

En attendant, je suis à la vérité très-charmé des procès que vous avez déjà faits auprès de ce prince; mais je ne vous dissimulerai en même temps pas, que je ne suis point sans appréhension sur les conférences avec le Sr. de Lehrhach, et quil me reste encore toujours quelque crainte qu'il ne fasse changer S. A. S. d'idée et de parti. Une fois que ce prince aura fait remettre sa protestation, son premier soin doit être, ce me semble, de l'adresser au collège électoral, et de réclamer solennellement la protection de la France et de la Suède, comme garants de la paix de Westphalie. Pour ce qui regarde au contraire la garantie, qu'il demande des pactes de famOle, vous n'avez

S52 CAUSE TROMIÀBIB. (1778.)

qu'à donner les assurances les plus positives à S. A. S. qu'elle ne rencontrera aucune difficulté de ma part, et que pour cet eifet, j'attendrai incessamment leur communication.

Au reste vous faites parfaitement bien de suivre le duc à Deux-Pontâ, afin de Tentretenir et de l'aifennir dans les bonnes dispositions qu'il a manifestées , et de le prémunir toujours davantage contre les suggestions et les paroles emmiellées des Autrichiens. Quant à Félecteur palatin au contraire 9 U faut Tabandonner entièrement à son sort; c'est son propre ouvrage. Il n'a qu'à s'en prendre à soi-même de toutes les suites qui en résulteront; et après Textréme faiblesse qu'il a eue de se laisser embéguiner par la cour de Vienne, ce serait peine perdue, que de vouloir seulement tenter de le ramener.

Sur ce, je prie Dieu, qu'il vous ait, M. le comte de Goertz, en sa sainte et digne garde.

Si vous pouviez me marquer quelques articles de ce traité frauduleux des Autrichiens, vous me feriez grand plaisir. Vous faites des merveilles; mais c'est à la persévérance du prince de Deux -Ponts qu'il est réservé de couronner l'oeuvre (*).

Frëdéric.

Le prince de Prusse n^ajant pas moins bien accueilli la démarche du duc^ de s^être adressé à lui, en témoigna sa satisfaction à M. de Goertz dans la lettre suivante:

N°- XVII

Lettre du prince de Prvsse i^)^ adressée au comte de

Goertz-, du ,12 février 1778.

Monsieur le comte. Je suis instruit de la commission secrète dont le roi vous a chargé, et je le suis aussi de

(1) Cette apostille était écrite de la main propre du roi.

(2) Depuis, Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse.

la réussite de vos négpociations auprès du duc de Deux- Ponts. J'approuve non-seulement le choix que le roi a fait de vous, mais je vous remercie encore du zèle que vous mettez aux intérêts de notre maison. Vous recevrez d* joint 9 la réponse à la lettre du duc, duquel j'ai appris des détails par le comte, votre frère. Vous ajouterez beaucoup aux oblig'ations que je vous ai, si vous voulez bien m'instruire, selon vos offres, de ce qui pourra se passer de plus intéressant. Assurez-vous au reste du désir que j'ai de vous être en revanche de quelque utilité, étant sincèrement,

monsieur le comte,

votre très -affectionné ami Feédubic- Guillaume.

M. de Goertz, par la lettre qu^il reçut du roi, était non-seulement autorisé à assurer au duc que S. M. garantirait les pactes de famille, mais encore, diaprés ce que son frère le général lui mandait, il ne put point douter, que le roi ne ferait aucune difficulté de donner au duc toutes leâ sûretés possibles au sujet de sa succession future des duchés de Juliers et de Berg (0-

Le duc de Deux-Ponts , sur les instances de 9IM. de Goertz et de Hofenfels^ partit de Munich sans avoir signé la convention et accepté la toison (for que Tempereur d'Autriche lui avait offerte (^). S. A.

(1) Motif que les ennemis de la Prusse faisaient valoir auprès de ce prince, pour lui faire craindre que le roi ne lui demandât cette saccession , pour prix de ce qu'il ferait en faveur de la maison palatine.

(2) Le duc répondit à l'empereur, que quoique sentant tout le prix de cette distinction, il devait le supplier de lui permettre de

354 CAUSE TROISUBME. (1778.)

se trouyait d^autant plus flatté de la manière dont le roi lui avait marqué dans sa réponse son estime, et assuré de sa protection, que S. M. s^était engagée à garantir les pactes de famille, et par conséquent à se désister volontairement de ses prétentions sur la succession de Juliers et de Berg (^). Le roi chargea encore M. de Goertz d^instruire S. A. quMl allait s^entendre avec la cour de France, et lui demander de se joindre à lui pour garantir les pactes de sa maison; attendu que la maison palatine ainsi que la France, par ce même traité avaient garanti la Silésie à la Prusse, et que le roi souhaitait faire renouveler cette garantie, et engager le duc à solliciter de la cour de Versailles sa co-garantie.

Cette cour ajant toutefois hésité d^accorder cette garantie, le roi de Prusse ne s^en tint pas à cette con* sidération. 8. M. avait conseillé au duc de Deux- Ponts de réclamer outre Tintervention de TEmpire celle des garants de la paix de Westphalie , et par conséquent de s^adresser aussi à la cour de Suède. Le duc par suite de ce conseil, adressa à Félecteur son

pouvoir différer de l'accepter, jusqu'à ce que toutes les affaires de la succession de la Bavière fussent terminées. Ce n'était pas la toison seule que le duc refusa; on lui avait encore proposé que l'électeur et l'empereur se chargeraient du payement de ses dettes, et que la cour de Vienne lui accorderait le subside qu'il avait jusqu'à cette époque reçu de la France.

(l) Prétentions que le roi pouvait fojjrmer, puisque l'électeur palatin et la France même lors de la guerre de sept ans, avaient rompu le traité d'alliance défensive qu'il avait sous la garantie de cette couronne, faite avec la maison palatine par rapport à ses duchés.

oncle 9 une lettre, par laquelle il Tinstmisit dWoir réclamé Tintervention de la diète (^).

La réponse que fit le roi de France à la lettre du duc^ fut accompagnée d^une déclaration ministérielle dont la substance était:

9,Que S. M. Très-Chrétienne toujours attachée aux ^^intérêts de PAllemagne, de la maison palatine et par- ^^ticulièrement à ceux du duc, avait été attentive sur ,,ses démarches, mais n^ avait pas voulu le gêner ^ ,,que le duc, confirmant par sa conduite noble, ferme et „prudente, les dispositions qu^on avait déjà pour lui, „le roi Très-Chrétien approuvant les démarches qu^il ,,avait déjà faites envers S. M. Prussienne et celles „quMl allait faire envers ses coétats^ emplojerait, de „concert avec le roi de Prusse^ toutes les voies de ,,conciliation , voulant pour cet efiot même se servir „de cette alliance qui subsistait entre lui et la maison „d^ Autriche ; qu^à tout événement , il ne séparerait „point ses intérêts de ceux du duc, et qu^il remplirait „tous les devoirs, que sa qualité de garant de la paix „de Westphalie lui prescrivait."

Dans un mémoire particulier de la cour de Ver» sailles, on s^expliqud encore sur les bruits qui s^étalent répandues et qcft les minisires de Télecteur paraissiUent avoir accrédUés, comme si c^eût été du suy ei avec /'appro6a/«m' de S. M. Très -Chrétienne que cet arrangement enttte Pélecteur et la cour de Vienne avait eu lieu. Ce méhioire portait:

„Qu^effoctivement dans le cours de Tannée pré- „cédente, les deux cours de Manheim et de Vienne

356 CAUSE TRoisnkME. (1778.)

^^avaient prévenu celle de Versailles de leurs inten*- ,,tions de s^entendre avant Tévénement, sur Tobjet de ,,la succession de la Bavière, afin de prévenir par là, ,,tout ce qui pourrait interrompre la tranquillité et ame- ,,ner des troubles; que le roi n^avait pu qu^applaudir ,,à des intentions aussi salutaires, et s^était même of- „fert à^y concourir; mais que de la part du prince de ^Kaunitz, il lui était venue à ses offres, la réponse „que, diaprés les propres dispositions de LL. MM. „n. et RR., cette affaire était tout près d^étre arran- „gée, leurs dites majestés ne voulant qu^écouter leur ,,modération, qui contenterait la cour de France et éton- „nerait PEurope; et que depuis ce moment, ni Tune „m Pautre de ces deux cours n^avait plus rien fait ,,parvenir à la connaissance de celle de France/^

Ces explications données par la cour de Versailles furent d^autant plus agréables au duc, que le traité de subsides entre S. A. et cette cour, était près d^expirer, et que Ton craignait que la France ne voulut le renouveler. Toutefois le comte d^Okellj, ministre de France, qui se trouvait aloni auprès du duc, reçut peu après Tordre de déclar^ que le roi était prêt à en accorder le renouvellements M. de Goertz crut entrevoir le motif qui faisait a#ir le cabinet de Versailles, savoir celui 4e ménaiger le duc par des eajoleries, pour empêcher ce priiicè\à s^abandonner entièrement au roi de Prusse. Qu^t au ministre français , M. de Goertz ne pouvaif se dissimuler , vu la guerre qui était prête à éclater avec TAngleterre au sujet de ses colonies américaines, que celui-ci voyait volontiers le roi devenir le champion du duc de Deux-

CAUSB TROISIBMB* (1778.) 357

Ponts, et s^embarquer dans une guerre avec TAntriche j qui ne manquerait pas de donner de Toccttpation aux deux puissances. Il se persuada également que la France ne voulait pas qu^un prince destiné à devenir un des plus puissant souverain de TAllemagne se détachât entièrement d^elle. Le duc ne manqua pas de s^en apercevoir, et éprouva beaucoup de satisfaction de voir que sa position prit un aspect plus brillant pour Tavenir. La cour de Vienne de son côté, employa tous les moyens pour gagner ce prince. Par une proposition que le ministre de Tempereur, le baron de Lehrbach, fit au baron de Hofenfels , S. M. offrit au duc ^ de lui céder dès à présent le comté de Falkenstein, et de se charger des 12,000 florins de dettes dont étaient grevées ses terres et possessions en Bohême , qu^il avait héritées du duc Clément de Bavière; ainsi que de lui faire payer en outre une somme considérable indéterminée; avec la menace toutefois, qu^en cas de refus, on exciterait les créanciers, et ne se refuserait pas à faire justice à leur demande. Ces propositions étaient jointes à d^autres, personellemênt lucratives pour le baroa de Hofenfels; mais elles ne tentèrent ni le duc ni son ministre. Ce prince au contraire adressa de suite des lettres très-respectueuses, mais à la fois très-déterminées tant à Fimpératrice - reine qu^à Pempereur, dans lesquelles il leur notifia la démarche qu'il venait de faire vis - à - vis de ses coétats et la diète de TEmpire; se confiant au sentiment de justice de LL. MM. IL et RH. , qui ne la désapprouveraient certainement pas.

358 CAUSE TROISISBIB. (1778.)

M. de Goerte, adressant vers cette époque un rapport au roi, y joignit un précis de la conduite que la cour de France avait conseillé au duc de suivre en cette occasion.

N° xvra.

Pi'écis de la conduite que la France désire voir suivie par S, A. S. le duc de Deux-Ponts,

^^Adresser avant tout directement ses griefs à l'empereur ^et à rimpératrice-reiue; leur témoigner avec franchise et vé- ,,rité que les ministres impériaux et palatins ne lui ajant ,,présenté aucun des titres qui fondent la convention, il avait ^été hors d'état d'j accéder sans connaissance de cause; et 9,déclarer, que des considérations qui tiennent également a 9,son honneur, an droit du s^mg*, et à d'autres droits acquis ^e sa maison, ne lui permettept pas de souscrire à un ar- „rangement, avant que les bases n'en soient suffisamment ^constatées."

„0n marquera le désir le plus empressé de plaire à l'em- „pereur et à l'impératrice et à /mériter leurs bontés et leurs ^amitiés. Il les priera de bien vouloir lui communiquer les ,,titres sur lesquels ils fondent leurs réclamations, et de „trouver bon que la matière soit éclaircîe par une discussion ,,amiable, d'après laquelle il se montrera résolu de donner „à l'empereur et à l'impératrice toute la satisfaction et toutes „les preuves qui sont compatibles avec les devoirs que lui „imposent la justice, l'honneur de sa maison et de sa pos- „tcrité."

Ces conseils paraissaient prouver clairement, que la France souhaitait que le duc ne suivit pas exclusivement les conseils du roi de Prusse , mais qu^il adoptât une conduite plus conciliante et plus dépendante

CAUSE TROISI&MB. (1778.) 359

du cabiaet de Versailles. De son côté la cour de Vienne fit faire des insinuations captieuses au duc, en lui faisant dire ^^qu^il n^avait tenu qu^à elle de se dé- ,,barrasser de Popposition du roi de Prusse , qui s^é- ,,tait expliqué envers elle de se contenter de la pe- ,,tite principauté de Leuchtenberg, et qu^il ne devait ,,donc pas compter sur ce secours; que la cour de ,,France lui avait également déclaré ministériellement, ^^qu^elle ne voyait pas comment dans une affaire où ,,les deux parties intéressées étaient d^accord, on pou- ,,vait soumettre les droits à Texamen d^un tiers.^^

Le duc avait reçu avec la plus vive reconnaissance les nouvelles assurances de la protection du roi de Prusse ; mais encore le prince Maximilien , frère de ce prince, quoiqu^au service de France, écrivit de son propre mouvement une lettre à M. de Goertz, qui (dit Fauteur du Mém. hist) fait trop d^honneur à ce jeune prince pour ne pas trouver place ici :

' N^- XIX

Lettre du pi*ince Maximilien de Deux-Ponts^ adressée au comte de Goertz; Strasbourg ^ le 4 mars 1778.

Je saisis avec empressement l'occasion que veut bien me fournir M. le comte de Villars, en me charg'cant de vous envoyer le paquet ci-joint, pour vous témoigner, M. le comte, toute ma reconnaissance de Fexcellente conduite que vous faites tenir au duc, mon frère. Les bons conseils que vous lui avez donnés jusqu'ici, non-seulement ont immortalisé son nom, mais relèveront encore une maison , à laquelle une conduite, qu'il ne m'appartient pas de blâmtr, aurait ôté d'un seul trait de plume tonte son existence. Le respect

360 CAUSJB TBOISI£Ml£. (1778.)

me ferme la bouche; mais ce que je puis voas dire c'est qae j'étais dans un tel désespoir qu'il ne fallait pas moins que la nouvelle de Tarrivée d'un homme de mérite à Deux- Ponts, pour ranimer mon courage. J'espère dans peu avoir le plaisir de faire votre connaissance, et de vous assurer en personne de l'estime la plus parfaite et de la considération la plus distin^ée avec laquelle j'ai Thonnenr d'être, monsieur le comte,

votre très-humble et très-obéissant serviteur. Le prince de Deux-Ponts.

Sur ces entrefaits, les Autrichiens prirent possession des districts cédés à LL. MM. diaprés la convention, et en reçurent les serments de fidélité et d^hommage. Le baron de Lehrbacli adressa non-seulement des menaces au baron de Ilofenfels, ministre du duc, pour être resté à Munich, mais il poussa Tindécence de ses procédés injurieuses Jusqu^à refuser, quoiqu^accrédité, par LL. MM. IL et RR. auprès du duc, d'accepter les lettres que ce prince avait écrites à S. M. Timpératricereine, ainsi qu'à l'empereur, prétendant qu'il ne pouvait en recevoir de S. A. pour LL. MM. , que lorsque le duc aurait souscrit à la convention. Le ministre impérial déclara encore que l'empereur aurait fait mettre sous les jeux du duc tous les titres de sa maison, mais qu'ayant reçu à sa cour le comte de Goertz, comme ministre de Prusse, puissance ennemie déclaré de la maison d'Autriche , il ne traiterait avec lui, qu'après que le comte se serait rendu à Deux-Ponts.

Dans un nouveau rapport que M. de Goertz adressa à la même» époque au roi , se trouvent consignées plusieurs circonstances relatives à ce qui se passait

CAUSE TROISlillMB. (1778.) 361

à la cour de Pélecteur palatin, après la démarche que le duc de Deux-Ponts venait de faire au sujet de la succession de Bavière vis-à-vis de ses coétats, qui nous engagent à en donner ici le texte.

N^- XX

Rapport du comte de Goertz^ adressé au roi de Prusse; daté de Deux- Ponts ^ le 11 mars 177 S.

Sire!

Le courrier de Y. M. avec les ordres gracieux du 5 de mars N^* 5, m'est arrivé, cette nuit. Il me manque encore N°' 4. J'ai remis au duc le mémoire de Y. M. à la comr de Yienne, la réplique de cette cour et votre duplique. Il n'a pu qu'être de plus sensiblement touché de l'intérêt que vous prenez, sire, à son bien-être, et à celui de sa maison, et il m'a chargé de vous en témoigner sa plus respectueuse reconnaissance.

Dans ce moment ou la cour impériale use de toutes ses menaces, avec ce ton qui ne lui a que trop souvent réussi, ce prince quoique extrêmement agité, surtout par une méfiance contre la France, met toute sa confiance en Y. M.

Par la poste d'hier, j'ai fait partir mon rapport N^- 3. des dernières nouvelles reçues de la diète et de Munich. N'étant peut-être point encore parvenu à Y. M. au retour de ce courrier, je joins copie de cette dépêche qui était en chiffres: Y. M. verra par là, l'effet que la déclaration du duc et' ses démarches ont fait sur l'électeur, sur son ministère et sur le ministre impérial. L'électeur et le sieur de Lehrbach, qui apparemment avaient promis à la cour de Yienne l'accession du duc, se voient doublement Tpeinés. L'électeur même, pendant une courte audience qu'il donna au sieur de Hofenfels en présence du sieur de Yieregg,

a oublié son caractère naturel, et ne s'est expliqué que d'un ton de colère. Son ministre Viereg'g prit exactement des vertiges, le sieur de Lehrbach ne se livra qu'à des menaces, et ne fit que prédire les malheurs qui arriveraient au duc ; que sa cour allait finalement s'arranger avec l'électeur; que le duc et sa maison en seraient exclus ainsi que des fiefs de Bavière; que l'empereur rendrait, en partie mais à l'électeur seul, comme si sa capitulation ne le mettait pas hors d'état de donner ses fiefs, s'ils étaient effectivement vacants, sans le consentement des états de l'Empire. Enfin il jeta feu et flamme contre moi, sur mon séjour à Munich, sur celui que je fais ici; trop honteux de voir que dans le temps où ce ministre impérial se permettait des plaisanteries sor mon mutile séjour à Deux-Ponts, j'étais dans les mêmes »«rs que lui. Je ne puis qu'être extrêmement flatté de tous les propos peu mesurés qu'il tient à ce sujet sur mon compte. L'électeur a même déclaré à la duchesse qu'il ferait faire àes recherches sur mon séjour dans son jardin et que eela n'en resterait pas là. Toat ce qu'on entend de là est au fond des plus risîbles, et jamais grande et si importante affaire n'a été traitée avec tant d'inconséquence, plus de précipitation, moins de vérité, par des têtes plus légères, et par des personnes moins habiles et inoins fidèles. Le refias que fit le ministre impérial d'accepter les lettres du duc à l'empereur et à l'impératrice-reine, est extrêmement sensible à ce prince, qui en veut à la France de ce qu'elle l'a engagé à cette démarche. J'ai pris la liberté de lui conseiller, en cas que le sieur de Lehrbach persistât dans son refus, de demander an comte de Yergennes, que monsieur le baron de Breteuil eût ordre de les remettre. On lui fait sonner haut la protection de l'empereur accordée à l'électeur pour Juliers et Berg. Enfin tout cela agite singulièrement ce prince, qui avec les meilleures dispositions, n'a point la pratique des affaires, et est naturellement inquiet. Il a eu hier un vif entretien avec le ministre de France, qui malheureusement n'a ni connaissances ni talents, et ce matin je

CAUSE TROISlKiMB. (1778.)

reçois le mémoire ci -joint en orignal, par le^el V. ML y^rra toute Tinqniétude, et sartout le violent désir de se voir assuré par la garantie.

Je vais leur répondre en attendant préliminairement, et voyant que dans ce moment le temps est précieux, je réexpédie ce courrier 9 sire, pour mettre le tout sous vos jeux: J'ose encore réitérer mes soumises instances à Y. M. et la prier, si elle ne trouve point par sa sagesse de trop grands inconvénients, de daigner s'assurer de ce prince et de sa maison à jamais, en lui accordant ce qui fiait l'objet passioaië de ses voeux; car sans cette assurance, je craindrais tochjours , qu'en cas que le sieur de Lehrbach vint ici avec ses menaces et ses foudres autrichiens et impériaux, il ne les accompagnât d'offres, et alors il j aurait pour le moins bien des inconséquences i appréhaider. Je suis encore trop pei instruit du secret des cidbinets, ainsi je puis bien me tromper; mais d'après ce que Y. M. fait pour le comble de sa gloire immortelle, pour le bonheur de l'Allemagne et pour la conservation de sa constitution, si elle accorde encore cette garantie à la maison palatine, il me parait, qu'elle s'assnrerut par là non -seulement de cette maison, la plus puissante des princes de l'Empire, mais encore ponr longtemps, une prépondérance dans toutes les affaires de l'Allemagne. Dans ces cbrconstances encore bien .critiques, il serait criminel de ma part, sire, de penser à ma retraite. J'ai eu l'honneur de répondre à ce sujet dans ma très-soumise N°' 2. Je sens de plus en plus qu'il est de l'intérêt et du bien du service de Y. M., qu'elle conserve pour quelque temps quelqu'un ici. Sans être trop présomptueux, les bontés distinguées que le duc me témoigne, la bienveillance que m'accorde la duchesse de Bavière, les connaissances que j'ai liées avec nombre de personnes intéressantes, la confiance que parait me donner chez bien du monde, le succès heureux et trop inattendu que j'ai eu dans ces deux mois, tout m'engage à croire moi-même que je serais peutêtre plus utile à Y. M. qu'un antre plus éclairé et plus

364 CAUSR TROISIEME. (1778.)

expert que moi. Je me voae, sire, sans rëserre à votre service ponr la vie, et c'est de votre volonté que dépendra dorénavant mon sort. Après avoir servi, de Taveu de I*Earope, le plus g-rand des hommes, je serais humilié d'en servir un autre. Ce fut de tout temps mon ambition. J'avouerai même à Y. M. avec la plus respectueuse franchise, qu'au moment que mon frère est venu m'apporter ses ordres à Weimar, j'avais préparé une lettre que je voulais hasarder, et vous adresser, sire, pour vous demander ce bonheur et la place vacante par monsieur le comte de Werthem. Puisque Y. M. a daigné m'employer, trop heureux d'avoir pu en quelque manière servir un si grand roi, je ne hasarderais plus aucune demande; c'est à sa bienveillance et à sa justice que je remets ma carrière et j'emplojerai tout mon zèle le plus ardent dont seul je puis répondre, pour mériter l'honneur de vous servir, etc. etc.

Très-soumise apostille.

Le duc parait toujours de plus en plus inquiet. Une garantie secrète l'attacherait à jamais. On doit publier aujourd'hui 11, le testament à Munich. J'irai demain à quelques lieues d'ici voir une ancienne connaissance qui a été secrétaire de M. de Yergennes à Constantinople pendant plusieurs années, et qui est revenu dimanche passé de Paris. Peut-être apprendrai-je des choses qui pourront être agréables à V. M.

On voit djaprès ce rapport, que M. de Goertz croyait que la déclaration du duc avait été remise à la diète; mais déjà le lendemain il arriva un courrier à Deux -Ponts, par lequel on fut instruit des intrigues que Ton avait employées pour empêcher qu'elle ne pût être portée devant la diète.

Le baron de Hofenfels, pour ne plus perdre un instant, se décida à se rendre lui-même à Ratisbonne, pour faire distribuer selon le style comitial, ad aedes legatorum , par le secrétaire de légation attaché à la mission de Deux - Ponts à la diète , cette déclaration si importante qui donnait tant d^embarras à la maison d^ Autriche.

Frédéric II, dès le moment que la mort inopinée de rélecteur de Bavière lui avait fait connaître les vues ambitieuses de la cour de Vienne, s^empressa de représenter à Fimpératrice de Russie, son alliée, la nécessité dans laquelle il se trouvait de supposer à un agrandissement de cette cour, aussi préjudiciable à la sûreté et aux intérêts de la Prusse qu^à ceux de FAllemagne, et le désir que S. M. avait de prévenir une guerre prochaine. Ayant trouvé cette princesse disposée à y concourir par une intervention, le roi ordonna à M. de Goertz d^engager le duc de Deux -Ponts d^écrire à Timpératrice de Russie, pour lui demander sa protection et son intervention. Ce ne fut cependant qu^après bien des hésitation que ce prince s^y décida. Le roi trouvant dans la conduite de la France des raisons pour la soupçonner de duplicité, et de vouloir s^entendre secrètement avec la cour de Vienne; ou entrevoyant au moins des preuves de trop grande faiblesse, pour pouvoir espérer d^arracher à cette cour sa co-garantie pour les pactes de famille de la maison palatine, crut par conséquent devoir tarder encore à donner à lui seul un tel acte à S. A. Ce délai devenait un objet dMnquiétude pour le duc et ses ministres, qui depuis longtemps n^avaient

366 CAUSE TROISliSME. (1778.)

aucune confiance dans la sincérité des intentions de la France^ et qui soupçonnaient le roi de Prusse de faire servir la concurrence de cette cour^ de prétexte pour ne point accorder cette garantie. — Par les nouveaux ordres du roi , qui étaient les premiers qui parvinrent à M. de Goertz munis des signatures des ministres du cabinet , il fut encore chargé d^assurer le duc de la satisfaction que sa conduite avait donné à S. M.^ de lui faire sentir les motifs qui lui faisMent retarder Texpédition de cet acte formel, et qui étaient fondés sur ce que la cour de Versailles lui avait témoigné qu^elle se prêterait à accorder cette garantie. M. de Goertz voyant que les protestations verbales ne rassuraient point les ministres, hasarda de leur donner dans une note écrite, des assurances formelles et dans les termes les plus positifs pour tranquilliser les esprits inquiets. Cette note , qui fut précédée d^une explication vive que M. de Goertz eut avec le ministre du duc, ainsi qu^avec S. A. elle-même, rendit le calme à tous les deux princes.

Le duc de Deux -Ponts ainsi que ses ministres toujours indécis et défiants, craignaient d^être abandonnés par la France, et par la suite même par le roi. Ils avaient de vives inquiétudes pour les duchés de Juliers et de Berg, puisque la cour de Vienne et Télecteur leur faisaient toujours craindre que le roi ne les demandât pour prix de son intervention. C^est pourquoi ils imaginèrent de prévenir ces dangers, en demandant à M. de Goertz de proposer au rai „que ,,dès que S. M. voudrait garantir au duc ses pactes ^^de famille, la succession entière de tous ses états

^^possédés par Télecteur palatin^ y compris Juliers et ,^Berg, toute la Bavière^ et les états et les pays pos- ,^sédés par feu Félecteur Maximilien^ ce prince s^en- ^^gagerait dès à présent par un traité solennel, à ne ^^amais se séparer de S. M.; à n^écouter ni accep- ,,ter aucune proposition sans son gracieux agrément; ,,à agir dès à présent et pour toujours, d^un par- ,,fait accord dans toutes les délibérations de la diète, „et d^assurer enfin au roi un secours de douze mille ,,hommes, pour toute guerre que S. M. aurait à sou- ,,tenir comme électeur."

M. de Goertz fit part de ces propositions au roi, et dut désirer d^autant plus vivement qu^elles fussent acceptées par S. M., que la réponse de S. M. Très- Chrétienne à la réclamation que le duc lui avait adressée, comme garant de la paix de Westphalie, et pour lui demander la garantie des pactes de famille conjointement avec le roi de Prusse, était très -vague. Ce n^était qu^une communication faite au duc de celle que le roi de France avait donné à S. M. Prussienne portant: „que le roi de France ne prendrait directe- ,,ment aucune part à Faflaire de la succession de la „Bavière, qu^elle attendait la décision de cette af- ^^faire pour se déclarer 9ur la garantie que le due ^ylui avait demandée des pactes de famille^ et que, „quant à la conduite du duc, S. M. Très-Chrétienne ,,voulait bien lui conseiller de continuer à être ferme, ,,et de ne pas se priver des droits quHl pouvait avoir." — Un langage aussi froid, aussi insignifiant, et si propre à confirmer au duc que sa méfiance n^avait été que trop fondée, causa les plus vives allarmes, et

368 CArSB TROISIÈMK. (1778.)

obligea M. de Goertz d'user de tous ses moyens pour inspirer de la fermeté et du courage. Il ne manqua pas non plus de s'expliquer énergtquenient avec le ministre de France, en ne lui cachant pas qu'une conduite aussi faible était équivalent à nne renonciation à la qualité de garant de la paix de Westpbalie, laquelle était cependant ni précieuse pour S, M. Très - Chrétienne.

A peine cette réponse du cabinet de Versailles futelle parvenue au roi de Prusse, qu'il envoya par un courrier expédié de Berlin le 28 mars à M. de Goerte, un acte formel de garantie au duc de Deux -Ponts, par lequel S. M. s'engageait „à soutenir de toute sa ^puissance , les droits de la maison palatine à la suc- „ce5sion des états de Bavière, contre les prétentions „injustes de la cour de Vienne." M. de Goertz eut ordre de faire accepter cet acte par le duc, et de l'échanger contre un contre - déclaration de ce prince, par laquelle il s'engagea à ne point souscrire à aucune condition d'accommodement ni d'arrangement avec la cour de Vienne, sans l'aveu du roi. II fut en outre muni de pleins pouvoirs, pour signer un trailé formel, dans le cas que H. A. et ses ministres le désiraient. M. de Goertz crojant plus convenable et plus facile à faire adopter le premier moyen, eut soin de laisser ignorer à la cour de Deux -Ponts les pouvoirs qu'il avait reçus, et se contenta d'envoyer au roi la contre-déclaration signée de S. A.

