DE LA FOLIE MATERNELLE
ORsau'oN veut juger une question quelle qu'elle soit, il faut se metire dans une situation analogue à celle qu'on juge.
Il faut entrer dans la peau du rôle, s'identifier avec lui, le vivre pour ainsi dire, et non pas le traiter avec le sang-froid qu'on apporte dans une question de chiffre.
Voici une jeune femme, mariée depuis six ans à un homme charmant, plein de
vigueur et de santé, mais le ménage reste stérile malgré tous les souhaits, malgré tous les essais, malgré tous les pèlerinages (ne recourt-on pas à tout en pareille circonstance?). Jeune fille elle était déjà mère par le cœur, elle aimait les enfonts, les faibles, les bêtes et les poupées ; elle avait besoin d'aimer, de se dévouer, car qu'on le sache bien, la plus grande part de l'amour, sa plus grande joie n'est pas de recevoir, c'est de donner. QjLiiconque reçoit aime avec égoïsme, avec intérêt, en un mot, n'aime pas dans le véritable sens du mot.
Aimer, n'est pas tant s'en faut, le frottement de deux épidémies, ce n'est pas même les aspirations de deux cœurs s'attirant mutuellement par des élans de sympathie charnelle, ce n'est même pas le doux et poétique rêve du cerveau qui n'a rien cependant de matériel. Non ! l'amour est à la fois quelque chose de plus élevé et de plus terre à terre; l'amour est d'origine cosmique, il est dans toute matière sous forme d'affinité. Toutes les cellules d'un être ont
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soif de s'offrir, de se donner pour se perpétuer. C'est la grande loi d'attraction des corps s' attirant en raison directe de leur rapprochement. Quiconque se tient à distance a beaucoup de chances de conserver sa vertu; quiconque s'approche succombe !
Or, la femme 1 cet être frêle, délicat, impressionnable, est d'autant plus sensible qu'elle subit davantage cette loi physique : « Les corps s'attirent en raison directe de leur masse « ; simple satellite du puissant Jupiter, la femme gravite dans son orbite en raison même de son effémination ; là est son excuse.
Mais le but final de l'amour étant la reproduction, la nature veut celle-ci d'une façon impérieuse, absolue ; c'est un instinct vivace, toujours présent à l'esprit tant qu'il n'est pas satisfait. Laiemme faible que nous venons de voir pouvait encore lutter lorsque jeune fille, elle n'était pas placée dans lorbite de l'homme, mais lorsque le mariage vient la jeter toute palpitante de désirs dans les bras de Tépoux, comment pourrait-elle
lutter contre l'instinct qui veut qu'elle se perpétue ?
Or, l'idée fixe s'appelle monomanie, la monomanie elle-même n'est autre qu'une forme de la folie et la folie entraîne à l'irresponsabilité,
Donc ! il est difficile de sortir de ce dilemme : ou folle ou mère, il n'y a pas de moyen terme pour la vraie femme dans l'acception du mot.
Notre code du mariage est un simple cérémonial d'usages, c'est un compromis de la société, il est d'essence humaine et non basé sur les convenances de la physiologie naturelle ; lorsqu'une femme reste stérile, ses instincts n'ont aucune satisfaction, elle ne peut se pourvoir ailleurs sans tomber sous le mépris pubUc ; elle reste en charte privée ayant les préjugés mondains pour lisières ; si elle s'en afiranchit elle est déclarée vicieuse, si elle les respecte elle devient folle, car la rage dans l'espèce canine n'a pas d'autre cause que la chaîne. Cette chaîne, pour la femme, est quelquefois
tissue d'or et de soie; mais elle n'en est pas moins une chaîne bien lourde à porter. Peu lui importe : situation, grandeur, fortune, famille, religion, si elle n'a pas la joie intime d'être mère alors qu'elle porte en ses flancs l'attirance du mâle, qui, seul, peut clamer son seul désir, sa seule ambition, son seul bonheur : la maternité !
Folie! dira-t-on, oui folie, j'en conviens, mais folie respectable puisque la nature veut la reproduction d'une façon impérieuse et absolue. Comment ! il lui serait défendu sous peine d'être classée parmi les monstres de la souhaiter avec ardeur, avec persévérance et d'en avoir l'idée fixe ?
Mais il nous semble, au contraire, que toute femme qui transgresse avec les lois inéluctables de la nature, qui s'en éloigne par l'indifférence, s'écarte beaucoup plus de la loi naturelle, et partant, de la saine raison, que toutes celles qui s'y soumettent. C'est ainsi qu'on pourrait formuler cette maxime : Toute femme est folle qui élude volontairement la maternité.
En effet sans famille rien n'est stable ; souvent bien peu de temps après le mariage les époux deviennent distraits : entre l'amour de nouveauté et l'amour d'habitude que ramène le temps, il y a un entr'acte, une
lacune; l'homme est aux affaires toute la journée, le soir il cède à la mobilité de la vie de notre époque, il va aux distractions, s'éparpille au dehors, laisse seule la femme. S'il la laisse trop, elle rêve d'abord inno-
cemment, quitte à se dédommager de l'indift'érence du mari en s' échappant dans un petit roman.
