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n'en savons que ça, nous autres. — Vous ne pouvez donc pas m 'apprendre qui était le maître de ce chien ? — Celui-là , oui; parce que, de son vivant, il venait nous voir, avec son chien que voila. Oscar, qu'il l'appelait; (le chien tourna la tête en branlant la queue.) Pauvre bête, ça n'appartient plus à personne. Tiens! E\ il lui lança une croûte de pain sec que le chien flaira suis y toucher.
— Si ce chien n'appartient a personne, dis-je au fossoyeur, je serai bien aise de me charger de lui. — Monsieur ferait bien, vraiment. Et puis, qu'est-ce que ca peut coûter de nourrir une bête comme ça ? Pas grand'ehose. Je l'aurais retiré , si ce n'était que, nous autres, nous n'avons rien de trop. — Vous m'avez dit que son maître venait vous voir? — Non pas nous, mais sa femme , qui est enterrée la-bas. — Etait-il jeune. — Non, et puis cassé , vous m'entendez bien, par le chagrin. Un mari comme on n'en voit pas. 11 venait a pleurer , de loin en loin , et puis je n'en sais guère plus, sinon que son chien nous tenait compagnie. — Vers quelle tombe allait- il ? — dette noire, snns le saule
C'était celle d'Elisa. Au premier moment, les choses que m'apprenait cet homme, venant a heurter les fictions dont mon imagination avait entouré cette jeune personne , j'en éprouvai quelque désappointement : la réalite, quelle qu'elle puisse; être, n'a jamais 1<' prestige (.les rèVes. Néanmoins, après les premiers instants de
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mécompte, cette jeune femme, objet de regrets si constants , recommençait a me toucher plus encore ; je me trouvais ému de compassion pour cet homme, qui avait porté tant d'années le poids de la douleur ; et ce chien fidèle , seul survivant a ces êtres infortunés , apportait a cet ensemble un trait inattendu , que mon imagination n'avait pu saisir, mais dont elle s'emparait avec un vif attrait.
— Il faut, repris-je , que vous m'appreniez de ce monsieur tout ce que vous en savez, fossoyeur. — Je vous ai dit tout. Son nom, je l'ignore ; si c'est pour un héritage , vous pourrez l'aller savoir en chancellerie. Un malheureux , vous dis-je , je n'en sais que ca ; et puis quelques pièces d'argent qu'il nous donnait a l'occasion. — Etait-il de la ville? — C'est a croire; au fait, je n'en sais rien.
Pendant que je causais avec cet homme , une vieille femme , vêtue d'habits de deuil, venait d'entrer au cimetière. Le chien était accouru vers elle avec des démonstrations de joie extraordinaires , mais malgré les instances de cette femme pour l'engager a la suivre, il était revenu s'accroupir auprès de la tombe. Pour elle, visiblement émue , elle semblait répugner a venir le chercher jusque-fa , en sorte que , restant à distance, elle continuait a l'appeler. — Mes bons messieurs, nous dit-elle à la fin, pourriez-vous me l'amener? j'ai ici de quoi l'attacher. — Est-il ii vous? lui criai-je, — Oui, Monsieur, je vous l'assure.— Dites-moi \ otre demeure,
Ki.isv i;t \vi!)Mi;n. îu
je vous le ramènerai. — Ici près , sous Champcl. — - Votre nom? — Marguerite. Demandez au Vieux- Chêne. C'est la. Mais ne me trompez pas, mon bon Monsieur. Ce chien m'a été confié. . . par mon maître. . . , mon pauvre maître — Et les sanglots lui coupèrent la voix. J'allai auprès d'elle, je pris l'attache pour m'en servir , et je l'engageai a s'en aller , en lui promettant cruecejottr même elle me verrait arriver chez elle avec le chien.
Quand elle se fut éloignée, je priai le fossoyeur de mVuder. Il tint le chien pendant que j'attachais la corde a mon mouchoir dont j'avais fait une espèce de collier que je lui passai autour du cou. Le pauvre animal laissait faire, malgré une visible anxiété ; mais quand je voulus l'entraîner loin de ce lieu, il poussa des cris douloureux, et tandis qu'il résistait de toute sa force, son regard expressif et. suppliant m'otait tout courage. Je renonçai donc a l'emmener de cette manière, et lui ayant bandé les yeux avec mon mouchoir, je le saisis fortemeW sous mon bras, et je l'emportai ainsi, tàehant de vaincre par mes caresses là résistance qu'il m'apposait. Vers le portail surtout, j'eus beaucoup de peine a le contenir pendant que nous croisions le rom oi qu'attendait le fosso\ eur.
Cette douleur des animaux inspire une pitié bien pénible. Si franche, si dénttée de calcul , si pure de loin alliage', tandis qu'elle s'exprime par des signes d'une Haï ve énergie, elle n'admel pas, comme la nôtre.
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les paroles de consolation : on la contemple sans pouvoir Fadoucir. Pauvre chien? Je ne pouvais le détromper de Terreur qui l'enchaînait a cette tombe ; en Vi u arrachant je semhJais lui faire violence, et quand je ne pouvais assez l'aimer, je n'avais droit qu'à ses plaintes et ii ses murmures.
Je cheminais par des sentiers solitaires, sous les collines de Champel, demandant aux fermes où était la maison du Vieux-Chêne. Bientôt je la reconnus aux indications qu'on m'avait données, principalement à un antique chêne dont l'épais branchage cachait un vieux portail , et couvrait presque en entier de son \ aste ombrage une petite cour froide et silencieuse. Derrière ce chêne , une maisonnette était adossée a la colline dont la base, plantée de bois, est couronnée par des sommets nus et inhabités.
