IX«'C
b|Tté(
que séduction et perfidie. Les regrets douloureuwous ont suivies dans l'âge mûr ; la société vous a rebutées ; les hommes vous ont haïes , et vos douces erreurs se sont effacées comme le rayon fugitif qui suit de loin la rame et s'efface derrière elle.
Venez sur mon cœur ; je vous aimerai, j'adoucirai vos chagrins en les partageant , et nous pleurerons ensemble , s'il nous reste des pleurs a verser.
.T'avois vingt ans ; les dernières fleurs s'étoient épanouies aux derniers rayons du mois de mai, et je laissois
la chère patrie. Ce génie funèbre qui planoit sur la France épouvantée , enveloppoit dans ses immenses proscriptions toutes les époques de bonheur : la jeunesse et le printemps.
Oh! sij'écrivois comme je sens, je dépeindrois en traits rapides les convulsions de ces jours de deuil , et vous frémiriez du souvenir de vos propres maux ; mais je n'accuserois point la Providence comme cette foule injuste et irréfléchie qui aime mieux calomnier le ciel que de chercher la vérité.
Les révolutions sont de grandes maladies qui affligent l'espèce humaine et qui doivent se développer a dos temps marqués. C'est par elle que les nations se purifient et que l'histoire devient Fécole de la postérité.
V)ii , sans doute , ce bouleversement n'est point un ouvrage de ténèbres , préparé dans F ombre de quelques nuits par une poignée de fanatiques et de séditieux; c'est l'ouvrage de tous les siècles , le résultat essentiel et inévitable de tous les événements passés , et pour que ce résultat ne fût point produit, ilauroit fallu que l'ordre de l'univers fût violé.
Gémissez encore , gémissez toujours , vous qui avez perdu , au milieu drs horreurs de ce fléau , les objets de vos plus chères affections , mais ne murmurez plus la vengeance; élevez dos cyprès sur la tombe de vos parents assassinés, et n'y sacrifiez point de victimes humaines : les Mânes sont des dieux paisibles qui ne s'abreuvent pas de sang.
r; LES PROSCRITS.
Pardonnez : c'est l'acte le plus juste , comme le plus doux de la puissance : je crois d'ailleurs qu'il y a peu de coupables. La fièvre et les passions rendent furieux, mais les hommes ne sont méchants que quand ils sont malades.
J'arrivai au pied de la montagne, et je vis sur le revers le clocher de Sainte-Marie qui se perdoit dans les sapins. Je m'assis sur un tronc d'arbre que l'orage avoit rem erse , a quelques pas d'un ruisseau qui descendait à travers les fentes d'un rocher et qui ségaroit au loin dans le vallon.
Est-ce un si grand mal, m'écriai-je , de quitter ainsi les villes et de se trouver seul avec soi-même?
Je suis libre, et rien ne contraint ma pensée, ajoutaije avec fierté; elle est indépendante comme l'air que je respire.
Ces bois qui s'élèvent en amphithéâtre sur une terre agreste renferment peut-être quelcpie cabane hospitalière. J'y coucherai sur une natte que j'aurai tissue , et je m'y nourrirai d'aliments simples que j'aurai apprêtés. Je n'y goûterai point ces plaisirs tumultueux qui émoussent la sensibilité sans la satisfaire; mais rien ne Iroublera mon repos , et je jouirai d'une douce paix , tandis que mes semblables se déchirent pour de vagues abstractions.
J'appuvai ma tète sur mes mains , et je sentis rouler dans mesyeux une larme de douleur; je les relevai vers le ciel; elle devint une larme dereconnoissanec. 11 étoit
cinq heures du soir, le ciel étoit pur ; la lumière du soleil trembloit dans le feuillage et étinceloit sur la neige des hautes montagnes ; on n'entendoit d'autre bruit que le frémissement de la bruyère, et ce calme Vaste et profond étoit en harmonie avec mon cœur.
Je n'étois point une victime illustre , et mon nom se perdoit dans la foule des proscrits ; mais je rêvai la gloire de Barneveld et de Sidney , et mon âme s'éleva.
11 va dos instants où le sang coule avec plus de vitesse, on le cœur bat avec plus d'activité, où une douce chaleur anime tous les organes ; les facultés s'augmentent , l'imagination s'embellit; les sensations se pressent et se confondent ; on vit plus vite et on vit mieux.
J'étois dans un de ces moments d'exaltation, et il me sembla que la nature étoit un immense domaine , dont j'avois été longtemps banni et que je venois de reconquérir.
Je me levai, et je suivis les bords du ruisseau en remontant vers sa source; son murmure entretenoit dans mon ;mie une langueur délieieuse , et le sentiment de mon existence étoit eentuplé. Je n'aurois peut-être pus rendu raison de la douceur de ces émotions , mais elles éfnient vives et pures ; aucun objet ne m'occupoil particulièrement , mais tous afïectoient agréablement mes sens; enfin , je ne pouvois pas suffire a toutes mes
sensations , elles m'oppressoient avec quelque douceur , et mon cœur éproiwoit cette espèce d'étreinte qui le resserre sans le blesser.
Dans un endroit où le bois , devenu plus épais , déroboit a ma vue le cours du ruisseau , je m'appuyai contre un sapin, et je soupirai; toutes les puissances de mon âme s'élevoient vers le Créateur , et j'avois besoin de lui rendre une solennelle action de grâces.
Repos et bonheur ! dis-je tout haut.
Pauvre Frantz , plus de repos , plus de bonheur ! répondit une voix touchante.
Il y a donc des êtres souffrants ! m'écriai-je. Ma félicité étoit si complète , que son expansion auroit dû remplir toute la nature !
Je m'approchai , et je vis , assis sur un quartier de roc détaché de la montagne , un jeune bonune qui paroissoit avoir vingt-cinq ans; ses cheveux blonds tomboient sur ses épaules , sans apprêts , mais sans désordre : sa figure étoit intéressante comme sa voix. Une longue habitude de chagrin Tavoit flétrie, sans lui ôter son expression naturelle de noblesse et de fierté. On voyoit , a l'altération de ses traits , qu'ils avoient été autrefois fatigués par la douleur et par les larmes ; mais sa physionomie exprimoit le calme d'une tristesse réfléchie : ce n'étoit plus Ta cette douleur violente et fougueuse qui dévore elle-même ; c'étoit le caractère de la mélancolie qui gémit sur un tombeau.
J'avois eu tout le temps de faire ces réflexions , car
nous nous regardions l'un et l'autre sans nous parler J'ai remarqué que lorsque deux hommes qui doivent s'aimer se rencontrent pour la première fois, leurs âmes s'élancent dans leurs yeux par un mouvement simultané , se cherchent , s'étudient , s'interrogent pour se juger. J'avois déjà apprécié Frantz dans cette contemplation silencieuse ; je trouvai ses yeux , et j'y lus une expression si éloquente , que je sentis , a n'en pas douter, que nous étions faits l'un pour l'autre; et cen'étoit point l'effet d'une vague prévention, mais celui d'une conviction irrésistible et profonde qui me crioit : Embrasse le frère que la Providence t'a choisi!
Qui oseroiten douter? elle a fourni abondamment a tous nos besoins : elle a placé sur les arbres le fruit qui nous nourrit et qui nous désaltère ; elle nous a donné la laine des animaux pour nous vêtir , l'ombre des bois pour nous préserver des feux du soleil , et dans cette multitude de soins généreux, elle auroit oublié de nous préparer urr ami !
Ne vous y trompez point : ce n'est pas sans but qu'elle a combiné , avec un si pariait accord , toutes les parties de deux organisations différentes , et dussiezvous ne considérer mon système que comme le paradoxe d'un cœur qui cherche à se rattacher à la vie par
le plus doux des liens oui, je soutiendrois contre
tous les rêveurs de votre métaphysique désespérante, que chaque fois que l'esprit créateur a formé deux êtres qui se conviennent, il les dcsiiuoit à se réunir el a s'aimer,
m LES PROSCRITS.
Je ne sais pas si les idées de Franlz sexerçoient sur les mêmes raisonnements , mais son âme comprenait la mienne ; et , au même instant , nous faisions tous les deux un mouvement involontaire l'un vers l'autre , pour nous embrasser. Une réflexion rapide repoussa ce mouvement en nous-mêmes. Chez moi cette réflexion tendit aux bienséances du monde; chez Frantz, elle étoit produite , peut-être , par la défiance du malheur.
