‹ Nouvelles (volume 2)Chapitre 7 sur 34 · LETTRE A L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A L'ÉDITEUR

que chose, si tous croyez que les malheurs d'un proscrit de vingt ans feront couler quelques pleurs, que ses sentiments trouveront quelques amis, que l'image de ses remords empêchera quelques égarements, n'Hésitez pas.

D'ailleurs, tout réfléchi , les cœurs honnêtes sont si rares, qu'il est juste et louable de consacrer leur souvenir.

Il y a un an crue mes recherches botaniques mè conduisirent aux environs d'un petit village qui n'est pas éloigné cle Londiui. Une femme d'une quarantaine d'années me rencontra sur la montagne, et s'imagina que je cueillois des simples. J'observai qu'elle a\ oit envie de me parler, et sans deviner ce qui ponvoit donner lieu a ce désir, j'entrepris moi-même la conversation. Elle me dit alors qu'elle étoit bien malheureuse, qu'elle avoit une jeune fille qui étoit sa seule consolation, qu'elle chérissoil plus qu'elle-même , et qu'elleétoil près de la perdre, oâr elle étoit malade et abandonnée 'les médecins, Ensuite de cela, elle nie

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pria en pleurant de la visiter et de ne lui pas refuser mes secours. Il auroit été inutile de m'en défendre; et pourquoi d'ailleurs lui ravir le charme de ce moment d'espérance, dédommagement stérile, mais si doux, de plusieurs mois d'incertitude et de larmes ?

Je marchai derrière elle a travers les genêts lieu ris et les buissons de landiers, jusqu'à ce que nous eussions gagné le hameau. Enfin, elle me montra le seuil de la cabane, et j'entrai dans la chambre où sa fille reposoit sur un vieux lit de sangles , entre deux rideaux verts.

Elle étoit appuyée sur un de ses bras; ses yeux étoient hagards, ses joues rouges et brûlantes, sa bouche haletante et pâle. Elle paroissoit avoir seize a dixsept ans au plus, mais ses traits avoientpeu d'agrément ; on y remarquent seulement cette expression touchante et passionnée qui a le pouvoir de tout embellir.

Suzanne , lui dit sa mère , voila un monsieur de grand savoir qui guérira sûrement ton mal.

Elle se tourna vers la muraille en souriant doucement.

Suzanne, continuai-je en m'emparant de sa main , ne vous abandonnez pas à une défiance injuste ; il y a des remèdes pour tout.

Elle souleva sa tète, et me regarda fixement.

En examinant quelque temps les caractères de a otre maladie , je trouverai sans doute les moyens de vous soulager.

Elle sourit de nouveau et retira sa main de la mienne avec un léger effort.

Sa mère sortit.

Je ne sais quel trouble s'étoit emparé de moi. Je marchois a grands pas dans la chaumière, et mon imagination ne saisissoit que des pensées sans harmonie et sans ordre.

Cette jeune fille m'intéressoit.

Je revins près d'elle, et je m'assis. J'entendis un soupir.

Je cherchai la main qui m'avbit quitté. J^a mienne étoit ardente; elle la pressa.

Suzanne, m'écriai-je en l'appuyant sur son cœur, Suzanne, c'est Ta que tu souffres,.

Ses paupières s'abaissèrent avec un calme mélancolique ; elles étoient enflées et tendues. Les cils réunis par faisceaux brilloient encore de l'humidité des pleurs.

Tu aimes, ajoutai-je a demi-voix. Sa poitrine se gonfloit.

Elle glissa ses doigts dans une boucle de ses chereux noirs, et la ramena stn son \ isftge.

Je lYmdnppois d'un de mes feras. Je la rapprochais de mon sein a\ee un chaste intérêt. Mon haleine eflieiiroit ses lèvres.

Elle parla; je l'entendis a peine, (le n'est pas lui, disoit-elle.

Non, ce n'est pas lui, répondis-je; mais ne doit-il pas venir?

