‹ Nouvelles (volume 2)Chapitre 25 sur 34 · ÉL1SA ET W1DMER · texte numérisé non relu

ÉL1SA ET W1DMER

de cet homme infortuné, do sa jeune épouse, de ma chère tante et, par un hasard non moins étrange, je devenais le possesseur de cette Bible, de cette bergère, de ces antiques meubles dont la vue me faisait rebrousser, au travers des vicissitudes de ma vie, jusqu'aux: riantes journées de mon premier âge. Le livre surtout me semblait un précieux trésor ; bien souvent je l'avais regretté, j'avais songé que j'eusse aimé y lire comme ma vieille tante; a son exemple, y puiser du calme et de la sérénité, et, en retrouvant d'une manière inespérée cet ami d'enfance, je me promettais avec douceur de cultiver son commerce et de ne m'en plus séparer. A mesure que ces choses se découvraient, je voyais Marguerite m'envisager par degrés d'un air plus respectueux et perdre de cet abandon familier qui avait jusque-là donné de l'attrait a notre entretien. Il semblait comme si l'autorité que son maître avait eue sur elle eut passé en moi, et qu'en héritant de quelque partie de son bien, j'eusse hérité pareillement de ses droits a la soumission et aux égards de sa servante fidèle. Elle s'était levée, et ayant doucement replacé sa chaise contre la muraille, elle se tenait debout devant moi et paraissait attendre que je lui adressasse la parole : « Marguerite, lui dis-je, vous l'amie de M. Widmcr, je a ous en prie, reprenez votre place, et sachez vous persuader que \oiis rie-, ici maîtresse, bien moins encore par ce papier que car \ih vertus et votre caractère, qui \ous rendent digne de tout respect, > La lionne femme se

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rapprocha, mais bien plus par soumission et pour me complaire que par acquiescement aux choses que je lui disais, car son cœur, plus modeste encore que dévoué, était généreux par instinct et grand a son insu. Je m'occupai aussitôt des affaires de la succession et des moyens de mettre Marguerite en possession de sa petite fortune. Je n'eus aucune peine , grâce au zèle que je rencontrai chez M. Pigalle, dont le cœur honnête et plein d'humanité avait compris sur-le-champ tout ce qu'il y avait de sacré dans les recommandations de M. Widmer. Je retirai Marguerite chez moi pendant l'apposition des scellés , et , au bout de quelques semaines employées aux formalités indispensables et a faire une exacte division des biens, je revins pour l'établir dans la maisonnette de M. Widmer. Après ces jours d'absence, elle n'y rentra pas sans une vive émotion , et sa douleur , renouvelée par la vue de ces lieux déserts, éclata en bouillants sanglots. Insensible a l'aisance de sa position nouvelle , elle n'avait de pensées que pour le passé, elle pleurait amèrement son maître et semblait se déplaire a vivre désormais sans le servir; en sorte que j'entrevoyais encore dans cette digne vieille une dernière victime destinée à se consumer dans le chagrin d'un attachement rompu.

« Marguerite , lui dis-je , ne vous laissez point aller a ces regrets amers pour un maître que vous savez être heureux maintenant. Puisez de la force dans la conscience de ce que vous avez été pour lui , et respectez

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ses vœux qui ont été que vous goûtassiez enfin la paix et la liberté au milieu d'une aisance que vous avez si bien gagnée. » Mais , mes paroles , en lui rappelant les bontés de son maître , ne faisaient que provoquer plus abondamment ses pleurs. C'est alors que, selon l'intention que j'en avais formée pendant son séjour chez moi, je lui fis part d'un projet qui souriait a mon cœur.

€ Ecoutez-moi , Marguerite , repris-je , ces meubles qui m'appartiennent ici, je ne veux point les en retirer ; mais plutôt je désire venir vivre avec vous , avec eux , si ce projet vous agrée... — Ah ! Monsieur, me dit-elle aussitôt, comme cela, je veux bien rester ici; mais autrement, impossible. Prenez-moi a votre service, faitesvous le maître ici , alors je pourrai continuer d'y vivre... Vous aimez M. Widmer, il me semblera que je le sers encore... que je lui suis quelque chose. — Je le veux bien, Marguerite, mais voici a quelles conditions : Je vous paierai mon logement sa valeur , sans plus, mais sans moins. Quant a votre service, pour vous prouver que je veux être votre ami et non pas votre maître , je l'accepte de grand cœur, et sans vous offrir de gages. Je suis seul, j'ai eu aussi mes chagrins qui me séparent du monde, j'éprouve le' vide d'une affection qui me console et me récrée, et je puis mieux la rencontrer en vous qu'en tout autre ; ce sont la les motifs qui me font désirer d'achever ma carrière dans cette retraite et de mettre en commun mon existence avec La vôtre. Vous ferez notre petit ménage, je tiendrai en main \os inlé-

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