Je m'assis a ses côtés Je le regardai avec intérêt
et je répétai ses paroles avec effusion. ....
Plus de repos , plus de bonheur
Jamais , répondit Frantz.
Jamais ! Cela est affreux de désespérer ainsi de Pa- \ enir, et d'avoir usé toutes les probabilités du bonheur a la fleur de ses années. Ce sentiment me glaça.
Frantz s'en aperçut et fut touché de ma pitié. J'ai beaucoup souffert, ajouta-t-il, mais je ne souffre plus. . . El il s'efforça de faire passer dans mon âme un sourire consolateur , comme pour s'excuser de nf avoir affligé.
Il est barbare d'interroger les malheureux , et de roui rir des plaies encore saignantes , par ime compassion indiscrète; mais il y a des regards qui ont une signification plus étendue que tous les mots de nos langues imparfaites , et Frantz m'avoit compris.
Beaucoup souffert , reprit-il , en croisant ses mains sur sa poitrine gonflée et en soulevant lentement ses paupières : j'ai ^ éeu dans les villes , et les plaisirs qu'on \ achète à si haut prix ne sont que de hideux sque-
LES PROSCRITS. i (
lettes sous des habits somptueux. J'en ai enercne d'autres dans mon cœur , mais mou cœur étoit simple et confiant , et mon cœur a été trahi —
L'amour ! Il prononça ce mot avec un soupir ;
sa figure s'anima, ses yeux s'égaroient , ses muscles étoient crispés , et sa voix s'éteignit dans les sanglots.
Et l'amitié? dis-je , en posant ma main sur mou cœur , qui battoit avec précipitation
Reste-t-il des amis à ceux qui souffrent ? dit Frautz.
Oh ! si j'avois été son ami !
Je l'étois déjà ! Frautz laissa tomber sur ma maiu une larme brûlante.
Nous nous étions entendus , et nous n'avions plus rien a nous appren d re .
La mère de Frautz nous surprit ; elle cherchoit son fils avec une tendre inquiétude ; et , dès qu'elle l'aperçut , elle vint à lui sans me voir.
J'étois bien aise qu'elle ne me vit pas ; ce don v épanchement des affections les plus pures ne veut |>as avoir de témoins.
Frantz combloit sa mère de caresses .
Ce spectacle m'émut , mais il ne m'éionua pas : les malheureux aiment mieux ; la mélancolie est plus tendre, plus confiante, plus communicative que le plaisir , si toutefois la mélancolie n'est pas le plaisir de ceux qui n'en ont plus.
Comme j'étois ému! si la puissance di\iue m'avoit
transporté clans ce moment aux genoux de ma mère, ' comme je les anrois doucement pressés ! Comme j'anrois imprimé sur ses pieds des baisers respectueux ! Jamais je n'ai gémi avec plus d'amertume sur les chagrins dont j'ai quelquefois troublé son sommeil. Jamais je n'ai senti plus vivement la douceur de cette piété délicieuse, qui seroit un bonheur, quand la reconnoissance n'en auroit pas fait im devoir.
Que je le plains , ce malheureux qui est emporté par les tempêtes de la vie , loin du seuil de ses foyers paternels , et qui est abandonné a lui-même dans un monde inconnu ! Quand son cœur est navré par la douleur et qu'il ne saura plus où reposer sa tête , il dira : J'aurois reposé ma tête sur le sein de ma mère ! — et il gémira de l'avoir quittée , et il mourra , peut-être , sans qu'elle ait pu rafraîchir son sang par un baiser réparateur !
O ma mère !
La mère de Frantz fut frappée de cette exclamation involontaire , et se tourna du côté où j'étois assis.
Le caractère de la bonté étoit empreint dans sa pin sionomie d'une manière si respectable, que le sentiment que sa vue fit naître en moi se confondit, sans que j'y pensasse , avec le souvenir de ma mère. — Je me levai et je m'inclinai.
Vous n'avez qu'un fils? lui dis-je.
Un seul , me répondit-elle ; et toute son âme 8e ii\;« sur Frantz.
— Au nom du ciel ! avez deux lils...
La mère de Frantz me regarda avec attention.
Ne rebutez pas ma prière , lui dis-je ; donnez un asile au malheur et un frère a Frantz.
Elle me sourit tendrement \ et s'appuya sur moi pour retourner a la chaumière.
Dites-moi , fiers dominateurs du monde , si jamais une aussi noble candeur consacra vos traités ? Je viens d'acquérir un bien plus précieux mille fois que tout Téclat de votre puissance, et il m'est garanti par le sourire d'une pauvre femme !
Tandis que vos âmes hautaines font dépendre l'univers de leur orgueil , et le tourmentent de leurs caprices , la nature fait ici des alliances que vous n'avez pas prévues et qui ne sont ratifiées que par le malheur , mais qui survivront peut-être à votre pouvoir et a votre nom.
J'ai un frère , dit Frantz en passant ses bras autour de mon cou.
Oui , la solitude est une amie qui rend a l'âme sa première trempe , son empreinte effacée par les frottements du monde ; mais c'est une amie qui ne lui suffit pas ; nous ne retournons a elle que dans nos revers , et quand les douces communications de la société nous sont interdites. L'homme n'est point né pour être seul, comme les bêtes farouches du désert , sans autres relations que celles qui lui sont prescrites par ses besoins , sans autre intérêt que celui de son existence; et qui-»
li LES PROSf.IUT*.
conque a pu soutenir cette doctrine désolante , est nu blasphémateur qui déshonore l'humanité, ou un sophiste qui se joue de sa raison.
Un instant auparavant , j'a^ois été heureux de ma solitude , mais la joie de ma liberté se seroit rapidement, dérobée à moi et je n'aurois plus trouvé que du vide dans mon cœur.
Il n'y a de jouissances que celles qu'on peut répandre; on ne multiplie son bonheur qu'en multipliant ses liens , et celui-là seul a été fortuné sur la terre , qui peut y laisser beaucoup de regrets.
J'ai cherché souvent à me représenter un homme , jeté par la tempête sur les bords d'une île sauvage et séparé de tous les autres , sans espérance de les revoir.
Tantôt il marche tristement sur les rivages abandonnés , craignant de laisser tomber ses veux sur ces campagnes sans culture que jamais une main industrieuse n'a rendues fertiles.
Tantôt il reste debout, contemplant la vaste étendue des mers , et pendant qu'il calcule cet immense obstacle qui le sépare de tout ce qu'il a aimé, un soupir douloureux s'échappe de son cœur en le brisant.
Quelquefois il croit apercevoir un vaisseau qui déploie ses voiles dans le lointain ; il y attache ses regards; il se couche sur la terre ; il retient son haleine ; il espère.... il hésite — il prie; et quand le soleil a son coucher vient dissoudre ces formes fantastiques, il
LES Vlinsc.iUTS. lô
voudroit les saisir encore , et prolonger jusqu'au lendemain Terreur qui le séduit.
Souvent il écrit sur le sable , avec un Lois difficilement aiguisé , le nom de ses parents , de ses amis , de sa maîtresse, qu'il a perdus pour toujours. Souvent il le prononce ; il s'entretient avec leur mémoire chérie ; et quand l'écho répète sa voix , il croit les avoir entendus.
Quand un sommeil profond a calmé , durant quelques heures , l'agitation de ses pensées , il se réveille et les appelle encore Un songe bienfaisant l'avoit ramené dans sa famille inquiète ; il avoit vu les douces larmes de sa sœur hien-aimée et il lui semble que leur trace humide mouille encore son sein.
Il pleure aussi , mais ses pleurs tombent dans la poussière. — 11 est seul !
Bientôt je le vois couché sur un sable aride , immobile d'accablement e( de douleur, et souffrant les longues angoisses de la mort. La maladie a creusé ses joues: ses yeux sont sanglants: sa poitrine est soulevée par une respiration pénible ; ses lèvres , desséchées par Une soif ardente . exhalent une haleine enflammée, et quand il sent que tous les ressorts de son existence \ ont ptre rompus , il promène autour de lui un coup d'œil sinistre qui regrette de ne pas trou\er un ami.
I u ami luiauroil préparé un lit de mousse; un ami auroit exprimé dans sa coupe le sue des plantes salutaires; un ami auroit jeté sur lui son vêtement pour le garantir des feux du soleil et de la Fraîcheur de la rosée;
ir> LES PROSCRITS.
les soins d'un ami, embellissent la mort ; mais il est seul .
