A L*HIST01RE DB LA NOUVELLE ÉCOLE UTTÉRÂIRE
On chercheroit inutilement dans les ouvrages dos anciens des traces de cet amour passionné qui est le principal élément des
• Cet obaerTattoni ont été tuggéréei à l*antear par du drame romaatiqne fort peu connu, daot vm noovelle édition doit paroStre faiceMamment à U librairfedeSafllMMr, plaMda laeoloiiDadtdBLnnte, n* il*
{Note de Nodier.)
CêêtÊÊM farl pm comni n*est rien iMra chose qpiù le voUime iutitwlé «
compositions de la nuuvollc école. L'Ame tendre et mélancolique de Virgile lui-même n'est pas parvenue à dégas^er le plus exalté de nos sentiments des liens d'une grossière matérialité. Platon ayoit épuré l'amour^ mais il Tavoit refroidi; il Taveil transporté dans une région grave et solenneUe qui n*étoit plus la terre, mais qui n'était encore ni Tenfer ni le del. H étoit réservé au christianisme d'ouvrir cette nouvelle carrière à i'éthopée. Le touchant épisode de la pécheresse dans V Évangile, les vagues et my8lél*ieilx sour^irs de saint Augustin dans les CMt/tetofUy quelques délicieux chapitres de VlmUat^ de lémê-Cktist, consacrent d'une manière inimitable cette non* velle révélation du cœur humain, subitement éclairé des lumières d'un pur spiritualisme qui ennoblit jusqu'à ses passions Ainsi se vérifie cette grande parole de Montesquieu ; « Que» le christianisme, qui doit foire notre bonheur dans l'autre vie, y contribue déjà dans celle-ci. » Plus on étudie l'histoire des temps antérieurs à cette immense et bienfaisante révolution, plus on sent que l'organisation de l'homme y manf^uoit quelque chose pour être complète, des extases Tie la piété, du sentiment réfléchi de la liberté politique, des illusions et des mélancolies de ramour, mille fois plus ravissantes que ses plaisirs, c'esi-à-dlre éb tmil œ qvï compose la meilleure partie de notre vie morale.
Notre génie national n'étoit certainement pas indigne do puiser à cette source abondante d'inspirations; aussi cst-il bdie de voir qu'^e a fécondé longtemps les pures el naïves ovations de nos romanciers, de nos chroniqueurs et de nos troubudouis. Nos vieux poètes antérieurs à Malherbe, quoique maîtrisés par cet esprit invincible d'imitation qui so trahit, de temps immémorial, dans notre littérature et dans nos mœurs,
Dernières avcnturofi du jeune â'Olban, fragment <lc^ amours nlmcii nnes piil)lio pour la i)r('iniôro fois àYvordiin, en 1777, réimpnmô douze ans plu» tard sous lo titro de <'hanl de Srh\rnrtzhtmr(j, et enfin «'diU- de nouveau p-ir Nodier, eu 1829. Lt-s o^>«f rra^/on* ci-dessus ft rment la nolirc dans ia reiitïprtbsiou <lo8 ÀTenlures du jeune d'(Hhan, Elle* ont paru séparément daui la Hevue de rarû, tome YU^ octobre (Aote de i'£diicur.)
floni pleins des élans d'une énergique sensibilité et de oes traits
échappés à l'abandon des tendres rêveries qui ont manqué jus- . qu*à nous à leurs successeurs, en exceptant La Fontaine. 11 y en a une foule d'exemples dans Da Bellay, dans Desportes et dans Ifarot lui-même, qui a dérobé à Tamoar qœlqoes secrets plus douic que ceux de la Yolnpté.
îl n'est pas difficile de si2;naler l'événement qui empôcha, au dix-septiônio siècle, le développement de cette ressource vitale de la poésie. Un de ces génies que la foiblesse des temps rend puissants, et qu'une organisation funeste a prédestinés au despotisme, Richelieu, déterminé par un instinct irréfléchi de l'influenoe réciproque des lettres sur les institutions politiques, et de celles-ci sur les lettres, ou plutôt par le besoin de se délasser, dans les jeux frivoles des muses, des graves ennuis de Tadministration publique, s'avisa de fonder une académie. La littérature françoise reconnut des chefo, des protecteurs, une oligarchie de fait, et elle fîit dès lors tout ce qu'il lui étoit permis d'être encore, belle de formes et riche de style, mais pauvre d'invention , banale de caractère et dénuée de cette naïveté originale qui n'appartient qu'à l'indépendance. Emprisonnée dans des règles qui n'avoient pas été faites pour elle, astreinte à un ordre d'idées qui émanoit d'une dviUsation antérieure à celle dont elle étoit l'expression, elle parla un langage élégant, pompeux et ma^ifique, mais tout à fait étranger à ce langage de la nature, qui revêt, avec un si grand mérite de propriété, la pensée humaine, et à tel point, qu'elle arriva enfin à ne pouvoir rendre des idées simples, qui n'étdent pas toutefois sans noblesse, qu'en dissimulant leurs éléments et leur physionomie sous le verbiage alambiqué de la périphrase. Il fallut se persuader, pour entrer dans le mystère de ces jouissances de convention, qu'il y avoit deux natures, celle qui est sensible à tous les hommes et à laquelle ils touchent par tous leurs organes, et une autre dont le type immodifiable se trouve inviolablement fixé dans les écrits des rhéteurs. Il résulta de là que le génie, balancé entre ses impressions et ses modèles, n'enfauta que d'admirables monstres, qui tenoient des uns et
des autres, mais dont Tindividu alité équivoque no ress(Mnble à rien de ce qui existe. Comme nos passions les plus poétiques diffèrent essentiellement de celles des anciens, il semble que le drame devoit trouver dans cette nuance prononcée des temps modernes une ample compensation à la monotonie obligée des formes classiques ; mais de quel droit aiiroit-il exprimé des passions que les anciens n'avoient pas prévues et des mœurs qu'ils ont ignorées? L'Académie le délendoit plus sévèrement qu*Aristote lui-même, dont le profond jugement se seroil révolté sans doute contre cette routine ezcesâye; et les grands hommes qu'elle tenoît à sa lisière ne furent ni plus ni moins dociles que Chapelain et d'Aubignac. Aussi Bajazet aime précisément comme Britannicus, et l'on prendroit Gen,fj;is-Kan pour une contre-i^preuve de Pyrrhus, si leTartarc n'étoit encore plus poli et plus civilisé que le Grec. Notre goût s'indigne aujourd'hui à la seule idée de ces bizarres mascarades de la scène, qui oflfh)ient à un parterre ébahi Titus en talons rouges et Agamemnon en perruque poudrée. Qu'avoient-elles cependant de plus choquant que la disparate effrayante ilu caractère historique et local des personnages avec leurs actions et leur langage, dans la plupart de nos tragédies? U n'a fallu rioi moins peut> être qu'une révolution pour accoutumer l'esprit humain à se déprendre de ces entraves pédantesques ; mais il a tiré de sa première émancipation des conséquences si larges, qu'on peut prévoir qu'elle le conduira à toutes les autres, et que l'aristocratie académique ne restera pas seule à prévaloir contre raffi*anchi88ement de la pensée. Puisqu'on a reconnu à peu près universellement que la fiberté étoit bonne, il seroit par trop extraordinaire qu'elle demeurât exceptivement interdite à celle de nos facultés qui en est la plus altérée, à l'imagination; et à celui des arts qui sympathise le plus passionnément avec elle, qui se conçoit le moins sans elle, et qui lui doit le plus dlnspi» rations et de merveilles, à la poésie I
n en auroit été de même chez tous les peuples soumis au joug des constitutions aristotéliques. La puissance de création de la muse romantique, si merveilleuse dans la sombre et
sublime épopée du Dante, expira eu Italie avec les derniers
chants de l'Arioste et du Tasse. Cette terre classique des académies devint, sous leur influence, le patrimoine d'une poésie maniérée et servile , toute consacrée aux fades niaiseries d'une pastorale musquée, aux froides allusions d'une myttiologie dé> erépite, aux ccmetti de cette galanterie de boudoirs qui soulèive le cœur ; complètement digne, en un mot, de sa sotte origine et des bosquets imaginaires de ses tristes bergers arcadiens. Co n'est que dans ces derniers temps que l'Italie , régénérée comme le monde i a paru se ressentir du bienfait de rémanci» pation générale, dans les belles compositions d'Âlfieri, de Monli, de Manzoni et de Foscolo.
L'Angleterre, qui étoit appelée à nous ouvrir en tout les . voies de la liberté, fut la première à se saisir de cett« muse nouvelle, et à lui arracher ses secrets. Shakspeare, qui connoissoit, au moins par des traductions âdèles , tous les oheftp d'œuvre classiques, et qui s'approprie merveilleusement, quand Î1 le veut, les couleurs fortes et naïves des anciens, ne crut pas devoir calquer toutefois sur les persopnagos convenus de la littérature grecque et romaine, ces grandes physionomies des siècles modernes qu*il représente avec tant de vérité; ces rots du septentrion, sauvages comme leurs montagnes de g^ace et de fer; ces chevaliers du moyen âge, arbitres redoutés des guerres civiles; ces esprits de sortilège et de malice, mélange inouï du fantastique et du grotesque, dont l'imagination de nos pères avoit pcTuplé la bruyère des forêts et les ruines des vieilles tours. Il pensa que les bienséances méthodiques de la tragédie, traitée à la manière d*Euripide et de Sénèque^ s*a8sortiroient aussi mal avec les formes âpres du juif Shylock et du l)àtard Falconbridge , que la toge ou la prétexte; et s'il a transporté dans ses sublimes ouvrages quelques-uns de ces types éternels qui ne varient à travers les siècles que par quet> ques modifications locales ou accidentelles, il leur a imprimé avec une autorité si puissante le sceau de ces modifications caractéristiques, qu*il en a presque toujours fait des êtres nouveaux. C'est ainsi qu'tiamlet rappelle Oreate, c'est ainsi que le
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rd Léar et sa Gordélia rappellent CEdipe et son Antigène; mais il y a entre les originaux et les copies, ou, pour s'exprimer plus justement, entre les orii^inaux de l'antiquité et les originaux de Shakspeare, une civilisation tout entière. On sent que le torrent des àses a passé là , chargé des débris des religions et des empires; Oreste, par exemple, a la douleor impétueuse d*un enfant malade et irrité ; Hamlet, le désespoir morne et la misanthropie amère d'une âme désabusée de tout. Le temps que le premier emploie à frapper le ciel d'imprécations furieuses, Hamiet le passe à méditer froidement dans nne fosse sur quelques débris de Fhonune. A très-peu d'eicoeptions près , les andens ne paroîssent pas avoir connu la mélancolie.