Et Suzanne balança sa main autour de sa tète. Peut-être le verras- tu demain. Elle ne répondit pas.

Je craignis d'aigrir sa peine, et je gardai le silence. Elle me regarda encore, et moi je pleurois.

Il y avait une larme sur ma joue; elle l'essuya du dos de sa main.

Une autre étoit tombée sur sa main, elle la recueillit avec sa bouche.

Tu es bien heureux, me dit-elle ; je crois que tu as pleuré.

Et puis, en m'observant davantage, elle ajouta : Je t'aimerai, car tu as une âme d'ange. Dis-moi cependant si tu es noble ?

Jhésitois a l'avouer. Gela coûte a dire devant la vertu couchée sur le grabat de la misère.

Oh! reprit-elle, noble et homme; il y a une méprise. Mais tu es trop jeune encore. . . Je suis contente de te voir rougir.

Explique-moi... Je ne prononçai point ces paroles : qu'avois-je besoin d'un éclaircissement douloureux pour lui donner ma pitié ? Nous nous entendions bien comme cela.

Un peu plus tard, je revis sa mère , et elle attendoit les mots qui alloient m' échapper comme un oracle sauveur. À-t-elle aimé? lui demandai-je.

Hélas ! jamais. De riches partis se sont offerts ; et malgré notre indigence, on a sollicité avec ardeur l'a-

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mourde ma Suzanne. Elle a été indifférente pour tous. Elle auroit voulu qu'il y eut des cloîtres pour y ensevelir sa jeunesse, parce que le monde lui étoit importun , et qu'elle trouvoit la vie longue et difficile. Je crois que nul homme n'a obtenu un seul baiser de Suzanne, si ce n'est cependant son parrain. Il a douze ans de plus qu'elle, et c'est le fils de l'ancien seigneur du village. Tandis qu'il étoit absent pour le service du Roi, elle disoit : Je sais que mon parrain reviendra, parce que Dieu me l'a promis; et quand il reviendra, mon Frédéric , je lui donnerai un agneau tout blanc avec des rubans bleus et roses , et des tresses de fleurs suivant la saison. Elle alla en effet a sa rencontre, et quand iî la vit, il descendit de cheval pour la baiser sur le front. Voyez, dit-il, comme Suzanne est jolie! Je ne veux pas qu'elle conduise des troupeaux le long des haies et qu'elle haie son teint aux ardeurs du soleil, car je Fuimois comme ma sœur.

Le lendemain , je revins dès le point du jour. Je la trouvai plus mal.

Écoute , me dit-elle en m'embrassant , tu dois être bon comme tu es beau, et je vais te demander quelque chose de meilleur que la vie. Engage ma mère a me donner ma robe blanche, ma cornette de mousseline et ma jeannette de cristal. Cueille-moi un barbeau dans le jardin et une iris près du ruisseau. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance.

.!<• fis ce qu'elle m'avoit demandé, et sa mère l'ha-

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billa. Mais, en descendant de son lit, elle tomba en faiblesse.

La cloche sonnoit tout vis-à-vis, car c'étoit en face de l'église. Sa mère lui dit : A ois-tu bien, c'est le mariage de Frédéric ; et si tu n'étois pas malade, tu danserois, comme les demoiselles, dans les grandes salles du château. Pourquoi ne prends-tu pas courage?

Elle n'entendoit plus. Suzanne, la pauvre Suzanne ! Elle nous dit cependant qu'elle étoit mieux.

>ous nous approchâmes de la porte , sa mère et moi, pour voir passer les fiancés. La femme choisissoit, avec une attention craintive , l'endroit où elle devoit poser ses pieds, pour ne pas flétrir les broderies de sa chaussure. Tous ses mouvements étoient pénibles et apprêtés; tous ses gestes, superbes et dédaigneux. Dans ses pas, dans ses regards, dans l'arrangement de ses cheveux , dans les plis de ses vêtements, il n'y avoit que symétrie. Oh! que les soins d'une fête simple et d'une cérémonie commune lui inspiroient de dégoût !