Le mouvement de son cœur se précipite , s'interrompt, s'arrête — son sang brûle, et puis se glace, et reste suspendu dans ses veines ; sa paupière tremble et se ferme ; il dit : J'ai soif! et il expire , sans que personne lui ait répondu !
Quand le soleil se leva , j'étois devant la chaumière , sur une pierre qui servoit de banc.
La vue n'étoit pas étendue ; ce n'étoit qu'a travers la cime des arbres et entre les pics des rochers , qu'on pouvoit distinguer au loin les belles plaines de l'Alsace, dont les limites indéfinies se confondoient avec les Tapeurs de l'horizon. Les autres points étoient occupés soit par des groupes confus de pins et de mélèzes, soit par des rochers que le temps détache du sommet des montagnes et qu'il entasse au hasard.
L'œil de l'homme contemple avec un effroi religieux ces grands débris de la création; et l'if, qui étend sur eux ses branches horizontales , les couronne avec majesté. Les ruines de l'art sont imposantes ; celles de la nature sont sublimes.
0 que le culte du malheur est légitime ! que les nobles infortunes sont imposantes ! Qu'il est profond, le sentiment qu'inspire l'idée de la grandeur, alliée à l'idée de la destruction !
Je ne sais.,., mais je comprends mal, je ne coin-
prends pas l'homme qui voit sans émotion un vieux chêne brisé par la foudre , et qui donneroit sans respect l'aumône a Bélisaire.
Au reste , mon paysage n'auroit peut-être pas fourni une idylle a Gessner et un tableau à Claude Lorrain ; mais il a voit ce charme solennel , inspirateur et consolant , qui endort la douleur , et qui agrandit les forces de la pensée.
Je reconnus que j'avois une âme. Frantz vint me rejoindre , et je sentis , en lui donnant un baiser de frère , que nous n'en avions qu'une a nous deux.
Je n'avois fait qu'entrevoir, la veille, l'intérieur de la chaumière; j'y rentrai avec lui ; elle étoit simple , mais l'amour maternel y sourioit a l'amour filial ; elle étoit habitée par la vertu ; elle étoit ouverte pour l'hospitalité, et je la pris pour un temple.
Mes yeux s'arrêtèrent sur quelques ou\ rages qui composoient la bibliothèque de Frantz.
Le premier des livres , la Bible , y avoit le premier rang; près d'elle y étoit placé le Messie de Klopstock: c'étoit le poème de la religion a côté de ses annales ; plus bas, je distinguai Montaigne , qui est le philosophe du cœur humain , entre Shakespeare qui en est le peintre, et Richardson qui en estl'lhstorien; Rousseau, Sterne et un petit nombre d'autres venoient ensuite.
Frantz me pressa doucement la main , me regarda d'un air mystérieux , lira de son rayon une boîte d'é-
JB LtS PHOSCIUTS.
bène , loin rit avec précaution et eu ota un volume enveloppé dans un crêpe.
Encore un ami., dit-il en me le présentant : c'étoit Werther. Je l'avouerai : j'avois dix-neuf ans, et je \ovois Werther pour la première fois. Frantz secoua la tête et soupira. Je lirai ton V\ erther î m'écriai-je.
A ois , dit-il , comme ces pages sont usées ! Quand ma raison se fut égarée et que je vins parcourir les montagnes , cet ami m'étoit resté; je le portois sur mon cœur , je le mouillois de mes larmes , j'attachois tour a tour sur lui mes yeux et mes lèvres brûlantes; je le lisois tout haut , et ilpeuploit ma solitude.'
Oui, Frautz, je lirai ton Werther. — \ous le relirons ensemble, me dit Frantz. Nous Payons relu souvent.
Un jour , je sortis seul avec \\ erther et je m'enfonçai dans le bois.
Pourquoi ce livre ne peut-il plus me suffire? <lisje quelques jouis après , en le refermant avec douleur.
Pourquoi mes plaisirs ont-ils perdu leur charme? pourquoi iùùmé-je plus ni le bruit du ruisseau , ui le coucher du soleil , ni les innocents souvenirs de mon enfance? Depuis que j'ai ouvert ce livre fatal, il me semble cpie je suis vêtu de la robe de Ncssus , et que je ne respire qu'un air brûlant.
Je ne suis plus heureux !
us iMiosr.mrs. id
Je m'assis sur la lisière du bois , et j'inteftogeai mon eœur; j'avois besoin d'aimer ; cette idée m'étonna comme mie lumière inattendue , mais elle me soulageait d'une longue oppression , et je respirai avec plus de liberté; bientôt je jetai un regard profond sur l'avenir , et je le trouvai entouré de tous les prestiges du bonheur; cette illusion enchanteresse s'étendit peu a peu sur le présent ; elle donna un aspect nouveau a ce qui m'eiuironnoit ; le jour me parut plus pur , la campagne pins riante . le feuillage plus doncetnent ému ; mon àme s'ouvroit a l'amour , et, sans doute , c'est naître encore une fois.
Chaque minute me révéloit d'autres sensations , m'apprenoit d'autres plaisirs ; mon imagination rapide s'égaroit dans ses brillantes espérances et me berçoit de mille heureuses chimères. Déjà , ce n'étoii pins \\n lève Je voyois la femme adorée qui alloit. doubler mon existence Je la peignois des plus vives
couleurs Je me plaisois a réunir en elle tous les
attraits de la jeunesse et de la beauté , ornés par l'expression de \;\ vertu; ses yeux respiroiènt la candeur et sa bouche la volupté; toutes ses actions respiroiènt
la grâce l ne pudeur naïve animoit sou teint d'une
couleur si douce! C/éîoit encore l'hwocence , ci
e'étoit déjà l'amour.
Je m'approchai , el je pus saisir jusqu'au désordre l»if|u;int de sa chevelure, jusqu'aux mou veinents de sou coeur qui soulevoitla gaze en palpitant»
Elle lisoit; je fis encore quelques pas , et j'entendis le frémissement de la page qui glissoit sous ses doigts ,
le soupir que lui arrachoit une phrase touchante Je
vis une larme qui tomboit le long de sa joue , et je me serois jeté a ses genoux, si je n'avois pas craint d'imiter Pvgmalion en adorant mon ouvrage
Non! ce n'étoit plus un rêve Je l'ai vue; et
dussé-je vivre plusieurs siècles , ce moment me seroit
toujours présent Je la verrois toujours Ta , comme
je la vis la première fois , quand elle souleva sur moi sa paupière et que mes yeux fixés trouvèrent son premier
regard Et maintenant , que j'ai été brisé par tant de
douleurs ; maintenant , que je nourris de si pénibles regrets , et qu'un nuage funèbre obscurcit mes souvenirs , je crois toujours la voir comme je la vis ce jour-la
C'est là qu'elle étoit assise , au bas de ce petit champ, sur le revers du coteau , près de ce buisson d'églantier. Quand elle me vit , elle laissa tomber son livre sur ces genêts ; la vieille Marthe étoit debout derrière elle ; je
m'approchai avec émotion Stella sourit pour me
rassurer , et je fus plus troublé qu'auparavant. Marthe se pencha vers Stella , s'appuya sur sa bêche , et dit tout bas : Proscrit , peut-être , — Oui, proscrit !
Si tous les êtres vivants qui habitent l'espace s'étoient accordés dans ce moment pour me saluer roi, ils amjoienf moins fiai té mon orgueil que cette femme en me saluant proscrit.
Oui . répondisse , proscrit
Mais , ajoutai-je , c'est ici qu'est le bonheur !
Avec un cœur pur , et des souvenirs qui ne reprochent rien , le bonheur est partout , dit Stella. — Je le pense aussi ; ce n'étoit point cela cependant que j'avois voulu dire , et elle s'en aperçut. Elle ne m'invita point a m'asseoir auprès d'elle , mais elle fit un léger mouvement de côté pour me donner une place ; je m'assis ; je la touchai , et un frémissement inconnu parcourut toutes mes veines. Le vide de mon cœur et oit rempli.
Quoique nous ne nous fussions jamais vus, il semblait que nous avions beaucoup de choses a nous dire ,
et nous nous taisions pourtant Stella étoit émue,
embarrassée, attendrie, peut-être elle cherchoit une
diversion , et sa main ramena son livre sur ses genoux ; il s'ouvrit a l'endroit où Werther voit Charlotte pour la première fois , car c'étoit Werther ; j'attachai ma . vue sur cette page, et je la reportai sur Stella. Stella soupira.