Mais c est surtout en Allemagne qu'il faut chercher le drame et le roman modernes, ces tableaux vivants de la société où se réfléchissent, comme dans un miroir animé, les moeurs fortes et poétiques que le duîstianisme nous a faites. Je ne citerai pour exemple, dans ces considérations bien superficielles et bien rapides, que le fameux rôman de Werther, exquisse extrêmement simple de composition, où l'action, toute d'une pièce, ne rachète sa pauvreté ni par la multiplicité des épisodes ni par la tariété des détails, et qui n'a, pour attacher le lecteur, que les développements d*un caractère et d*un sentiment. Ce petit * livre, tel que le voilà, tombé presque au hasard d'une plume alors peu exercée, est peut-être, de toutes les productions de la littérature contemporaine, celle qui a éveillé dans les deux dernières générations les sympathies les plus énergiques et les plus umverselles. C'est que Werther réunit à la vérité d'un portrait fidèle comme le calque de l'artiste l'originalité d'une création. (?est que ce personnage, encore insaisi, n'est pas seulement ce que sont la plupart des personnages que nous voyons pulluler dans les romans, un mannequin flexible, mais mort; un automate qui fait illusion au premier abord, tant Touvrier qui Ta construit fut habile à parodier la vie, mais qui a une main de bois et une tète de bois. C'est un homme, un homme réel, or» g^miôé à notre manière, qui sent et qui aime comme nous,
^ ffOtIVELLBS.
et avec Tâmo duquel notre àme est pressée de sMdenti&er, parce qu'il y a dans toutes ses pensées quelque chose de nos pensées, dans toute son existence quelque chose qui est intime à notre
existence propre, et dont rimpression agit sur nous à la manière des souvenirs. C'est que Werther est le type essentiel et complet de Thomme jeune des nouveaux siècles, et particulièrement du jeune Allemand, dont l'éducation spiritualisée maintient la belle et religieuse imagination à la hauteur de tous les sentiments inspirateurs et de toutes les idées solennelles. Dans son sein généreux habitent, comme dans leur sanctuaire, nos trois muses chrétiennes, la piété, l'amour et la liberté. Tout ce qui est beau l'émeut, le ravit, le pénètre d'admiration et d'en* Uiousiasme; tout oe qui est bon trouve une harmonie, et développe une affection dans son cœur; tout ce qui est affliction pour les autres l'intéresse, l'attendrit, le déchire ; tout ce qui est injustice ou tyrannie le révolte, le jette hors de lui-môme. Comme sa poitrine se gonfle et palpite avec violence! Comme elles sont amères les larmes qui roulent dans ses yeux, à l'aspect de ces inégalités sociales, si absurdes et si insolentesl Comme II aime à s*en affranchir l Gomme il s'en repose voluptueusement dans les ineiïables joies do la solitude, quand il est rentré dans ses campagnes favorites, quand il a repris possession de la nature, et que son esprit embrasse cette nature magnifique avec une effusion de poésie qui n'a rien d'afifôcté, parce que la poésie est l'expression nécessaire, le langage naïf d'une telle organisation 1
On entend bien que je parle ici de Werther, abstraction faite do sn dernière action. Je n'ai pas mission de la défendre; mais il iaut que je remarque en passant que cet élan d'une âme impatiente, qui s'affranchit violemment de son esclavage, est au mœns un des traits caractéristiques du temps, n n*y a rien de commun entre le suicide des modernes et celui des anciens. Chez nous, le suicide est presque toujours la mort d'un fou, Che% eux, c'étoit l'acte culminant et décisif de la vie des sages. On se tuoit pour échapper aux vengeances d'un tyran, ou à l'humiliation cent fois plus redoutable de devoir quelque chose
à sa dénwBoe. Or seUioitpour Repas survivre à une bataille dont la perte compromettoit la gknre ou rindépeadanœ du pays. On se Uioit pour aooempagner au tombeau un être auquel on avoit été uni par une étroite et longue intimité d'affection et de pensée. On se tuoit le plus souvent pour en finir avec la vie, quand on croyoit en avoir assez, sentiment qui se manifeste ordinairement avec plus ou moins d'intensité chez les hommes de quarante à cinquante ans* Gela s*appeloit ia mori philosophique; le smdde de Werther est la mort pasikmnée, dont les anciens n'offrent presque point d'exemples. En général, on peut tenir pour certain qu'ils n'auroient pas compris Wertàer^ si quelqu'un de l'antiquité avoit pu l'écrire, parce qu'ils n'entendoient rien ni à nos idées religieuses^ ni à celles que . nous nous fonnons de U lS)erté, ni à celles que nous attachons ^ aux émotions de l'amour; et comme toutes ces généreuses, frénésies de l'âme ne sont pas ordinairement matières d'études ^ scolastiques et umversitaireSf il y a maintenant encore beau* coup d'honunes jeunes qui sont anciens en ce pcMnt. Je dédaie hautement que je ne les désapprouve en aucune Bmidce; mÙB ce n'est pas pour eux que j'écris ceci.
Ce qui prouve jusqu'à l'évidence que Werther étoit un de ces livres nécessaires, qui sont l'expression attendue et infaillible d'une époque sociale, c'est l'enlhoubiasme avec lequel il fut accueilli dans toute ISurope, le mouvement étrange qu'il im^ prima au roman, au drame, à la polémique littéraire; l'empressement de l'esprit d'imitation à 8*en saisir, même dans notre France, où les passions et le langage de Werther étoient choses tout à fait nouvelles, et où l idée de la mort et celle de l'amour, par exemple, ne s'étoient jamais alliées que dans les froides hyperboles du madrigal. U est vrai que la plupart dexses pastiches, entièrement oubliés aujourd'hui, décèlent la précipitation et ia maladresse d'un ouvrier inhabile, et qu'ils sont plus ou moins empreints, ou de cette exagération épileptique, ou de cette sentimentalité niaise qui tiabissent, dès le premier idMvd, UR contreCacteuur sans inspiration et sans goût. Tel est le pâle et insigiûfiant Soiiil-AAiis de Gorgy. Tel est le ^olc^
KOinrSLLBS.
Wcrfher du marquis de Langle, onlhousiaâte de tête, qui auroit brûlé le papier, â ou le brûloit avec dm mots, mais dont Tâme apparott froide ei mamérée à travers rexplosion foctice de ses phrases retentissantes, comme l'échafaudage de l'artifider deiv rière ses fusées éteintes. Tels sont dix autres ouvrasses du • même temps, qu'il seroit inutile de nomoier à qui ne les connoit poinU Telles sont même, jusqu'à un certain point, les Dendèrei aneniurei du jmme d^Ottm, la plus remarquable, sans doute, de ces oontrenépreBYes de WeHker, mais dont rexécution laisse deviner trop souvent les efforts d'un écrivain hasjirdeux et inexpérimenté , qui ne sait pas encore discerner roriginalité de la bizarrerie et de raffectation. 11 est probable, au reste, que l'auteur devoit être fort jeune, et on peut présumer, sli ne mourut pas jeune, qpi'il ne tarda pas à renon* cer à la poésie. Les maîtres du style ne deviennent tels qu'avec râi^e. Los premiers discours do Rousseau mémo étoicnt moins pleins que tendus, moins nourris do pensées que de paroles, et il leur préfère, avec raison, ses admirables lettres à Christophe de Beaumont et à d'Aiembert, qui sont des modèles d'éloquente simplicité, il n'y a pas plus de quinze ans que notre grand écri» vain vivant a enrichi sa prose de cette naïveté d'expressions qui en relève si puissamment la mai^nificence, et qu'il est parvenu à lui donner tout à fait cette dàê%m>oltwra qui a Taisance et Tabandon d'un grand seigneur en frac. Cependant, malgré des défaute saillants de composition el de style, qui se reproduisent trop souvent, et qui seront aujourd'hui plus sensibles dans un genre dont le René de M. de Châteaubriand a depuis atteint l'apogée; malgré un rôle inconvenant, dont la position est ridicule dans nos mœurs, et qui ne ppuvoit étie conçu que par une âme tendre e^ ingénue, mais tout à fidt étran» gère aux moindres bienséances de notre monde, les Dmw nières aventures du jeune d'Olban obtinrent un succès qui ne s'est pas démenti jusqu'à nous dans une certaine classe de lecteurs. Si les conjectures que j'ai formées sur l'auteur, diversement illustre, de cet ouvrage anonyme, et dont ee n'est pas id la place; si cette hypotiièse, dis-je, qui aura, du
moins Jtisqii'à nouvel ordre, Tattrait d*une énigme assez sin*
guliôre, pouvoit se convertir en certitude, elle prouvcroit qu*une organisation sensible et passionnée jusqu'à ce degré d^efifiision véhénnente, que l'imbécile vulgaire appelle exaltation ou délire, n*esclut pas les qualités qui commandent l'estime et le respect, et ce seroit autant de gagné sur les théories glacées des hommes positifs.
Ne yms eflrayez pas, ftmes débonnaires et pieuses, do
titre incendiaire de cette historiette. Je vous atteste que je ne me crois pas damné, et qu'il s'agit tout au plus ici d'un cas de conscience que le moindre absolvo du curé de votre village régleroit à Tamiable; mais enfin je vieillis vite et bien vite, puisque le monde ne m*amuse plus; et je ne suis pas fftché d'avoir le cœur net du der* nier de mes scrupules.
Je confesse donc que j'ai eu deux grandes et puériles passions dans ma vie, et qu'elles l'ont absorbée tout tière*
La première des deux grandes et puériles passions que j'ai eues dans ma vie, c'ctoit l'envie de me trouver le héros d'une histoire fantastique, de coifiér le chapeau de Fortunatus, de chausser la botte de TOgre, eu de perdier sottement sur le Rameau d'or, à cété de l'Oiseau bleu. Vous me direz que ce goût n'est pas excusable dans une créature intelligente qui a fait d'assez bonnes éludes; mais c'étoit ma manie.
La seconde des deux grandes et puériles passions que j'ai eues dans ma vie, c'étoit l'ambition de faire, avant de mourir, quelque bonne histoire fantastique, bien
extravagante et biea innocente, dans le goût de mademoiselle de Lubert ou de madame d'Aulnoy, parce que M. Perrault me paroissoit trop fort, «t d'en amuser, au
moins, pendant quelques générations, une petite postérité dVnfanls badins et jouliïus, aux joues roses, à l'œil éveillé, qui se souviendroit joyeusement de mes inventions pendant les heures les plus rebutantes du travail, et même aux heures délicieuses où Ton ne fait rien 1 ■ Quant à Tautre postérité que vous savez , figure pâle, efflanqué»», insignifiante, stupide, qu'on vous montrera au prochain salon, et qui tient suspendues, au bout de deux vilains bras, deux vilaines couronnes de lauriers en plAtre, je vous jure sur l'honneur que je n'y ai jamais pensé.
Quoi qu'il en soit, je ne saurois me dissimuler que ces doux frénésies ont singulièrement déteint sur ma vie réelle et sur mon triste métier de conteur de fariboles. Il faut bien qu'il en aille ainsi. Défense à moi de réciter un fait paient, un événement qui s*est passé coràm populo, senatu et patribns^ une de ees liistoires sur la sincérité desquelles on sedonneroit au diable sans qu'on crie à la fantaisie. Je parle de trois femmes charmantes que j'ai aimées en tout bien, tout honneur, et que j'ai vues mourir en quinze ans. — Trois femmes mortes en quinze ans! mais c'est une fable à dormir debout! fantastique! — Attendez, monsieur, s'il vous pMtl c'est que j'en ai aimé sept cents pendant ce temps-là, et cela rend un peu moins hyperbolique le chiffre de la mortalité. D'ailleurs, je vous ai parlé à dessein et très-exclusîvenifMit de mes amours posthumes, parce qu'un autre genre de confidences auroit été de mauvais goût dans ma jeunesse, et que je ne suppose pas qu'on ait rien changé aux bienséances. La pudeur de ces mystères ne s'afTranrhissoit de ses voiles qu'en pr<^nant ceux du dnii! ^>t i]r{ veuvage , et c'est alors seulement qu'on permeltoit à ia douleur du survivant redusion resj^tueuse
l'amour et le grimoire. 67
et délicate A'm sentiment longtemps caché! — Eh bii d, r<ù<()u de phis! fantastique, morbleu! fantastique s'il en fui jamais!
