LIMITES D AGE
L est certain que pendant toute la période menstruelle la femme peut avoir des enfants en raison de cet adage qui dit que : « Tout arbre qui porte des fleurs doit porter des fruits. » Mais tous les jours, dans nos jardins, nous avons sous les yeux l'exemple du contraire; sur quelques vieux arbres aimés, les fleurs apparaissent encore, saluant le printemps de leurs corolles parfumées,
mais, hélas ! à la moindre brise du matin les fleurs s'étiolent, tombent, ne laissant après elles aucun fruit sur la tige ; c'est un dernier adieu que nos vieux arbres nous adressent, c'est le baiser du départ, c'est le chant du cygne.
La femme rayonne de toute sa vigueur de dix-huit à trente ans; c'est pendant cette période de douze ans qu'elle rapporte ses plus beaux iruits, quelquefois même en dépit de la bise et des gelées; malgré vents et marées, ■ elle enfante et porte ses fruits à maturité. Mais viennent ces fils d'argent qui émaillent ses beaux cheveux d'un si triste présage, et bientôt son aptitude à la maternité diminue pour s'éteindre, malgré les fleurs qu'elle montre encore, comme un dernier témoignage de sa jeunesse qui passe, de son sexe qui s'envole à tire-d'aile.
Est-ce à dire qu'il faille renoncer à la maternité après trente ans? Non certes!
Nous avons de trop nombreux exemples tous les jours de l'aptitude qu'ont les femmes de nous donner de beaux et de vigou-
reux enfants après cet âge; on dirait même que ces fruits tardifs sont plus parfaits, plus complets, plus mûrs en venant au monde, et par cela même, plus aptes à saisir, à comprendre, à s'assimiler les connaissances générales de la vie.
Mais il est des limites qu'on ne saurait dépasser; il arrive que l'enfant vient au monde tellement âgé, tellement raisonnable, qu'on a des envies de le saluer du mot de Proud'hon : « Si jeune et déjà fils de ministre. ') Il faut que toute chose vienne à son temps, les fruits tardifs ne se gardent pas.
Or, on vient parfois nous demander l'impossible, l'on vient souvent nous consulter après quinze ans de ménage, la femme a quelquefois dépassé la quarantaine et l'on désire avoir des enfants.
Pouvons-nous raisonnablement accepter une telle mission.!' Devons-nous seulement essayer une tentative ?
Nous savons bien que la nature répond parfois d'une façon remarquable à qui sait l'aider, mais pouvons-nous faire des miracles?
La situation est celle-ci : si la femme n'est pas devenue mère entre dix-huit et trente ans, c'est que des causes génitales s'opposaient à la maternité. Après trente ans, ces causes ne peuvent que s'aggraver par la chronicité, car il n'en est pas qui s'amendent en vieillissant; en outre, l'aptitude à la maternité décroît en raison directe de l'âge. Donc, il résulte ceci pour le médecin : il est aux prises avec une double difficulté, combattre la cause première d'abord, lutter ensuite contre Tinaptitude qui augmente chaque jour. Il est même à remarquer qu'on lui donne d'autant moins de temps qu'on est plus pressé ; on sent les années s'envoler à tire-d'aile, et les jours de retard semblent de longs mois pour ceux qui espèrent.
Devons-nous donc fixer une limite d'âge absolue et décréter qu'au delà, il faut, comme aux portes de l'enfer, abandonner l'espérance?
Nous ne le croyons pas, mais du moins, nous devons prévenir nos clients des échecs
possibles et même probables ; ceux-ci sont même d'autant plus à craindre qu'on s'éloigne de trente ans et qu'on se rapproche de quarante. Au delà de cet âge, il faut rarement espérer, car c'est semer dans une terre refroidie où rien ne pousse.
Nous devons ajouter qu'il est cependant des femmes jeunes encore après trente-cinq ans et qui ont conservé toutes leurs aptitudes créatrices; ce sont celles surtout qui se sont réglées tard et qui n'ont jamais été fatiguées par des abus génitaux; celles-là sont, pour ainsi dire, vierges encore; le terrain n'a pas été épuisé; l'ovaire est encore dans toute son activité de ponte. Celles-là doivent encore espérer; bien plus, elles doivent même espérer.
Mais à côté de ces femmes merveilleusement conservées à quarante ans et plus, combien n'en voit-on pas d'usées à vingt-cinq ! La ponte des ovules s'est faite chez elles par zone, par groupe, l'ovaire est flétri, ratatiné, atrophié, vidé, alors qu'elles ont encore la jeunesse des yeux, la fraîcheur du
teint. On pourrait dire que ces femmes ont deux pôles : l'un qui a été constamment exposé au soleil brûlant des tropiques où la maturité des fruits s'est hâtée, alors que l'autre pôle est resté dans les glaces sibériennes avec toute sa fraîcheur et son arrêt de développement.
Telle femme a cinquante ans par le bas, alors qu'elle n'en a que vingt par la tête. Ne voyons-nous pas, nous autres médecins, de ces femmes finies d'un côté, alors qu'elles commencent à peine de l'autre ? Chez celles-là, la maternité leur est invariablement refusée.
Quant à l'homme, il n'est pour lui aucune limite d'âge, il a le privilège de n'avoir, génitalement parlant, que l'âge qu'il paraît; son énergie extérieure est le meilleur critérium de sa puissance procréatrice, et pour peu qu'il ne gaspille pas ses forces à tous les vents, il est apte à se perpétuer dans de bonnes conditions pendant fort longtemps.
Nous devons dire cependant quesesapti-
titudes diminuent sensiblement après cinquante ans, et, à ce sujet, citons sans commentaire le mot de Dubois à Napoléon I" qui, à propos de ses généraux qu'il voulait marier, lui demandait : «Eh bien! Dubois! Est-ce qu'à cinquante ans, un homme peut encore avoir des enfants? — Certainement, sire! — Et à soixante ans? — Q.uelquetois! — Et à soixante-dix? — Oh! toujours ! »