LES ÉDITEURS DE LA BIBLIOTHEQUE VARIÉE
Vous faites, Messieurs, un nouveau recueil de nouvelles ? On ne saurait vous blâmer; le monde a grand besoin qu'on l'amuse, et le spectacle qu'il se donne à lui-même depuis quelque temps n'est pas toujours bien récréatif.
Mais vous retirez de la poussière une chétive ébauche de cette espèce, qui m'a pris quelques heures autrefois en un assez méchant gite, où j'en avais beaucoup d'oisives et de vides : voilà ce qui me confond.
Faites, cependant, Messieurs, puisque la chose vous est agréable. Je ne suis pas si mal avisé que de mettre du prix à ces bagatelles : cela ne vaut pas même un refus.
Je n'en fais pas d'ailleurs volontiers et sans cause grave. J'écrivis cette historiette à Ham, en vérité malgré moi et pour complaire à l'éditeur des Conteurs, que je n'avais pourtant pas l'honneur de connaître. J'aurais bien mauvaise grâce, dans ma solitude de Monferrand, si je résistais à l'honneur très inattendu qu'il vous plait de faire à mon œuvre, quand je n'y dois avoir d'autre peine que de remercier et d'y consentir. Un captif, un
reclus, un pauvre proscrit serait insensé de se l'aire difficile et désobligeant.
Cet écrit, malgré la frivolité du genre, n'a rien, Dieu merci ! que de grave. La forme est défectueuse peut-être; mais le langage est chaste, la pensée est honnête et religieuse, cela me su 1R t.
Je suis, Messieurs, votre très obéissant serviteur.
Comte de Pevronnet.
Monfcrrand, 24 août I8i2.
Peut-être avez- vous eu Ja curiosité d'aller voir, aux bords de la Somme, cette monstrueuse tour du vieux connétable, où Ton prétend, sur la foi de je ne sais quelle tradition , qu'il s'était promis , d'attirer et de retenir le roi Louis XI. Vous savez quelle épaisse et lourde construction , quel insipide et maussade aspect, quelle campagne a l'entour, uniforme et inanimée, quelles eaux froides et lentes , quelle végétation languissante et rare. \ peine quelques touffesde saules, frêles et grisâtres , quelques groupes ('pais de ce peuplier monotone donl la lige droite h aiguë monte, immobile, sans souplesse, sans grâce, sans variété* A
peine le sourd nazillement du canard sauvage, pour rompre par intervalles l'immuable silence de ces profondes lisières de jonc entre lesquelles s'écoule le fleuve.
Un jour du mois de janvier 1598, cheminait sur la route qui vient de Nôyon, une charrette grossière que cahotaient pesamment, dans l'ornière inégale et creuse, trois maigres chevaux chichement nourris. Quatre estafiers suivaient, mal armés et à moitié ivres. Une toile usée et boueuse pendait aux quatre cotés du chariot et en protégeait imparfaitement l'intérieur contre Tindiscrète curiosité des passants. L'air était a la fois pénétrant et lourd. Jamais brouillard sorti de ces terres basses et fangeuses ne fut plus infect et plus dense. Le charretier jurait, les soldats sifflaient; sur la charrette aucun bruit.
Le convoi était en retard. Les difficultés de la route l'avaient allongée. Enfin neuf heures sonnant a l'horloge de l'abbaye des Génovéfms, la charrette entrait par une porte crénelée dans la bourgade alors a demi brûlée qui est au couchant de la tour '.
Mais ce n'était qu'a la tour qu'elle devait s'arrêter; cl tout y était clos a cette heure ; dans le fort aussi tout était clos. Les ponts-levis étaient dressés, la licisc abattue ; les sentinelles dormaient debout, le long des courtines, appuyées sur les parapets. Le commandant
1 Brûlée par les Espagnols et pillée par les Fiançais en
lui-même, vieux soldat blessé devant Amiens1 de deux arquebusades mal guéries, reposait déjà chaudement sur un lit épais et moelleux.
Il fallut pourtant s'éveiller, se lever, baisser les ponts, remonter la herse , Dieu sait avec combien de malédictions. Mais le chef des estafiers montrait un écrit du comte de Saint-Pol, gouverneur de la Picardie, et à ce nom tout s'inclinait et obéissait.
Il y avait une heure crue la charrette attendait sur l'autre bord du fossé, au grand dommage, par un temps si rude, des pauvres gens qui la menaient et qu'elle portait. Enfin, elle est introduite: les roues grondent et font fléchir le pont en le franchissant ; la herse crie a son tour et retombe : on est entré dans la cour du fort.
Le vieux commandant, quand on lui eut apporté l'écrit, avait froncé le sourcil. Sa longue et noire ligure s'était encore plus allongée et plus assombrie. Il s'était rapidement empreint dans ses traits une vive et aigre expression de colère et de dureté. Il avait dit : « Vive Dieu ! qu'on me fasse venir Mathurin! > Et Mathurin était accouru, pauvre invalide boiteux, que la pique d'un Napolitain avait rendu tel, quelque trois années en ça, comme il escaladait, a l'attaque de Ram*, la barricade de la porte de Chauny.
1 En 1597.
'- Vax 1696.
212 LE tiAPUCIN,
« Viens ça, mon garçon, dit le commandant ; voici ([lie M. de Saint-Pol t'envoie un pensionnaire. — Qu'il soit le bien-venu, reprit Mathurin. Où le caserons-nous ? — Au cachot. — Oh ! oh ! c'est donc un. . . Et dans quel cachot, s'il vous plaît? — Le plus sûr, — Malepeste ! il ne sera point Ta trop a l'aise, le pauvre cher homme, surtout s'il en doit avoir pour longtemps ! *
Après quoi, Mathurin sortit, alla chercher sa lanterne, choisit ses clefs, prit ses meilleurs cadenas; puis, retournant aux estafiers : « Sus! compagnons, dit-il, suivez-moi. »
En ce moment, les soldats soulevant la toile qui recouvrait la charrette, Mathurin, confondu, reconnut, couché sur une botte de paille et étroitement garrotté, un malheureux frère capucin.
L'invalide, zélé ligueur en son temps, nourri d'ailleurs dans la crainte de Dieu et des moines, n'en voulait pas croire ses yeux. « Miséricorde! disait-il en lui-même , tout en avançant et boitant , un capucin au cachot ! Moi, indigne soldat de Dieu , geôlier d'un moine et d'un capucin ! Hum ! hum ! ceci m'a grandement l'air de quelque vieux tour joué par le huguenot. »
Cependant, on approchait du pied de la tour. Ma s en ce temps elle était tout isolée. Le fossé la pressait, comme une large ceinture, de tous les côtés. II y avait encore fa un pont-levis a franchir, une double porte, une herse simple, une seconde herse a jeu d'orgue! Le
génie de la peur v avait ('puise ses ressources et ses précautions.
La dernière porte passée, vous rencontriez a gauche un assez large escalier tournant qu'on avait creusé dans l'épaisseur démesurée des murs de la tour. Ce fut par-la que se dirigea Mathurin. On descendit d'abord vingtdeux marches, et l'on se trouva sur une sorte de palier, ouvert au dehors par deux embrasures, où gisaient des fauconneaux destinés à balayer les approches du fossé. On était en ce lieu au niveau du sol extérieur. Mais il fallut descendre encore , et après a\ oir compté de nouveau douze marches, on pénétra dans une salle fort vaste où ne pénétrait jamais le soleil. Cette salle était divisée régulièrement en six parts égales, que marquait, a la manière gothique, une longue et frêle colonne montant et se recourbant jusqu'au plus haut de la voûte. Chacune des parts était percée' d'une porte noire, pesante, dhargée de fer, étrangement basse et étroite , et chaque porte était celle d'un cachot.
