LA BAGUE D*ALL1ANGE
Ma main étoit fixée dans la main de Stella, quilarepoussoit foiblement.
En dégageant mes doigts entrelacés dans les siens, je fis tomber un anneau qui vint se diviser à mes pieds.
— Mallieureuxl s'écria-t-ellc avec Taccent du désesr* poir ; je suis mariée. . .
— Mariée!
Si le iDonde s'éloit abimé et que ]e fusse demeuré debout aa milieu de ses ruines» le sentiment de ma vie m*auToit paru moins pénible, moins insupportable.
J'essayai de rejeter celte idée, mais elle avoit touché le fond de mon cœur.
CUAPITRE XVII.
SOPmSMES.
Je descendois rapitlemenl le cheiiiiii de la chaumière: Marthe passa [)rès de moi.
— Dieu ait pitié de nous! dit-elle; J'ai cru que cet orage renverseroit la montagne de ses fondements. Je m'élois assise là-haut, sous ce rocher qui se recourbe coinuK» une voûte, et je voyois le ciel en feu. Par trois fois une longue llammo s'est élancée du clocher de Sainte-Marie, et l'oiseau àe mort gémissoit dans les sapins. Dieu ait pitié de ceux qui ont une bonne conscience !
Je frissonnai.
— Mais voyez» monsieur, dit Marthe, Torage recommence ; vous seriez mieux à la chaumière.
— Mieux, bonne Marthe^!... Oh! non.
J/oraire reeoimnciu^oit eu edel : une lumière S"bite brilloit quelqueiois siu' le précipice ; un aquilon impétueux siUioit dans les bruyères et faisoit flotter mes cheveux» une pluie froide, ruisseloit sur mon visage et traversoit mes vêtements; mais cela me faisoit du bien. Mon imagination se reposoit de s(^s tempêtes dans celles de la montagne, et mon trouble s'adoucissoit à être ainsi partagé par la nature.
* lUrlli« dans U première édition w nmiiiM Brifitto.
LES 1>RUSCK1TS. 39
— Eh bien! dis-je tout à coup, mariée! que signifie ce mol, ol qu'a-t-il de magique pour me remplir de ler-
reur? Pourquoi ce bruit aiiectc-t-il autrement mon oreille que les autres paroles de i'iiomme/
£t, au surplus, qu'est-ce que le mariage loi-même, rinon une institution fondée par le caprice, sanctionnée
par le préjui^c et maintenue par l'habitude? De quel droit ce lien despotique asserviroit-il l'avenir au présent? Quelle est la nature de ce serment bizarre qui soumet à la volonté d*un jour toutes les inclinations de la vie? Et quel être assez audacieux a pu dire dans la vérité de son cœur : — Maiiitcnant, je jure de ne plus aimer?
Mais il ne leur a pas suffi de les enchaîner Tun à Tautre pour Fétemité, et de leur faire un long supplice de cette union qui seroit le bonheur, si elle n*étoit formée que
par Taniour!... Le plus souvent ils les ont unis sans interroger leurs cœurs, sans consulter lenrs rapports; ils ont immolé la paix de toute une génération à de frivoles intérêts, à des convenances froidement calculées; ils ont vendu au prix de For des faveurs qui se flétrissent dès qu'on parvient à les acheter, et la vierge modeste qui inspiroit autour d'elle la tendresse et le désir a été obligée de partager sa couche nuptiale avec la hideuse décrépitude, comme une rose naissante qu*on transplante sur un tombeau.
Ce n'itloit point là rintenlion de la Providence; elle vouloit, dans ses desseins protecteurs, que tout ce qui respire fût heureux ; elle avoit assorti tous les carao tères avec un soin bienfaisant; elle avoit préparé de secrètes sympathies qui étoient le signal et le garant de raniour.
Suis-je coupable de ce que les passions des hommes ont violé la loi de la nature et détruit Touvrage de Dieu?
Et si je me suis conservé libre au milieu de leur escla^ vage, si j'ai gardé une âme neuve parmi les désordres
delà société, n'ai-je pas le droit de m'aflranchir du joug qu'elle a inventé pour le vice?
Mon âme se souleva contre ce paradoxe, et se replia
sur elle-mèmo avec effroi. Le tonnerre tomba.
CHAPITRË XVtll.