HISTORIQUE DE LA FÉCONDATION ARTIFICIELLE
L semblerait, à voir les invectives de toutes sortes qui nous ont été adressées au sujet de la fécondation artificielle, que nous en sommes l'inventeur; nous voudrions bien avoir un tel honneur, mais nous devons à la vérité de dire que nous n'avons rien inventé du tout à ce sujet.
Cet aveu dépouillé d'artifice devrait tout au moins nous mériter l'indulgence de ceux qui nous attaquent, car nous ne sommes qu'un vulgarisateur modeste, ayant seulement fait passer la fécondation artifi-
cielle par les étapes successives, d'une étude de laboratoire, dans le domaine de la pratique courante.
Nous avons, il est vrai, apporté de telles modifications dans le procédé opératoire et dans les instruments, nous avons entouré l'opération de tant de précautions pour la faire réussir, que nous avons, à bon droit, la satisfaction de dire qu'elle nous doit son succès dans le public et ses lettres de naturalisation dans la science.
On dit vulgairement qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. En eflet, on retrouve toujours dans l'histoire de l'antiquité les linéaments de toutes les découvertes les plus récentes, soit à l'état d'ébauches pratiques, soit seulement dans les élucubrations conçues par un rêveur en chambre, qui laisse la bride sur le cou à son imagition fantastique et crée ainsi de toutes pièces l'idée la plus saugrenue, alors que reprise plus tard, sous une forme plus tangible, elle devient pratique après avoir successivement passé par toutes les phases de
l'incohérence la plus bizarre pour devenir réalité.
Nous pourrions relater ici l'origine de bien des découvertes récentes, remontant, en théorie, au siècle d"Auguste, et même beaucoup plus haut, mais ne perdons pas de vue qu'il s'agit ici de fécondation artificielle et que nous n'avons pas à nous écarter de notre sujet.
Dès la plus haute antiquité, les peuples qui occupaient ces vastes contrées aujourd'hui recouvertes par la mer des Indes, jouissaient d'une civilisation dont la nôtre, actuellement, n'est qu'une pâle image ' : « Ces peuples laborieux et intelligents s'oc- « cupaient, entre autres sciences, d'horti- « culture, de pisciculture et du croisement '( des races entre elles, par tous les procé- « dés de laboratoire les plus ingénieux et « les plus inattendus. » Nul doute que, là aussi, le cerveau humain, qui ne s'est pas sensiblement modifié depuis lors, dans les
' Louis J:icolHot. Noies de vovage.
races supérieures, ait conçu et pratiqué la fécondation artificielle, sinon dans l'espèce humaine, tout au moins dans la multiplication des fleurs, créant par son génie les genres et les espèces les plus variés.
Ne voyons-nous pas, du reste, dans les contrées les plus fertiles du centre de l'Afrique, où la végétation est la plus luxuriante, la nature primitive prise sur le fait et ne donnant pas, au voyageur le plus sobre, la faculté de se nourrir, tellement ses produits sauvages sont peu propres à l'alimentation.
1 Mais aussitôt que l'intelligence de l'homme apparaît, on voit naître, par la greff'e, par la bouture, parle croisement des espèces , une telle transformation dans celles-ci qu'elles deviennent immédiatement utiles et comestibles.
Notre siècle n'a certainement pas le monopole de l'intelligence, les siècles qui nous ont précédés ont eu leurs génies, leurs grands hommes; et, qui sait si notre époque n'est pas ce qu'elle est actuelle-
ment, grâce aux: admirables travaux de nos devanciers ?
Qui sait si ces monstres antédiluviens dont nous retrouvons encore les fossiles, si différents des êtres de notre époque, n'ont pas été la source où nos pères ont puisé la semence des races animales que nous avons actuellement? Qui sait si, par d'heureux croisements, ils n'ont pas fait pour la faune actuelle ce que d'autres sûrement avaient fait avant eux ■dans la flore que nous admirons aujourd'hui et qui diffère tant de celle que nous verrions sûrement si l'homme n'était pas passé par là, en y déposant la marque de son impérissable
génie.