Fantastique si vous le voulez : fantastique, puisqu'il le faut ! Hélas I je ne demanderois pas mieux ; je votidroid bien en trouver dans mes souvenirs, du fanlasliqiie! Khî qne,n'aurois-je pas échangé contre un peu de fantastique, surtout quand j'ai connu le vrai de ce monde, quand rexpérience me Ta fait percevoir et absorba par tous les pores? IKi fantastique, mon Dieul mani j'aurois donné dix ans de ma vie, et j'aurois fait un grand marché, pour la rencontre d'un sylphe, d'une fée, d'un sorcier, d'une somnambule qui sût ce qu'elle di-» soit, d*un idéologue qui se comprit; pour cdle d'un gnome aux cheveux flamboyants, d'un revenant à la robe de chambre de brouillards, d'un follet grand comme rien, du diablotin le plus succinct de corps et le plus pauvre d'esprit qui ait jamais grêlé sur le persil depuis le diable de Papefiguière. Pas possible, monsieur I s'il y avoit eu du fantastique à trois mille lieues à la ronde» il auroit été pour moi; mais il n'y en avoit pas!
Et je ne sais ce qui seroit arrivé dan^ ma foi poétique dans le monde merveilleux, si je n'avoïs cédé un jour à l'étrange idée que je vous disois, celle de me donner au diable. C'est, ù parler franchement, une résolution un dure, mais elle simplifie admirablement la question.-
A l'époque dont je parle, j'aurois été bien fâché de ne pas passer pour un mauvais sujet : d'abord parce que c'étoit la mode, et puis parce qu'il est agréable d'occuper les femmes qui ne s'occupent jamais que des mauvais sujets. Te m'étois donc fait mauvais sujet, et j'en avois pris les licences au grand regret de mon excellent père, qui payoit chèrement mes professeurs pour me faire prendre des licences plus honorables ; mais je dois le dire tout de suite» afln de prémunir le lecteur contre l'infaillible dégoût qui s'attache à la renommée de Lo»
velace et de M. le chevalier de Faubias, oh ! je n'étois rien de pareil; j'en avoîs bien garde, vraiment. Vous ne trouveriez pas dans toute mon histoire trois pages
qui pussent faire envie aux bonnes fortunes de votre valet de chambre, si vous en avez un, ce que je ne vous souhaite pas, car c*est un grand embarras. J'étois mauvais sujet sans préjudice de la morale et du sentiment, mauvais sujet timoré pour tout ce (lui peut imposer le respect, pour tout ce qui peut elTaronrhor la bienséance, un de ces conquérants à l'anuable, qui ne tentant leurs invasions que dans les pays de bonne volonté. Cependa!'! on savoit que j'étois mauvais sujet, parce que j'étois mauvais sujet à découvert, libertin affiché, séducteur en titre de tout ce qui vouloil être séduit, et cela j^our me foire honneur. A cet énorme défaut près, j'ose dire que personne u*avoit des principes plus arrêtés sur les mœurs» et que je les portois en tout et partout à un degré d'observance judaïque, dont la combinaison, incroyable avec mes desordres expansifs, n'avoit pas de nom de mon temps. On pourroit appeler cela maintenant de la débauche éclectique, un libertinage doctrinaire, mais ce n'est pas la peine, parce que cela ne se rencontrera plus: les jours sont devenus trop mauvais.
Pour faire compn^nch o ma philosophie, car c'étoit une philosophie si on veut, il faut mettre Texemple à côlé de la définition, et j*ai peur encore qu'on ne me comprenne pas. L*idée de porter un moment de trouble dans un cœur innocent que la société me refusoit, l'idée de relâcher le moins du monde, par un effort criminel, un lien que la société avoit formé, auroit suffi à me faire subir une anticipation trèspréelle des maux de Tenfer. Je me mcois sauvé de Glarens au premier sourire signiflcatif de Julie d'Étanges, de peur de ses âcres baisers. J'aurois laissé mon manteau dans les mains de la jolie épouse de Putiphar, eût-il valu celui d'Élie, par qui on devenoit prophète, mais rien ne m'arrètoit pour goûter un fruit
l'amour et le GIUMOmE.
qui avoit perdu sa flear, et qui étoit tombé de sa branche nourricière sans être recueilli par la main dédaigneuse
du jardinier. — Ma foi, disois-je, il est agréable et doux, et je le savoure sans en faire tort à personne. — De sorl(; que si le maître s'étoit trouvé là de fortune, j'aurois pu répondre à ses reproches : « Pardon» maitre! je ne maraude pas; c*est que je glane. »
El cette conviction m'avoit procuré Tinappréctable sécurité du cœur, qui est la première récompense de la vertu.
Voilà précisément pourquoi j'étois alors un mauvais sujett et ce qui m'avoit fait appeler mauvais sujet par excellence, comme un véritable prototype de Tespèce.
Je viens de dire de moi des choses si flatteuses, que j'ai quelque pudeur d'y ajouter encore. Cependant, je mêle dois à moi-même, comme on dit, pour l'exactitude de ce récit qui est presque la seule chose du genre merveilleux que j'aie écrite : la seule chose merveilleuse, c'est une autre affaire, et cela dépend desp^oûts. Le pins extraordinaire des résultats de mon système, c'est que j'avois fait des élèves parmi de bons et dignes jeunes gens de mon âge, nés avec une singulière aptitude à la perfectibilité , et que j'étois heureusement parvenu à détourner du crime par la fiteHité du vice, en attendant que mes leçons portassent de meilleurs fruits et les convertissent tout à fait. Une vingtaine d'années après, c'étoient des hommes modèles. Le temps n'y a pas nui, mais c'est peut-être à moi qu'ils doivent de n'avoir point de remords, douce et précieuse allégeance pour leur vieillesse. Je ne sais pourtant comment cela se faisoit, mais les femmes de bonne compagnie nous avoient en lExécration.
Le premier de mes acolytes s'appeloit Âmandus. CétoH mon lieutenant en pied, mon ménechme, mon
nlfer ego dans toutes ces affaires de cœur où le ca;ur n'est pas intéressé, qui se multiplient par le seul acte de
la volonté, qui se compliquent par les moindres condescendances (]o la politesse, et qui réduiroient un })acha sans auxiliaire à se rendre de guerre lasse en huit jours» Âmandus étoit à la vérité un joli garçon complet. Avec une tournure à j)(Mn(li e, un jargon à étourdir, une sulTisance accablante, il jonoit tous les jeux dans la perlection, et ne jouoit jamais sans perdre; montoit à cheval comme un centaure» et se rompoit quelque membre tous les mois; tiroit des armes comme SaintFGeorges, et sortoit régulièrement de ces duels avec un bras en écbarpe. Héritier d'une ass(^z belle fortune, il l'avoit dissipée en six mois, ce qui prouve beaucoup d'esprit» et il Uouvoit encore des dettes à faire, ce qui en prouve bien davantage. Enfin il n*y avoit qu'un cri sur son compte quand fl traversoit un salon; c'est qu'Âmandus étoit diarmant. Amandus n'avoit pas le sens commun.
L'excellente éducation d' Amandus avoit été négligée sur un point que certains esprits routiniers tiennent pour capital. Il y a des taches dans le soleil. Soit incapacité* soit préoccupation, Amandus n'avoit jamais pu apprendre à écrire. J'incline h croire que c'est parce qu'il n'en sentoit pas la nécessité, et ce dédain cache une idéi». bien philosophiquei Oe n'est pas qu* Amandus n'eût
- écrit s'il avoit voulu, mais il auroit mieux valu qu'il n'écrivît pointé Ce n'est pas qu'Amandus n'eût une orthographe à lui, tant s'en faut! Elle étoit si bien à lui que personne n'avoit rien à y prendre : à y reprendre, je ne dis pas. Si je vous disois que c'éloit l'orthographe de M. Marie qui sera l'an procham celle de l'Académie» vous me répondriez sans doute qu'il n'y a pas grand mal à écrire comme l'Académie, surtout si vous êtes de l'Académie, connue cela peut arriver à tout le monde; mais ce n'étoit pas l'orthographe de l'Académie, c'étoit l'orthographe d'Amandus^une orthographe miraculeuse!
' Amandus s'étoit avisé» an contraire de M. Marie., que le génie de l'écriture consistoit à déguiser le mot parlé sous
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toutes les formes qu'il avait vues é^jaises dans son syllabaire. A lui, sur tous les articles, sur tous les pronoms, sur toutes les particules, tontes les letb'os parasites de la dernière personne du pluriel des verbes; a lui Taccent sur les lettres muettes ou atoniques, à lui le tréma sur les t]i[»litjiongues, à lui i"<;[)<)sti'opIie an milieu des mots, à lui de belles majuscules ornées, et des virgules, bon Dien, des virgules partout! jamais on n'a vu tant de virgules! — Dans les habitudes de Tamour vulgaire dont j'ai parlé, cela ne tiroit pas à conséquence; la plupart de nos héroïnes ne savoient pas lire, mais si elles avoioiit su lire, elles auroient été dans un cruel embarras! Il y avoit cependant des occasions difiiciles, des chances de notabilités galantes dans lesquelles je devenois d*un immense secours )vec mon orthographe kîviale que je n'avois pas jugé à propos d'enrichir de toutes ces magnificences. Le seul des amis d'Amandus qui lui fût resté jdèle depuis qu'il étoil ruiné, je me dévouai bravement à Finterprétation de ces hiéroglyphes dont l'impénétrable obscurité feroit tressaillir Tombre savante de Ghampollion. Je venois de quitter l'hébreu, je me mis à l'Amandus, je réussis à lire assez couramment au bout de trois ou quatre mois, et je me hasardai enfm à mettre mes propres idées à la place, quand un texte scabreux et rebelle déroutoit mon érudition ou fatiguoit ma patience. Les traducteurs prennent souvent le même parti quand ils n'ent(*ndent plus leur auteur. Amandus, dépouillé de son luxe grammatical, copioit ensuite mot pour mot et lettre pour lettre» comme l'Homère de l'Anthologie sous la dictée d* Apollon. La comparaison est un peu fière, mais elle n'est pas trop disproportionnée. Ce temps, je l'avouerai, ne fut pas p(udu [lour mes études, car j'appris ainsi à tourner convenablement une lettre d'amour, et je m'étois obstiné jusqu'alors à n'en pas écrire une seule. Les écrits restent.
Nous ne fréquentions pas ce qu'on appelle la mati-*
vaisn société, mais la nature de nos occupations nous coiiiluisoit rarement dans ce qu'on appelhî la bonne. Voyageurs nomades au niilieu de la vie, nous plantions tous les soirs notre tente aventurière entre deux inondes auxquels nous participions également, retenus au premier par les liens de l'éducation et de l'habitude, rappelés à tout moment vers le second par des plaisirs commodes et des conquêtes sans alarmes. Si la topographie de ce double hémisphère ne vous est pas exactement connue, j'aurai l'avantage de vous apprendre que le point conlinfîcnt en est occupé par le théâtre, et pour mieux caraetérist r la localité, par la galerie des premières dans les bonnes villes de province. A peine la toile étoit levée d'une i)art, qu'une douzaine d'yeux noirs ou bleus (je parle des scènes d'ensemble) venoi^t nous chercher sur notre divan et nous accueillir de délicieux reproches ou de séduisantes promesses. Le regard furlif d'une beauté (\\n soupiroit à la cantonade avant de faire son entrée, nous épioit en tapinois derrière le manteau d'Arlequin^ ou jaillissoit par éclairs à travers les énormes bâillements d*un châssis mal ajusté, entre deux loiiHes de roses en toile peinte. Elle entroit enfin en déployant les richesses d'un gosier de rossignol ou de tout autre gosier qu'il vous plaira de mettre à la place de ceiui-ià. Elle entroit aux murmures flatteurs d'une assemblée qui sembloit n'applaudir que pour nous, car nous remportions la moitié de toutes les ovations. Il me stimbîe que nous avions aussi quelquefois notre part dans les sililets, mais il faut savoir s'accommoder aux circonstances. Je me crois même sûr que j'étois de nous deux le plus intéressé dans les disgrâces, parce que mon caractère impatient et mobile me rendoit fort chanceux; -mais nous partagions en frères, Amandus et moi, et nous ne comptions pas. 11 me souvient, sans aller plus loin, que ma mauvaise destinée m'avoit imposé ce moislà une Dugazon de cinq pieds sept pouce» et d'un em«
bon|)oiiit à Tavenanl, mieux taillée ]>oiir le frae surdoré du tambour-major des Suisses que pour le corset des bergères. Quand elle jouoit Babet (tudîeu, quelle BabetI) et qu*il lui arrivoit de me foudroyer d'une œillade ai* mable, en fouillant un panier de vilaines fleurs avec de grosses maius et en chantant d'une voix heureusement plus déliée que sa formidable personne.