L'un d'eux fut ouvert, et bientôt refermé pour le malheureux capucin. Une longueur de dix pieds, une largeur de six pieds, c'était tout ce qu'on lui laissait d'espace en ce monde. De l'air et du jour, par un étroit soupirail qu'une double grille rendait encore plus étroit; l'eau <lu fossé filtrant et ruisselant sans cesse le long des murailles ; le pavé seulement pour se reposer ; une pierre grossière pour \ mettre sa tête pendant le sommeil, si le sommeil \icnt en un tel lieu. Enfoui vivant
2( i LE CAPUCIN.
au sein de la terre plus avant qu'on ne le serait mort ! Quel supplice, si le remords vous y accompagne ! si c'est la vertu, quel malheur!
Le lendemain, ce furent d'étranges bruits dans la ville et dans le château. Les uns racontaient mystérieusement que ce moine était un indigne moine reniant Dieu et la Vierge, rongé de la lèpre de l'athéisme et de l'hérésie, et qui, dégoûté de la sainte vie du cloître, se voulait plonger dans la licence du monde et dans les abominations de la réforme. D'autres, suspects euxmêmes de quelque indulgence pour les hérétiques , plaignaient le bon moine, disant que son crime était d'être moins ignorant que les autres, d'avoir confondu publiquement son prieur dans quelque thèse de théologie, et d'avoir manqué de discrétion sur la conduite peu édifiante des principaux de son ordre. Les politiques, car il y en avait déjà de ce temps, n'osaient affirmer, mais ne trouvaient pourtant pas improbable que ce fut quelque ami du père Guéret, quelque disciple du père Guignard ' , quelque complice, imparfaitement convaincu, de Jean Chàtel. Les femmes s'informaient de l'âge du moine, de sa taille, de la couleur et de la beauté de sa barbe , détails essentiels et de qui dépendaient peut-être plus qu'elles n'auraient voulu croire leur indignation contre lui ou leur compassion. En même temps les jeunes garçons de la ville venaient
1 Pendus l'un et l'autre eu 1596,
en foule au bord du fossé, et n'imaginant pas, simples et innocents qu'ils étaient, qu'on put être au cachot sans avoir fait de grands crimes, ils accablaient d'injures le malheureux prisonnier, et exerçaient leur malicieuse adresse a faire pénétrer des pierres a travers les grilles de son soupirail. Les soldats ne s'y opposaient point ; au contraire, ils les y encourageaient et leur en donnaient même l'exemple : gens stupides et de lâche cœur, toujours prêts a accabler ce qui est abattu. Et lui ne répondait, point, ou, s'il répondait quelquefois , c'était pour leur dire : « Je vous rends grâce , mes frères ; ne vous lassez pas. Les humiliations sont la bénédiction du pécheur. Que Dieu ait pitié de moi, et qu'il vous soit, a votre tour, miséricordieux ! »
Mais, à la longue, cette patience pieuse, ce langage toujours uniforme de résignation et d'humilité, ('murent les esprits et les étonnèrent. On ne comprenait plus qu'un grand criminel put être si calme, si religieux, si indulgent en de si dures souffrances. On en vint a croire qu'il se pourrait que l'injustice ou l'erreur en eussent fait leur victime. On ne parlait guère de lui que de l'air du doute, de l'intérêt et de la pitié. On s'enquit avec Mathurin de ses habitudes et de l'emploi de sou temp§. On sut qu'il ne lui échappait jamais un murmure; qu'agenouillé tout le long du jour sur la pierre, seul avec Dieu, il priait. Quelquefois sa voix pénétrante et grave faisait entendre des chants ; c'étaient les louanges de Dieu.
La foule alors revint au pied de la tour. Elle v revint attentive et compatissante ; non plus maintenant pour maudire, mais pour bénir et pour pleurer !
Un soir donc, le moine chantait !
— Gloire a Dieu , disait-il , qui est infini , éternel , tout-puissant. Paix aux hommes qui sont bornés et ne peuvent rien, et qui s'en vont en poussière comme l'argile brisée en sortant des mains du potier !
— Gloire a Dieu qui sonde les cœurs. Paix aux hommes qui font d'inutiles efforts pour y pénétrer !
— Gloire a Dieu qui découvre le ver caché sous l'herbe des champ, et l'innocent flétri au sein de l'opprobre. Paix a l'homme qui est aveugle, et qui, le croyant coupable, frappe l'innocent !
— Gloire a Dieu qui éprouve et purifie le juste par l'adversité. Paix a l'homme qui opprime le faible et lui procure le premier des biens , en lui enseignant a se détacher de ces biens périssables qui le corrompaient !
— Gloire a Dieu qui console et fortifie celui qui souffre. Paix a l'homme qui fait souffrir, ne sachant pas qu'il est, sous la main de Dieu, un instrument de miséricorde !
— Gloire a Dieu qui pardonne et veut qu'on pardonne. Paix a l'homme qui a besoin d'être pardonné!
Ceux qui entendirent furent troublés, et répondirent par des gémissements au pieux cantique. De si touchantes leçons de charité et de constance ne pouvaient pas venir d'un impie el d'wï réprouvé. —Gloire et
paix a vous, pauvre affligé! — lui crièrent-ils. Et il ne tarda guère qu'on ne le crut visité de l'esprit et de la giàce de Dieu. Peu a peu une opinion s'établit que sa vie était sainte et que son intercession serait efficace. Personne n'allait plus vers lui, qu'il ne lui dit : — Priez pour moi , frère bienheureux !
De longues années s'écoulèrent , et la délivrance enfin arriva. Laquelle, si ce n'est la mort ? Le pauvre moine, en sentant déjii les approches, renouvela humblement la prière qu'il avait faite souvent et qu'on avait toujours repoussée. On y consentit cette fois, et le prieur des génovéfins, digne religieux doué de sagesse et de gravité , vint écouter l'aveu de ses fautes et lui aider en ce redoutable passage de la vie connue à celle qui ne l'est point.
L'entretien dura plusieurs heures. Plus d'une fois les gardes qui veillaient dans la salle gothique entendirent des exclamations étouffées sortir, malgré lui, de la poitrine du génovéfin. Insensiblement elles devinrent plus fréquentes et plus expressives. Les gardes, étonnés, devinrent eux-mêmes plus silencieux et plus attentifs. Bientôt on crut distinguer des sanglots et la \<>ix entrecoupée du génovéfin qui montrait assez que c'était lui qui pleurait. Enfin, un grand mouvement se lit au fond du cachot. Les gardes, effravés, accoururent, et ayant ouvert précipitamment le guichet, ils virent, non sans surprise et sans admiration, le génovéfin prosterné aux pieds du captif, le visage ruisselanl
tu
de larmes, les mains élevées et jointes, qui s'écriait et disait : — Qui suis-je, indigne pécheur, pour absoudre l'élu de Dieu? Vous exhorter a la mort! Oh! exhortez-moi plutôt a la vie ! Bénissez- moi, âme forte et pure, sanctifiée par le malheur et la charité !
Le prisonnier éprouvait lui-même une profonde émotion. Il s'était ranimé dans l'effort qu'il lui avait fallu faire. Un feu plus vif se réfléchissait dans ses yeux ; sa figure livide s'était presque colorée ; sa parole, plus libre, s'élevait et s'enchaînait moins péniblement : on eut dit la vie revenue et le péril dissipé. Le génovéfin eut quelque espérance.
Mais voici ce qu'il avait appris de son pénitent : ,
Il y avait dans la Vieille rue du Temple, a Paris., une honnête famille de riches marchands qui se nommait Thomassin. Claude Thomassin en était le chef. Son frère Nicolas était mort depuis un long temps. Rose Nicot, sa femme, était morte aussi il y avait bien des années. Son fils, robuste et vaillant soldat de dix-neuf ans avait fait, comme eux. Il ne lui restait plus que Marie, son enfant de prédilection, jeune fille gracieuse rt intelligente, qui ajlpit atteindre ses dix-sept nus.
LE CAPUCiN. 219
La maison de Châtillon avait compté de tout temps cette famille parmi ses clients et ses serviteurs ; et Claude Thomassin, homme de calcul et de jugement, s'était d'autant plus dévoué a elle que la protection qu'il en recevait n'avait pas été nuisible a son négoce.
