SUR LA PREMIÈRE PAGE D'UN ALRUM
Un de mes vieux amis, dans un long post-scriptum,
Disait, en m'adressant un magnifique album :
« C'est l'album de ma fille, esprit vif, âme aimante;
c( Ami, si vous saviez combien elle est charmante :
(( Sa gaîté, qui pétille à travers sa raison,
(( Communique la joie à toute la maison ;
« Los heures de loisirs sont courtes auprès d'elle :
(( De celle qui n'est plus c'est l'image fidèle....
c( Laissons ces souvenirs, dans mon cœur grands ouverts,
(( Et parlons de l'album : je voudrais quelques vers....
« Que dis-je ? quelques vers : il m'en faut davantage :
« Ce sera, s'il vous plaît, sur la première page:
{( Vous trouverez le temps, vous êtes casanier ;
(( Or je compte sur vous. Monsieur le chansonnier.
« Soyez original; je vous le dis en face,
(( Il faut que l'amitié vous dicte une préface ;
« La popularité vous a fait un renom :
(( Vous me répondrez oui, ne pouvant dire non. »
Pour entrer dans l'album il faut donc qu'on me voie, Moi qui de m'y cacher me faisais une joie.
Mais pour donner passage à des noms éclatants,
Le moins serait d'ouvrir la porte à deux battants ;
Je voudrais élever ma pensée et mon style ,
Fonder d'un monument le large péristyle,
Et sur le frontispice étaler aux regards
Ces mots resplendissants : Aux Lettres, aux Beaux Arts !
Au langage pompeux se peut-il que j'aspire ?
Dans la simple chanson à l'aise je respire
Depuis six jours en vain je torture mes vers , Quand Dieu resta six jours pour créer l'univers.
Six jours, le monde fut ! Le monde, œuvre sublime !
Six jours, et du néant comblant l'immense abîme,
Dieu remplit d'un rayon de son feu créateur.
Un être pour comprendre et bénir sa splendeur.
Des hommes furent grands bientôt parmi les hommes ;
Leurs noms sont parvenus jusqu'au siècle où nous sommes ;
Ils aimaient la nature, et leurs cœurs pleins de chants
S'inspiraient sous le ciel qui féconde les champs.
Six jours, le monde fut ! et, pour vaincre l'envie,
L'artiste, en produisant, a trop peu d'une vie ;
Sans cesse il doit, hélas I en son étrange essor.
Redescendre ici-bas pour s'élancer encor.
Quand l'inspiration, reine de l'inconstance,
Prête ses aîles d'or à son intelligence ;
Quand, le front rayonnant, le mortel orgueilleux
Embrasse avec transport un rêve merveilleux,
Il tombe; car bientôt la fatigue ramène
A son point de départ Fintelligence humaine.
Pour rendre un digne hommage à la Divinité, Un besoin de créer remplit l'humanité ; Car la nature oppose, aux œuvres de génie, Ses formes, ses couleurs, sa vivante harmonie ; Contraste solennel qui démontre en tout lieu La faiblesse de l'homme et la grandeur de Dieu !
A mon tour, mon ami, je vous le dis en face , Car vous l'avez voulu : grâce à cette préface , Voilà votre bon goût compromis à jamais. Ouf ! la porte est ouverte ! Elle est petite, mais Il faut loin d'un album que la sottise reste : N'est-il pas convenu que le sage est modeste ? Place au compositeur, au peintre, à l'écrivain, Au front illuminé par un rayon divin : Sans songer au trésor que leur génie apporte, Ils entreront gaîment par la petite porte.