LE DERNIER ADIEU
Dès que Patibe du jour éclaira l'intérieur de la chaumière, je me disposai à retourner chez Stella. Je désirois, Je craignois de la voir, et ce mol mystérieux me poursuivoit avec rachamement d'un ennemi.
J'arrivai au petit champ, je reconnus Téglantier : il avoit souffert de l'orage , et ses rameaux dépouillés étoient penches sur la terre.
Le feu du ciel avoit passé dans les genêts.
J'entrai dans la chambre de Stella ; elle étoit couchée sur des sangles, couvertes d'une natte de jonc; son corps étoit enveloppé d'un linceul de couleur obscure, qu'elle eroisoil sur sa poitrine, cl sa chevelure était éparsc autour d'elle; elle étoil pâle; mais quand je fus là, une fièvre ardente qui s'éleva dans son sein teignit peu à peu ses joues d'un pourpre foncé.
Je m'arréiai à quelque distance et je restai immobile en aUondanl qu'rlle me parlât.
Je vous atlcndois, dit Stella, avec un sourire amer ; j'ai beaucoup de choses à vous dire.
Je m'assis.
Il arrive une heure où l'on peut se juger, repril-elle, et celle heure est venue pour moi.
Heureuse si la justice divine ne me condamne pas comme mon coeur I
Je suis coiipahlo depuis queje vousai vu ix)ur la première fois. Depuis que je vous ai vu pour la première fois je vous ai aimé. L'arrêt de ma destinée étoit cruel ; il s'est appesanti de toute sa force sur ma tête. Croyozvous que la femme adultère trouvera iirùce devant Dieu? Elle resta quelque temps en silence, et continua : Je suis née d'une famille noble qui honora ses titres par ses vertus; elle fut proscrite. J'avois perdu mon père dans mes premières années, et j'ai oublié sa mé*^ moire! Ma mère est morte ici, et j'ai souillé son lit de douleur! Ils m'avoient donné im époux de mon choix, et je l'ai trahi.
Quand il s'arracha de mes bras pour aller se ranger sous les drapeaux d*une cause malheureuse, Stella, ditil en me donnant le dernier baiser, Stella, garde-moi ton cœur : et je ne lui ai pas gardé mon cœur. Il erroit transfuge, misérable et rebuté, dans des contrées inconnues; il erroit accablé par la fatigue et par le besoin, soutirant de ta soif et de la faim; mais il pensoit h moi ; il se consoloit dans mon amour, et mon amour l'a trompé!
Pourquoi vous ai-je caché ce fatal secret? cent fois il s'est approché de mes lèvres, mon cœur s'est serré, et j'ai tremblé de vous voir deviner ce que j'aurois dû vous apprendre! Pourquoi vous aî-je rencontré? je serois tranquille eiu ore; je pourrois songer à mon époux sans tressaillir de honte, et je pourrois sans terreur implorer l'ombre de ma mère! J'ai tout perdu; je n'ose plusm'occuper ni de ma mère ni de mon époux !
Croyez-vous, répéta-t-elle d'un son de voix altéré, croyez-vous que la femme adultère trouvera grâce devant Dieu?
Elle ouvrit la Bible, chercha la page de la femme adultère, y attacha ses regards et la mouilla de larmes.
J'élois alors près d'elle, elle prit ma main et l'éleva vers le ciel. Toi, dit-elle» tu n'as pas été coupable, tu ne
mc.' jiw as pas dans la i ('[)r()i)alion ctcrnollo; c'est moi seul qui ai brisé ce nœud; c est sur moi seule quo doivent retomber toutes les vengeances, et je t'absous devant celui qui juge les actions des hommes, car ton cœur étoit sans tache...
Mais va-fen, ajouta Stc^lla. Va-t'en pour toujours, cVsl la dernière piière de Stella, 1(^ dernier vuni de ton amante! Laisse-moi avec mes regrets, j'ai besoin de préparer mon âme à subir mon jugement.
— Stella! m'écriai-je en me jetant à ses genoux, et je couvris sa main de pleurs.
— Laisse-moi, dit-elle, tes pleurs me brûlent comme tes baisers. Va-t'en.
Et son pouls s'affaissa, sa respiration enflammée devint plus lente, le mouvement de son coeur resta suspendu.
Je me précipitai vers la porte ; je voulus la voir encore» 6l ses lèvres {Àles me balbutioieut un adieu.
CUAPITKË XIX.