C'est pour toi que )e les «Range»
olil vous pouvez m'en croire! j'aurois béni le poignard bienfaisant qui seroit venu me percer le sein! Mais qu'y faire '/ C'étoit une des conditions essentielles de mon bonheur, parce que c'étoit une des sauvegardes inexpugnables de mon innoeenee. Tai oublié de dire qu'elle étoit fort laide, mais elle lou choit horriblement.
L'autre partie du monde étoit dans les loges, et ceci est fort clair si l'on a eu la complaisance de suivre ma métaphore. Les loges, notre mondité nous défendoit d*y regarda, mais non pas d'y voir, et à force d'avoir vu ce qui est bon à voir, on y regarde. C'est qu'il y avoit alors dans une des loges de ce petit théâtre d'une petite ville, et je ne vous dirai pas au juste quelle ville c'étoit, sinon que vous êtes parfaitement libre de la chercher à Touest, il y avoit, dis-je, dans la troisième loge de droite, une de ces figures d'ange qui font damner les hommes et rêvei' l(^s saints. Je ne sais pas peindre, mais vous peignez à merveille quand vous avez une palette. Mettez seize ans, une taille de roseau, une peau blanche et cependant animée, sous laquelle le sang cmmle comme un esprit de vie, colorant tout et ne rougissant rien, des cheveux blonds qui se floconneiit ( omme une vapeur sur des épaules où le regard coule comme feroit la main ; i^elcvez cela de je ne sais quoi de pur et de céleste qui no peut pas se décrire, des traits qui auroi^ porté le sciilpleur de la Ténus à se couper la gorge avec son
74 NOOVBLLES.
ciseau, et d*ini regard large e t bleu qui enchaiite comme le ciel et qui brûle comme le soleil» vous n'aurez pas d'idée de la millième partie des perfections de Marguerite.
Marguerite avoit pordu tbrt jeune son père et sa mère. La pauvre petite étoit restée avec quatre-vingt mille • francs de rentes aux soins d'une tante maternelle» veuve encore agaçante, qui passoit de si peu la quarantaine que ce n'est pas la peine d'en parler, et qu'on n'accusoit pas d'être insensible aux soupirs d'un eœur bien épris. Je in'eu étois trouvé très-*vivement et même très-significativement amoureux un ou deux ans auparavant (c'est de la tante que je parle), et cela m'avoit coûté je ne sais combien de mortelles heures de projets, d'angoisses et . d'espérances, mais sans autre résultat, parce que cette passion m'étoit justement survenue la veille du jour auquel remonte l'ère mémorable de mes amours philosophiques. Depuis je n'y avois pas pensé une fois» même dans ces moments extatiques où Tâme se berce entre deux sommeils, et mon imperturbable mémoire, si fidèle au nom des mouches et des papillons, auroit peutêtre perdu jusqu'au nom de la tante, si la tante n'avoit pas eu de nièce. Je n'ai pas besoin de dire que l'âge et l'innocence dë cette charmante enftint (c'est de la nièce qu'il est maintenant question) jetoient entre elle et moi un espace infranchissable. Quatre-vingt mille francs de rentes, c'étoit bien pisl j'en avois à peine le capital en passif.
— Tu manques à nos conditions, me dit un jour
Amandus, tu regardes aux loges!
— Comme les enfants morts sans baptême regardent le ciel depuis les limbes» lui répondis-je, et sans ap[)eler de si haut un regard pour un regard. D'ailleurs» j'ai mes lisons, et je n'en fais pas mystère* Le temps marche impitoyablement, pendant que nous croyons éterniser le {\résenl dans quelques heures de folie; et
L'AMOUH ËT Lti. GHIMOIRB. 75 •
tout jolis garçons que nous voilà, nous risquons fort de vieillir aussi bien que les sept sages de la Grèce. Tu as encore en perspective une assez douce vie à couler entre les aimables loisirs de la paresse et le galant exercice de la diasse au renard dans les halliers de la Vulpinière» si ton oncle, désarmé par une conduite plus exacte, veut bien te laisser à sa mort, qui ne se fera pas aHendie longtemps, son castel délabré, son colombier et ses broussailles. Moi, je n'ai ni oncle, ni castel, ni colombier, ni broussailles, ni renards eu espérance : trop heureux, quand mes créanciers se seront partagé mes tristes dépouilles, de trouver un public d'assez bonne composition pour lire mes romans, et surtout pour les acheter! J'ai donc besoin de m'intpirer de quelque type qui vive à jamais dans mes souvenirs, de rêver, de caresser, de nourrir dans ma pensée quelque adomble figure, et quand je la rencontre, je la prends.
— La petite Marguerite, dit Amandus en épanouissant son binocle et en le tournant effirontément sur cette figure divine devant laquelle ma paupière t'abaissoit d'admiration et de respect. — C'est qu'elle est vraiment fort bien. Je te remercie de me l'avoir fait remarquer. Il y a quelque chose, ccmune tu dis, qui exalte l'imagination, et qui cependant repose le coBor, —une morbidesse raphaêlesque, ne trouves-tu pasf On se seni plus pur de la voir; on se sent meilleur d'y penser. Ravissant privilège de l'innocence! étiangc sympathie des belles âmes 1 Hélas! mon vertueux ami, quelle perle, quel diamant dans un oomptdr de modistes ou dans un groupe de figurantes! La fortune aveugle a tout gâté, mais elle n'en fait jamais d'autres. Il faut avouer que la destinée est d'une sottise bien amère de jucher ce minois délicieux dans un carrosse, au lieu de nous le montrer oe soir entre deux qumquets dans la coulisse des soupinu
Je frissonnai d'mdignation... La couliSM dei soupirs cloi^ la quatrième à gauche»
— Eh bien, inspire-toi, reprit Amandus en appuyant sa tête sur mon épaule, et en s'étalant sur la banquette,
à mon grand scandale, car Marguerite ponvoit nous voir. •—Inspire-toi de Marguerite, si cela te convient, car j'ai plus affaire que jamais de tes inspirations. Fais des romans, Maxime, fais des romans 1 Le mien, si je ne me trompe, touche à un dénoûment heureux. Mon oncle ne manque pas de bonne volonté pour moi, et je le sais décidé à m'assurer sa mince fortune le jour où je ferai mon premier acte de sagesse en me mariant honorablement.
— Te marier honorablement! m'écriai-je. Y pensestu, Amandus? penses-tu à te marier?
— Pourquoi pas? continua-t-il avec un éclat de rire. Me crois-ttt incapable d'une idée grave et d'une ferme fésolutionf — Mon Dieu, qu*Âglaé est mal faite aujourd'hui, et que sa toilette de mauvaise grâce est convenablement assortie à ses minauderies d'éléphant! — Il faut faire une fin, Maxime, une fin raisonnable, une fm sérieuse et très-sérîease, quand <hi n*a plus d'argent. C'est Favis de mon oncle et celui de la sagesse. Tu ne sais pas, toi, ce que c'est que la sagesse ; mais cela te viendra. — Tiens, voilà qu'elle chante faux maintenant ! — Inspiretoi donc pour me tourner une petite déclaration bien expresse, bien passionnée, bien sincère — là, un avea sans détour de mes foiblesses, de mes m^urs, de tout ce que tu voudras; je n'y regarde pas. Taille, tranche, augmente si tu peux, retranche si tu Toses ! Tu os ma conscience, tu es mon cœur, tu sais tout ce qui repose de tendresse et de bons sentiments dans ce sein fraternel qui bat contre le tien ! —'Remarques-tu cette possédée
de Laure qui ne m'a pas perdu de vue de la soirée
Mais elle a beau se pincer les lèvres, il lui manque deux dents.
— Encore seroit-il à propos, repris-je sans avoir égard à ses digressions, que j'eusse quelque idée de
l'amouk et le grimoire. 77
l'heureuse fille qui a fixé ton choix, pour assortir ma correspondance aux convenances de ta proposition. Est modus in rébus; surU certi denigue fines. — Ët puis je ne devine pas
U n'y a ni finesse ni rébus, Maxime; et si tu devincMS, tu en saurois vraiment plus que moi sur Tavenir où je me précipite la tête baissée pour me sauver du présent. Si tu devinois, je te prierois de me dire à q[ui je pense, et quel est Tobjet auquel le premier de mes amours raisonnables s'est attaché. Je ne te demande pas de deviner, de par tous les diables ! je te demande une circulaire gracieuse et formaliste en beaux termes, comme Télémaque ou la Princesse de Cièves, qui puisse s'introduire sous l'adresse de tout le monde, un passe^ partout épistolaire, un extrait de ton invention que je me hasarde à jomt à la loterie du mariage. Parle de candeur, de vertu, de beauté; ne te mêle pas de la couleur des cheveux, parce que cela pourroit nous faire tomber dans quelques méprises. Je copierai tout avec exactitude; la poste et mon étoile se chargeront de mes espérances; et mon digne onde, qui veut qnn je prenne . une femme, n*aura rien à me reprocher quand je pourrai lui démontrer que j'ai été refusé par cinquante. — Ou bien il en viendra deux, trois, une douzaine, je ne sais combien; et alors tu choisiras tout de suite après moi, mieux que moi, peut-être! tu' as la main si heureuse! Le traître! Aglaé chantoit, cependant!
— Moi! laisse donc, répondis-]c avec aigreur, je n'ai pas le domaine de la Vulpinière !
— £h quoi! cette foible espérance te tiendroit-elle à cœur ! je vais la jouer contre ton cheval ou contre Âglaé, à la première rafle.
— J'ai vendu mon cheval hier; je te donne Aglaé ce soir, si tu la veux ; quant à la lettre, je la ferai si j'y pense.
La correspondance alla son train; car» à ma grande
78 NOOYELLBS.
surprise et à cellé d' Amandus sans doute, il n'en fut pas
pour les frais de son iniliatWe. Je ne jugeois pourtant de ses progrès que par ses importunités, car il étoit devenu discret» et je n'ai jamais été curieux. Quand nous en fttmes aux grands parents, je tombai de mon haut. Les difficultés ne procédoient plus que d'eux, et je m V biiiiois dans Tidée qu'il se fût trouvé une femme assez intrépidement résolue pour croire aux incroyables serments d'Amandus.