Frédéric venoit après. Ses grands sourcils étoicut baissés, sa parure négligée, sa démarche lente et souciï-nsp.

En ] tassant devantla maison ,ii y jeta les ^ eux d'un air sombre et mécontent ; il recula d'un demi-pas en se mordant les lèvres, effeuilla un bouquet qu'il tenoit dans S€i mains, et puis reprit sa route, et l'église s'ouvrit.

J'étois demeuré seul, et je réfléchissois sur cela , quand j'entendis un long cri.

Je courus. La mère étoit à genoux ; la fille étoit couchée.

Etes- vous sure? — Regarde, me dit la mère...

Suzanne étoit immobile , sans couleur , inanimée, morte. Je la touchai , elle étoit presque froide. Je prêtai l'oreille encore pour m'assurer qu'elle ne respiroit plus...

Voilà ce qui m'est arrivé dans ce village aux environs de Loudun.

J'avois le cœur plein d'amertume, et je cherchois la solitude et la nuit. Ma promenade ne s'étendoit guère au-delà des jardins de Chaillot, et je ne la commeneois ordinairement qu'après que onze heures du soir étoient sonnées. Mais j'étois obsédé de si tristes pensées, mon imagination se nourrissoit de tant de funestes rêveries, que souvent, dans cet état d'exaltation involontaire, qui est familier aux âmes souffrantes, j'ai eu a repousser je ne sais combien de prestiges dont un moment de ré« flexion me faisoit rougir.

Un jour jem'étois rendu , plus tard que d'habitude , a Fendroit accoutumé: et, soit que les ténèbres plus

obscures eussent trompé mon dessein, soit que la succession de mes idées, plus inégale et plus fortuite , m'eut fait perdre de vue le but de ma course nocturne, la cloche du village frappoit une heure, quand je m'aperçus que je ne suivois plus ma route familière, et que mes distractions m'avoient poussé dans un chemin inconnu. Je hâtai le pas vers le lieu d'où le son étoit parti.

Au détour d'un passage étroit, une ombre se leva devant mes pieds et disparut dans la haie. Je m'arrêtai en frémissant , et je vis une longue pierre de la forme d'une tombe. J'entendis un soupir ; le feuillage trembla.

Le lendemain, préoccupé de cette aventure, je cherchai le même lieu a peu près a la même heure : l'apparition se réitéra, et le fantôme m'effleura en passant; ses pas retentissoient sur la pierre ; l'herbe sèche siffloit derrière lui , et de temps en temps j e le voyois fuir , comme une nuée sombre, entre les saules voisins oua l'angle d'un sentier. Suivant toujours cette trace incertaine et légère, j'arrivai a l'ancien monastère de Sainte-Marie ; mais errant de décombres en décombres, je ne retrouvai plus rien.

Ce couvent délabré offre un des plus tristes aspects qui puissent frapper les regards de l'homme. Il ne reste de l'église que de grands pilastres isolés qui portent ça et Ta quelques débris d'une voûte détruite. Quand la lune laisse tomber sa lumière a traversées colonnes, et

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que les hiboux hululent sur les corniches ; quand on gagne ensuite le sommet des terrasses incultes, qu'on s'avance le long des hautes murailles en trébuchant parmi les fosses, et que descendant les escaliers rompus et jonchés de plantes vénéneuses , telles que la jusquiame et réclaire, on aboutit a des bâtiments tout dégradés dont il ne subsiste plus que des pans menaçants et des combles soutenus d'une manière presque miraculeuse; quand on est conduit par le hasarda cette avenue funèbre qui, par une pente rocailleuse, et sous des cintres humides , mène aux anciennes catacombes, et qu'a la lueur de quelque lampe mourante , on peut lire sur les pierres éparses les noms de ces chastes filles qui y ont déposé leurs ossements... il n'est point de force humaine qui résiste a de pareilles émotions. Elles absorbèrent tellement toutes mes facultés , que j'oubliai en quelque sorte l'étrange motif de mes recherches ; ce ne fut que le lendemain que je sentis renaître plus vivement le désir de pénétrer l'être mystérieux dont la rencontre m'avoit troublé, et qui s'étoitfait de ce grand sépulcre une habitation aussi mystérieuse que lui-même.