\\ ci ther aussi, dis-je en lui présentant le volume de Frantz. — L'ami des malheureux , dit Stella... Vous avez donc aimé? repris-je vivement; et cette question étoit si irréfléchie que j'en rougis. Stella ne répondit pas ; elle détacha de l'églantier une rose sauvage et l'effeuilla. Quand elle ramena sur moi ses yeux, elle vit sans doute au trouble qui m'agitoil que j'av ois deviné si funeste allégorie, et elle serra ma main a\ec tendresse,
car les malheureux aiment qu'on les devine. Je recueillis les feuilles de rose et je les déposai sur mon cœur; il V a longtemps qu'elles sont flétries, mais elles sont encore la avec un de ses gants, sa romance et son ruban vert.
Quand le soleil se coucha derrière la montagne , Marthe avertit Stella qu'il étoit temps de retourner a la chaumière ; j'aurois donné un empire pour accompagner Stella, mais j'aurois mieux aimé perdre mille fois la vie que de lui déplaire ; je la consultai par un regard discret, et elle sembla me répondre : Pourquoi pas? — C'est que la défiance est étrangère aux nobles à mes.
J'ai peu goûté les faveurs de l'amour... Je sais qu'il en est de bridantes qui suspendent toutes les facultés , qui enivrent tous les sens, qui jettent la vie dans une extase délieieuse, et qui font briller sur nous une lueur d'apothéose... Mais je doute que l'amour ait rien de plus doux que ces plaisirs délicats et purs qui sont encore le désir et qui sont déjà le bonheur. La jouissance a quelque chose d'amer et de douloureux ; plus elle est parfaite , plus elle est accablante ; quand on la goûte , on n'a pas la force de la saisir, et dès qu'on peut la saisir elle s'évanouit : c'est une flamme qui dévore et qui s'éteint. Oh! je regrette bien plus l'instant où Stella gfal issoit aVeC moi le sentier difficile de la chaumière! elle étoit appuyée sur mon bras qui pressoit le sien ; son haleine Hïlenroil ma joue: je fCSpirOÎS sa Vie, è\ nos
LES PRQSCÏUTâ. 23
Aînesse confondoienl dans une étroite union de pensées. Jétois si heureux J
La chaumière étoit environnée de chèvrefeuilles et de cytises en fleurs qui la déroboient a la vue; Fintérieur étoit simplement orné : mais cet ameublement modeste n'étoit pas sans élégance ; il y avoit même du luxe dans la chaumière de Stella, le luxe de l'infortune qui s'entoure des arts consolateurs. J'y remarquai une harpe , des livres, de la musique et quelques dessins qui représentoient les plus beaux sites de la montagne. — Je m'en étois douté. — Proscrite aussi, dis-je tout bas. — Elle
m'interrompit en imposant sa main sur ma bouche
Mes lèvres avoient touché sa main ! . . .
Il étoit tard; je demandai la permission de revenir.
— Souvent, dit Stella. — Tous les jours, répondis-je.
— Bientôt, reprit-elle. — Oh! demain et la nuit
me parut si longue !
Je partis, et ses yeux me suivirent jusqu'à ce que je lusse rentré dans le bois.
C'étoit une nuit poétique —
Le sapin agité par le vent, l'eau qui tomboit des rochers élevés, la tourterelle qui pleuroit dans les feuillages, tout parloit de Stella.
Quand je fus arrivé a la chaumière, j'ouvris ma fenêtre ; je prononçai doucement son nom, et je crus que toute la nature l'avoit entendu !
2i LES PROSCRITS.
Mais, si elle en aimoit un autre! Non, ce fatal soupçon ne flétrira point mon bonheur ! je repousserai ces illusions qui font mourir. Stella in pas encore aimé.
J'arrivai près de l'églantier. .Te cueillis une rose et je l'effeuillai sans dessein. J'en cueillis une autre, puis une troisième, et je dépouillai tout l'arbrisseau. Je me rappelois cette réponse muette de Stella. Je cherchais h me reporter au moment où elle l'avoit faite , et j'étudiois de loin son àme, pour expliquer l'emblème mystérieux qui m'avoit paru si simple la veille. Il est probable, dis-je, en repoussant avec dépit les roses que j'avois jonchées sous mes pieds, il est probable que je l'avois mal devinée.
Depuis l'instant où je l'avois quittée jusqu'à celuilà, je n'a vois formé d'autre désir que celui delà revoir; et quand j'aperçus la chaumière, je fus frappé d'une crainte involontaire et d'un tressaillement de terreur. Je restai immobile d'effroi , comme si j'eusse lu a la porte de cette demeure paisible, habitée par une créature angélique, l'inscription de l'enfer.
Quelle est donc la nature de ce vague pressentiment qui fait apparoitre autour de nous les malheurs de l'avenir et qui prévoit les arrêts de la destinée, pour nous punir d'une peine absente?
Stella étoit assise et dessinoit. Je m'avançai sur la pointe du pied et je m'arrêtai derrière elle. Elle se retourna el me salua d'un sourire. Mon trouble étoit un
LES PKOSCMTs. 2 f,
peu calmé, ou plutôt il avoit fait place a un trouble [uns doux ; niais le sourire de Stella m'anéantit.
Il y a dans l'amour une crise turbulente et fié\ reuse qui ébranle fortement toute l'âme, qui absorbe toutes les impressions ordinaires. Les idées incertaines et confuses ne laissent plus de traces dans la mémoire , le corps s'affaisse, les yeux se voilent, le sang tourne et se précipite en bouillonnant vers le cœur
Vous n'êtes pas tranquille? me dit Stella.
Je saisis sa main, et l'éclair n'est pas plus prompt que l'impression qui confondit toutes nos pensées.
Je fis quelques pas dans la chambre, et je vins m' asseoir à ses cotés.
Elle avoit les yeux fixés sur son dessin : j'y fixai les miens, car je n'osois plus les tourner sur elle, et je trouvai quelque douceur à voir ce qu'elle voyoit ; il me sembloit que ses regards y laissoient une empreinte particulière qui parloit à ma pensée, un caractère secret que je savois lire. Quel fut mon étonnement quand je reconnus dans ce dessin l'esquisse de notre première entrer ue au bas du petit champ de Marthe !
— Quoi ! dis-je, Stella s'occupait
— Le point de vue est agréable, dit-elle en rougissant.
— Et l'imitation ravissante !
— Je vous la destinois, répondit-elle.
J'écrivis au bas : Souvenir et la plume s'échappa
de mes doigts.
Souvenir d'amitié, dit Stella, et elle écrivit. Si elle n'avoit pas donné le changea mes transports, j'allois tomber a ses pieds.
Elle s'approcha de sa harpe ; elle en tira des sons touchants qui apaisèrent le tumulte de mes sentiments et qui firent succcéder a cette frénésie pénible une émotion profonde. Jamais je n'ai entendu de la musique sans me croire meilleur... J'essayai d'envisager Stella, et le sentiment qu'elle m'inspira fut pur comme elle. L'expression céleste qui animoit sa figure et qui étoit répandue sur toute sa personne , auroit contraint au respect, par l'ascendant de la vertu, les cœurs les plus dégradés. Je sentis que j'étois tranquille , et quand elle eut quitté sa harpe, j'écoutois encore.
L'attendrissement dispose a la confiance et une minute d'abandon franchit toutes les convenances de la société. Je lui parlai de mes parents, de ma sœur, de Frantz ; nous pleurâmes ensemble, car nous apprenions que nous ne pouvions plus nous passer l'un de l'autre.
On s'aime si vite quand on n'est que deux dans le monde et qu'on a besoin d'aimer !
Lorsque l'ardeur du soleil fut un peu tempérée par l'approche du soir, nous sortîmes de la chaumière et nous nous promenâmes dans les environs.
Il y a dans la montagne une grande fleur, qui ne croît guère que dans les endroits escarpés et parmi les sables ; c'est l'ancolie, dont les urnes bleues, suspendues a une tige frêle et élancée, retombent tout a coup vers la
LÈS PROSCRITS. il
terre, comme si elles étoient fatiguées de leur poids , et cette plante est l'emblème d'une vie qui a cessé d'être heureuse. Stella aimoit cette triste fleur, et elle me la fit remarquer qui se penchoit sur le roc.