Nous allions eoeote au spectacle, mais tràs^wrement; Amandus surtout, qui commençoit à garder , suivant sa promesse, un certain quant à soi fort respectable. J'étois malheureusement retenu, comme on sait, par un autre lien ; ma colossale bergère n*avoit pas encore enfoncé les phùielies, et il ne s'éloit pas rencontré d'homme assez hardi pour me débusquer, quoique ce fût un beau temps de passage pour la cavalerie. Je ne me sentois pas d'aise à l'arrivée d'un régiment de dragons, tout brillant d'épaulettes, de poussière et de gldre, dont les dieraux (nafifoient aous sa fenêtre. Vaine espé* rancel les hussards les suivirent, et ces papillons de plaisir et de guerre qui butinent partout ne daignèrent pas effleurer Aglaé d'un coup d'aile. Je comptai inutilement sur le courage éprouvé des cuirassiers. Aglaé conserva dans cette longue épreuve tous les honneurs d'une fidélHé sans nuage, et en fit valoir tous les droits. C'étoit une femme inexpugnable, une constance à faii e mourir. Sa vertu est de toutes les contrariétés que j'ai subies en amour celle qui m'a donné le plus d'^vie de me brûler la cervelle.
Je ne cherchois qu'un prétexte pourm'exiler à jamais du monde, et ce fut le plus pur de mes s'^»ntiriients moraux qui me le fournit, au moment où je m'y attendois le moins. J'avois déjà remarqué -que Marguerite faisdt plus d'attention à nous que je nel'aunMS voulu, dette préoccupation avoit même pris depuis quelque temps
l'amour et l£ grimoire. 79
un caractère qui m'inqaiétoit, rexpresnioa d'un intérfil
affectueux , d'une sensibilité rêveuse, de oe je ne sais quoi de vague, de tendre et d'idéal qui annonce au front pudique d'une jeune fille le développement d'un peu** chant secret. — Infortune et désolation! me dis-ge en moi-m&ne, serois-tu condamnée par ta mauvaise éloiluy pauvre et gracieuse enfant, à aimer l'un de nous deux 1 Ah! je ne serai du moins pas complice de sa rigueur I Le temps des examens va venir, et je n'ai pas ouvert un livre pour m'y préparer. £ii bien! je fenoiice pour le travail à toutes ces déceptions passagères qu'on appelle des voluptés I Je lirai, s'il le faut, les dix volumes de Jacobus Cujacius dans l'édition d'Annibal Fabroti, cum promptuariis ; je les lirai {horresco referens) avant de m'occuper d'une femme, et j'en prends à témoin l'ombre de Justinienl — Là^iessus je sortis de la salle, et je rai«* trai chez moi pour expédier un congé définitif à Aglaé. Je n' ai pas besoin de vous dire que cette résolution m'affranchit d'un grand fardeau.
Il y avoit probablement une assurance persuasive dans la communication que je fis le lendemain à mon père de ce nouveau plan de vie, car il me fit présent à l'instant, pour reconnoître mes sacrifices, de sa bibliothèque tout entière, et du joli pavillon qui la contenoit. G'étoient les deux choses qu'il aimoit le mieux après moi. Je passai le jour à y disposer tout ce qui pouvoit servir k mes études ou embellir mon exil volontaire, et je m'aperçus, à la satisfaction dont me comblèrent ces soins agréables, que le bonheur avoit plus d'un aspect. Que dis-jel le bonheur pur d'une âme contente d'elle-même l'emporte sur nos bonheurs imaginaires par sa durée comme par son objet. Je fus heureux jusqu'au «ht: il ne m'en étoit jamais tant arrivé.
Le soir je baillai; je regardai vingt fois à ma montre dans dix minutes; le premier coup d'archet de l'orchestre me pomsuivoit} le bruH presque iiusi discord
des loges ouverteset fermées retentissoHdansinon oreille;
mes narines sollicitoient en vain dans un air, liélas! trop pur, le maussade arôme qui se compose de la vapeur des lampes fumantes et de Texhalaisca des essences. Je demandois le délicieux regard de Marguerite à tous les attiqueB» à tous les lanAris ; je le demandois à toutes les tablettes de ma bibliothèque, et mes yeux ne rencon» troient que le Jacobus Cujacius d*Annibal Fabroti.
Je serois curieux, m'écriai-je oiifin, de savoir si ses regards étoient pour lui — ou s*ils étoient pour moi» — et comme il a emprunté ce matin une chaise de poste» il fout Wen qu'il soit en voyage. Une meilleure occasion d'éclaircir mes doutes ne se présentera jamais, et je n'en serai que mieux confirmé, quel que soit le résultat de cette épreuve» dans les raisonnables desseins que j*ai formés. Je travaillerai demain 1
Cette fois-là je n*eus pas à m*y tromper : je vous le déclare avec toute la suflisance que peut inspirer à un sot la plus inespérée des aubaines de Taniour : ces regards» ils étoient pour moi» pour moi seul I Vous me dires que j'étois seul» et que semblable à ce fossile merveilleux dont les pores amoureux de la lumière en recèlent encore quelques pâles atomes longtemps après le coucher du soleil, je n'étois peut-être pour Marguerite que la pierre de Bologne d'Amandus. Cette idée ne me vint pas; et puis» d'ailleurs» si je m*y connoissois» et quel iiomme ne croit pas s'y connoitre? il y avoit dans l'expression intelligente et significative de cette physionomie céleste une pensée qui ne pouvoit se rapporter qu'à moi» et qui n'attendoit que de moi l'échange d'une pensée. J'essayai» je frémis de comprendre» je m'armai d'un courage bâroîque» et je m'enfuis la mort dans le cœur, à force de me croire heureux!
Non, non, Marguerite! je ne violerai pas le sanctuaire de ton &me innocente pour y allumer ou pour y entretenir une passion qui nous perdroit tous les deuxl Mon» je
ne transplanterai pas dans le stérile désert de ma vie ta tige si fraîche et si délicate avec ses (leurs embaumées ! Et cependant quel autre que moi t'aimera comme tu dois être aimée 1 J*aiirois été Fautel de tes pieds, la harpe de tes soupirs, le Tase de tes parfums ! j'aurois brûlé devant toi comme l'encens ! je me serois anéanti dans un rayon de tes yeux comme une goutte de rosée dans les feux du midi ! Oh ! je ne crois pas qae j'eusse dénoué les cordons de ta robe vû^iinale avec des mains d'homme! je me serois pm'iflé au cratère d*un volcan avant d'approcher de toi, et mes lèvres dles-mêmes ne se seroient collées à ton sein qu'à travers un voile, de crainte de le profaner... Mais tu es riche, Marguerite, et il n'y a point d'événement possible qui puisse te dépouiller assez complètement de tant de biens inutiles pour te réduire à régal de ma fortune! Tu ne serois encore que trop audessus d'elle et trop digne des rois!... Non, Marguerite, je ne vous reverrai jamais... — à moins que le diable ne s'en mêle.
En finissant cette apostrophe poétique» dont la fin triviale gâte im peu le commeneement, je tombai d'accablement dans mon fauteuil, qui étoit par bonheur souple, élastique et profond. Dine alluma sur mon bureau trois bougies, luxe inaccoutumé de mes nuits, qui me témoignoit par une preuve de plus la satisfaction de ma fiimille, et je restai Uvré à ma studieuse solitude.
Je me penchai un moment sur mon balcon. Le cid étoit limpide comme un lac, émaillé comme une prairie. On entendoit à peine le souffle de l'air dans les rameaux de mes jeunes arbres, et il sembloit ne les traverser, en se jouant, que pour en rapporter des émanations suaves. Le rossignol diantoit dans le lointain; les phalènes bruissoient doucement en voletant sous les feuilles. C'étoit une belle soirée pour un autre amour que celui qui m'étoit connu, un magnifique empyrée dont j'aurois voulu parooiuîr les sphères innombrables avec la rapt-
dité des feux qui 8*y croisoieni de toutes parts» mais dont mon âme ne pouvait pas plus sonder la profondeur que ,
mes yeux. Je fermai tout pour me délivrer de ces distraotions immenses, et je m'assis, dans l'inlenlion de me mettre tout de bon à la besogne, après avoir laissé tomber un dernier sourire de satisfaction sur l'admirable ordonnance de mon cabinet. Sa description n^est pas moins nécessaire ici que la carte du Latium à l'Énéide de Virgile.
Mon père avoit fait construire ce pavillon, dans des tmps plus heureux, entre sa cour et son jardin, audessus d'une vaste allée-cochère, qui auroit pu aisément
rrniiserdans ses flancs spacieux le cabriolet que je n'eus jamais. Tout le bâtiment ne contcnoit qu'une longue chambre en parallélogramme, éclairée à Test et à l'ouest par des fenêtres ogives» et qui s'ouvroit au midi sur un , jardin de peu d'étendue^ mais assez bien conçu dans sa distribution. Ce point étoit le seul par lequel on pût arriver à ma chambre, soit qu'on y vint de la cour, soit qu'on y entrât du jardin» ce qui n'étoit pas difficile, son étroite enceinte communiquant de toutes parts et par des portes toujours ouvertes aux larges enclos de nos voisins. C'éloit entre d'excellents vieillards, accoutumés à se voir depuis renfance, le rendez-vous philosophique d'Académus et de ses amis. Le double escalier tournant qui conduisoit au balccm n'avoit pas plus de six degrés» parce qu'il s'élevolt dfune terrasse. Le second des côtés étroits du carré long qui faisoit face à l'entrée étoit occupé par mon lit, couchette modeste de Téludiant, autour de laquelle s'arrondissoit en cloche le rideau blano aux longé plis, passé sur une flèche dorée. Tout le reste de rintérieur des murailles n'ofiroit rien à l'csil qui ne fût le dos d'un vieux livre. Ma table noire, taillée, dans une plus petite proportion, sur la même figure que ce petit édiiice monoïque dont le souvenir me charme encore» en formoit le juste milieu; nuiis il lestoit toute la
place nécessaire pour cireoler commodément autour d'elle, et pour en mesura les quatre faces en vingirqnatre ou vingt-cinq pas, dans un espace de terti[)s qui se précipite et se ralentit tour à tour, au gré des éuiolions du promeneur. J'y fis bien du cliemin ce jour-là.
Toutefois je m'assis, et» jetant négligemment la main derrière moi à la tablette où s'appuyoit mon fauteuil, j'essayai d'en tir^ le premier volume du beau Traité de la procédure civile^ par Robert-Joseph Pothicr , et je ramenai devant moi Vffistoire des apparitions de D. Calmet, qui est, comme tout le monde le sait, un des meilleurs recueils de facéties infernales qu'on puisse lire. La page étoit curieuse. Je tournai m fois le femllet. Quelle misère, pensai-je enfin, qu'un homme aussi docte ait pu donner à plein collier dans de pareilles balivernes, comme une vieille femme de village qui réve esprits et démons en ramassant des feuilles mortes et quelques bouts de ramées à la lisière des bois! le voudrois bieA vraiment que le dlaMe m'apparût, et il ne tient qu à moi de l'évoquer, puisque j'ai ici la Clavicule du roi Salomon et V Enchiridion de Léon pape en manuscrit authentique, héritage précieux d'un dominicain de notre famille, qui s'est servi mille fois de ce grimoiic pour la délivrance des possédés. La conversation du diable, en personne naturelle, seroit aussi amusante et aussi instructive, si je ne me trompe, que celle de Pothier et de Cajas; et s'il est difficile d'4)btenir de Im cette ▼eur, qu'Agrippa et Cardan payèrent un peu dier» elle mérite au moins d'être tentée par un esprit résolu.