Le danger est terrible, car le plus souvent ce qui entraîne la femme dans une mauvaise voie, ce qui la pousse vers la pente glissante d'un manquement à la foi jurée, c'est le besoin de la reproduction, c'est l'instinct de sa destinée de femme, c'est l'amour maternel.
La femme adultère cherche souvent à s'excuser vis-à-vis de sa conscience. Cette excuse est pour elle toute trouvée, lorsqu'elle croit son mari impropre à lui procurer la joie d'être mère.
Même quand les sens parlent, les instincts de maternité les éludent et portent l'amour de la femme dans une région supérieure : l'espoir de l'enfant, qui glorifiera, purifiera
ses ardeurs.
Combien de femmes en cédant à l'amant ne cèdent en réalité qu'à leur propre rêve, à cet espoir de l'enfant, que presque dès leur naissance, elles conçoivent dans leur cœur.
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Qiie d'exemples n'aurions-nous pas à cîter si nous relations les confessions de cabinet où l'on nous disait que la seule excuse d'une faute était la folie de la maternité !
Le mari déserte facilement sa maison lorsque l'enfant ne l'y rattache pas ; c'est aujourd'hui une excuse qu'il donne et qui peut paraître plausible, tellement il sait l'entourer de vraisemblance, demain cette excuse sera sans prétexte, et dans quelque temps il ne se donnera même plus la peine de feindre, de trouver une raison ; il ira au cercle, au café il aura des maîtresses et finalement, la haine remplacera souvent l'indifférence qu'il avait pour sa femme.
La femme, à son tour, passera son temps à des lectures frivoles qui enflammeront son imagination ; elle commencera par pécher par la pensée, et bientôt malgré la rectitude de son jugement, malgré son éducation, malgré la rigidité de ses principes, elle sombrera dans cette tourmente de l'esprit à la recherche de cette satisfaction du cœur : l'amour maternel.
Esprit faible ! dira-t-on, oui, peut-être, mais comme l'humanité est faite de faiblesse il est bon de se prémunir contre elles par un enfant qui sera souvent la seule sauvegarde de l'honneur des femmes, et, partant de l'honneur des ménages.
ous venons de voir dans les précédents chapitres que la fécondation artifi cielle peut quelquefois devenir légitime alors qu'on serait tenté de ne la considérer que comme la dernière ressource et la suprême espérance de ceux qui n'en ont plus.
On pourrait peut-être croire que la fécondation artificielle n'est pas acceptée du corps médical tout entier, ou même du corps enseignant de nos Facultés, et qu'elle n'est pratiquée que par de très rares médecins qui en font une spécialité très productive sans aucun souci de leur dignité, et qui, en fait de moralité, n'ont que celle qui fait vivre sans peine, quels que soient les moyens.
Ce serait là une grave erreur. Tous les médecins acceptent la possibilité d'une imprégnation artificielle, car, au point de vue physiologique, c'est une conception très rationnelle, qui ne choque aucune idée scientifique ; et sous le rapport de la pratique, c'est une opération facilement réalisable.
La question a, du reste, été jugée par la Société de médecine légale de Paris dans sa séance du lo décembre 1883 à propos d'un jugement rendu par le tribunal de Borde'aux. Le docteur Le Blond, son rapporteur, s'exprimait ainsi ' :
'Voir les Annales de Gynécologie, volume XX. Décembre 188;.
« Le second point de vue, sous le-
« quel nous devons envisager le jugement « a trait à la fécondation artificielle. Les « juges ne nous paraissent pas s'être péné- « très de la véritable nature de l 'opérace tion, quand ils déclarent qu'elle est susce ceptible de créer un véritable danger « social en produisant la fécondation par « des moyens artificiels que réprouve la loi u naturelle.
<( Permettez-nous donc de vous exposer « aussi brièvement que possible en quoi « consiste la fécondation artificielle ; vous " verrez alors que l'opération, loin de préce senter un danger social, comme les juges ce l'ont supposé, permet au contraire l'exce tension de la famille, suivant des lois ce physiologiques parfaitement acceptables ee et ne répugnant en rien à notre cons- <.c cience.
ce Sans doute, le médecin qui ne craint le pas d'user d'annonces mensongères pour ce s'attirer la clientèle des femmes stériles ce ne mérite en rien notre sympathie ; mais
« lorsque l'opération est pratiquée par un « homme honorable, avec toutes les ré- « serves que comportent la situation, nous « ne voyons pas comment la morale pour- « rait se trouver offensée.
« La fécondation artificielle est, d'ail- « leurs, pratiquée de nos jours par des mé- « decins dont le nom fait autorité dans la <( science. Qu'il nous suffise, en effet, de <( citer les noms de Courty, Pajot, de Si- « nety, Lutaud, Eustache en France; de « MarionSims, Gaillard Thomas, en Amé- « ri que.