Je gravis jusqu'à elle et je la cueillis; mais a mon retour, comme les pierres mal assurées cédoient sous mes pas , je me retins a des ronces qui me blessèrent légèrement , et une goutte de mon sang tomba sur l'ancolie : je voulois la rejeter.
Stella s'en empara vivement et l'attacha -a son sein .
Un jour j'étois sorti de bonne heure , et je marchois au hasard dans le bois. Frantz m'aperçut et vint a moi ; mais j'étois trop a Stella pour rien voir. 11 saisit ma main : Tu souffres, dit-il. — Je portai la sienne sur mon sein. — Tu aimes, ajouta Frantz : et il me considéra avec une pitié inquiète.
Oui ! tu aimes ! oh ! malheur a toi , malheur a tout ce qui aime dans la nature !
Son cœur étoit brisé ; le son de sa voix avoit quelque chose de douloureux, et quand l'écho répéta cette imprécation comme un gémissement lugubre , un frisson d'épouvante glaça mon sang.
— Oui, malheur a tout ce qui aime! connois-lu < cite passion funeste qui brute, qui dévote, qui use la vie, qui fait mal partout ? as-tu déjà posé les lèvres sur cette coupe d'amertume?
Comme toi, quand le premier éclair de l'amour vint échauffer mes sens , je souris a l'avenir, et je m'endormis dans mon bonheur ; mais c'étoit un rêve d'enfant, car il n'est point d'amour heureux sur la terre.
Tu sauras comme il est contrarié par tous les événements, comme il est froissé par tous les orages, comme il semble frappé par le destin d'un éternel anathème !
Tu verras comme tout est conjuré pour empoisonner sa pureté , pour souiller son éclat, pour changer ses douceurs en angoisses !
T'es-tu jamais représenté ta bien-aimée , couchée sur un lit de mort , luttant contre la douleur qui la poursuit , contre le trépas qui la presse , cherchant à ressaisir l'existence qui lui échappe , soulevant vers toi une main qui ne te trouvera plus , tournant sur toi un regard qui ne pourra plus te voir, et exhalant un soupir qui ne sera plus suivi d'un soupir ?
Arrête, Frantz, m'écriai-je, tu me déchires.
— Oh ! si tu avois connu les fureurs de la jalousie , si tu avois gémi sur l'amour trompé , et que tu pusses comparer a ces tourments la foible douleur de pleurer sur une maîtresse qui n'est plus
Ecoute bien ! être séparé de la moitié de son âme par la plus noire des perfidies ; interroger un coeur qui ne se souvient plus de ce qu'il a senti; renfermer ses larmes dans son sein , tandis que celui de l'infidèle frémit
de volupté sous les lèvres d'un nouvel amant ; languir abandonné quand elle existe pour un autre ; être seul ,
quand elle est deux ! voilà le comble de l'infortune !
Et , réfléchis un moment ! qui sait si maintenant elle n'a pas déjà accueilli un rival?.,....- Qui sait si elle ne le couronne pas des fleurs que tu cueillois hier pour elle, et si elle ne palpite pas d'amour dans ses bras?
Frantz , dis-je en le repoussant, laisse-moi ! tu m'as blessé
Tu ne m'aimes plus ! dit Frantz
— Non , je ne t'aime plus — et je me maudis
pour cette imposture; mais Frantz étoit déjà loin.
Ce tort pèse cruellement sur mon cœur ! il soutïroit et je l'ai maltraité — Sa raison étoit altérée, et j'ai aigri son mal ; depuis deux jours il erroit dans la montagne il avoit oublié son asile , et je ne lui ai pas tendu
la main d'un ami J'ai insulté à ses chagrins , et je
l'ai repoussé avec dureté Qu'il est affreux d'être
coupable envers ceux que l'on aime , et combien ce souvenir oppresse !
Il m'a pardonné depuis , mais je ne me pardonnerai jamais. Frantz , hélas ! cette larme est encore une larme de repentir !
Il fut longtemps absent; tous les soirs, je l'appelois , il ne répondoit pas ; je rentrois seul , et je cachois mon trouble a sa mère.
C'ctoit par une belle soirée du commencement de
3t> LES PR0SXH1ÏS.
septembre ; trois mois s'étoient écoulés depuis le jour où je vis Stella pour la première fois au bas du petit champ de la vieille Marthe. Je m'arrêtai où je l'avois vue , je m'assis où elle avoit été assise : je me rappelai les premières paroles qu'elle m'avoit adressées ; je les répétai tout haut; j'aperçus l'églantier, je détournai les yeux , je me levai , et j'allai a la chaumière. Il faisoitnuit; cependant il n'y avoit personne , et jamais il ne m'étoit arrivé de trouver la chaumière déserte , a moins que Marthe et Stella ne fussent dans le petit champ. J'étois bien sûr qu'elles n'y étoient point , mais j'y retournai, et je fus affligé comme si je m'étois attendu a la voir.
Il n'étoit point de danger que mon imagination ne prévit, n'exagérât. Tantôt je craignois que ses persécuteurs n'eussent découvert sa retraite , et cette idée rani moit ma haine pour eux. Tantôt je tremblois qu'elle n'eût été attaquée par un animal féroce, ou surprise par un brigand : il n'y en avoit point, mais si Stella vu avoit rencontré !
Je marchois , préoccupé par mille craintes , quand je distinguai a quelques pas de moi une lumière dans le feuillage; je m'avançai et j'entendis un léger mouvement. J'avois entendu bien des fois un bruit pareil a celui-là , mais ce bruit n'avoit jamais retenti comme cela dans mon cœur ; c'étoit le frémissement de la robe de Stella.
La lampe étoit suspendue a un if; elle jetoit sur
LtS PROSCRITS. 31
Stella une clarté mourante , qui l'entouroit d'une pâle auréole , descendoit le long de sa robe en reflets tremblants et s'éteignoit derrière elle.
Stella étoit à genoux , immobile , le front prosterné, 1rs mains jointes , dans l'attitude de la résignation et de la prière ; cpielqnefois seulement , elle adressoit au ciel un regard, un soupir et une larme.
La vieille femme étoit a ses côtés , l'œil fixé sur son rosaire , et un rayon de la lampe éclairoit ses cheveux blancs.
Stella m'entendit ; elle se tourna vers moi , et me lit nu signe de la main pour me réduire au silence : j'étois à genoux.
Il y avoit longtemps que je n'avois prié et je sentis que cela me soulageoit ; cette douce communication avec Dieu pénétroit mes sens , élevoit mon àme , purifioit mes pensées , et appliquoità mes douleurs un baume consolant.
Je suis loin de professer cette dévotion exclusive et mal entendue qui repousse riiomme trompé et qui condamne Terreur comme le crime. Je sens que je pourrais voir un athée sans horreur — mais je ne le vermis pas sans pitié; il est assez a plaindre, le malheureux, qui ne commit pas le charme delà prière !
Dieu nous a entendus, dis-je a Stella quand la prière du soir fut achevée; ce n'étoit pas un spectade indigne de lui que cet hommage consacré par la double solennité du malheur et de la nuit, et offert par deux
proscrits a une religion proscrite ; il nous a entendus et sa bénédiction est tombée sur nous
Stella me montra du doigt une fosse nouvellement couverte de gazons et de fleurs.
Elle aussi , dit Stella , elle nous a entendus , et sa bénédiction est-elle tombée sur nous?
La lumière devint plus vive un moment et s'éteignit tout a fait.
Nous revînmes a la chaumière sans prononcer un seul mot. Quand nous fumes arrivés , Stella s'assit et me regarda fixement ; elle avoit conservé quelque chose de la divinité avec qui elle venoit de s'entretenir ; je baissai les yeux et je l'écoutai en silence.
Mon ami , dit Stella , je n'ai pas toujours été seule dans ces montagnes , j'ai eu une mère.
Elle alloit pleurer ; elle regarda le ciel.
Elle m'avoit accompagnée dans ce triste exil , continua Stella , et nous nous tenions lieu du monde ; elle est morte. Il y a un an que nous lui creusâmes cette fosse , et que je restai seule.
Seule ! m'écriai-je d'un ton de voix passionné. — Et Marthe ! repris-je en rougissant.
Oui, l'amitié, dit Stella , l'amitié est douce; mais qui me rendra les baisers d'une mère ? elle est morte.