Dès ce moment, le duc de Deux-Ponts se trouva à jamais lié à S. M. qui se mit alors à la tète de ses

armées^ pour défendre les droits de la maison palatine, la constitution de FAllemagne et sa liberté.

La mission du comte de Goertz se trouvant ainsi terminée , ce ministre quitta Deux - Pontis et se rendit diaprés les ordres de Frédéric II, à Berlin, où S. M., en reconnaissance de ses services, le nomma ministre d^Etat et le revêtit à la fois d^une des grandes charges de cour.

Xfh'

Différends survenus en i?7S, entre la Grande-Srelagne et la France, au sujet de la reconnaissance de l'indépendance des colonies anglo - américaines Q). ^^

J;^Eu de temps après la paix qui fut signée à Paris le 5 novembre 1763, entre la France, l'Espagne et TAngieterre, il s'éleva entre les colonies angio-américaines et la mère patrie une contestation mémorable, à la suite de laquelle de nouveaux différends prirent naissance entre la France et l'Angleterre, et finirent par allumer une nouvelle guerre non-seulement entre ces deux puissances, mais encore dans les deux mondes.

(1) Cette guerre pour l'indépendance des colonies anglo-amëricaines, qui doit être conaidérée comme l'événement le plus important du 18* siècle, et qui a eu, et qui aura des conaéquencea dans le» agea les plus reculés, a agité en même tempi une question du droit des gens, d'une haute importance, savoir: ^jusqu'à quel point de» „»ujets peuvenl-ll» être conaidr.rèa comme rebelle/, et coniéiiuemiaeiit „quand eal-ll penals ou défendu à une puUtanee étrangère en tempe „de paix, d'embrasser leat cause., sans violer les principes du droit „des gensV

CAUSE OUATHIÈME. (1778.) 371

Les colonies anglo - américaines reconnaissaient le roi d'Angleterre pour leur souverain; mais elles n'avaient jamais été soumises à rautorité et à la législation du parlement. Elles avaient leurs assemlilées particulières et une admînistratiori distincte, comme l'Irlande. Après la paix de 1763, le parlement crut juste de les imposer, par le motif que la guerre de 1756, ayant été entreprise pour leur défense, il était convenable qu^eiles supportassent leur quote-part des taxes destinées à éteindre la dette publique qui en avait été la suite. En conséquence , le parlement rendit, au mois de mars 1765, un bill qui établissait Pimpôt du timbre dans les colonies anglo-américaines.

Cet acte excita le plus vif mécontentement dans les colonies , qui contestèrent au parlement le droit de les taxer, d'après le principe, qu'aucun Anglais ne pouvait être imposé que par ses représentants; qu'elles n'étaient pas représentées dans le parlement, et que la métropole devait se contenter des bcnéGces du monopole de son commerce, comme un équivalent des contributions.

Le parlement, en 1766, révoqua l'impôt du timbre; mais en même temps il rendit un acte, portant: ,,que ,,les colonies étaient de tlroit subordonnées et dépen- ,dantes de la couronne et du parlement de la Grani,de-Bretagne , en qui résidaient rautorité et la puis- ,sance de faire des lois et des statuts obligatoires ,pour les colonies, dans tous les cas possibles."

Eu 1767, le parlement revenant au projet de soumettre les colonies au moins à des impôts indirects, établit des taxes sur le (hé, le papier peint, le verre, 24*

S72 CAUSE QUATRlilIIU (1778.)

le plomb, le carton et les couleurs importées en Amérique.

Les colonies se récrièrent contre cette nouvelle disposition; et Fesprit de mécontentement se manifestant de plus en plus, le parlement, par un Mil rendu en 1769, ordonna Tenvoi de troupes en Amérique, pour y faire respecter sa suprématie. Lord North, étant parvenu en 1770, i la tête de Fadministration, fit rendre un biH qui, abolissant toutes les taxes, ne laissi^ subiMer que celle sur le thé.

/LsT-coiÉpagnie des Indes qui en avait une grande qMvité^daiiS' ses magasins, en fit charger, en 1773, trois vaisseaux qui se rendirent i Boston.

Une assemblée des citoyens de cette ville arrêta, que les cargaisons de thé ne seraient point débarquées, et que les ci^itaines les nqiporteraient en Angleterre. Le gouverneur de Boston ayant refusé de faire exécuter cet arrêté, le peuple soulevé, jeta à la mer trois cent quarante-deux caisses de thé apportées sur les trois navires anglais.

Voulant punir les Bostoniens de cet acte de rébellion, ainsi que de plusieurs outrages faits auic fonctionnaires de Tautorité royale (*), le parlement rendit, en 1774, un

(1) Un chef des douanes de Boston ayant hautement désapprouvé la conduite des habitants mutinés, fut goudronné et emplumé de la tête aux pieds, exposé trois jours aux insultes de la populace, conduit au pied de la potence, frappé de verges et contraint à remercier le peuple de ce qu'il lui accordait la vie. Le général Hutschin son, sur la dénonciation des habitants de la campagne, fut, par ordre du comité bostonien, promené en effigie sur un tombereau; et la même effigie, après avoir été exposée deux heures sur la place publique, fut brûlée au pied du gibet.

CAUSE QUATRliMB. (1778.) 373

bill qui mettait le port de Boston en interdit, y supprimait la douane, et déclarait inrracteur des lois et comme tel punissable, tout individu qui ferait nn chargement, dans cette ville et son district de marchandises, etc.

Le parlement, par d''aiitres bills supprima la charte du gouvernement démocraiic|ue de Massachussets 5 y substitua le gouvernement royal, et autorisa encore le gouvernement des colonies à traduire en Angleterre les Américains accusés de rébellion, pour y être jugés à la cour du banc du roi.

Le général Gaye fut envoyé en même temps à Boston, avec des troupes et des vaisseaux pour faire exécuter les bîlls que le peuple de Boston avait briîlés.

Un comité formé dans cette ville , et auquel assistaient plusieurs députés des autres provinces, publia un acte intitulé : Convention tolennelle. Par cet acte les Bostoniens déclarèrent qu''à compter du 30 août de Tannée suivante, ils rompraient toute relation de commerce avec la métropole. Divers comités formés dans les autres provinces anglo-améncaines , se décidèrent peu après à former à Philadelphie, un congrès général composé des députés des différentes colonies, dont l'ouverture se Ht à la fin de 1774. Ce congrès déclara injuste , oppressif et inconstitutionnel le dernier acte du parlement contre la province du Massachussets; arrêta de repousser la force par la force, et de présenter une adresse au roi et à la chambre des communes.

Au mois de février 1775, le parlement rendit de nouveaux bills contre les colonies. Kn même temps, le ministère anglais fit passer des renforts au gêné-

S74 CAUSB OVATRliilB. (1778.)

rai Gaje. Les premières hostilités entre les Anglais et les Américains, éclatèrent le 19 avril 1775, et elles furent le signal d^one insurrection générale dans presque toutes les colonies. Des combats et des sièges meurtriers eurent lieu de part et d^autre , mais avec des succès divers^ qui pourtant furent assez souvent favorables aux Américuns, dont Georges Waslungton était général en clief.

Le 4 juillet 1776, les treize colonies confédérées, dont les députés s^étaient prononcés en faveur de Tindépendance, rompirent tous leurs liens avec la couronne d^Angleterre en se déclarant indépendantes et lihretu Voici le manifeste que le congrès fit publier pour justifier sa résolution.

Dédaratian des représeniamts des États-Unis de P Amérique^ assemblés en congrès général, le 4 juillet 1776 (*).

Lorsque^ dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour on peuple de dissoudre les liens politiques, qui l'ont attaché jusqu' alors à un autre, et de prendre entre les puissances de la terre Tétat séparé et égal, auquel la loi de la nature et le maître suprême qui la gouverne, lui donnent droit; alors un respect convenable

(1) Cette déclaration qui fut attribuée pairticulièremènt à Jefferson, excita un enthousiasme général dans toutes les provinces, et Ton prît les résolutions les plus vigoureuses pour la défense de la liberté et de l'indépendance. Ce fut le 4 octobre 1776, que toutes les provinces y ayant accédé , il fut conclu une confédération générale entre les treize états qui prirent pur cet acte le titre d'États-Unis de i*Amérique septentrionale.

CAusK giiATftiÎEnE. (1778.) 375

pour l'opinion des hommes cslge, qu'il expose les raisons qui le portent à cette séparation.

Nous regardons connue àea vérités évidentes par ellesmêmes, „quc tous les hommes ont ëté créés é^aux; qu'ils „ont reçu de leur Créateur certains droits inaliënahles ; qu'au ^nombre de ces droits sont la vie, la liberté et la recherche „ilu bonheur; que c'est pour BLSsurer ces droits que les gou- „vcrnemcQts ont été institués parmi les, hommes, et qu'ils „Be tirent leur juste pouvoir que du consentement de ceux „qHi sont gouvernés; que tontes les fois, qu'une forme de „g;ouvernement devient destructive de ces fins, le peuple est en „droit de l'altérer ou de l'abolir, et d'instituer un nouvean „^ouvememcnt , en établissant ses fondements sur les prin- „cipeB et en organisant ses pouvoirs en la forme, qui lui „paraitra la plus propre pour effectuer sa siîreté et son bon- „lieur." La prudence veut, il est vrai, que des gouvernements établis depuis un long temps ne soient point changés pour des causes légères et passagères; et par cette raison l'expérience de tous les siècles a aussi prouvé, que le genre humain est plus disposé à souffrir, aussi longtemps que les maus: sont supportables, qu'à se faire droit à luimême, en abolissant des formée, auxquelles il est accoutumé. Mais, lorsque une longue suite d'abus et J 'usurpations, aj'ant invariablement le même objet pour but, prouve évidemment un dessein de soumettre le peuple à un despotisme absolu, il est en droit, il est même de son devoir, de secouer le joug d'un pareil gouvernement , et de se pourvoir de nouveaux gardiens pour sa stlreté future.

Telle a été la patiente longanimité de ces colonies, et telle est à présent la nécessité, qui les force à altérer le système de leurs précédents gouvernements. L'histoire du présent .... de la Grande-Bretagne est une histoire d'injustices et d'usurpations réitérées, tout ayant directement pour objet l'établissement d'une tyrannie absolue sur ce pays. Ponr le prouver, soumettons les faits au jugement du monde impartial.

STO CAUSE UUATBIÈMG. (1778.)

II a refuse de «ioaner son consentement à des lois, les plus siilutaires et les plus nécessaires pour le bien public.

H a défendu à ses ^ouremeurs de passer des lois d'une importance immédiate et pressante, à moins qu'elles ne fussent suspendues dans leur eSet, jusqu'à ce qu'on eilt obtenu Bon consentement; et lorsqu'elles ont été ainsi suspendues, Il a finalement négligé d'y faire aucune attention.

Il a refusé de passer d'autres lois ponr assigner de grandes étendues de terrain à des habitants, à moins que ces liabitants ne renonçassent à leur droit d'avoir des représentants dans le corps législatif, droit inctilJmable pour eux, et uniquement à craindre pour des tyrans.

Il a convoqué les corp^ législatifs en des places Inusitées, iDcommodes et éloignées du dépôt des archives publiques, uniquement dans la vue de les fatiguer au point de se soumettre à ses mesures.

Il a itérati ventent dissous les chambres des représentants, pour s'être opposées avec une fermeté mâle aux atteintes, qu'il portait aux droits du peuple.

n a refusé pendant un long temps après les avoir ainsi dissoutes, d'en faire établir d'autres; au moyen de quoi le pouvoir législatif, ne pouvant être absolument annihilé, est retombé au peuple en corps, qui a dd l'exercer; l'état restant en attendant exposé à tous les dangers d'une invasion an dcliors et à des convulsions au dedans.

Il s'est efforcé de prévenir la population de ces états; empêchant dans cette vue des lois pour naturaliser des étrangers; refusant d'en passer d'autres pour les encourager à se transplanter ici; et haussant les conditions de nouvelles attributions de terrain.

Il a mis des entraves à l'administration de la justice, en refusant de consentir à des lois pour établir des pouvoirs judiciaires.

D a nommé des juges uniquement dépendants de sa volonté, tant à l'égard de la conservation de leurs places que du montant et du payement de leurs salaires.

CXVBB QUATEliiUU (1778.) 3T7

U a créé ane multitiide d'ofices nouveanx, et il a envoyé ici des essaims d'emplojés peur harasser le peuple, peor le ronger et dévorer sa subsistance.

n a entretenu en temps de paix, an milieu de nous, des armées permanentes sans le consentement de nos assemblées ]églslatrices.<«i^

D a taché de rendre l'état militaire indépendant du pouvoir civil, et même supérieur.

n s'est concerté avec d'autres peur nous assujettir i une jurisdiction, étran^re à notre constitution, et Incoraue à nos lois; donnant son consentement à leurs prétendus aie* tes de législation, „pour mettre de gros corps de gens „annés en quartier parmi nous; pour les garantir au mojen „d'ttn fantdme de jugement de toute punition pour lesmeur- „tre8, qu'ils pourraient commettre contre les habitants de „ces états; pour couper notre commerce avec toutes les „partieB du monde; pour nous Impeser des taxes sans notre ^,consetttement; pour nous priver en plusieurs cas, de l'a- „vantage d'un jugement par jurés; pour nous transporter „au delà des mers, afin A'j être jugés pour de ^étendus „délits; pour abolir le système libre des lois anglaises dans „une province voisine, en y établissant un gouvernement „mîlitaire, et reculant ses limites, afin d'en faire à la fois „un exemple et un instrument propre à introduire la même „forme absolue dans ces colonies; pour nous ravir nos char- „tes, abroger nos lois les plus précieuses, et altérer fon- „damentalement la forme de nos gouvernements; pourinter- „dire nos propres coi^ législatifs, et se déclarer eux-mêmes „revêtns du pouvoir de faire des lois^ obligatoires pour „nous dans tous les cas quelconques."

Il a abdiqué le gouvernement de ce pays en nous déclarant déchus de sa protection, et en nous fabant la guerre.

Il a fait exercer la piraterie sur nos mers, ravager nos cotes, brûler nos villes et ôter la vie à nos habitants.

S78 CAUSE OUATBlàlUB* (17780

A cette heure même il s'occupe à faire transporter ici de gesses années de mercenaires ëtrang'ers, pour compléter les oeuvres de la mort, de la désolation et de la tyrannie, déjà commencées avec des circonstances de cruauté et de perfidie, dont 4 peine Ton trouverait des exemples dans les siècles les plus barbares, et qui sont entièrement indigène du chef d'mie nation civilisée.

Il a forcé nos concitoyens, faits prisonniers en pleine mer, à porter les armes contre leur patrie, à devenir les honrreaiix de leurs amis et de leurs frères, ou à tomber eix-mèmes entre leurs mains.

n a exdté parmi nous des séditions intestines; il s'est ef orcé de soulever contre les habitants de nos frontières les impitoyables Indiens sauvages, dont la numière connue de g:uenrojer est une destruction générale, sans distinction d'ig-e, de sexe, ni de condition.

A chaque de^ de ces oppressions, nous avons, dans les termes les plus humbles, sollicité du redressement. Nos requêtes itératives n'ont en pour réponse que des injustices réitérées. Un prince dont le caractère est ainsi marqué par toutes les actions, qui peuvent entrer dans celui d'un tyran, est incapable d'être le gouverneur d'un peuple libre.

Et ce n'est point que nous ayons manqué d'attention , à l'égard de nos frères britanniques. Nous les avons avertis de temps en temps des tentatives faites par leur puissance législatrice, pour étendre sur nous une jurisdîetion illégitime. Nous leur avons rappelé les circonstances de notre émigration et de notre établissement en ce pays. Nous en avons appelé à leur justice, à leur magnanimité naturelle; et nous les avons conjurés, par les liens de notre tendresse mutuelle, de désavouer ces usurpations, qui interrompraient inévitablement notre connexion et notre correspondance réciproque; mais, eux aussi, ils ont été sourds à la voix de la justice et de la parenté. Il ne nous reste donc que de nous soumettre tranquillement à la nécessité, qui ordonne notre séparation, et de les regarder, de même

CAUSE OUATRlifiME. (1778.) 379

que nous regardons le reste du genre humain, comme nos ennemis en guerre , comme nos amis durant la paix.

A ces causes, nous, les représentants de» États-Unis de r Amérique f assemblés en congrès général, attestant le juge suprême de TunÎTers de la droiture de nos intentions, au nom et de l'autorité du bon peuple de ces colonieis, publions solennellement et déclarons, que ces Colonies -Unies sont, et de droit doivent être, des états libres et indépendants; qu'elles sont franches et exemptes de toute obéissance à la couronne britannique; que toute connexion politique entre elle et la Grande-Bretagne est et doit être entièrement dissoute; et qu'à titre d'états libres et indépendants elles sont pleinement autorisées à faire la guerre, conclure la paix, former des alliances, établir des règlements de commerce, faire tous autres actes et régler tous autres objets, qu'il appartient à des états faidépendants. Et nous reposant fermement sur la protection de la providence divine, nous engageons mutuellement, l'un envers l'antre, pour le maintien de la présente déclaration, nos vies, nos biens, et notre honneur sacré. Signé par ordre et de la part du congrès,

Jean Hancock, président.

Charles Thcmpson, secrétaire^

La cour de Versailles, même avant cet acte d1n« dépendance^ envisageant dans les Anglo - américains des auxiliaires naturels, les avait assistés sous main^ soit en souffrant que des spéculateurs mercantiles, fissent passer aux Anglo - américains , des armes, des habillements et des munitions 5 soit en leur fournissant des secours directs d^argent, dès le mai 1776, ainsi qu^on peut s^en convaincre par la lettre ci-après du comte de Vergennes au roi.

380 ÙAUSE QUATluiMB. (1778.)

Lettre du comte de Vergennes à Louis X FI; du 2 mai

Sire!

,^'ai rhonneur de mettre aux pieds de Y. M., la feaille ,,qiii doit m'antoriser à fournir un million de livres pmar le jyService des colonies anglaises ^ si elle daigne la reré- ,,tir de son approuvé. Je joins pareillement, sire, le ,,projet de la réponse que je me propose de faire au sieur ,,de Beaumarchais, si V. M. l'approuve; je la supplie de ^vouloir bien me la renvoyer tout de suite. EHe ne par- „tira pas écrite de ma mdn, ni même de celle d'aucun de „mes commis ou secrétaires. J'y emploîrai celle de mon fils, „qul ne peut être connue; et quoiqu'il ne soit que dans sa „quinzième année, je puis répondre affirmativement de sa „^crétion. Comme il importe que cette opération ne puisse „étre pénétrée, ou du moins imputée au g'ouvernement, je ^compte, si Y. M. le permet, mander ici le sieur Montan- „doin. Le prétexte apparent sera de lui demander compte „de ses correspondances avec les Américains, et le motif „réel de le charger de leur faire passer les fonds que Y. M. „veut bien leur accorder, en les chargeant de toutes les ^précautions à prendre, comme s'ils en faisaient l'avance „pour leur propre compte (^). C'est sur quoi je prends en- „core la liberté de demander les ordres de Y. M. Cela „fait, j'écrirai à M. le marquis de Grimaldi ('), je l'infor- „merai avec détaO de notre opération, et je lui proposerai „de la doubler.

„Je suis, etc."0.

(1) Il y a id, dit M. de Flasaan avec raison dans son EUL de la dipl, fr., obscurité. Il semble qu'il devrait y avoir: „ën le char> ,,geant de toutes les précautions à prendre, comme s'il en faisait ^jP avance pour son propre cotnpte^': ce qui du reste ne change point le fond de la lettre.

(2) Ministre et secrétaire d*État des dépêches en Espagne.

<3) Cette pièce importante, dit M. de Flassan dans son Hist de

CAUSE OUATRliUE. (1778.) 381

Lord Stormont , ambassadeur de S. M. Britannique près la cour de France, ayant adressé le 13 juillet 1777, une note au comte de Vergennes, pour se plaindre de la protection que le gouvernement français accordait aux corsaires américains qui se permettaient des actes de violence sur les côtes de TAngleterre, en Taccusant à la fois de favoriser par là la révolte des Anglo-américains; ce ministre crut devoir disculper le roi son maître de ce soupçon comme d^un outrage fait en son honneur, et adressa en conséquence la note verbale suivante à lord Stormont, qui est la première explication sérieuse et détaillée qui eut lieu entre les deux cours.

la dipL />., qni atteste la part directe que la cour de Versailles prit à la révélation d'Amérique, même avant Tacte d'indépendance, semble en contradiction avec les principes moraux de M. de Vergennes. Elle peut néanmoins être colorée par les diverses tentatives, que fit, diton, le ministère britannique, pour détacher les États-Unis de la France, n est certain que des émissaires anglais firent parvenir des lettres secrètes et des insinuations aux députés du congrès de Paris. Voici entre autre une anecdote positive : M, Franklin reçut une lettre d'un émissaire anglais, dans laquelle celui-ci lui donna rendez -vous à midi dans l'église de Notre-Dame , près du grand Saint-Christophe, et pour se faire connaître, il prévint M. Franklin, qu'il tiendrait une rose à la main, et qu'il la laisserait tomber dès que M. Franklin parattrait. Celui-ci communiqua la lettre au ministre firançais. Il fiit convenu qu'il n'irait pas au rendez-vous, mais que le lieutenant de police y enverrait un de ses agents. Celui-ci se rendit à Notre- Dame à l'heure indiquée, et vit en effet arriver un inconnu, une rose à la main, et rôdant autour du grand Saint - Christophe. Au bout dhine demi-heure, l'homme à la rose, se retira, fit des détours dans les rues, entra enfin dans un hêtel garni, rue du Colombier, fit mettre des chevaux de poste, et reprit la route de Calais.

CAUSE QUATRlllIB* (1778.)

Note vet'bale du comte de Vergennes^ adressée à lord Stortnonty ambassadeur d!* Angleterre près la cour de

France; du 15 Juillet ±777.

^Monsieur, j'ai rendu compte au roi des difTérents objets ,9de plaintes que V. Exe. m'a déférés de Tordre exprès de sa ,,cour, et notamment des violences que certains corsaires ^américains, lesquels sortis des ports de France avec injonc- ,9tion de n'j pas revenir , se sont permises sur les côtes „d' Angleterre, d'où ils sont venus se réfugier de nouveau en ,,France.

,,J'aî mis sous les yeux du roi, les considérations que „y. Exe. m^a présentées sur ces procédés repréhensibles, les ^conséquences qu'elle en a tirées par rapport à l'intégrité „de la neutralité que nous professions, le déplaisir que le „roi, votre maître, éprouve à la vue de circonstances ca- „pables de troubler et altérer la bonne intelligence entre les „deux nations, et le désir quil a, qu'on prévienne de part „et d'autre, tout ce qui pourrait l'interrompre.

„S. M. dédaigne toute autre gloire que celle qui est „due aux bienfaiteurs de l'bumanité, et elle se livre d'autant „plus confidenunent à ce sentiment magnanime, que sa puis- „sance est assez connue pour qu'on ne puisse pas en sus- „cepter le motif.

„C'est d'après cette conviction que le roi me charge de ,^déclarer à V. Exe. : que fidèle à Vobsefi'vation des traités j j^que S, M. s^ attend qui ne seront pas moins exactement ^jobservés de la part de V Angleterre^ elle ne permettra f^rien qui pourrait y déroger; et que sensible aux plain- „tes que vous avez eu commission de me porter contre les „troîs corsaires (américains) la Représailles le Lexingjjton et le Dolphin ^ lesquels, après avoir en injonction „de sortir des ports de France pour n'y plus revenir, y „sont cependant rentrés malgré cette défense; S. M., bien „éloignée d'approuver cette navette que les traités réprou-

CAUSIB QUATRliME. (1778.) 38S

,,Teiit, en est an contraire très^mécontente, et ne peut mi- ^,enx en témoigner son mécontentement qu'en ordonnant, comme ^elle le fait, de séquestrer lesdits corsaires dans les ports ,,où ils peuvent être relâchés, pour y être retenus jusqu'à „ce qu'on puisse aroir des sdretés sutnsantes, qu'ils retour- „neront en droitinre dans leur patrie, sans infester de non- „Yeau les mers d'Europe."

„QuaBt aux prises que ces corsaires ou d'autres, peuvent „avoir amenées, ou pourront amener par la suite dans nos „ports, les ordres sont renouvelés non-seulement pour qu'on „n'en permette pas la vente; mais encore pour qu'on les „fasse partir aussitôt que le vent et les circonstances du „temps, pourront le permettre, sans se prêter à aucune des „exceptions que la cupidité des vendeurs et des acheteurs „est ing^ieuse à former; et il est enjoint aux ofiiciers pré- „posés à cet effet, d'j tenir sévèrement la main, sauf à en „répondre en leur propre et privé nom. Il leur est pareille- „meBt recommandé de veiller soi^eusement à ce que les ^facilités de commerce dont les Américains jouissent dans „les ports de France, n'excèdent pas celles d'un commerce „permis«"

^,Si quelque sujet anglais se croit fondé à intenter une „action personnelle contre quelqu'un des susdits corsaires, la „voîe des tribunaux leur est ouverte ici comme en Angleterre. „£a loi décide les affables conieniieuses^ et jamais ^FautoriléJ''

„Pour ce qui est du Dolphin, que V. Exe. prétend „étre un bâtiment français armé en France avec l'équipage „de la même nation, et n'ayant qu'un seul officier américain, „rexamen le plus impartial en sera fait, et si la chose est ^effectivement telle qu'elle vous a été représentée, il en sera „faît justice."

„Les ordres ont été adressés à Cherbourg*, pour j prendre ^connaissance de l'espèce de l'armement qui y est entré de „relàche, que Y. Exe. dit avoir été fait à Brehat^ et que „ron a mandé venir du Marjland. La vérification pourra être

S84 CAUSE QUATBlJBBIliU (1778.)

,,d*aatâiit plos difficile à faire, qae V. Exe nl^ore pas qae ,,le commandant de ce batean a été attiré par superclierîe, j^k bord d'an bâtiment anglais, et que s'ëtant Jeté à Teau ,,peHr réparer son erreur, fl a été repris par an acte de ^violence qoi a contena la cbaloape du port qui Payait con- „dait Cette entreprise étant an attentat contraire aa re- „spect dû au territoire de France et à sa neutralité, je ne „pais me dispenser de réclamer ledit capitaine américdn, et ,Je prie V. Exe de vouloir bien en faire l'office le plos „prompt à sa coar/

L^empressement du roi à faire justice sur les griefs „dont la légitimité est proorée, loi est une assurance que „Totre cour app<Mrtera de son côté, la même attention à „faire cesser et réparer ceux dont nous n'avons que trop „soaventà nous plaindre, et donnera des ordres pins précis „poàr faire cesser les vexations auxquelles le commerce de ,,ses sujets est sans cesse exposé. S. M. n'entend point „les protéger dans un commerce contraire à Tesprit et i „U lettre des tridtés, mais elle ne peut consentir qu'à la „faveur de frivoles distinctions, on arrête et on confisque les „navires, les cargaisons et les équipages, sous prétexte „qu'ils ont à bord des denrées et marchandises qui peuvent „étre du cru des colonies de l'Amérique septentrionale. Une ^pareille jurisprudence ne pourrait se concilier ni avec la ,gustice, ni avec les assurances amicales que V. Exe. est „chargée de renouveler. Soyons justes respectivement, et „nous serons anis(*)."

Pendant que le gouvernement anglais fit tous ses efforts pour soutenir la lutte dans laquelle il était engagé ^ le congrès américain redoublait d^activité dans

(1) On voit, dit M. de Flaêsan, dans son HUL de la 4ipL fr.^ qu'à travers les assurances d'amitié et de justice , renfermées dans cette note il règne pourtant un ton aigre. L'affectation de répéter qu*on ne cède point à la crainte, est Tannonce trop certaine qu'on aura bientôt recours à la force; et r^est ce qui arriva.

ses instances auprès de la cour de Versailles. La mission de Silas Deane^ qui avait été chargé de traiter avec les puissances de TEurope les intérêts de TAmérique^ ayant eu peu de succès à la cour de Versailles, le congrès se décida à y envoyer, en décembre 1776, le docteur Benjamin Franklin (^), en qualité d^agent des Etats-Unis; qui dès son début, obtint un accueil favorable du ministère français. Mais quelque pressantes que fussent aussi les sollicitations de ce nou^ vel agent auprès des ministres français, pour les déterminer à prendre un parti définitif, il ne pouvait obtenir dVbord que des réponses évasives et dilatoires.

Dans cette première période de la révolution dMmérique, et dans Tincertitude de Tissue qu^elle pourrait avoir, la France hésitait à épouser la querelle d^un peuple dont les forces ne paraissaient point suffisantes, pour soutenir le fardeau d^une si périlleuse entreprise. Elle craignait que les insurgés ne s^en désistassent tout d^un coup, pour reprendre tous leurs liens avec TAngleterre, Les personnages qui dirigeaient les conseils de la France, n'ignoraient pas

(1) Franklin, né à Boston en 1706, avait exercé la profession d'imprimeur. Entraîné par son génie, il se distingua bientôt comme physicien, économiste, administrateur. Il s'était jeté dans la révolution d'Amérique à Page de 71 ans, et fut élevé en 1776, préwdent de la convention américaine. Quoique sa politique s'éloignât de celle des cabinets d'Europe , il sut se plier à la nouveauté des circonstances, et réussit dans sa négociation, non par une politique astucieuse des chemins détournés, mais par des discours laconique» et sensés, claires et énergiques. C'était un superbe vieillard d'une tenue simple et d'une grande affabilité, plein de courage et de confiance dans ses concitoyens et dans l'avenir.

386 CAUSB QUATRIEME. (1778.)

qu^au moment même où elle se déclarerait^ le ministère britannique, en acquiesçant aux concessions demandées par les Américains, pouvait leur faire tomber subitement les armes des mains, et qu^alors la France se trouverait seule chargée du poids d^une guerre sans motif et sans but*

Ces considérations, soigneusement pesées par les ministres français^ faisaient que, réprimant Tardeur qui les excitait à la guerre, ils couvraient leurs projets d^un voile impénétrable, et traînaient les négociations en longueur. Us se bornaient à des paroles bienveillantes envers les Américains, et à leur accorder sous main les secours dont nous avons déjà fait mention. Et encore ces secours étaient-ils fournis plus ou moins mystérieusement, plus ou moins libéralement, selon que la fortune se montrait propice ou contraire aux armes américaines (^).