A une heure , retenant mon souffle, et marchant d'un pied silencieux, j'arrivai a la tombe, et je reconnus le spectre.

11 étoit assis, les yeux fixés sur un certain point d\\ ciel. G'étoit un jeune homme maigre et très-défait, habillé de mauvais lambeaux, et dont les cheveux hérissés retomboient en boucles épaisses. A voir sa bouche

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béante, son col tendu, ses bras roidis et toute son attitude attentive, on pouvoit penser qu'il se livroit a une grave contemplation. Mais un sanglot lui échappa, et je présumai qu'il n'avoit pas vu ce qu'il paroissoit chercher.

Il m'aperçut alors, et s'élança pour fuir. Puis s'arrêtait aussitôt, et me regardant doucement : Que me veux-tu, me dit-il?

— Te connoître, et peut-être te consoler.

Tu es homme, reprit-il, et ton cœur est fait comme le leur. Je n'aime pas ton espèce : il y en a voit quelques-uns dans mon premier âge qui compatissoient aux douleurs d'autrui ; c'étoient des cœurs nobles et aimés de Dieu : maintenant c'est bien différent.

Il secoua la tête en essuyant sa paupière.

Il y en a maintenant encore, continuai-je : ne ferme pas ton cœur a tes frères.

— Je n'ai plus de frères; les malheureux en ontils? Regarde comme je suis hâve et flétri , regarde comme je suis souillé. J'ai eu faim pendant le jour ; pendant la nuit j'ai couché mes membres sur la boue et dans l'eau des marais. Dieu m'adonne de mauvais jours. Il y a des moments où mes yeux se troublent, où mes dents se joignent avec effort. Ma poitrine se soulève, mes nerfs s'ébranlent comme les cordes d'une harpe; je sens des larmes qui veulent s'échapper, uu froid qui parcourt mes membres, un malaise inexpli-

i ;il»le qui me tient a la gorge. On dit que je suis mania-

que et épileptique, et on passe en laissant tomber sur moi un sourire de dédain.

Voila ce que je suis.

Il s'assit sur la tombe , et je m'assis tout près de lui.

Je peux bien te raconter, dit-il tout-a-coup

Aussi bien elle ne viendra pas cette nuit. Vois-tu cette coupole noire qui s'élève Ta haut dans le fond bleu du ciel?

Et cette étoile qui brille au-dessus, nageant dans une clarté si pure, la vois-tu ?

C'est la, en vérité, puisqu'elle me l'a dit. Mais elle n'en descend plus.

J'étois presque aussi riche qu'Octavie ; mais l'héritier d'une grande maison se présenta, et ses parents me rebutèrent.

Deux jours avant la noce, je me promenois sous les arbres du Luxembourg, et je me complaisois dans ma douleur. Que de rêves ne faisois-je pas ? Je porterai, disois-je, un poignard acéré dans la salle du festin, et je donnerai l'éternité a ma bien-aimée et a moi; ou bien je jetterai l'épouvante dans le temple, et j'enlèverai Octaviedu milieu de ses amis consternés ; ou bien je mêlerai les horreurs d'un incendie aux préparatifs de sonhvmen; et dans le trouble de cette scène d'effroi , je la ravirai morte ou vivante au crime d'un nouvel amour.

Elle vint a passer. J^e satjn de sa robe crioit,

UNE HEURE. fi9

Je tressaillis partout ; un nuage rougeàtre offusqua ma vue ; tout mon sang courut a mon cœur.