— Stella, n'en doutez pas! elle vit — elle vous voit ; elle veille encore sur Stella, sur la chaumière ; elle recueille les pleurs de l'amour filial et contemple avec orgueil les regrets qu'elle a laissés. Quand le
temps aura usé les ressorts de la vie , ô Stella ! son âme descendra sur votre couche funèbre , s'unira a votre âme, et l'escortera au pied du trône de Dieu. Stella, n'en doutez pas, nous re verrez votre mère !
Et ma pensée se repose avec tant de charmes sur
cette sublime espérance d'une meilleure vie ! Dis ce que tu voudras, farouche matérialiste, tu ne me raviras pas mon immortalité ; ma conviction est plus forte que tes sophismes. Je vivrai !
Quel mortel se sentiroit capable de supporter les dé*dams des grands, les humiliations d° la misère et les tourments de l'amour outragé, s'ilnepouvoit se réfugier dans son âme sans y trouver le néant? De quel œil suivroit-il le cercueil d'un ami, s'il croyoit le descendre tout entier dans la tombe? Accablé des succès du crime, navré de persécutions et veuf de toutes les illusions du monde, que lui resteroit-il, si ce n'étoit ce besoin profond d'exister au-delà de lui-même et d'assister a l'éternité : ce sentiment qui le soutient, qui l'agrandit et qui le console du passé en s'emparant de l'avenir ?
Pourquoi Stella n'avoit-elle pas déposé plus tôt ce sériel dans mon cœur?
\ ous avez encore une mère, dit Stella, et les secrets de la douleur importunent les heureux.
Heureux ! et Stella ne l'étoit pas !
Quelque temps après, Stella revenoit avec moi du petit champ de Marthe, et nous nous arrêtâmes sur une
esplanade de verdure d'où la vue se perdoit dans un beau vallon.
Le soleil se couchoit et son char de feu traçoit déjà une bande pourprée à l'occident; ses rayons, en s'élevant à la pointe des rochers, les peignoient d'une couleur brillante qu'ils réfléchissoient sur la campagne et qui nuançoit tous les objets de l'incarnat le plus vif.
Je regardois Stella ; son âme sembloit associée au vaste concert d'amour qui saluoit le crépuscule ; et je ne compris pas si c'étoit ce tableau ravissant qui l'embellissoit encore âmes yeux, ou si c'étoit elle qui embellissoît ainsi la nature.
J'étendis mon bras autour d'elle et elle appuya sa tète sur mon sein; une tendre langueur fermoit ses paupières , une douce chaleur animoit son teint , son cœur battoit. . . Jebrûlois, j'avois la fièvre; mes lèvres étoient desséchées comme par une soif ardente ; je les unis a ses lèvres et je chancelai ; je frémis, je ne vis plus
Nous descendîmes de l'esplanade, et Stella ne me regardoit point, ne me parloit point ; j'étois si ému que je ne m'aperçus pas que nous avions quitté le chemin de la chaumière. Nous arrivâmes au bosquet de la prière : le soleil étoit couché, la lampe étoit suspendue a l'if, et nous tombâmes a genoux.
Le lendemain nous passâmes près de l'esplanade , Stella me sourit et prit un chemin détourné.
.!<■ marchois auprès d'elle ; j'ftpettçilS «les lôtiflfes d*ail-
colies sur le rocher, je les cueillis et je les lui apportai ; elle les tressa en guirlandes, les ceignit en couronne autour de ses cheveux blonds, et les laissa retomber en festons sur ses épaules, a la manière dont on pare les victimes. Cet ornement funèbre lui rappela ses amis sacrifiés, et elle sema des fleurs sur son chemin, comme un hommage expiatoire aux mânes des innocents.
Oui, Stella, m'écriai-je, des monstres ont épouvanté la patrie de leur audace et de leurs forfaits ; ils ont dévasté les temples, ils ont égorgé la fille dans les bras de son père, l'époux sur le sein de son épouse bien-aimée; ils ont fait de notre terre natale le patrimoine des bourreaux , et ils Font fertilisée avec les cadavres de nos parents — ; ils t'ont bannie, ô Stella! et je pourrais jamais sceller un baiser de pardon sur leurs lèvres ensanglantées ! jamais ! Vengeance et malédiction sur les tyrans !
Quand la justice n'est plus qu'un mot, la vengeance devient un droit ; et dès que les lois contemplent, dans un lâche silence, la hère impunité du crime, il faut que le poignard de l'opprimé lui tienne lieu de juge et d'ami !
Je l'ai dit ; car il y a des instants où je voudrais être armé du glaive de l'exterminateur, pour renverser autour de moi tout ce qui est méchant ; mais c'est un égarement qui outrage la nature et qui dégrade l'humanité.
:jC LES PROSCRITS.
Que la clémence de Dieu descende sur eux ! dit Stella. — Et je le répétai avec elle.
Une grande expression de piété brilloit dans son regard ; on Fauroit prise alors pour un ange bienfaiteur qui appeloit sur les nommes l'indulgence du Très-Haut, et elle tenoit la place de cet anneau invisible qui unit le ciel et la terre, Fauteur et la créature.
Je fléchis le genou pour l'adorer ; mais ses yeux voilés d'un nuage d'amour rencontrèrent les miens, et j'oubliai la prière qui erroit déjà sur ma bouche.
Stella n'étoit plus qu'une femme.
Le ciel se préparait à Forage.
Un vent brûlant rouloit dans les airs des tourbillons de sable et cour] j oit la cime des forêts qui cédoit en gémissant , des nuages épais voiloient le soleil , de vastes ténèbres s'amonceloient sur l'horizon, et le ramier des bois jetoit de temps a autre un cri douloureux.
Je pense que si l'amour n'existoit pas, ce désordre des éléments en feroit sentir le besoin.
Quand nous fûmes arrivés a la chaumière, je m'assis tout près de Stella , et Stella s'approcha davantage. J'étoisau comble du bonheur et je voulois encore quelque chose. Il v avoit une tempête dans mon sein, comme dans la nature.
Je cherchois tous ses regards , j'épiois tous ses mouvements. Si j'avois trouvé dans ses yeux une pensée qui ne fût pour moi, j'en aurais été jaloux.
LÉS PROSCRITS. $î
Un éclair descendit sur la chaumière. Il me sembla qu'il établissoit entre nous une communication plus pairfaite •' je la ceignis de mes deux bras, et déjà les siens me pressoient malgré elle.
La foudre gronda ; elle pou voit me frapper dans cette minute d'extase, et les heureux de la terre auroient envié mon tombeau.
Cependant un désir confus parcouroit mes veines, et mon sang refluoit vers le cœur. Je soulevai Stella en la serrant étroitement contre moi, et ma bouche enflammée rencontra sa bouche
D'abord Stella trembla — bientôt elle demeura privée de vie ; toute son âme s'étoit réunie à la mienne dans l'ivresse de ce baiser...
Je ne sais plus ce que j'éprouvai... c'étoit un songe vague, mais délicieux, qui me déroboit jusqu'au sentiment de mon être
J'avois été coupable, puisque le bonheur peut être un crime.
Ma main étoit fixée dans la main de Stella, qui la repoussoit foiblement.
En dégageant mes doigts entrelacés dans les siens, je fis tomber un anneau qui vint se diviser a mes pieds.
Malheureux! s'écria-t-elle avec l'accent du désespoir ; je suis mariée
Mariée î
Si le monde s'étoit abîmé et que je fusse demeuré
debout au milieu de ses ruines, le sentiment de ma vie m'auroit paru moins pénible, moins insupportable.
J'essayai de rejeter cette idée, mais elle avoit touche le fond de mon cœur.
Je descendois rapidement le chemin de la chaumière : Marthe passa près de moi.
Dieu ait pitié de nous ! dit-elle ; j'ai cru que cet orage renverserait la montagne de ses fondements. Je m' étais assise fa-haut, sous ce rocher qui se recourbe comme une voûte, et je voyois le ciel en feu. Par trois fois une longue flamme s'est élancée du clocher de Sainte-Marie, et l'oiseau de mort gémissoit dans les sapins. Dieu ail pitié de ceux qui ont une bonne conscience!
— ,1e frissonnai.
iMais voyez, monsieur, dit Marthe, Y orage recommence ; vous seriez mieux a la chaumière.
Mieux, bonne Marthe ! . . . Oh ! non.
