PRÉFACE
Le sujet de cette nouvelle est tiré d'une préfiiee ou d'une ' noie des romans de sir Walter Scott, Je ne sais pas leqnîBl. Comme toutes les traditions populaires, oelle^ a fisdt le tour du monde et se trouve partout. CM le JDMk ammtm» de toutes les mythologies. Cependant le plaisir de parler d'un pays que j'aimè, et de peindre des sentiments que Je n'ai pas oubliés ; le charme d*une superstition qui est, peut-être, la plus jolio fantaisie de riniagination des modernes; je ne sais quel mélnngo de mélancolie douce et de gaieté naïve que présente la fable originale, et qui n'a pas pu passer entièrement dans cette imitation : tout cela m'a séduit au point do no me laisser ni le temps, ni la faculté de réfléchir sur le fond trop vulgaire d'une espèce de composition dans laquelle il est naturel de chercher avant tout Tattrait de la nouveauté. J'écrivois, au reste, en sûreté de conscience, puisque je n'ai lu aucune des nombreuses histoires dont celle de mon lutin a pu donner l'idée, et Je me promettes d'ailleurs que mon rëdt, qui diil%re nécessairement des contes du même genre, par tous les détails de mesura et de localités, auroit encore, en cela, un peu de cet intérêt qui s'attache aux choses nouYèUes. Je l'àbandonne, quoi
, qu'il en goit, aux lecteurs accofutumés des écrits frivoles, ayec cette déclaration faite dans Tintérèt de ma conscience , beaucoup plus que dans celui de mes succès. Il n'est pas de la destinée de mes ^ouvrages d'être jamais l'objel d'une controverse litténdre. ,
Quand j'ai logé le lutin d'Argail dans les pierres du foyer, et que je l'ai fait converser avec une fileuse qui s'endort, je connoissois deiniis longtemps une jolie composition de M. de Latouchft, où cette charmante tradition étoit racontée en vers enchanteurs; et comme ce poète est, selon moi, dans notre littérature, THésiode des esprits et des fées, je me suis enchaîné à ses inventions avec le respect qu'un homme qui s'est fait auteur doit aux classiques de son école. Je serai bien fier s'il résulte pour quelqu'un de cette petite explication que j'étois l'ami de M. de Latoudie, car j'ai aussi des prétentions à ma part de ^oire et d'immortalité.
Cest ici que cet aTertissement devolt ^mr, et il pourroit môme paroître long, si Ton n'avoit égard qu'à l'importance du sujet; mais j'éprouve la nécessité de répondre à quelques ob* jections qui se sont élevées d'avance contre la forme de mon foible ouvrage, pendant que je m'amusois à l'écrire, et que j'aurois mauvaise grâce de braver ouvertement. Quand il y a déjà tant do chances probables contre un bien modeste succès, il est au moins prudent de ne pas laisser prendre à la critique des avantages t«^ injustes, ou des droits trop rigoureux. Ainsi, c'est avec raison, peut-être, qu'on s'élève contre la monobmie d'un choix de localité que la multiplicité des excellents romans de sir Walter Scott a rendu populaire jusqu'à la trivialité, et j'avouerai volontiers que ce n'est maintenant ni un grand effort dimagination, ni un grand ressort de nouveauté, que de placer en toofise la scène d'un poëme on d'un roman. Cependant, quoique sir Walter Scott ait produit, je crois, dix ou douze volumes depuis que j'ai tracé les premières lignes de celui-ci, distraction rare et souvent négUgée de différents travaux plus sérieux, je ne choisirois pas autrement le lieu et les accessoires de la scène, si j'avois à recommencer. Ce n'est toutefois pas la manie à la mode qui m'a assujetti , comme tant d'autres, à cette cosmographie un peu barbare, dont la nomenclature inharmonique épouvante l'oreille et tourmente la pronopciation de noa dames. C'est l'aiection particulière d*m
TRILBY
voyageur pour une contrée qui a rendu à son cœur^ dans une suite charmante d'impressions vives et nouvelles, quelquesunes des iUusioDS du jeune âge; c'est le besoin si naturel à tous les hoBimes de se r^ereer, comme dit Schiller, dmu les rive$ de leur prinimpi. Il y a une époqiie de la vie où la pensée redierdie avec on âmour exclusif les souvenirs et les images du berceau. Je n^y sois fias encore parvenu. Il y a une époque de la vie où l'âme déjà fatiguée sè rajeunit encore dans d'agréables conquêtes sur l'espace et sur le temps. C'est celle-là duiU j'ai voulu fixer en courant les sensations prêtes à s'effacer. Que signifieroit, au reste, dans l'état de nos mœurs et au milieu de l'éblouissante profusion de nos lumières, l'histoire crédule des rêveries d'un peuple enfant, appropriée à notre siècle et à notre, pays? Nous sommes trop perfectionnés pour jouii^ de ces mensonges délicieux, et nos hameaux sont trop savants pour qu'il soit possible d'y placer avec vraisemblance aujourd'hui les traditions d'une soperslition intéressante. 11 faut courir au bout de l'Europe, affironter les mers du Nord et les g^ces du pôle, et découvrir dans quelqoes bnites à demi-sauvages une tribu tout à feit Isolée du reste des hommes, pour pouvoir s'attendrir sur de touchantes erreurs , seul reste des âges d'ignorance et do sensibilité.
Une autre objection dont j'avois à parler, et qui est beaucoup moins naturelle, mais qui vient de plus haut, et qui offroit des consolations trop douces à la médiocrité didactique et à l'impuissance ambitieuse pour n'en être pas accueillie avec em* pressement, est celle qui s'est nouvellement développée dans des considérations d'ailleurs fort spirituelles sur let vturpaiimiê réciproqttei de lapoétie et de la peinture, et dont le genre qu'on appelle nmanUque a été le prétexte. Personne n'est plus disposé que moi à convenir que le genre rmmmUgue est un fort mauvais genre, surtout tant qu'il ne sera pas défini, et que tout ce qui est^essentiéllanent détestable appartiendra, comme par une nécessité invincible, au genre romantique ; mais c'est pousser la proscription un peu loin que de l'étendre au style descriptif; et je tremble de penser que si on enlève ces dernières ressources, empruntées d'une nature physique invariable, aux nations avancées chez lescjuelles les plus précieuses ressources de l'inspiration morale n'existent plus, il faudra Inentét renoncer aux arts et A la poésie, il est généralement
NOUnSLLBS.
vrai que la poésie descriptive est la dernière qui vienne à briller chez les peuples; mais c'est que chez les peuples vieillis il n'y a plus rien à décrire que la nature, qui ne vieillit jamais. Cest de là que résulte à la fin de toutes les sociétés le triomphe inévitable des talents d'imitation sur les arts d'imaginatiOD, sur Tinveution et le génie. La démonstratioo rigoureuse de ce principe eeroil, du rssle, fort déplacée id«
le Gonyiens d'atUem que celle queelioii ne ^1 pas jusqu^à noiy dont les essaie n'apparliemient à aucun genre avoué* Bt que in*iniporle ce qu'on en pensera dans mon intérêt? (7eal pour un autre Châteaubriand , pour un Bernardin de Saint» Pierre à venir, qu'il faut décider si le style descriptif est une usurpation ambitieuse sur l'art de peindre la pensée, comme certains tableaux de David , de Grérard et de Girodet sur l'art de récrire; et si l'inspiration circonscrite dans un cercle qu'il ne lui est plus permis de franchir n'aura jamais le droit de s'égarer sous le frlgui opacum et à travers les gelidœ fontium pmimUiUu des portes paysagistes , qui ont trouvé ces liealeusea expressions sans la permission de TAGadémie.
N.B. L'orthographe propre dea eitee éoosaeis, qui doit être inviolable dans un ouvrage de relation, me paroissant fort in» différente dans un ouvrage d'imagination qui n'est pas plna destiné à fommir des antoritéa en cosmographie qu'en UtÀtR ture, je me suis permis de l'altérer en quelques endroits, pour éviter de ridicules équivoques de prononciation , ou des con- Bonnanœs désagréables. Ainsi, j'ai écrit Argail pour Argyle, et Balva pour Balvaïg, exemples qui seroient au moins justifiés, le premier par c^lui de FArioste et do ses traducteurs, le second par celui de Macpherson et de ses copistes , mais qui peuvent heureusement se passer de leur appui aux yeux du
public faces.
TRILBY,
Lë lutin D'AIIG ail.
n ii*y n pensomie panni vims, mes cbm amis, qui ii*aH entendu parier des drawt de Thulé et des e^s ou lutins familjprs de i*Écosse, et qui ne sache qu'il y a peu de maisons rustiques dans ces contrées qui ne comptent un follet parmi leurs hôtes. Câst d'ailleurs un démon plus malicieux que médiant et plus espiègle que malicieux, quelquefois bizarre et mutin, souvent doux et serviable, qui a toutes les bonnes qualités et tous les défauts d'un enfant mal élevé. Il fréquente rarement la demeure des grands et les fermes opulentes qui réunissent un grand nombre de serviteurs; une domination plus modeste lie sa vie injstériease à la eabaae Al pfttae
* Ja pienière édition Trilbjf ett de 18SS. Lonque Hodier (Hannante nouTelle, il étoit loui l*iinpr«Mioa toute récente d'un voyage en SoMie» dont la relation avoit été publiée Tansée préeédente soni ee titre: ^omenade de Dieppe aux montagutê é'MottÊÊê, par Ch. Nodier. Parie» Berbt, PeUtia-lS de m Met. iÀr«ie de VÈmmm.)