Elle m'avoit reconnu , mon Octavie. Je reviendrai bientôt , dit-elle a ceux qui l'entouroient ; le calme de minuit doit être ici plus ravissant. Je reviendrai bientôt; je viendrai peut-être demain.

Elles retentissent comme une si douce musique les paroles de celle qu'on aime ! elles retentissent long temps ; toutes les facultés s'en saisissent , l'âme se les identifie. Il semble qu'en emportant sa dernière pensée on l'emportera tout entière.

J'allois répétant : Je viendrai bientôt, je viendrai peut-être demain.

Peut-être demain, disoit-elle. Cependant elle ne vint pas.

Une beure sonna.

Et puis une clocbe lugubre , frappée a de longs intervalles, remplit les airs d'une symplionie de mort.

Je iraurois pas pu définir l'émotion dont mes sens lurent surpris; mais elle étoit comme émanée du ciel. Quoi qu'il en soit , un acte de volonté dont je ne m'étois pas rendu compte m'entraîna vers l'hôtel d'Octavie : et fendant la foule des domestiques empressés , je m'arrêtai au-dessous de l'appartement qu'elle occupoit.

Les croisées étoient ouvertes. Derrière les rideaux ou voyoit passer tour a tour des ombres et d< s flambeaux , et je ne sais quels cris étouffés s'élevoient du

fond de sa chambre. Elle est morte ! m'écriai-je. Non , répondit son père , en me serrant convulsivement le ■ras, elle dort.

Elle étoit couchée sur son lit de damas ronge ; il y avoit une bougie sur son guéridon, un livre a ses pieds : un prêtre étoit immobile a son chevet ; sa mère étoit évanouie sur le plancher. Eulalie plenroit a chaudes larmes , et im homme habillé de noir disoit avec un sang-froid féroce : Il n'y a plus d'espérance , je savois bien qu'elle ne s'en tireroit pas.

J'ai oublié toute Tannée qui suivit cette soirée , car je fus, dit-on, malade , et ma maladie excitoit la répugnance et l'horreur. Depuis la mort d'Octavie il n'y avoit plus personne qui m'aimât.

! ne année après , jour pour jour , je montois la rue de Tournon a la clarté des illuminations d'une fête publique ; je divisois lentement vingt groupes qui m'affligeoient des éclats de leur joie grossière quand une

heure sonna Si le coup du battant avoit frappé la,

il m'auroit blessé moins rudement qu'en faisant gronder cette cloche. Pourquoi cette heure ne fut-elle pas retranchée du nombre des heures ? cette heure dont les derniers murmures ont converties sanglots de ton agonie !

Mors un adolescent d'une figure angéliqne me salua d'un regard humide cl lumineux et disparut dans la foule en me montrant le Luxembourg.

J'hésitois. Je le vis encore; une larme glissoil Je long d<" sa face et brilloit en tombant.

J'entrai tout ému dans les jardins , moi qui n'ai jamais connu de crainte ; et la poussière qui s'élevoit a mon passage , et les traits de la lune qui jaillissoient entre les feuilles , et le tumulte éloigné du peuple qui regagnoit ses demeures , tout me remplissent d'inquiétude et d'alarmes. Elle m'apparut enfin vêtue et voilée de blanc , comme dans cette belle soirée où nous traversâmes a pied tous les quais delà Seine, et je vis distinctement qu'elle flottoit dans une vapeur aussi douce que l'aurore. Je perdis connoissance et Octavie ne s'éloigna point de moi. Elle se peneboit sur mon corps immobile, et son baleine brûlante réebauffoit mon sein. Ses baisers voloient de ma bouebe a mes paupières , de mes paupières a mes cbeveux. Ses bras m'enveloppoient mollement et me berçoient dans une région pleine de lumière et de parfums. Il y avoit sur tous mes organes un fardeau de volupté ; et quand mes esprits rassurés commencèrent à mieux jouir de cette scène d'ivresse quand mes yeux inquiets eberebèrent Octavie autour de moi, je ne distinguai plus que la trace de sa fuite , tm sillon pale et tremblant qui s'étendoit jusqu'à cet ashv et qui s'effaçoif peu à peu.