L'orage rccommençoit en effet: une lumière subite brilloit quelquefois sur le précipice; un aquilon impétueux siffloit dans les bruyères et iaisoit flotter mes cheveux , une pluie froide ruisseloit sur mon \ isage el Iravérsoit mes vêtements; mais cela me faisoit du bien. Mon imagination se reposoit de ses tempêtes dans celles de la montagne, et mon trouble s'adoueissoit à être ainsi partagé par la nature.
Eh bien ! dis-je tout a coup, mariée! que signifie ce mot et qua-l-il de magique j oui- me remplir de ter-
reur? Pourquoi ce bruit affecte-t-il autrement înnu oreille que les autres paroles de l'homme?
Et, au surplus, qu'est-ce que le mariage lui-même , sinon une institution fondre parle caprice, sanctionnée par le préjugé et maintenue par l'habitude? De quel droit ce lien despotique asserviroit-il l'avenir au présent? Quelle est la nature de ce serment bizarre qui soumet a la volonté d'un jour toutes les inclinations de la vie? Et quel être assez audacieux a pu dire dans la \ érité de son cœur • — Maintenant je jure de ne plus aimer?
Mais il ne leur a pas suffi de les enehaîner l'un a l'autre pour l'éternité, et de leur faire un long supplier de cette union qui seroitle bonheur, si elle n'étoit forméetjùe par l'amour ! ... Le plus souvent ils les ont nuis s ans interroger leurs cœurs, sans consulter leurs rapports ; ils ont immolé la paix de toute une génération a de frivoles intérêts, a des convenances froidement calculées; ils ont vendu au prix de l'or des faveurs qui se flétrissent dès qu'on parvient a les acheter, et la \ ierge modeste qui inspiroit autour d'elle la tendresse et le désir a été obligée de partager sa couche nuptiale avec la hideuse décrépitude, comme une rose naissante qu'on transplante sur un tombeau.
Ce n'étoit point la l'intention de la Providence; elle vouloit, dans ses desseins protecteurs, que tout ce qui respire fût heureux ; elle avoit assorti tous les caractères avec un soin bienfaisant; elle avoit préparé de secrète*
sympathies qui étoient le signal et le garant de Tara our.
Suis-je coupable de ce que les passions des hommes ont violé la loi de la nature et détruit l'ouvrage de Dieu?
Et si je me suis conservé libre au milieu de leur esclavage, si j'ai gardé une âme neuve parmi les désordres de la société, n'ai-je pas le droit de m'affranchir du joug qu'elle a inventé pour le vice?
Mon âme se souleva contre ce paradoxe et se replia sur elle-même avec effroi.
Le tonnerre tomba.
Dès que l'aube du jour éclaira l'intérieur de la chaumière, je me disposai à retourner chez Stella. Je désirois. je craignois de la voir, et ce mot mystérieux me poursuivoit avec l'acharnement d'un ennemi.
J'arrivai au petit champ, je reconnus l'églantier : il avoit souffert de l'orage , et ses rameaux dépouillés étoient penchés sur la terre.
Le feu du ciel avoit passé dans les genêts.
J'entrai dans la chambre de Stella ; elle étoit couchée sur des sangles, couvertes d'une natte de jonc; son corps étoit enveloppé d'un linceul de couleur obscure, qu'elle croisoit sur sa poitrine, et sa chevelure étoit éparse autour d'elle; elle étoit pâle : mais quand je fus la, une fièvre ardente qui s'éleva dans son sein , teignit peu à peu ses joues d'un pourpre foncé,
LES PROSCRITS. il
Je m'arrêtai a quelque distance et je restai immobile en attendant qu'elle me parlât.
Je vous attendois, dit Stella, avec un sourire amer; j'ai beaucoup de choses a vous dire.
Je m'assis.
Il arrive une heure où Ton peut se juger, reprit-elle, et cette heure est venue pour moi.
Heureuse si la justice divine ne me condamne pas comme mon cœur !
Je suis coupable depuis que je vous ai vu pour la première fois. Depuis que je vous ai vu pour la première fois, je vous ai aimé. L'arrêt de ma destinée étoit cruel; il s'est appesanti de toute sa force sur ma tète. Croyezvous que la femme adultère trouvera grâce devant Dieu?
Elle resta quelque temps en silence, et continua :
Je suis née d'une famille noble qui honora ses titres par ses vertus ; elle fut proscrite. J'avois perdu mou père dans mes premières années, et j'ai oublié sa mémoire! Ma mère est morte ici. et j'ai souillé son lit de douleur ! Ils m'avoient donné un époux: de mon choix , et je l'ai trahi.
Quand il s'arracha de mes bras pour aller se ranger sous les drapeaux dune cause malheureuse, Stella, dit-il en me donnant le dernier baiser , Stella , garde-moi ton cœur : etjenelui ai pas gardé mon cœur. Ilerroit transfuge, misérable et rebuté, dans des contrées inconnues ; il erroit accablé par la fatigue el par le besoin, souffrant
i2 LES PROSCRITS.
de la soit' et de la faim ; mais il pensoit a moi ; il se consoloit clans mon amour , et mon amour Ta trompé !
Pourquoi vous ai-je caché ce fatal secret? cent fois il s'est. approché de mes. lèvres,. mon cœur s'est serré, et j'ai tremblé devons voir deviner ce que j 'aurais dû vous apprendre ! Pourquoi vous ai-je rencontré ? je serois tranquille encore ; je pourrois songer a mon époux sans tressaillir de honte , et je pourrais sans terreur implorer l'ombre de ma mère ! J'ai tout perdu ; je n'ose plus m'occuper ni de ma mère ni de mon époux!
Croyez-vous, répéta-t-elle d'un son de voix altéré , croyez-vous que la femme adultère trouvera grâce devant Dieu?
Elle ouvrit la Bible, chercha la page de la femme adultère , y attacha ses regards et. la mouilla de larmes.
J'étois alors près d'elle, elle prit ma main et l'éleva vers leciel. Toi, dit-elle, tu n'as pas été coupable, lu ne me suivras pas dans la réprobation étemelle; c'est moi seule qui ai brisé ce nœud ; c'est sur moi seule que doivent retomber toutes les vengeances, et je t'absous devant celui qui juge les actions des hommes, car ton cœur étoit sans tache
Mais va-t'en, ajouta Stella. Va-t'en pour toujours, c'csi la dernière prière de Stella, le dernier vu-u dp ton amante! Laisse-moi avec mes regrets, j'ai besoin de préparer mon mue a subir son jugement.
LES îmoSCRITS. i:î
Stella ! nféeriai-je en me jetant a ses genoux, et je couvris sa main de pleurs.
Laisse-moi , dit-elle, tes pleurs me brûlent comme i es baisers. Ya-tVn.
El sou pouls s'affaissa, sa respiration enflammée devint plus fente , le mouvement de son cœur resta suspendu.
Je me précipitai vers la porte ; je voulus la voir encere, et ses lèvres pâles me balbutioient \m adieu.
Pendant ce temps-la je ne mil rai point dans la chaumière.
J'errois autour de sa demeure sans autre nourriture que les fruits sauvages de l'automne, sans autre lit que la terre humide , et je parcourois les campagnes désertes comme une ombre en peine que les anges de la nuit ont exilée de son cercueil.
C'était la cinquième soirée; je vins m'asseois sous le rocher qui avoir, servi de retraite à Marthe pendant l'orage.
Eo considérant ce dôme obscur et eette grotle inhabitée, en promenant mes yeux sur la solitude qui Teuton roi t, en cherchant inutilement dans ce grand espace quelque être qui respirât , je me persuadai (\\w j' étais plongé dans le silence éternel , que Dieu nTavoit relégué loin de sa vue, hors des bornes de la création, ej (]ue tout ce que je voyois n'était plus qu'une réminiscence incertaine de ce crue j'avais vu.
Le jour finit ; mes sens s'assoupirent, mais ma douleur veilloit toujours.
Je rêvai que j'étois entouré d'images de mort, et que je marchois avec difficulté a travers des amas d'ossements. Une torclie funèbre, portée au-devant de moi par une puissance invisible, éclairoit de sa flamme lugubre les horreurs de mon passage. Au bout de ce sentier mortuaire, j'aperçus Stella vêtue de la robe transparente des fantômes; j'étendis mes bras vers elle, et je ne saisis qu'un nuage.