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OU du bûcheron. Là, mille fois plus joyeux que les brillants parasites de la fortune, il se joue à contrarier les fieilles femmes qui médisent de lui dans leurs veillées, ou à troubler de rêves incompréhensibles» mais gracieux, le sommeil des jeunes filles. Il se platt particulièrement dans les étables, et il aime à traire pendant la nuit les vaches et les chèvres du hameau, afin de jouir de la douce surprise des bergères matinales, quand elles arrivent dès le point du jour, et ne peuv^t comprendre par quelle merveille les jattes rangées avec ordre regorgent de si bonne heure d'un lait écuroeux et appétissant ; ou bien il caracole sur les chevaux qui hennissent de joie, roule dans ses doigts les longs anneaux de leurs crins flottants, lustre leur croupe polie, ou lave d*une eau pure comme le cristal \&m jambes fines et nerveuses Pendant Thiver il préfère à tout les environs de Tâtre domestique et les pans couverts de suie de la cheminée, où il fait son habitation dans les fentes de la muraille, 1 côté de la cellule harmonieuse du grillon. Combien de fins n*a4-on pas vu Trilby, le joli lutin delà ehaumière 4e Dougal, sautiller sur le rebord des pierres calcinées avec son petit tartan de feu et son plaid ondoyant couleur de fumée, en essayant de saisir au passage les étincelles qui jaillissoient des tisons et qui lîiontoient en gerbe brillante au-dessus du foyer 1 Trilby étoit le plus jeune, le plus galant, le plus mignon des follets. Vous auriez parcouru l'Écosse entière, depuis l'embouchure du Solway jusqu'au détroit de Pentland, sans en trouver
* Cette ofoyance aux lutins qui remplissent les hafnbles et utiles fonctiona de Talet de ferme, ou celles plus arùlocraliques de piqueur ou de jockey, Q^est point exclusivement particulière à TËcosse ou aux pays du Nord. • Daus
• le Perche, dit M. AlCredManry, duf le wfttiit tnrtil : Let Fées du moyen
• âge, on troore dee erojuieet aiulogMi : des Mneiits piettnent soin des
• aniiiiaiu et promèseiit quelquefois d'âne aiaiii fnrigible l*élrille g«r la eroupe g ébeTal. Dtnt la Vendie, moiiiB oomplaimti, ib i^aiBiiMiit à lenr tirer lea
• crias. Cepeadaaly ea général, les soins de toas ces êtres siognUenTae sont -
THIl.liY. 109
\m seul qui put lui disputer Tavanlagc de l'esprit et de la gentillesse. On ne racontoit de lui que des choses aimables et des caprices ingénieux, l^es châtelaines d'Arp^ail et do Leunox on étoiunt si éprises que plusioui>d'entre elles se mourroient du regret de ne pas posséder dans leurs palais le lutin qui avoit enchanté leurs songeSy et le vieux laird de Lutha auroit sacrifié, pour pouvoir roffirir à sa noble épouse, jusqu'à la claymore luuillée d'ArchibaUl, ornement gothique de sa salie d'armes; mais Trilby se soucioit peu de la claymore d'Archibald, et des palais et des châtelaines. Il n'eût pas abandonné la chaumière de Dougal pour Templre du monde, car il étoit amoureux de la brune leannie, Tagaçante batelière du lac Beau, et il profitoit de temps en temps de l'absence du pêcheur pour raconter à Jeannie les sentiments qu'elle lui avoit inspkés. Quand Jeannie, de retour du lac, avoit vu s'égarer au loin, s'enfoncer dans une anse profonde, se cacher derrière un cap avancé, pâlir dans les bruines de Feau et du ciel la lumière errante du bateau voyageur qui portoit son mari et les espérances d'une pèche heureuse, elle regardoit encore du seuil de la maison, puis rentroit eu soupirant, attisoit les charbons à demi blancliis par la cendre, et faisoit pirouetter son fuseau de cytise en fredonnant le cantique de saint Dunstan, ou la ballade du revenant d'Aborroïl, et dès que ses paupières, appesanties par le sonniieil, connnençoient à voiler ses yeux fatigués, Triiby, qu'enhardissoit l'assoupissement de sa bien-ai-
m qu'à moitié désintéressés; ils se contentent de peu; maii, en général, ils
« veulent être payés de leurs peines, • Dans Shakspoare, le lutin HoMn nnod felloiv chl ciiîii gL* à miiiull iIc bala\\ r la iiiaisun, de nioudr.; ht moutati^e; mais si on a'a pas sui:i de laihSor pour iiii une tasse de crciiie ou de lait caiiai ui'ilUeur pour le k'udcinaiîi, nialht ur à la niénagorc 1 Son l)Lurrc ne prendra |,,)S et la sonjM' scr;'. iM ÙIé.'... Triljjy t >t |)!uà aimable qui- l'ninn (jitod fvll ,;>•. il ( st sui toiit plus ( oniplaisant et moins liiteresse. Il apparloiioit à Nodier dViubollir les lutins el les lei s. (Ayic de ilùdUiUV,)
mée, santoii l^rement de son trou» bondissoH avee une joie d*enfant dans les flammes, en faisant sauter autour
de lui un nuage de paillettes do feu, se rapprochoil plus timide de la liieusc endormie, et qnehpiciois, rassuré par le soufUe égal qui s'exhaloit de ses lèvres à inter- Tailes mesurés» s'avançoit, recuioit, revenoit encore» g*élançoit jusqu'à ses genoux en les effleurant comme un papillon de nuit du battement muet de ses ailes invisibles, al loit caresser sa joue, se rouler dans les boucles de ses cheveux, se suspendre» sans y peser» aux anneaux d'or de ses oreilles; ou se reposer sur son sein en murmurant d'une voix plus douce que le soupir de Tair à pi'ine ému, quand il meurt sur une feuille de tremble ' : « Jeanine, ma belle Jeannie, écoule un nionient Taniant qui t'aime et qui pleure de t'aimer, parce que lu ne réponds pas à sa tendresse. Prends pitié de Trilby, du pauvre Trilby. Je suis le follet de la chaumière. C'est mot» Jeannie, ma belle Jeannie, qui soigne le mouton que tu chéris, et qui donne à sa laine un poli qui le dispute à la soie et à l'argent. C'est moi qui supporte le poids de tes rames pour l'épargner à tes bras, et qui re* pousse au loin l'onde qu'elles ont à peine touchée. C'est moi qui soutiens ta barque lorsqu'elle se penche sous l'elTort du vent, et qui la fais cingler contre la hiiti ee comme sur nue pente facile. Les j)oissons hlvm du lac Long et du lac Beau» ceux qui font jouer aux ra\r»ns du soleil sous les eaux basses de la rade les saphirs de lears dos éblouissants» c'est moi qui les ai apportés des mers lointaines du Japon, pour réjouir les yeux de la première fille (pie tu mettras au monde, et que tu ven as s'élancer à demi de tes bras en suivant leurs mouvements agiles et les reflets variés de leurs écailles brillantes. Les fleurs que tu t'étonnes de trouver le matin sur ton passage
* Celle phrase a été indiquée par H. Saiutc-Beuvc coiui»c l'une de» plup parfaiUu» qui ge puis&eul lire.
TR1LBY* 111
dans la [^liis trist;^ saison uc l'aniUT*, c'est moi qui vais les déroher pour toi à des campagnes encliantées dont tti son^connes pas rexistcnce, et où j'liaI)iterois, si je Tavois voulu, de riantes demeures, sur des lits de Mousse veloutée que la neige ne couvre janiais, ou dans le calice ernhaiimé d*nnerose qui ne se Hélrit (|nc pour taire pla( 1' à (1rs loses plus belles. Quand tu icsjntvs une touile de thym enlevée au rocher, et que tu sens tout k coup tes lèvres surprises d'un mouvement subit, comme Tessor d'une abeille qui s'envole, c*est un baiser que je te ravis en passant. Les soniucs (|ui te plaisent le mieux, ceux dans h^scpicls tu vois un entant cpii te caresse avec tant d'amour, moi seul je te les envoie, et je suis Ten- Tant dont tes lèvres pressent les lèvres enHammcos dans ces doux prestiges de la nuit. Oh! réalise le bonheur de nos rêves! Jeannie, ma belle Jeannie, enchantement délicieux de mes jn'usrcs, oh'y'i de souci et d'cspriance, de trouble et de ravissement, prends pitié du pauvre Trilby, aitae un peu le follet de la chaumière! >
Jeannie aimoit les jeux du follet» et ses flatteries ca«^ ressantes, et les rêves innocemment volnptueut qu'il lui apportoit dans le sonmieil. Lonirtcmps elle avoit |)ris plaisir à cette illusion sans en faire conlidence h Dougal, et cependant la physionomie si douce et la voix si plaintive de Tesprit du foyet se retrâl^oieiit souvent à sa pensée, dans cët < s[ ace indécis entre le repos et le réveil où le cœur se rappelle malgré lui les ithpressibns qu'il s'est cnorcé d'i'viler pendant le jour. Il lui sembloit voir Trilby se glisser dans les replis de ses rideaux, ou l'entendre gémir et pleurer sur son oreiller. Quelquefois même, elle avoit cm sentir le presseroent d*une main agitée, l'ardeur d*'une bouche brûlante. Elle se plaij^nit enlin à Dougal de l'opiniâtreté du démon qui Taimoit et qui n'étoit pas inconnu au p('( heur lui-môme, car ce rusé rival avôit cent fois enchaîné son liameçon ou lié les mailles de son filet aux-herbes insidieuses du lac.
Doiigal Tavoit vu au-devant de son bateau, sous i'appa-
ronro d'un poisson (^nomie, soduirn d'iino indolonco trompeuse Taltente de sa pêche nocturne, et puis i)longer» disparoiire, ellleurer le lac sous la foime d'une mouche ou d'une phalène, et se perdre sur le rivage avec VHope^lwer dans les moissons profondes de la luzerne. C'est ainsi que Trilby égaroitDougal, et prolongeoit longtemps son absence.
Pendant que Jeannie, assise à l'angle du foyer, racontoit à son mari les séductions du follet malicieux, qu'on se représente la colère de Trilby, et son inquiétude, et ses terreurs! Les tisons lançoient des flammes blanches qui dansoient sur eux sans les toucher ; b^s cliarbons ('^tinceloient de petites aigrettes pétillantes, le Farfadet se rouloit dans une cendre enflammée et la faisoit voler autour de lui en tourbillons ardents. Voilà qui est bien, dît le pêcheur. J'ai passé ce soir le vieux Ronald, le moine centenaire de Balva, qui lit couramment dans les livres d*église, et qui n'a pas pardonné aux hitins d'Argail les dégâts qu'ils ont faits l'an dernier dans son presbyte. Il n'y a que lui qui puisse nous débarrasser de cet ensorcelé de Trilby, et le rdéguer jusque dans les rochm d'inisfail, d'où nous viennent ces méchants es» prits.