La destruction de la bi que d'Alexandrie , elle,d'autresdestruc- ''^^^-M tions aussi regrettables, nous ont privé du témoignage des
bliothèet, avant
immenses travaux fliits par nos devanciers, mais ceux-ci ne font pas l'ombre d'un doute pour ceux qui savent que le progrès ne se fait pas par sauts. Donc, nous devons croire que la fécondation artificielle des fleurs et des plantes remonte à la plus haute anti-
quité, duant àla fécondation artificielle dans l'espèce animale, il faut nous contenter des documents actuels si nous ne voulons pas tomber dans le domaine des hypothèses.
Or, les documents écrits que nous avons entre les mains remontent seulement au
xiii^ siècle de notre ère ' où il est dit qu'un habitant du Darfour avait fécondé sa jument en allant chercher, par subterfuge, la semence d'un cheval superbe dans une tribu voisine avec laquelle son pays était en guerre, qu'il rapporta cette semence dans une poignée d'étoupe, qu'il l'introduisit dans les parties génitales de sa jument et que celle-ci conçut.
Que ce document soit authentique ou apocryphe, peu importe, puisque l'idée est relatée par un auteur de l'époque; or, comme le fait en jui-même est physiologiquement possible, nous devons le considérer comme vrai puisqu'il peut l'être.
Si nous avions le loisir de faire des recherches dans les biWiothèques anciennes, nul doute que nous ne retrouvions les traces de l'intervention de l'homme à toutes les époques, mais contentons-nous de passer très rapidement en revue les travaux des siècles derniers.
' D' Le Bon. Notes sur l'Afrique.
Le premier en date fut Swammerdam qui en 1680 tenta, sans succès, il est vrai,lafécondation artificielle des œufs de poisson; Roësel, son.élève, en 1:690 continua l'œuvre du maître sans toutefois obtenir de meilleurs résultats. Il faut arriver à Jacobi qui, en 1700, obtint l'honneur d'un éclatant succès en fécondant des œufs de poisson.
Enfin, ce fut l'abbé Spallanzani qui, vers 1780, eutlepremier l'honneur de pratiquer une fécondation artificielle authentique sur une chienne d'assez forte taille qu'il avait tenue en charte privée, le temps voulu, pour que le fait fût démonstratif et l'expérience sans erreur. Son succès fit grand bruit dans le monde scientifique de l'époque.
De la chienne à la femme il n'y avait plus qu'un échelon à franchir pour que l'humanité pût jouir des avantages de lamétliode.
Ce lut vers 1791 que Hunter, le célèbre médecin anglais, conseilla le premier la fécondation artificielle à l'un de ses clients atteint d'un vice congénital; le succès fut complet, malgré la simplicité du moyen qui
consistait à. porter la semence au fond du vagin à l'aide d'une seringue ordinaire.
Nous voyons ensuite les auteurs publier des observations fort intéressantes à ce sujet mais l'on sent le tâtonnement dans le procédé opératoire, partant de l'empirisme pour devenir progressivement rationnel et méthodique; car bientôt la méthode d'imprégnation vaginale vient faire place à la méthode d'imprégnation utérine qui porte la semence beaucoup plus loin.
Qu'il nous suffise de citer rapidement les noms des hardis pionniers de la fécondation artificielle pour arriver jusqu'à notre époque :
Hunter; Nicolas, de Nancy; Lesueur (méthode vaginale); Gigon, d'Angoulême, 14 cas; Girault, lo cas; Mariom Sims, Salmon, Gallard, professeur Pajot, professeur Courty, Félix Roubaud, Dehaut^ etc.
(méthode utérine).