C^est ainsi que la France, suivant, sans s^écarter, le chemin que lui traçait la raison d^état, qui devait présider à ses démarches, sunusait, d^uh côté, les ministres anglais par des protestations d^amitié, et.

(1) Telle était, à cet égard, la réserve que s'était imposée, ou dont voulait se parer la France, soit pour ne pas rompre avant le temps avec T Angleterre, soit pour mieux mettre les Américains dans sa dépendance^ et les amener à souscrire à toutes ses demandes, que, lorsqu'on reçut à Paris la nouvelle de la prise de Tyconderago, et de la marche victorieuse de Burgoyne sur Albany, événements qui semblaient décider en faveur des Anglais, il fut aussitôt envoyé à Nantes et autres ports du royaume, défense d'y recevoir les corsaires américains, à moins que ce ne fût par indispensable nécessité, comme de radouber leurs vaisseaux, faire des vivres, ou échapper aux périls de mer.

CAUSE QU ATRlJBillE. (1778.) 38Î

de Tautre, encourageait les Américains ^ par des secours secrets, irritant leur ardeur par Tincertltude et lâ modicité même de ces secours, et raffermissant leur résolution par les promesses continuelles d^une coopération future. Libre de ses mouvements, elle ne se liait par cette conduite à aucun parti: ,elle attendait {lisiblement quelle direction prendraient les événements. Les agents américains ne se lassaient point cependant de presser et d^obséder le cabinet de Versailles , pour en arracher un aveu positif. Mais les ministres français ne se lassaient point non plus de leur opposer tons les motifs qui pouvaient appuyer leur système de temporisation. Le docteur Franklin et ses collègues poussés enfin à bout et voulant sans plus attendre sortir de ce labyrinthe, imaginèrent un moyen de réduire les ministres français eux-mêmes à la nécessité de s^expliquer: ce fut de leur insinuer que, si la France ne se prononçait sans délai, les Américains ne pouvaient plus différer à reprendre, de gré ou de force , le joug de T Angleterre.

Ils remirent en conséquence, vers le milieu d^août 1777, un mémoire dans lequel ils exposaient que, si la cour de Versailles se persuadait que la guerre pût encore se soutenir longtemps sans son intervention, elle était dans une profonde erreur.

N^- IV

Substance du mémoire présenté par les commissaires américains y au cabinet de Versailles.

En effet le gouvernement britannique a tout à perdre et rien à gagner dans; la continuation de cette guerre;

se flattant de pouvoir conquérir l'Amérique dans le cours de cette campag'ne, il va j déployer toutes ses forces; il espère que si la fortune favorise ses armes, quelques vietoires, jointes à la détresse des colons, seront suffisantes pour les décider à retourner sous sa dépendance, à des conditions plus ou moins rig'oureuses; il voit très-bien que, s'il peut aspirer à subjuguer un jour l'Amérique, ce doit être dans Tannée présente, ou jamais. Pourrait -il effectivemei|| compter sur des succès plus décisifs dans les années subséquentes, lorsque les Américains auront triomphé des premières difficultés, lorsque Forganisation de leur nouveau gouvernement aura pris plus de consistance, et que leol*s troupes seront mieux armées, mieux disciplinées, plus aguerries? Les ministres britanidques ne se dissimulent nullement que prolonger la guerre an delà de cette année, ne serait que prolonger le péril, et exciter dans FEurope un embrasement général. Aussi ne peut-on pas douter, qu' après avoir fait un nouvel essai dans cette campagne, ils ne se déterminent, quelle qu'en soit Flssue, à faire la paix aux meilleures conditions possibles. S'ils ne peuvent recouvrer les colonies à titre de sujettes, ils reconnaîtront leur indépendance et se les attacheront comme alliées. Il ne reste donc d'autres moyens à la France, pour empêcher que les colons ne se rapprochent de la Grande-Bretagne en Fune ou l'autre de ces qualités, que de contracter immédiatement avec eux tels engagements qui ferment la voie à tout autre, et qui, consolidant irrévocablement les relations de commerce et d'amitié, mettent les Américains en état de repousser les attaques et de dédaigner les oSies de leur ennemi actuel.

La France doit se souvenir que le premier but de l'insurrection de l'Amérique n'a pas été d'obtenir l'indépendance, mais le redressement de ses griefs. Il existe dans son sein un grand nombre d'individus qui verraient encore avec plaisir le rétablissement d'une obéissance limitée envers la couronne britannique. Si la majorité s'est prononcée en faveur de

CAU8£ QUATRIÈME. (1778.) 389

Tindëpendance, c'était dans la conviction que la France, consultant ses plus chers intérêts, leur aurait prodigué ouvertement les secours les plus efficaces* Mais, aujourd'hui que déchus de leurs espérances, ils voient plusieurs princes européens fournir des troupes pour les soumettre, un autre (le roi de Portug>al) proscrire leur commerce; d'autres enfin rester spectateurs indilTérents de si grands débats, il n'est que trop probable que, ne comptant plus sur aucune assistance étrangère, et vivement pressés par l'ennemi et leur detresse, ils accepteront les conditions que l'intérêt ou le caprice du cabinet de Saint-James voudra bien leur accorder. C'est un fait que lord Georges Germaine lui-même a déclaré naguère, dans la chambre des communes; avouant ainsi que le principal espoir qu'il eût de terminer la guerre d'Amérique cette année, reposait sur le découragement des colons, en vojant qu'il ne leur était plus permis de se flatter des secours de la France* Les partisans que l'Angleterre compte encore en Amérique, ne manqueront pas de fomenter et d'accroître le dépit et la consternation de leurs adversaires, par des rapports insidieux! Déjà ils ne mettent que trop d'empressement à répandre de toutes parts que la France, également ennemie des deux parties, n'excite le feu de la guerre actuelle que pour faire de l'une et de l'autre les instruments de leur destruction mutuelle.

Si, de cette manière, ou par quelque autre voie, la Grande-Bretagne parvient à dissoudre l'union des colonies, et à renouer les liens qui les attachaient à elle, la France perdra sans retour l'occasion la plus favorable qui se soit jamais offerte à aucune nation, d'humilier l'orgueil et la puissance d'un ennemi héréditaire.

Mais ce n'est point seulement l'occasion d'abaisser la Grande-Bretagne qu'aura perdue la France par son inactivité présente. Sa propre sûreté sera compromise, et ses possessions américaines seront en danger, aussitôt que l'Angleterre et l'Amérique seront réconciliées. Le roi Georges et ses ministres n'ignorent point assurément que la France

300 CAUSE QUATRlàsiS. (1 778.)

m excité et soutena les colonies dans leur insurrection: ils ne sont pas moins irrités contre elle que si elle leur eut déclaré une guerre ouverte* Et, il faut en convenir, la France a trop fait si elle ne prétend pas faire quelque chose de plus. Est-il permis de douter que, dès que la Grande- Breta^e n'aura plus d'ennemis sur le conUnent américain, à quelques conditions qu'elle y ait rétabli la paix, toutes les forces dont elle y peut disposer maintenant, ne soient jetées aussitôt dans les Antilles françaises, pour que leur conquête serve d'indemnité aux pertes et aux dépenses qu'elle a faites dans cette ^erre? Croira-t-on enfin que rAàgleterre ne saisisse pas l'occasion de tirer veng>eance de Toutrage que lui a fait la France, en excitant et soutenant secrètement la révolte de ses colons?

Telle fut la substance da mémoire remis au ^nvemement français pour fixer ses irrésolutions: mais ce fut encore sans succès. Les ministres ne furent pas moins ingénieux à trouver de nouvelles défaites: ils voulaient attendre quelle tournure prendrait cette guerre (*).

Rebutés par tant de délais^ les commissaires américains ne conservèrent plus aucun doute sur la politique secrète qui dirigeait la France en cette conjoncture. Peu s^en fallut que, dans leur désespoir, ils ne rompissent toute négociation avec un gouver-

(I) D^ailleurs, tout faisant présager à cette époque, le triomphe certain des armes britanniques, un arrangement entre la métropole et les colonies paraissait moins probable que jamais, et c'était tout ce que le gouyernement français eût le plus redouté. Les ministres d'Angleterre, victorieux en Amérique, n'auraient plus accepté d'autres conditions que celle d'une soumission totale: et les Français semblaient préférer encore cette extrémité à l'indépendance , pourvu qu'elle ne fut amenée que par une guerre longue et destructive.

Bernent qui comptait leur propre infortune au nombre de ses avantages.

Ne pouvant donc plus espérer de réussir auprès de la France , et toute autre perspective de salut leur étant interdite 9 les Américains reportèrent leurs vues sur TAngleterre elle-même : ils lui proposèrent de reconnaître son indépendance. Ce point capital une fois obtenu ^ ils auraient cédé sur tous les autres qui avaient fait le premier sujet de querelle , afin de sauver Thon* neur de la mère patrie. Ds représentaient que si le ministère britannique savait profiter de leurs dispositions , il s^en rapportaient à eux du soin de stipuler un arrangement tellement utile i la prospérité de TAngleterre^ qu^elle chercherait vainement i se procurer de semblables avantages par toute autre voie.

Toutefois 9 le cabinet de Saint -James enorgueilli des premiers succès du général Burgoyne^ et croyant que la fortune ne pouvait plus lui échapper^ refusa de prêter Toreille à toute proposition d^arrangement O.

Mais bientôt la défaite de ce général, et la capitulation de ses troupes en constatant avec éclat la grandeur naissante de TAmérique, donnant une nouvelle audace aux insurgés, donna aussi de nouvelles espérances et de

(1) L^aveuglement des ministres anglais était profond: les Américains, au milieu des revers les plus accablants, et privés de tout espoir de secours, refusant opiniâtrement de renoncer à leur indépendance, prétendant même en faire une condition indispensable de leur réconciliation, il était évident que la réunion des deux états, était devenue indispensable; et que, puisque la nécessité des choses et l'inexorable fetalité voulaient que l'Amérique ne fût plus sujette, il valait mieux l'avoir pour alliée que pour ennemie.

302 CAUSE QUATRliUE. (1778.)

nouvelles craintes aux Français. Leur situation réciproque devint moins compliquée; et les uns et les autres commencèrent i manifester des résolutions plus positives (^).

Les Américains espéraient par cette conduite^ parvenir enfin à une solution définitive, et ce fut en cette vue que le même aviso qui porta en Angleterre la nouvelle de la capitulation de Saratoga(^), y remit aussi des dépêches dans lesquelles on fit sentir que les Américains , rebutés des lenteurs excessives de la France , et courroucés de n^en avoir point reçu au milieu de leurs revers des secours ostensibles plus efficaces, désiraient vivement se lier avec TAngleterre, et conclure avec elle un traité de commerce, pourvu qu^elle reconnût son indépendance. Pour donner plus de poids à ces paroles, on disait encore dans ces dépêches, que les colons éprouveraient une satisfaction particulière i se rapprocher de leur ancienne patrie, attendu que, dans le cas contraire, ils seraient obli-

(1) La conduite des Améncaîns fit éclater alors autant de sagacité que d'expérience dans les afiTaîres d'état. Ils réfléchirent que leurs succès accroissant leurs forces, rendant leur alliance plus désirable, et ne laissant plus de doutes dans les esprits éclairés sur leur indépendance future, il devait être de leur politique, de donner de la jalousie à la France, en feignant de vouloir s'allier à l'Angleterre, et de l'inquiétude à l'Angleterre, en affectant de vouloir s'unir avec la France.

(2) L^échec qu'éprouva le général anglais Burgoyne consolida l'indépendance de l'Amérique, par la capitulation de Saratoga (16 octobre) en vertu de laquelle les débris de son corps d'armée de 6000 hommes mirent bas les armes et furent embarqués à Boston pour être transportés en Europe.

CAUSE QUATlUi&MU. (1 778.) 393

gés de se jeter dans les bras de Teimemi implacable et invétéré du nom anglais (^).

Ces négociations n^étaient point ignorées du cabinet de Versailles^ puisqu^on en avait fait part an docteur Franklin^ qui sut s^en servir avec beaucoup d^adresse , en donnant de Tombrage aux ministres français. Ce plénipotentiaire avait vers le même temps, reçu Tordre de renouveler ses instances auprès du gouvernement français, pour qu^enfin il se prononçât, vu qu^autrement il était à craindre que TAngleterre, convaincue par la catastrophe de Burgoyne, et même par les inutiles victoires de sir William Howe, que la conquête de TAmérique, par la force des armes^ était une chimère, ne reconnût Tindépendance. Les Américains, ajouta-t-U, délaissés par les Français, se verront forcés d^écouter les propositions des Anglais, pour ne pas rejeter la seule voie de salut qui leur reste; et Parrangement ne pourra se conclure qu^au préjudice irréparable des intérêts de la France.

Les ministres français, voyant que le temps était venu où, pour ne point perdre le fruit de toute leur politique, il fallait renoncer à Tartifice, adoptèrent une marche plus franche et plus généreuse; redoutant les

(1) Ces démarches des chefs de la révolution américaine, leur étaient commandées aussi par le voeu des peuples, qui ne se seraient vus qu'avec peine précipiter brusquement dans le parti de la France, sans avoir épuisé d'abord tous les moyens de s'accommoder avec l'Angleterre. Les préventions qu'ils nourrissaient contre la France, étaient encore dans toute leur force; et l'idée que cette puissance avait spéculé sur leurs malheurs, avait redoublé Téloignement qu'ils avaient pour elle.

mesures que la sagesse des miuistres anglais pourrait leur inspirer, ils se décidèrent à mettre un terme aux négociations qu^ils avaient entamées depuis longtemps avec les Américains, et si astucieusement prolongées.

La résolution de prendre enfin une part active dans cette guerre , en tepdant une main secourable aux Américains, ne pouvait être, d^ailleurs, que très* agréable à la plus grande . psurtie de la nation française (^).

Les Français avaient d^ailleurs en cette conjonc* ture, Fespérance ou plutdt la certitude que PEspagne prendrait part à la querelle. C^était un motif puis* sant à ajouter à ceux qui les dirigeaient. Ce royaume avait une marine formidable, et il était animé d^un tel désir d^en faire Tessai contre T Angleterre, que la cour de Versailles , fidèle à son plan de circonspection, avait cru jusquUci devoir plutôt contenir qu^exciter celle de Madrid. On ne doutait nullement que toutes les forces réunies de la maison de Bourbon, préparées depuis si longtemps et dirigées vers le même but, ne fussent plus que suffisantes pour abaisser Pintolérable orgeuil des Anglais, protéger de riches cargaisons contre leurs insultes, et parvenir même à faire passer le conmierce des deux Indes, presqu^en entier, dans

(1) Le trafic qui s'était établi entre la France et T Amérique, depuis le commencement des troubles , et principalement depuis les hostilités ouTerteSy avait produit d'immenses bénéfices aux négociants français. Tous désiraient donc ardemment que le nouvel ordre de choses se consolidât par l'indépendance, afin de ne plus voir revivre les temps où les lois prohibitives du parlement, et surtout Pacte de navigation, les auraient privés de tous ces avantages.

CAUSE QUATBIBMB, (17780 395

les mains des Français et des Espagnols. Ainsi favorisé par les circonstances et par le voeu de la nation, le ministère français avait plus besoin de consulter la prudence pour ne point précipiter ses résolutions j que de se livrer à une ardeur qui pouvait Texciter i se commettre aux hasards de la fortune (^).

Ne pouvant donc résister plus longtemps aux instances des agents américains, il résolut enfin de saisir Toccasion et de conclure avec rAmérique le traité qui avait été Fobjet de si longues négociations.

Mais comme, jasqu^à ce jour, Tintention de la France avait été d^éluder un engagement formel, les articles de la convention, quoique longtemps et fréquemment débattus, n^étaient pas encore arrêtés.

U était à craindre, si Ton hésitait d^avantage, que le gouvernement anglais ne cherchât à renouer quelque intelligence avec les Américains: en conséquence, le ministère français se résolut à notifier aux agents américains, les préliminaires du traité d^amitié et de commerce à stipuler entre les deux états. Cette communication fiit faite le 16 décembre 1777, par M. Gérard (^), secrétaire du conseil d^Etat du roi.

Les préliminaipes portaient en substance:

„Que la France, non-seulement reconnaîtrait, mais ^soutiendrait même de toutes ses forces Tindépendance „des Etats-Unis, et conclurait avec eux un traité d^a-

(1) Jamais, certes, un gouyerneraent n'eut à prendre un parti, auquel il fût plus TÎvement engagé par le voeu unanime de ses sujets, ou qui lui promit de plus brillants avantages.

(2) Titre nouveau donné momentanément aux deux chefs du département des affaires étrangères.

396 CAUSE OUATRiiME. (1778.)

^^initié et de commerce; que dans les stipulations de 9,ce traité, elle ne se prévaudrait aucunement de la ,,situation actuelle des États-Unis, mais que les ar- ,,ticles en seraient de la même nature que si lesdits ,,états étaient , établis depuis longtemps, et constitués ^,dans toute la plénitude de leurs forces; que S. M. „Très-Chrétienne prévoyait bien qu'en prenant ce parti „elle entrerait probablement en guerre avec laGran- „de^Bretagne, mais qu'elle n'exigeait à cet égard au- ,,cune indemnité de la part des Etats-Unis, ne pré- „tendant point agir uniquement en cette circonstance „pour leur propre intérêt, puis qu'indépendamment de ,,la bienveillance qu'elle leur portait, elle ne se dis- ,,simulait pas que la puissance de l'Angleterre serait „diminuée par le démembrement de ses colonies. Le ,,roi attendait seulement avec pleine confiance des Etats- „Unis, que quelle que fiit la paix qui serait conclue ,,un jour, ils ne renonceraient Jamais à leur indépen- „dance, et ne rentreraient, en aucun cas, sous la ,,domination britannique." .

Cette déclaration de la part de France, rassura les esprits en Amérique: elle fut suivie de négociations très -actives pendant tout le mois de janvier. On en donna aussitôt communication à l'Espagne, afin qu'elle pût également, si tel était son projet, adhérer à la convention. On ne tarda pas à recevoir une réponse favorable de cette cour.

Toutes les difficultés étant applanies et les conditions agréées de part et d'autre, un traité d'amitié entre S. M. Très-Chrétien et les Etats-Unis d'Ame-

rîque fut signé le 6 février 1778(^). Par ce traité, dans lequel le roi de France considérait les Etats- Unis d^ Amérique comme une nation indépendante^ furent réglés entre Tune et l'autre partie, divers intérêts maritimes et commerciaux, relativement aux droits que les navires marchands acquitteraient dans les ports A& Tétat allié. On régla la protection réciproque des «aisseaux en temps de guerre, le droit de pêche, et spécialement celui que les Français exerçaient sur les bancs de Terre-Neuve , en vertu des traités d'Utrecht et de Paris 5 le droit d'aubaine , dont furent déclarés exempts tant les Français en Amérique, que les Américains en France 5 Texercice du commerce et Tadmission des corsaires chez Tune des parties con-* tractantes, dans le cas où l'autre serait en guerre avec lîne puissance tierce. A cet effet, pour prévenir tout motif de discussion , on détermina dans un . article exprès, les objets qui, en temps de guerre, doivent être réputés de contrebande, et ceux qui doivent être réputés libres, et peuvent conséquemment être transportés et conduits librement par les sujets des deux puissances dans les places ennemies, sauf celles néanmoins qui se trouveraient, à cette époque, assiégées, bloquées ou investies. Il Ait encore stipulé que les vaisseaux et bâtiments des parties contractantes, ne seraient assujettis à aucune visite ou recherche devant se faire avant le chargement des marchandises, et celle de contrebande être saisies sur

(1) Il fut signé au nom du roi par M. Gérard, et pour les États- Unis, par Benjamin Franklin, Sîlas Deane et Arthur Lee.

la plaie, et non plus, si elles avaient été embarquées, hors les cas cependant où Ton aurait des indices certains ou des preuves de fraude. On convint, en outre, que pour faciliter le commerce des Etats-Unis avec la France, S. M. Très - Chrétienne leur accorderait, tant en Europe que dans les îles d^ Amérique soumises à sa domination, plusieurs ports francs. Le roi s^obligea finalement i employer ses bons offices et m médiation auprès de Tempereur dé Maroc, et auprès 'des régences d^ Alger, Tripoli, Tunis, et autres puissances de la côte de Barbarie, pour quUl fût pourvu de la meilleure manière possible i la commodité et à la sûreté des sujets, navires, et marchandises de TAmérique (})•

Comme il était facile, de prévoir, que bien que la France ne se fût pas obligée à fournir des secours d^aucune espèce aux Etats-Unis, la Grande-Bretagne, néanmoins, comme profondément blessée dans son orgueil et dans ses intérêts les plus chers, manifesterait un vif ressentiment, et déclarerait probablement la guerre à la France, les parties contractantes conclurent le même jour encore un autre traité éventuel d^alllance offensive et défensive, qui devait avoir son effet dès que la guerre éclaterait entre la France et l'Angleterre.

(1) n faut observer que ce traité , outre la reconnaissance que l'on y faisait de l'indépendance américaine, était entièrement subversif des principes qu'avait constamment voulu suivre le gouvernement britannique, soit relativement au commerce des neutres en temps de guerre , soit par rapport au blocus des ports d'un- état ennemi par les escadres anglaises.

Les deux parties s^engagèrent & s^assister réciproquement de leurs bons offices , de leurs conseils et de leurs armes. Il fut stipulé, que Tobjet essentiel et direct de Falliance, était de maintenir réellement la liberté^ la souveraineté et l'indépendance des Étais-'Unis. On régla que si les possessions qui res-talent à TAngleterre, sur le continent américain on les îles Bermudes, venaient & être conquises, elles deviendraient confédérées ou dépendantes des États-* Unis; mais si Ton prenait quelqu'une des îles situées dans Tintérieur ou & Tentrée du golfe du Mexique, elle i^artiendrait & la couronne de France. Il fut convenu qu'aucune des deux parties ne pourrait condure de trêve ou de paix avec la Grande-Bretagne, sans le consentement de l'autre. Elles s'obligèrent mutuellement à ne mettre bas les armes que lorsque l'indépendance des États-Unis serait formellement ou tacitement reconnue dans les traités qui termineraient la guerre. Elles s6 garantirent l'une & l'autre, c'està-dire, les États-Unis au roi de France, ses présentes possessions en Amérique, ainsi que celles qu'il pourrait obtenir par le traité de paix, et le roi de France, aux États-Unis, la liberté, la souveraineté et l'indépendance absolues et illimitées, tant en fait de gouvernement que de commerce , et de plus les possessions, extensions et conquêtes que la confédération pourrait acquérir dans les domaines de la Grande-Bretagne, dans l'Amérique septentrionale. Un article à part et secret reservait au roi d'Espagne la faculté d'accéder au traité d'amitié et de commerce, ainsi qu'à celui d'alliance, à l'époqiie où il le jugerait convenable.

400 CAUSE QUATRliME. (1778.)

Bien avant que Ton eut connaissance en Angleterre de Inexistence de ces traités ^ on ne doutait nullement que la France ne voulut saisir les moyens qui se présentaient à elle de reparer ses anciennes pertes. Cette crise occupait fortement Fattention publique^ et Ton n^entrevojait plus d^autre perspective que celle d^une lutte aussi longue que périlleuse^ ou d^un accommodement peu honorable avec le peuple même que Ton avait toujours refusé d^entendre et que Ton avait exaspéré par tant d^outrages avant de lui faire une guerre si cruelle. Quoique les ministres et leurs adhérents ne manquassent point de raisons spécieuses pour se justifier et autoriser leur conduite, Popinion générale tendait néanmoins à regarder comme plus prudent de prêter enfin Foreille aux réclamations des Américains. On se rattachait au parti plusieurs fois mis en avant par les orateurs de Topposition qui avait conseillé de cesser les hostilités et d^ouvrir une négociation qui pouvait conduire à un arrangement avoué par la politique. De toute part Ton se plaignait d^avoir vu négliger tant d^occasions favorables de conciliation et dé paix. Toutes les tentatives faites jusqu^à cette époque pour mettre les insurgés sous le joug par la force des armes, ayant complètement échoué, Ton regrettait amèrement qu'avant d'entreprendre de nouveaux efibrts dont l'inutilité assurait le triomphe de l'ennemi, on n'eût pas voulu écouter les propositions d'accord soumises au parlement par le comte de Chatam dans la séance du 20 mai de l'année précédente. Prévoyant les calamités qui allaient fondre sur sa patrie, puisque les ministres étaient résolus de

CAtrSE QUATRIÈME. (1778.) 401

prendre les partis les plus extrêmes, et ne doutant pas quVux dangers de la guerre civile ne se joignissent ceux de la guerre extérieure, cet homme illustre, quoique courbe par Tâge et accablé par une maladie grave, s^était fait porter à la chambre des pairs. Ranimant cette éloquence admirable qui captivait tous les esprits, il fit les plus nobles efforts pour calmer les haines, pour éteindre le feu de la guerre, pour obtenir la révocation de ces lois funestes qui Pavaient allumé et s^opposaient au retour de la concorde, dans le discours suivant.

Discoîirs du comte de Ckatam en faveur d'un accommodement avec rAmériquCy tenu dans la séance du parlement du 20 mai 1777,

Milords, le moment où je vous parle va fuir. Six semaines peut-être, et pas plus, nous sont laissées pour détourner les périls qui nous menacent. L'orag'e qui depuis long-temps s'est formé sur nos têtes, est au moment d'éclater: déjà la fondre se fait entendre. Après tout ce qui est arrivé jusqu'ici, le gouvernement éprouvera quelque peine, sans doute, à se rapprocher de ceux qui ont bravé le roi, le parlement et la nation. Je ne prétends, quant à moi, braver personne: mais si l'on ne met point un terme à cette guerre, c'en est fait de notre patrie. Je ne me fie pas en ceci au jugement' porté dans l'état actuel de ma santé, mais sur le jugement de mes plus beaux jours, sur le résultat de quarante ans d'attention consacrée à l'Amérique. Les colons sont rebelles! s'écrie-t-on. Mais pourquoi sont ils rebelles? Est-ce parce qu'ils veulent défendre leurs droits imprescriptibles? Qu'ont fait jadis ces rebelles? I. 26

Il m'en souvient, et je vais vous le dire: ils coarnrent aux annes, ils formèrent quatre régiments, ils arrachèrent Lonisbourg^ aux vétérans de la France. Mais, nie crie-t-on encore, ils se sont portés à de graves excès! cela est vrai, et je ne veux pas me faire leur panégyriste; mais je veux du moins relever les erreurs fatales que l'obstination a fait prévaloir. N'a- 1- on pas fermé à ces colons tout accès à la miséricorde et à la justice? On peut encore les prendre au mot sur leurs premières protestations. Savez-vous quelle est l'importance de l'Amérique? C'est un double marché où vous trouvez à la fois des consommateurs et des fournisseurs. Et ce double marché, si riche en productions navales, vous^ êtes an moment de le céder à votre rival héréditaire! si vous n'y prenez garde, l'Amérique, qui déjà vous a conduits à une guerre de quatre ans, vous conduira à la mort.. C'est le propre du sage que de savoir s'arrêter à temps. Vous avez dépeuplé toute la Basse -Saxe, mais croyez -vous que quarante mille mercenaires allemands soient en état de tenir tête à dix mille Anglais libres? Ils peuvent ravager leur pays; le conquérir, jamais. Mais c'est vous qui dites : Nous voulons conquérir. Quoi? La carte de l'Amérique. Je me sens fort sur ce point, et me voici prêt à entrer en lice avec tout homme de guerre. Qu'avez -vous fait lorsque vous n'avez plus été assistés par vos flottes? Si vos troupes se rassemblent dans leurs quartiers d'hiver, elles y meurent de faim; si elles se dispersent, l'Américain les enlève. J'ai appris ce qu'il faillait penser des espérances du printemps et des promesses de l'hiver. Je connais les discours fastueux des ministres. Mais surviennent enfin les tempêtes de Féquinoxe. Les ministres vous disent que vous aurez une armée aussi forte que celle de Tannée dernière, qui n'était pas assez forte. Vous n'avez encore acquis dans TAmérique, que des cantonnements. Vous avez enseigné pendant trois années consécutives, l'art de la guerre aux colons. Ils se sont montrés d'habiles écoliers, et j'ose affirmer à vos seigneuries

CAUSE QUATRIJBME. (1778.) 403

qu'il 7 a en Amérique un nombre suffisant d'officiers capables de commander les armées de tous les potentats de TEurope. Vous avez envoyé trop de troupes dans vos colonies pour 7 faire la paix; pas assez pour j faire la g'uerre* Je suppose que vous en acberiez la conquête: qu'en résultera-t-îl? Ferez -vous qu'ils vous respecteront? Ferezvous qu'ils vous aimeront? Ferez-vous qu'ils ne s'habilleront que de vos étoffes? Jamais. Ils vous rendront pour prix de cette guerre cruelle une haine irréconciliable. Il vous en codtera douze millions de 1. sterling^ par an, pour donner l'Amérique à la France. Tous les avantages, tous les bénéfices seront pour elle 9 et la vieille Angleterre payera pour tous. Votre commerce languit , vos impôts s'aggravent, vos revenus diminuent: et pendant ce temps, la France accroît ses forces; elle attire à elle ce commerce qui formait vos matelots, qui alimentait vos îles, qui était le principal fondement de votre richesse, de votre prospérité et de votre puissance. On a tenté l'asservissement absolu: que l'on tente l'entier redressement des griefs. Le parlement fera voir ainsi que son esprit est incliné à la paix; et la voie de la conciliation sera ouverte. Les ministres affirment que les Insurgés n'ont pas encore traité avec la France: je veux le crobre; leur honneur est à couvert. Mais si demain l'on apprend que ce traité existe, demain il faut déclarer la guerre à la France, n'eussions -nous que cinq vaisseaux dans nos ports. Mais la France prolongera les délais autant qu'il sera en son pouvoir, pour nous voir nous consumer. Nous voilà donc à la merci de toutes les petites chancelleries de l'Allemagne! et les prétentions de la France croîtront chaque jour jusqu'à ce qu'enfin elle jette le masque, et devienne partie principale ou dans la paix ou dans la guerre. On parie de la dignité de la couronne: mais n'en perdra-t-elle pas moins en révoquant ses lois qu'en se soumettant aux demandes des chancelleries germaniques? Nous sommes les assaUlants: nous avons attaqué les colons aussi réellement que l'Armada espagnole voulait attaquer l'Angleterre. La

404 CAUSE OUATRIBHE. (1778.)

compassion et la clémence ne peuvent nuire. Le trône du roi sera consolidé par l'amour des peuples: des millions d'hommes qui aujourd'hui le maudissent et s'arment contre lui, invoqueront le ciel en sa faveur. La révocation des lois, l'amnistie, produiront des dissensions en Amérique, la concorde en Angleterre. Mettez donc l'Amérique dans la possibilité de faire un choix : jusqu'à ce jour elle ne Ta pas eue. L'Angleterre lui a dît: Rends les armes; elle a répondu comme les Spartiates: Viens les prendre.