Quand le cardinal eut été contraint de fuir aventureusement en Angleterre sur une frêle chaloupe , vêtu, au lieu de soutane rouge, de l'habit grossier d'un matelot bas - normand * ; quand Dandelot fut mort du poison 2 , et Coligny de l'épée des meurtriers envoyés par le duc de Guise , Thomassin vit bien que le temps ne lui était plus aussi bon, et que ses affaires allaient décliner. Mais comme il était jeune alors , et ne manquait point d'opiniâtreté, tout affligé et mécontent qu'il était, il persévéra.
Cependant la fureur des partis allant toujours croissant et s'envenimant, l'âge étant venu, la mort ayant dépeuplé sa maison , il finit par se laisser vaincre. Le découragement le gagna ; et quand vint le jour que le conseil des Douze fit pendre a une poutre Barnabe Biïsson et Claude Larcher ; quand le bruit se fut répandu de cette immense liste de proscription, sur laquelle Senault avait mis indistinctement tous les noms des protestants et des politiques 3, la peur du massacre
' Eti 1568.
> En 1569.
? On l'appelait I? papier rouge. Chaque nom ^taii iuivi n>
que Ton méditait détermina le sage marchand a s'éloigner de Paris.
Il en sortit , non sans peine, et s'enfuit à Reims. D'anciennes relations de commerce avec cette ville la lui avaient fait préférer.
Au nord de la ville, et vers le sommet de Tune de ces collines qui bordent le vallon où elle est bâtie , était un château de vieille structure, noirci par le temps, mais sans ruines, et dont l'aspect attestait le goût et les soins du maître. Son enceinte, presque triangulaire, était protégée par de liautes tours et par des fossés où couraient, en se renouvelant sans cesse, des eaux abondantes. Sur le coteau, de riches vignobles; a ses pieds, de fraîches prairies ; a l'un de ses flancs, une grotte pittoresque et mystérieuse ; et puis, de profondes allées de chênes qui, de la grande cour du château, menaient, par une pente adoucie, jusqu'au rivage de la Vêle.
C'était la retraite riante pourtant et tranquille où la noble dame de Sainte-Luce achevait tristement sa vie. Mais d'affreux malheurs l'avaient accablée, et sa douleur, toujours plus aiguë, ne s'émoussait point. Pendant la guerre civile, son mari, renommé pour sa valeur dans les armées royales , avait été cruellement mutilé à l'escalade , si heureuse et si imprévue, du château de Blaye l , Blaye, lieu sacré ! . . .
l'une de ces lettres P, D, ou C : P, qui signifiait pendre; P, daguer; C, chasser. (Journal de l'Étoile.) > En 1568.
Sainte-Luce devait renoncer a la guerre et sa femme ,W espéré. Mais le zèle de sa religion etl affec non
son roi , et eette noble passion des armes a laquell un
een,ilhonnne ne résis,aitpoint,ren dissuadèrent. aAle
ncore et ses blessures mal eieatrisées, 1 alla s en.crmei avec Châtcaupers dans la place de . W-Michel-jm- PHerm, q« assiégaient • , pour la trmsteme fois, le Rcbelais condnits par un moine qui avait apostasie L assiégés firent des prodiges ; mais , accables par le 21e, au dernier assaut ils cédèrent. D'exécrables cruautés lurent commises. Les huguenots massacre eut tout : les cadavres jonchaient les rues ; les caves e les citerne, regorgeaient de sang. Chàteaupers seul e Saintc-Luee lurent préservés ; mais le lendemain on se repentit, et ils furent lâchement nus a mort »
Sainle-Lucc laissait un fils au berceau. Ce fils était lWeil et la consolation de sa mère : grave , prudent , studieux, réfléchi, Gaston était allé, 'a la guerre , comme son nom le voulait ; mais plus heureux que son père, il u'ci avait rapporté que de la gloire. Il s'était trouve a Arqueseta Ivry avecleschevau-légers dugrand-pneur. 11 fut l'un de ces sept gentilshommes qui suivirent le brave De \ic la nuit que d'Aumale escalada Saint- Denis, et qui, par un incroyable prodige, muent 1 e-
i En 1569.
> Champagnac.
lu- Thou.
222 LE CAPICIN.
pouvante parmi les assaillants, tuèrent leur chef et les
repoussèren t 1 .
La paix s'étant faite2, il élait revenu auprès de sa mère. Sa vie s'écoulait douce et uniforme, sans passion vive et sans agitation. Les délassements et les soins ordinaires a un gentilhomme retiré dans son vieux manoir : la bonne chère, la châsse, un peu de lecture, d'assidues et longues prières, car il était fervent catholique, et le martyre souffert par son père exaltait encore le sentiment religieux qui le dominait.
Gaston allait souvent à la ville, et chaque fois, pour assister aux saints offices. Il aimait cette majestueuse cathédrale où les rois avaient coutume de demander a Dieu leur consécration. C'était fa, a quelques pas seulement du portail et des cinq cents figures qu'un goût déréglé y a prodiguées, c'était la que Gaston venait d'habitude prier pour son père. Tout le monde allait alors assidûment aux églises : les catholiques , comme un devoir de leur foi; les réformés eux-mêmes, dans les villes où ils étaient peu nombreux, comme une garantie de paix et de sûreté.
Depuis quelque temps, quand ses regards, distraits malgré lui, interrompaient ses méditations, ils ne manquaient jamais de rencontrer ceux d'une personne étran-
1 En 1501.
a L'édit de Folembray, pour l'accommodement du duc de
Mayenne, ne fut fait qu'au mois de janvier 159G; mais il se négociait depuis longtemps.
LE CAPUC13. 223
gère, jeune, belle, parée, peu appliquée a la prière, qui
prenait toujours sa place auprès de là sienne, et dont le teint éclatant et pur semblait s'animer alors d'une plus vive rougeur. Son esprit, tourné a d'autres pensées, eut besoin de temps pour remarquer cette étrange affectation. Il s'en émut pourtant après qu'il l'eut remarquée. Il essaya de s'aller placer plus avant, vers le haut bout de l'église ; mais quelques moments a peine passés, la belle étrangère , pâle cette fois et tout attristée , était encore près de lui. Il songea bien a changer d'habitude, et voulut un instant quitter cette église pour celle qu'ïuncmâr a placée sous l'invocation de saint Rémi. Mais il abandonna ce projet puéril et vain, et même il ne tarda pas à se le reprocher comme un mouvement indiscret de présomption.
L'étrangère, c'était Marie. Il y avait bien longtemps qu'elle avait vu Sainte-Luce, et que son cœur, qui ne le savait pourtant pas , l'avait remarqué. Elle l'avait vu au Cours, promenade charmante, où les habitants de Reims se réunissaient ; elle l'avait aperçu sous les grands chênes de son avenue , lorsque son père , qui aimait les lieux écartés, la conduisait aux bords de là Vêle; elle l'avait rencontré aux fêtes qui furent données au due de Guise dans le temps où la ville, lassée de l'inquiète domination de Saint-Pol , obtint de ce prince la promesse de l'en délivrer1.
1 Décembre 1594.
Marie avait l'àme haute , généreuse et passionnée. Elle était charitable et compatissante , prompte a s'émouvoir, ferme et résolue dans sa volonté. Elle aimait à s'abandonner à ses sentiments , dont la source était toujours pure, et dont les périls ne lui avaient jamais été révélés. Elle ignorait ces délicates choses de la vie dont un père ne parle point a sa fille et qu'une mère seide peut dire.
Gaston, jeune encore, avoit la taille élevée, les traits réguliers, de la grâce dans la démarche et dans les manières. L'habit qu'il portait annonçait son rang ; la noble expression de son regard décelait la vivacité de son esprit et la candeur de son àme. La nature lui avait tout donné pour séduire , moins le goût du vice et la volonté.
Marie n'allait plus au Cours ; ses promenades la menaient toujours au bords de la A êle, el lorsqu'elle s'asseyait , ce n'était jamais que devant cette riante colline mie couronnait le château. Son père , ne soupçonnant rien, se glorifiait de la discrétion de sa fille , et s'émerveillait qu'à son âge elle eut tant de goût pour la solitude. Il trouvait bien quelquefois qu'elle l'entraînait trop souvent à la cathédrale ; mais en y réfléchissant , il avouait qu'il n'était point mal d'en agir ainsi.