« Aussi, loin de condamner la féconda- « tion artificielle, comme le tribunal de « Bordeaux semble le désirer, nous som- « mes disposés à l'encourager, car elle tend « à perpétuer l'espèce et fournit à' la fau mille des joies, qu'elle n'aurait pu goûter « sans elle. Toutefois, nous sommes d'avis (c que l'opération ne doit être tentée que « sur la demande expresse des intéressés et « après que l'on s'est assuré de la qualité « du sperme fourni par le mari. »
On peut voir par ces lignes que la question a été traitée sous toutes ses faces et
qu'elle est sortie victorieuse de la discussion d'un aréopage composé d'hommes éminents du barreau et de la médecine; aussi, n'est-elle plus contestée que par ceux qui ne se tiennent pas au courant du progrès de la science, et ceux-là n'ont pas d'objections sérieuses à taire, ils nient pour nier, histoire de n'être pas de l'avis de tout le monde.
Quant au point de vue delà morale pure qu'a donc à voir celle-ci lorsqu'il s'agit
d'une opération quelconque faite par un médecin ?
La reproduction de l'espèce humaine n'est-elle pas une fonction naturelle ?
Si la fécondation ne se fait pas normalement, n'est-ce pas aux médecins qu'on doit s'adresser pour en connaître la cause ? Est-il un seul homme qui, en se mariant ^ ait Tiirrière-pensée de n'avoir pas d'en- ^ fant ? Si cet homme '''' existait, on devrait le classer parmi les monstres ou les \ fous.
me, la maternité est (\ chez elle une passion avide inquiète. De toutes les soui- ^ frances et de tous les périls que le mariage lui fait affronter,
la récompense, le précieux équivalent, c'est l'enfant.
Chez la iemme, l'instinct de la maternité domine tout, à son insu même, dans ses plus aveugles élans, dès le berceau elle est mère, folle de maternité, transformant toute chose de nature vivante et même non vivante, en petits enfants.
Du reste, l'histoire nous dit que dans nombre de contrées la stérilité était un cas de divorce écrit dans la loi.
En effet, la femme n'est femme qu'autant qu'elle possède les attributs de son sexe, et ces attributs ne se manifestent pour elle d'une façon physique que par la procréation.
Or, la fécondation est une fonction au même titre que la digestion, que la respiration, que la circulation ; si celles-ci sont entravées dans leur exercice naturel, n'est-il pas rationnel de recourir aux seuls moyens qui sont propres à les combattre et dont le médecin est le seul dispensateur reconnu ?
Or, que fait un médecin lorsqu'il estap-
pelé à donner son avis sur un cas de stérilité ?
Par ,un examen, il recherche la lésion ou la cause physique de ce trouble fonctionnel, il y apporte un remède par tous les moyens dont il dispose, et lorsqu'il a tout fait pour remettre un organe en état, et qu'il lui est absolument démontré que tous ses efforts ordinaires et ses moyens de contention seront insuffisants pour maintenir la matrice dans une direction telle que la fécondation normale s'ensuivra naturellement, sa conscience lui fera un devoir de tenter un moyen exceptionnel , je veux dire : la fécondation artificielle.
Il n'y a donc pas là. un acte autrement immoral que l'exécution pure et simple d'une prescription faite par un homme autorisé par la nature de ses fonctions, au même titre que tant d'autres et aussi naturelles que celles qu'exécutent chaque jour les fonctionnaires de tous ordres.
L'immoralité n'a donc rien à voir là, on peut tout au plus dire : que le moyen est
nouveau et que son usage peu fréquent ne Fa pas encore fait consacrer par les masses. L'hésitation sera tout au plus permise, mais c'est tout ce que nous pouvons accorder k ces casuistes scrupuleux qui s'érigent en juges sans noviciat, car ce n'est qu'une question d'opportunité, et si les uns sont indifférents, combien d'autres n'ont pas de plus pure joie que la satisfaction d'être père !
En outre, en se plaçant à un autre point de vue, le médecin n'est-il pas encore dans son rôle en forçant un peu la main à la nature ; n'est- il pas nombre de cas où la grossesse d'une femme a été jugée lesalu . pour elle, car, sous l'influence d'une grossesse menée à bien, que de maux sans nombre se sont dissipés.
On traite fort légèrement ces mystérieuses souffrances que les médecins constatent et déplorent, je veux parler toujours du désir d'être mère, qui ne passe jamais, au contraire, augmente toujours, surtout chez la femme pure. L'idée fixe du temps
qui passe et lui fait manquer sa mission, le martyre de ses rêves avortés, soumettent la plupart d'entre elles à de véritables et cruelles maladies.
Il est donc non seulement très moral de conseiller la fécondation au point de vue de l'union des familles, mais encore il est du devoir du médecin de Vordonner lorsque la santé d'une femme peut en être le couronnement ; dans ce cas, ce n'est plus seulement une question d'harmonie dans la flmiille, c'est au premier chef une question de santé.