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sirant se rapprocher de sa famille, vint se fixer ici. Elle y connut ma mère, et je me souviens qu'elle lui conservait un souvenir plein d'affection et d'estime. Occupée de l'éducation de ses deux enfants, elle cherchait a ralentir le développement trop hâtif de sa fille et a assurer les progrès de son fils moins âgé qu'Elisa. Un jeune homme donnait des leçons a celui-ci. Pauvre, mais instruit et estimé, il devait a une protection que lui avaient méritée sa conduite et ses talents d'avoir été introduit dans la maison de ma tante. C'était Widmcr. Elisa assistait souvent a ses leçons, elle écoutait d'une oreille avide ses enseignements, mieux a la mesure de son esprit que les futiles connaissances qu'elle recevait des maîtresses a la mode ; peu a peu son intérêt s'étendait au maître lui-même; elle le questionnait, elle aimait a l'entendre, et ce jeune homme, captivé par l'intelligence et les grâces de cette aimable écolière, s'abreuvait a longs traits du charme puissant qu'il ne s'avouait pas encore. Sans doute, dès lors, ma tante avait deviné ce penchant naissant, mais, tendre mère et femme sans préjugés, elle entrevoyait dans cet honnête jeune homme celui qui, destiné a fixer les affections de sa fille, lui présentait d'ailleurs les plus sûres garanties pour son bonheur.
Élisa avait environ quatorze ans, Widmcr en avait seize. Déjà ils s'aimaient de cet amour que sa pureté même exalte, et, d'après une lettre de ma tante à V\ idmer, je conjecture que, dans leur innocente candeur,
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ces deux enfants n'avaient point cru mal faire en s'avouant leur penchant et en se jurant une éternelle tendresse. Dans la lettre dont je parle, ma tante, instruite par les aveux spontanés de sa fille, tient a Yidmer un langage plein d'indulgence et d'élévation ; elle ne risque point, par un blâme imprudent, de lui inspirer de la défiance sur un acte qu'elle sait pur et honnête, seulement elle l'instruit des choses que commandent les convenances, elle l'éclairé sur sa position, sur les efforts qu'il doit faire, sur les ménagements qu'exige le caractère trop sensible de sa fille ; et sans engager encore sa promesse, elle lui fait entrevoir que cette union peut devenir Je prix de son avancement, de sa conduite et de son honnêteté. Je ne m'étonne pas que, tempéré par les avis de cette femme aussi sensée que tendre, le penchant de ces deux jeunes gens ait pris par degrés cette force intime contre laquelle devait se briser l'assaut des ans et de la destinée.
Y\ idmer , transporté par cette espérance, s'adonnait sans relâche au travail ; l'ambition voilée sous les dehors de l'amour , emportait son zèle vers les hauteurs de l'étude, et déjà, entre les jeunes gens de son âge, on le remarquait comme appelé a fournir une carrière brillante. Outre le courage qu'il puisait a ses feux , Elisa l'avait enflammé du sien propre pour tout ce qui esl grand, noble et digne d'enthousiasme ; l'exaltation ée cette jeune fille avait passé en lui pour s'y accroître encore ; c'était elle a son tour qui modérait les transports
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qu'elle avait fait naître et retardait l'essor de son amant. Dans ce commerce élevé, leurs âmes, dignes lune de l'autre, se confondaient ensemble, s'unissaient par tous les points , et sans doute ils étaient déjà bien loin de ces temps où leurs bouches croyaient devoir engager l'avenir par de mutuels serments. Il ne s'agissait plus de promesses, et déjà ma tante voyait avec quelque effroi ces deux vies dépendre l'une de l'autre. J'en trouve la preuve dans les lignes que lui adresse a ce sujet \\ minier. Ce malheureux , avec cette sécurité téméraire qu'inspirent les sentiments forts , rassure la mère d'Klisa : il semble braver la destinée , il défie ses coups , et abusé par une passion qui l'élève passagèrement au dessus de l'humanité : « Qu'importe, écrit-il, qu'importe que nos corps puissent être pendant quelques jours séparés par la mort, si nos âmes sont à l'abri de ses atteintes! Que l'une précède l'autre dans le ciel, c'est pour l'attendre, et dans cette attente même, auraient-elles cessé d'être ensemble, d'être l'une à l'autre, de se chercher, de se rencontrer sans cesse! Gkassez ces craintes, obère maman, elles sont indignes d'un amour dont la flamme pure et céleste peut être attisée, mais jamais éteinte par l'impuissante haleine des vents qui souillent sur cette terre. »