Alors, j'arrachai de mon sein un cri d'épouvante qui se prolongea dans les détours de la montagne, et je me relevai sur mon rocher.
Ilétoit encore la, ce flambeau fatal, comme je l'a vois vu dans mon sommeil ; il descendoit lentement le revers de la colline, et mes regards avides ne cessèrent de le suivre que lorsque sa lueur bleuâtre s'effaça dans les ténèbres.
Je cherchois a rassurer ma raison contre ce prest;ge effrayant, quaud toinvà coup la cloche de Sainte-Marie sonna. Ses vibrations étoient interrompues par un calme affreux qui en remplissent l'intervalle. Il y avoit entre ce rêve, ce flambeau, cette déchirante harmonie, je ne sais quelle liaison d'idées qui resserra mon cœur.
Je m'étois avancé sans but dans les avenues pénibles de la grotte... et cette clarté, ce souvenir... j'étois au bosqurt de la prière mon sang so glaça,
Une fosse de plus mie fosse nouvellement creusée ! Meurtriers ! qu'avez-vous fait de Stella ?
Oui, répétez, Marthe, répétez encore! Ecrasez-moi de tout le fardeau de ma douleur. Oui, c'est moi qui suis la cause
Et ma raison s'aliéna. — Je m'élançai dans les Lois , je remplis Pair de mes cris, j'arrachai mes vêtements, je me roulai sur la pointe aiguë des rochers, et brisé, meurtri, sanglant, couvert de poussière et de blessures, je m'évanouis.
Cette nuit me parut longue comme l'éternité, car j'avois conservé la faculté de sentir pour l'exercer sur d'épouvantables chimères.
Le tableau de la mort de Stella poursuivoit mon imagination fatiguée. Je la voyois dans son drap funéraire, avancer un pied desséché sur la fosse et tomber eon ! re la terre qui retentissoit de sa chute. Quelquefois il me sembloit qu'un songe cruel nous avoit trompés et que Stella n'étoit point morte. Je l'entendois frapper contre les ais de la bière et pousser une plainte étouffée. Je soulevois la pierre qui pesoit sur elle. Je brisois sa hideuse prison, et je l'enveloppois de mes bras pour réchauffer sur mon cœur sou cœur déjà froid. Mois, le souffle violent des orages nous enlevoit, ainsi réunis, dans les airs ; nous poussoit, frissonnants, sur d< s mers glacées, ou nous tenoit suspendus sur le cratère bouillonnant des volcans., au milieu d'une lave brûlante, cl
nous précipitoit de tempête en tempête dans la profondeur des abîmes.
Quand je revins à moi , j'étois a coté ileFnmtz ; il avoit étanché mon sang, il avoit lavé mon visage et exprimé une eau froide sur mes tempes et sur mon sain. ( ■ étoit auprès de la fontaine où je l'âvois rencontré en arrivant dans la montagne. Ce rapprochement fut terrible, lieias ! pins de repos, plus de bonheur ! m'éeriaije : et je me levai en poussant d'affreuses imprécations (-outre la destinée. Ensuite je dis mes malheurs a Frantz; il pleura, et je ne pus pas pleurer.
Ecoute, me dit Frantz, lorsque ce récit fut achevé, maintenant que tu as aussi l'expérience des grandes douleurs, je crois que nous nous conviendrons mieux, et mon amitié calmera tes peines. Un jour, quand ton cœur sera guéri, je te dirai les miennes, et en voyant comme l'infortune peut se reproduire sous des formes différentes , tu avoueras qu'aucun homme n'a le droit de se dire le plus malheureux ! Tu te révoltes contre cette idée, continua Frantz, mais si tu savois ! . . .
Eh! dis-moi, Frantz, pourquoi ne mourus-tu pas?
Oh! oh! dit Frantz, j 'a vois une mère! — Je fus foudroyé. — Moi aussi, j'ai une mère! — Et puis, ajouta— t— il, je dois rendre grâce à la providence d avoir disputé mes jours au désespoir ! si j'éiois mort, qui t'eût consolé ?
Cela est Mai. A-t-on le droit de disposer de sa vie , tant qu'il reste des malheureux ?
LES PROSCRITS. iî
J'ai souffert tout cela, et j'ai vécu.
Mes peines furent longtemps a s'adoucir ; longtemps je cherchai les déserts, la solitude et les scènes de la nuit, qui sembloient donner a ma douleur quelque chose déplus calme et de plus imposant. Chaque fois que la lune élevoit dans le ciel son disque majestueux et s'avaneoit sur l'horizon dans sa beauté mélancolique, je parcourais, pensif, la cime des montagnes , et quand nies veux tombaient sur l'endroit où j 'a vois rencontré Stella, je redemandois Stella à touJ <ve qni nous avoit \ us ensemble, et je pi; mois.
Souvent je croyois distinguer dans les ombres des formes vagues et confuses qui erroient autour de moi , et j'interrogeois ees fantômes, vaines illusions des ténèbres sur les problèmes de l'éternité.
Qu'est devenue Stella? disois-je; est-elle égarée comme vous dans les nuages, ou dort-elle encore immobile dans la fosse qu'on lui a creusée? Le bruil des eaux du torrent trouble-t-il quelquefois son sommeil? Ks!-el;«- sensible au froid de l'hiver? Quand de longs frimas sont suspendus aux brandies des ifs, et que la pluie pénètre la terre qui l'enveloppe, dit-elle : J'ai froid! — Dites-moi, dites-moi surtout si son âme s'esl dépouillée dans sa nouvelle vie de tons ÈéB souvenirs de sa \ic passée, si elle pense toujours à moi, et si, quand je prononce le nom de Stella, ma plainte va'jusqu'à sou . m ur?
Non. Stella n'entend plus les orages de la montagne; et le vent du nord qui gronde dans les sapins respecte le silence de son tombeau !
Stella dormira jusqu'à ce que les éléments se confondent et que le temps finisse. Lorsque le jour sera venu, elle ira s'asseoir a côté de sa mère, au milieu des rayons d'une lumière immortelle, et elle respirera une éternité de délices dans une éternité de repos.
Lorsque le jour sera venu, et que Stella approchera de son juge, il n'armera point son front d'éclairs menaçants ; et puisque c'est une loi commune a tout ce qui respire, qu'aimer c'est la vertu, qu'être aimé c'est le bonheur, Dieu ne rejettera point de son sein ceux qui ont beaucoup aimé. - Qu'est-ce que la divinité ellemême, sinon ce besoin d'aimer qui remplit toute la création, et qui est la source du bien, le mobile de la nature et l'âme de l'univers? L'amour est la vertu de l'humanité : il n'y a de peine dans l'autre vie que pour ceux qui ont haï.
Dors en paix, ma Stella! ton immortalité sera douce. — Le poison des regrets ne se mêle point au ne ctar des bienheureux. Dors en paix, ma Stella; tu étois née pour aimer, et tu as accompli ton destin sur la terre .
Un jour. je retournerai vers toi —
Stella , un jour un jour !
Quand l'ange du jugement dernier éveillera la poussière des hommes sur la poussière des mondes, je me lèverai sans terreur, et j'apparaîtrai avec confiance de-
vaut la justice Je Dieu. Dans ce temps-là, je retournerai vers toi ; tu me souriras et nous nous réunirons a jamais. Alors, ô Stella! rien ne pourra plus nous séparer ; ni la mort, ni les hommes, ni les tyrans, ni la nature : les temps de proscription seront effacés ; les innocents auront trouvé leur vengeur et leur récompense ; les oppresseurs auront subi leur châtiment ; le mal sera oublié, et la destruction elle-même ne sera plus.
Ainsi, mon âme accablée par tant de funestes perplexités s'en délassoit dans la paix de l'avenir.
Une année s'écoula, et je pus revoir la chaumière.
Depuis quelque temps je l'habite avec Marthe, Frantz et sa mère. Nous cultivons le petit champ, Frantz et moi ; chaque soir, nous faisons la prière dans le bosquet des tombeaux, et j'y ai planté un cyprès qui commence à ombrager la fosse de Stella.
Nous n'avons rien changé a l'ameublement de sa chambre ; elle est comme elle étoit alors ; Stella n'y est plus; mais quelquefois je pense encore l'y voir.
Et je crois que je la reverrai. . !
Pour être sur de la revoir, pour en être digne aux yeux de Dieu, quelque chose cependant, quelque chose me manque souvent — la force de vivre !