Ni Fautorité d^un tel homme, ni la force de son discours 9 ni les maux présents, ni la crainte même de ceux dont on était menacé, ne purent faire adopter la proposition du comte de Chatam.

Au reste, que la marche des ministres en cette conjoncture, fut libre ou forcée, lord Nortb, dans la séance de la chambre des communes, du 25 février 1778, prononça un discours très-étendu sur les circonstances actuelles, dans lequel il disait entre autre: que la fortune s^était montrée tellement contraire, qull avait été impossible de s^assurer les avantages que Ton s^étaît cru en droit d^espérer; et finit, en faisant remarquer que, bien que la Grande-Bretagne fût très en état de continuer la guerre, tant par le nombre de ses troupes et la force de sa marine, que par les ressources de ses finances, que Ton pouvait encore accroître par un eiùprunt à de légers intérêts, cependant, d'après le désir dont tout bon gouvernement devait être animé, de mettre fin à la guerre, et surtout aux guerres civiles, le ministère s'était déterminé à soumettre aux délibérations de la chambre certaines propositions d'accommodement, dont il attendait les plus heureux résultats.

CAUSE QUATRIBMB. (1778.) 405

L^attention générale se manifesta par un profond silence; aucun signe d^approbation ne fut donné par Pun ou Fautre parti. Quelques-uns étaient saisis de crainte, tous d^étonnement; tant était différent le langage actuel de3 ministres de ce qu^il avait été jusquelà. On en concluait qu^ils j avaient été forcés par quelque cause grave.

M. Fox saisit ce moment pour s^écrier que le traité dVlliance entre la France et les Etats-Unis, était déjà signé: Tagitation et le tumulte devinrent alors eAtrêmes. Lord North fit la motion que le . parlement ne pût, à Tavenir, imposer aucun impôt ou taxe dans les colonies de PAmérique septentrionale, sauf ceux qui seraient jugés avantageux au commerce; et que, dans ce cas^ le produit en serait perçu sous Fautorité des colonies respectiv^es, pour être employé à leur usage et profit. Il proposa en outre, qu^il fûtnonumé cinq commissaires revêtus de la faculté d^applanir avec toute assemblée ou personne, les différends survenus entre la Grande-Bretagne et ses colonies, sous la réserve toutefois qu^aucun de ces accords ne pourrait avoir son effet, que lorsqu^il serait ratifié par le parlement. Ces commissaires devaient être également autorisés à publier des armistices, partout où ils le jugeraient à propos, à suspendre les lois prohibitives, et généralement toutes les lois promulguées depuis le 10 février 1763, et à délivrer des amnisties à quiconque leur en semblerait digne. Ils devaient enfin avoir la faculté de nommer les gouverneurs et les capitainesgénéraux des provinces pacifiées. Les bills proposés passèrent presque sans opposition dans le parlement;

406 CAUSE QUATRliCME. (1778.)

mais au dehors ils excitèrent un mécontentement presque général.

Ce fut au milieu de cette complication d^événements et de révolutions nouvelles, tandis que toute la nation britannique en attendait impatiemment le résultat, que la cour de Versailles, ne pouvant cacher plus longtemps les engagements politiques qu^elle venait de contracter avec les Etats-Unis, fit remettre le 15 de mars 1778, par le marquis de Noailles, ambassadeur |#ès la cour de Londres, à lord Wejmouth, secrétaire d^Etat pour les affaires étrangères d^Angleterre, ia déclaration suivante, qui fut en quelque sorte le signal de la guerre.

N°- VI

Déclaration remise par le marquis de Noailles^ ambassadeur de France près la cour de Londres^ à lot*d Weymouth^ sea'étaire d^État de S. M. Britannique; du 15

mars 1778.

„Les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale, qui sont „cn pleine possession de l'indépendance, prononcée par leur acte „du 4 juillet 1776, ayant fait proposer au roi de consolider „par une convention formelle les liaisons qui ont commencé „à s'établir entre les deux nations, les plénipotentiaires „respectifs ont sî^né un traité d'amitié et de commerce, „destiné à servir de base à la bonne correspondance mu- „tuclle."

„S. M, étant résolue de cultiver la bonne intelligence „subsistante entre la France et la Grande-Bretagne , par „tous les moyens compati})les avec sa dignité et avec le „bien de ces sujets, croit devoir faire part de cette démarche

,,à la coar de Londres, et lui déclarer en même temps que ,,les parties contractantes ont en l'attention de ne stipuler ,,aucun avantage exclusif en faveur de la nation françaîsci ,,et que les Etats-Unis ont conservé la liberté de traiter avec ^^tontes les nations quelconques, sur le même pied d'ég'alitë ,,et de réciprocité* En faisant cette communication à la „cour de Londres, le roi est dans la ferme persuasion qu'elle ,,7 trouvera de nouvelles preuves des dispositions constantes „et sincère de S. M. pour la paix; et que S. M. Britanni- „que, animées des mêmes sentiments, évitera de son côté „tout ce qui pourrait altérer la bonne harmonie, et qu'elle ^prendra particulièrement des mesures efficaces pour empé- „c1ier que le commerce des sujets de S. M., avec les ,,Ëtats-Unis de l'Amérique septentrionale, ne soit troublé, et „pour faire observer à cet ég'ard les usagées reçus entre „nations commerçantes, et les règles qui peuvent être cen- „séès. subsistantes entre les couronnes de France et de la „Grande-Bretagne."

„Dans cette juste confiance, Tambassadeur soussigné pour- „rait croire superflu de prévenir le ministère britannique que „le roi, son maître, étant déterminé à protéger efficacement „la liberté légitime du commerce de ses sujets, et de sou- „tenîr Fhonneur de son pavillon, S. M. a pris, en consé- „quence, des mesures éventuelles avec les Etats-Unis de „rAmérîque septentrionale/*

Cette déclaration^ si grave par son objet ^ et remise assez brusquement par Tambassadeur français, blessa vivement Torgueil national. Lord North communiqua, le 17 mars, la note du ministre de France à la chambre des communes, avec un message du roi, contenant en substance,, que dès que la déclaration de la cour de Versailles était parvenue à S. M., elle en avait rappelé son ambassadeur, qu^elle avait ordonné par voie de représailles la saisie de tous les bâti-

ments français qui se trouvaient dans ses ports f que c^était malgré elle que la tranquillité de TEurope était troublée, puisqu'elle ne pensait pas qu'on pût lui reprocher de s'être montrée sensible à une agression aussi injuste que non provoquée contre l'honneur de sa couronne et les intérêts directs de son royaume, agression contraire aux assurances les plus solennelles, attentatoire aux lois des nations, et injurieuse aux droits de toutes les puissances souveraines de l'Europe. Le roi terminait en disant que, plein de confiance dans le zèle de ses peuples, il espérait se voir en état de se défendre contre les insultes, de repousser les attaques, de maintenir ^t de conserver la puissance et la dignité de sa couronne.

Cette résolution ne surprit personne: elle était déjà l'objet des entretiens publics. Lord North vota l'adresse ordinaire de remerciment au roi, avec l'assurance de l'appui du parlement. Un député, nommé Baker, demanda que S. M. fût prié d'éloigner de ses conseils les personnes en qui la nation ne pouvait plus mettre aucune espèce de confiance. Cette motion fut vivement appuyée. C'est alors que se leva le gouverneur Po wnal, homme d'importance, et distingué par une connaissance particulière des afluires de l'Amérique, pour prononcer le discours suivant :

N°' vn.

Discours du gouverneur Pownal en faveur de Vindé'

pendance des Etats- Unis,

„Je ne croîs pas que ce soit dans ce jour solennel qui ,,va décider du rétablissement immédiat ou de la ruine h-ré-

CAUSE QUATRIBME. (1778.) 409

9,parable de la patrie, qu'il conyienne d'examiner si les mi- ,,nîstres actuels doivent continuer à diriger le vaisseau de ,,rétat au milieu des tempêtes, ou en remettre le gouvernail ,,en d'autres mains. Des soins plus graves, si je ne me ^trompe, réclament toute votre attention. Quels que soient, „en effet, ces ministres contre lesquels j'entends murmurer „autour de moi, si nous sommes capables de prendre aujourd'- „bui une résolution judideuse, je ne doute pas qu'ils ne „soient également capables de l'exécuter avec succès. „Mais si, persistant dans les mesures qui nous ont jetés „dans cette crise funeste, nous ajoutons à nos anciennes „erreurs, une erreur nouvelle, ni ces ministres, ni d'autres „ne pourront nous conduire au port. D'ailleurs, ceux d'entre „nous qui sont avides de remonter aux causes de nos revers^ ^,et qui les imputent aux serviteurs actuels de la couronne, „ne vont-ils pas avoir toute liberté d'approfondir ce sujet „dans le jugement solennel qui s'ouvre en présence de „cette chambre? De quoi s'agit-il, et quel est l'objet de „nos recherches? L'infidèle et superbe France se lève „contre nous; elle nous menace de la guerre, si nous osons „nous montrer sensibles aux outrages, si nous n'acceptons „pas les étranges conditions qu'elle nous prescrit. Quel „est le citoyen zélé pour sa patrie, quel est le Breton qui „ne s'indigne pas, qui ne brule de la soif de la vengeance, „au récit des sanglantes insultes d'une implacable rivale? „Et moi aussi, le sang anglais coule dans mes veines: je „le sens aux transports qui m'animent, j'approuve les résolu- „tions nobles et généreuses. Mais ce que je condamne, ce que ,5Je condamnerai tant qu'il me restera un souffle de force et „de vie, c'est que l'on veuille nous précipiter dans deux guer- „res, au lieu d'une seule, et que l'on aime mieux joindre un „nouvel ennemi à l'ancien , que de se réconcilier avec celuÎH5i „pour marcher ensemble contre l'autre. Vaincre la France „et l'Amérique ensemble, est une entreprise qu'il faut ranger „au nombre des événements impossibles: triompher de la „première, après avoir désarmé la seconde, est non-seule-

410 CAUSE QUATIUEMB. (1778.)

,,meDt possible 9 mais facile. Mais pour atteindre ce but) ,,il faut reconnaître ce que nous ne pouvons plus empêcher ,,désormais, je veux dire llndépendance américaine. Or, ,,quels obstacles s'opposent à une résolution aussi salutaire, ,,ou par quelles raisons peut -on la combattre? Sera-ce ,,le désir de la gloire on Thonneur de la couronne? Mais ,,rhonneur réside dans la victoire', la honte dans la défaite, ,,et dans les affaires d'état Futile est Thonorable. Gon- „sidérons en outre, que reconnaître l'indépendance des Etats- „Unis, c'est reconnaître non-seulement ce qui est, mais en- „core ce que nous avons déjà reconnu, si non dans les „f ormes, du moins par le fait. Dans les bills mêmes de „conciliation que nous venons d'adopter, nous avouerons, si „noas voulons être vrais, que nous avons renoncé à toute „espèce de suprématie. Si notre intention est de la main- „tenir, nons avons trop accordé; mais trop peu, si notre „désir de la paix est sincère. Nos efforts mêmes pour „retenir les Américains dans notre dépendance, leur feront „mettre plus de prix à se montrer indépendants^ On ne „change pas aussi facilement des inclinations invétérées, et „ce n'est pas en un instant que Ton renverse des résolu- „tions enfantées par de longues et profondes méditations."

„Entrons dans un examen attentif, et nous serons bientôt „convaincus que la conduite des insurgées n'est point l'effet „d'un transport de fureur moinentanée ou d'effervescence passa- „gëre ; mais l'accomplissement bien positif d'un dessein nmre- „ment délibéré. Ils ont d'anbrd sondé Jes gués, et les trou- „vant surs ils les ont passés: ils n'ont pas fait un pas „qu'il n'ait été préparé par le succès de leurs armes, ou „provoqué par le voeu unanime des peuples. N'avaient-ils „point rédigé, dès 1774, cette déclaration des droits in- „conipatîble avec la suprématie britannique? Ne Tont-ils „pas confirmée par le manifeste qu'ils ont publié pour jus- „tifier leur insurrection? Et n'ont-ils pas définitivement ^proclamé leur indépendance, qui n'est que le comble et le „perfectionnement de cet ouvrage, auquel ils travaillaient

CAUSE QUATRIBUE. (1778.) 411

^depuis si loDgtempâ, aidés par la nature même des choses, ,,et qu'ils ont si vaillamment défendu dans trois campag'nes ^^successives? Si, lorsque ce -peuple se voyait abandonné ,,par,les potentats de TEurope, et laissé seul dans la car- ,,rière teinte de son san^; si, lorsque tous ses efforts ne ^produisaient que d*affreux revers; si, lorsque son sort „parais6ait désespéré aux jeux du monde entier, il ne se „montra pas une seule fois disposé à plier, si, au contraire, „son inébranlable constance prit le caractère d'une invincible „obstination, que pouvons nous espérer aujourd'hui que la „fortune semble s'être déclarée pour lui, que non-seule- „ment il a su résister à nos armes, mais que d'un coté, „aprës une glorieuse victoire, il a désarmé les troupes „royales les plus valeureuses, et que, de l'autre, il assiège „étroitement dans les murs d'une seule ville une armée na- „guère triomphante? Que pouvons -nous espérer quand il „voit l'Europe se lever pour sa défense, quand, reconnu „indépendant par les plus puissantes nations, il traite avec „elles comme égal, et. s'assure de leur alliance; quand déjà „la France se déclare, quand l'Espagne va l'imiter, quand la „Hollande s'apprête à les suivre? Est-ce aujourd'hui, je le „répète, que nous pouvons attendre que le peuple américain „abjure le gouvernement libre et national qu'il s'est donné, „pour se soumettre aux lois qu'il nous plaira de dicter à „chacune de ses provinces? Comment nous flatterions-^nous „de vaincre, entouré de ses alliés, l'ennemi qui seul a re- „poussé vos attaques? La France abonde en guerriers in- „trépides, elle en inondera les plaines de l'Amérique: et ,^e demande alors si nous aurons la force non de conquérir, „mais de résister. Nous voyons d'ici les côtes de la France, „nous les voyons se couvrir d'apprétes maritimes formida- „bles: qui nous assurera donc que nous ne devons pas re- „douter d'être attaqués nous-mêmes sur le territoire où nous ,,méditons la ruine de l'Amérique qui nous cmnbat, et de „la France qui la seconde? Il faudra donc que les soldats „que nous aurions pu envoyer en Amérique, demeurent dans

412 CAUSB QUATRIÈME. (1778.)

,,la Grande-Breta^e , pour défendre nos saintes lois, nos 9,autels sacrés et la patrie même, contre la foreur des ,,Français. Déjà la nombreuse flotte de Brest s'apprête à ,,mettre à la voile, déjà les cotes de la Normandie se garnis- „sent de troupes qui menacent de descendre sur notre terre ^natale. Et nous, que faisons-nous en attendant? Nous „sommes à délibérer sMl vaut mieux avoir plusîeuirs ennemis „qu'un seul, s'il est plus expédient de combattre à la fols „r Amérique et TEurope conjurés pour notre perte, que de „faire tête à l'Europe avec les armes de FAmérique réunies „aux nôtres."

„Mais, suis-je le seul à soutenir que le salut de TAng'Ie- „terrre est attaché au parti que je propose? Tous leshom- „mes sensés partaient mon opinion; la voix unanime des „peup]es la répète: les fastueuses mais vaines déclamations „des ministres ne leur font entrevoir .que des maux irré- „parables, prêts à fondre sur la patrie. En voulez-vous „une preuve trop certaine? Les fonds publics ont baissé „dès qu'il a été question de cette nouvelle folie ministérielle, „de cette obstination plus écossaise qu'anglaise. Dites-nous, „minîstres, tantôt si crédules dans vos idées, tantôt si opi- „niàtres dans vos résolutions, si vous avez aisément rempli „remprunt de ces jours derniers, et quel est Tintérét que „vous en payez. Mais vous vous taisez. N'en serait-ce „donc pas assez pour vous démontrer combien vos mesures „sont funestes? Je sais que quelques individus répandent, „que reconnaître Tindépendance serait un parti peu honorable, „et qu'il n'offre même aucun avantage certain, puisque rien „ne nous garantit qu'il puisse satisfaire les Américains. „Mais comment se résoudre à croire qu'ils puissent préférer „ralliance de la France à la nôtre? Ne sont-ce plus ces „mêmes Français qui jadis voulurent les soumettre? Ceux, „dont les voeux ne seront accomplis que lorsqu'ils auront „détruit jusqu'au nom anglais, et l'idiome national même? „Comment peut -on douter que les Américains n'aient „pas encore réfléchi que l'Angleterre, leur égide, une

CAUSE QUATRIBMB. (L778.) 413

,,fois renversée, ils seront livrés sans défense au pou- ,,yoîr de la France, qui en disposera à son gré? Comment ,,enfin, ne s'apercevraient-ils pas de Tartifice des Français, ^artifice non nouveau, mais préparé et rendu plus dangereux „par notre propre imprudence? Ils travaillent ouvertement „à rompre notre union, pour nous écraser séparément. Les „insurgés, il est vrai, préféreront, à la soumission, Famitié „et l'alliance des Français; mais crojez-moi, quand je vous „aflfirme qu'ils aimeront infiniment mieux se voir à la fois in- „dépendants et alliés de la Grande-Bretagne. D'ailleurs, „quelqu'un de vous ignore-t-il que les Américains sont ani- „més d'un levain secret contre la France, qui dans cette „négociation même, a trafiqué de leurs maux, et mis à prix „leur indépendance? Faisons tourner à notre profit, si nous „sommes sages, l'avarice du cabinet de Versailles, et sachons „ainsi nous faire des amis de ceux que nous ne pouvons „plus avoir pour sujets. Indépendamment des motifs que ,Je viens d'exposer, l'intérêt seul du commerce mutuel suffirait „ponr que les Américains ne balançassent jamais entre Ta- „mitié des Français et la nôtre."

„Mais, pourquoi accumuler les arguments pour vous per- „suader ce que je puis vous démontrer jusqu'à l'évidence en „un instant? J'ai vu et lu de mes propres jeux une lettre „écrite par Benjamin Franiilin, homme, vous le savez tous, „d'une autorité irréfragable auprès de ses compatriotes. Eh „bien! dans cette lettre expédiée pour Londres depuis la si- „gnature du traité d'alliance entre la France et le congrès, „îl affirmait que si la Grande-Bretagne voulait renoncer „à sa suprématie, et traiter avec les Américains comme „avec une nation indépendante, la paix serait immédiatement „rétablié. Ce ne sont point là les nouvelles ni les fables „dont nos bons ministres se laissent bercer par les émigrés. „Mais si nous pouvons compter sur l'amitié et l'alliance de „r Amérique indépendante, il n'est pas moins évident qu'au „lieu d'en devenir plus faibles, nous n'en serons, malgré „la séparation, que plus aptes à attaquer, et plus vigoureux

414 CAUSE QUATRIJBME. (1778.)

,,poiir nous défendre. Considérez en effet, qu'une partie ,,de cette armée qui se consume maintenant sans fruit dans ,,nos colonies, pourrait être alors utilement employée à ,,former les g'arnlsons du Canada et de la Nouvelle-Ecosse, ,,qu'elle g'arantirait de toute insulte. Le reste de ces forces ,,serYirait à garder nos îles et à attaquer celles de la France, „qui, prises ainsi au dépourvu, tomberaient inévitablement „dans nos mains. Quant à notre marine, nous pourrions „la répartir de manière à couvrir à la fois toutes nos pos- „8essions et notre commerce dans les deux mondes. Dé* „livrés ainsi de toute inquiétude relativement à l'Amérique, „ttous aurons la faculté de tourner sans partage notre at- „tention et nos forces vers la France, et de lui faire payer „clier ses présomptueuses menaces."

„D'après ces considérations, je demande que, dédaig'nant „les demi-mesures, les pouvoirs des commissaires envoyés „en Amérique soient étendus: je demande qu'ils soient au- „torisés à traiter et reconnaître les Américains comme une „nation indépendante, sous la clause expresse toutefois, ,,qu'ils conclueront sur l'heure même avec nous un traité de. „commerce, et une alliance offensive et défensive. Et alors, „si je ne m'abuse, nous retirerons plus d'avantagée de cette y,seule démarche que de plusieurs victoires dans une guerre „désespérée."

„Maîs loin de là, si nous persistons dans notre opînià- „treté, nous apprendrons à notre irréparable préjudice, com- „bien il en conte de croire plus aux apparences qu'à la „réalité, et ou "conduisent les funestes conseils de la fureur „et de l'orgueil. Oui, soyez convaincus que si les commis- „saires n'ont pas l'autorisation de reconnaître l'indépendance, „leur mission en Amérique, avortera complètement: or, ne „vaudrait-il pas mieux ne point les y envoyer, que de les „exposer à la honte et à la dérision?" .

Ces considérations, graves en elles-mêmes , et le ton imposant de Porateur, firent une vive impression

sur Fesprit de ses auditeurs ^ Ton apercevait que plusieurs membres du parti ministériel commençaient à chanceler. Mais le ministre de la guerre^ Jenkinson^ personnage d^un grand crédit, répondit aussitôt par le discours suivant:

N«- Vin.

Discours du ministre de la guen^e^ en répanse à celui

du gouverneur Pmcnal.

„Les nations 9 comme les Individus, doivent obéir anx ,,principes du juste et de Tbonnéte: elles le doivent d'autant „plus/ que ce n'est généralement que de ce côté que se ,,trouvent la g'ioîre et la grandeur. Est-il rien, d'ailleurs, „de plus funeste à la félicité des états, que l'incertitude et „rinstabilité des conseils? Elles décèlent dans ceux qui ^gouvernent ou faiblesse ou timidité d'esprit; elles les em- „péchent d'atteindre jamais le but qu'ils s'étaient proposé. „Cet axiome reconnu par toute cette assemblée , j'aurai peu „de peine, je l'espère, à lui persuader que dans la cause „actuelle, où nous voyons les hommes prévenus se passion- „ner pour de vaines chimères, II est aussi conforme à la , Justice et à notre dignité, qu'aux plus chers intérêts de „rétat, de ne point nous écarter de la route que nous sui- „vons. Pour quelque partie que la fortune se déclare, la „guerre que nous faisons est une g'uerre juste. Ainsi l'a „décrété la sagesse du parlement; ainsi l'a proclamé la voix „des peuples; ainsi le veut la nature même des choses. „Mais, si l'on demande pourquoi cette g'uerre n'a pas été „plus heureuse, je répondrai que ce n'est pas Ici le moment „d'en rechercher les causes. Quoiqu'il en soit, le défaut de „réussite a fait qu'aujourd'hui les Français nous Insultent et „nous menacent. Y a-t-îl Ici quelqu'un qui veuille que, „dans une telle situation, la Grande-Bretagne perde tout „courage, qu'elle s'abaisse à de honteuses résolutions, et

416 CAUSE quatriIqme. (1778.)

^qae de pear des Français, elle s'avoue yaincne par ses anciens sujets? Mais que dis-Je? Il est des hommes qui ,,TeuleDt que nous ajons peur de nous-mêmes: il leur 9,semble déjà voir les étendards français flotter aux portes ,,de Londres. Mais, dédaignant les vaines terreurs de ces ^individus, que je ne sais si je dois appeler ambitieux ou ^timides, je m'eng'age à démontrer que le chemin où nous ^marchons est non-seulement celui de la justice et de Thon- „neur, mais qu'il doit encore nous conduire au terme de „nos voeùx.^*

„Je dois commencer par demander à ces tendres amis „des rebelles, s'ils sont certains que te soit l'Amérique en- ^tière, ou seulement une poig'née de factieux que leur as- „tuce et leur audace ont portés au timon des affaires, qui ré- „clame l'indépendance? Quant à moi, j'avoue que cette indépen- „dance me semble plutôt une vision dont se repaissent quel- „ques cerveaux^ amoureux des nouveautés, en deçà et au „delà de l'Océan, que l'objet réel du désir des peuples. „C'est ce qu'attestent tous les hommes sensés, qui ont vu „de près cette multitude ég'arée; c'est ce que prouvent ces „milliers de royalistes, qui ont couru se ranger sous les „drapeaux du roi dans le New -York, et qui ont combattu „pour lui dans les plaines de Saratog-a et sur les rives „du Brandjwine. C'est enfin ce qu'attestent les prisons „niémes remplies d'habitants qui ont mieux aimé perdre la „liberté que de violer leur foi, et préféré s'exposer à la „niort que de prendre part à la rébellion. S'ils n'ont pu „fahre pour notre cause tout ce que nous pouvions attendre „de leur nombre et de leurs forces, il faut en accuser non „leur Uédeur, mais plutôt le zèle inconsidéré qui les a fait „éclater avant le temps. Tout nous persuade qu'à ces sujets „restés fidèles jusqu'à ce que l'Ang-leterre ait prétendu au „droit d'imposition, beaucoup d'autres se joindraient aujourd'- „hui qu'elle j a renoncé: déjà tous ont reconnu combien il „est plus doux de vivre sous le sceptre d'un prince équî- „table et modéré, que sous la tyrannie d'hommes nouveaux

CAVSB QUATRIÈME. (1778.) 417

,,et ambitieax. Pourquoi omettrais-je ici les liens du sang*, ^la lang'ue commune, les intérêts mutuels, la conformité des ,,moeurs, et le souvenir dé l'antique union? J'invoque le ^ytémoig'nag-e même de mon adversaire, relativement à l'avarice „et aux procédés ontrag>eants de la France, pendant la né- „g'Ociatiou de l'alliance, et je demande, si à ce nouvel ami, „cupide, arrog'ant et infidèle, les Américains ne préféreront „pas d'anciens et affectueux concitoyens."

„Je ne passerai point sons silence un fait qui est à la „connaissance publique: les finances du congres sont épuisées; „ses soldats sont nus et livrés à la famine; il ne peut snb- „venir à aucun des besoins de l'état; les créanciers n'ont „nul recours sur leurs débiteurs; c'est un sujet sans cesse „renaissant de scandale, de baines privées et de malédic- „tions unanimes contre le gouvernement. Il n'est, parmi „les Américains, personne qui ne voie qu'en acceptant les „termes offerts par la Grande-Bretagne, le crédit public se „relèverait, les propriétés particulières seraient assurées, et „rabondance renaîtrait dans toutes les parties du corps so- „cial. Ils se prêteront bien plus ardemment à concourir à „cet état de prospérité, lorsqu'ils verront la puissante An- „gleterre résolue à redoubler d'énergie pour continuer la „guerre. Certes, ils ne croiront pas que les secours qu'Qs ^pourront recevoir de Torgueilleuse France nous réduisent „de sitôt à accepter de honteuses conditions. Oui, je crois „déjà voir, ou je m'abuse étrangement, les peuples de l'A- „mérique accourir sous l'étendard royal; tout les j appelle, „leur fidélité envers le souverain, l'amour du nom anglais, „respoir d'un meilleur avenir, leur éloignement pour leurs „nouveanx alliés; enfin, la haine qu'ils portent à la tyrannie „du congrès. C'est alors que nous nous applaudirons de notre „constance; c'est alors que nous reconnaîtrons que le parti „le plus honorable, le plus digne d'un aussi grand royaume, „est aussi le plus avantageux et le plus sûr."

„Loin de penser que la nouvelle guerre contre la France „doive nous effrayer, je n'y vois que des motifs de meilleure 1. 27

4t8 CAUSE QUATRIÈME. (1778.)