Le jour n'étoit pas arrivé que Termite fut appelé à la chaumière de Dougal. 11 passa tout le temps que le so* leil éclaira l'horiion en méditations et en prières, baisant les reliques des saints, et feuilletant le Rituel et la Clavicule. Puis , quand les heures de la nuit furent tout à fait descendues, et que les follets égarés dans l'espace reptrèrent en possession de leur demeure solitaire, il vint se mettre à genoux devant Tâtre embrasé, y jeta quelques frondes de houx bénit, qui brûlèrent en craquetant, épia d'une oreille attentive le chant mélancolique du grillon ipii pressentoit la perte de son ami, et reconnut Trilby à ses soupirs. Jeannie venoit d'entrer.
T1ULBY« 113
Alors le vieux moine se releva, et prononçant trois fois le nom de Trilby d'une voix redoutable : — Je t'adjure, lui dît-îl , par le pouvoir que j'ai leçu dvs sacronients, de SOI tir la chaumière deDougal le pécheur, quand ,1 aurai chanté pour la troisième fois les saintes litanies de la Vierge. Gonnme tu n*avois jamais donné lieu , Trilby, à une plainte sérieuse, et que tu étois même connu en Argail pour un esprit sans mérliancoté; comme je sais d'ailleurs par les livres secrets de Salomon, dont rintelligence est^n particulier réservée à notre monastère de Balva, que tu appartiens à une race mystérieuse dont la destinée à venir n*est pas irréparablement fixée, et que le secret do ton salut nu de ta damnation est encore caché dans la pensée du Seigneur, je m'abstiens de prononcer sur toi une peine plus sévère. Mais qu'il te souvienne, Trilby, que je Vadjure , au nom du pouvoir que les sacrements m*ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, quand j'aurai chanté pour la troisième fois les saintes litanies de la Vierge!
Et le \ieux moine chanta pour la première fois, «accompagné des répons de Dougal et de Jeannie dont le cœur commençoit à palpiter d'une émotion pénible. Elle n'étoit pas sans regret d'avoir révélé à son mari les timides amours du lutin, et l'exil do rhot(^ accoutumé du foyor lui faisoit comprendre qu'elle lui cloit plus attachée qu'elle ne l'avoit cru jusqu'alors.
Le vieux moine prononçant de nouveau par trois fois le nom de Trilby : — Je t'adjure, lui dit^il, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, et afin que tu ne te tlaltos pas pouvoir ôliKh'r le sens de mes ])aroles, car ce n'est pas d'aujoiii^d'hui que je connois votre inalice, je te signifie que cette sentence est irrévocable à jamais,
— îlélas! dît tout bas Jeannie.
— A moins, continua le vieux moine, que Jeannie no te permette d'y revenir,
Jeaiinio redoubla (raUenlion.
— Kl qnc Doutai liii-niènie ne t'y envoie.
— Hélas! répéta Joannie.
— Et qu'il te souvienne, Triiby, que je t'adjure, au nom du pouvoir que les sacreihedts ni*ont donné, de
sortir de la chamnière de Doiigal le pécheur, quand j'aurai chaulé deux fois encore les saintes litanies de la Vierge.
Et le vieux moine chanta pour là seconde fois, accompagné des répons de Dougal et de Jeannie qui ne prononçoil plus qu'à demi-voix, et la têtè à demi enveloppée de sa noire chevelure, parce que son ecenr éloit gontlc de san^ilols (ju'elle cherchoit à contenir, et ses yeux mouillés de larmes qu'elle cherchoit à cacher. Trilby, se disoit^Ue» n'est pas d'une race maudite; ce moine vient lui-même de Tavouer ; il m'aimoit avec la même innocence que mon mouton; il ne pouvoit se passei de moi. Que deviendra-t-il sur la 1<m re quand il sera privé du seul bonheur de ses veillées/ Étoit-ce un si grand mal, pauvre Triiby, qu'il se jouât le soir avec tdon f^jseau, quand, presque endormie, je le laissois échapper . de ma main, ou qu'il se roulât ^*le couvrant de baisers dans le (il que j'avois touché?
Mais le vieux moine répétant encore par trois fois le nom de Triiby, et recommençant ses paroles dans le môme ordre : Je t'adjure, lui dit-il, au nom du pouvoir que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, et je te défends d'y rentrer jamais , sinon aux conditions que je viens de te prescrire, quand j'aurai dianté une fois encore les saintes litanies de la Vierge.
Jeannie porta sa main sur ses yeux.
— Et. crois qu(î je punirai ta rébellion d'une manière qui é[)onvantera tous tes pareils! je te lierai pour mille ans, esprit désobéissant et mahn, dans le tronc du bouleau le plus uoueux et le plus robuste du cimetière.
TRILBT. 115
— Mallîciirrux Trilby 1 clil Jeannie.
— Je le jure sur mon grand Dieu, continua le moine» el cela sera fait ainsi.
Et il chanta pour la troisième fois, accompagné des répons de Dougal. Jeannie ne répondit pas. Elle s'étoit laissée tomber sur la pierre saillante qui borde le foyer,' et le moine et Dougal attribuoient son émolion au trouble naturel que doit faire naître une cérémonie imposante. Le dernier répons expira; la flamme des tisons pâlit; une lumière bleue courut sur la braise éteiiite et s'évanouit. Un long cri retentit dans la cheminée rustique. Le follet n'y étoit plus.
— Où est Trilby? dit Jeannie en revenant à elle. — Parti» dit le moine avec orgueil. — I^attil s*écria-trelle> d*tln accent qu'il prit pour celui de radmiratioil et de la joie. Les livres sacrés de Salomon ne lui avoient pas appris CCS niystcrcs.
A peine le follet avoit quitté le seuil de la chaumière de Dougal, Jeannie sentit amèrement que Tabscnce du paù#é Trilby en avoit fait une profonde solitudé. Ses cbansons de la veillée n'étoient plus entendues de personne, et certaine de ne confier leurs refrains qu'à îles murailles insensibles, elle ne chantoit que par distraction ou dans les rares moments où il lui arrivoit de penser que Trilby, plus puissant que la Clavicule et le Rituel, avoit peut>^tre déjoué les exorcismes du vieux moine et les sévères arrêts de Salomon. Alors, l'ail lixé sur Tâtre , elle cherchoit à discerner, dans les figures bizarres que la cendre, dessine en sombres compartiments sur la fournaise éblouissante» quelques-uns des trâfts que son imagination avoit prêtés à Trilby; elle n'apercevoit qu'une ombre sans forme et sans vie qui rompoit ça et là l'uniformité du rouge enllammé du foyer, et se dissipoit à la moindre agitation de la touffe de bruyères sèches qu*elle faisoit sifiier devant le feu pour le ranimer» Elle laissoit tomber son fiiseau , elle
abandonnoit son fil» maisTrilby ne chassoit plus-devant lui le fuseau roulant comme pour le dérober à sa maîtresse, heureux alors de le ramener jusqu'à elle et de. se servir du fil- à peine ressaisi, pour s'élever à la main de Jeannieet y déposer un baiser rapide, après lequel il étoit si prompt à retomber, à s*enfuir et à disparoitre, qu*elle n*avoit jamais eu le temps de s*alarmer et de se plaindre. Dieu! que les temps étoient changés! que les soiré( s étoient longues, et que le cœur de Jeannie étoit triste !
Les nuits de Jeannie avoient perdu leur jcharme comme sa vie, et s*attristoient encore de la secrète pensée que Trilby, mieux aeeueilli chez les ehâlelaines d'Argail, y vivoit paisible et caressé , sans erainte de leurs" fiers époux. Quelle comparaison humiliante pour la chaumière du lac Beau ne devoit pas -se renouveler pour lui à tous les moments de ses délicieuses soirées, sous les cheminées somptueuses où les noires colonnes de StafTa s'élançoientdes niarljres d'ari;(>nt de Firkin, et ahoutissoient à des voûtes resplendissantes de cristaux de mille couleurs! Il y avoit loin de ce magnifique appareil à la simplicité du triste foyer de Dougal. Que cette comparaison étoit plus pénible encore pour Jeannie, quand elle se représentoit ses nobles rivales, assemblées autour d'un brasier dont Tardeur étoit entretenue par des bois précieux et odorants qui remplissoient d*un nuage de parfums le palais favorisé du lutin 1 quand elle détaiiloit dans sa pensée les richesses de leur toilette, les couleurs brillantes de leurs robes à quadrilles, Tagrément et le elioix de leurs plumes de ptannifjan et de héron, la grâce apprêtée de leurs cheveux, et qu'elle croyoit saisir dans l'air les concerts de leurs voix mariées avec une ravissante harmonie! — Infortunée Jeannie, disoit^ elle, tu eroyois donc savoir chanter! et quand tu aurois une voix plus douée que eeîle de la jeune fdle de la mer (|ue les pécheurs ont quelquefois entendue le matin »
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qn'as-tu fait, Joaiinie, [)our qu'il s'en souvînt? Tu chanlois comme s*il n'éloit pas là, comme si Técho seul t'avoit écoutée, tandis que toutes ces coquettes ne chantent que pour lui; elles ont d'ailleurs tant d'avantages sur toi : la fortune, la noblesse, peutrètre même la beauté! Tu es brune, Joannio, parce que ton front découvert à la surface rcs[>lendissant/>(les canx brave le ciel !>rùlnnt de l'été. Regarde tes bras : ils sont souples et nerveux» mais ils n'ont ni délicatesse ni fraîcheur. Tes cheveux manc^uent peut-être de grâce, quoique noirs, longs, bouclés et superbes, lorsque, flottant sur tes épaules, tu les abandonnes aux fraîches brises du lac; mais il m'a vue si rareraent sur le lac, et n*a-t-il pas oublié déjà qu'il m'a vue?