Elle cependant s'inquiétait déjà confusément d'ellemême. Elle s'était surprise émue a l'aspect de Gaston , et presque tremblante. Il lui avait semblé qu'elle palissait a entendre prononcer son nom. Si, de fortune ,
LE CAPCCIS. "°
elle le rencontrait dans ses promenades , elle se sentait joyeuse et légère ; abattue au contraire et «»*>?*°£ [: hasard ne le lui avait pas fait au .nous entrer. File poursuivait toutefois, goûtant, avec une merveilleuse innocence , le charme ineffable des commencements de l'amour. Craignant peut-être , et ev.tant de s'interroger, elle se maintenait avec quelque ef oit dans son ignorance et s'enivrait de ce bonheur plus doux encore et plus purpareequil était inconnu.
Mais le voile fut a la fin déchire. La nouvelle vint „„•„„ arrêt du parlement de Paris avait convoque 1 arrière-ban', et que toute la noblesse devait reprendre ta armes pour aller vers Cambrai combattre 1 armée espagnole. Au premier mot qu'elle en entendu, Mar se sentit frapper du saisissement le p us douloureux lui échappait des gémissements et des larmes, bile ne pouvait ni se contraindre , ni en comprendre même la nécessité; elle ne pensait plus; elle restait comme anéantie dans ee tumulte de ses sensations. Seulement ,1 lui revenait par intervalles des souvenus de 1 affreuse ,„„,, du père de Sainte-Luce et de quelques autres encore dont on lui avait fait souvent le récit; elle tressaillait alors, et son cœur, glacé d'effroi, se bn-
S'ilt '
L Illusion était dissipée et Marie avait perdu sa sécurité. Tout a l'heure confiante et calme , elle allait , dans
i En 1595.
■2 ne, LE CAPUCIN.
un effrayant abandon , se balançant avec volupté au bord de l'abîme que ses yeux fascinés n'apercevaient pas. Maintenant elle aperçoit tout ; son cœur s'est ouvert, et elle y a descendu. Elle y découvre avec confusion l'amour , l'amour ardent , impérieux , inflexible , qui s'est fortifié longtemps dans sa négligence et ne se laissera plus surmonter. Elle essaie cependant, et ne peut même en éprouver le désir. Il le faut , et elle le sait ; u ais la force lui manque ; la volonté qu'elle appelle ne lui viendra pas ; il est trop tard.
Que va-t-elle faire? Son père languit et meurt peutêtre en ce moment , atteint d'un mal dangereux qui T accable. L'ira-t-elle accabler, a son tour, du récit de si faute et de son malheur? Qu'en est-il besoin? Elle sait dès longtemps, l'imprudente fille , quels refus il opposerait. Elle-même , inexplicable confusion de nos vains désirs, elle en médite peut-être en secret des refus, que son cœur inondé d'amour voudrait pourtant essayer. Qui lui a dit d'ailleurs les vœux de Gaston? qui sait s'il aurait seulement pitié d'elle et si la téméraire passion qu'il a inspirée obtiendrait de lui autre chose que du dédain?
Désespérée , incertaine , ne démêlant et ne sachant rien, si ce n'est qu'il lui fallait souffrir et aimer , elle allait au dehors, cherchant si un air plus pur ne calmerait point le désordre affreux de ses sens ; cherchant encore plus, sans qu'elle eût besoin d'y songer, 1rs
bords liants de la Yèle et l'aspect de cette colline moins doux a ses yeux qu'a son cœur.
Une fois Gaston était à la ville ; on l'avait dit. Le désir vint à Marie d'aller sur l'autre bord de la Vêle. Quel motif avait-elle pour y résister ? Elle alla donc. Ces grands arbres de l'avenue avaient pour elle un attrait puissant et mystérieux. Assise a leurs pieds, elle n'était plus malheureuse. Elle pleurait encore cependant, mais de ces larmes douces et rares qui coulent quelquefois dans le bonheur même et dans le plaisir.
Elle était Fa , rêveuse et inattentive , troublée , mais sans en souffrir, parles émotions qui se succédaient et la subjuguaient. Elle ne se souvenait pins qu'il y eût des heures , et ne les voyait pas s'écouler. Elles passaient cependant , et le jour s'était affaibli; l'ombre des chênes, déjà plus épaisse , répandait autour de Marie cette obscurité imparfaite qui précède la nuit et qui en est presque l'image. Un bruit se fit tout a coup. Marie tressaillit et se réveilla comme d'un songe. Surprise et presque effrayée, elle se leva et voulut s'enfuir; une douce voix lui disait : Marie ! une douce main la saisissait et la retenait. Elle fit un cri et demeura immobile ; le désir de s'éloigner l'avait quittée ; la voix qu'elle entendait, la main qui l'arrêtait, étaient de Gaston.
Marie î répéta Gaston , et sa voix , en disant ainsi , avait une incroyable expression de tendresse et d'étpnnement ; mais il ne poursuivait point : ou eût dit cm'il craignait que le moindre changemeni ne troublai cette
situation inattendue et pleine de charmes. Il n'abandonnait point cependant la main de Marie et elle ne songeait point a la retirer. L'heureuse fille , les yeux fixés a la terre, pleurait, tremblait, chancelait. Enivrée de la présence de Gaston, elle allait oublier jusqu'à la cause de son enivrement et de sa joie ; elle était muette, immobile et devenait comme insensible par l'excès même de ses sensations. Tout a coup , comme si elle eut été seule et que Gaston ne dut pas l'entendre : « Oh ! mon Dieu, dit-elle, nem'aimera-t-il point, moi qui l'aime tant ! » Et aussitôt rappelée de ce délire d'amour par le témoignage même qu'elle en donnait , avertie de l'imprudence de ses paroles à mesure qu'elle se les entendait prononcer , confondue et épouvantée , elle s'enfuit, cette fois, sans se laisser retenir, sans jeter un regard en arrière , sans écouter seulement si Gaston avait répondu. Elle s'accusait , se condamnait , se désespérait , et il lui sembla que son malheur ne commençait qu'a ce jour.
Sainte-Luce aimait. Il n'avait pas pu résister toujours à la séduction de cet amour naïf et persévérant , s'ignorant soi-même et se montrant néanmoins avec tant de candeur et d'assiduité. 11 avait douté, hésité, refusé de croire. Quand sa raison l'avertissait et le persuadait , sa modestie et sa piété venaient a son aide pour le dissuader et le détourner. 11 voyait bien et reconnaissait; mais l'invraisemblance de ce qu'il voyait l'empêchait de s'y confier. Enfin cependant il fut ébran-
lé, et l'évidence de sa flatteuse fortune l'entraîna. Sa joie fut d'abord douteuse et troublée. Il ne savait pas s'il ne devait point écarter de lui ce bonheur dangereux qui venait interrompre la paisible égalité de sa vie ; mais la douceur d'être aimé ; mais ce plaisir si vif et si rare devant lequel s'effacent si bien les autres plaisirs, triompha insensiblement de sa défiance et de ses scrupules. Il en avait triomphé longtemps avant que Gaston s'en fût fait l'aveu.
Ce jour-fa, il revenait de la ville, vers le soir. Il avait reconnu de loin la taille légère de Marie. Assise , et le visage incliné sur ses blanches mains, l'aimable fille semblait prier ou pleurer. Il s'était avancé , inquiet , avec précaution et ménagement. Il avait longtemps attendu, longtemps écouté. Il venait quelquefois jusqu'à lui des mots étouffés qui trahissaient et confirmaient son bonheur. Sa joie , qu'il contenait avec peine, l'avait enfin entraîné , par un irrésistible mouvement , aux pieds de Marie.
