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mille sentiments y vivent; il est devenu le domaine d'une poésie vague, mais profonde; sinistre, mais émouvante. Il me semble comme si je planais au dessus de la vie, au dessus des âges , des destinées , comme si , du ciel , je voyais ces générations diverses que recoin re cette terre que je foule ; puis , je reviens a moi-même , bientôt foulé par d'autres. Ma jeunesse est finie , le plaisir est usé pour moi , je ne connaîtrai plus les passions brûlantes ni le rire folâtre, mais mon âme a encore de la curiosité pour ce grand mystère de la morl ; il l'attire par un charme invincible , et ce triste plaisir survit a tous les autres.
Tout d'ailleurs n'est pas sombre dans les souvenirs qu'évoque pour moi cette plaine funèbre. Elle recèle des êtres sous l'aile desquels s'abrita ma joyeuse enfance , et que j'ai trop tôt perdus pour que leur morl m'ait fait des blessures bien cruelles. C'est plus laid qu'on apprend a souffrir ; et encore combien don! la vie n'est qu'une longue enfance ! êtres légers que rien ne déchire parce qu'a rien ils ne sont attachés ; êtres heureux, mais d'un bonheur qui ne fait pas envie
Ainsi , c'est sans chagrin que je visite cette place où repose une vieille tante dont le souvenir lointain, mais présent encore, me reporte a la fraîcheur riante de mes premières années. Infirme, cassée , courbée par l'âge et les soucis , elle touchai! an terme de la a ie , quand moi j \ entrais toul rempli d'insouciance cl de folle joie. .1 allais la \ oir : ses croisées donnaienl sur le !;•<• don I les
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eaux Lieues me semblaient ravissantes. De cette retraite, le monde apparaissait a ma jeune imagination , comme un séjour tout décoré d'azur et de richesse , comme un brillant palais pour jouer et rire , comme un asile fortuné où volaient les oiseaux de F air, où les animaux paissaient parmi les fleurs, où l'homme portait toujours en lui une félicité paisible et pure. Aujourd'hui, déçu de ces illusions , elles sont néanmoins si vives encore dans ma mémoire, crue sur cette tombe même qui presse des ossements et de la poussière , elles masquent sous leur brillant réseau la hideuse réalité de la mort.
Pauvre tante ! j'ignore a quel degré j'étais son neveu, mais son accent qui résonne encore a mes oreilles, m'a fait penser plus tard qu'elle était Allemande , parente de mon père , je m'imagine. Elle avait des chagrins ; depuis j'y ai pris part ; mais alors, le chagrin ! je ne pouvais le comprendre. Le chagrin dans un unh ers si riant, dans ce beau séjour de fête ! le chagrin chez ma tante, qui élevait deux canaris charmants, qui avait un chat si gracieux , des bonbons dans son armoire , du sucre dans son tiroir ! Le chagrin ! j'en voyais bien les signes sur sa figure, mais sans en comprendre le sens ni la cause. Soin "eut, assise dans sa bergère, après m'avoir établi a quelque jeu, elle devenait pensive , triste , et si elle se mettait a lire quelques papiers que recelait l'autre tiroir, j'étais sur de voir des larmes couler le long de ses joues. Tante, lui disais-je, laissez les papiers, vous pleurerez. — Oui, mon enfant, répondait-elle; c'est
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fini. Elle les replaçait dans le tiroir, niais longtemps encore ses larmes coulaient, en sorte que , contraint par cette vue , je continuais a jouer , mais sans bruit , sans comprendre non pins pourquoi, les papiers fermés, ma tante pleurait encore. Souvenirsqui me touchent ! Bonne vieille dont la bonté m'attirait alors , mais que j'ai depuis tendrement chérie ! Songes lointains, que le temps embellit , que l'éloignement colore , qui sont le trésor du cœur et le baume du vieil âge !
Il y a trente-deux ans environ qu'elle est morte. Je crois qilë je dtis la tdir bien près de ses derniers moments , car depuis plusieurs mois elle ne quittait plus le lit, que j'y allais encore. Elle n'était pas plus triste qu'auparavant, si ce n'est alors que ses douleurs la tourmentaient. De son lit antique , entouré de rideaux verts, elle veillait sur mes jeux, excitait, mon babil, elle souriait a ma gaieté, et depuis qu'elle ne se le\ ait pins, j'étais chargé du doux emploi de. me servir moi-même dans l'armoire ou dans le tiroir ; alors elle riait a voir la sagacité de mes choix qui tombaient toujours sur le plus gros morceau, sur le plus large bonbon. — Tu choisis mieux (pie moi, disait-elle. Je l'entends encore.
De temps en temps elle lisoit dans un gros livre a tranche rouge. Un instinct confus me portait a ne pas l'interrompre dans ces moments-la ; je marchais doucement par la chambre , je n'osai.-, déranger le chat (pu faisait la roue sur la tablette de la fenêtre, et volontiers je m'accoudais auprès, pour écouter le babil des < ana-