Sans doute ce que je savais déjà du maître de cet enclos influait sur mes impressions ; néanmoins l'aspect de cette habitation me frappa par un air de tristesse et de nudité. Il n'y régnait ni désordre, ni délabrement, mais elle n'offrait à l'en tour aucun de ces traits auxquels on reconnaît l'agrément de la vie rustique, les goûts d'un campagnard qui se plaît a ses fleurs, a ses arbustes, qui embellit son petit domaine et s'y crée un séjour a son gré. On n'y voyait ni parterre, ni bassecour; point d'outils champêtres, point de potager ni d'enclos, mais un gazon épais ; et, jusque vers le seuil de la maison, des orties, des bardanes et quelques plan-
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tes sauvages végétaient sous l'ombre humide du vieil arbre. Quand j'entrai, une belette traversait la cour.
La bonne \ieille, entendant quelque chose, parut a une fenêtre de premier étage. — Je monte, lui clis-je, ne descendez pas, ^ici votre ami. Elle \iut a ma rencontre, et je la suivis dans une chambre haute, où elle était occupée à mettre en ordre des bardes et des papiers. Elle quitta tout pour le chien : heureuse de le revoir en sa possession, elle m'adressait des remerchuents les larmes aux yeux, tout en prodiguant des caresses a l'animal* qui, inquiet et préoccupé, n\ répondait que par un faible mouvement de queue, et retournait a chaque, instant vers la porte, que nous avions eu soin de fermer. Elle lui présenta une tasse de lait qu'il lappa avec avidité.
— Etes-vous seule ici? dis-je à cetle femme. — À présent, oui, me répondit-elle; seule avec ce chien. .lavais un maître, Dieu Ta retiré. — Mais votre maître n'avait-il pas des parents, des amis? — Des parents, plus; et des amis, rien (pie moi, sous votre respect. Anciennement il avait sa belle-mère ; celle-ci morte , il me prit a sou service et nous vînmes ici. 11 y vivait retiré-, ne voyant personne ; a défaut de famille, c'est; mon frère et les voisins qui ont accompagné le cercueil. — Ce que vous me dites, bonne femme , excite \ ivenient mon intérêt, cl puisque le hasard m'a appelé a vous rendre un petit service, faites-moi, en retour, le plaisir de me raconter ce que vous savez de ce maître
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que vous pleurez. — C'est pour moi que je le pleure, dit-elle, mon bon monsieur ; pour lui, la mort Ta délivré : il n'aimait plus la vie. Quant a son histoire, je vous dirai ce que j'en sais : peu de chose. Il ne causait jamais de ses chagrins; ce que j'en ai appris, c'est d'ailleurs. Tout jeunes, ils s'étaient aimés avec une jeune demoiselle, se promettant d'être l'un a l'autre, mais ils n'avaient pas de fortune. Il prit un état, travailla de bon courage pendant bien des années, et une fois ses affaires avancées ils s'épousèrent. Je ne les ai pas connus dans ce temps, si ce n'est qu'un jour je vis cette dame, bien jeune et bien pâle, qui regardait a cette fenêtre. Ce n'est pas bien loin de la qu'elle mourut. Son mal, je ne l'ai jamais su. Mais de ce jour mon pauvre maître a gémi, et vécu de regrets.... Voici deux ans qu'il déclinait, ne me parlant plus, jamais.... Il y a huit jours.... huit jours seulement, monsieur, qu'il m'a dit : ... Marguerite... c'est bientôt fmi!... La bonne femme s'arrêta quelques instants pour donner cours a ses larmes.
■ — ... Je vais te délivrer de moi,... reprit-elle, en continuant son récit.... Je suis étonné de vivre encore ... Et des propos ainsi, a fendre le cœur, mon bon monsieur , et auxquels que pouvais-je dire, sinon pleurer ?... A mesure qu'il s'est senti plus près de mourir, il me causait plus souvent ; deux fois il m'a pris la main, ça ne lui arrivait jamais, de façon que je croyais le voir reprendre vie ; mais quoi que j'aie pu faire, il
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n'a point voulu voir le médecin, disant que, grâce a Dieu, son heure était venue ; qu'il ne F avait pas avancée, mais qu'il ne voulait pas la reculer. Marguerite, a-t-il dit, ma vie a été brisée quand je croyais toucher au bonheur Ce qu'elle a été depuis, tu Tas vu, trouves-tu que je puisse la regretter? Que les heures
coulent... chacune m'approche du terme où j'aspire Elisa m'attend . . . elle m'appelle je vais la
rejoindre, et cette fois pour toujours !
La bonne femme s'arrêtait souvent, interrompue par ses pleurs ; moi-même, touché par ce récit, je me laissais attendrir, en sorte que, oubliant tous les deux que nous nous parlions pour la première fois, cet entretien prenait peu a peu le charme d'un confiant abandon, et je voyais avec plaisir le soulagement qu'éprouvait Marguerite a me parler de son maître. ~ >
— C'est vendredi qu'il est mort, continua- t-elle,\ <ts dix heures du soir. Le matin il s'est encore assis sur son lit... Il m'a dit quelque chose que je ne répéterai pas,
mais que je n'oublierai jamais — Parlez, je vous
prie, a moins que ce ne soit un secret qu'il importe de ne pas révéler. — Non, monsieur, ce sont des termes dont je n'étais pus digue : Marguerite, il faut nous dire adieu... tu trouveras, où je t'indiquerai, un souvenir de moi... mais, ce que j'emporte de reconnaissance pour tes soins et ton affection, je ne puis rien le faire ni te dire qui en soit la mesure. Je le dois de n'avoir pas mis fin a mes jours... Si je pouvais regretter cette