Le lendemain il la chercha , mais inutilement. Il attendit longtemps a la cathédrale, elle n'y vint point; il traversa plusieurs fois le Cours , elle n'y était point; il alla aux bords de la Vêlé, Marie ne s'y rendit point. Ce plaisir qu'elle recherchait autrefois lui est maintenant une crainte. Autrefois son bonheur était de le voir ; maintenant elle s'en effraie et elle l'évite. Elle tremble, honteuse et accablée qu'elle est de sa faute, qu'il ne soit pour elle sévère et inexorable. Elle a peur de ses
dégoûts et de ses mépris. Elle aime mieux prolonger ce Joute pénible , d'où l'espoir au moins n'est pas tout a fait exclu.
Mais elle changea de résolution : l'amour sait-il jamais ce qu'il veut ? Cette incertitude où elle se réfugiait lui devint bientôt cruelle et insupportable. Elle souhaita d'en sortir , mais timidement et d'un volonté indécise qui ne se laissait arrêter a aucun projet. Un jour cependant elle songeait a sa promenade chérie , et elle en reprit machinalement le chemin. Gaston y était déjà ; il y était toujours , toujours plus impatient et plus passionné , attendant toujours si Marie ne reviendrait pas. Sitôt qu'il la vit , ses yeux levés au ciel le remercièrent, et de son cœur s exhala un soupir doux et profond. Il accourut sans savoir pourquoi ; il lui parlait avant que d'être auprès d elle, et sans en avoir le dessein. Mais il n'y avait pour lui qu'un instant : d'autres promeneurs allaient et venaient sur l'étroite route , attentifs , quoique indifférents. Il passa donc , discret et rapide; et comme il passait , il lui dit : — Marie, n'aimez-vous plus? vous êtes pourtant bien aimée.
Le jour suivant, Marie retournait a la cathédrale, et reprenait toutes ses habitudes d'amour. Elle ne craignait plus ces plaisirs depuis qu'ils étaient partagés ; elle les goûtait sans mélange , heureuse de la joie qui brillait dans les regards de Gaston. Mais ce premier enchantement. , qui ne laissait place à aucune autre impression , dura peu de temps. Si malheureuse quand
LE l.AIM (IV 2Si
elle croyait n'être pas aimée , elle allait , fatalité déplorable , Têtre encore plus parce qu'on l'aimait. Jusquela, ne calculant rien, ne prévoyant rien, voulant aimer seulement , et n'imaginant pas qu'elle dut Têtre , aucune image de l'avenir n'avait occupé son esprit. Elle se sentait entraîner et s'abandonnait mollement , sans s'informer où serait la fin de sa course. Quelle apparence qu'elle fut aimée , et le moyen qu'elle songeât a ce qui pourrait advenir si elle l'était? Qu'elle le soit seulement, que ce bonheur inespéré charme sa vie , et quoi qu'il arrive, il n'aura pas été trop acheté î
Imprudente ! c'est a présent qu'elle va gémir et se repentir. Cette douceur tant souhaitée, elle la connaît ; ce succès funeste, elle ne l'a que trop obtenu. La voila ardente au cœur de Gaston, cette passion qu'elle désespérait d'allumer. Qu'en feront-ils tous deux maintenant , et comment Marie s'excusera-t-elle de l'avoir trompé? car elle l'a trompé. Il combine et prépare peut-être a cette heure les choses qu'il faut faire pour avoir sa main. Il s'enivre, content et sans défiance, de ces plaisirs qu'il croit infaillibles , de ce bonheur qu'on ne peut pas lui ôter. Il ne sait pas quel obstacle il rencontrera, odieux , puissant, invincible. Il ne prévoit pas que cette union qu'il espère à présent et qu'il aura tant souhaitée , lui-même peut-être il va s'en effrayer cî la repousser. Et elle le sait, Marie; et son cœur se serre à ce souvenir. — Qù'a-t-elle fait , grand Dieu! fi commenl a pu durci- si longtemps sou illn-
sion? Pourquoi avoir voulu qu'il l'aimât? Elle devait l'avertir ; il aurait fallu lui dire , elle qui l'aimait taut, de ne pas l'aimer. Affreuse pensée ! le malheur de Gaston sera son ouvrage , et ee sera bien plus qu'un malheur pour elle, ce sera crime !
Sa résolution est prise. 11 lui faudra du courage ; mais elle en aura. Il y va du bonheur de Gaston : elle n'hésite ni ne doute plus Ses imprudences passées sont irréparables ; mais l'avenir n'est peut-être pas sans remède, au moins pour lui. Demain elle lui rendra sa foi, et il reprendra son amour ; demain elle lui dira ces mots impossibles : — Gaston , ne m'aimez plus; vous ne feriez pas ce qu'il faudrait pour m'aimer; abandonnez-moi et oubliez-moi. Elle en mourra ; elle le sent et elle l'espère ; mais c'est ce qui fait sa force : sans cela, d'où lui viendrait le courage de renoncer a Gaston?
Le jour revint et ne la trouva point ébranlée. L'amour , cette fois , s'élevant au dessus de lui-même , se sacrifiait et n'en triomphait que mieux. Marie chercha Gaston ; mais Gaston aussi la cherchait , car les ordres étaient arrivés de la veille : il fallait partir. À peine lui laissait-on quelques heures. Cambrai , pressé par les Espagnols, demandait de prompts et puissants secours. Le roi les avait promis a ses envoyés ' . — Je reviendrai bientôt, ajouta Gaston; aimez-moi toujours. C'était sur le seuil même de l'église qu'il parlait ainsi ,
1 Septembre 1695,
pressé et repoussé par Ja foule , qui ne permettait ] as que Ton s'arrêtât. Saisie , à eet avis qu'elle n'attendait point, d'une nouvelle impression et d'une autre crainte, Marie resta un moment interdite; et quand son esprit fut devenu plus calme et plus libre, Gaston s'était déjà éloigné.
Quelle fut, durant cette absence, l'agitation de Marie ! Les périls de la guerre, qu'elle avait tant redoutés, û'étaient pas maintenant ce qui la troublait le plus: c'était l'amour de Gaston qui la consternait ; c'était son erreur qu'elle n'avait pas dissipée ; c'étaient les torts quelle s'imputait et qui s'aggravaient a ses yeux en se prolongeant; c'était, quand ils lui seraient révélés, l'impression douloureuse qu'ils feraient sur lui. Il ne lui venait point à l'esprit que l'éloignement pût affaiblir l'attachement de Gaston. Ne sachant de l'amour (j ne ce qu'elle en avait ressenti, a peine si elle savait comme il vient , et ne soupçonnait guère combien promptement il s'en va. Non , elle n'avait pas cette crainte ; et si elle l'avait eue, malheureuse fille, il la lui eut fallu accepter comme une espérance.
Gaston revint. Sa mère, épuisée par le chagrin , s'affaiblissait d'une manière effravante; et le roi Henri, faute unique dans toute sa vie, avait laissé passer l'occasion de prévenir la perte de Cambrai. Gaston n'avait eu garde d'oublier Marie : si noble et si loyal qu'il était, il n'aurait su faillira sa foi. Sa passion, au contraire, lente d'abord à naître et a se (ni nier, avait acquis par
le temps et par 1 habitude plus de chaleur encore et plus de puissance. Il s'était accoutumé par degrés a cette douce agitation du cœur, qui F effarouchait. L'amour avait pénétré dans sa vie et s'y était confondu.
À peine arrivé, il courut. Choisirait-il le temps? attendrait-il l'occasion ? Comment s'y résoudrait son impatience? Pourvu qu'il l'a voie, qu'importe en quel lieu? Il l'a vue , et il est heureux. Il a pu passer lenuvment près d'elle ; il a pu recueillir un regard d'amour. — Toujours ? a-t-il demandé. Et elle a répondu : — Au vieux chêne, au chêne du premier jour. — Aujourd'hui? reprend Gaston. — Aujourd'hui , ditelle.
Elle retourna donc au vieux chêne. Quand elle y arriva son visage était animé, sa démarche ferme a la fois et précipitée. On aurait hien pu reconnaître qu'elle avait pleuré ; mais elle ne pleure point a présent. Son œil aride a des regards pénétrants , mais mobiles et que nid objet ne peut arrêter. On voit que de vives pensées l'agitent et la préoccupent ; tout révèle le désordre et l'exaltation de ses sentiments.