Cela dépendoit en elTet d'un simple acte de ma volonté; car j'avois justement co méchant grimoire sous les yeux, eoXvB mon éoritoire et mou sablier. Je ne sais qui diable l'avoit mis Ik
J'allongeai sur lui des doigts tremblants, comme si le seul contact du parchemin éraillé avait dû faire passer dans mes sens quelque influence de malédiction* Il n'é»
Uni qiie froid, sale et grippé. Je développai ses huit plis sans qu'il s'en exhalât le moindre atome de soufre ou de bitume brûlant. La terre ne tressaillit point; la flamme de mes bougies oooiinua de reposer calme et blanche sur ses lumignons bleus; mes volumes inébranlables restèrent étidormis sous les doctes tissus de leurs araignées bibliophiles. Je m*enhardîs, j'essayai de lire, je lançai à haute voix dans Tair les formules solennelles de l'esprit de Python, dont Je commençois à être animé, jusqu'à en faire résonner mes vitres innocentes, qui n*avoient jamais vibré sous de telles paroles. — Mais c*étoît bien un autre grimoire que je ne l'avois pensé. Je n'avois pas parcouru douze lignes du livre fatal que je me trouvai arrêté par des signes inintelligibles et vraiment diaboliques, par des q^nboles impénétrables et par des lettres innommées dans les alphabets de la terre» qui me coupèrent la parole.
Un autre auroit perdu courage à l'aspect de ces monogrammes hétéroclites, de ces hiéroglyphes de l'autre mmde, qui pouvoient l»en n'être, au bout du compte, que le caprice d*un charlatan de copiste. Imprudent, mais décidé, je me campai fièrement parmi mes bougies, en m'écriant d'une voix énergique : Venez à moi, saint et crédule Sperberus, savant Khunrath, immortel Knorr von Rosenroth ! et toi, bon Gabrid de GoUange, qui usa jadis une si digne vie à te rendre Findéchifirable traducteur de rindécbiHrable Tritfaème ! Venez, et développez-moi ces mystères dont l'ignorance seule peut s'effrayer I...
Le diable ne bougea pas plus qu'auparavant; car il finit que f avertisse mes lecteurs, ce ne sont pas des noms de démons que je viens de prononcer, ce sont tout bonnement des noms de cabalistes.
Pour la première fois peut-être, ces braves auteurs virent flotter leurs signets jaunis sur des pages exposées au jour des flambeaux, et dont les angles rompus avoient
vieilU sur la poosàère. Je ne me sentis pas de 8iiq>nse en comprenant, à travers ce long labyrinthe d'une folle
science, tout ce qu'il avoil fallu de loisir, de patience, et surtout de bonne volonté, pour retrouver tant de langues perdues, sans en excepter celle des anges, qui est la plus sûre; mais la besogne ne m'épouvante pas quand elle m'amuse, le vins à bout de celle-là en vingt minutes, qui sufnroiont pour savoir tout ce qu'il y a d'utile à savoir si on les employoit bien. Je déclamai le grimoire nettement, et, j'ose le dire, sans fautes. Minuit sonna comme je finissois, et le diable, qui est essentiellement rebelle, le diable ne vint pas. Le diable vient fort rarement; il ne vient même plus sous la figure que vous savez, et cependant il ne faut pas s'y fier; car il a tout l'esprit nécessaire pour en prendre de plus séduisantes, quand il est bien sûr d'avoir quelque chose à y gagner.
Il faut convenir, dts-je en me replongeant dans mes
coussins, que j'ai joué gros jeu à celle expérience d'étourdi. Quel embarras pour moi s'il m'étoit apparu en me demandant, suivant l'usage, d'une voix creuse et terrible, ce que j'exigecMs de lui î On ne l'appelle pas impunément. Ses questions veulent des réponses, et c'est une adverse partie dont on ne se débarrasse pas comme d'un plaideur maladroit, avec quelque méchante fin de non-recevoir. Quelle grâce auraisge essayé d'impétrer de sa noire puissance, en échange de ma pauvre âme que j'avois jetée sur le tapis de la damnation, ainsi qu'un enjeu de peu de valeur? De l'aident? A quoi bon? Les cartes m'ont été si favorables cette semaine, que ie prix de mon cheval s'est presque décuplé dans ma bourse ; une pièce d'or de plus n'y tiendrcHt pas, et je payerois trois de mes créanciers, si je le vouiois. Du savoir? J'en ai plus qu'il ne m'en faut, sans vanité, pour mon usage particulier, et les honnêtes gens qui ont la bonté de prendre un peu d'intérêt à mes succès à venir
86 MOUVELLEft.
ne se g(*nont pas de prédire qu'il répandra sur mes ouvrages, si j'en fais jamais, un vernis pédaïUesque d'assez mauvais goût. Du pouvoir? Dieu m'en préserve! on n'arrive à en obtenir qu*au prix du repos et du I)onheur. Le don de prévision) peut-être? Avantage fatal, qu'il faut payer de tontes les douceurs de l'espérance et de toutes les délices de l'incortitude ! le vague de la vie, voilà ce qui en fait le cliai nie 1 Des femmes et des aventures ? Ce aeroit abuser de sa complaisance ; le pauvre diable ne s'est que trop bien exécuté sur ce chapitre-l&. ~ Et <;ependant, continuai-je en sommeillant à demi, s'il m'avoit présenté cette jeune Marguerite, si fraîche, si déliée, si blonde, si rosée... Diable! c'est une autre paire de manches, comme disoit M. de Buffon... Si Mai^foeiite, émue, palpitante, un peu déomffée» une mèche de cheveux pendante sar h sein, ^ le sein presque adranchi d'un fichu mal attaché... — Si Marguerite avoit tout à coup monté mon escalier d'un pas furtif ; si, arrivée à ma porte, elle y avoit frappé d'une main timide, qoà désire et qui eraint d'être entendue, trois petits eoups discrets... tac, tao, tac...
Je dormois à moitié, comme on sait, et je répétois vaguement... tac, tao, tac... en m'endormant tout à fait.
~ Tac, tac, tac... - Ceci, ô merveille incompréhensiUel ne se passoit plus dans les ténébreuses régions de ma pensée assoupie. Je le crus cependant un moment; je me mordis les doigts jusqu'au sang pour m'assurer que je veillois.
Tac, tac, tac... — Ona frappé, m'écriai^e en grelotaiil de tous mes membves. Ma pendule scmna une heure.
— Tac, tac, tac... — Je me levai, je marchai précipitamment; je rappelai, je recueillis mes esprits épou* vantés.
—Tac, tac, tac... — Je m'armai d'mM de mes faoo-
gies; je m'avançai réaolùment du côlé du balcon; j*ou-* Tfis le volet... 0 terreur ! jamais la nature n*a rien montré de plus ravissant aux yeux de l'amour; je crus que
je mourrois de peur.
C'éioit Marguerite, appuyée aux glaces de la portOf plus belle mille fois que je ne Favois vue« plus belle qu'on ne peut la rêver; Marguerite, ésnuei palpitante» un peu décoiffée, une mèche de cheveux pendante sur le sein, et le sein presque alVianchi d'un fichu mal attaché. — Je me signai; je me recommandai à Dieu» et j'ouvris.
ii'étoit bien elle ; o*étoii sa main douce, velouté» délicate ; c'étoit sa main tremblante que je touchai sans me
bnîlcr. Je la conduisis, toute interdite, jusqu'à mon fauteuil, et j'attendis un signe de ses yeux pour m'asscoir à quelques pas de là sur un pliant. Elle appuya son bras sur un des bras du fauteuili sa tète sur sa maûi, et voila son front de ses jolis doigts. J'attendois qu'elle pariât} elle ne parla point ; elle soupira.
— Oserais-je vous demander, mademoiselle (c'est moi qui commençai), à quel inconcevable hasard je suis redevable d'une démarche si faite pour m'étonner?.*.
— Eh quoi I monsieur, repritrelle vivement, ma démarche vous étonneroil ! n'étoit-ce pas une diose oon* venue?
— Convenue, mademoiselle, convenue, cela est vrai, quoique la convention n'ait été stipulée selon toutes les formes requises en pareil cas, et qu'elle soit loin d'être aussi positive et aussi valable en bonne justice que vous paroissez le croire. Il survient des idées si étranges dans un esprit malade qu'un amour imprudent a égaré... £nfm, pour vous dire vrai, je ne comptois pas du tout sur le bonheur*.» qui m'accable.*»
Je ne savois plus ee que je disois.
— Je vous comprends, monsieur, le dénoûment vous rebute deTentreprise. Accoutumé à des plaisirs brillants.
88 MODYBLLES.
mais faciles, vous aviez jamais mesuré la portée des sacrifices du véritable amour. . .
— Arrêtez, Marguerite» et n'outragez pas mon cœur* La portée des sacrifices du véritable amour, je la connois... je m'en flatte.
( Je trouvois pourtant celui-là un peu fort. )
Mais encore, pourquoi n*est-il pas venu? pourquoi ne vous a-t-il pas accompagnée ! Il falloit au moins entre nous cet échange de paroles qui est la première condition du contrat synallagmatique. Je ne sais pas si vous le savez.
— Après m*avoir enlevée il m*a quittée au bas de l'escalier» et il ne viendra me prendre qu*au point du jour.
— Vous prendre » ma chère enfant? mais je vous prie de croire que je n'ai traité que pour moi... si j*ai traité. Je lui dirois bien s'il étoit là.
— 11 n'a pas osé monter auprès de vous» parce qu'il piévoyoit vos scrupules.
— U n'a pas osé monter, dites-vous ? Pas possible! je neleeroyois pas si timide.
— Je suppose qu'il a pu s'effrayer de l'irritabilité de vos sentiments, de la délicatesse de vos principes...
—Je lui en suis bien obligé; cela fait toiyours plaisir; mais il faudra enfin que je le voie...
— Au lever du solâl» dans trois bu quatre heures d'ici.
— Trois ou quatre heures! dis-je avec expansion, en me rapprochant d'elle.. • Trois ou quatre heures» Marguerite 1
— Et pendant ce temps-là» Maxime» reprit-elle avec
douceur, en se rapprochant de moi, je n'ai d'abri et de protecteur que vous, puisqu'il faut que les portes soient ouvertes pour laisser passer sa chaise de poste...
— Ah! il faut que les portes soient ouvertes pour laisser passer sa chaise de poste» répliquai- je en me firottant les yeux comme un homme qui se réveille.
l'amour et le 6R1H01HE. 89
— Il VOUS auroit épargné Finquiélude et la responsabilité du service que vous nous rendez à tous deux, si sa respectable mère n'étoit morte d*une fluxion de poitrine*
— AttaDdez, mademoiselle, m'écriai-je en repoussant mon pliant d*un coup de pied jusqu'à l'autre extrémité de mon cabinet, sa mère est morte d'une fluxion de poitrine ! mais de qui me parlez-vous donc ?
— Je vous parle d'Âmandus, bon Maxime, d'Amandus, qui TOUS est si attaché et que vous aimez tant. Puisque vous ignorez ces détails, vous apprendrez qu'il est venu me chercher ce soir à l'heure indiquée entre nous pour m'enlever de la maison de ma tante, parce qu'elle s'obstinoit à lui refuser ma main. G'étoit le seul moyen, vous en conviendrez, d'obtenir d'elle une résolution plus favorable; mais comme il y avoit soirée, la cour étoit pleine d'allants, de venants et de domestiques qui auroient épié notre fuite, et nous nous sommes sauvés par les jardins. A peine a-t-il vu votre croisée éclairée qu'il m'a dit avec joie : c Yois-tu, Marguerite, le sage et studieux Maxime travaOle encore; Maxime qui est mon frère, mon confident, ma providence ; Maxime qui n'ignore aucun de mes secrets, et qui sera trop heureux, je connois son coeur, de te donner un asile jusqu'au jour. Monte et frappe avec assurance, Marguerite, poidant
' que je vais tout disposer pour notre départ. » I A-dessus, il m'a quittée; j'ai monté, j'ai frappé plusieurs fois sans reproche... et vous savez tout.