Q.uant aux auteurs qui se sont occupés de la fécondation artificielle jusqu'à ce jour, soit par le livre, la brochure ou des articles remarquables, le nombre en est considé-
rable; disons enfin, pour justifier le choix de none sujet de thèse en juillet 1885, que Fabien Gigon a passé sa thèse inaugurale, le 28 novembre 187 1, devant la Faculté de Paris sur le même sujet (celle-ci avait pour titre : Essai sur la fécondaiion arliftcielle de la femme), et qu'il fut reçu/ Il est vrai qu'il n'avait pas de statistique personnelle à son actif et qu'il était d'Angoulême, deux raisons majeures en l'espèce, paraît-il, car les étrangers à notre bonne ville de Paris semblent ne pas être des concurrents sérieux. De là leurs succès.
CAS DANS LESaUELS l'opÉRATION EST JUSTIFIÉE
ORS de la présentation de notre thèse, M. le professeur Pajot qui en était le président, a bien voulu nous donner son avis sur
la question dans la forme suivante :
« 1° Les hommes qui n'ont pas de sper- « matozoïdes sont ceux qui réclament le « plus souvent la fécondation artificielle.
« 2° Quand on a bien reconnu la cause « de la stérilité chez la femme, si la cure est « possible, et elle l'est le plus souvent; ht « fécondation artificielle est inutile si chez
« l'homme les spermatozoïdes sont de qua- « lité et de quantité suffisantes,
« 3° Sur cent ménages stériles, il y en « aura un ou deux, peut-être, qui pourront <( bénéficier de la fécondation artificielle. « Tous les autres, sauf ceux où le mari est « la cause, parviendront à obtenir la fécon- « dation naturelle par un traitement et des « conseils basés sur l'état des parties.
« 4° C'est surtout dans les déviations « utérines qui appliquent l'orifice externe « du col sur les parois vaginales que la fé- « condation artificielle est indiquée, le « sperme étant normal, mais encore dans « ces cas, des positions spéciales pendant « le coït, variables selon le genre de dévia- « tion, amènent souvent la fécondation « naturelle.
« 5° Q.uand une femme est bien réglée « et que l'homme a des spermatozoïdes de « quantité et de qualité moyennes, il faut « tenter la fécondation naturelle, avec les « conseils nécessaires, pendant un an ou « deux, avant de se décider à opérer. »
Nous considérons ces préceptes comme fort sages, ils doivent être, dans l'esprit du savant professeur, l'expression d'une vérité clairement démontrée par une longue pratique, et, depuis lors, nous nous en inspirons toujours lorsque nous nous trouvons en présence d'un cas nouveau.
Mais si l'on nous a reproché d'opérer la fécondation avec trop de hâte, nous répondrons ceci : lorsqu'on vient nous consulter, nous modeste médecin, qui n'avons aucun titre de professeur, ni d'agrégé, ni de médecin des hôpitaux, c'est qu'on s'est adressé déjà depuis longtemps à l'un ou \ l'autre, quelquefois même à plusieurs de ces grands dignitaires de nos Facultés, et alors, nous aurions mauvaise grâce si nous avions la prétention de faire mieux qu'eux lorsqu'il s'agit surtout d'un traitement classique; ces temporisations que M. le professeur Pajot conseille si justement pendant un an ou deux avant de se soumettre à une opération ont été observées, souventes fois, pendant plus longtemps que cela, sans amener de résultat.
Or, avant de venir à nous, qui n'avons la réputation que d'un spécialisle opérateur , d'un faiseur d'hommes, comme on nous appelle quelquefois' , on a perdu un temps fort long par des essais infructueux, souvent même téméraires, car à part quelques gynécologistes très prudents, il se trouve des médecins audacieux qui tentent des opérations graves, qui, le plus souvent rendent véritablement stériles
' Surtout depuis la publication du beau livre de MM. Yveling Ranibaud et Dubut de Laforest Le Faiseur d'hommes. Marpon et Flammarion, éditeurs.
des femmes qui n'étaient alors que relativement ou temporairement infécondes.
C'est dans ces conditions que nous n'avons plus à temporiser, que nous n'avons plus à prescrire ou à faire suivre de nouveaux traitements, ni à conseiller de nouvelles positions, ou à faire ce que d'autres, et des plus autorisés, avaient fait avant nous.