-- Ecoutez-moi, Gaston, lui dit-elle, et veuille Dieu que vous ne me maudissiez pas ! Un cri de Gaston attesta l'étonnement douloureux qui le saisissait. — Qu'avez-vous dit, Marie? lui demanda-t-il ; grand Dieu ! ne m'aimeriez-vous plus ! — Moi ! reprit-elle, est-ce que cela se peut? Je vous aime comme je vis, de toutes mes facultés et de tout mon être. Je n'ai point d'autre
LE CAI'l T. IN. 235
pensée, d'autres sentiments, d'autre vie. Il ne me serait facile de ne plus aimer que parce qu'il est facile de mourir. Gaston, a ces mots, oubliant le reste, retomba dans son enivrement et dans son bonheur.
Mais elle : — Oui , je vous aime, et Dieu m'est témoin si Ton peut aimer plus fidèlement. Mais c'est vous, Gaston , c'est vous qui tout à l'heure ne m'aimerez plus. Il se récria; mais sans plus s'interrompre : — laissez-moi dire, continua-t-elle ; mes forces s'épuiseraient et je ne pourrais pas achever. Vous êtes abusé, Gaston ; vous l'êtes par la pauvre fille en qui vous aviez mis votre amour. Vous voyez ce temps , ce funeste temps qui pèse sur nous. Vous savez les discordes, les persécutions, les massacres. On vous a conté les longues terreurs de Paris et son oppression. D'odieux déguisements étaient nécessaires ; mon père s'y est soumis, et me les a imposés. Gaston, il est protestant.
— 0 mon Dieu ! s'écria Gaston , et il demeura consterné. Marie était pâle , glacée , égarée. Qu'elle eût trouvé doux que la mort vînt en ce moment la justifier et la délivrer ! Tous deux gardaient le silence. Gaston enfin le rompit. — 0 mon Dieu! dit-il de nouveau, et levant sur elle un regard déchirant et désespéré, — et vous, Marie?... lui demanda- 1— il.
— Moi ! reprit-elle avec enthousiasme , ranimée et fortifiée par le doute imprévu de Gaston, ne le prèssentez-vous point? Je crois ce que croit mon père. Je confesse les vérités saintes que le ministre Chan-
lieu f lions a enseignées. Je vis confiante et persuadée dans cette foi qui a été scellée du sang des miens. Dieu et tous, Gaston ; mais vous après Dieu !
— Oh! malheur sur moi ! dit Gaston. Marie, ne croirez-vous point ce que croit celui qui a votre amour? — Et vous?... lui demanda-t-elle.
Ils ne dirent plus rien , et pleurèrent. Quand la nuit vint , elle les trouva pleurant encore et silencieux. Ils se séparèrent alors, et Marie, recueillant ses forces, lui dit : — Ne me pardonnerez-vous point? — Que Dieu vous touche, répondit Gaston ; qu'il ait pitié de moi, et qu'il voie combien je vous aime !
Il y avait bien des années que Thomassin avait embrassé ces croyances. Client des Châtillon, il n'avait point mis en doute qu'il ne dût les suivre et les imiter. Quand il écoutait Dandelot , il croyait entendre la vérité même. Quand il eut appris que le cardinal , un prince de l'Eglise , confirmait témérairement , par un mariage avec Elisabeth d'Hauteville 2, ses desseins et ses sentiments , il les reconnut sérieux et durables , et se confirma lui-même , de plus en plus , dans sa propre conviction. Le malheur vint ensuite , qui mit sur lu1 l'empreinte profonde dont il scelle nos opinions quand il veut les rendre inflexibles et ineffaçables. Son frère
1 Ministre de l'église protestante de Paris, doué d'une grande éloquence, et qui, fort jeune encore, présida en 15G2 le sjnode d'Orléans.
1 En 1563.
fut tué sur le seuil même du malheureux Coligny, dans cette nuit sanglante et néfaste, dont le souvenir, qu'il faudrait pouvoir oublier, se renouvelle toujours plus menaçant et plus odieux. Son fils, victime plus chère encore et plus regrettée, avait succombé au château de Lamballe l, le même jour que le brave Lanone, dont il suivait la fortune.
Mais quels combats différents, et quelles douleurs ! (|iielle confusion de pensées dans l'esprit de Marie et dans l'esprit de Gaston î .Ne plus aimer ! ni l'un ni l'autre ne le pouvaient plus. Ne plus espérer! ils croyaient bien tous deux en être venus à cet extrême malheur ; et a leur insu tous deux espéraient. — Il m'aime encore , pensait quelquefois Marie : il ne me hait pas pour Terreur fatale où mon imprudence Fa entraîné et Ta retenu. Il ne voudra pas que je meure pour me punir de Tavoir aimé. Le jour peut venir qu'il aime aussi la foi de Marie.
Et Gaston se disait aussi quelquefois : —Elle m'aime. Si jeune, l'erreur de son esprit ne peut être profonde , ni difficile a déraciner. Oh! si c'était de moi que Dieu se voulut servit- pour ramener à lui cette âme si pure! Si c'était l'amour qui dut la rappeler a la vraie foi ! Je serais coupable , quand je le pourrais , de la délaisser.
Ainsi raisonnaient-ils tous deux, ou plutôt l'amour, sophiste cruel, qui les charmait et les obsédait. Gaston
1 En 1591.
n% LÉ CAl'lCIN.
interrompit bien les démarches qu'il allait entreprendre pour hâter et assurer leur union ; mais, du reste , il ne renonçait a rien. Marie aussi, toujours plus confiante et plus entraînée , vivait comme auparavant , heureuse assez de revoir Gaston et de n'avoir pas perdu son amour. Ce qui manquait à son bonheur ne le troublait point.
La maladie de son père durait toujours, et lui laissait une dangereuse liberté. Elle allait plus souvent aux bords de la Vêle ; quelquefois jusqu'à l'avenue , quelquefois même a l'entour, sur le coteau escarpé. Quand elle rencontrait Gaston , c'eut été pitié de voir comme ils s'abusaient , de démêler ces misérables ruses du cœur, d'entendre cette étonnante confusion de passion déréglée et de piété : apôtres fervents de l'amour , qui croyaient Fêtre de leur religion ; prêcheurs de Dieu , qui ne se prêchaient que la volupté.
Quelquefois, quand la chaleur était grande, il leur arrivait de s'asseoir a Feutrée de la grotte, prolongeant sans fin leurs pieuses disputes et leurs controverses d'amour. Par degrés, ils y entrèrent un peu plus avant, innocemment toutefois et sans en avoir le dessein. Entourés de périls, ils n'en recurent aucun avertissement. Leur innocence même les trompait, et détournait d'eux toute idée et toute prévoyance du mal. La prudence, s'ils y eussent songé, les eut fait rougir. Un jour cependant , un jour qu'ils avaient fait d'incroyables effort s pour se convaincre l'un l'autre , et pour se iléchir, dé-
courages, perdus d'amour et de désespoir, leurs sens se troublèrent. L'esprit de sagesse et de pureté se retira d'eux. Une insurmontable fureur les saisit. Abîmonsnous dans la volupté, dit Gaston, puisque tu ne veux pas que le bonheur innocent soit notre partage. Gaston oublia tout ; Marie ne se souvint que de sa tendresse. Ils succombèrent, heureux et malheureux tout ensemble. Elle fut coupable ; lui, encore plus.
Depuis ce jour, Marie n'allait plus aux bords de la Vêle, ni a l'église, nulle part où allât Gaston. Elle eut voulu se fuir elle-même. Une fièvre ardente brûlait ses veines; moins ardente pourtant que dans son cœur. L'étonnement, la honte amère et l'insatiable remords ia tuaient. Elle avait tout perdu, bonheur, espoir, innocence. Qui lui eut dit qu'elle dût tomber, elle si pure? Il lui avait fallu descendre au plus profond de l'abîme pour en soupçonner la hauteur.