— Je n'en sais que trop; mais à tout prendre j'aime encore mieux cela qu'autre chose. Le prindpal, c'est que vous puissiez être heureuse. Vous avez donc une passion \hm déddée pour Amandus? C'est pour lui, n'est-il pas vrai?
— Pour qui donc? Je ne lui ai parlé que trois fois; mais il écrit avec une chaleur si pénétrante, avec une tendresse si pmuasivel il eoqprimoit avec une énergie
90 NOIJV£LLB&.
si passionnée les sentiments qu'il épnmvoii pour moif Amandus, mon cher Amandus !
— Attendez, attendez! Cesideses lettres que vous palrlezî — El au même instant je m'arrêtai tout court» parce que j'aUois dire» seloii toute apparence» une sottise énorme. Je méditai ma pensée; je me réfogiai conune un personnap^e de mélodrame dans un à parte mystérieux. « Non, non, mon ami, dis-je au démon ; vous n'êtes pas entré par le côté foibie de l'amour ; vous n'entrerei paa» je tous le aignifie» par celui de la ya* nité. »
— Vous trouvez donc qu' Amandus écrit bien, murmurai-je avec une insouciance affectée en clouant ma langue entre mes dents ? — C'est qu'en vérité» pensa^e tout bas» elle eet aussi spirituelle que jolie 1
~ Vous étiea distrait par une autre idée» Masamet et ce n'étoit pas cela que vous vouliez me répondre.
— Votre observation est juste, mademoiselle. Je faisois ce que vous auriez dû faire , souflrez que je vous le dise» avant de prendre une résolotioa aussi basaidée»
— £t quoi donc?
— Je réfléchissois. Amandus perdoit la tète» et il y a
bien de quoi, quand il s'est avisé de vous faire passer une nuit, belle et sage Marguerite, dans la chambre d'un écervelé de nîon espèce» d'un homme sans principes» qui n'a ni foi ni loi» et qui a failU se donner au diable 0 y a une demi-heure» — d'un mauvais sujet enfin.
— Vous parlez trop rigoureusement, par ironie peutêtre, de deux ou trois étourderies de jeune homme qui ne compromettent pas le caractère, et qui ne vous ont rien fait perdre dans l'estime des honnêtes gens. Amandus, qui a quelques fautes du mtoe genre à se reprocher» s'en juslitiedans ses lettres avec une éloquence dont ma tante elle-même a été touchée, quoiqu'elle soit extraordinairement rigoriste. — Un mauvais si^et» Maûmel oh! vous n'en aves pas l'airl
L*AMOOR BT LB GRIMOIRE
le TOUS remercie, mademoiselle, do la bonne opi« nion que tous daignes atoir de mm. — Mais cette entrevue longue, mystérieuse» embarrassante à Texcès, Iran»
chons le mot, pour la vertu que vous voulez bien me supposer, est au moins de nature à rendre votre innocence suspecte devant ce misérable vulgaire qui porte un jugemeiit moins favorable de ma pureté juvénile; et je frémis pom vous d'y penser* Permettea» au nom de votre réputation, et par compassion pour la mienne, que je vous cherche une autre retraite jusqu'au matin. Je reviens à vous dans un moment, et je vous laisse mai* tresse souveraine de toutes vos actions» si ce n'est de sortir seule etrd'ottvrirà queliju'uU.
rattendois son consentement; je l'obtins et je fis mieux. Je m'en assurai, ne varietur^ en fermant la porte à double tour.
Ma résolution étoit prise, car j'avoiâ les idées vives et soudaines du jeune âge. G'étiHl soirée chez la tante de Marguerite, je v^u>is de Tappr^re, et les soirées de province sont d'une longueur démesurée sous tous les rapports. Quand j'approchai, les derniers équipages s'éloignoient; je me glissai, leste et subtil comme un oiseau, entre deux laquais qui alloient fermer.
— Où va monrienrf ^ Chez madame.
— Tou t le monde est parti.
— J'arrive.
— Madame se coudie.
— C'est égal.
A celte réponse décisive il n'y avoit point d'objection, et dix secondes après j'étois dans la chambre à coucher de madame, où je n'avois jamais mis le pied, ni si tard ni si matin, quoique j'y eusse pensé qcràqu^MS.
Le bruit que je fis la força à se Mmmier, comme elle alloit détacher. Dieu me pardonne! l'avant-dernière de ses agrafes.
— Quelle horreur!... 8'écria4peUe. Vous, mondeur! chez moi ! — à cette heure! — dans ma chambre à
coucher!!! sans être annoncé, sans égard pour les plus commuoes bienséances ! . . .
— GcMmne vous dites, madame; je n'en connoi8p(Âni quand j'obéis à l'impulsion de mon cœur.
— Eh ! monsieur, allex-^rous en revenir à vos andemies frénésies? Gardez, je vous en supplie, tout cet étalage de sentiments qui s'expriment avec tant de véhémence et qui s'oublient .ri vite, pour un moment plus conve* nable.
Il seroit difficile, madame, de le mieux ehoisir, à
favois à vous entretenir du sujet auquel vous attribue» ma visite; mais je suis appelé chez vous par des motifs plus sérieux et qui ne souflrent aucun retard. — Au nom du ciel, continuai-je m saisissant vivement sa main, Gla^ rice, écoutez-moi!
— Des motifs plus sérieux, quelque résolution désespérée dont vous n'êtes que trop capable ! . . . Vous m'épouvantez, monsieur, vous me faites une peur affreuse ! Je connois vos emportements; j'ai des violences à redouter, monsieur, je vais sonner.
Gardez-vous en bien, madame, repris-je en m*em-
parant de celle de ses mains qui étoit encore libre, et en la contraignant assez brusquement à s'asseoir sur son canapé. — Ceci doit se passer entre nous, madame, dans le mystère le (dus profond, Ichu de toutes les oreilles et de tous les yeux; et c'està vos g^oux que je vous conjure de m'écouter un seul instant! Nous n'avons point de temps à perdre!
— Malheur à moi, sangiota-t-elle d'une voix étouûiée; il faut que j'aie renvoyé mes fenmiesl
— Elles seroient db trop, encore une fiMs; et si elles étoient ici, j'exigerois qu'elles sortissent; le moindreédat vous perdroit.
— • Mais c'est un guet-apens, c'est un assassinat, c'est
l'amour et le grimoire.
un crime inimaginable. Monstre! qn*exigez-vous donci
— Presque rien; et si vous m'aviez écouté, vous sauriez déjà ce que c'est. Faites-moi la grâce de dire où est Marguerite?
— Marguerite? ma nièce? quelle étrange question! Qu*a Marguerite à démêler avec la scène outrageante que TOUS me faîtes? Marguerite se retire de bonne heure, sur- ' tout quand j'ai du monde. C'est une des pratiques scrupuleuses de l'éducaiion tendre, mais régulière, que je lui
ai donnée. Marguerite est dans sa chambre, Marguerite eet dans son lit» Marguerite dort; j'en suis sûre comme de ma propre exist^ce!
— Dieu, qui est le maître de tout, pourroit l'avoir permis, comme tant de choses inexplicables qu'il est impossible de ni^; mais cela seroit bien curîeuxl Au reste, l^ilà sa porte, si j'ai bonne mémoire : il vous est facile de TOUS convaincre qu^elIe n^est pas sortie de chez elle, si elle n'en est réellement pas sortie, et de nous tirer tous les deux d'un doute affligeant qui intéresse de plus près la responsabilité d'une tante que celle d'un voisin...
— Éveiller cette enfantl Maxime, et l'éveiller quand il y a un homme dans mon appartement 1
— Oh! que vous ne l'éveillerez pas, répondisse en m'assurant que ma clef n'étoit pas absente de ma poche. — Elle est, parbleu, bien éveillée, je vous en réponds, éveillée s'il en fut jamais; et si vous la trouvez endormie dans son lit, le diable en sait plus long aiyouid'hui que du temps de dom Calmel.
Elle prit une bougie, entra, fît quelques pas, et revint juste à point pour s'évanouir sur le canapé.
Comme je m'attendois à l'événement, je m'étois muni gur sa toilette d'un flaccm de sel. Je détachai, l'agrafe retardataire, je frappai légèrement sur dix doigts potelés qui se crispoient sous les miens, et j'en baisai l'extrémité plus légèrement encore avec toute la modestie dont je suis capable.
94 NOUVELLBS.
J'avois à cœur d'éviter Tatiaque de aer&» parce que l'attaque de nerfs tire en longueur.
— Nous n'avons pas le temps de nous livrer à des éauh tiens inutiles, trop belle et trop adorable Clarice (oA diable va-t-on prendre ces clioses-là'/ ) ! les circonstances nous demandent une prompte résolution.
— Hélas 1 je le sate bienl mais à qui s'adresser, si ce n'est à VOU89 Maxiine» le oomplice de cet attentatl.o le coupable, peut-être!
— Ma foi non, dis-je en soupirant.
^ Vous savez où elle est, Maxime ! vous le savez, mon ami! vous ne pouvez le nier!... rendez-la-moi!
— Ceci» madame, est interdit à ma loyauté : j'ai son secret, mais il ne sortira pas de mon ooaur, et vous me mé[)risericz si j'en abusois. Ce que j'atteste, c'est qu'elle est sous la garde d'un homme d'honneur, qui ne la remettra que dans vos mains, quand vous aurez consenti à la laisser passer dans celles d'un époux, comme vous le devez, Clâricel Hier c'étoit question, aujourd'hui c'est nécessité : voilà ce que j'avois à vous dire.
— Un c{K)ux! Amandus, sans doute! un fou, un dé- . bauché, un dissipateur 1 beau mariage, en vérité I
— On ne se marie pas COTune on veut, madame, quand (maété enlevée; et l'homme qui passe à la lég^smrce scrupule, en considérationid'une dot opulente, est mille fois pire qu'un fou : c'est un misérable. Amandus n'est pas un personnage fort exemplaire, j'en conviens, mais un noble amour doit le corriger. Mon coeur n'a jamais mieux compris qu'aïqourd'hni la facilité de cette méta* morphose. — Je sais de bonne part, car c*est lui qui me l'a dit, que la fortune de son oncle lui sera assurée au contrat de mariage. Le domaine n'est pas très-productif, mais c'est un beau pays de chasse. — Quant à la dot de la mineure, il est aisé de l'assurer eontrp les dilapidations d'un mari extravagant, par cinquante précautions que je me ferai mi devoir de vous indiquer, aussitôt que
j'aurai adievé mes innnenses travaux sur CnjaSi et cela
ne sera pas long; j'y passe les jours et les nuits; il y a quelques minutes que je travaillois encore. — L'alliance est, sous tout autre rapport, aussi convenable qu'on puisse le désirer» et les défauts même d'Âmandus n'ob- Bourdssent pas ea lui des qualités brillantes et honorables : Il est fime, loyal, obligeant, brave!
— Et il écrit à merveille; il tourne une lettre dans la perfection, c'est une justice qu'il faut lui rendre.
— Comment, madame, vous daigner penser... c'est un effet de votre indulgence I
— Ne series>vous ^pas de cette opinion? j*ai peur» Maxime, que vous n'en parliez par envie.