Préoccupée de ces idées, Jeaniiie se livroit au sommeil bien plus tard que d'habitude, et ne goûtoit pas te sommeil mcinc, sans passer de l'agitation d'une veille inquiète à des inquiétudes nouvelles. Trilby ne se présentoit plus dans ses rêves sous la forme fantastique du nain gra- . cieux du foy^. A cet enfant capricieux avoit succédé un adolescent aux cheveux blonds, dont la taille svelte et pleine d'élégance le disputoit en souplesse aux joncs élancés des rivages ; c'étoient les traits tins et doux du follet, mais développés dans les formes imposantes du chef du dan des Mac-Farlane, quand il gravit le Ck^lcr en bran^ dissant Tac redoutable du chasseur, ou 4{uand U s'égare dans les boulingrins d'Argail, en faisant retentir d'espace en espace les cordes de la harpe écossoise; et tel devoit être le dernier de ces illustres seigneurs, lorsqu'il disparut tout à coup de son diàteau après avoir subi l'ana* thème des saints relgieux de Balva, pour s'être refusé au payement d*un ancien tribut envers le monastère. Seulement les regards de Trilby n'avoient plus l'expression franche, la coniiance ingénue du bonheur. Le sourire d'une candeur étourdie ne voloit plus sur ses lèvres. U oonsidéroit Jeannie d'un œil attristé, soupiroit nmère-
menty et ramenoit sur son front les boucles de ses che* veux, ou l'enveloppoit dos Ioul^s roplis de son manlocaii; puis se perdoil dans les vacfuos ombres de la nuit. Le cœur do Jeannio oioit pur, mais elle souirroit de lldée qu^elie étoit la seule cause des malheurs d'une créaturc charmante qui ne l'avoit jamais offensée, et dont elle avoit trop vite redouté la naïve tendresse. Elle s'iniaginoit, dans l'erreur involontaire des songes, qu'elle crioit au follet de revenir, et (pic, pénétré de reconnoissance, il s'élanç(»t à ses pied et lés couvroit de ^tsers et de larmes. Puis, en le regardant sous sa nouvelle forme, elle coniprenoit qu'elle ne pouvoit plus prendre à lui qu'un inteirt coupable, et déploroit son exil sans oser désirer son retour.
Ainsi se pAssoient les nuits de Jeannie, depuis le départ du lutin; et son cœur^ aigri par un juste repentir ou par un penchant inyolontaire, toujours repoussé, toujours vainqueur, ne s'enlrelenoit que de mornes soucis qui troubioient le repos de la cbauinière. Dougal, lui-môme, étoit devenu inquiet et rêveur. Il y a des privilèges attachés aux maisons qu*habitent les follets! Ëlles sont préservées des accidents de l'orage et des Iravages de rhicendie, car le lutin attentif n'oublie jamais, quand tout le monde est livré au repos, de faire sa ronde nocturne autour du domaine hospitalier qui lui donne un asile contre le froid des hivers. 11 resserre les chaumes du toit à mesure qu'un vent obstiné les divise, ou bien il fait rentra dans ses gonds ébranlés um^porte agiliM^ par la tempête. Oblige à nourrir pour lui la chaleur agréable du foyer, il détourne de temps en temps la cendre qui s'amoncelle; il ranime d'un souffle léger une étincelle qui s'étend peu à peu sur un charbon prêt à s'éteindre, et finit par embraser toute sa noire surface. Il ne lui en faut pas davantage pour se réchaulîer; mais il pay(î généreusement le loyer de ce bienfait, en veillant à ce qu'une ûamme f urtive ne vienne pas ài se développer pendant le sonmieil
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insouciant de ses hôUs; il interroge du regard tous les
recoins du niaiiuir, loutos les tentes de la cJi 'ininée îintique; il retourne le fourrage dans la crèche, la paille sur la litière; et sa sollicitude ne se borne pas aux soins de Fétabie; il protège aussi les habitante pacifiques de la basse-cour et de la volière auxquels la Providence n'a donné que des cris pour se plaindr et qu'elle a laissés sans armes pour se défendre. Souvent Icehatpard, altéré de sang, qui étoit descendu des montagnes en amortissant sur les mousses discrètes son pas qui les foule à peine, en contenant son miaulement de tigre, en voilant ^ ses yeux ardents qui brillent dans la nuit comme deslnlïiièrcis errantes; souvi nt la martre voyageuse, qui tombe inattendue sur sa proie, qui la saisit sans la blesser, l'enyeloppe comme une coquette d'embrassements gracieux, l'enivre de parfums enchanteurs et lui imprime sur le Gou un baiser qui donne la mort; souvent le renard même a été trouvé sans vie à côté du nid tranquille des oiseaux nouveau-nés, tandis qu'une mère immobile dormoit la téte cachée sous l*aile, en rêvant à Theureuse histoire de sa couvée tout éclose» où il n*a pas manqué un seul csuf. Ëirfin l'aisanee de Dougal avoit été fort augmimtée par la pêche de ces jolis poissons bleus qui ne se laissoienl prendre que dans ses lilt^ts; et depuis le départ de Trilby, les poissons bleus avaient disparu. Aussi n'arrivoit4i plus au rivage sans être poursuivi des reproches de tous les enfants du clan de Mao-Farlane, qui lui crioient : — C'est affreux, méchant Dougal ! c'est vous qui avez enlevé tous les jolis petits poissons du lac Long et du lac Beau; nous ne les verrons plus sauter à la surface de l'eau, en faisant semblant de mordre à nos hameçons, ou s'arrêter immobiles, comme des fleurs couleur du temps, sur les herbes roses de la rade. Nous ne les \ (.i rons [>lus nager à côté de nous quand nous nous baignons, et nous diriger loin des courants dangereux, en détournant rapidemeat leur longue colonne bleue; et
Dougal poursuivoit sa rouie en murmurani; il se disoit même quelquefois : — C'est peut-être, en effet, une
chose bien ridicule que dYtre jaloux d'un lulin; mais le vieux moine de Balva en sait là-dessus pins qne moi.
Dougal enlin ne pouvoit se dissimuler le changement qui s'étoit lait depuis quelque temps dans le caractère de Jeannie, naguère encore si serein et si enjoué; et jamais il ne remontoit par la pensée au jour où il avoit vu sa mélancolie se développer, sans se rappeler au même instant . les cérémonies de TeJi^orcisme et l'eiùi de Trilby, A force d'y réfléchir, il se persuada que les inquiétudes qui Tob* sédoient dans son ménage» et la mauvaise fwtune qui s'obstinoit à le poursuivre à la pêche, pourroient bien être l'elTet d'uii sort, et sans communiquer cette pensée à Jeannie dans des termes propres à augmenter l'amertume des soucis auxquels die paroissoit livrée, il lui suggéra peu à peu le désir de recourir à une protection puissante contre la mauvaise destinée qui le persécutoit. C*étoit peu de jours après que dcvoit avoir lieu, au monastère de Balva, la fameuse vigile de samt Colombain, dont rintercession éloil plus recherchée qu'aucune autre des jeunes femmes du pays, parce que, victime d'un amour secxet et malheureux, il était sans doute plus propice qu'aucun desauti^es habitants du séjour céleste aux peines cachées du cœur. On en rapportoit des miracles de charité et de tendresse dont jamais Jeannie n' avoit entendu le récit sans émotion, et qui depuis quelque temps se présentoient fréquemm^t à son imagination parmi les rêves caressants de l'espérance. Elle se rendit d'aulant plus volontiers aux pi'oiiosilions de Dougal, qu'elle n' avoit jamais visité le plateau du Caleuder, et que dans cette contrée uouvelkî pour ses yeux, ello croyoit avoir moins de souvenirs à redouter qu'auprès du foyer de la chaumière, où tout i'entretenoit des grâces touchantes et de l'innocent amour de Triiby. Un seul ciiugriii se mcloit à l'idée de ce pcicriuagc ; c'est que l'uii*
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cien du monastère» cet inflexible Ronald dont les exor-
cismes cruels avoicnt banni Trilby pour toujours de son • obscure solitude, dcseendroit prol)ablenu'nl lui-iueuiede son ermitage des montagnes, pour prendre pari à la solennité anniversaûre de la fêté du saint palron; mais Jeannie, qui craignoit avec trop de raison d'avoir beaucoup de pensées indiscrètes et peut-être jusqu'à dos sentiments coupaliles à se reprocher, se résigna proîiiiitement à la niorliiicalion ou au chàtimenl de sa présence. Qu'alloit-eile, d'ailleurs, demander à Dieu, sinon d'oublier Tnlby, ou plutôt la fausse image qu'elle s'en étoit faite; et quelle haine pou voit-elle conserver contre ce vieillard, (fui n'avoil fait que remplir ses vœux et que prévenir sa pénitence?
— Au reste, reprit-elle à part soi, sans se rendre compte de ce retour involontaire de son esprit, Ronald avoit plus de cent ans à la demi^ chute des feuilles, et peut-être est-il mort.
