‹ Nouvelles (volume 2)Chapitre 27 sur 34 · ÉLISA ET WIDMER · texte numérisé non relu

ÉLISA ET WIDMER

revînmes tristement le soir, suivis du chien qui nous avait adoptés pour ses nouveaux maîtres.

Dans les meubles qui m'étaient échus se trouvaient les papiers de ma tante, et parmi eux des lettres de sa fille et de M. Widmer. J'avais mis en réserve, pour mes prochains loisirs, de les parcourir, d'y recueillir, avec une avide curiosité, ce que j'y pourrais apprendre de cette Elisa si tendrement aimée. Dès que nous fumes établis dans notre demeure, je procédai a cette tâche intéressante, je fis le dépouillement des papiers et bien qu'il s'y trouvât beaucoup de lacunes, je pus néanmoins retrouver la trace de cet attachement profond, commencé sur la terre, rompu par le sort, et résistant à l'épreuve du temps pour se renouer dans le ciel. Bien souvent durant ce travail, je fis d'amers retours sur moi-même : Non, ce n'est point le trépas qui, brisant les nœuds de l'amour, fait au cœur les plus sanglanlcs plaies;... les serments violés, une félicité qui fuit sans espoir, voila ce qui porte la mort jusque dans le cœur lui-même. Je veux, puisque j'ai entrepris ce récit, poursuivre encore, dire ce que je sais de ces deux amants, et clore ainsi ces pages trop remplies de moi. Que si je ne répugnais à trahir' le mystère de leurs touchantes amours, je laisserais parler les lettres mêmes que je possède, car quel récit pourrait atteindre au charme de ces lignes toutes imprégnées de tendresse et de grâce, ou L'ingénuité, La fraîcheur, L'énergie de L'adolescence se montrent sous leurs plus aimables traits, où la con-

jsx ÉUSA fci W1DMER.

fiante sécurité de cet âge fait un si émouvant contraste avec une séparation affreuse et prochaine ? Mais je ne puis, j'aime mieux affaiblir ce charme que de le profaner.

Elisa Meyer était née a Zurich et y avait passé sa première enfance. Son père, homme aimable et rempli lui-même d'attachantes qualités, avait pris en affection singulière cette enfant et s'était plu a cultiver en elle d'heureuses dispositions qui enchantaient sa tendresse. Mais il paraît que, parmi des soins, éclairés d'ailleurs, il se livra trop au plaisir de développer de bonne heure la sensibilité de sa fille et d'en recueillir les fruits précoces. À l'âge où ses compagnes n'étaient encore qu'enjouées et folâtres, Elisa connaissait mille sentiments forts ou délicats, et son âme exaltée rêvait déjà l'héroïsme de l'amour, du dévouement, de la foi jurée ; aussi, quand au bout d'un petit nombre d'années son père lui fut enlevé, le chagrin accabla cette frêle enfant, et elle faillit le suivre. Elle n'avait que dix ans alors; j'ai sous les yeux un portrait d'elle fait a cette époque : ses traits sont remplis de grâce et de finesse, mais il est facile de reconnaître, a l'expression de ses yeux, au mélancolique sourire de sa bouche, a je ne sais quelle auréole de sérieux qui semble entourer son pâle front, que cette enfant avait déjà franchi son âge et que son cœur devait connaître de bonne heure des passions profondes.

C'est après la mort de son époux que ma tante, dé-

Page 1