‹ NouvellesChapitre 23 sur 32 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

B*Ulf SOLITAIRE DBS VOSGES

A L'tolTEUR DES PROSCRITS ^

Monsieur, je me souviens ' parfRitement de vous avoir

vu pondant nno (\o vo:; oxcnrsions botaniques dans les Vosges et de m'èlre eutretenu avec vous du niallioureux jeune homme qui vous intéressa vivement; mais quoique j*aie eu dé» lors des relations plus intimes avec lui qu'auparavant, je ï\v pourrai guère vous donner, sur son sort actuel, que des renseignements bien incertains et bien tristes.

Quelque temps après votre départ, je fus instruit qu'il éioit atteint d'une maladie lente» suite naturelle de ses peines, encore aggravées par la mort de son ami. Il me

raconta son histoire et me soumit les mémoires qu'il vous avoit lus, et dont vous avez désiré que je cherchasse à vous procuier les fragments. Je vous avouerai que cette touchante expression d^une âme souffrante qui y règne me causa une émotion profonde, et qu'en voyant ses larmes je ne pus retenir les miennes. Cependant

* U pfemière édition porte : LHire d'vn euri dêt Voige$ à t'idiiewr. Il n*7 a diMletdMtt édition! «aeoMdiffSreiiee notable, qM^ L'eoteur s*ett attaché crant toat àdei eorreetbns de style, et mène à des eorrectiinns de fautes efmtre lasyntue. Nous avons reproduit dans des variantes quelques-unes de ees fantes, échappées à lUnexpérienoe du débutant. Dans les cuivres d'un philologne aussi émisent que Nodier, ee raj^proehement non « paru eurieni.

< for. Je me rappelle fort bien de vous avoir v». fidition de iSO$.

j'avois remarqué dans ce petit écrit des propositions hardies sur plusieurs points de religion et de morale, et

dos élans de désespoir qui sembloient partir d'un CGBur accoutumé à se délier la Providence. Je lui ils sentir* que ces passages étoient indignes d'un honuète homme, et qu'ils dévoient être échappés à une imagination trop fortement préoccupée de ses chagrins. Il me répondit qu'il se repenloil d'avoir éeril cela, et il briMa tout ce que j'avois plus spécialement condannié; après (juoi il me donna le reste, en me disant qu'il avoit eu d'abord le projet de publier ces tristes détails, mais qu'il croyoit qu'il seroit peut-être mieux de les laisser dans un étemel

oubli.

Apres son rétablissement, je le rencontrai au bas d'un petit champ qui appartient à la vieille Marthe, et il me pressa affectueusement sur son cœur; il me dit qu'il . étoît un peu plus calme, que sa santé commençoit à se rallrrinir, et qu'il espéroit se bien porter tout à fait avant peu de temps ; il ajouta (ju'il me laissoil le maitre des papiers qu'il m' avoit contiés, et que j'en disposerois comme je le trouverois bon; de sorte qu'en vous transférant la propriété de ce triste héritage du mal* heui-, je ne cours point le risque de violer ses dernières volontés.

Quelques jours après cet entretien, ce jeune homme disparut, sans que personne pût savoir ce qu'il étoit devenu : on hasardoit bien des conjectures plus ou moins vraisemblables sur cet événement, mais elles n'apaisoient en rien mon inquiétude.

Je pris le parti de me rendre à la chaumière, et je trouvai les amies de l'infortuné dans les larmes : c'étoit une scène déchirante et qui me fit beaucoup de mal.

Je cherchai à leur donner des consolations, mais cola étoit impossible dans le moment; elles souilroient trop.

i > For. Je Iniobwrvai, édit. de

ie les quittai, et je m*en remis de leur guérisoo au temps, qui a seul le pouvoir de dcatriser les blessures de l'âme.

Je passai dans le bosquet où sont enterrées Stella et sa mère, et où la dépouille mortelle de Frantz avoit été nouvellement déposée. Le petit cyprès qui croissoitsur la fosse de l'amante yenoit d'être déraciné par un coup de Yeot; j'ordonnai qu'il fût remplacé ayec quelque pompe, et le lendemain je fis consacrer secrètement par quel(|ues prières le dernier asile de ces tendres créaturcs, qui ont été si cruellement agitées par les passions, et qui étoient si dignes de rester sans affliction dans le . monde.

Ensuite je poursuivis mes informations sur le sort de notre ami, et tout ce qu'on m'en rapportoit me faisoit frémir.