Dougal, moins préoccupé, parce qu'il étoit bien i)liis fixé sur l'objet de son voyage, calculoit ce que devoit lui rapporter à Tavenir la pêche mieux entendue de ces poissons bleus dont il avoit cru ne voir jamais finir l'espèce; et comme s'il avoit pensé que le seul projet d'une pieuse visite au sépulcre du saint abbé i>ouvoit avoir ramené ce peuple vagabond dans les eaux basses du golfe, il les sondoit inutilement du regard, en parcourant le petit détour de l'extrémité du lac Long, vers les délicieux rivages de Tarbet, campagnes enchantées dont le voyageur même qui les a traversées, le cœur vide de ces illusions de l'amour qui embellissent tous les pays, n'a jamais perdu le souvenir. C'éloit un peu moins d*un an après le rigoureux banissement du Follel. L'hiver n'étoit point commencé, Hiais l'été finissoit. Les feuilles, saisies par le froid matmal, se rouloient à la pointe des brandies inclinées, et leurs bouquets bizavri s, frapjx's d'un rouge éclatant, ou jaspé» d'mi fauve doré, sem-
bloicnt orner la tète des arbres de fleurs plus fraîches ou de fruits plus brillants que les fleurs et les fruits
qu'ils ont reçus do la nat ure. On aurait cru qu'il y avoit (les l)ou(iuets do grenades dans les bouleaux, et que des grappes ir.ùres pendoient à la pâle verdure des trônes, surprises de briller entre les fines découpures de leur feuillage léger. Il y a dans ces jours de décadence de Tautomne quelque chose d'inexplicable qui ajoute à la solennité de tous les sentinaents. Chaque pas que fait le temps inq)rinio alors sur les champs qui se dépouillent, ou au front des arbres qui jaunissent, un nouveau signe de caducité plus grave et plus imposant. On entend sortir du fond des bois une sorte de rumeur menaçante qui se compose du cri des brant^hes sèches, du frôlement des f(MuHes qui tombent, delà plainte confuse des bètes de proie que la prévoyance d'un hiver rigoureux alarme sur leurs petits, de rumeurs, de soupirs, de gémissements, quelquefois semblables à des voix humaines, qui étonnent l'oreille et saisissent le cœur. Le vovatîeui n'échappc pas mènic à l'abri des temples aux sensations qui le poursuivent. I^es voûtes des vieilles églises rendent les mêmes bruits que les profondeurs des vieilles forêts, quand le pied du passant solitaire interroge les éclios sonores de la net, et que l'air ext^eur qui se glisse entre les ais mal joints ou qui agite le plomb des vitraux rompus, marie des accords bizarres au sourd retentissement de sa marche. On diroit quelquefois le chant grêle d'une jeune vierge eloitrée qui répond au mugissement majestueux de l'orgue; et ces impressions se confondent si naturellemenl en automne, que l'instinct même des animaux y est souvent trompe. On a vu des loups errer sans défiance, à imvers les colonnes d'une chapelle abandonnée, comme entre les fûts blanchissants des hêtres,* une volée d'oiseaux étourdis descend indistinctement sur le faîte des grands arbres, ou sur le clociier pointu des églises goil^^v^ues. A raspect
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de ce mât âancé, dont la forme et la matière sont dérobées à la forêt natale» le milan resserre pou à peu les orbes de son vol circulaire, et s'abat sur sa pointe aiguë . coinmo sur nn plat d'annoirics. Cotte idée aiiroit pu préninnir . cannie contre l'erreur d'un pressenliiu.'iil douloureux, quand elle arriva sur les pas de Dougal à la diapellede Glenfaliach» vers laquelle ils s'étoient dirigés d'abord , parce que e'est là qu'étoit marqué le rendesvous des pèlerins. En effcit, elleavoit.vu de loin un corbeau à ailes démesurérs s'abaisser sur la flèche antique, et s'y arrêter avec un cri prolongé qui exprimoit tant d'inquiétude et de souffrance qu'elle ne put s'empêcher de le n^arder comme un présage sinistre. Plus timide en s'approcliànt davantage, elle égaroit ses yeux autour d'elle avec un saisissement involontaire, et son oreille s'eûrayoit au iuible bruit des vagues sans vent qui vioiinent expiirer au pied du inonastère abandonné;
C'est ainsi que, de ruines én rmnés, Dotigal et lean* nie pardtirént aux rires étroites du lac Kàttrinn ; car, dans ce temps reculé, l(\s bateliers étoient plus rares, et les stations du pèlerin plus multipliées. Enlin, après trois jours de marche, ils décootrir^ de loin les sapins de Balva, dont la verdure sombre se déta^oit avec tme liaHliëssiE^ pittorie$.4ué entre les forêts desëédtées ou sur le fond des mousses pâles de la montagne. Au-d'^ssus de son revers aride, et comme penchées à la pointe d'im roc perpendiculaire d'où elles sembloienl se précipiter vers l'abîmiB, on voyoit noircir les vieilles tours du monastère, et se développe!*, au loin, les ailes des bâtiments à demi écroulés. Aucune mam humaine n'avoit été employée à y réparer les ravages du temps depuis que les saints avoient fondé cet édilice, et une tradition universellement répandue dans le peuple attestoit que lorsque ses rest^ soleiinels achèveroient de joncher la terre de leurs débris, l'ennemi de Dieu triompheroit pour plusieurs siècles en Ecosse, et y obscurciroit de tcuèbres
impies les pures splendeurs de la foi- Aussi cVloii un sujet de joie toujours nouveau pour la multitude chrétienne que de le voir encore imposant dans son aspect, ol oflVant pour Tavenir quclquos j)romesse8 de durée. Alors des cris de joie , des clameurs (renihousîasme, de doux murmures d'espoir et de reconnoissance venoient se confondre dans la prière commune. Cest là, c'est dans ce moment de pieuse et profonde émotion qtfexc ite Faltenle ou la vue d'un miracle, que tous les pèlerins à genoux réeapilnloient pendant quelques minutes d'adoration les principaux objets de leur voyage : la femme et les filles de Coll Gameron, un des plus proches voisins de Dougal, de nouvelles parures qui éclipseroient dans les fêtes prochaines la beauté simple de Jeannie; Dougal, un coup de iilet miraculeux qui l'eniichiroit de quelque trésor, contenu dans une boite précieuse que sa bonne fortune auroit amenée intacte à l'extrémité du lac; et Jeannie, le besoin d'oublier Tnlby, et de ne plus y rêver; prière que son cœur ne pouvoit cependant avouer tout entière , et qu'elle se réservoit de méditer encore au pied des autels, avant de la confier sans réserve à la pensée attentive du saint protecteur.
Les pM^s arrivèrent enfin au parvis de la vieille église, où un des plus anciens ermites de la contrée étoit ordinairement chargé d'attendre lem^ offrandes, et de leur |)résonter des rafraîchissements et un asile pour la nuit. De loin, la blancheur éblouissante du front de l'anachorète, l'élévation de sa taille majestueuse qui n'avoit pas fléchi sous le poids des ans, la gravité de son attitude immobile et presque menaçante, avoîent frappé Jeannie d'une réminiscence mêlée de respect et de terreur. Cet ermite, c'étoit le sévère Ronald, le moine centenaire de Balva. — « J'étois préparé à vous voir, » dit-U à Jeannie avec une intention si pénétrante, que l'infortunée n'auroit pas éprouvé plus de trouble en s'entendant Dubliqiiement accuser d'un péché. Et vous aussi, bon
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l>mi^al, continna-l-il en lo bénissant : \ oiis vouez cIk relier avor raison les gi'à( es du ciel dans ia maison du ciel, et nous demander contre les ennemis secrets qui vous tourmentent les secours d'une iMt>lection que les péchés du peuple ont fatiguée, et qui ne peut plus se racheter que par de grands sacrifices.
Pendant qifil parloit de la sorte, il les avoit introdnits dans la longue salle du réfectoire; le reste des pèlerins se reposoient sur les pierres du Testibule, ou se . distribuoient, chacun suivant sa dévotion particulière, dans les nombreuses chapelles de IVglise souterraine. Ronald se signa et s'assit. Dongal l'imita; Jeannio, obsédée d*iine inquiétude invincible» essayoit de tromper Tattention obstinée dn saint prêtre en laissant errer la sienne sur les nouveaux objets de curiosité qui s'éifroient à ses r^ards dans ce séjour inconnu. Elle observoît avec une curiosité vague le cintre immense des voûtes antiques, la majestueuse élévation des pilastres, le travail bizarre- et recherché des ornements, et la multitude de portraits poudreux qui se suivoient dans des cadres délabrés sur les innombrables panneaux des boiseries. G*étoit la première fois que Jeannie entroit dans une galerie de peinture, et que ses yeux étoient surpris pjir cette imitation presque vivante de la ligure de l'homme, animée au gfé de Tartiste de toutes les passions de la vie. Elle con* temploit émerveillée cette succession de héros écossois, différents d'expression et de caractère, et dont la pnmelle mobile, toujours fixée sur ses monvcriK nts, sond)loit la poursuivre de tableaux en tableaux, les uns avec rémotion d'un intérêt impuissant et d'un attendrissement inutile, les autres avec la sombre rigueur de la menace et le regard foudroyant de la malédiction. L*un d'eux, dont le pinceau d'un artiste plus lianli avoit p(»ur ainsi dire devancé la résurrection, et qu'une combinaison, peu connue alors d'elTets et de couleurs, .paroissoit avoir jeté hors de la toile, effraya tellemoit Jeannie de l'idée de le
voir se précipiter de sa bordure d*or eltrayerser la galerie connue un spectre, (]n\'lle se réfugia en tremblant vers Dougal, et tonnba interdite sur la banquette que Ronald lui avoit préparée.
— Celui-là, dit Ronald qui n'avoit pas cessé de con-^ verser avec Dougal, est le pieux Magnus Mac-Farlane» le" plus généren\ de nos bienfaiteurs, et celui de tous qui a le plus de part à nos prières. Indigné du manque de loi de ses descendants doat la déloyauté a prolongé pour bien des siècles encore les épreuves de son âme, il poursuit leurs partisans et leurs complices jusque dans ce portrait miraculeux. Tai entendu assurer que jamais les amis des derniers Mac-Farlane n'étoient entrés dans cette enceinte sans voir le pii ux iMagnus s'arracher de la toile où le peint iv avoit cru le ûxeTf potur venger sur eux le crime et Findignité de sa race. Les places vides qui suivent celle-ci, continua-t<-il, indiquent celles qui étoient réservées aux portraits de nos oppresseurs, et dont ils ont été rci)onssés comme du ciel.
— (iependant, dit Jeannie, la dernière de ces places paroit occupée. . . Vailà un pcnrtrait au fond de cette galerie» et si ce n'étoit le voile qui le couvre...
— Je vous disois, Donpal, reprit le moine, sans prêter d'attention à Tobs^rvation de Jeannie, que ce portrait est celui de Magnus Mac-Farlaiu», et que tous ses descendants sont dévoués à la malédiction éternelle.
— Cependant, dit Jeannie, voilà un portrait au fond de cette galerie, un portrait voilé qui ne seroit pas admis dans ce lieu saint, si la personne qui doit y C'Uv icpn'^sentée étoit aussi chargée d'unt éternelle malédii lion. N'appartiendroiUl pas par hasard à la famille des Mac-- Farlane comme la disposition du reste de cette galerie semble Tannoncer, et comment un Mac-Farlane?...
— La vengeance de Dieu a ses bornes et ses contlitions, inlr'rrompit Uonald; et il faut que ce jeune homme ait eu des aaiis païaii les saiuU...
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— Il étoii jeune! s'écria Jeannie...
— Eh bien ! dit durement Dougal, qu'importe Tftge d'un damné?...