,,espëraiice* Si Jusqu'à ce Jour nous avons obtenu peu de ,,succès sur les Américains, quelle qu'en puisse être la cause, ,,oà est l'Anglais qui ne se flatte et ne se persuade même ,,que les Français vont nous offrir les plus g'iorîeux sujets ,,de triomphe? Quant à moi, j'en trouve le gage dans le ,,souvenir de nos anciens exploits, dans l'amour de notre „antique gloire, dans l'ardeur actuelle de nos soldats, et „surtout dans la force de notre marine. Les avantages „que nous remporterons par terre et par mer sur les Français, ,)Compenseront les pertes que nous avons essuyées en Ame- „rique. Les insurgés voyant s'évanouir l'espoir qu'ils avaient „mis dans Tefficacité des secours de leurs nouveaux amis, ^seront frappés de terreur; ils préféreront la paix certaine „d'nn arrangement, à la future indépendance, rendue cbaque ,Joor plus incertaine par les défaites multipliées de leurs „alliés. Qui oserait, en outre, affirmer que la fortune ne „nous deviendra point plus favorable sur le territoire même „de l'Amérique. Est-ce trop présumer que de croire que, ,,lorsque nos armées dirigeront leur marche vers les pro- „vinces ouvertes et fertiles qu'habitent les royalistes, elles „y seront plus heureuses qu'elles n'ont pu l'être dans des „régions montagneuses, sauvages et couvertes de rebelles? „Pour moi, je ne doute nullement que nous ne trouvions dans „la Géorgie et les Carolines d'amples dédommagements aux „malheurettses campagnes du New-Jersey et de Pensylvanîe. „Mais supposons , ce qu'à Dieu ne plaise, de nouveaux revers, ,je n'en soutiendrai pas moins qu'il faut poursuivre ce que >,nous avons commencé. Si nous perdons nos colonies, nous ne „perdrons point l'honneur: j'aime mieux que l'indépendance „américaine, si jamais elle doit exister, soit le résultat d'une „inexorable destinée, que d'une lâche condescendance de „notre part. La France nous trouvera-t-elle tellement dé- „bonnaires, que l'ombre seule de son inimitié nous déter- „mine à lui abandonner nos possessions, à lui céder toute „notre gloire^ nous qui avons encore devant les yeux „le temps où, après avoir par nos victoires multipliées

^abaissé son orgueil et sa puissance , nous parcourions ,,en triomphe toutes les mers et tout le continent de ,,r Amérique? De quel pajs sont donc les auteurs de „si timides conseils? Ang>la!s, peut-être? Quant à moi, ,Je ne puis le croire. Qui sont ces esprits assez pulsillani- ,,mes pour youloir nous ravir notre énergie? Sont-ce des ,,femmes ou des enfants? J'inclinerais à le penser, si je ne ,,les Yoyais souvent apporter au milieu de nous leurs sinis- ,,tres présages, et possédés de la funeste manie de médfare „de leur patrie, se complaire à disserter sur sa faiblesse „et à exagérer la puissance d'un ambitieux ennemi. Et „quelle est donc cette France qui doit nous faire trembler „en se montrant? Où sont ses matelots exercés aux ma- „noeuvres? Où sont ses soldats formés dans les combats? „Je dirai à ceux qui ne le savent pas, ou qui feignent de ne „le point savoir^ qu'elle est dans ce moment même attaquée „d'un mal interne qui paralysera ses forces quand elle voudra „se mouvoir. Qui de vous ignore, qu'elle éprouve un dé- „ficit annuel de trente millions? Qui ne sait qu'elle comp- „terait vainement sur des emprunts, les riches capitalistes „y étant aussi méfiants que rares? Et non-seulement la „défiance j est extrême, mais Fopinion j est contraire à „la nature du gouvernement. Les fréquentes recherches ^auxquelles on s'est livré en France sur les matières d'état, „ont déjà produit que partout l'on entend dire que le „vingtième est un don gratuit, que chacun a le droit de ,guger de sa nécessité et d'en surveiller l'emploi. Bien „plus, on commence aussi à éprouver en France les funes- „tes effets du zèle ardent avec lequel on a épousé la cause „des Américains. Les principes monarchiques, suivis et „défendus si longtemps par les Français, sont déjà souillés „par le mélange des maximes républicaines. Ces semences „de liberté énervent toujours le gouvernement, et si elles ger- „ment, si elles se propagent, nous verrons la cour de Yersail- „les livrée, autant que nulle autre, aux orages des partis."

^^J'entends parler de la dlificulté des emprunts parmi noas, ^^et de la baisse des fonds pabllcs; mais déjà les préteurs ^^se sont présentés, déjà ils ont yersé les premiers termes: ^l'intérêt qu'ils ont demandé, non- seulement n'est point ^^usoraire, mais il est même beaucoup plus modéré que l'en- ,,nemi ne l'aurait souhaité, ou que ne l'annonçaient des ora- „teurs de mauvaise augure. Quant à la baisse des fonds, „elle a été peu importante, et déjà ils se sont relevés. „Mais que dirai -je du grand épouvantail de Finyasion ^française? Nous avons une marine formidable, trente mille ^hommes d'excellentes troupes réglées; nous pouvons en „un instant rassembler un aussi grand nombre de milices, „que la France se désistera de ses projets, ou qu'elle re- „grettera amèrement d'en avoir tenté l'exécution. On ne ^triomphe pas aussi aisément des Bretons: leur patrie n'est „pour qui que ce soit une proie facile. On dit encore que „les Américains sont prêts à entrer en alliance avec nous, „qu'îls en ont manifesté le voeu; et aussitôt des hommes „crédules ont embrassé cette idée. Ne savons nous pas „que ceux qui ourdissent ces menées, si toutefois l'on doit „prêter l'oreille à de telles rumeurs, sont les mêmes qui „ont violé la capitulation de Saratoga, les mêmes qui em- „prisonnent, qui torturent, qui massacrent les fidèles sujets „du roi? Pour moi, je crains le don et celui qui le pré- „sente; je crains les embûches américaines; je crains les „suggestîons des Français ; je crains qu'ils ne veuillent nous „avilîr par le refus, après nous avoir trompés par leurs „offres."

„Jusqu'ici, je ne vous ai entretenu que de ce que la „politique exige de vous; je vais vous retracer maintenant, „en peu de mots, ce que la reconnaissance, la justice et l'hu- „manité vous prescrivent. Songez à ceux qui, au milieu „des fureurs de la rébellion, se sont conservés fidèles au „roi, à vous, à la patrie. Prenez en pitié ceux qui ont „mis tout leur espoir dans votre constance. Ayez corn- „passîon des femmes, des veuves, des enfants de ces in-

,fortaiiées, qui, maintenant exposés sans défense à la fureur ,des insurg'és, implorent le ciel pour la prospérité des armes ^royales, et n'entrevoient d'autre terme à leurs tourments, ,que dans votre victoire. Voulez-vous, en les abandonnant, ,faire retomber sur eux la foi qu'ils ont eue en vous? Les ^Anglais montreront -ils moins de long'animité dans leur ^propre cause, que les royalistes américains n'en font pa- ,raitre? Ah! ces infâmes maximes ne furent jamais celles ,de ce généreux royaume! Déjà, au contraire, il me semble ,voir vos nobles coeurs se gonfler de courroux: déjà, J'entends vos cris demander vengeance d'aussi cruels ou- ,trages, tandis que vos mains saisissent les armes qui vont ,vous l'assurer. Allez, remplissez le destin que le ciel ,vous réserve. Sauvez l'honneur du royaume, secourez ,les malheureux, protégez la fidélité, défendez la patrie. ,Que l'Europe reconnaisse, et que la France éprouve, ,à ses dépens, que c'est le pur sang britannique qui coule encore dans vos veines."

„Pour résumer en peu de mots ce que je sens et ce que je pense, je fais la motion que la proposition de mon adversaire étant écartée, le roi soit assuré que ses fidèles communes, sont prêtes à lui fournir les moyens nécessaires pour soutenir l'honneur de son peuple et la dignité de la couronne."

Dès que le ministre de la guerre eut cessé de parler^ il se manifesta dans la chambre une vive agitation. Enfin, Ton alla aux voix^ et il fut voté prèsqu^à runanimité qu^une adresse de remerciments serait présentée au roi, que Ton poursuivrait la guerre contre les colonies, et qu^on la déclarerait à la France.

Les pairs délibérèrent sur le même objet, le 7 avril; mais après que le duc de Richmond eut prononcé un discours très-substantiel et très-véhément.

4SB2 . CAUSE QUATBIBMB. (1778.)

pour prouver qu^il était temps de donner une autre direction aux affaires du royaume, et de reconnaître Tindépendance de rAmérique, le comte de Chatam, qui malgré Finfirmité mortelle qui Taccablait, s^était traîné au parlement, se leva, et exprima dans un discours énergique toute Tindignation que lui inspirait Fidée seule de la renonciation à la souveraineté de FAmérique.

N«- IX

Discours du comte de Chalam.

,,M!lords, je me suis transporté dans cette enceinte, an- ,Joard'hai, en rassemblent le pea de forces qai me restent, „poor exprimer Tindig-nation dont je suis pénétré, en voyant „qne l'on cherche à vous démontrer qull faut renoncer à la ^souveraineté de l'Amérique. Je me réjouis de ce que le ,,tonibeau ne s'est pas encore fermé sur ma dépouille mor- „telle, de ce que je respire encore pour élever ma voix ^contre le démembrement de cette antique et noble mo- ,,narchie. Accablé comme je le suis, et presque terrassé ,,par mes maux, je ne puis être que d'un faible secours à „ma patrie, dans une crise aussi effrayante. Mais, milords, „tant qu'il me restera un souffle de vie, je ne consen- „tirai jamais que l'on prive les augustes rejetons de la „maîson de Brunsvick, les héritiers de la princesse Sophie, „de la plus belle part de leur succession. Où est celui qui „ose donner un tel conseil? S. M. a hérité d'un empire „aussi vaste en étendue qu'intact dans son honneur. Ter- „nirons-nous l'éclat de notre nation, en renonçant à ses droits „et à ses plus belles possessions? Faudra-t-il que ce noble „royaume, qui a survécu dans son intégrité aux ravages des „Danoîs, aux incursions des Ecossais, et à la conquête des ,,Normands, qui, enfin, a bravé et confondu les menaces de j^VAiinada espagnole, tombe aujourd'hui prosterné aux pieds

CAUSB QUATAIBME. (1778.) 4123

,,de la maison de Bourbon? Certes , mîlords, cette nation ,,n'est pins ce qu'elle était. Un peuple qui, il n'y a en- ,,core que 17 ans, était la terreur de l'univers, pourra-t-il ,,s'abaisser maintenant jusqu'à dire à son plus cruel ennemi: ,,Tiens, prends tout ce que nous possédons; seulement, ,,donne-nous la paix? Non, je ne puis encore le croire. „Âu nom de Dieu, si nous devons opter entre la paix et „la ^erre, e\ que Tune ne puisse se maintenir, pourquoi ;,ne pas commencer l'autre sans hésiter? J'ignore, à la récrite, quels sont les armements qui se font dans ce royaume; ,,mais je me flatte, du moins, qu'ils sont suffisants pour dé* ,,fendre nos justes droits. Mais, mîlords, tout parti yaut „mieux encore que le désespoir. Réunissons-nous pour faire „un effort, et, si nous devons tomber, tombons comme des „hommes."

Le comte de Chatam ayant fini de parler, le duc de Richmond reprenant la parole lui répondit avec beaucoup d^égardsj il essaya de prouver que la conquête de r Amérique à maid armée, était devenue impossible; qu^en conséquence il était plus sage de se rattacher par un traité d^alliance , que de la jeter dans les bras de la France. Le comte de Chatam voulut répliquer, tenta trois fois à se lever: mais ses efl\)rts furent vains ; il tomba enfin évanoui sur son siège (^). Cet événement ayant causé une agitation et un désordre extrême , le duc de Richmond demanda , que , vu cette calamité publique, la chambre s^ajournàt au lendemain.

(I) Le duc de Cumberland et quelques autres -des principaux membres de la chambre haute s'empressèrent de le secourir. Ils le transportèrent, toujours sans connaissance^ dans la pièce voisine, appelée le Salon du prince. Ce fut le 11 mai que William Pitt, comte de Chatam, mourut dans sa soixante-dixième année.

ce qui fut accordé. Le jour suivant, la motion du duc de Richmond fut remise en délibération; mais elle fut rejetée à 1& majorité des voix.

La cour de Versailles n^eut pas plutôt reçu la nouvelle de la manière hostile dont S. M. Britannique avait répondu à la déclaration du marquis de Noailles, qu^elle expédia dans tous ses ports Tordre de mettre Fembargo sur tous les bâtiments anglais (^). La France, sortant ainsi de Tétat d^hésitation qu^elle avait dû s^imposer, sentit qu^il était de sa dignité de prendre Fattitude qui convient à une grande et puissante nation. Elle voulut perfectionner Fouvrage commencé par sa déclaration, et rassurer les esprits de ses nouveaux alliés par une démarche sur laquelle il ne fut plus possible de revenir san3 honte. Il fut résolu en conséquence que le roi recevrait les agents américains en audience publique, et les reconnaîtrait ainsi solennellement en leur qualité d^ambassadeurs d^une nation libre et indépendante. Cette audience si mémorable, et tel que Fhistoire n'en oflre peut-être point d'exemples, eut lieu le 21 mars 1778 0.

(1) Cette mesure, prise réciproquement par les deux puissances, ne produisit que peu d'effet: les capitaines des navires marchands, prévoyant une rupture, s'étaient hâtés de regagner leurs côtes.

(2) Il est à remarquer encore, que Ton observa en cette occasion exactement le même cérémonial et les mêmes formalités en usage lors des audiences solennelles données par les rois de France aux représentants des nations souveraines. Les Américains eurent en cette occasion à se féliciter d'un sort plus favorable que celui des autres nations qui étaient parvenues avant eux. à l'indépendance; comme les Suisses et les Hollandais particulièrement, qui ne purent

CAUSE QUATRliSME. (1778.) 425

Tout s^acheminait ainsi à une rupture ouverte entre les deux états, et Ton s^attendait à des hostilités prochaines, quoique la guerre ne fut encore déclarée ni d^un côté ni de Fautre, selon les usages reçus en Europe. Tous les regards étaient attentifs pour voir lutter la France et TAngleterre : le choc de deux nations aussi puissantes faisait attendre des événements d^une haute importance. On ne tarda pas à voir s^allumer les premiers feux de cet incendie, qui bientôt embrasa les quatre parties du monde*

Le cabinet de Versailles ayant ainsi levé le masque, crut devoir après le long silence qu^il avait gardé, publier le mémoire suivant pour exposer les motifs de sa conduite:

Exposé des motifs de la conduite du roi de France relativement à FAngletei're^ en 1779,

Lorsque la providence appela le roi au trône , la France jouissait de la paix la plus profonde. Le premier soin de S. M. fut de manifester. à toutes les puissances son désir d'en perpétuer la durée; toutes applaudirent à des dispositions aussi heureuses: le roi d'Ang-leterre en particulier en témolg'na sa satisfaction et donna à S. M. les assurances les plus expressives d'une sincère amHié.

Cette réciprocité de sentiments autorisait le roi à croire, que la cour de Londres était enfin disposée à suivre une

qu'après bien des efforts et de temps, parvenir à se faire reconnaître indépendants, par les puissances mêmes qui les avaient aidés à secouef le joug de leurs anciens maîtres.

426 CAUSE QUATRIÈMIC. (1778.)

marche plus juste et plus amicale que celle qu'elle avait tenue depuis la paix conclue en 1763, et qu'elle mettrait un terme aux procédés arbitraires, que les sujets du roi avaient éprouvés de sa part depuis cette époque dans les quatre parties du monde. S. M. se persuadait qu'elle pouvait d'autant plus compter sur la vérité des protestations du roi d'Ang-leterre, que le germe de la révolution, que l'Amérique vient d'éprouver, commençait à se développer de la manière la plus alarmante pour la Grande-Bretagne.

Mais la cour de Londres, prenant pour crainte ou pour faiblesse ce qui n'était que l'effet des dispositions pacifiques du roi, demeura fidèle à son ancien système: elle continua ses vexations et ses actes de violence contre le commerce et la navigation des sujets de S. M.

Le roi, jugeant le roi d'Angleterre d'après ses propres sentiments, lui déféra avec la plus grande franchise tons ses griefs, et il en attendait avec confiance le redressement; il y a plus, S. M., instruite des embarras que causaient à la cour de Londres les affaires de l'Amérique septentrionale, évita de les augmenter en insistant trop vivement sur des réparations que le ministère anglais ne cessait de promettre et d'éluder.

Telle était la position des deux cours, lorsque les procédés de celle de Londres forcèrent ses anciennes colonies de recourir à la voie des armes pour maintenir leurs droits, leurs privilèges et leur liberté. Tout le monde connaît l'époque où cet événement éclata; les démarches multipliées et infructueuses des Américains pour rentrer dans le sein de leur mère patrie; la manière dont l'Angleterre, les repoussa; enfin l'acte de l'indépendance qui en. fut et dut être le résultat.

L'état de guerre où les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale se trouvèrent nécessairement à l'égard de l'Angleterre, les força de se frayer un chemin pour arriver jusqu'aux autres puissances de l'Europe, et pour ouvrir un commerce direct avec elles: le roi aurait trahi les* intérêts

les plas essentiels de son royaume, s'il eut refusé de les admettre dans ses ports, et de les fsâre participer aux avantages dont jouissent toutes les autres nations.

Cette conduite juste, sag'e et suivie par la plupart des autres états commerçants de l'Europe, engagea la cour de Londres à se permettre les plaintes et les représentations les plus amères: elle s'était persuadée, sans doute, qu'il lui suffirait d'employer le langage de son ambition et de sa hauteur, pour obtenir de la France des preuves d'une déférence sans bornes.

Mais aux propos et aux démarches les moins mesurées, le roi n'opposa constamment que le calme de la justice et de la raison: S. M. fit connaître sans détour au roi d'Angleterre, qu'elle n'était ni ne prétentait être le juge de sa querelle avec ses anciennes colonies, et que ce n'était point à elle à la venger; que par conséquent rien ne lui imposait l'obligation de traiter les Américains comme des rebelles, de leur fermer les ports de son royaume, et encore moins d'interdire à ses sujets tout cosunerce et toute espèce de liaison avec eux.

Cependant le roi voulut bien mettre les entraves, qui pouvaient dépendre de lui, à l'exportation des armes et des munitions de guerre, et il donna même l'assurance la plus positive, que non -seulement il ne protégerait point ce commerce, mais aussi quil laisserait à l'Angleterre une entière liberté de réprimer, selon les règles prescrites par les traités, et selon les lois et usages de la mer, tous ceux de ses sujets qui seraient trouvés en contravention à ses défenses. Le roi alla plus loin encore: il se fit un devoir scrupuleux d'exécuter les stipulations du traité de commerce signé à Utrecht, quoique l'Angleterre edt refusé dans le temps de le reconnaître dans toutes ses parties, et que la cour de Londres j contrevint journellement; S. M. défendit en conséquence aux corsaires américains d'armer dans ses ports, d'y vendre leurs prises, et d'y séjourner au delà du temps porté par le traité qui vient d'être cité; elle défendit même

428 CAUSE QUATBiàMB. (1778.)

à ses sujets de faire Tachât de ces prises, et les menaça de confiscation, dans le cas où ils transgresseraient ses ordres; ce qui a eu son effet.

Mais tous ces actes d'une complaisance aussi marquée, tant de fidélité à remplir un traité que Ton aurait été autorisé à regarder comme non existant, étaient bien loin de satisfaire la cour de Londres: elle prétendait rendre le roi responsable de toutes les transgressions, tandis que le roi d'Angleterre ne pouvait pas lui-même, malgré un acte formel du parlement, empêcher ses propres négociants de fournir des marchandises, et même des munitions de guerre aux colonies.

Il est aisé de comprendre combien le refus de se prêter aux prétentions arbitraires de l'Angleterre dut blesser Tamour-propre de cette puissance, et réveiller son ancienne animosité contre la France: elle s'irrita d'autant plus, qu'elle commençait à éprouver des revers en Amérique; que tout lui pronostiquait la séparation irrévocable de ses anciens colons, et les pertes qui devaient en être la suite inévitable, et qu'elle voyait la France profiter d'une partie d'un commerce qu'elle avait repoussé d'une main indiscrète et s'occuper des moyens de faire respecter son pavillon.

Ce sont toutes ces causes réunies qui augmentèrent le désespoir de la cour de Londres, et qui la portèrent à couvrir les mers d'armateurs munis de lettres de marque d'une teneur vraiment offensive; à violer sans ménagement la foi des traités; à troubler sous les prétextes les plus frivoles et les plus absurdes, le commerce et la navigation des sujets du roi; à s'arroger un empire tyrannique en pleine mer; à prescrire des lois arbitraires, inconnues et inadmissibles; à insulter en plus d'une occasion, le- pavillon de S. M.; enfin à violer son territoire, tant en Europe qu'en Amérique, de la manière la plus caractérisée et la plus insultante.

Si le roi eût moins respecté les droits de Thumanité; s'il eût été moins avare du sang de ses sujets; enfin si, au

liea de suivre rimpulsion de son propre caractère, il n'eut pris conseil que de sa dignité blessée, il n'aurait point hésité un instant à user de représailles, et à repousser l'insulte par la force de ses armes.

Mais S. M. fit taire son juste ressentiment; elle voulut combler la mesure des bons procédés, parce qu'elle avait encore assez d'opinion de ses ennemis, pour se flatter qu'à force de modération et de représentations amicales, elle réussirait enfin à les ramener dans la voie de la conciliation que leur propre intérêt leur conseillait.

C'est par une suite de ces considérations que le roi déféra à la cour de Londres tous ses g-riefs, S. M. les fit accompagner des représentations les plus sérieuses, parce qu'elle ne voulait point laisser le roi d'Angleterre dans l'incertitude sur la disposition ferme, on elle était, de maintenir sa dignité, de protéger les droits et les intérêts de ses sujets, et de faire respecter son pavillon.

Mais la cour de Londres affecta de garder un silence offensant sur la plupart des offices de l'ambassadeur du roi, et lorsqu'elle se détermina à répondre, il ne lui en coûta rien de nier les faits les mieux prouvés, d'avancer des principes contraires au droit des gens, aux traités et aux lois de la mer, et d'encourager des jugements et des confiscations de l'injustice la plus révoltante, en excluant jusqu'aux moyens d'appel.

Tandis que la cour de Londres mettait à une si forte épreuve la modération et là longanimité du roi, elle faisait dans ses ports des préparatifs et des armements qui ne pouvaient avoir l'Amérique pour objet; leur but était par conséquent trop déterminé pour que le roi pût s'j méprendre, et dès lors il devint d'un devoir rigoureux pour S. M. de faire des dispositions capables de prévenir les mauvais desseins de son ennemi, et des déprédations et des insultes pareilles à celles de 1755.

Dans cet état de choses, le roi, qui, malgré des intérêts pressants, s'était refusé jusque-là aux ouvertures des

Etats-Unis de rAmérique septentrionale, sentit qu'il n'javait plus on moment à perdre pour former des liaisons avec eux. Leur indépendance était prononcée et établie par le fait; TÂn^leterre l'avait, en quelque sorte, reconnue elle-même en laissant subsister des actes qui tiennent à la souveraineté.

Si rintention du roi eut été de tromper l'Angleterre, et de l'induire à faire de fausses démarches en la laissant dans l'erreur, il aurait enseveli dans l'ombre du secret ses engagements avec ses nouveaux alliés; mais les principes de justice qui ont dirigé S. M., et le désir sincère de conserver la paix, la décidèrent à tenir une conduite pins franche et plus noble: S. M. crut se devoir à elle-même d'éclairer le roi d'Angleterre en lui notifiant ses liaisons avec les Etats-Unis.

Rien ne pouvait être plus simple et moins offensif que la déclaration, que l'ambassadeur de S. M. remit au ministère britannique.

Mais le conseil de Saint-James n'en jugea pas de même, et le roi d'Angleterre, après avoir rompu la paix en rappelant son ambassadeur, dénonça à son parlement la démarche de S. M., comme, un acte d'hostilité, comme une agression formelle et préméditée.

Cependant ce serait s'abuser de crohre que c'est la reconnaissance que le roi a faite de l'indépendance des treize états de l'Amérique, septentrionale, qui a irrité le roi d'Angleterre; ce prince n'ignore pas, sans doute, tous les exemples de ce genre que fournissent les annales britanniques, et même son propre règne: son ressentiment a eu un tout autre principe.

Le traité de la France prévenait et rendait inutile le plan formé à Londres d'une coalition momentanée et précaire avec l'Amérique, et il faisait échouer les projets secrets qui avaient conduit S. M. Britannique à une pareille démarche: la véritable cause de l'animosité, que le roi d'Angleterre a manifestée, et qu'il a communiquée à son

parlement 9 n'est autre que de n'ayoîr pu rallier à sa couronne les Américains pour les armer contre la France.

Une conduite si extraordinaire indiquait ëvidemment au roi à quoi il devait s'attendre de la part de la cour de Londres; et s'il avait pu lui rester le moindre doute à cet ég'ard, S. M. en eût bientôt trouvé Téclaircissement dans les préparatifs immenses, qui redoublèrent avec la plus étonnante précipitation dans tous les ports d'Angleterre.

Des démonstrations aussi manifestement dirigées contre la France durent faire la loi à S. M.; elle se mit en état de repousser la force par la force. C'est dans cette vue qu'elle pressa les armements dans ses ports, et qu'elle envoya en Amérique une escadre sous le commandement du comte d'Estaing*.

Il est notoire que les forces de la France forent les premières en état d'agir; il était au pouvoir du roi de porter à l'Angleterre les coups les plus imprévus et les plus sensibles; on avouera même que S. M. s'en occupait, et que ses projets allaient éclater, lorsqu'une parole de paix l'arrêta. Le roi Catbolique lui fit part du désir que la cour de Londres laissait entrevoir pour une conciliation par la médiation de l'Espagne. Ce monarque ne voulut pas paraître comme médiateur sans être assuré préalablement d'une acceptation claire et positive, dans le cas ou il offrirait son entremise; et sans connaître les objets principaux qui pour*raient s^vir de base à la négociation.

Le roi reçut cette ouverture avec une satisfaction proportionnée au voeu qu'il a toujours fait pour le maintien de la. paix. Quoique le roi d'Espagne eût déclaré d'abord, qu'il lui était indifférent qu'on acceptât, ou qu'on refusât sa médiation, et que nonobstant les ouvertures qu'il faisait, il laissât le roi son neveu dans une entière liberté d'agir selon ses vues, non-seulement S. M. accepta la mé^-^ diation, mais elle suspendit sur-le-champ la sortie de sa flotte de Brest, et consentit à communiquer ses conditions de paix aussitêt que l'Angleterre aurait articulé d'une ma*

nière positive son désir pour une réconciliation, dans laquelle seraient compris les États-Unis de FÂmériqae, la France ne devant et ne roulant pas les abandonner.

Rien assurément ne pouvait être plus conforme aux Intentions apparentes de la cour de Londres que cette détermination. Le roi Catholique ne perdît sans doute pas un moment pour agir en conséquence auprès du roi d'Angleterre et de son ministère; mais celui-ci ne tarda pas à convaincre la cour de Madrid, que ses ouvertures de paix n'avaient point été sincères. Le ministre britannique ré-^ pondit sans détour, qu'il ne pouvait être question de réconciliation et de paix, qu'après que la France aurait retiré sa déclaration du 13 mars de l'année dernière.

Cette réponse était Injurieuse pour l'Espagne comme pour la France, et elle décelait, de la manière la plus évidente, les vues hostiles de l'Angleterre. Les deux monarques l'envisagèrent sous ce point de vue; et quoique le roi, toujours animé par son amour pour la paix laissât encore S. M. le maître de donner, s'il le jugeait à propos, suite à la médiation, ce prince ordonna à son chargé d'affaires à Londres de garder désormais le silence sur cet objet.

Cependant l'espoir d'une conciliation flattait encore le coeur du roi, lorsque les escadres commandées par les amiraux Keppel et Bjron sortirent des ports d'Angleterre: cette démonstration acheva de déchirer le voile léger sous lequel la cour de Londres cherchait à cacher ses véritables intentions. Il n'était plus permis d'ajouter foi à ses insinuations insidieuses, ni de douter de ses projets d'agression; et dans cet état des choses S. M. se trouva forcée de changer la direction des mesures qu'elle avait prise précédemment pour la sdreté de ses possessions et du commerce de ses sujets.

L'événement démontra bientôt combien la prévoyance du roi avait été juste. Tout le monde sait de quelle manière la frégate de S. M., la Belle-Poule^ fut atta-

CAUSE QVATRiicME. (1778.) 433

qaée par une frégate anglaise, à la yne même des côtes de France; il n'est pas moins notoire que deux autres frégates et un moindre bâtiment furent interceptés par surprise, et conduits dans les ports d'Angleterre.

La sortie de Parmée navale, que le roi avait mise sous les ordres du comte d!Orvilliers, devint nécessaire pour rompre les desseins des ennemis de sa couronne, et pour venger les insultes qu'ils venaient de faire à son pavillon. La providence fit triompher les armes de S. M.; le comte d'Orvilliers, attaqué par la flotte anglaise, la combattit, et la força à la retraite après lui avoir causé uil dommage considérable.

Depuis cette époque les hostilités ont continué entre les deux couronnes, sans déclarations de guerre. La cour de Londres n'en a point fait, parce qu'elle manquait de moyens pour la justifier; d'ailleurs elle n'a osé accuser publiquement la France d'être l'agresseur, après l'enlèvement que les escadres anglaises avaient fait de trois bâtiments de S. M., et elle sentait qu'elle aurait eu trop à rougir lorsque l'exécution des ordres, qu'elle avait fait passer clandestinement aux Indes, aurait éclairé l'Europe sur la confiance qu'on devait avoir dans ses dispositions pacifiques, et aurait mis toutes les puissances en état de juger, â laquelle des deux, de la France ou de l'Angleterre, devait être décernée la qualification de perfidie, que le ministère anglais ne perd aucune occasion de donner à la France.

Quant au roi, s'il a différé de porter â la connaissance de toutes les nations la multiplicité des griefs qu'il avait contre la cour de Londres, et de démontrer la nécessité absolue où elle l'a mis de prendre les armes, c'est qu'il ne cessait de se flatter, que le ministère britannique rentrerait enfin en lui-même, et que la justice,, et plus encore la po* sition critique dans laquelle il avait mis sa patrie, l'engagerait â changer de conduite.

Cette espérance paraissait d'autant mieux fondée, que les ministres anglais ne cessaient de détacher des émissaires I. 28

4S4 CAUSB QUATRIÈME. (1778.)

pour sonder les dispositions dn roi, tandis que le roi d'Espag'ne continuait de lai parler de paix. S. M., loin de démentir les sentiments qu'elle avait toujours manifestés^ se prêta au contraire avec empressement aux nouvelles exhortations du roi son oncle: et pour convaincre ce prince de sa sincérité et de sa persévérance, elle lui confia sans reserve les conditions modérées auxquelles elle était prête à poser les armes.

Le roi Catholique communiqua à la cour de Londres les assurances, qu'il venait de recevoir de S. M., et il pressa cette cour d'effectuer enfin un rapprochement pour lequel elle avait, de son côté, témoigné le plus ^and désir; mais le ministère britannique, en feignant toujours de souhaiter la paix, ne répondit anx démarches officieuses du roi d'Espagne qu'en lui faisant des propositions déclinatoires et Inadmissibles.

