CHAPITRE XH
LA PRIÈRE nu SOIR,
Cétoit par une belle soirée du commencement dé sep^ tembre; trois mois s'étoient écoulés depuis le jour où je
vis Stella |)oiir la [)roniière fois an bas du polit cbainp de la vieille Marthe. Je m'arrêtai où je Tavois vuat je m'assis où elle a^oil été assise; |e me rappelai les premières paroles qu*elle m'wÂi adressées; je les répétai tout haut; j'aperçus l'églantier, je détournai les yeux, jenie levai, et j'allai à la clianmièrc. Il faisoit nuit; cependant il n'y avoit personne, et jamais il ne ni'étoit arrivé de trouver la chi^umière dés^te, à moins que Marthe et SteUa ne fussent dans le petit, champ. J!étois bien sûr qu'elles n'y étoient point, mais j'y retournai, et je fus affligé comme si je m'étois attendu à la voir.
Il n'étoit point de danger que mon imagination ne prévit, n'exagérât. Tantôt je oraignois que ses persécuteurs n'eussent découvert sa retraite, et cette idée ranimoit ma haine pour eux. Tantôt je tremblois qu'elle n'eût été attaciiu'O par un animal féroce, ou surprise par un brigand : il n'y en avait point, mais si Stella eu avoit rencontré!
Je marchois, préoccupé par mille craintes, quand je
distinguai à quelques pa$ de moi une lumière dans le feuillage; je m'avançai et j'entendis un léi^er mniivement. J'avois entendu bien des fois un bruit pareil à celui-là, mais ce bruit n' avoit jamais retenti comme oela dans mon coeur; c'étoit le frémissement de la robe de Stella.
La lampe étoit suspendue à un ii ; elle jetoit sur Stella
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un(^ clarté mourante, qui l'ontoiiroit d'une paie auréole, descendoit le long de sa robe en reflets tremblants et 8*éteignoit derrière elle.
Stella étoH à genoux, immobile, le front prosterné» les mains jointes, dans l'attitude de la résignation et de la prière; quclquc^lois seulement, elle adressoit au ciel un regard» un sourire et une larme.
La vieille femme étoit à ses côtés» Toeil fixé sur son rosaire» et un rayon de la lampe éclairoit ses cheyeux blancs.
Stella m'( n tendit; elle se tourna vers moi, et me fit un signe de la main pour me réduire au silence : j*étois à g^ux.
Il y avoit longtemps que jen*avcnsprié et je sentis que
cela me soulageoit, cette douce communication avec Dieu pénétroit mes sens, élevoit mon âme, purifioit mes pensées» et appliquoit à mes douleurs un baume consolant.
Je suis loin de professer cette dévotion exclusive et mal entendue qui repousse l'homme trompe et qui condamne l'erreur comme le crime. Je sens que je pourrois voir un athée sans horreur... mais je ne le verrois pas sans pitié; et il est assez à plaindre» le malheureux» qui ne connott pas le charme de la prière!
Dieu nous a entendus, dis-je à Stella quand la prière du soir fut aclievée; ce n'étoit pas un spectacle indigne de lui que cet hommage consacré par la double solennité du malheur et de la nuit, et offert par deux proscrits à une religion proscrite; il nous a entendus et sa bénédiction est tombée sur nous...
Stella me montra du doigt une fosse nouvellement couverte de gazons et de fleurs.
Elle aussi, dit Stdla» elle nous a entendus» et sa bénédiction est-elle tombée sur nous ?
La lumière devint plus vive un moment et s'éteignit tout à fait. .
Nous revînmes à la chaumière sans prononcer un seul mol. Quand nous fûmes arrivés, Stella s'assit et me
regarda fixement; elle avoit conservé quelque chose de la divinité avec qui elle venoii de s'entretenir ; je baissai les yeux et je Técoutai en silence*
— Mon amiy dit Stella, je n'ai pas toujours été seule dans ces montagnes, j^ai eu une mère.
Elle alloit pleurer; elle regarda le ciel.
— Elle m' avoit accompagnée dans ce triste exil, continua Stella, et nous nous tenions lieu du monde; elle est morte. Il y a im an que nous lui creusâmes cette fosse, et que je restai seule.
— Seule! m'écriai-je d'un ton de voix passionné. — Et Marthe ! i epris-je en rougissant.
— Oui, Tamitié, dit Stella, Tamitié est douce; mais qui me rendra les baisers d'une mère? elle est morte.
— Stella, n'en doutez pas! elle vit... elle vous voit; elle veille encore sur Stella, sur la chaumière; elle recueille les pleurs de l'amour filial et contemple avec orgueil les regrets qu'elle a laissés. Quand le temps aura usé les ressorts de la vie, ô Stella! son ftme descendra sur votre couche funèbre, s'imira à votre âme, et Fescortera au pied du trône de Dieu. Stella, n'en doutez pas, vous reverrez votre mère!
... Et ma pensée se trepose avec tant de charmes sur cette sublime espérance d'une meOleure vie! Dis ce que tu voudras, farouche matérialiste, tu ne me raviras pas mon immortalité; ma conviction est plus forte que tes sophismes. Je vivrai!
Quel mortel se sentiroit capable de supporter les dédains des grands, les humiliations de la misère et les tourments de l'amour outragé, s'il ne pouvoit se réfugier dans son âme sans y trouver le néant? De quel œil suivroit-il le cercueil d'un ami , s'il croyoit le descendre tout entier dans la tombe? Accablé des succès du crime; navré de persécutians et veuf de tontes les i&usionfi du
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monde, que lui resteroit-O, si ce n'étoit ce besoin pro»*
fond d'exister au delà de lui-même el d'assister à l'éternité : ce sentiment qui le soutient, qui l'agrandit et qui le console du passé en s' emparant de l'avenir ?
Pourquoi Stella n*avoit-eUe pas déposé plus tôt ce secret dans mon coeur?
Vous avez encore une mère, dit Stella, et les secrets de la douleur importunent les heureux.
Ueureuxl et Stella ne l'étoit pasl