— Les damnés n'ont point d'amis dans le ciel, répondit vivement Jean nie en se précipitant vers le tableau. Oougal la retint. £Ue s'assit. Les pèlerins pénétroient lentement dans la salle» et resserroient peu à peu leiir cercle immense autour du siège du vénérable vieillard qui avoit repris avec eux son discours où il Tavoit laissé. — Vrai, vrai, répétoit-il, les mains appuyées sur son front renversé! — de terribles sacrifices! nous ne pou» ▼ons appider la protection du Seigneur par ndtre intercession que sur les âmes qui la demandent sincèrement et comme nous, sans mélange de ménagements et de ibiblesse. Ce n'est pas tout que de craindre l'obsession d'nn d^on, et que de prier le ciel de nous en délivrer. 11 faut encore le maudire 1 Save^-Tous que la charité peut être un grand péché?
— Est-il possible? répondit Dougal. — Jeannie se retourna du côté de Ronald et le regarda d'ua air plus assuré qu'auparavant.
— Infortunés que nous sommes» reprit Ronald» eom* ment résisterions-nous à l'ennemi acharné à notre perte si nous n'usions pas contre lui de toutes les ressoinces que la religion nous a réservées, de tout le pouvoir (pi'rlle a mis entre nos mainsï A quoi nous serviroit de prier toujours pour ceux qui nous persécutent, s'ils ne cessent de renoureler contre nous leurs manoeuvres et leurs maléfices? La haire sacrée le ciliée rigoureux dès saintes épreuves ne nous défendent pas eux-mêmes cont re les prestiges du mauvais esprit; nous soulTrons comme vous, mes enfants, et nous jugeons de la rigueur de Vos combats par ceux que nous atons livrés. Croyez-vous qiie nos pauvres moines aient parcouru une si longue carrière sur cette terre si riche en plaisirs, dans une vie si recherchée {►our eux en austérités et en misères» sans lutter quelquduis
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oootre le goût des voluptés et le désir de ce bien temporel que vous appelez le bonheur? Oh ! que de rêves délicieux ont assailli notre jeunesse! que d* ambitions criMnelles ont tourmenté notre âge mûr! que de regrets amers ont hMé la blancheur de nos cheveux, et de combien de remords nous arriverions chargés sous les yeux de notre maître» si nous avions hésité à nous armer de malédictions et de vengeances contre Tespri t du péché ! . . .
A ces mots, le vieux Ronald fit un signe, la foule s'aligna sur le banc étroit qui couroil comme une moulure sur toute la longueur des murailles, et il continua :
— Mesurez la grandeur de nos afflictions, dit Ronald, par la profondeur de la solitude qui nous environne, par rimmense abandon auquel nous sommes condamnés! l>es plus cruelles rigueurs de votre destinée ne sont du moins pas sans consolation et même sans plaisir. Vous avez tous une âme qui vous cherche, une pensée qui vous comprend, un autre vous qui est associé de souvenir ou d'intérêt ou d'espérance à votre passé, à votre présent ou h votre avenir. Il n'y a point de but interdit à votre penscc, point d'espace fermé h vos pas, point de créature refusée à votre affection ; tandis que toute la vie du moine, toute l'histoire de Termite sur la terre s'écoule entre le seuil solitahre de l'église et le seuil solitaire des catacombes. 11 n'est question, dans le long développement de nos années invariablement semblables entre elles, que de changer de tombeau et de marcher du chœur des prêtres à celui des saints. Ne croiriez-vous pas devoir quelque retour à un dévouement si pénible et si persévérant pour votre salut? Eh bien ! mes frères, apprenez à quel point le zèle qui nous attache à vos intérêts spirituels aggrave de jour en jour l'austérité de notre pénitence! — Apprenez que ce n'étoit pas assez pour nous d'être soumis comme le reste des hommes à ces démons du oceur, dont aucun des malheureux enfants d'Âdam n'a pu défier les atteintes! Il n'y a pas Jusqu'aux
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esprils les plus disgraciés, jusqu'aux lutins les plus obscurs qui ne se fassent un malin plaisir de troubler les
rapides instants do notre repos et le calme si longtemps inviolable de nos cellules. Certains de ces follets désœuvrés surtout dont nous avons, avec tant de peine et au prix de tant de prières» débarrassé vos habitations, se v^g^t cruellement sur nous du pouvoir qu'un exorcisme indiscret nous a fait perdre. I ji les bannissant de la demeure secrète qu'ils avoient nsnrpée dans vos mc^tairies, nous avons omis de leur indiquer un lieu d'exil dé* terminé, et les maisons dont nous les avons rqpousséssont elles seules à l'abri de leurs insultes. Croîriez-vous que les lieux consacrés eux-mêmes n'ont phis rien de res[)ectable pour eux, et que leur coliorle infernale n'attend, au moment où je vous parle, que le retour des ténèbres pour se répan<fa*e en épais tourbillons sons les lambris du doitre?
— L'autre jour, fi l'instant où le cercueil d'un de nos frères alloit toucbcr le sol du caveau mortuaire, la corde se rompt tout à coup en sifflant comme avec un rire aigu, et la châsse roule, grondant, de degrés en degrés sous les voûtes. Les voix qui en sortoient ressembloient à la voix des morts, indignés qu'on ait troublé leur sépulture, qui gémissent, qui se révoltent, qui crient, l-es assistants les plus rapprochés du caveau, ceux qui commençoient à plonger leurs regards dans sa profondeur, ont cru voir les tombes se soulever et flotter les linceuls, et les squelettes agités par Fartifice des lutins jailKr avec eux des soupiraux, s'égarer sous les nefs, se grouper confusément dans les stalles ou se mêler comme des figures bouffonnes dans les ombres du sanctuaire. Au même mcMnent, toutes les lumières de l'église... — Écoutez!
Oh se pressoit pour écouter Ronald, leamiie seule, les doigts passés dans une boucle de ses cheveux, l'âme fixée à une pensée, écoutoit et n'entendoit plus.
— Écoutez, mes frères, et dites quel péché secret, quelle trahison» qud assassinat, qnel adultère d* action ou de pensée a pu attirer cette calamité sur nous. Toutes
les Inmirres dn t(Miiple avoient disparu. Les torelies des aoolyles, dit llouald, lançoient à peine quelques flammèches fugitives qui s'éloignoient, se rapproclioient, dansoient en rayons bleus et grêles, comme lesfeia magiques des sorcières, -ei puis montoîent et se p«rdoient daiîs les i ei oins n^irs des vestibules et des chapelles. Enfin, la Liuipe iniinurtelle du Saint des Saints... — Je la vis s'agiter, s'obscurcir et mourir. — Mourir ! La nuit profonde, la nuit tout entière, dans Téglise, dans le chœur, dans le tabernacle! la nuit descendue pour la première fois sur le sacrement du Seigneur ! La nuit si humide, si obscure, si nnloulable partout; ef- Irayante, horrible sous le dôme de nos basiliques où est promis le jour éternel!... — Nos moines éperdus s*ég&roient dans l'immensité du temple, agrandi ^core pai la profondeur de la nuit; et trahis par les murailles qui leur rcfusoicnt de tous côtés l'issue étroite et oubliée, trompés par la contusion de leurs voix plaintives qui se heurtoient dans les échos et qui rapportoient à leun oreilles des bruits de menace et de terreur, ils fuyoient épouvantés, prêtant des clameurs et des gémissements aux tristes iuv,\ s du tombeau qu'ils croyoi('nt entendre pleurer sur leur lit de pierre. L'un d'eux sentit la main glacée de saint Duncan, qui s'ouvroit, s'épanouissoit, se fermoit sur la sienne et le lioit à son monum^t d'une étremte étemelle. Il y fut retrouvé mort le lendemain. Le plus jeune de nos frères ( il étoit arrivé depuis peu de temps, et nous ne connoissions encore ni son nom ni sa famille ) saisit avec tant d'ardeur la statue d'une jeune sainte dont il espéroit le secours, qu'il l'entraiua siur Itd et qu'elle Técrasa de sa diule. O'étoit œlle, voua le savf z, qu'un habile sculpteur du pays avoit ciselée noii- . velleiuent, à la ressemblance de cette vierge du Lotkiaa
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qiii est moite de douleur^ parce qu*on Tavoit séparée de son fiancé. Tant de malheurs, contimia Ronald en cher»
chai it fi fixer le rcgaivl uiiiuohili' vie Je;iiiiiie, sont peutêtre l'elTet irunc pilie indiscrète, d'une inlereession involontairement cnmineiie ; d^un péché, d'un seul péché d'mtention...
— D'un seul péché d'intention, s'écria Qady, la plus
jeune des filles de Coll Canieron!...
— D'un si'ul! reprit Ronald avee impatience. — Jeannic tranquille et inattentive n'avoit pas même soupiré. Le mystère hieompréhensible du portrait voilé préoccupoit toute son âme.
— Enfin, dit Ronald en se levant et en donnant à ses paroles une expression solennelle d'exaltation et d'autorité, nous avons marqué ce jour pour fra[)per d'une imprécation irrévocable les mauvais esprits de TÉcosse.
— Irrévocable! murmura une voix gémissante qui flTéloignoit peu à peu.
— Irrévocable, si elle est libre et universelle. Quand le cri de malédiction s'élèvera devant Tautel, si toutes les voix le répètent...
— Si toutes les voix répètent on cri de malédiction devant Tatitel! reprit la voix. — Jeannie gagnoit l'extrémité de la galerie.
— Alors tout sera tini, et les démons retomberont pour jamais dans i'abime.
— Que cela soit fait ainsi ! dit le peuple. Et il suivit en foule le redoutable ennemi des lutins. Les autres moines, ou plus timides, ou moins sévères, s'étoient dérobés à l'appareil redoutable de cette cruelle cérémonie; car nous avons déjà dit que les follets de l'Écosse, dont la damnation étemelle n'étoit pas un point avéré de kl croyance populaire, inspiroient [)lus d'inquiétude que de liaine, et un bruit assez probable s'étoit répandu que certains d't^nlre eux bravoient les riixueurs de l'exoreisme et les menaces de Tanathème, ^^^as la cellule d*uu
solitaire charitable ou dans la niche d'un apôtre. Quant aux pêcheurs et aux bergers» ils n*avoient qu'à se louar pour la plupart de ces intelligences ûimili^es» tout à
coup si impitoyablement condamnées ; mais, peu sensibles au souvenir des services ])assés, ils s'associoient volontiers à la colère de Konald et n'hésitoient pas à proscrire cet ennemi inconnu qui ne s'éloit manifesté que par des bienfaits.