Il était donc de la dernière évidence que l'Angleterre ne voulait point la paix, et qu'elle n'avait d'autre but que de gagner le temps qu'exigeaient ses préparatifs de guerre. Le roi d'Espagne sentait parfaitement cette vérité; il ne sentait pas moins combien sa dignité se trouvait compromise. Cependant ce prince était tellement touché des calamités inséparables de la guerre, et il était tellement préoccupé de l'espoir d'en arrêter encore le cours, qu'il oublia tout ce que la conduite de la cour de Londres avait d'offensant pour lui, pour ne s'occuper que des moyens de remplir ses vues pacifiques.

C'est dans cette intention que S. M. C. proposa au roi un nouveau plan, selon lequel les puissances belligérantes feraient une trêve à longues années. Ce plan fut agréé par S. M., à condition que les Etats-Unis j seraient compris, et qu'ils seraient traités, durant la trêve, comme Indépendants de fait; et pour donner d'autant plus de facilité au roi d'Angleterre, de souscrire à cette condition essentielle, S. M. consentait que ce prince traitât avec le congrès, soit dhrectement, soit par l'entremise du roi d'Espagne.

En conséquence de ceâ ouvertures S. M. C* rédigea la proposition qu'il s'agissait de faire à la cour de Londres. Indépendamment d'une trêve illimitée, durant laquelle les Etats-Unis seraient regardés comme indépendants de fait, ce prince, voulant épuiser tous les moyens qui pourraient arrêter Peffusion du sang* humain, prît même sur lui de proposer, relativement à l'Amérique, que chacun resterait en possession de ce qu'il occuperait au moment de la signature de la trêve.

Il n'est sans doute personne qui n'eut jugé que ces ^ conditions seraient acceptées; cependant elles ont été refusées. La cour de Londres les a rejetées de la manière la plus formelle, et n'a montré de disposition à la paix, qu'autant que le roi abandonnerait les Américains à euxmêmes.

Après une déclaration aussi tranchante, la continuation de la guerre est devenue inévitable, et dès lors S. M. a dd inviter le roi Catholique à se joindre à elle, eji vertu de leurs engagements, pour venger leurs griefs respectifs, et pour mettre un terme à l'empire tjrannique que l'Angleterre a usurpé et prétend conserver sur toutes les mers.

L'exposé succinct qui vient d'être fait des vues politiques, des procédés et des événements successifs qui ont occasionné la rupture entre les cours de Versailles et de Londres, mettra l'Europe en état de faire le parallèle entre la conduite du roi et celle du roi d'Angleterre, de rendre justice à la pureté et à la droiture des intentions qui ont dirigé celle de S. M., et de juger, lequel des deux souverains est le véritable auteur dé la guerre qui afflige leurs états, et lequel des deux sera responsable des malheurs qu'elle entraînera après elle(0*

(1) Il est constant que la guerre qui éclata en 1778, l'Angleterre l'avait provoquée par les vexations qu'elle fusait éprouver à la navigation française ; mais le cabinet de Versailles ne se détermina pas par ce seul motif à s'unir aux Américains; outre les motifs justifica-

436 CAUSE QUATRIIBME. (1778.)

A cet exposé des motifs de la conduite de la cour de Versailles, relativement à TAngleterre, la cour de Londres répondit par le mémoire suivant:

N^- XI-

Mémoire justificatif publié par la cour de Londres, en réponse à Fexposé des motifs de la conduite de la

France C).

L'ambition d'une puissance, toujours ennemie du repos public, a oblige enfin le roi de la Grande -Bretag-ne à employer dans une guerre juste et légitime ces forces, que Dieu et son peuple lui ont confiées. — C'est en vain que la France essaye de justifier ou plutôt de déguiser sa politique aux yeux de l'Europe par son dernier manifeste, que l'orgueil et l'artifice semblent avoir dicté, mais qui ne peut se concilier avec la vérité des faits et les droits des nations. L'équité, la modération, l'amour de la paix, qui ont toujours réglé les démarches du roi, l'engagent maintenant à soumettre sa conduite et celle de ses ennemis ,au jugement du tribunal libre et respectable, qui prononce sans crainte et sans flatterie l'arrêt de l'Europe, du siècle présent et de la postérité. Ce tribunal, composé des hommes éclairés et désintéressés de toutes les nations, ne s'arrête jamais aux professions; et c'est par les actions des princes qu'il doit juger des motifs de leurs procédés et des sentiments de leurs coeurs.

tifs y il avait un motif secret; sayoir, la diminution de la puissance de TAngleterre, par la perte de ses colonies, et la réparation d'une partie des sacrifices arrachés par la paix de 1763.

(1) Ce mémoire fut rédigé par Gibbon le célèbre auteur de l'Histoire de la décadence tt la chute de l'empire romain; voyez ses Mise. Works. Vol, IV.

Lorsque le roi monta sur le trône, H jouissait du succès de ses armes dans les quatre parties du monde. Sa modération rétablit la tranquillité publique dans le même instant qu'il soutenait avec fermeté la g-loire de sa couronne, et qu'il procurait à ses sujets les avantages les plus solides. L'expérience lui avait fait connaître, combien les fruits de la victoire même sont tristes et amers; combien les g-uerres heureuses on malheureuses épuisent les peuples sans agrandi les princes. Ses actions prouvaient à l'univers , qu'il sentait tout le prix de la paix; et il était au moins à présumer, que la raison, qui l'avait éclahré sur les malheurs inévitables de la g-nerre et la dangereuse vanité des conquêtes, lui inspirerait la résolution sincère et inébranlable de maintenir la tranquillité publique, dont il était lui-même l'auteur et le garant. Ces principes ont servi de base à la conduite invariable de S. M. pendant les quinze années, qui ont suivi la paix conclue à Paris en 1763; époque heureuse de repos et de félicité, dont la mémoire sera longtemps conservée par le souvenir et peut-être par les regrets des nations de l'Europe. — Les instructions du roi à tous ses* ministres portaient l'empreinte de son caractère et de ses maximes. Il leur recommandait comme le plus important de leurs devoirs d'écouter avec une attention scrupuleuse les plaintes et les représentations des puissances, ses alliés ou ses voisins, de prévenir dans leur origine tous les sujets de querelle qui pourraient aigrhr ou aliéner les esprits, de détourner le fléau de la guerre par tons les expédients compatibles avec la dignité du souverain d'une nation respectable, et d'inspirer à tous les peuples une juste confiance dans le système politique d'une cour, qui détestait la guerre sans la craindre, qui n'employait pour ses moyens que la raison et la bonne foi, et qui n'avait pour objet que la tranquillité générale.

Au milieu de cette tranquillité les premières étincelles de la discorde s'allumèrent en Amérique. Les intrigues d'un petit nombre des chefs audacieux et criminels, qui abu-

438 CAUSE OUATRiisUB. (1778.)

sèrent de la simplicité crédale de leurs compatriotes, sedoisirent et excitèrent insensiblement la plus grande partie des colonies ang'laises à lever l'étendard de la révolte contre la mère patrie, à qui elles étalent redevables de leur existence et de leur bonheur*. La cour de Versailles oublia sans peine la foi des traités, les devoirs des alliés, et les droits des souverains, pour essayer de profiter des circonstances, qui paraissaient favorables à ses dessdns ambitieux. Elle ne rougit point d'avilir sa dignité par les liaisons secrètes qu'elle forma avec des sujets rebelles; et, après avoir épuisé toutes les ressources honteuses de la perfidie et de la dissimulation, elle osa avouer à la face de l'Europe, indignée de sa conduite, le traité solennel que les ministres du roi Très -Chrétien avaient signé avec les agents ténébreux des colonies anglaises, qui ne fondaient leur indépendance prétendue que sur la hardiesse de leur révolte. La déclaration offensante, que le marquis de Noailles fut chargé de faire à la cour de Londres, le 13 mars de l'année dernière, autorisa S. M. à repousser par les armes l'insulte inouïe qu'on venait de faire à Phonneur de sa couronne; et le roi n'oublia pas dans cette occasion importante, ce qu'il devait à ses sujets et à lui-même. Le même esprit de fausseté et d'ambition régnait toujours dans les conseils de la France. L'Espagne, qui s'est repentie plus d'une fols d'avoir négligé ses vrais intérêts pour servir aveuglément les projets destructeurs de la branche aînée de la maison de Bourbon, fut engagée à changer le rôle de médiateur pour celui d'ennemi de la Grande-Bretagne. Les calamités de la guerre se sont multipliées ; mais la cour de Versailles ne doit pas jusqu'à présent se vanter du succès de ses opérations militaires; et l'Europe sait apprécier ces victoires navales, qui n'existent que dans les gazettes et dans les manifestes des vainqueurs prétendus.

Puisque la guerre et la paix Imposent aux nations des devoirs entièrement différents et même opposés. Il est indispensable de distinguer ces deux états dans le raisonne-

CAUSB QUATBliBMB. (1778.) 439

meut aussi bien que dans la conduite; mais dans le dernier manifeste que la France yieut de publier, ces deux états sont perpétuellement confondus. Elle prétend justifier sa conduite en faisant valoir tour à tour et presque au même instant ces droits, qu'il n'est permis qu'à un ennemi de réclamer, et ces maximes qui règlent les oblig-ations et les procédés de l'amitié nationale. L'adresse de la cour de Versailles à brouiller sans cesse deux suppositions, qui n'ont rien de commun , est la conséquence naturelle d'une politique fausse et insidieuse, incapable de soutenir la lumière du g-rand jour. Les sentiments et les démarches du roi, qui n'ont point i rédouter l'examen le plus sévère, l'invitent au contraire à dîstin^er clairement ce que ses ennemis ont confondu avec tant d'artifice. Il n'af^artient qu'à la justice de parler sans crainte le langage de la raison et de la vérité.

La plaine justification de S. M. et la condamnation indélébile de la France se réduit donc à la preuve de deux propositions simples et presque évidentes; premièrement, qu'une paix profonde, permanente et, de la part de l'Angleterre, sincère et véritable, subsistait entre les deux nations, lorsque la France forma des liaisons d'abord secrètes, et ensuite publiques et avouées, av€c les colonies révoltées de l'Amérique; secondement q^e, suivant les maximes les mieux reconnues du droit des g'ens, et selon la teneur même des traités actuellement subsistants entre les deux couronnes, ces liaisons pouvaient être regardées comme une Infraction de la paix; et que l'aveu public de ces liaisons équivalait à une déclaration de guerre de la part du roi Très -Chrétien. C'est peut-être 4a première fois, qu'une nation respectable ait eu besoin de prouver deux vérités aussi incontestables; et la justice de la cause du roi est déjà reconnue par tous les hommes qui jugent sans intérêt et sans pré-^ vention.

Lorsque la providence appela le roi au trône, la France jouissait de la paix la plus profonde. Telles sont les expressions du dernier manifeste de la cour de Versailles, qui

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reconnaît sans peine les assurances solennelles d'une amitié sincère et des dispositions les plus pacifiques, qu'elle reçut dans cette occasion de la part de S. M. Britannique, et qui furent souvent renouvelées par Pentremise des ambassadeurs aux deux cours, pendant quatre ans jusqu'au moment fatal et décisif de la déclaration du marquis de Noailles. 11 s'agit donc de prouver, que dans ces temps heureux de la tranquillité générale, l'Angleterre cachait une guerre secrète sous les apparences de la paix, et que ses procédés injustes et arbitraires étaient portés au point de légitimer du côté de la France, les démarches les plus fortes, et^ui ne seraient permises qu'à un ennemi déclaré. Pour remplir cet objet, il faudrait porter devant le tribunal de l'Europe des griefs clairement articulés et solidement établis. Ce grand tribunal exigerait des preuves formelles et peut -être réitérées de l'injure et de la plainte, le refus d'une satisfaction convenable, et la protestation de la partie souffrante, qu'elle se tenait hautement offensée par ce refus, et qu'elle se regarderait désormais comme affranchie des devoirs de l'amitié et du lien des traités. Les nations, qui respectent la sainteté des serments et les avantages de la paix, sont les moins promptes à saisir les occasions, qui semblent les dispenser d'une obligation sacrée et solennelle, et ce n'est qu'en tremblant qu'elles osent renoncer à l'amitié des puissances, dont elles ont longtemps essuyé l'injustice et les insultes.

Mais la cour de Versailles a ignoré ou a méprisé ces principes sages et salutaires; et au lieu de poser les fondements d'une guerre juste et légitime, elle se contente de semer dans toutes les pages de son manifeste des plaintes vagues et générales, exprimées dans un style de métaphore et d'exagération. Elle remonte à plus de 60 ans pour accuser le peu de soin de l'Angleterre à ratifier quelques règlements de commerce, quelques articles du traité d'Utrecht. Elle se permet de reprocher aux ministres du roi d'employer le langage de la hauteur et de l'ambition.

CAUSE QUATRIEMB. (1778.) 441

sans s'abaisser jusqu'au devoir de prouver des imputations aussi peu vraisemblables qu'elles sont odieuses. Les suppositions g-ratuites de la mauvaise foi et de l'ambition de la cour de Londres sont confusément entassées, comme si l'on cfaig-nait de s'j arrêter. L-on insinue d'une manière très-obscure les insultes prétendues qu'ont essujé le commerce, le pavillon, et même le territoire français; et on laisse échapper enfin Faveu des engagements, que le roi Très-Chrétien avait déjà formé avec l'Espag-ne pour venger leurs griefs respectifs, et pour mettre un terme à l'empire tjrannique que l'Angleterre a< usurpé et prétend conserver sur toutes Jes mers.

Il est difficile de combattre des fantômes, ou de répondre d'unç manière nette et précise au langage de la déclamation. La juste confiance du roi désirerait sans doute se livrer à Texamen le plus approfondi de ces plaintes vagues, de ces griefs prétendus, sur lesquels la cour de Versailles a si prudemment évité de s'expliquer avec la clarté et le détail, qui pourraient seuls appuyer ses raisons à faire excuser ses procédés. Pendant une paix de quinze ans les intérêts de deux nations puissantes et peut-être jalouses, qui se touchent par tant d'endroits difi'érents dans l'ancien et dans le nouveau monde, fournissent inévitablement des sujets de plainte et de discussion, que la modération réciproque saurait toujours assoupir, mais qui ne sont que trop facilement aigris et empoisonnés par la haine réelle et les soupçons affectés d'un ennemi secret et ambitieux. Et les malheurs de l'Amérique étaient très-propres à multiplier les espérances, les prétextes et les prétentions injustes de la France. Cependant telle a été la conduite toujours uniforme et toujours pacifique du roi et de ses ministres, qu'elle a souvent réduit ses ennemis au silence; et, s'il est permis d'apercevoir le vrai sens de ces accusations vagues et équivoques, dont l'obscurité étudiée décèle les traits de la honte et de l'artifice, s'il est permis de démêler des objets qui n'ont point d'existence, on peut assurer avec la hardiesse

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de la yérité, qu'il est plusieurs de ces griefs prétendus, qui sont annoncés pour Ja première fois dans une déclaration de pierre 9 sans avoir jamais été proposés à la cour de Londres, dans le temps qu'-elle aurait pu les écoute^ avec l'attention sérieuse et favorable de Famitié.

A regard des plaintes, que l'ambassadeur de S. M. Très-Chrétienne communiquait de temps en temps aux ministres du roi, il serait aisé de donner ou plutôt de renouveler les réponses satisfaisantes, qui prouvèrent aux jeux de la France elle-même la modération du roi, son amour de la justice, et la sincérité de ses dispositions à conserver la tranquillité g-énérale de l'Europe. Ces représentations, dont la cour de Versailles pourrait se dispenser de rappeler le souvenir, ét^ent rarement marquées au coin de la raison et de la vérité ; et il se trouvait le plus souvent, que les personnes en Europe, en Amérique, ou sur les mers, desquelles elle tenait son intelligence suspecte et malfondée, n'avaient pas craint d'abuser de sa confiance, pour mieux servir ses intentions secrètes. Si les faits que la France faisait valoir comme le sujet de ses plaintes, étaient appujés quelquefois sur une base moins fragile, les ministres du roi les éclaircissaient sur-le-champ par la justification la plus nette et la plus entière des motifs et des droits de leur souverain, qui pouvait sans blesser le repos public punir la contrebande qui se faisait sur ses côtes, et à qui les lois des nations accordaient le droit légitime d'arrêter tous les vaisseaux, qui portaient des armes et des munitions de guerre à ses ennemis ou à ses sujets rebelles.

Les tribunaux étaient toujours ouverts aux Individus de toutes les nations; et il faut bien peu connaître la constitution britannique, pour supposer que la puissance royale eut été capable de les exclure des moyens d'appel. Dans le théâtre vaste et éloigné des opérations d'une guerre navale, la vigilance la plus active, l'autorité la plus ferme, sont incapables de découvrir ou de réprimer tous les désordres; mais toutes les fois que la cour de Versailles a

pu établir des torts réels, que ses sujets avaient approuvés sans la connaissance ou l'approbation du roi, S* M. a donné les ordres les plus prompts et les plus efficaces pour arrêter les abus, qui blessaient sa dîg'uité au^nt que les intérêts de ses voisins, qui avaient été enveloppés dans les malheurs de la g-uerre. L'objet et l'importance de cette gTierre suffiraient pour démontrer à l'Europe les principes, qui ont dû régler les démarches politiques de rAngleterre. Dans le temps qu'elle employait ses forces pour ramener à leur devoir les colonies révoltées de l'Amérique, est-il vraisemblable qu'elle eut choisi ce moment pour irriter par l'injustice ou l'insolence de ses procédés les puissances les plus respectables de l'Europe? L'équité a toujours prescrit les sentiments et la conduite du roi ; mais dans cette occasion importante, sa prudence même est le garant de sa sincérité et de sa modération.

Mais, pour établir clairement le système pacifique qui subsistait entre les deux nations, il ne faudrait qu'en appeler au témoig'uage même de la cour de Versailles. A l'époque où elle ne rougit pas de placer toutes ces infractions prétendues de la tranquillité publique, qui auraient engagé un prince moins avare du sang de ses sujets, à user sans hésiter de représailles et à repousser l'insulte par la force de ses armes, les ministres du roi Très-Chrétien parlaient le langage de la confiance et de l'amitié. Au lieu d'annoncer les desseins de vengeance avec ce ton de hauteur, qui épargne du moins à l'injustice les reproches de perfidie et de dissimulation, la cour de Versailles cachait la conduite la plus insidieuse sous les professions les plus séduisantes; mais ces professions mêmes servent aujourd'hui à démentir ses déclarations et à rappeler les sentiments qui auraient du faire la règle de sa conduite. Si la cour de Versailles ne veut pas s'accuser de la dissimulation la moins digne de sa grandeur, elle sera forcée de convenir que jusqu'au moment qu'elle dicta au marquis de Noailles la déclaration, qui a. été reçue comme le signal de la guerre, elle ne reconnaissait

pas des sujets de plainte assez réels ou assez importants pour l'autoriser à violer les obligations de la paix et la foi des traités, qu'elle avait jurés à la face de Dieu et de l'univers, et à se dispenser de Tamitié nationale, dont elle avait réitéré jusqu'au dernier instant les assurances les pins vives et les plus formelles.

Lorsqu'un adversaire est incapable de jiistiBer sa violence dans l'opinion publique, ou même à ses propres yeux, par les injures qu'il prétend avoir essuyées, il a recours au danger chimérique, auquel sa patience aurait pu l'exposer; et, à la place des faits solides dont il est dépourvu, il essaye de substituer un vain tableau, qui n'existe que dans son imagination, ou peut-être dans son coeur. Les ministres du roi Très -Chrétien, qui paraissent avoir senti la faiblesse des moyens qulls ont été réduits à employer, font encore des efforts impuissants pour ajouter à ces moyens, Tappui des soupçons les plus odieux et les plus étrang*es. La cour de Londres faisait dans ses ports des préparatifs et des armements, qui ne pouvait avoir l'Amérique pour objet: Leur but était par conséquent trop déterminé pour que le roi put s'y méprendre; et dès lors il devint d'un devoir rigoureux de faire des dispositions capables de prévenir les mauvais desseins de son ennemi, etc. Dans cet état de choses le roi sentit, qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Tel est le lang-ag-e de la France: Nous allons faire entendre celui de la vérité.

Pendant les disputes qui s'allumaient entre la Grande- Bretagne et ses colonies, la cour de Versailles s'était appliquée avec l'ardeur la plus vive et la plus opiniâtre à l'augmentation de sa marine. Le roi ne prétend pas régner en tyran sur toutes les mers; mais il sait, que les forces maritimes ont fait dans tous les siècles la sûreté et la gloire de ses états; et qu'elles ont souvent contribué à protéger la liberté de l'Europe contre la puissance ambitieuse, qui a si longtemps travaillé à l'asservir.

Le, sentiment de sa dignité et la juste connaissance de ses devoirs et de ses intérêts engag'eaient S.* M. à veiller d'un oeil attentif sur les démarches de la France , dont la politique dan^rereuse, sans motif et sans ennemi, précipitait dans tous ses ports la construction et l'armement des vaisseaux, et qui détournait une partie considérable de ses revenus, pour subvenir aux fraix de ces préparatifs militaires, dont il était impossible d'annoncer la nécessité ou l'objet.

Dans cette conjoncture le roi n'a pu se dispenser de suivre les conseils de sa prudence et l'exemple de ses voisins : L'aug*mentation successive de leur marine a servi de rè^le à la sienne; et, sans blesser les égards qu'elle devait aux puissances amies, S. M. a publiquement déclaré à son parlement assemblé, „qu'il convenait dans la situation actuelle ,^des affaires, que la défense de l'Ang-leterre se trouvât dans „un état respectable.^^ Les forces navales, qu'elle fortifiait avec tant de soin, n'étaient destinées qu'à maintenir la tranquillité g-énérale de l'Europe; et, pendant que le témoignag'e de sa conscience disposait le roi à ajouter foi aux professions de la cour de Versailles, il se préparait à ne point craindre les desseins perfides de son ambition. Elle ose maintenant supposer, qu'au lieu de se borner aux droits d'une défense lég-itîme, le roi s'était livré à l'espérance des conquêtes, et que la réconciliation de la Grande -Bretag'ne avec les colonies annonçait de sa part un projet formé de les rallier à sa couronne pour les armer contre la France.

Puisque la cour de Versailles ne peut excuser ses démarches qu'à la faveur d'une supposition destituée de vérité et de vraisemblance, le roi est en droit de la sommer à la face de l'Europe de montrer la preuve d'une assertion aussi odieuse qu'elle est hasardée, et de développer ces opérations publiques ou ces intrigues secrètes, qui puissent autoriser les soupçons de la France, que la Grande -Bretag^ne, après un combat long* et pénible, n'a offert la paix

à ses sujets qoe dans le dessein d'entreprendre une goerre nouvelle contre une puissance respectable, avec laquelle elle conservait tous les dehors de Famitié.

Après avoir Qdèlement exposé les motifs frivoles et les gnefs prétendus de la France, on rappelle avec une assurance justifiée par la raison et par les faits cette première proposition, si simple et si importante, „qu'un état de paix sub- ,,8istait entre les deux nations; et que la France était liée „par toutes les obligations de l'amitié et des traités envers ,,le roi, qui n'avait jamais manqué à ses engag'ements lé- „gitimes."

Le premier article du traité, signé à Paris le 10 février 1763, entre LL«MM. Britannique, Très-Chrétienne, CathoUque, et Très -Fidèle, confirme de la manière la plus précise et la plus solennelle les obligations que le droit ni* turel impose à toutes les nations, qui se reconnaissent mutuellement pour amies; mais ces obligations sont détaillée» et stipulées dans ce traité par des expressions aussi vives qu'elles sont justes. — Après avoir renfermé dans une formule générale tous les états et tous les sujets des hautes parties contractantes, elles annoncent leur résolution, „noB- „seulement de ne jamais permettre des hostilités quelconques „par terre ou par mer, mais encore de se procurer récipro- „quement dans toute occasion tout ce qui pourrait contribuer „à leur gloire, intérêts ou avantages mutuels, sans donner „aucun secours ou protection directement ou indirectement à „ceux qui voudraient porter quelque préjudice à l'une ou a „rautre des hautes parties contractantes. " Tel fut rengagement sacré que la France contracta avec la Grande-Bretagne; et on ne s'aurait dissimuler; qu'une semblable ]^omesse doit s'appliquer avec plus de force encore et d'énergie aux rebelles domestiques y qu'aux ennemis étrangers des deux couronnes. La révolte des Américains a mis à l'épreuve la fidélité de la cour de Versailles, et, nuJgré les exemples fréquents que l'Europe a déjà vus de sob peu de respect pour la foi des traités, sa conduite dai|B ces cir-

CAUSE QUATRIBMB. (1778.) 447

constances a étonné et indigné toutes les nations qui ne sont pas avenglément dévouées aux intérêts et même aux caprices de son ambition. Si la France s'était proposé de remplir ses devoirs, il lui était impossible de les méconnaître: l'esprit aussi bien que la lettre du traité de Paris lui imposait l'obligation de fermer ses ports aux vaisseaux des Américains, d'interdire à ses sujets tout commerce avec ce peuple rebelle, et de ne point accorder son secours ni sa protection aux ennemis domestiques d'une couronne, à laquelle elle avait juré une amitié sincère et inviolable. Mais l'expérience avait trop bien éclairé le roi sur le système politique de ses anciens adversaires, pour lui faire espérer qu'ils se conformeraient exactement aux principes justes et raisonnables , qui assuraient la tranquillité générale.

Aussitôt que les colonies révoltées eurent consommé leurd attentats criminels, par la déclaration ouverte de leur indépendance prétendue, elles songèrent à former des liaisons secrètes arec les puissances les moins favorables aux intérêts de la mère patrie et à tirer de l'Europe les secours militaires, sans lesquels il leur aurait été impossible de soutenir la guerre qu'elles avaient entreprise. Leurs agents essayèrent de pénétrer et de se fixer dans les différents états de l'Europe; mais ce ne fut qu'en France qu'ils trourèrent un asile, des espérances et des secours. Il ne con- TÎent pas à la dignité du roi de vouloir rechercber l'époque ou la nature de la correspondance, qu'ils eurent l'adresse de lier avec les ministres de la cour de Versailles et dont on vît bientôt les. effets publics dans la liberté générale, on plutôt dans la licence effrénée d'un commerce illégitime. On sait assez, que la vigilance des lois ne peut pas toujours prévenir la contrebande habile, qui se reproduit sous mille formes différentes, et à qui l'avidité du gain fait braver tous les dangers et éluder toutes les précautions; mais la conduite des négociants français, qui faisaient passer en Amérique non-senlement les marchandises, utiles ou néces-^

saires^ mais encore le salpêtre, la poudre à canon, les manitions de ^aerre, les armes, l'artillerie, annonçait hautement, qu'ils étaient assurés de l'impanité, mais même de la protection et de la fareur des ministres de la cour de Versailles.

On ne tentait point une entreprise aussi vaine et aussi difficile que celle de cacher aux jeux de la Grande-Bretagne et de l'Europe entière les démarches d'une compag-nie de commerce, qui s'était associée pour fournir aux Américains tout ce qui pouvait nourrir et entretenir le feu de la révolte. Le public instruit nommait le chef de l'entreprise dont la maison était établie à Paris. Ses correspondants à Dnnherque, à Nantes, à Bordeaux étaient également connus. Les mag'asins immenses, qu'ils formaient et qu'ils renouvelaient tous les jours, furent chargés successivement sur les vaisseaux qu'ils construisaient, qu'ils achetaient, et dont on essayait à peine de dissimuler l'objet et la destination. Ces vaisseaux prenaient ordinairement de fausses lettres de mer pour les iles françaises de l'Amérique; mais les marchandises, dont leurs cargaisons étaient composées, suffisaient avant le moment de leur départ pour laisser entrevoir la fraude et l'artifice. Ces soupçons étaient bientôt confirmés par la direction du cours de ces vaisseaux; et au bout de quelques semaines on apprenait sans surprise, qu'ils étaient tombés entre les mains des officiers du roi, qui croisaient dans les mers de l'Amérique, et qui les arrêtaient à la vue même des côtes des colonies révoltées. Cette vigilance n'était que trop bien justifiée par la conduite de ceux qui eurent la fortune ou l'adresse de s'j dérober, puisqu'ils n'abordèrent en Amérique que pour livrer aux rebelles les armes et les munitions de guerre dont ils étaient chargés pour leur service. Les indices de ces faits ne pouvaient être considérées que comme une infraction manifeste de la foi des traités, se multipliaient toujours , et la diligence de l'ambassadeur du roi à communiquer à la cour de Versailles ses plaintes et ses preuves ne lui laissait

CAUSB QUATRIÈME. (1778.) 449

pas 'même la ressource hontease et humiliante de paraître ig>norer ce qui se passait et se répétait continuellement an coeur de ses états. Il indiquait les noms, le nombre et la qualité des vaisseaux, que les agents du commerce de TAmérique faisaient équiper dans les ports de la France, pour porter aux rebelles des armes, des munitions de g-uerre, et même des officiers français, qu'on avait engagés dans les service des colonies révoltées. Les dates, les Heux, lés personnes, étaient toujours désignés avec une précision, qui offrait aux ministres de la S. M. Très -Chrétienne les plus grandes facilités pour s'assurer de la vérité de ces rapports, et pour arrêter, pendant qu'il en était temps, le^ progrès de ces armements illicites. Parmi une foule d'exemples, qui accusent le peu d'attention de la . cour de Versailles à remplir les conditions de la paix, ou plutôt son attention constante et soutenue à nourrir la discorde et la guerre; il est impossible de tout dire; et il est très-difficile de choisir les objets les plus frappants. Les neuf gros vaisseaux équipés et frétés par le sieur de Beaumarchais et ses associés, au mois de janvier 1777, ne sont point confondus avec le vaisseau VAmphitrite^ qui portait vers le même temps une grande quantité de munitions de guerre et 30 officiers français, qui passèrent impunément au service des rebelles. Chaque mois, et presque tous les jours, fournissaient de nouveaux sujets de plainte; et une courte notice du mémoire, que le vicomte de Stormont, ambassadeur du roi, communiqua au comte de Vergennes au mois de novembre de la même année, donnera une idée juste, mais très -imparfaite, de l'espèce des torts que la Grande-Bretagne avait si souvent essuyés. Il j a à Rochefort un vaisseau de 60 pièces de canon, et à l'Orient un vaisseau des Jndes percé pour 60 canons. Ces deux, vaisseaux sont destinés pour l'usage des rebelles. Ils seront chargés de différentes marchandises, et frétés par messieurs Chaumont, Holken, et Sabatîer. — Le vaisseau VHeureux est parti de Marseille sous un autre nom, le 26 septembre ; il va en droiture à la Nouvelle-Hampshire, quoiï. 29

4S# CAUSE QUATRIJBME. (1778.)

qnll prétende aller aax lies. On y a permis rembarquement de 3 mille fusils, et de 2500 livres de souffire; marchanâse aussi nécesssdre aux Américains, qu'elle est inntile dans les tles. Ce vaisseau est commandé par M. Lundi (Landais) officier français, officier de distinction, ddevant lieutenant de M. de Bou^ainville. — VHippopotante y appartenant au sieur Beaumarchais, doit aroir à son bord 14000 fusils et beaucoup de munitions de guerre pour Tnsa^e des rebelles. — Il j a environ 50 vaisseaux français, qui se préparent à partir pour l'Amérique septentrionale, chargés de munitions de guerre et de différentes marchandises pour l'usage des rebelles. Ils partiront de Nantes, de l'Orient, de St. Malo, du Havre, de Bourdeanx, de Bayonne et de différents autres ports. Voici les noms de quelques-uns des principaux intéressés: M. Chaomont, M. Mention et ses associés, etc.

