ÉL1SA ET W1DMER
ris , dont les sauts et les jeux me recréaient a défaut de ceux où j'eusse mieux aimé être acteur moi-même. Mais quand j'entendais le gros livre se refermer , je reprenais à l'instant ma liberté.
Ce gros livre, c'était la Bible. Je l'ai compris plus tard. Comme je la voyais toujours recueillie pendant cette lecture et plus sereine après l'avoir laite, il m'en est resté une impression ineffaçable de respect pour le livre lui-même, et la conviction des consolations qu'apporte la religion à ceux qui la cultivent par eux-mêmes dans la simplicité de leur cœur. Elle s'est éteinte , ma pauvre tante , mais j'en suis sur, comptant sur les divines promesses , aspirant a un monde meilleur , y apportant ses œuvres , ses vertus , ses chagrins et celte confiance douce qu'ont les belles âmes en un Dieu qui répare et guérit, qui efface les fautes et tient compte des efforts. -Son , cette tombe ne m'attriste point ; c'esl le seuil qu'il faut franchir pour me réunir à ma tante : quand on y portera mes os , déjà vers elle aura volé mon âme hors des atteintes de la douleur et de la mort.
Quelauefois , durant mes promenades , je m'arrête a considérer les inscriptions qui abondent a l'entour sur ces tertres. 11 en est qui ne retracent de celui quelles récèlent que l'âge et le nom. Chose singulière! ceci m'intéresse. Le nom ; j'ignore pourquoi , si ce n'est qu'à tel nom je prête involontairement des traits plus ou moins aimables, el faisant dériver de ces traits des
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qualités de cœur, des circonstances dans la vie, des peines ou des joies , la richesse ou la misère, déjà cet inconnu attire mieux cotte sympathie que si j'ignorais jusqu'au nom qu'il porta. Mais l'âge, il parle mieuxencore. L'âgé sur une tombe a un éloquent langage : il dit si ce mortel fut retiré du milieu des plaisirs , saisi dans l'ivresse de ses jeunes ans, arraché aux bras d'une mère, d'une amante; ou si , déjà parvenu aux limites extrêmes d'une longue vie, cœur éteint, fardeau inutile, il ne fit que passer d'une torpeur caduque au sommeil du sépulcre.
Parmi ces marbres, il en est un qui m'attira dès mes premières visites en ce lieu , et ce qu'il y a de bizarre, avant même que je comprisse le sens des lignes qui y sont gravées, car elles sont écrites en allemand. À la vérité, ayant appris, dans mon enfance, quelques mots de cette langue, j'avais pu déchiffrer la première ligne : c'était une pensée d'une extrême simplicité , mais elle empruntait du lieu où je la lisais , et de la disposition où je me trouvais moi-même, un attrait mélancolique que je ne lui eusse point trouvé ailleurs. C'était ce vers :
Das Leben gleicht der Friihlmgsblume...
La vie ressemble à la fleur au printemps. Bien vrai 1 bien tristement vrai! disais-je eu moi-même, et
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rapprochant ces mots de divers emblèmes sculptés dans la marge de l'inscription , j'arrivai a me peindre , sous l'image de cette fleur, je ne sais quelle aimable fille se fanant au milieu des hommages , penchant vers le sol, y apportant sa froide dépouille, lorsqu'un nom propre, crue je pus lire dans les vers suivants, fixa ces suppositions. C'était un nom de femme : Êliêa. Je m'attachai aussitôt a ce nom , je lui donnai des traits , je m'associai a ceux qui pleuraient cet être aimable , et déjà , auprès de cette froide pierre . comme entouré d'affligés et d'amis , mon cœur se berçait d'émotions douces et compatissantes. Mais il était tard; le soleil, près de se coucher , ne dorait plus que la crête des tertres ; les cyprès projetaient au loin de longues ombres ; la porte de l'enclos se fermait au déclin du jour ; je me levai pour partir. Il m'en coûtait pourtant de me séparer brusquement de cette tombe ; pour en emporter quelque chose, je pris copie des strophes qui s'y lisaient et je regagnai doucement ma demeure, en savourant la tristesse du seul vers que j'avais compris. Dès que je fus chez moi, ayant allumé ma lampe , j'essayai de découvrir, a l'aide d'un dictionnaire, quels sens renfermaient les autres. J'eus beaucoup de peine à y parvenir, néanmoins j'eusse mieux aimé ne les comprendre" qu'imparfaitement que d'aller faner , en recourant a quelque personne indifférente , le charme secret que je goûtais a ce mystère.
\ mesure que je pénétrais le sens des strophes . Elisa
KI.ISV KT WIDMER. le:
m'intéressait davantage. Bientôt je les sus par cœur, (I c'était pour moi une musique pleine de douceur , que de les répéter, malgré l'obstacle que m'opposait la prononciation dans une langue étrangère. Je voulais Faire plus, les traduire; mais dès les premiers mots, rebuté par la difficulté , et surtout par l'altération que subissaient , en passant dans notre langue , les traits naïfs et touchants de l'original , j'abandonnai ce projet, et je m'en tins h confier à ma mémoire ces vers que voici :
Das Leben gleicbt der Frùhlingsblume, Sie gehet auf, und welket ab.
Eli?a liegt mil stillcm Rubme, 0 weint uni sie ! — in frùhen Grab.
Sie stand verpflanzt auf nnsere Ente Und bliihle nicht am rechien Orl, Damit sie ganz zum Engel werde Nabm Golt — sie weg; sie bliiliet dort.
Quelque temps après je retournai au cimetière , sans autre but que de m\ promener, selon mon habitude, dans les heures de désœuvrement. Le temps était triste; lis roches de Saint-Jean, grises et mornes, se dessinai' nt sur un ciel nuageux , et un vent d'orage faisait ployer les herbes de la plaine. Il semblait qu'un souffle de désolation passât sur ces tombes, et dût pénétrer jusque sous l'humide demeure des morts. Dès que je (us entré, un petit chien accourul vers moi et me coin-
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I)!;i tVaiiii r ii-s. Je m'assis pour les lui rendre , mais peu après il me quitta , comme déçu de ce qu'il attendait, et il s'éloigna. C'est alors que, le suivant des yeux, j'aperçus un homme dans le lointain. Je cheminai de son côté.
C'était un fossoyeur. Il attendait , appuyé sur sa pelle. — Il est a vous, lui dis-je, ce joli chien? — Non; a celui qui est dans cette fosse. Nous l'y avons mis hier ; il faut que le chien soit resté auprès : je l'y ai
trouvé ce matin Ce n'est pas le premier, ajou-
ta-t-il.
Pendant que cet homme parlait , je m'étais approché du chien, ému envers cet animal de la plus reconnaissante tendresse. Il restait accroupi auprès de la tombe, le mouvement de sa queue m'accueillait , mais son regard sans gaieté exprimait cette douleur résignée , si touchante chez les animaux qui en sont susceptibles. A mesure que je le comblais de caresses , il paraissait plus triste et plus inquiet ; a la fin il se mit à hurler sourdement, comme si les atteintes d'une main étrangère lui fussent mieux fait senti]1 l'absence de son maître. Pour moi, interprétant ainsi l'abattement de ce serviteur fidèle, j'éprouvais, à sa vue, un attendrissement dont je cherchais a dérober les signes au fossoyeur.
— ■ \ ous attendez un convoi? repris-je bientôt. — Oui , et qui tarde a venir. Voici la pluie (quelques gouttes se montraient sur les tombes). — Savez-vous qui est ce mort-la? — Non. A coup sur un cadavre. Nous