— Au contraire, madame, je m'en rapporte aveuglément à votre goût, répliquai-je ei% me reprenant : je souhaite seulement que vous ne lui trouviez pas, par la suite, le style un peu inégal. Mais son style ne fiût rien à l'affaire, si j'entends quelque chose aux bienséances matrimoniales : il s'agit ici d'autres précautions et d'autres convenances que les convenances et les précautions oratoires. Vous jugerez en dix minutes .de réflexion, et l'urgence de la position actuelle ne vous en laisse pas davantage, de la nature des moyens à prendre pour détourner de votre maison le scandale qui la menace. D'abord ceci jie change rien à l'état de fortune. Marguerite se formdt, comme vous voyez; elle est très-avanoée, mais extrêmement avancée pour son âge! 11 auroit bien falhi tAt ou tard vous décider à la marier, quahd vous la verriez fdle à se marier toute seule. Oh ! c'est une aimable enfant! c'est grand bonhçur qu'elle soit devenue amoureuse d'un étourdi que sa vie passée soumet d'avance à toutes les concessions, au lieu de se jeter à la téte d'un homme d'argent oti d'un homme de loi. Le procès seroit entré chez vous par la même porte que le sacrement, si elle avoit eu le guignon de se passionner d'tm avocat: c'est une supposition. — Avec Amandus»
pas un embarras à subir ! il est si coulant en affaires, ce digne Amandus, qo*il y a des jours où il tous donneroit acquit de toute la successimi pour un rouleau de louis rognés; encore seroit-il homme à payer le notaire et à faire une grosse gratification au maître clerc : un caractère sublime ! — D'un autre côté, la petite grandissoit. Sa beauté d'enfant, qui est très-remarquable, auroit fini par afficherFimpertinente prétentiœ de rivaliser avec la v6tro, et j*ai déjà entendu des sots se crier d'une loge à Tautre : t Cette jolie personne a dû se marier bien jeune!... » — Ils vous prenoient pour la mère!
— Fi donc! Maxime, je n'étois pas encore en pension quand elle vint an monde!
— A qui le dites^vous! Enfin Févâaemeni prononce, et je hii sais gré de mettre on terme à vos irrésolutions.
— Vous en parlez à votre aise! l'événement, l'événement! il ne sera pas connu si elle revient, et je compte assez sur votre discrétion...
— Ma discrétion, nmdame, est à toute épreuve; —
mais Marguerite ne reviendra pas, et l'événement sera ébruité demain. — Et si Marguerite revenoit, et que l'événement ne fût pas ébruité demain par hasard, il le seroit probablement d'ici à... Permettez, continuai*je en feignant de supputer sur mes doigts, car ce n'étoit ici qu'un effort d'iniaginative, Pargument captieux de la péroraison, recommandé par les rhéteurs...
Je me penchai ensuite à son oreille et j'y chuchotai deux ou trois mots.
— Quelle horrible idéel 8*éoria4^e en se laissant presque défaillir sur son coussin.
— C'est comme j'ai pris la liberté de vous le dire : le monde marche d'un pas effrayant !
— Monsieur, repritrelle en se levant avec dignité, vous connmssez la retraite de Marguerite : allez la chercher, et pnmi^tez-lui sur ma foi qu'elle sera dans quinze
l'amour et le grimoire. 97
jours la femme d'Âmandus, puisqu'elle l'a voulu. — Ëh bien ! vous n'êtes pas parti?
— Sur votre foi, madame?... Que ne peut-on y compter pour son bonheur comme pour celui des autres!
— Allez, allez, Maxime, baisez ma main» — et rame* nez ma nièce. — Ëhbienl ne sortez-vous pas sans rattacher mon agrafe? je parottroisi ses yeux dans un bel état!
Je reconduisis Marguerite après l'avoir convaincue, par un nouveau plaidoyer, de la sincérité des promesses que je vends de recevoir pour elle. La tante fut aust&re mais rai8<mnable, la petite respectueuse mais résolue. Les choses se passèrent dans la perfection de part et d'autre; Marguerite m'embrassa, je l'en aurois volontiers dispensée.
— Vous avez accommodé bien des difficultés en peu de temps» médit la tante en me reconduisant; vous Mis un homme admirable pour terminer les débats de feimille: j'espère que nous vous verrons à la noce?
— Oui, madame, et nous y reprendrons la conversation de cette nuit au moment où elle a commencé.
— Si vous le voulez... mais vous ne perdrez rien à la reprendre où elle a fini.
Cela étoit fort joli, mais il y a des mots délicieux qui perdent beaucoup de leur agrément à n'être pas mimés.
— Il faut convenir, dîs-je en regagnant mon pavilfam» que j'ai en efiet accompli dans quelques heures des entreprises d'intelligence et des oeuvres d'hérolsnie qui
n ont pas beaucoup à céder aux travaux d'Hercule : — D'abord j'ai appris le Grimoire sans y manquer un mot ni une lettre, un esprit ni un séphiroth; secondement, j'ai marié avec son amant, contre toute espérance, une jeune fille dont j*étois passionnément amoureux, et qui ne paroissoit pas trop mal disposée de son côté à me vouloir du bien, puisqu'elle me faisoit la grâce de venir
pÊssec la mût saas façon danB ma ehambre à coucher;
troisièmement, j'ai fait la cour à une femme de quarante» cinq ans, si plus ne passe; — quatrièmement, je me suis donné au diable, ce qui est à peu près le seul moyen d'expliquer comment je miia venu à bout de tan^de mermiles. — Cette dernière idée me chiffomioit teDemenl l'esprit au moment où j'achevois de tourner ma clef dans la serrure, que je n'eus pas la force de faire deux pas sur le tapis : je trouvai à propoe à Tintérieur de la porte le pliant que j'y avois brutalement lancé en reoe» Tant la confidence inopinée de M argaerite, et je m*y aasis les jambes croisées, les mains croisées, la tête pendante sous le poids d'une méditation chagrine, en soupirant de temps à autre comme une âme en peine qui attend son jugement.
Mes paupières fatiguées de veilles et de souds ne se aonlevèrent que lentement. Deux de mes trois bougies étoient éteintes ; la dernière se mouroit en jetant çà et là des lueurs blafardes et vacillantes qui prêtoient à tous les objets des mouvements étranges et des couleurs ou des ombres inaoooutumées. Tout à coup je sentis mes cheveux se hérisser sur ma tète et mon sang se figer d'horreur. Mon fauteuil étoit occupé comme celui de Banque dans la tragédie de Macbeth ; il n'y avoit pas à en douter. — Ma première pensée fut de courir directement à l'apparition; mais mes membres enchaînés par la peur reltasèrenl leur oifllce à ma volonté impuissante. Je fus réduit à mesurer d'un regard effaré le spectre grêle, décharrîô, livide, qui étoit venu prendre la place de Marguerite, comme pour me punir du péché par une hideuse parodie des illusions qin l'avoient produit. — Ce devoit être effisetlvement un fantôme de femme, à en juger par les longues barbes de sa noire coiffure, sous laquelle se dessinoit cx)nfnsément je ne sais quoi de vague et d'épouvantable qui tenoit à peu près la place d'un visage. De l'endroit où l'on auroit dû chercher les épaules •
l'amour et le grimoire. 99
dans la oonfonnation d'tme créatme régulière^ desMidoient sur les deux bras du fauteuil deux espèces de bras minces et inarticulés qui se cramponnoient de part et d'autre à leur extrémité par une paire de griffes pâles dont Téclat du maroquin releroit la blanchi; raccoutrament de cette larve funèbre eonsistcilt d'ailleurs dans le simple appareO
frime beauté qii'on vient d'arraèher an aommett.
^ Protection du Seigneur! m'écriai^je en élevant les mains au cidi, m'abandomier^-^vûus dans cette terrible
extrémité? Ne daignerez- vous pas descendre par pitié sur l'infortuné Maxime qui a, sans le savoir et sans le vouloir» ô mon Dieu ! appelé le diable en personne dans la maison de son pèref
— Voilà précisément ce que j'imaginois, répcmdit le fantôme dlune voix aigre, en se dressant de toute sa hauteur, et en retombant comme foudroyé sur le dossier. Que le ciel ait pitié de nous !
— £h quoi! Dine, est-ce vous qui avez parlé? Par quel miracle ètes*-vous ici, ft rheure qu'il est?
Dine, que j'ai nommée ailleurs sans la faire connoître, avoit été, un demi-siècle auparavant, la nourrice de ma mère, et, du vivant de ma mère, elle ne l'avoit jamais quittée. Depuis sa mort, elle étoit restée dans la famille, k titre de tourne de charge et de gouvernante absolue, faimois Dine tendrement.
— Je ne suis pas entrée ici par miracle, reprit Dine en grommelant; j'y suis entrée avec la double clef qui me sert à veiller à tous les sœns de la maison, et à foire l'appartemeni de monskiur, dans son absence.
— Vdlà qui est bien, ma bonne amie; mais on ne s'occupe guère de faire les appartements à deux heures du matin, et vous me perm^^ez de dire, ajoutai-je en souriant, car cette péripétie m'avoii rendu un peu de
oonflance, qu'avec TOtre {diysionomie encore firaidie el votre air encore égrillard, Tinstant est singuliàrem^ pris pour s'introduire chez un Jeune homme qui a fait ses preuves de témérité.
— nie falloit bien» mauvais plaisant, puisque vous ne m*avez pas laissée dormir de la nuiil et quelle veille, sainte Vierge! un bruit d'imprécations à faire frémir! plus de mots et de noms diaboliques qu'il n*y a de saints dans les litanies! des lumières errantes qui se promènent, des esprits noirs et blancs qui tombent des nues dans le jardin, les esprits noirs qui s'en vont des deux côtés, les esprits blancs qui ouvrent vos croisées, comme pour prendre Tair, en fredonnant des romances de comédie, et le plus terrible de tous, qui vous emporte enfin sous mes yeux dans quelque purgatoire dont mes p^ères vous ont probablement tiré! — Maxime! qu'avei-vous fait!
— Tout cela s'explique à merveille, ma pauvre Dîne, et D. Calmet lui-même n auroit cependant pas représenté ces hallucinations infernales avec plus d'énergie et de n^dveté. — Mais puisque vous voilà réveillée, il faut que vous entendiez ma réponse, car vous êtes une femme pleine d'es[)rit, de jugement et d'expérience, et il n'y a que vous qui puissiez m'afiranchir de mes scrupules. Écoutez-moi donc avec attention, si vous ne dormez pas.
Je lui racontai là-dessus tout ce que je viens de raconter (et je suppose que vous ne seriez pas curieux de l'entmdre raconter deux fois). Je le lui racontai, dis-je, avec une componction si pénétrante et une inquiétude si sincère sur les résultats de ma faute , que le diable luimême en auroit été touché s'il m'avoit entendu.
Quand j'eus fini, j'attendis en tremblant la réponse de Dine, comme mon arrêt suprême. Elle tarda si longtemps que je craignis que Dine ne se fût endormie pendant que je racontois. Cela pouvoit arriver.
Enfin elle détacha soleuaellemeut ses lunettes, qu'elle
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l'amour et le GRlMOiaE. 101
avoil mises préalablement pour suivre le jeu de ma physionomie, à la clarté des bougies, renouvelées par ses soins depuis mon retour. Elle en frotta un à un les verres à sa manche, les fit rentrer dans leur étui, et les remit dans sa poche (les dignes femmes de ménage qui se piquent de précaution et d'exactitude ne se séparent jamais de leurs poches). Ensuite elle se leva, et marcha eA ligne droite au pliant où j'ctois encore assis.
— Va te coucher, badin, me dit-elle en frappant doucement mes deux joues d'un petit coup du revers de sa main. — Va te coucher, Maxime, et dors tranquillement^ mon enfant. — Non, vraiment, tu n'es pas encore damné oette fois; mais ce n'est pas la faute du diable!
TRILBY