Dans un rojaume où la volonté du prince ne trouve point d'obstacle, des secours si considérables, si publics, si longtemps soutenus, si nécessaires enfin à l'entretien de la guerre en Amérique, annonçaient assez clairement les intentions secrètes des ministres du roi Très-Chrétien. Mais ils portèrent bien plus loin Toubli et le mépris des engagements les plus solennels; et ce ne fut point sans leur permission qu'une guerre sourde et dangereuse sortait des ports de France, sous le masque trompeur de la paix et le pavillon prétendu des colonies américaines. L'accueil favorable que leurs agents trouvèrent auprès des ministres de la cour de Versailles, les encouragea bientôt à former et exécuter le projet audacieux d'établir une place d'armes dans le pays, qui leur avait servi d'asile. Ils avaient apporté ou ils surent fabriquer des lettres de marque au nom du congrès américain, qui a eu la hardiesse d'usurper tous les droits de la souveraineté. Les associés dont les vues intéressées se prêtaient sans peine à tous leurs desseins, firent équiper des vaisseaux, qu'ils avaient construits ou achetés. On les arma pour aller en course dans les mers de l'Europe, et

CAUSE QUATRIÈMB. (1778.) 451

même sar les cdtes de la Grande -Breta^e. Pour sauver les apparences, les capitaines de ces corsaires arborèrent le pavillon prétendu deTAmérique; mais leurs équipages étaient toujours composés d'un grand nombre de Français , qu'on enrôlait avec impunité sons les yeux même des gouverneurs et des officiers des provinces maritimes* Un essaim nombreux de ces corsaires, animé par l'esprit de rapine, sortait des ports de la France; et, après avoir couru les mers britanniques, ils rentraient ou ils se réfugiaient dans ces mêmes ports. Ils j ramenaient leurs prises; et à la faveur de l'artifice grossier et faible, qu'on daignait quelquefois employer, la vente de ces prises se faisait assez publiquement et assez commodément, sous les yeux des officiers royaux, toujours disposés à protéger le commerce de ces négociants qui violaient les lois, pour se conformer aux intentions du ministère français. Les corsaires s'enri«hissaient des dépouilles du roi; et, après avoir profité d'une liberté entière de réparer leurs pertes, de pourvoir à leurs besoins, et de se procurer toutes les munitions de guerre, la poudre, les agrès, qui pouvaient servir à de nouvelles entreprises, ils ressortaient librement des mêmes ports, pour se remettre en mer et en course.

L'histoire du corsaire le Reprisai peut être citée parmi une foule d'exemples, qui montrent au jour la conduite injuste, mais à peine artificieuse, de la cour de Versailles. Ce vaisseau, qui avait amené en Europe le sieur Franklin, agent des colonies révoltées, fut reçu avec les deux prises, qu'il avait faîte en route. Il resta dans le port de Nantes aussi longtemps qu'il convenait à ses vues, se remit deux fois en mer pour piller les sujets du roi, et se retira tranquillement à rOrient avec de nouvelles prises qu'il venait de faire. Malgré les représentations les plus forces de l'ambassadeur du roi, et les assurances les plus solennelles des ministres français, on permit au capitaine de ce corsaire de demeurer à l'Orient tout le temps dont il avait besoin pour radouber

son yaisseau, de se pourvoir de 50 barriques de pondre à canon et de recevoir sur son bord tous les matelots français, qui roulaient bien s'en^ag-er avec lui* Muni de ces renforts, le Reprisai sortit pour la troisième fois des ports de ses nouveaux alliés, et forma bientôt une petite escadre de pirates, par la jonction concertée du Lexingion et du Dolphin^ deux armateurs, dont le premier avait déjà conduit plus d'une prise à la rivière de Bourdeaux, et dont le second, armé à Nantes et monté par un équipage entièrement français, n'avait rien d'américain que le nom et son commandant. Ces trois vaisseaux, qui jouissaient si publiquement de la protection de la cour de Versailles, s'emparèrent en très-peu de temps de quinze navires ang'lais, dont la plupart furent ramenés et secrètement vendus dans les ports de France. De pareils faits, qu'il serait aisé de multiplier, tiennent lieu de raisonnements et de reproches; on peut se dispenser de réclamer dans cette occasion la fol des traités; et il n'est point nécessaire de démontrer, qu'une puissance alliée, ou même neutre, ne peut jamais permettre la g-uerre sans violer la paix. Les principes du droit des gens refuseraient sans doute à l'ambassadeur de la couronne la plus respectable, ce privilège d'armer des corsaires, que la cour de Versailles accordait sourdement aux agents des rebelles dans le sein de la France. Dans ses îles la tranquillité publique fut violée d'une manière encore plus audacieuse; et, malgré le changement du gouverneur, les ports de la Martinique servaient toujours d'asile .aux corsaires, qui couraient les mers sous un pavillon américain, mais avec un équipage français. Le sieur Bingham, agent des rebelles, qui jouissait de la faveur et de la confiance des deux gouverneurs successifs de la Martinique, dirigeait l'armement des corsaires et la vente publique de leurs prises. Deux vaisseaux marchands, le Lancdskire Hei'o et VIrish Gimblei\ qui devinrent la proie du Revenge^ assurent, que sur cent vingt-cinq hommes d'équipag-e il n'y avait que deux Américains ; et que le propriétaire, qui l'était en même temps de onze autres corsaires, se reconnaissait

CAUSE QUATRIBME. (1778.) 453

pour habitant de la Martinique^ où il était respecté comme le favori et l'agent secret du gouverneur même.

Au milieu de tous ces actes d'hostilité qull est impossible de qualifier d'un autre^ nom , la cour de Versailles continuait toujours de parler le •'langage de la paix et de l'amitié ; et ses ministres, épuisèrent tontes les ressources de l'artifice et de la dissimulation pour assoupir les justes plaintes de la Grande-Bretagne, pour tromper ses soupçons, et pour arrêter les effets de son ressentiment. Depuis la première époque des troubles de l'Amérique, jusqu'au moment de la déclaration de guerre par le marquis deNoailles, les ministres du roi Très- Chrétien ne cessaient de renouveler les protestations les plus fortes et les plus expresses de leurs dispositions pacifiques; et, si la conduite ordinaire de la cour de Versailles était propre à inspirer une juste défiance, le coeur de S. M. lui fournissait des motifs puissants pour croire, que la France avait enfin adopté un système de modération et de paix, qui perpétuerait le bonheur solide et réciproque des deux nations. Les ministres de la cour de Versailles tachèrent d'excuser l'arrivée et le séjour des agents des rebelles par l'assurance la plus forte, qu'ils ne trouveraient en France qu'un simple asile sans distinction et sans encouragement.

La liberté du commerce et l'avidité du gain servirent quelquefois de prétexte pour couvrir les entreprises illégitimes des sujets français; et, dans le moment qu'on alléguait vainement l'impuissance des lois pour prévenir des abus, que des états voisins savaient si bien réprimer, on condamna avec toutes les apparences de la sincérité le transport des armes et des munitions de guerre, que Ton se permettait impunément pour le service des rebelles. Aux premières représentations de l'ambassadeur du roi au sujet des corsaires, qui s'armaient sous le pavillon de l'Amérique, mais dans les ports de France, les ministres de S. M. Très-Chrétienne répondirent par des expressions de surprise et d'indignation, et par la déclaration positive, qu'on ne souffrirait jamais des

4M CAU8B OUATEUbsiE. (17780

entreprises aussi contndres à la foi des traités et à la tranquillité publique. La suite des événements dont on a déjà vu un petit nombre, montra bientôt l'inconstance ou plutôt la fausseté de la cour de Versailles; et Tambassadeur du roi fut cbarg'é de mettre devant les jeux des minisires français les conséquences sérieuses, mais inévitables, de leur politique, n remplit sa commission avec tous les égards qui sont dos i une puissance respectable, dont on désirerait se conserver l'amitié, mais avec la fermeté di^ne d'un souverain et d'une nation peu accoutumés à faire ou à supporter des Injustices. La cour de Versailles fut somniée de s'expliquer sans délai et sans détour sur sa conduite et sur ses intentions; et le roi lui proposa l'alternative de la paix ou de la ^erre. — Elle choisit la paix; mais ce ne fut que pour blesser ses ennemis d'une manière sure et secrète, sans avoir rien à craindre de leur justice. Elle condamna sévèrement ces secours et ces armements, que les principes du droit public ne lui permettaient pas de justifier. Elle déclara à l'ambassadeur du roi, „ qu'elle était résolue à faire sortir sur-le-champ „les corsaires américains de tous les ports de France pour „n'7 jamais rentrer, et qu'on prendrait désormais les précau- „tions les plus rigoureuses pour arrêter la vente des prises, „qu'ils auraient faîtes sur les sujets de la Grande-Bretag>ne." Les ordres qui furent donné à cet effet, étonnèrent les partisans dés rebelles, et semblèrent arrêter le progrès du mal. Mais les sujets de plainte renaissaient tous les jours; et la manière, dont ces ordres furent d'abord éludés, violés ensuite, et enfin tout à fait oubliés par les négociants, les corsaires, et même par les officiers royaux, n'étaient point excusée par les protestations d'amitié dont la cour de Versailles accompagna ces infractions de la paix, jusqu'à ce moment qu'elle annonça par son ambassadeur à Londres le traité d'alliance, qu'elle venait de signer avec les agents des colonies révoltées de l'Amérique.

Si un ennemi étranger, reconnu parmi les puissances de l'Europe, avait tsât la conquête des états du roi dans l'Ame-

CAUSE QUATRIÈMB* (1778.) . 455

rique, et que la France eut confinné par an traité solennel un aète de violence qui dépouillait , au milieu d'une paix profonde, le voisin respectable dont elle se disait Famie et l'alliée, l'Europe entière se serait soulevée contre Tinjustice d'un procédé, qui violait sans pudeur tout ce qu'il 7 a de plus saint parmi les hommes* La première découverte, la possession non interrompue de deux cents ans et le consentement de toutes les nations, auraient suffi pour constater les droits de la Grande-Bretag>ne aux terres de l'Amérique septentrionale, et sa souveraineté sur le peuple qui y avait formé des établissements avec la permission et sous le g'ou* vemement des prédécesseurs du roi.

Si ce peuple même a osé secouer le joug* de l'autorité ou plutôt des lois, s'il a usurpé les provinces et les pré* rogatives de son souverain, et s'il a recherché l'alliance des étrangers pour appuyer son indépendance prétendue; ces étrangers ne peuvent accepter son alliance, ratifier ses usurpations, reconnaître son indépendance, sans supposer que la révolte a des droits plus étendus que ceux de la guerre, et sans accorder aux sujets rebelles un titre légitime aux conquêtes, qu'ils n'avaient pu faire qu'au mépris de la justice et des lois. Les ennemis secrets de la paix, de la Grande- Bretagne, et peut-être de la France même, eurent cependant l'adresse criminelle de persuader à S* M. Très-Chrétienne, qu'elle pouvait, sans violer la foi des traités, déclarer publiquement, qu'elle recevait au nombre de ses alliés les sujets révoltés d'un roi, son voisin et son allié. Les professions d'amitié, dont on accompagna cette déclaration, que le marquis de Noaîlles fut chargé de faire à la cour de Londres, ne servaient qu'à aggraver l'injure par l'insulte; et il était réservé à la France de se vanter de ses dispositions pa-* cifiques, dans l'instant même que son ambition lui inspira d'exécuter et d'avouer un acte de perfidie sans exemple dans l'histoire des nations. Cependant (tel est le langage, que la cour de Versailles ose encore se permettre) ce serait «'abuser de croire que c'est la reconnaissance que le roi a

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faite de rindëpendance des Treize-Etats-Unis de l'Amérique septentrionale, qui a irrité le roi d'Angleterre. Ce prince n'ignore pas sans doute tous les exemples de ce genre, que fournissent les annales britanniques, et même son propre règne. — Jamais ces exemples prétendus n'ont existé. — Jamais le roi n'a reconnu Tindépendance d'un peuple, qui avait secoué le joug de son prince légitime; et il est triste sans doute, que les ministres de S. M. Très -Chrétienne aient surpris la religion de leur souverain pour couvrir d'un nom aussi respectable des assertions sans fondement et sans vraisemblance, qui sont démantîes par le souvenir de l'Europe entière.

Au commencement des disputes qui s'élevèrent entre la Grande-Bretagne et ses colonies, la cour de Versailles déclara, qu'elle ne prétendait point être juge de la querelle; et son ignorance des principes de la constitution britannique, aussi bien que des privilèges et des obligations des colonies, aurait dû l'engager à persister toujours dans une déclaration aussi sage et aussi modeste. Elle se serait épargné la honte de transcrire les manifestes du congrès, et de prononcer aujourd'hui, que les procédés de la cour de Londres forcèrent ses anciennes colonies de recourir à la voie des armes, pour maintenir leurs droits, leurs privilèges et leur liberté. Ces vains prétextes ont déjà été refutés de la manière la plus convaincante; et les droits de la Grande- Bretagne sur ce peuple révolté, ses bienfaits et sa longue patience ont été déjà prouvés par la raison et par les faits. Il suffit ici de remarquer, que la France ne peut se prévaloir de l'injustice qu'elle reproche à la cour de Londres, sans introduire dans la jurisprudence de l'Europe des maximes aussi nouvelles qu'elles seraient fausses et dangereuses; sans supposer, que les disputes, qui s'élèvent au sein d'un état indépendant et souverain, sont soumises à la juridiction d'un prince étranger, et que ce prince peut évoquer à son tribunal, ses alliés et leurs sujets révoltés, pour justifier la conduite du peuple, qui s'est affranchi des devoirs de

Tobéissance légitime. Les ministres du roi Très -Chrétien s'apercerront peut -être un jour^ que l'ambition leur a fait oublier les intérêts et les droits de tons les souverains. L'approbation que la cour de Versailles vient de donner à la révolte ^es colonies anglaises , ne lui permettrait pas de blâmer le soulèvement de ses propres sujets dans le Nouveau-Monde ou de ceux de l'Espagne, qui auraient des motifs bien plus puissants pour suivre le même exemple, s'ils n'en étaient point détournés par la vue des calamités, dan3 lesquelles ces malheureuses colonies se sont précipitées*

Mais la France elle-même parait sentir la faiblesse, le danger et l'indécence de ces prétentions, et se relâchant dans la déclaration du marquis de Noailles, aussi bien que dans le dernier manifeste, sur le droit de l'indépendance, elle se contenta de soutenir, ^^que les colonies révoltées joufs- „saient dans le fait de cette indépendance qu'elles s'étaient „ donnée; que l'Angleterre même l'avait en quelque sorte „ reconnue elle-même, en laissant subsister des actes qui „ tiennent â la souveraineté; et qu'ainsi la France, sans violer „la paix, pouvait conclure un traité d'amitié et de commerce „avec les Etats-Unis de l'Amérique septentrionale." — Voici de quelle manière la Grande-Bretagne avait reconnu cette indépendance également imaginaire dans le droit et dans le fait. Deux ans ne s'étaient pas passés depuis le jour que les rebelles avaient déclaré leur résolution criminelle de secouer le joug de la mère patrie; et ce terme avait été rempli par les événements d'une guerre sanglante et opiniâtre. Les succès avaient été balancés, mais l'armée du roi, qui occupait les plus importantes des villes maritimes, continuait toujours de menacer les provinces intérieures; le pavillon anglais régnait sur toutes les mers de l'Amérique; et le rétablissement de sa dépendance légitime était posé comme la condition indispensable de la paix, que la Grande- Bretagne offrait à des sujets révoltés, dont elle respectait les droits, les intérêts, et même les préjugés. La cour de Versailles, qui annonce avec tant de franchise et de slmpU**

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cité le traité signé avec ces prétendus états de rAmérique, qu'elle trouvait dans une situation indépendante, avsdt seule contribué par ses secours clandestins à nourrir le feu de la révolte; et ce fut la craihte de la paix, qui engagea la France à se servir du bruit de cette alliance ,« comme du mojen le plus efficace pour enflammer les esprits des peuples, qui commençaient déjà à ouvrir les jeux sur les suites mallieureuses de la révolte, la tyrannie de leurs nouveaux chefs, et les dispositions paternelles de leur souverain légitime.

Dans ces circonstances il est impossible de nier, sans insulter trop grossièrement à la raison et à la vérité, que la déclaration du marquis deNoailles du 13 mars de l'année dernière, ne dut être reçue comme une véritable déclaration de guerre de la part du roi Très-Chrétien; et les assurances, qu'il avait pris des mesures éventuelles avec les Etats-Unis de l'Amérique, pour soutenir la liberté d'un commerce, qui avait tant de fois excité les plaintes légitimes de la Grande-Bretagne, autorisaient le roi à considérer dès ce moment la France au nombre de ses ennemis. La cour de Versailles ne peut pas s'empêcher de reconnaître, que le roi d'Angleterre, après avoir rappelé son ambassadeur, dénonça à son parlement la démarche de S. M. comme une agression formelle et préméditée. Telle fut, il est vrai, la déclaration que l'honneur et la justice exigèrent du roi, et qu'il communiqua sans délai à tous ses ministres dans les différentes cours de l'Europe, pour justifier d'avance les effets d'un ressentiment légitime. Dès lors il est assez inutile de rechercher les ordres, qui furent envoyés aux Indes-Orientales; de marquer le jour précis, auquel les flottes d'Angleterre ou de France sortirent de leurs ports respectifs, ou d'examiner les circonstances de la prise de la Belle-Poule et de deux autres frégates, qui furent effectivement enlevées k la vue même des côtes de France. Dès lors le reproche, qu'on se permet de faire au roi, d'avoir si longtemps suspendu la déclaration formelle de la guerre, s'évanouit de lui-^méme. Ces déclarations ne sont que des moyens dont

CAUSJfi^ QUATRIBRIB. (1778.) 459

les nations sont réciproquement convenues, pour éviter la trahison et la surprise; mais les cérémonies qui annoncent ce chang^ement terrible de la paix à la g^uerre; les hérauts, les proclamations, les manifestes, ne sont jamais nécessaires, et ne sont- pas toujours les mêmes. La déclaration du marquis de Noailles fut le signal de l'infraction publique de la paix. Le roi déclara sur-le-champ à toutes les nations, qu'il acceptait la guerre, que la France lui offrait. Les démarches ultérieures de S. M. étaient du ressort de sa prudence plùtdt que de sa justice; et l'Europe peut juger maintenant si la cour de Londres manquait de moyens pour justifier une déclaration de guerre, et si elle n'osait pas accuser publiquement la France d'être l'agresseur.

Puisque l'alliance de la France avec les colonies révoltées de l'Amérique avait été une infraction manifeste de la paix et le motif légitime de la guerre, la cour de Versailles devait naturellement s'attendre, qu'à la première proposition d'un accommodement entre les deux couronnes, le roi exigerait de sa part, qu'on lui accordât une juste satisfaction sur un objet aussi important, et que la France renonçât à ces liaisons, qui avaient forcé S. M. à prendre les armes. Là surprise affectée, que les ministres du roi Très-Chrétien font paraître aujourd'hui de la fermeté de la cour de Londres, est assez conforme à l'orgueil, qui leur dicta des conditions de paix que les plus grands succès auraient à peine justifiées; et la proposition qu'ils hasardèrent pour engager le' roi à retirer ses troupes de l'Amérique, et à reconnaître l'indépendance de ses sujets révoltés, ne pouvmt qu'exciter l'étonnement et l'indignation de S. M. Le peu d'ouverture que la cour de Versailles trouva à une espérance aussi vaine, l'obligea bientôt à se replier d'une autre manière. Elle a proposé, par l'entremise de la cour de Madrid, un projet d'accommodement moins offensant peut-être dans la forme, mais aussi peut admissible pour le fonds. Le roi Catholique, avec le consentement de la France, communiqua aux ministres du roi la proposition d'une trêve â longues années, ou

bien d'une suspension g^énérale et indéfinie de toutes hostilités, pendant laquelle les colonies révoltées, les prétendus Etats-Unis de F Amérique septentrionale, seraient traités comme indépendants de fait.

La réflexion la plus simple sufBt pour découvrir Tartifice de ce projet insidieux, et pour justifier aux jeux de l'Europe le refus du roi. Entre les souverains qui se reconnaissent, mais qui se combattent, les trêves à longues années, les suspensions d'bostilités, sont les moyens doux et salutaires pour applanlr les difficultés qui s'opposent à l'entière conclusion d'une paix, qu'on renvoie sans disgrâce et sans danger à un moment plus favorable. Mais dans la querellé domestiques de la Grande-Bretagne et de ses colonies, la souveraineté même, l'indépendance de droit ou d&fait, est l'objet de la dispute; et la dignité du roi ne lui permettait point d'accepter ces propositions, qui accordaient dès l'entrée de la négociation, tout ce qui pouvait contenter l'ambition des Américains rebelles, pendant qu'elles exigèrent de S. M., que, sans aucune stipulation en sa faveur, elle se désistât pendant un terme long ou indéfini des prétentions les plus légitimes. La cour de Versailles daignait, il est vrai, consentir que celle de Londres traitât avec le congrès, soit directement, soit par l'entremise du roi d'Espagne. S. M. assurément ne s'abaissera point jusqu'à se plaindre de cet orgueil, qui semble lui accorder comme une grâce la permission de traiter directement avec ses sujets rebelles. Mais si les Américains eux-mêmes ne sont pas aveuglés par la passion et la prévention, ils verront clairement dans le procédé de la France, que leurs nouveaux alliés deviendraient bientôt leurs tyrans; et que cette indépendance prétendue, achetée par tant de malheur et tant de sang, serait soumise à la volonté despotique d'une cour étrangère.

Si la France pouvait vérifier cet empressement, qu'elle attribue à la cour de Londres, à rechercher la médiation de l'Espagne, un pareil empressement servirait à prouver la juste confiance du roi dans la bonté de sa cause, et son

estime poar une nation g-énéreuse, qui a toujours méprisé la fraude et la perfidie. Mais la cour de Londres est forcée de convenir, que la médiation lui fut offerte par les ministres du roi Catholique, et qu'elle n'a d'autre mérite que celui d'avoir fait paraître dans toutes les occasions une inclination vive et sincère de délivrer ses sujets et même ses ennemis du fléau de la guerre. La conduite de la cour de Madrid pendant cette négociation, fit bientôt connaître au roi, qu'un médiateur qui oubliait ses intérêts les plus chers, pour se livrer à l'ambition et au ressentiment d'une puissance étrangère, serait incapable de proposer un accommodement sûr ou honorable. L'expérience confirma ces soupçons. Le projet injuste et inadmissible, qu'on vient d'exposer, fut le seul fruit de la médiation. Et à l'instant même que les ministres du roi Catholique offraient avec les professions les plus désintéressées sa capitale, ses bons offices, sa garantie pour faciliter la conclusion du traité, ils laissèrent entrevoir dans le fond de l'obscurité de nouveaux sujets de discussion, qui regardaient particulièrement l'Espagne, mais sur lesquels ils refusèrent toujours de s'expliquer. Le refus de S. M. d'accéder à Vultimatum de la cour de Madrid, fut accompagné de tous les ménagements et de tous les égards convenables; et à moins que cette cour ne s'arrogeât le droit de dicter les conditions de paix à un voisin indépendant et respectable, il ne se passa rien dans cette conjoncture, qui dut altérer l'harmonie des deux couronnes. Mais les démarches offensives de FEspagne, qu'elle n*a jamais pu revêtir des plus faibles apparences de l'équité, montrèrent bientôt que sa résolution était déjà prise, et que cette résolution lui avait été inspirée par le ministère français, qui n'avait retardé la déclaration de la cour de Madrid, que dans Fespérance de porter sous le masque de l'amitié, un coup mortel à l'honneur et aux intérêts de la Grande-Bretagne.

Tels sont les ennemis injustes et ambitieux, qui ont méprisé la foi des traités pour violer la tranquillité publique, et contre lesquels le roi défend maintenant les droits de sa

couronne et de son peuple. L'événement est encore dans la main du Tout-Puissant; mais S. M., qui se confie avec «ne assurance ferme mais humble dans la protection divine, se persuade, que les voeux de l'Europe appuyèrent la justice de sa cause, et applaudiront au succès de ses armes, qui D'ont point d'autre objet que de rétablir le repos des nations sur une base solide et inébranlable.

La cour de Versailles^ pour répondre au reproche contenu dans le mémoire justificatif de la Grande- Bretagne, d^avoir avili sa dignité, en formant des liaisons secrètes avec des sujets rebelles , publia les obêervationê suivantes:

N°- xn.

Observations de la conr de Versailles, sur le mémoire justificatif de la covr de Londres.

Le roi devait naturellement supposer, que son exactitude i faire droit aux g>rîefs de la cour de Londres, lorsqu'ils étaient justifiés, la porterait à imiter son exemple; et Ton est sans doute tenté de croire, que S. M. n'a rien eu à désfarer à cet ég'ard, d'après l'assurance que donne le Mémoire justificatif qu'il serait aisé de donner ou plutôt de ré-péter les réponses satisfaisantes^ qui ont été faites^ et de démontrer par là aux yeux de la France elle-même^ la modération du roi d^ Angleterre^ son amour pour la justice, et la sincéiHté de ses dispositions à maintenir la tranquillité générale de V Europe. Mais cette cour, au lieu de tenir la conduite qu'elle ose s'attribuer, conduite que la justice lui prescrivait, et, on peut le dire, que les conjonctures semblaient indiquer à sa prudence, cette cour se borna à des assurances va^es et stériles de sa bonne volonté; et au lieu d'ordonner les réparations que le roi avait

CAUSE OUATRIJBME. (1778.) 463

droit d'attendre, le ministère anglais renvoyait nniformëment i Famirantë pour j être ensevelis et oubliés, tous les écrits présentés par Fambassadeur de S. M. Ce qu'il j a d'étonnant, c'est que,' tandis que la cour de Londres marquait si peu d'égards pour les justes demandes du roi, elle chargeait son ambassadeur auprès de S. M», de lui faire de nouvelles dénonciations contre de prétendues faveurs accordées aux Américains. Selon lui les trois corsaires de cette nation, la Repressaille^ le Lexington eileDolpkin^ avaient amené dans les ports de France des bâtiments pris sur les 'côtes d'Angleterre; ils étaient ressortis après avoir réparé leurs dommages; ils venaient de rentrer dans les ports de France avec de nouvelles prises ; on leur avait accordé de les vendre publiquement; d'autres corsaires avaient obtenu la permission d'armer dans les ports du royaume: en un mot, le lord Stormont fit le résumé de tous les griefs, qu'il avait déjà déférés au ministère du roi, quoiqu'il eut reçu sur tous des réponses, qui auraient du ne laisser rien à désirer à son zèle. C'est en parlant de tous ces faits faux ou exagérés, que les ministres anglais affirment, que les agents des colonies, encouragés par le ministère de France, avaient formé et exécuté Vauda^deux profet^ d^ établir une place d* armes dans le royaume; que leurs associés ont équipé des vaisseaux^ quHls ont armé pour croiser jusque sur les côtes de la Grande-Bretagne; que^ pour sauver les apparences^ les capitaines de ces corsaires arboraient le prétendu pavillon américain ,, quoique les équipages fussent t(mjours composés d'un grand nombre de Fran* çais^ qui s'y embarquaient impunément^ sous les yeux mêmes des gouverneurs et autres officiers des provinces maritimes^ qui ne ^e conduisaient ainsi que dans le des* sein de se conformer aux vues du ministère.

Selon le mémoire anglais, le lord Stormont, en exécutant les ordres qui viennent d'être indiqués, porta l'oubli des égards et du respect du au roi, jusqu'à le sommer d'eX" i pUquer sa conduite et ses intentions sans délai et sans

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subterfuge^ et à lui proposer au nom du roi, son maître^ Faltei'native de la paix ou de la guerre. Le lord Stormont, il est yraî, s'exprima avec une chaleur , on pourrait même dire, arec un emportement^ peu convenable, pour le lieu où il parlait: mais le comte de Yerg-ennes Tinterrompit en lui observant avec sang'-froid ^^que si les choses, qu'il „ venait de lui dire, étaient l'objet de sa commission, et que „si sa cour lui avait prescrit de faire une déclaration de j^gueire^ il allait sur-le-champ en rendre compte au roi," en ajoutant, „ que lui, vicomte de Stormont, .était trop éclairé „snr les droits et la dignité des souverains, pour ne point „ pressentir la réponse de S* M." Ce langag'e, prononcé avec autant de modération que de fermeté, fit revenir le vicomte de Stormont à lui-même. Et frappé de la leçon officieuse, qu'il venait de recevoir, il pria le comte de Yergennes avec les plus vives instances, de regarder comme non avenu tout ce guHl venait de proféi^er; et il reprit, avec le ton qui convenait à son caractère et à celui da ministre du roi, la matière, qui était l'objet de sa mission. Cette scène eut lieu le 8 juillet 1777. C'est à regret qu'on la rapporte, mais la dignité du roi l'exige autant que la vérité. Au reste on a peine à concevoir par quel motif et dans quel dessein le ministère anglais a regardé comme subsistant le langage arrogant, qu'il met dans la bouche de lord Stormont. Il ne s'est donc pas aperçu, qu'il détruisait par là l'étalage pompeux, qu'il venait de faire de la modération du roi de la Grande-Bretagne, de son amour extrême pour la paix, de son vif désir de la conserver. Le ministère anglais ne s'apercevait pas surtout, qu'il oubliait, ou plutôt qu'il outrageait la dignité de son propre souverain, en induisant le public à croire, que l'on peut impunément braver et provoquer une grande puissance.