Dès cette époque, ces craintes de ma tante avaient pris a ses yeux mi degré de réalité qui la préoccupait beaucoup. \ divers signes «'Ile croyail reconnaître chez Klisa les indices secrets de quelque dépérissement, l ne
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pâleur plus habituelle avait remplacé les tendres coii^ leurs de ses joues ; quelque maigreur s'était mêlée à la finesse de ses traits , et tandis qu'un air plus frêle s'attachait a son visage, le feu calme et profond de son regard indiquait trop qu'une âme ardente minait lentement ce corps si gracieux et si fragile. Bientôt ces craintes devinrent assez fortes pour provoquer des soins qui en révélèrent le sujet a Widmer. Par le conseil des médecins , ma tante dut conduire sa fille dans des climats plus doux , où néanmoins le voisinage des monts mêlât a la chaleur de Pair son influence vive et restauratrice. Dès le printemps suivant, elles partirent pour la cité d'Aoste, petite ville du Piémont, voisine des gorges du grand Saint-Bernard , et où la proximité des Alpes tempère la chaude haleine des vents d'Italie. Les deux amants se séparèrent , triste essai de la séparation plus longue dont ce jour était le présage !
Mais pour les cœurs passionnés tout est aliment à la flamme qui les dévore. Dans ce nouveau séjour, Elisa, loin de Widmer , se consumait de l'impatience de le rejoindre; contrainte de ne plus le voir, de ne plus lui parler , elle suppléait a ces douceurs par l'essor de sa pensée constamment présente aux rives où elle savait que Widmer coulait un ingrat exil ; elle observait en regard de son amant ces lieux nouveaux , cette peuplade étrangère , ce pittoresque assemblage de ruines romaines et d'habitations modernes qui caractérisent la ville «TÂoste ; elle sYmoiwait a contempler, si ■ voisines
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de ce vallon fleuri , les cimes neigeuses des grandes Alpes, et jalouse de n'éprouver rien où son ami ne fût en part , elle passait les longues heures du jour a lui retracer ses impressions , mêlant les poétiques descriptions de ce séjour aux impressions passionnées d'une tendresse que la distance rendait moins timide. Au milieu de cette vie de trouble, d'émotions, de sentiments brûlants, la douceur du climat devenait impuissante a défendre le corps contre les ravages du cœur; Élisa s'affaiblissait : déjà elle supportait moins la fatigue des promenades et du travail , déjà elle se privait avec amertume de tout écrire , et son exaltation , combattue par le déclin de ses forces , se tournait souvent en des pleurs involontaires, en un attendrissement amer non moins funeste au retour de sa santé.
Créature aimable, touchante fille, qui t'inclines ainsi vers le tombeau ! tendre fleur qui vas te fanant, encore toute parée de dons et de grâces , frêle rameau bientôt
détaché du jeune arbre qui te servait d'appui ! J'ai
peine a poursuivre , la tristesse serre mon cœur , les larmes troublent ma vue... Si du moins je pouvais retarder cet instant qui s'avance, — vous conduire vers ce cyprès en vous en masquant l'approche. . . Je ne puis ; le mystère voile de son ombre ces derniers beaux jours: pour recueillir les rares fleurs dont ils furent semés encore, il faudrait que le feu rendît ces lettres qu'il a dévorées pour toujours.
K, l'approche de l'hiver, ma tante délibéra si elle <Je-
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\ ait ramener sa fille a Genève , ou la conduire vers des contrées plus éloignées des frimas. Widmer le voulait, il écrivait qu'il allait les rejoindre , qu'il attendait tout du doux soleil de la Toscane. Déjà il s'était mis en route, mais arrivé à Martignyune lettre de ma tante le prévint de leur prochain retour , en le chargeant de chercher aux environs de la ville une maison Lien exposée. Il paraît qu' Elisa , pressée déjà par de sinistres * pressentiments , avait voulu s'assurer de revoir le ciel de sa patrie et les lieux témoins de ses premiers serments. Elles se mirent en route par la plus grande voie, c'était le grand Saint -Bernard ; mais , déjà trop faible pour se soutenir sur une monture, Elisa fut portée en litière jusqu'à l'hospice. Sa mère, montée sur une mule, ne quittait pas ses côtés , dévorant en secret ses douleurs et affectant un courage qui venait échouer contre les caresses de son angélique enfant.