L'histoire de l'exil du pauvre Trilby étolt d'ailleurs parvenue aux voisins de Dougal, et les filles de Coll Camci'on se disoient souvent dans leurs veillées que c'étoit probablement à quelqu'un de ses prestiges que Jeannie avoit été redevable de ses succès dans les fêtes du clan» et Dougal de ses avantages à la pèche sur leurs amants et sur leur père. Maineh Cameron ii'avoil-clle pas vu Trilby lui-même, assis à la proue du bateau, jeter à pleines mains, dans les nasses vides du (>écheur endormi» des milliers de poissons bleus» le révcîller en frappant la barque du pied et rouler de vague en vague jusqu'au rivage, dans une écume d'argent?... — Malédiction! cria Maineh... Malédiction! dit Feny...Ali! Jeannie seule a pour vous le charme de la beauté ! pensa Ciady; c'est pour elle que vous m'aves quittée» fantôme de mon sonmieil que je n'ai que trop aimé» et si la malédiction prononcée contre vous ne s'accomplit pas, libre encore de choisir entre toutes les chaumières de l'Écosse, vous vous fixerez pour toujours à la chaumière de Jeannie i Non ! vraiment !
— Malédiction» répéta Ronald avec une voix terrible!
— Ce mot coùtoit à prononcer à €lady, mais Jeannie entra si belle d'émotion et d'amoui^ qu'elle n'hésita plus.
— Malédiction! dit Ciady...
Jeannie seule n'avoit pas été présente à la cérémonie» mais la rapidité de tant d'impressions vives et profondes * avoit d'abord empêché qu'on remarquât son absence. Ciady s'en éloit cependant aperçue, parce qu'elle ne
TRILBT.
croyoit pas avoir en beauté d'autre rivale digne d'elle. Nous nous rappelons qu'un vif intérêt de curiosité entrainoit Jeannie vers l'extrémité de la galerie des ter bleaux au moment où le vieux moine dispofioit l'espritde ses auditeurs à remplir le devoir cruel qu'il imposoit à leur piété. A peine la foule se fut écoulée hors de la salie» que Jeamùe, frémissant d'impatience, et peut-être aussi préoccupée malgré elle d'un autre sentiment, s'élança vers le tableau voilé, arracha le rideau qui le cou- ^ vroit, et reconnut d'un r^ard tous les traits qu'elle avoit rêvés. — C'étoit lui. — C'étoit la physionomie connue, les vêtements, les armes, l'écusson, le nom même des Mac-Farlane. Le peintre gothique avoit ^racé au-dessous du portrait, selon l'usage de son temps, le nom de l'homme qui y étoit représenté :
JOHN TRILBY MACHPARLANB.
— Trilby 1 s'écrie Jeannie éperdue, et, prompte comme l'éclair, elle parcourt les galeries, les s«41es, les degrés, les passages, les vestibules, et tombe au pied de Tautel de saint Colombain, au moment où Clady, tremblante de l'effort qu'elle venoit de faire sur elle-même, achevoit de proférer le cri de malédiction. — Charité, cria Jeannie en embrassant le saint tombeau , amour et CHARITÉ, répéta-t-elle à voix basse. Ët si Jeannie avoit manqué du courage de la charité , l'image de saint Ck)]ombain auroit suffi pour le ranimer dans son cœur. Il faut avoir vu l'effigie sacrée du protecteur du monastère pour se faire une idée de l'expression divine dont les anges ont animé la toile miraculeuse, car tout le monde sait que cette peinture n'a pas été tracée d'une main d'homme, et que c'étoit un %prit qui descendoit du ciel pendant le sommeil involontaire de l'artiste pour embellir du sentiment d'une piété si tendre, et d'une charité que la terre ne connoit pas, les traits angéliques du
bienheureux. Parmi tous les élus du Seigneur, il n y avoit que saint Colombain dont hi regard lût triste et dont le sourire ffti amer, soit qu il eût laissé sur la terre quelque objet d'une affection si dière que les joies ineffal)les promises à une clernité de gloire et de bonheur n'aient pas pu la lui faire oublier, soit que, trop sensible aux peines de l'humanité, il n'ait conçu dans son nou- ^1 état que rhidicible douleur de voir )es infortunés qui lui survivent exposés à tant de périls et livrés à tant d'angoisses qu il ne peut ni provenir ni soulager. Telle doit être en effet la seule aflliction des saints, à moins que les événements de leur vie ne les aient liés par hasard à ia destinée d'une créature qai s'est p^ue el qu'ils ne retrouveront plus. Les éclaks d'un feu doux qui s échajjpoient des yeux de saint (lolombain, la bienveillance universelle qui respiroit sur ses lèvres palpitantes de vie, les émanations d'amour et de charité qui descendoient de lui, et qui disposoient le cœur h une religieuse tendresse» aflenmrent la résolution d^à fermeté de Jeannie; elle répéta dans sa pensée avec plus de force: amouu et charité. — De quel droit, dit-elle, irois-je prononcer un arrêt de malédiction? Ah! ce n'est pas du droit d'une ibible femme, et ce n'est pas à nous que le Seigneur a confié le soin de ses terribles vengeances. Peut-être même il ne se venge pas! et s'il a des eiuieniis à punir, lui qui n'a point d'ennemis à craindre, ce n'est pas aux passions aveugles de ses plus débiles créatures qu'il a dû remettre le ministère le plus terrible de sa justice. Cmnment celle dont il doit un jour juger toutes les pensées!... comment irois-je implqrer sa pil lé pour mes fautes, quand elles lui s(U'ont dévoilées par un témoignage, hélas! que je ne pourrai pas contredire, si pour des fautes qui me sont inconnues.... si pour des fautes qui n'ont peut-être pas été conunises, je profère ce cri terrible de malédiction qu'on me de* mande contre quelque infortuné qui n'est d^à sans
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doute que trop sévèrement puni? — Ici» leannie s'effraya de sa propre supposition» et ses regards ne se relevèrent qu'avec (^tfroi vers le lopard de saint Colombain; mais rassurée par la pureté <le ses senlinitmls, car riutérét invincible qu'elle prenoit à Trilby ne lui avoit jamais fait oublier qu'elle étoit Tépouse de Dougal» elle diercha, elle fixa des yeux et de la pensée la pensée incertaine du saint des montagnes. Un foible rayon du soleil couchant brisé à travers les vitraux, et qui descendoit sur l'autel chargé des couleius tendres et brillantes du pinceau animées par le crépuscule, prétoit au bienheureux une auréole plus vive» un sourire plus calme» une sérénité plus reposée, une joie plus heureuse. Jeannie pensa que saint Col<)inl)ain étoit content, et pénétrée de reconnoissance, elle pressa de ses lèvres les pavés de la chapelle et les degrés du tombeau» en répétant des VQBux de charité. Il est possible même qu'elle se soit occupée alors d'une prière qui ne pouvoît pas être exaucée sur la terre. Qui pénétrera jamais dans tous les secrets d'une àme tendre, et (jui pourroit apprécier le dévouement d'une femme qui aime'/
Le vieux moine qui observoit attentivement Jeannie» et qui, satisfait de son émoùon, ne doutoit pas qu'elle n'eût répondu à son espérance, la releva du saint parvis et la rendit aux soins de Dougal qui se disposoit à partir, déjà riche en imagination de tous les biens qu'il fondoit sur le succès de son pèlerinage» et sur la protection des saints de Balva. « Malgré cela» dit4 à Jeannie « en apercevant la chaumière, je ne puis pas cacher € que cette malédiction m'a coûté, et que j' uirai iiesoin « do m'en distraire à la pêche. » Quant à Jeannie, c'en étoit fait pour elle. Rien ne pouvoit plus la distraire de ses souvenirs.