Perdre du temps, alors que la femme approche souvent de la trentaine, et quelquefois la dépasse, nous semble imprudent; et c'est pour toutes ces raisons réunies que nous nous décidons à opérer, tout en prévenant sincèrement nos clients de la possibilité d'un insucccès, et ceux-ci se présentent d'autant plus nombreux que l'âge de la femme est plus avancé, ou même en raison directe du nombre et de la longueur des traitements suivis.
Donc, après une assez longue pratique de la fécondation artificielle, nous nous croyons autorisé à formuler les indications suivantes :
1° Toute femme parfaitement réglée, qui est exempte d'inflammatiou aiguë ou chronique, de tout ou partie de l'appareil génital, et qui a au moins deux ans de ménage, est légitimement en droit de solliciter de suite la fécondation artificielle, si son mari a des spermatozoaires de qualité et de quantité suffisantes.
2° Toute femme atteinte de métrite catarrhale simple, qui a été traitée pour cette affection constitutionnelle sans résultat, peut légitimement demander l'imprégnation artificielle qui porte la semence souvent plus haut que le siège du catarrhe.
3° Toute femme atteinte d'une déviation de Taxe du col, sans trace d'inflammation et dont le mari a reçu tous les conseils relatifs aux poshions, sans obtenir de résultat, est en droit de provoquer l'imprégnation artificielle.
4° Tout mari atteint de frigidité, traité sans succès, et dont la femme est saine, peut solliciter la fécondation artificielle si sa semence est de bonne qualité.
5° Tout mari dont la verge est rudimentaire et dont la bonne semence ne peut atteindre le col peut légitimement recourir à l'imprégnation artificielle.
6° Tout ménage dont Tobésité de l'un ou des deux conjoints est une cause physique de rapprochements insuffisants, est en droit de solliciter la fécondation artificielle, comme étant le seul moyen de mettre les éléments histologiques en présence.
Ces indications, quoique très claires, pourront paraître élastiques et se prêter à tous les compromis entre clients et médecins ; mais , raisonnablement , nous ne croyons pas qu'on doive se montrer plus exigeant, lorsqu'on songe à ce que coûte une pareille démarche delà part des époux, qui ne se décident à venir consulter un médecin spécialiste que lorsqu'ils ont épuisé tous les moyens, car retarder plus longtemps, c'est se trouver dans de plus mauvaises conditions d'âge pour la femme.
Deux ans ! c'est-à-dire vingt -cinq mens^ truations sans résultat. N'est-ce pas une
attente suffisante pour justifier l'intervention du médecin ?
On voit souvent, dira-t-on, des femmes devenir mères après deux ans de ménage ; cela est vrai, mais c'est l'exception .
Plus on attend, moins on a de chances d'être parmi ces exceptions. Il est donc prudent de ne pas trop attendre, car l'on se complaît trop souvent dans son égoïsme d'êtres libres; le goût des enfants se passe avec celui du confortable qui naît, et lorsqu'on se sent isolé, il est souvent trop tard pour avoir des enfants dans de bonnes conditions.
Ces indications sont donc les seules raisonnables, car nous ne connaissons pas de déviations, d'atrésie, d'abaissement ou de catarrhe qui soient véritablement des causes absolues de stérilité; elles sont tout au plus relatives, mais il faut cependant en tenir grand compte.
Ne voit-on pas les spermatozoaires s'^- • battre entre deux plaques de verre comme s'ils étaient absolument libres de leurs
mouvements; nous pensons donc qu'on aurait mauvaise grâce de leur refuser l'instinct de passer à travers toutes les déviations, toutes les courbures et toutes les atrésies du col, quelles qu'elles soient, mais non toutefois sans luttes et sans fatigue.
Or, la fécondation artificielle dans la plupart de ses applications n'a, selon nous, qu'un avantage : c'est d'abréger la route d'un quart ou d'un tiers du chemin à parcourir, alors que la portion du col est souvent le seul passage difiicile à franchir. C'est pour cette raison surtout que nous intervenons toujours lorsque l'opération nous est formellement demandée , alors qu'aucune maladie ne s'y oppose.