Gaston a son tour était anéanti et comme privé de raison et de sentiment. Il ne se trouvait plus et ne se connaissait plus ; il ne pouvait croire a sa faute ; il se niait a lui même , l'ayant achevée, qu'il fut possible et vrai qu'il en fut coupable. Lui, grand Dieu ! abuser de la jeune vierge qui se fiait a sa foi et à sa vertu ! La conduire au crime par l'attrait funeste d'un amour chaste et «le son honneur que rien jamais n'avait fait fléchir! 11 se faisait horreur a lui-même ; il se détestait cl se maudissait.
Qu'y avait-il en sou pouvoir pour réparer et pour
240 LE CAPtJClN.
effacer une aussi honteuse action ? Il alla trouver Thomassin. — J'aspire a la main de ^ otre fille , dit-il ; je suis Sainte-Luce : accordez-la moi. — .Non , lui répondit Thomassin ; ce que vous me proposez me flatte, mais ne sera pas. — Par votre honneur et le mien, s'écria Gaston , vous me l'accorderez ; il le faut ! — Par mon honneur , reprit Thomassin , je le voudrais , et ne le dois point. — Au nom de Dieu ! . . . continua Gaston. — C'est au nom de Dieu, interrompit le vieillard, que je vous refuse. Vous êtes catholique ; elle ne Test plus. — Il ne m'importe ! — Il m'importe, a moi. — Malheureux père, vous ignorez donc... — Qu'est-ce que j'ignore? — Sa faiblesse et mon crime, ma fatale passion et sa chute. — Fourbe exécrable , tu ments ! — Non , sur ma tête, et réfléchissez quelle preuve ; je m'humilie devant votre malheur et ne venge point mon outrage. — Eh bien, s'il est ainsi, si ma triste vieillesse était condamnée a cet opprobre, que viens-tu chercher ? Détestable corrupteur, va-t'en! Comptais-tu obtenir de moi que je te payasse le prix de ma honte? Va , infâme ! si je n'ai pas su défendre ma fille de tes séductions, je la préserverai du moins de l'apostasie.
Quelques heures après , Thomassin , surmontant le mal et le chagrin qui le dévoraient , s'était arraché de son lit et s'enfuyait a Paris. Sa coupable fille , désormais résignée et sans volonté, le suivait.
En même temps le malheur frappait a coups précipités sur Gaston. Son châtiment avait déjà commeliçç;
il continuait. Sa mère, sa malheureuse mère, rendait en ce moment le dernier soupir.
Tous ses liens se rompaient. Que lui était le monde ;i présent? Dieu seul qui connaissait ses tourments pouvait en avoir pitié. Il lui restait pourtant un espoir , faible et vaine illusion dont il berçait encore sa douleur. Il écrivit a Thomassin ; sa lettre lui fut renvoyée en signe de refus, et a la fois de mépris. Il attendit quelque temps et écrivit de nouveau ; le même mépris accueillit sa lettre. Il écrivit enfin à Marie ; cette lettre-ci ne lui fut point renvoyée ; mais Marie ne répondit pas.
Son malheur alors fut au comble. Et pendant ce temps son cœur s'ulcérait , ses forces se consumaient , sa raison ne résistait plus. Vingt fois d'affreuses tentations lui étaient venues dont il ne triomphait plus qu'imparfaitement. Un jour enfin , jour exécrable et maudit , le désespoir, achevant de dessécher en lui les dernières semences de la piété et de la foi , le projet de renier Dieu n'eut plus pour lui qu'un attrait horrible , et il- 3 eut quelques heures pendant lesquelles il s'y arrêta. «Marie! disait-il, que je retrouve Marie! Et qu'importe ensuite a quel prix ! »
Mais il eut quelque retour de raison. Une faible lueur de foi lui revint , qui pénétra son aine et la souleva. Il se ressouvint de son père. 'Tout son sang se glaça a l'idée de trahir sa mémoire et de devenir apostat. Tous ses sentiments se choquèrent el se confondirent, (iiiand il reconnut le nouveau péril donl il était
menacé. Qui l'en préserverait ? Où trouver désormais, dans le trouble on était tombé son esprit, ce qu'il lui faudrait de sagesse pour ne pas céder a ces séductions qui le sollicitaient sans cesse à sa perte ? Le temps pressait ; ce salutaire avertissement pouvait ne pas se renouveler. Il songea , avec d'horribles angoisses , a son antre chute ; et n'ayant plus foi en sa force , n'espérant plus d'obtenir Marie, si ce n'est a un prix qu'il ne pouvait pas acquitter, il alla, sans plus différer, demander a la religion de le défendre contre lui-même, de lui ouvrir un asile, de le recevoir dans son sein.
Les capucins avaient un couvent dans la ville : ce fut chez eux qu'il se retira. S'il y eût eu un ordre religieux plus humble et plus pauvre , il l'eût préféré. Il avait un oncle, d'ailleurs, qui était de cet ordre, et que ses lumières y avaient rendu influent. Mais ce fut surtout l'espoir de la pénitence qui le décida.
La religion lui fut en effet secourable. Comme il l'avait sincèrement implorée, elle le soutint et l'encouragea. Elle rendit par degrés ses larmes moins amères et moins abondantes ; elle lui enseigna le repentir qui expie les fautes, et la résignation qui familiarise avec la douleur; elle bannit de son cœur les vains regrets et les téméraires désirs ; et . pour ce bonheur qu'il avait pen lu . imparfait , trompeur , passager, elle lui donna la foi de ce bonheur pur, le seul qui ne dors e ni s'altérer, ni ini'ir.
Il goûtait déjà ces fruits précieux de >;i courageuse résolution, uuandtout à coup un événement étrapgc
arriva. On ne se pouvait assurer sur rien dans ces temps de discorde et de faction. Il se répandit une opinion que les capucins s'étaient secrètement et étroitement liés aux jésuites , alors bannis ' . On accusa ceux de Reims d'avoir pris part à des intrigues dangereuses et répréhensiblcs : Forage grossit par degrés , et il vint un ordre à la fin qui les chassait de la ville 2.
Les supérieurs dispersèrent leurs moines en divers couvents. Le hasard fit que Gaston , ou plutôt , ainsi qif on le nommait alors , le frère Jérôme échut aux capucins de Paris.
Il se rencontrait en ce temps dans la capitale , surtout depuis qu'on avait repris Amiens 3, et qu'on travaillait plus sérieusement a la paix avec les Espagnols, il se rencontrait de nombreuses troupes de jeunes gentilshommes nourris dans la guerre , qui ne trouvaient que du plaisir au péril , et ne haïssaient pas qu'un peu de péril assaisonnât leurs plaisirs ; turbulents , avides d'aventures , curieux de querelles et de tumulte, respectant peu de chose et ne craignant rien .
Parmi eux était Chateaupers , de qui l'oncle avait partagea Saint-Michel autrefois le triste sort du père de Sainte-Luce , et qu'une touchante confraternité de malheurs avait dès sa première campagne lié avec ce
• L'Etoile.
■ A\ril i.ï.il.
* Septembre 1597.
2i4 LE CAPUCIN.
dernier. Il vint le voir an couvent. Son début ne fut que de reproches et de railleries ; puis , selon son humeur vaniteuse et folle , revenant bientôt an sujet accoutumé de ses entretiens , il ne parla plus que de luimême. Le froc, qui excitait tout à l'heure sa gaieté brutale, était oublié. Ce n'était plus qu'aventures, heureuses fortunes , succès obtenus. Il se confiait au frère Jérôme avec la même licence qu'il eût fait naguère à Gaston. Projets, espoir , intrigues secrètes , tout se déroulait sous sa langue avec une intarissable volubilité. Le frère Jérôme n'interrompait point. Un intérêt qu'il n'eût jamais soupçonné le rendait , malgré lui , patient et même attentif. Bientôt il lui échappa des gémissements ; ses yeux s'emplirent de larmes ; il pâlissait et souffrait. Châteaupers, qui s'en aperçut enfin , le quitta, croyant n'avoir éveillé en lui que des regrets pour ces plaisirs et pour ces débauches , dont il lui avait indiscrètement rappelé l'image.
