LETTRE A L'EDITEUR. M
de notre ami , et tout ce qu'on m'en rapportait nie faisoit frémir.
Un jour , le bruit se répandit dans tout le village qu'on avoit aperçu son corps sur une petite île, que vous avez pu remarquer dans le vallon où elle se trouve comprise entre les détours du ruisseau. Je m'y rendis en bateau; mais le cadavre était tellement défiguré qu'il me fut impossible de retrouver aucun indice qui put justifier les présomptions du peuple; je lui fis donner la sépulture, et je vous jure que cette circonstance me tenoit dans un tel doute sur la vie future de l'infortuné , que je ne pus avoir de sommeil qu'après m'être assuré que ce n'était point lui , par l'inspection des vêtements du suicidé , qui furent découverts dans les sables la semaine suivante.
Peu de temps après cette époque, et autant que je puis me le rappeler, vers la fin de cette année-là , les feuilles publiques rapportèrent qu'on avoit arrêté un émigré dans la montagne et que ce malheureux n'était plus.
Dans l'ignorance où j'étais de son véritable nom, je n'ai pu m'éclairer sur l'effrayante relation <piil\ avoit entre celle nouvelle et la date de sou absence; mais un homme de la ville , qui a été témoin de la mort de JVmigré, nous l'a peint avec des traits si semblables a ceux de l'infortuné , que nous n'avons pas esé le méconnoître, et que nous nous sommes tous écriés: C'est lui.
•>'i LETTRE A L'ÉDITE l/R.
Il est cependant possible encore que nous a^ons été abusés par une de ces ressemblances frappante? qu'on observe quelquefois dans le inonde , et j'aime a croire que notre ami n'est pas perdu pour toujours , que le ciel n'aura pas voulu que l'expérience de ses infortunes lut sans fruit, et qu'il a lira conservé sa vie pour la rendre utile a une autre génération.
Quant a l'intention où vous êtes de donner au public les mémoires que je vous adresse, je crois, en effet, que le tableau des malbeurs qui ont suivi une passion illégitime, ne seroit pas sans utilité daus ces jours de corruption; mais Autre entreprise ne seroit pas non plus sans inconvénient ; et, pour ne considérer que ce qui est du ressort du goût , il m'a toujours semblé que des écrits de la nature de celui-ci étoient un mauvais présent a faire aux lettres. Vous l'aviez bien senti vousmême, a la lecture q ne vous en fîtes dans la montagne, et vous essayez de détruire cet obstacle par des movens qu'il est trop facile de combattre.
Je conviens qu'on devroit supporter un style inégal et incorrect dans un livre qui n'est qu'une effusion rapide de sensibilité, et où les mots viennent représenter les sensations, sans que l'auteur se soit fort occupé de leur eboix et de leur arrangement.
J'avoue qu'il étoit impossible de ne pas laisser échapper beaucoup de répétitions et de tournures semblables, dans un ouvrage où toutes les idées naissent d'un seul sentiment dans des circonstances a peu près pareilles.
LETTRE A L'EDlTElil.
Je sais qu'il y a bien des choses qui nous paroissent bizarres , extravagantes et gigantesques , qui nous sej oient peut-être venues clans la même situation, et qu'il n'est point étonnant qu'il y ait du dérangement dans l'expression toutes les fois qu'il y a du désordre dans la pensée.
Mais dès qu'une production où l'on remarquera ces fautes tombera entre les mains d'un homme de goût , ne pensez-vous pas qu'il fera mieux delà laisser circuler parmi un petit nombre de personnes, que de la livrer à la foule qui n'y puiseroit que des idées nuisibles ou exagérées, et aux critiques qui la déchirer oient, faute d'avoir pu la sentir ?
Permettez-moi de vous faire observer aussi que les feuilles que notre ami a sacrifiées a mes représentations, contenoient, si je puis m'exprimer de la sorte , une espèce de fil de suture qui lioit le récit de tous les incidents et dont l'absence a laissé, entre les fragments, tels qu'ils sont aujourd'hui , un vide qui nuit à la marche ci ,i l'intérêt de l'ouvrage.
Entreprendra-t-ôn de remplir ces intervalles V Je ne p.ense pus que le cri de la nature soit facile a imiter , et j'avouerai que je craindrois qu'on ne suppléai a ces lacunes que par une insipide marqueterie.
Cependant je vous adresse les fragments, ci je m'en rapporte, sur leur emploi, tarit à votre a"\ isqu'à celui des gens respectables que \ ous \ ousproposezde consulter.
Si \ous pensez que cet écrit puisse être bon à quel-