Quoiqu'il en soit de l'intention des ministres britanniques, en supposant que lord Stormont ait fait Une déclaration de guerre à la France^ le roi, à qu'il fut rendu compte des représentations de la cour de Londres, sans faire mention

CAUSB QUATRIEME. (1778.) 465

des propos désavoués par le yicomte de Stormont, ordonna de répondre à Tambassadeur d'Ang-leterre, ^^qae S. M. fidèle ,,à robservation des traités, ne permettra rien, qui pourrait ,,y déroger; et que, sensible aux plaintes portées contre la ^conduite irrég-ulière des trois corsaires américains, la Re^ jjpressailley le Lexington et le Dolphin, elle en marquera „son mécontentement, en ordonnant de séquestrer ceux de ces „corsaires, qui se trouveront dans les ports du royaume, „pour être retenus jusqu'à ce qu'on puisse avoir des sdretés „suffisantes, qu'ils retourneront en droiture en Amérique, „sans inquiéter de nouveau les mers d'EuroiTe : que les ordres „sont renouvelés non -seulement pour qu'on ne permette „point la vente des prises que ces mêmes corsaires ou d'au- „tres peuvent avoir amenées ou pourront amener par la suite, „mais encore, pour qu'on les fasse partir aussitôt que les „vents et les circonstances du. temps pourront le permettre; „que le même ordre s'étend à tout capteur indistinctement, „et qu'il est enjoint aux officiers préposés à cet effet, d'y „tenir sévèrement la main,- sous peipe d'en répondre en leur „propre et privé nom; qu'il leur est pareillement enjoint de „veiller soi^eusement à ce que les facilités de commerce „accordées aux Américains n'excèdent point celles du com- „merce permis, que, si quelque sujet anglais se croit fondé „à intenter une action personnelle contre quelqu'un des sus- „dits corsaires, la vole des tribunaux lui est ouverte, la loi „et non Fautarité décidant les affaires contentieuses en jyFrance comme en Angleterre.* Cette réponse fut accompagnée de quelques remarques sur les plaintes multipliées, qui avaient été infructueusement déférées à la cour de Londres. Elles portaient, „que l'empressement du roi à faire ,Justice sur les griefs de cette cour persuade S. M., que le „roi d'Angleterre apportera, de son côté, la même attention „à faire réparer ceux dont elle a à se plaindre, et que ce „prince donnera des ordres pour arrêter les vexations aux- /,quelles le commerce des sujets français est fréquemment „exposé; que S. M. n'entend ni les encourager ni les pro- I. 30

4M CAVn QCATBifafB. (1778.)

fMg^ ^^^'^ o^ fmmtree proUbë par ks Inilcs; wêêIb qm^dk y^ pevt coMfitir, fu*à la fmewr de fmoUs disUmetiem, yfim mat et eorfs^M les laTirei et les cii]^iiBOBs; q«e ^*ini Baltraite et eaprisoBBe les ë^iipaçes, soas prélcxle ^oH se IrseTe à bord des denrées et «arduadiscs, ^ yysosi os qsi peuvent être ds cro de rAmériqae sepIciH ^osale; qo'sse pareille jorispmdeBce se pourrait se cos- ,,cilier ni arec la jostice, ni aTec les assurances awçales de ^ cosr de Londres**"

Le roi ne se borna pas à faire connaître sa Daçon de penser à la covr à'Amgleiene^ par le canal dn viconiie de Stonnont D cbargea aussi le nuurqnls de Noallles de donner ledore de Tëcrii qni la renfermait, an ministre anglais, ot de loi faire en même temps qnelqnes observatioiis sor les principes, selon lesqoels les denx cours devaient dirig-er leur conduite. 11 en est une surtout, qui mérite d'être rapportée, parce qu'elle prouve la franchise avec laquelle le roi a cru devoir s'expliquer avec la cour de Londres, et qu'elle servira à apprécier le reproche, de dissimulation et d*artifice que l'écrivain anglais fait an ministère de S. M. Le roi d'Angleterre prétendait que, pour empêcher les charg'ements d'arme?, le roi devait en défendre indéfiniment l'exportation à ses sujets, et ordonner la punition de ceux qui donneraient de fausses désignations. A une prétention aussi inconcevable l'ambassadeur du roi eut ordre de répondre: ,,Que les mu- „niUons de guerre font partie du commerce permis comme „toute autre marchandise, lorsqu'elle n'ont pas eu une desti- „nation vers un pays en guerre avec un autre; et que ce „n'cst que relativement aux nations belligérantes, qu'elles „peuvent être réputées de contrebande; que de tout temps ^l'exportation en a été permise dans nos colonies en Afrique, „et partout, où le commerce en a pu porter; que, sans cette „facilité, nos manufactures d'armes seraient bientôt sans ou- „vrage et sans ouvriers; qu'à l'égard des fausses destina- „tIons, il est impossible de les empêcher; que jamais les „contrebandiera anglais, qui vont courir les côtes des Es-

,,pa^ols en Amérique, pour y verser de la contrebande, ne ,,font pas insérer dans leurs lettres de mer la Véritable des- ,,tmation de leurs carg-aisons; que jamais aucun de ces con- ,,trebandiers, n'a été puni par les amirautés angolaises, pour „ayoir fait de fausses déclarations; que l'on a donc mauvaise „grâce de nous présenter comme un grief, une pratique, que „ron tolère et que l'on ménage même à Londres" (^). La conversation du marquis de Noailles avec le lord Wejmouth fut terminée par la communication d'une note, renfermant nos propres griefs. Ce ministre ne fit aucune objection sur aucune des observations du marquis de Noailles. Il renouvela au contraire l'assurance de son désir de concourir au maintien de la bonne intelligence entre les deux cours. Il n'est certainement personne, qui ne rende justice à la candeur, avec laquelle te roi a développé, dans cette occasion, ses principes à la cour de Londres. Il n'est pareille^ ment personne, qui ne convienne, que S. M. a été beaucoup au delà de ses obligations, en défendant a ses sujets le commerce des armes et des munitions de guerre avec les Américains. Il était réservé au ministère anglais de penser autrement. Selon lui, le roi aurait dû ruiner ses manufactures d'armes et une partie de ses sujets, en interdisant sans aucune réserve un commerce licite; il aurait Au provoquer, sans cause, les Américains, en les chassant de ses ports, pour les fsÀre tomber entre les mains des Anglais; et si l'on en croît le mémoire justificatif , le roi non-seulement devait être responsable de la conduite de ses sujets, mais il était aussi dans l'obligation stricte de prendre les armes pour ramener l'Amérique sous l'obéissance de la mère patrie.

(I) Ces observations démontrent Tinjustice comme l'indécence des déclamations violentes, que Pécrît anglais renferme au sujet des bâtiments expédiés par le sieur Beaumarchais et par d'autres particuliers. 11 est possible que la véritable destination de ces bâtiments ait été déguisée par de fausses déclarations: mais lord Stormont n'en fournit pas la moindre preuve, et ce n'était certainement pas au gouvernement français à la lui procurer.

408 CAUSE QUATRiiME. (1778.)

Il n'est sans donte aocan sourerain, qui eât été assez faible, pour se prêter à de pareilles exigences, et n serait impossible de démêler le principe, qai a pu les présenter comme supportables aux yeux mêmes des ministres anglais, sll n'était point prouvé d'une manière authentique, qu'en conduisant le roi de complaisances en complaisances, l'objet essentiel de la cour de Londres était de rendre S* M. suspecte aux Américains, de leur faire croire qu'elle les trahirait et les sacrifierait à son propre intérêt, enfin d'amener insensiblement les choses au point, que les Etats-Unis fussent conraincus que, n'ayant rien à attendre de la France, et ayant au contraire tout à redouter d'elle, ils n'avaient plus de ménagements à garder yis-à-yis du roi, et qu'ils ne pouvaient plus trouver leur salut que dans la bienfaisance de la Grande-Bretagne. Ce fut pour remplir l'objet de cette politique insidieuse, que d'un coté, la cour de Londres eut soin de faire insérer dans les papiers publics de Ne w-^ York, et qu'elle exagéra avec autant d'affectation que d'éclat toutes les complaisances de S. M»; et que de l'autre, le vicomte de Stormont chargea ses émissaires de fouiller dans tous les ports du royaume, dans tous les magasins, dans tous les comptoirs, et qu'il hasardait de nouvelles plaintes sur les plus légers soupçons. On trouve dans les dénonciations de cet ambassadeur une liste énorme de bâtiments, chargés clandestinement dans presque tous les ports du royaume; el à l'en croire, il savait avec une précision incroyable les noms des propriétaires, des capitaines, le nombre des ballots, la nature des marchandises, leur véritable destination, celle qu'on leur supposait, le moment du départ, les armements que les Américains préparaient dans les ports de France, les ventes qu'ils faisaient publiquement de leurs prises (*) : enfin

(1) [Il est ajouté dans cette note: „que le lecteur ne sera sans ,,doute pas fâché d'y trouver le précis des principales plaintes du ^Ticomte de Stormont; qu'il y trouvera des preuves de la vigilance ^infatigable de cet ambassadeur et surtout de la fidélité de ses es*

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le lord Stortnont porta ses prétentions, jusqu'à exiger, que le roi fit rendre d'autorité et sans examen, les prises que

,,pions*'. Ensuite l'on y donne le précis des plaintes faites par lord Stormont sur huit différents cas, et le résultat des recherches faites en conséquence. Nous nous contenterons d'ajouter ici pour exemple le cas cité sous N^* 4] Le 19 août 1777. Des plaintes amères contre l'amirauté de Bourdeaux. Quatre bâtiments américains étaient arrivés dans ce port; savoir: la Liberté, la Fleur - de - mer , le Betty et le Piggy. Ces bâtiments en arrivant n'avaient pas un seul canon à bord, et n'étaient pas même percés. Tous quatre venaient d'être complètement armés et équipés. Le moindre des quatre portait 8 pièces de canons. Ils étaient chargés de poudre, de balles, de plomb, etc. La moitié de chaque équipage était français. Telle était la dénonciation de l'ambassadeur d'Angleterre; mais voici le rapport qui fut fait par l'amirauté: Des quatre bâtiments, deux avaient déjà quitté la rivière de Bourdeaux, mais l'un se trouvait encore à l'Ile de Ré, où il faisait un chargement de sel, denrée peu utile pour un corsaire: Ni l'un ni l'autre n'avaient pris ni armes ni munitions de guerre. Les officiers de l'amirauté se sont transportés sur les deux autres pour en faire la visite. Selon leur procès-verbal, la Liberté était sans poudre, sans canons, sans munitions de guerre; il ne s'y trouva qu'un vieux fosil ; en arrivant , dans le port , il avait huit sabords; le capitaine en avait fait ajouter deux. La Fleur - de -mer était arrivée avec 4 canons de trois livres de balles anglaises, 8 pierriers, 150 boulets, environ 100 livres de poudre, et 5 fusils. Il était percé de 6 sabords. Le capitaine avait acheté à Bourdeaux 4 canons de deux livres de balles françaises, 4 barrils de poudre, 3 barils de plomb en grains, et deux barils de pierres à fusils. L'équipage était composé de 10 hommes, le capitaine compris, tous Anglais ou des colonies, sauf un £2spagnol. Les munitions achetées à Bourdeaux furent séquestrées.

Nouvelles plaintes de lord Stormont au sujet du navire, la Liberté, dont il vjent d'être fait mention. Ce navire, selon lui, avait complètement armé à Bourdeaux. Le capitaine avait acheté 8 canons et avait embarqué plusieurs caisses et barils, contenant des armes et des munitions de guerre. Les officiers de l'amirauté renouvelèrent leurs recherches, et il se trouva, que le navire dont il s'agit, était parti depuis plusieurs jours; qu'il avait été visité avec la plus grande exactitude ; que l'on n'y avait trouvé ni armes ni munitions de guerre; qu'il n'avait que des canons figurés en bois, et pas un grain de poudre dans la sainte-barbe.

les Américains amèneraient dans les ports du royaume (')• Telle est la substance d'an mémoire de lord Stormont du 3 novembre 1777.

Aux plaintes fastidieuses et vraiment importunes , que fit l'ambassadeur d'Ang-leterre sur tous ces prétendus griefs, qui selon lui se renouvelaient, le roi fit répondre, que, „sî sur „une aussi grande étendue de côtes que celles qui bordent „la France, on n'a pu prévenir quelques contraventions aux „ordres, qui avaient été expédiés, la promptitude avec la- „qaelle on s'est empressé d'y remédier, dépose de la sin- „cérité des assurances, qui avaient été précédemment données, „et de la bonne foi avec laquelle S. M. entend qu'elles „soient observées; que M. l'ambassadeur d'Angleterre doit „en trouver une preuve palpable dans la célérité, avec la- „quelle on a, à sa première réquisition, expédié des couriers „à Bourdeaux et à Nantes avec les ordres qu'il avait désirés, „et dans les suites effectives qu'ils ont eues; qu'il est pré- „venu des ordres, que S. M. a fait adresser de son propre „mouvement à ses cbambres de commerce, à ses amirautés, „et partout ou il convient, pour enjoindre la plus stricte „exécution de ceux précédemment donnés, soit pour emj^pêcker que les cœ^saires améincains ne trouvent asile „ef faveur dans ses ports au delà de ce que les ti^aités „ei le devoir de Vhumanité accofrdent^ Q) soit pour obvier „aux déguisements et aux fraudes, que l'on met en usage „pour masquer les prises qu'ils peuvent avoir faîtes, et pour „en surprendre la vente j que S. M. croit avoir épuisé à cet

(1) L'écrivain de la cour de Londres n'a point osé répéter cette ridicule prétention, parce qu'il a senti le jugement qu'on en porterait.

(2) L'auteur du mémoire justificatif ose avancer, que le roi avait fait déclarer au vicomte de Stormont, qu'il était déterminé à bannir aussitôt de ses ports les corsaires américains et à ne point souffrir, qu'ils y rentrassent. L'écrit de la cour de Londres fourmille de pareilles assertions.

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,,ég'ard tout ce qae la prévoyance peut suggérer; que si ,,cependant il y avait d'autres précautions, plus effectives ,,dont elle ne se serait pas avisée ,' elle ne refusera pas de „tes prendre, tant qu'elles seront compatibles avec sa justice; ,,que c'est par une suite de ce sentiment, que S. M. ne dis- ^simule point, qu'elle ne peut se prêter à l'insinuation de ^^aire rendre sans examen les prises^ qui pourraient être jjamenées dans ses ports. Elle ne doit pas en souffrir la „vente; c'est à quoi se rapportent tous ses ordres. Que le „roi, quoique fidèle observateur des traités avec l'Angleterre, „et jaloux de remplir envers elle les devoirs de l'amitié et „du bon voisinage, ne peut négliger les intérêts de ses su- ,gets et la sûreté de leur commerce; que ce serait cepen- „dant sacrifier des objets aussi capitaux, que de se prêter „à la démarche dont il s'agit, parce que les Américains, ne „pouvant plus regarder la France que comme ennemie dé- „clarée, troubleraient le commerce de ses sujets, comme ils

„troublent celui de la Grande-Bretagne • • Que le

„roi croît remplir à l'égard du roi d'Angleterre tout ce que „sa justice et son amitié peuvent lui permettre dans les cir- „constances actuelles. Enfin que S. M. est fondée à attendre „en retour, que le roi de la Grande-Bretagne voudra bien „donner, de son côté, les ordres les plus précis, pour „qu'il soit remédié aux différentes plaintes, qui ont été sûc- „cessivement portées, et dont quelques-unes sont déjà d'une „date éloignée, ('), et pour prévenir et arrêter des excès,

(1) I. Le gouverneur de Chandernagoi avait établi un fossé autour de ce comptoir pour l'écoulement des eaux et la salubrité de Pair. Le conseil de Calcutta, d'après le rapport d'un ingénieur anglais, avait déclaré d'avance, que cet établissement n'était point contraire au traité de Paris. Cependant l'ouvrage était à peine achevé, que les Anglais le détruisirent à main armée, et sans réquisition préalable. Toutes les plaintes portées contre cet acte de violence, ont été infructueuses; et le roi, qui aurait pu prendre par lui-même, la juste satisfaction qu'on lui refusait, se borna à suspendre la liquidation des sommes, que la compagnie anglaise des Indes récla-

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^yqui ne deviennent que trop fréquents de la part des officiers ^e mer anglais."

Tout le monde conviendra, que cette réponse renfermait des principes les plus justes, les plus sag'es; des principes €û un mot, auxquels les puissances, qui seraient attachées à rAngleterre par les liens les plus intimes et même par

malt pour Pentreden des prisonniers français faits durant la dernière guerre.

n. Les Anglais portèrent à l'excès les vexations, qu'ils faisai^it éprouver au commerce français dans toutes les parties de l'Inde. Ils osèrent exiger des droits de douane; ils firent violence à quiconque voulait s*y soustraire. Ils firent défendre aux tisserands indiens de travailler pour les Français, et de leur fournir aucune marchandise, sons peine ^d'être fouettés. Enfin ils portèrent l'audace et l'abus de leur supériorité jusqu'à faire fouetter un Jamadar ou facteur de la laie française de Daca. Ce fait est de l'année 1774. Le sieur Barwell, qui en est l'auteur, porta la démence jusqu'à faire publier au son de la trompe dans toutes les rues de Daca, tant en son nom qu'en celui du Nabob et de la compagnie anglaise, une proclamation portant, qu'il ferait empaler tous les naturels du pays, qui se mettrait sous la protection du pavillon français. Les faits inouïs furent dénoncés au ministère de Londres. Il ne put se dispenser de les condamner; mais il les laissa sans aucune sorte de réparation. Il se contenta de communiquer, à U fin de novembre 1776, un mémoire, ou la compagnie anglaise s'était efforcée de pallier les excès de ses officiers. Il est à observer, que' ces excès étaient poussés à un tel point, que le sieur Chevalier, commandant pour le roi dans le Bengale, fut obliger d'abandonner la laie de Daca.

m. Le sieur Macnemara, vice-gouverneur du Sénégal, fit en juillet 1776, dans un moment d'ivresse un pari de cent guinées, d'enlever des ports de Joal et de Portudal, dépendants de Gorée, tous les bâtiments français qui s'y trouveraient. Ce projet fut exécuté. Le bâtiment français, la Grue, fut enlevé de Portudal par le vaisseau anglais, le Darmouth, et confisqué, avec ses marchandises et entre autres 80 nègres. Ce fait inouï a été dénoncé à la cour de Londres. On lui a demandé la punition du sieur Macnemara, et la restitution du bâtiment et des effets, et la réparation de tous les dommages. Le ministre britannique a condamné la conduite du vicegouvemeur; et il a promis de faire justice aux parties lésées: cette promesse n'a jamais été effectuée.

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une commanautë d'ântéréts, n'aoraient pu donner plus d'étendue. Le ministère anglais les a lui-même envisagés sous ce point de vue, on peut du moins le supposer; car ils n'ont donné lieu dans le temps à aucune réplique de sa part, et il n'a entrepris de tes censurer pour la première fois que dans le mémoire justificatif. On ne doit pas omettre de parler de deux objets par rapport auxquels le rédacteur de récrit de la cour de Londres a donné un libre cours à son effervescence; savoir: la cmididte des habitants et des commandants des îles françaises^ et Venvoi des officiers français en Amérique. Ce dernier grief a été produit pour la première fois dans le mémoire justificatif. Jamais le lord Stormont, malgré son inquiète vigilance, ne l'a déféré au roi, parce qu'il savait parfaitement bien, qu'il était sans fondement. On doit donc le regarder comme une fable, quoiqu'il soit rapporté danâ un écrit ministériel. Il en est une en effet; car il est certain que le roi n'a point envoyé un seul officier en Amérique, ni avant ni après la publication de l'indépendance, ni même après la conclusion des traités du 6 février 1778. Il est vrai qu'un assez grand nombre d'officiers français, dont les uns étaient sans emploi, et dont les autres s'ennuyaient dans le repos et dans l'oisiveté, allèrent offrir leurs services aux États-Unis, mais pas un seul n'a eu l'attacbe de S. M. Elle a au contraire cherché à mettre des entraves à ceux qu'elle savait devoir s'y rendre de leur propre mouvement. Rien ne prouve mieux le défaut de mission de la part de S. M., que le peu d'accueil que la plus part des officiers français ont reçu en Amérique; il est cependant à présumer, que le congrès les aurait jugés dignes ^e son attention et de sa confiance, s'ils eussent été avoués par le roi ou par son ministère. Quant aux reproches relatifs à la conduite des commandants dans les îles, ils sont marqués au même coin que la plus part des plaintes de lord Stormont; c'est-à-dire que presque tous sont mal fondés ; (^)

(1) La note placée en cet endroit, contient les griefs dans les

et ils doirent paraître d'autant plus étrangers, que tandis que la cour de Londres accusait les habitants des iles françaises

Ueê, dénoncés par V Angleterre) avec les réponses qui y ont été faîtes successivement. Le principal de ces griefs est celui en date du 14 juin 1777. Selon lord Stormont, un bâtiment appartenant au sieur Prégent, de la Martinique, et conunandé par le nommé Ord, seul Américain qui fut à bord, avait pris le 18 mars 1777, le navire anglais, la Vénus; et selon la note de monsieur l'ambassadeur d'Angleterre, ce navire se trouvait dans une baie à une lieue de Saint- Pierre. Le marquis de Bouille reçut l'ordre de vérifier les faits, et de faire restituer provisoirement le navire anglais. On lui manda en même temps et on le chargea de prévenir le commandant de Sainte- Lucie, que l'admission de6 corsaires américains, conduisant des prises dans les ports des iles françaises, ne pouvait avoir lieu que c>'nfurmément aux règles de la neutralité, c'est-à-dire, que ces corsaires devaient être obligés de remettre à la voile avec leurs prises dans les 24 heures, sauf les cas d'exception, prévus par Tordonnance de 1681 , et que toutes ventes de prises et de leurs chargements devaient être défendues. La réponse du marquis de Bouille à M. de Sartines, en date de la Martinique le 13 septembre 1777, insérée dans la même note, contient les assurances les plus positives de l'exécution des ordres pour l'observation des traités entre la France et l'Angleterre. Quant au sieur Prégent, le marquis de Bouille répond: J'ai fait venir le sieur Prégent, et je lui ai fait part de votre lettre, relativement à la prise du vaisseau la Vénus, et à sa vente dans les ports de cette colonie. Il n*est nullement convenu, que cette prise y eut été conduite et vendue. — Je n'autorise le mouillage de ces prises que confonnétnent aux traités et aux lois de commerce, et la vente n'en est jamais autorisée ni même connue. Le sieur Prégent est un Canadien, qui est au service du congrès américain, et auquel j'ai défendu expressément d'armer des corsaires dans les ports des colonies et avec des Français. Je lui en ai même fait désarmer deux de cette espèce, qu*il avait armés avant mon arrivée; et je l'ai menacé de le chasser de Vile s'il récidivait. — Vous pouvez être assuré (ajoute M. de Bouille) que je me conformerai exactement aux ordres, qui m'ont été donnés pour maintenir la neutralité; et je ne crois pas que les Anglais puissent se plaindre de ma conduite à cet égard. J'ai eu au contraire beaucoup de plaintes à porter contre les cours d'amirauté des différentes iles, dont Je vous ai fait part dans le temps, et à la Dominique ils ont été ai

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d'être, poar ainsi dire, en g-nerre oarerte avec TAngteterre, 8es officiers commettaient les excès les plus insupportables dans les mers des Indes-Occidentales, et avaient transformé ces mers en un théâtre de brig-andages. Cependant on ne disconvient pas, que les habitants des îles, irrités par les déprédations qu'ils éprouvaient journellement de la part des Anglais, et séduits par l'appât d'un gain considérable, n'aient établi des relations fort étendues avec le continent de l'Ame* rique septentrionale; et il était dans la nature des choses, que ces relations donnassent lieu à des abus. Mais le roi y remédia autant qu'il était en son pouvoir; et les mesures prises par les officiers commandants furent si efficaces, que la cour de Londres en témoigna sa satisfaction à S. M. Les ministres anglais avaient sans doute oublié cette particularité; car, s'ils se la fussent rappelée, ils se seraient probablement g'ardés de se mettre en contradiction avec euxmêmes. Tandis que l'ambassadeur d'Ang'leterre mettait la patience du roi aux plus fortes épreuves, et que la cour de Londres accumulait les dénis de justice à l'égard des sujets de S. M., en même temps que les officiers anglais continuaient de les désoler sur mer, il survint en Amérique, un événement qui changea essentiellement la face des affaires

convaincus de la prévarication de leurs juges , qu^ils en ont cassé un dernièrement, coupable de prévention et de partialité dans le jugetnent rendu contre un bâtiment français — Rien n'était plus vaguç (est-il dit à la fin de la note) que ces faits. Aussi fut-il impossible de les constater, faute de connaître les acheteurs, les lieux de la Tente, la nature des cargaisons. Ces observations furent faîtes à lord Stormont, et on y ajouta plusieurs réflexions dont la principale était, qu^il se trouvait dans les îles françaises, beaucoup d'anses écartées et désertes ; que rien n'était si facile que d'y faire la contrebande; que personne ne connaît mieux cette vérité, que les Anglais eux-mêmes; que, si les gouverneurs français ne sont pas en état de réprimer une fraude nuisible à la France, la cour de Londres ne prétendra pas , sans doute , qu'ils doivent être responsables de Pinutilité de leurs efforts, relativement aux prises faites par les insurgés.

dans cette partie du monde. Cet événement est la défaite de l'armée commandée par le général Bourg-ojne. La nou- Telle de ce désastre inattendu arriva en Europe dans le courant du novembre 1777. H étonna les ministres ang-laîs et il dut les affliger d'autant plus vivement, qu'il renversait de fond en comble le plan qu'ils avaient formé pour la réduction des colonies. On se convaincra de cette vérité en lisant les discours parlementaires, auxquels il donna lieu. Le premier résultat des débats orageux des deux chambres fut 9 de nommer des commissaires pacificateurs, chargés de porter en Amérique des bills conciliatoirs, et celui des délibérations secrètes du conseil de St. James fut, de sonder et de rechercher des commissaires américains résidants à Paris, et de leur proposer la paix avec une coalition contre la couronne de France.

Cette dernière proposition était la suite des imputations, que le ministère de Londres n'avait cessé de faire à celle de Versailles. Il a affecté de regarder la France comme la cause, l'appui, en un mot, comme l'auteur de la révolution, dont l'Amérique septentrionale présentait le spectacle; et cette opinion devait naturellement lui inspirer le désir de la vengeance. L'occasion de la satisfahre pouvait et devait même lui paraître favorable à la vue de la sécurité dans laquelle S. M. vivait, et de l'assistance qu'il se flattait de trouver dans les Américains. Cette perspective était d'autant plus faite pour consoler et même pour éblouir les ministres anglais, qu'elle répondait parfaitement à leur voeu, le plus cher et le plus constant, au voeu qui fait depuis longtemps l'essence de la politique anglaise, celui d'humilier la France, et que la présomptueuse confiance de cette nation devait s'exalter à la vue des armements extraordinaires, qu'elle avait préparé avec une célérité qui a surpris toute l'Europe (*).

(1) Pour prouver la vérité de cette observation, on se contentera de remarquer, quVu commencement du mois de janvier 1777, la cour de I^ondres préparait une flotte de 43 vaisseaux de ligne.

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Le ministère britannique, entraîné par cette brillante chimère, ne tarda pas à mettre en moavement les ressorts secrets, au mo jen desquels il jug'eait pouroir la réaliser. Des émissaires se saccédaîent et épiaient partout les commissaires américains. . Leur propos à tous était: qnHl fallait cesser d'être les dupes de la France; qu'il fallait se lier avec la cour de Londres , pour tomber sur cette puiS" sance, etc. La cour de Londres dénie ces faits; elle les présente, comme une supposition destituée de vérité et même de vraisemblance; et elle somme la France d^en produire la preuve; mais un pareil faux-fuyant est-il fait pour en imposer? Qui soupçonnera le ministère anglais, d'avoir porté la maladresse ou l'imprudence, jusqu'à laisser des traces directes d'une manoeuvre ténébreuse, et de n'avofar point pris au contraire les mesures les plus ei^caces, pour qu'en cas de découverte elle ne put point lui être imputée. La dénégation que le mémoire justificatif renferme j est conséquent avec ce calcul : mais pour qu'elle pdt mériter quelque attention, il faudrait qu'elle fut au moins fondée sur une grande probabilité. Il est vrai que, selon le ministère anglais, le roi de la Grande-Bretagne ne pouvait pas être soupçonné de n'avoir offert la paix à ses sujets^ après une querelle longue et laiourieuscy que dans le dessein d'entreprendre une nouvelle guerre contre une puissance respectable. Mais quelques réflexions très -simples vont faire sentir, combien ce lang'age affecté est illusoire, et combien peu il mérite de créance.

Si la cour de Londres, comme le ministère s'efforce de te faire accroire, soit de bonne foi, soit pour en imposer à la nation ang-laise ou même à son roi, si, dis-je, la cour de Londres a éprouvé des injures impardonnables de la part de la France ; si elle a à lui reprocher la défection de ses colonies; elle devait reg'arder sa dignité et ses intérêts les

Quel était l'objet de cet armement extraordinaire? C'est un énigme qui n'est point difficile à résoudre.

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