Je ne sais pourquoi elle ne vient plus ; mais si elle ne vient pas, j'irai.

Je crois que j'irai, reprit-il a demi-voix. Tel fut le récit que me fit cet épileptique , et depuis jo m'informai longtemps et inutilement de son sort. Je «eapérois même de le reveir quand le hasard m'ap-

des

prit qu'on avait remarqué quelqu'un de pareil à l'infirmerie de Bicètre. J'y courus , et je me lis conduire a son lit. Ce n'étoit plus qu'un cadavre presque totalement décharné et d'une lividité affreuse. Ses yeux avoient encore quelque feu et se mouvoient assez rapidement dans leur orbite enfoncé ; mais ses regards faisoient mal.

Après avoir réfléchi durant quelques minutes de l'air d'un liomme qui essaie de fixer des réminiscences très confuses, un sourire amer crispa légèrement ses lèvres, et il s'inclina tendrement de mon côté.

Je savois Lien , dit-il , que j'irois ; j'irai probablement demain ; Octavie est venue pour m'y inviter , et j'ai déjà reçu d'elle un gage de prochaine alliance; car c'est bien , ajouta-t-il , la main d'Octavie qui se déploie ainsi vers moi a toute heure, et ce n'est point une main desséchée par la mort , ce n'est point une main noire et hideuse comme celle des squelettes qui ont vieilli dans les tombeaux ; ce sont des formes plus suaves que celles des anges. Il est vrai que je n'ai pas pu la toucher jusqu'ici ; mais quand le moment sera près de s'accomplir , cette main me saisira et m'entraînera par-delà le ciel.

En achevant ces paroles il se mit a regarder son oreiller avec une joie effrayante , et s'écria d'une voix sourde et effarée : La ^ oila, la voila toujours! et voila son onix ovale avec un petit cercle d'or.

Je n'irai doue que demain, reprit-il eu soupirant.

i m;: HEURE, n

Capricieux (rails dune imagination vive ou crédule! il me sembla voir la paille où reposoil sa tète, et le drap grossier qui la couvrait s'abaisser sous le poids delà main d'Octavie et conserver son empreinte.

Quesais-je, infortuné qu'ils appellent fou , si cette prétendue infirmité ne serait pas le symptôme d'une sensibilité plus énergique, d'une organisation plus complète, et si la nature, en exaltant toutes tes facultés, ne les rendit pas propres apercevoir l'inconnu?

Otte idée m'occupoit encore quand j'arrivai le lendemain. Je m'approchai du lit de l'épïleptique et je ne le vis point ; mais un linceul jeté sur lui me laissa deviner son corps. 11 y àvoit aussi un petit cierge qui brûlo't en ce lieu , et tout le reste étoit comme a l'ordinaire.

Quand la soirée fut un peu avancée je me rendis h l'endroit où je l'avois rencontré naguère , el je m'assis sur la tombe où nous nous étions assis tous les deux. ( )n l'avoil dérangée dans l'intention de l'enlever, peutêtre pour en faire la borne d'un champ ou la pierre angulaire d'un bâtiment. J'entendis sonner une heure, et je calculai que cette nuit devoir être le second anniversaire de la mort d'Octavie.

J^e ciel n'étoit pas pur ; un nuage terne et orageux me cachoit d'abord l'étoile où son ami l'avoir si soin eut cherchée; mais elle se dégagea lentement de ces ténèbres et parut plus resplendissante.

Pain re fou! dis-je tout haut , (pie sont maintenant

U l.NK heure.

au prix de tes découvertes , les vaines sciences de ia terre? Il n'y a rien d'obscur pour toi dans tant de merveilles qui font Fétonnement des sages , et si quelque nuage a voilé tes jours, tu t'en es affranchi comme cette étoile pour reprendre , dans une nouvelle vie , ta première grâce et ta première beauté.

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