Cependant Widmer ayant loué la petite maison qu'il a possédée depuis, avait tout préparé pour y recevoir Elisa et sa mère. Ce jeune homme n'était point abattu , de trop forts sentiments l'agitaient. Tantôt se peignant un mal grave qui minait sourdement les jours de son amante , tantôt se prenant aux moindres signes de mieux qu'il découvrait dans les lettres de ma tante, il passait du désespoir le plus violent a la plus folle joie. Informé qu'Élisa avait franchi les Alpes, il volait h sa rencontre, lorsqu'il reçut quelques lignes de madame Mever qui le priait d'attendre leur arrivée. Cette
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malheureuse mère, a] nés avoir passé par les plus cruelles angoisses , forcée enfin par l'état Je sa fille de s'arrêter dans le petit hameau de Saint-Branchier , avait cru ne pRsla ramener vivante jusque dans ses foyers ; et, après s'être remise en route , elle redoutait crue l'apparition soudaine de Widmer et les émotions d'une entrevue ne vinssent rompre le fil léger auquel tenaient encore les jours cl' El isa.
Le premier vendredi de septembre, ces dames arrivèrent. Widmer s'était éloigné sur le conseil de ma tante. Il se tenait sous ces arbres touffus qui dominent la maison. C'est de la qu'il aperçut Elisa, pâle et changée , a demi-couchée dans le fond d'une voiture ouverte. Tout entier au bonheur de la revoir , son cœur bondissait de plaisir , et il attribuait a la fatigue du voyage ce qui le frappait dans les traits et dans l'attitude de son amante. Mais quand il eut vu le voiturin s'approcher et la prendre dans ses bras pour la transporter dans la maison , toute sa joie , violemment refoulée dans son cœur, y fit place au délire du plus affreux désespoir. Dès qu'Elisa fut entrée, voyant m adame Meyer revenir flans la cour, il courut se jeter dans ses liras, et ces deux êtres , qu'unissait une douleur commune, s'inondèrent en silence de larmes ai ii ères.
Bientôl ils entrèrenl dans la maison en essuyant leurs pleurs. Elisa, restée seule, étendue sur un sofa, parcourait de ses regards éteints cette nouvelle demeure
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qu'éclairait faiblement le jour a son déclin. Affaissée sous le poids de la fatigue et de rémotion , une débile langueur enchaînait ses membres et ne laissait luire en son âme que les ternes lueurs de souvenirs confus, auxquels se mêlait une tristesse sans espoir et sans courage. Quand sa mère rentra et vint s'asseoir auprès d'elle, prête à lui parler de Widmer,elle lui donna affectueusement la main , mais sans rompre ce lugubre silence. Durant ces instants , Widmer , errant clans le corridor voisin, entrevoyait, pour la première fois, l'horreur de sa destinée, et le bonheur s'arrachait violemment de son cœur en le brisant pour toujours.
La servante apportait une lumière. Widmer, ne pouvant plus supporter l'attente, la suivit jusque sur le seuil de la porte : «Widmer ! » dit Elisa, sans surprise et d'une voix douce. «Elisa ! » s'écria-t-il , en se précipitant vers elle. . . A la vue de son amante faible et décolorée ses yeux brillèrent d'une sombre flamme ; puis, ne pouvant vaincre la poignante amertume à laquelle ce spectacle le livrait en proie, il tomba a ses côtés, prit ses mains, et, les couvrant de baisers, il cherchait a confondre ses sanglots dans les étreintes des plus vives caresses. A ces témoignages d'un si pur amour, Elisa reprenait des forces pour s'attendrir, quelques larmes sillonnaient son pâle visage, le désir de la vie recommençait a poindre dans son cœur résigné, et le regret pour elle-même s'y mêlait a la tendre compassion que lui inspirait l'infortuné Widmer l^entôt appelé a lui sun i\ re.