RUBENS
Rubens venait de naître, et l'école de Rome N'avait pas jusque-là vu surgir un seul homme Dont le nom vînt se joindre à ces noms immortels Auxquels les nations élevaient des autels : Trop heureuse en ces jours la brillante Italie, Doux sol où le soleil exalte le génie, Avait vu tout à coup éclore sous son ciel Giorgion ! Titien ! Corrège 1 Raphaël !
Car cette noble terre, Éden de notre monde, Dans les temps reculés en grands hommes féconde, Pour l'âme poétique et pour le front rêveur A seule des parfums enivrants de saveur. Des monts majestueux, de riantes vallées, Des jours étincelants et des nuits étoilées ; Seule, elle offre à l'artiste un sublime flambeau : Où la nature est belle, on comprend mieux le beau I
Des peintres étrangers l'Italie était reine ;
Elle croyait alors, superbe souveraine,
Que jamais un mortel, aux yeux du genre humain,
Ne pourrait lui ravir le sceptre de sa main....
Rubens venait de naître, et bientôt la Belgique Vit aussi se former son école énergique ; Et bientôt, de ses fils étalant les lauriers, La Belgique nomma les Van Dyck, les Téniers ; Puis, les voyant si grands dans leur vol de poète, Apparaître tous deux un Rubens à leur tête, La fille du Midi, maîtrisant sa douleur, Dans la fille du Nord reconnut une sœur !
Oh ! durant ces beaux jours, comme ils devaient, nos pères,
Sourire avec bonheur à ses veilles prospères.
Quand Rubens, que le sort se plaisait à bénir,
Fondait sur ses travaux son immense avenir.
La Belgique, par lui, rehaussant son histoire,
Devint pour l'Italie une rivale en gloire !
Et par lui, la patrie, attirant les regards.
Fut digne aussi du nom de terre des beaux-arts !
Lorsque son front brûlait et que déjà son âme, Asile du génie aux deux ailes de flamme,
S'animait d'un rayon ardent ; Qu'il faisait l'ornement d'un splendide équipage ; Qu'à peine adolescent sous son manteau de page
Battait un cœur indépendant ;
Lorsqu'il pensait — jeune homme à la tête remplie De tous ces noms l'honneur, l'orgueil de l'Italie ! —
Qu'il n'était pas dans son chemin ; Qu'il voyait devant lui d'autres routes tracées ; Que tant de fois déjà ses sublimes pensées
Auraient voulu guider sa main ;
Oh ! qu'il devait souffrir, lui, notre plus grand maître, De vivre ainsi, mon Dieu I comprimant dans son être
Le feu de ses créations I De ses créations à jamais immortelles, Qui devaient voir un jour s'incliner devant elles
Et les rois et les nations !
C'était chose pour lui bien pénible et bien triste De sentir si longtemps dans son âme d'artiste
Quelque penser saint et nouveau ; De s'en bercer toujours, hélas 1 et de comprendre L'ivresse du bonheur qu'il aurait à le rendre,
Et de n'avoir pas un pinceau 1
Enfin elle a sonné l'heure trop attendue Où le noble Flamand sur la toile tendue
Dessine ses premiers essais :
Loin de rien envier aux peintres qu'on renomme. Admirant leurs tableaux le courageux jeune homme
Rêve, comme eux, palme et succès!
Car en lui cette voix au vulgaire inconnue, Comme un rayon du ciel perce une sombre nue,
Traversant les temps à venir, S'écriait fortement : « Marchez, la route est grande ! ({ Donnez à la Belgique une école Flamande
« Et ses beaux jours vont revenir !
« Marchez, marchez toujours, la route est large et belle I « De loin en souriant la gloire vous appelle !
« Marchez d'un pas ferme et constant!
« Marchez, sans regarder un instant en arrière ! a Marchez avec ferveur.... au bout de la carrière
(L L'immortalité vous attend ! »
Bientôt, sur la terre où nous sommes,
On vit le peintre se dresser
Et paraître au niveau des hommes
Qu'un jour il devait dépasser ;
Bientôt, échauffant son génie
Sous ce ciel rempli d'harmonie
Où règne un éternel printemps,
On le vit, d'une main féconde,
Dérouler aux regards du monde
Douze grands chefs-d'œuvre en sept ans !
Mais, au milieu d'une existence Si glorieuse à parcourir, Homme, il eut sa part de souffrance Sa vieille mère allait mourir I Soudain pour la revoir encore, La tendre mère qu'il adore, Rubens accourt à son chevet,...
Hélas ! son dernier espoir tombe :
n ne reste plus qu'une tombe Aux lieux où sa mère.... vivait.
Combien sa douleur fut amère Quand, l'âme et le front abattus.
Le grand peintre vit que sa mère, Sainte femme, n'existait plus !
Et sur sa pierre tumulaire, Après avoir fait sa prière En ce sombre et fatal moment, Il fit placer, dans sa tendresse, Témoin de gloire et de tristesse, Un tableau pour tout monument.
Enfin il reprit ce courage Que le Seigneur, dans sa bonté, Dispense après les jours d'orage Au cœur encor tout agité ; Et de nouveau la renommée, Pour notre héros animée.
L'abritant sous ses étendards, Aux yeux des peuples en extase Le montra sur sa double base :
La politique et les beaux-arts !
Inscrit le premier sur la liste
Des hommes chers aux potentats,
Le négociateur-artiste
Rendit la paix à deux États.
Et, pour l'honneur de leurs provinces,
Tous les monarques, tous les princes
Se le disputaient à la fois ;
Et, sous leur dôme magnifique,
On pouvait voir le peintre unique
Reçu comme un roi par ces rois I
— Quand Philippe >, heureux de la gloire
De Rubens, l'illustre Flamand,
Qui rappelait à sa mémoire
Que Charles-Quint était de Gand ;
Quand Philippe, à sa cour entière,
Désignait d'une main altière,
Rubens l'immense créateur ;
Et semblait fier sous sa couronne
De l'élever jusqu'à son trône
Et de paraître à sa hauteur !