Un jour, le bruit se répandit dans tout le village qu'on avoit aperçu son corps sur une petite île, que

vous avez pu remarquer dans le vallon où elle se trouve comprise entre les détours du ruisseau. Je m'y rendis en bateau; mais le cadavre étoit tellement déOguré, qu'il me fut impossible de retrouver aucun indice qui pût jus^ tifler les présomptions du peuple : je lui fis donner la sépulture, et je vous jure que cette circonstance me tenoit dans un tel doute sur la vie future do l'infortuné, que je ne pus avoir de sommeil qu'après m'être assuré que ce n'étoit point lui, par l'inspection des vêtements du suicidé, qui furent découverts dans les sables la se» maine suivante.

Peu de temps après cette époque, et autant que je pais me ' le rappeler, vers la fin de cette année-là, les feuilles publiques rapportèrent qu'on avoit arrêté un émigré dans la montagne, et que ce malhenreux n'^ toit plus.

* For. Que je poif m'm mggàfu^ éditde ISOS*

Oigitized

Dans l'ignorance où j*étois de son véritable nom, je n'ai pu m'éclairer sur l'cfirayante relation qu*il y aToit entre cette nouvelle pi la date de son absence; mais un hommo delà villo, qui a été témoin i\o la mort de Témigré, nous l'a peint avec des traits si semblables à ceux de l*infortunéy que nous n'avons pas osé le méconnoltrey et que nous nous sommes tous écriés : C'est lui !

11 est cependant possible encore que nous ayons été a])nsés par une de ces rrssonihlanros frappantes qu'on observe quelquefois dans le monde, et J'aime à croire que notre ami n'est pas perdu pour toujours, que le ciel n'aura pas voulu que l'expérience de ses infortunes fût sans fniit, et qu'il aura conservé sa vie pour la rendre utile à une antre p^énéralion.

Quant à l'intention où vous êtes de donner au public les mémoires que je vous adresse, je crois, en elïet, que le tableau des malheurs qui ont suivi une passion illégitime neseroit pas sans utilité dans ces jours de corruption; mais votre entreprise ne seroit pas non plus sans inconvénient ; et, pour ne consi(iér( r que ce (pii est du ressort du goût, il m'a toujours semblé que des écrits de la nature de crinî-ci étoieni un mauvais présent à faire aux lettres. Vous l'aviez bien senti vous-même, à la lecture que vous en fîtes dans la montagne, et vous essayez de détruire cet obstacle, par des moyens qu'il est trop facile de combattre.

Je conviens qu'on devroit supporter un style inégal et incorrect dans un livre qui n'est qu'une effusion rapide de sensibilité, et où les mots viennent représenter les sensations, sans q\i^ Fauteur se soit fort occupé de leur choix et (le leur arrangement.

J'avoue qu'il étoit impossible de ne pas laisser échapper beaucoup de répétitions et de tournures semblables, dans un ouvrage où toutes les idées naissent d'un seul sentiment dans des ciroonstances à peu près pareilles.

Je sais qu'il y a bien des choses qui nous paroissent

bizarres, extravagantes et gigantesques, qui nous seroient peut-être venues dans la môme situation, et qu'il n'est point étonnant qu'il y ait du dérangement dans l'expression toutes les fois qu'il y a du désordre dans4a pensée.

Mais dès qu'une production où l'on remarquera ces fautes tombera entre les mains d'un homme de goût^ ne pensez-Tous pas qu'il fera mieux de la laisser circuler parmi un petit nombre de personnes, que de la livrer à la * foule, qui n'y puiseroit que des idées nuisibles ou exagérées, et aux critiques, qui la déchireroient, faute d'avoir pu la sentir?

Permettez-moi de vous faire bbs^er aussi que les feuilles que notre ami a sacrifiées à mes représentations

' contenoient, si je puis m'exprimer de la sorte, une espèce de fd de suture qui lioit le récit de tous les incidents, et dont l'absence a laissé, entre les fragments tp!s qu'ils sont aujourd'hui, un vide qui nuit à la marche et à l'intérêt de l'ouvrage»

Entreprendra-lH)n de remplir ces intervalles ? Je ne pense pas que le cri de la nature soit facile à imiter, et j'avouerai que je craindrois qu'o& ne suppléât à ces lacunes que par une insipide marqueterie.

Cependant je vous adresse ces fragments, et je m'en rapporte, sur leur emploi, tant à votre avis qu'à celui des gens respectables que vous vous proposez de consulter.

Si vous pensez que cet écrit puisse être bon à quelque chose, si vous croyez que les malheurs d'un proscrit de vingt ans feront couler quelques pleurs, que ses sentiments trouveront quelques amis, que l'image de ses remords empêchera quelques égarements, n'hésitez pas.

D'ailleurs, tout réfléchi, les coeurs honnêtes sont si rares, qu'il est juste et louable de consacrer leur souvenir.

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