Il y avait éveillé d'autres sentiments. Au nombre des femmes sur qui Châteaupers avait des desseins , il en était une dont la beauté rare lui inspirait plus d'amour qu'il n'avait coutume d'en prendre , et dont les mépris constants l'irritaient. Il avait juré dans sa vanité qu'elle succomberait, fallût-il avoir recours à ces violences dont l'usage était encore si fréquent. Il ne se lassait point de peindre sa grâce et le charme prestigieux qui l'enveloppait. Il disait ses traits délicats, sa taille élancée , la touchante pâleur de son teint . la mélancolique
langueur de son doux regard. Qu'aisément Gaston avait reconnu Marie longtemps avant qu'il la lui nommât !
Il délibéra mûrement dans le recueillement de sa conscience. Il prit conseil , non de son amour , que la religion, , si elle n'avait pu l'éteindre , avait au moins épuré; mais de la religion elle-même et de sa vertu. Trahir Chateaupers, il le jugeait impossible ; combattre ses desseins , inutile ; l'en détourner par d'odieuses révélations, criminel. Fallait-il, pour préserver l'honneur de Marie, le sacrifier?
Il se persuada qu'une heureuse occasion lui était offerte d'expier par un service important quelque partie an moins de ses fautes et du tort qu'il avait commis. Il lui sembla qu'une surveillance assidue suffirait pour déconcerter Chateaupers. Il ne doutait point , léger et impatient comme il l'avait vu, qu'il ne se dégoûtât aisément d'une poursuite toujours inutile , et dont tant d'autres plus heureuses le dédommageaient. Ce serait alors qne pourraient venir avec succès de sages conseils, pour achever de détruire sa résolution déjà ébranlée.
Ce projet donc, le seul qui lui parût sage et possible , Gaston pensa qu'un devoir pressant l'obligeait de l'exécuter. Si ce fut encore une illusion , celle-là du moins était pure. Depuis ce moment , toutes les démarches de Chateaupers furent observées , tous ses pas suivis , tous ses artifices pénétrés. Partout des importuns, toujours des obstacles ; aucune espérance qui ne trompât ; nulle
lit LE CAPIXIN.
tentative qui n'eut échoué avant que d'être essayée. Le frère Jérôme ne se lassait point ; mais, contre son attente , loin de s'affaiblir , l'ardeur de Chàteaupers redoublait.
Ses compagnons de plaisir , confidents habituels et presque nécessaires de ses entreprises , savaient ses dépits et les aigrissaient par leurs railleries. Il s'enflamma, l'insensé , bien moins de son amour que de sa confusion et de leurs défis. Il mit comme une sorte d'honneur infâme a s'en relever.
Un soir, quand la nuit était déjà assez sombre, Thomassin et Marie rentraient chez eux lentement. Au détour de la rue, des gens apostés se montrèrent subitement devant eux pour leur empêcher le chemin. En même temps un homme armé venait derrière eux, qui saisissait Marie, «t qui l'entraînait. Mais un cri perçant avait retenti ; des pas précipités se faisaient entendre ; les premiers agresseurs songeaient déjà a se dérober. Thomassin s'était armé de sa dague; Chàteaupers, le poignard en main, conservait sa proie. Un moine apparut , rapide , hardi , menaçant. Sa terrible main broie la main qui retient Marie. Vaincu par la douleur, Chàteaupers est contraint de l'abandonner; mais son poigard le venge , et le moine tombe sançlant. Thomassin menaçait le ravisseur de sa dague ; le ravisseur l'évite et se prépare lui-même a frapper. Le moine Ta vu , et se relevant aussitôt, il s'est jeté au devant. Mais la dague du vieillard atteint en ce même moment Chàteaupers. Il se dé-
bat ; il chancelle : son poignard , qu'il retient a peine , lui est arraché par le moine. Celui-ci retombe ; Châteaupers tombe a son tour, jette un faible cri et expire.
Plusieurs heures après, des soldats passèrent, qui relevèrent le cadavre de Châteaupers , et le moine expirant et évanoui , dont la main glacée s'était contractée autour du poignard.
La consternation fut grande dans le couvent. On crut, car quel moyen d'en douter? que Gaston, peutêtre au sortir de quelque débauche, avait, dans l'aigreur des querelles qu'elles engendrent, frappé son ami. On crut qu'ensuite, épouvanté de son crime , il s'était lui-même frappé. On sut , ce qu'on avait ignoré jusqu'alors, que souvent le frère Jérôme sortait furtivement du couvent. Châteaupers enfin avait été trouvé désarmé; le frère Jérôme, au contraire, était armé d'un poignard.
Quand il revint de son évanouissement, le premier sentiment de Gaston fut de la joie. Il se souvenait d'avoir délivré Marie; il avait rendula vie peut-être a celui qu'il a\ ail tant offensé. J^e poids de ses fautes lui devenait moins pesant ; son sang les avait lavées. Mais quelle ne fut pas sa stupeur, lorsque, aux discours qui se tenaient autour de son lit, il démêla l'erreur dans laquelle on était tpmbé! Quelle confusion , lorsqu'il se vit interrogé , accablé de reproches , traité en criminel et en
2is LE CAPUCIN.
meurtrier ! — Dieu de clémence , dit-il , encore cette épreuve. Aidez-moi et inspirez-moi !
S'adressant ensuite à ses supérieurs : — Je ne suis pas coupable , mes pères , leur répondit-il ; mais je n'ai rien a dire de plus. Qu'il soit fait de moi selon votre volonté.
Et en effet, il n'ajouta rien de plus. Ni les obsessions des moines, ni la déchirante douleur de son oncle, ni la terreur du sort qu'il lui faudrait peut-être subir, rien ne put le faire changer de résolution. Le sacrifice était immense, mais il était déjà fait. — À quel prix pouvaitil se justifier ? Dirait-il que son ami fut coupable de rapt et de meurtre? Révèlerait-il que Chàteaupers , catholique, fut tué par un protestant ? Susciterait-il contre Thomassin les redoutables arrêts de la justice, et les préventions, terribles en ce temps, qu'inspire quelquefois l'esprit religieux ? Appellerait-il la mort sur la tète du père de Marie? La livrerait-il elle-même à ce désespoir et à cette honte ? Ajouterait-il ce malheur aux autres malheurs dont il les avait accablés? Serait-ce de ce prix qu'il paierait un amour si profond et si tendre ? Ne sait-il point de quel zèle la famille de Chàteaupers sollicitera sa vengeance ! Qu'il meure , lui , s'il est nécessaire ; qu'il meure , et que ses vraies fautes soient expiées ; qu'il meure , il a déjà commencé ; qu'il meure , et que ce soit pour Marie !
Les moines cependant parvinrent îi ralentir la poursuite. Les services île Sainte-Luce furent invoqués , la
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cruelle mort de son père; son oncle, dont les talents et la piété avaient tant d'éclat ; quelque obscurité dont, en plusieurs points , cette affaire était entourée ; quelque plainte, quoique timide, qu'avait faite aussi Thomassin. On n'eut plus d'autre souci que d'étoul fer le scandale. On ne fut plus touché que du seul désir d'épargner a la famille de Sainte-Luce, et a l'ordre religieux dont il était membre , la flétrissure d'un jugement criminel. Et lui , toujours fervent dans son sacrifiée, toujours résigné , toujours humble et silencieux , se laissa conduire sans murmurer au triste cachot où Ion ensevelissait sa vie.
Le prieur des genovéfins se liàta. Il se flattait , et ne croyait point que tout espoir fut perdu. Il passa la nuit a faire une longue lettre pour l'abbé de Ham, qui était aumônier du roi * . Il ne doutait pas qu'on ne s'empressât de réparer l'erreur déplorable dont le malheureux frère avait tant souffert. Quelques jours encore, et il était délivré.
' L'abbé Lescalopicr, aumônier du roi, nommé en I60o à l'abbaye de Ham.
Mais quand, le jour ayant repara, le prieur voulut revenir à la tour, il n'était plus temps. La vraie délivrànce était faite ; le sacrifiée était consommé ; Famé du saint avait été rappelée a Dieu.