Le lendemain d'un jour où la batelière avoit conduit jusque vers le golfe de Clydc la famille du laird de Uoseneiss» elle retournoit verà i'extrcniité du lac Long à la
merci de la marée qui faisoit silter son bateau à une
r?:alr distance des syrtes d'Argail ctdoLennox, sans (jircllc ( lU besoin de recourir au jeu fatigant de ses rames; debout sur la barge étroite et niobil' , elle livroit aux vents ses longs cheveux noirs dont elle étoit si fière, et son cou d'une blancheur que le soleil avoit foiblement nuancée sans la flétrir s'élevoit avec un éclat singulier au-dessus de sa rnht^ ronge des mannfaetnres d'Ayr. Son pied nu, imposé sur un des cotés du iVùlc bâtiment, lui imprimoit à peine un balancement léger qui repoussoit et rai>pe1oit la vague agitée » et Fonde excitée par cette résistance presque insensible revenoît bouillonnante, s elevoit en blanchissant jusqu*aii pied de Jeannie, et rouioit autour de lui son écume fugitive. La saison étoit encore rigoureuse, mais la température s*étoit sensiblement adoucie depuis quelque temps» et la journée paroissoit à Jeannie une des plus belles dont elle eiit conservé le souvenir. Les vapeurs c[ui s'élèvent ordinairement snr le lac, et s'étendent au-devant des montagnes sous la ibrme d'mi rideau de crêpe, avoient peu à peu élargi les losanges flottantes de leurs réseaux de brouillards. Celles que le soleil n*avoit pas encore tout à fait dissipée.-, se berçoîent sur l'occident comme une trame d'or t issue par les fées du lac pour l'ornement d(^ leurs fêtes. D'autres étinceloient d(^ points isolés, mobiles, éblouissants comme des paillettes semées sur un fond transparent de couleurs merveilleuses. C'étoit de petits nuages humides où l'oranger, la jonquille, le vert pftle, luttoient suivant les accidents d'un rayon ou le caprice de l'air contre l'azur, le pourpre et le violet. A révanouissement d*une brume errante, à la disparition d'une côte abandonnée par le courant, et dont l'abaissement subit laissoit un libre passage à quelque vent de travers , tout se confondoit dans une nuance mdélîîiissable et sans nom qui élonnoit l'esprit d'une sensation si nouvelle qu'où auroit pu s'imaginer qu'on
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venoit d'acquérir un sens; et pendant ce temps-là les décorations variées du rivage se sucoédoient sous les yeux de la voya^^euse. 11 y avoit des coupoles immenses qui coiiroiont au-devant d'elle en brisant sur l^iirs lianes circulaires tous les traits du soleil couchanl, les unes éclatantes comme le cristal, les autres d'un gris mat et presque effacé comme le fer, les plus éloignées à l'ouest cernées à leur sommet d*auréoles d'un rose vif qui descendoient en pâlissant peu à peu sur los flancs glacés de la montagno, et vcnoiont expirer à sa base dans des l(> nèbres foiblement colorées qui participoient à peine du crépuscule. Il y avoit des caps d'un noir sombre qu'on auroit pris de loin pour des écueils inévitables, mais qui reculoient tout h coup devant la proue et découvroient de larges baies favorables aux nauloniers. L'écucil redouté fuyoit, et tout s'embellissoit après lui de la sécurité d'une heureuse navigation. Jeannie avoit vu de loin les barques errantes des pécheurs renommés du lac Goyle. Elle avoit jeté un regard sur les fabriques fragiles de Portincaple. Elle contemploit encore avec une émotion qui se renouveloit tous les jours sans s'affoibhr cette foule de sommets qui se poursuivent, qui se pressent» qui se confondent, ou ne se détachent les uns des autres que par des effets inattendus de lumière, surtout dans la saison où disparoissent sons le voile monotone df^s neiges, et la soie argentée des spbaigncs, et la marbrure foncée des granits» et les écailles nacrées des récifs. Elle avoit cru reconnoilre à sa gauche» tant le ciel étoit transparent et pur » les dômes du Ben-More et du Ben-Neathan ; à sa droite, la pointe âpre du Eon- Lomond se dislinguoit par quelques saillies obscui-es que la neige n'avoit pas couvertes, et qui bérissoieiit (]o crêtes foncées la tête chauve du roi des montagnes. Lo dernier plan de ce tableau rappeloit à Jeannie une tradition fort répandue dans ce pays, et que son esprit, plus disposé que jamais aux émoliuas vives et aux idées nier-
veilleuses» se retraçoit alors sous un aspect nouveau. A la pointe même du lac » monte vers le ciel la masse
énorme du n« n -Arthur, surmontée de deux noirs rochers de basalte dont Tun paroit penché sur Tantre comme l'ouvrier sur le socle où il a déposé les matériaux de son travail journalier* Ces pierres colossales furent apportées des cavernes de la montagne sur laquelle ré§^oit Arthur le géant, quand des hommes audadeui vinrent élever aux honh du Forth les murailles d'Édîmbourg. Arllmr, banni de ses hautes solitudes par la science d'un peuple téméraire, fit un pas jusqu'à Textrémité du lac Long, et imposa sur la plus haute montagne qui s'offrit devant lui les ruines de son palais sauvage. Assis sur un de ses rochers et la tête appuyée sur l'autre, il toumoit des regards furieux sur les remi)arts impies qui usurpoient ses domaines et qui le séparoient pour toujours du bonheur et même de l'espérance; car on dit qu'il avoit aimé sans succès la reine mystérieuse de ces rivages, une de ces fées que les anciens appeloient des nymphes et qui habitent des i;rottes enchantées où l'on marche sur des tapis de fleurs marines, à la clarté des perles et des escarboucles de TOcéan. Malheur au bateau aventureux qui efileuroit en courant la surface du lac immobile , quand la longue figure du géant , vague comm«^ une vapeur du soir, s'élevoit tout à couj) enlve les deux rochers de la montague, appuyoit ses pieds difformes sur leurs sommets inégaux, et se balançoit au gré des vents en étendant sur l'horizon des bras ténébreux et floitatits qui flnissoient par l'embrasser d'une large ceinture. A peine sou manteau de nuaj^es avoit mouillé ses derniers plis dans le lac, un éclair jaiilissoit des yeux redoutables du fantôme un mugissement pareil à la foudre grondoit dans sa voix terrible, et les eaux bondissantes alloient ravager leurs bords. Son apparition, re doutée des pè( heurs, avoit rendu déserte la rade si riche et si gracieuse d'Arro(jhar, quand un pauvre ermite.
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dont le nom s'est perdu, arrba un jour des mers orageuses d'Irlande, seul, mais invîsiblement escorté d'un esprit de foi et d'un esprit de charité, sur une Imrqne poussée par une puissance irrésistible, et qui sillounoit les vagues soulevées sans lu oudic pari à leur agiUUion, quoique le saint prêtre eût dédaigné le secours de la rame et du gouvernail. A genoux sur le frêle esquif, il tenoit dans ses mains une croix et regardoit le ciel. Parvenu près du terme de sa navigation, il se leva avec dignité, laissa loîuhrr quelques gouttes d'eau consacrée sur les vagues iiu ieuses, et adressa au géant du lac des paroles tirées d*une langue inconnue. On crmt qu'il lui ordonnoity au nom des premiers compagnons du Sauveur, qui étoient des pécheurs et des batxîliers, de rendre aux pécheurs et aux bateliers du lac Long l'empire paisible des eaux que la Providence leur avoit données. Au même instant du moins le spectre menaçant se dissipa ea flocons légers tomme ceux que le souflQe du matin roule sur l'onde invisible, et qu'on prendroît de loin pour un nuage d'édredon enlevé au nid des grands oiseaux qui habitent ses rivages. Le goile entier aplanit sa vaste surface; les flots mêmes qui s'élevoi^t en blanchissant contre la plage ne redescendirent point : ils perdirent leur fluidité sans perdre leur forme et. leur aspect, et l'œil encore trompé aux contours arrondis, aux mouvements onduleux, au ton bl(Muitre et fra|)p<'' de reflets cliangeants des brisants écailleux qui hérissent la cdte, les prend de loin pour des bancs d'écume dont il attend toujours le retour impossible. Puis le saint vieillard tira sa bar<]ue sur la grève, dans res[)érance peut-être qu elle y seroit retrouvée par le pauvre montagnard, pressa de ses bras entrelacés le cruciiix sur sa poitrine, et gravit d'un pas ferme le sentier du rocher jusqu'à la eellule que les anges lui avoient bfttie à côté de Taire inaccessible de l'aigle blanc. Plusieurs anachorètes le suivirent dans ces solitudes» et se répandirent
lentement en ]Meu8es colonies dans les campagnes voi* sines. Telle fut l'origine du monastère de Balva, et sans doute celle du tribut que s*étoit longtemps imposé en»
vers les religieux de ce couvent la reconrioissance trop vite oubliée des chefs du clan des Mac-Farlane. 11 ost facile de comprendre par quelle liaison secrète Thistoire de cet exorcisme ancien et de ses conséquences bien connues du peuple se rattachoit aux idées habituelles de Jeannie.
Cependant les ombres d*ane nuit si précoce, dans une saison où tout le règne du jour s'accomplit en quelques heures, commençoient à remonter du lac, à gravir les hauteurs qui l'enveloppent, à voiler les sommets les plus élevés. La lassitude, le froid, Texercice d'une longue contemplation ou d'une réflexion sérieuse, avoient abattu les forces de Jeannie, et, assise dans un épuisement inexplicable à la poupe de son bateau, elle le laissoit dériver du cAté des boulingrins d*Argail vers la maison de Dougal, en dormant à demi, quand une voix partie de la rive opposée lui annonça un voyageur. La pitié seule qu'inspire un liomme égaré sur une côte où n'habitent pas sa femme et ses enfants, et qui ra leur laisser compter beaucoup d'heures d'attente et d'angoisses, dans l'espérance toujours déçue de son retour, si l'oreille du batelier se ferme par hasard à sa prière; cet intérêt que les femmes surtout portent à un proscrit, à un infirme, à un enfant abandonné , pouvoit seul forcer Jeannie à lutter contre le sommeil dont elle étoit accablée, pour retourner sa proue , depuis si longtemps battue des eaux, vers les joncs marins qui bordent le long golfe des montagnes. Qui auroit pu le contraindre à traverser le lac à cette heure, disoit-elle, si ce n étoit le besoin d'éviter un ennemi, ou de rqoindre un ami qui l'attend? Oh! que ceux qui attendant ce qu'ils aiment ne soient jamais trompés dans leur espénuioe; qu'ils obUeuiient ce qu'ils ont désiré!...
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£t les lames si larges et û paisibles se multiplioient sons la rame de Jeannie, qni les fi'appoit comme un fléau. Les cris conliniioient à se faire entendre, mais tolloment grêles ol cassés, qu'ils rcssonibloiont plutôt h la plainte d'un fantôme qu'à la voix d'une créature humaine, et la paupière de Jeannie, soulevée avec effort du côté du rivage, ne lui dévoitoit qu'un horizon sombre dont rien de vivant n*animoit la profonde immobilité. Si elle a voit cru apercevoir d'abord une flcjuro pcnchce sur le lac, et qui étcndoit contre elle des bras suppliaiijs, elle n*avoit pas tardé à reconnoitre dans le prétendu étranger une souche morte qui balançoit sous le poids des frimas deux branches desséchées. S'il lui avoit semblé un instant qu'elle voyoit circuler une ombre à peu de distance de son bateau, parmi les brumes tout à fait descendues, c'éloit la sienne que la dernière lumière du crépuscule horizontal peignoit sur le rideau flottant, et qui se confondoit de plus en plus avec les immenses ténèbres de la nuit. Sa rame, enfln, frappoit déjà les fûts sifflants des roseaux du rivage, quand elle en vit sortir un vieillard si coiu bé s(mis le poids des ans qu'on auroit dit que sa tête appesantie chercboit un appui sur ses genoux, et qui ne maintenoit l'éqiiilibre de son corps chancelant qu'en se confiant à un ionc fragile qui cependant le supportoit sans fléchir; car ce vieillard étoit nain, et le plus petit, selon toute apparence, (pi'on eût jamais vu en Écosso. L'élonnement de Jeannie redoubla, lorsque, tout caduc qu'il paroissoit, il s'élança légèrement dans la barque, et prit place en face de la bate-» lîère, d'une manière qui ne manquoit ni de souplesse ni de grâce.
— Mon père, lui dit-elle, je ne vous demande point où vous vous proposez de vous rendre, car le but de votre voyage doit être trop éloigné pour que vous puissiez espérer d'y^arriver cette nuit.
— Vous êtes dans l'erreur, ma fdle, lui lépoiidil-il :
je n'en ai jamais été aussi près, et depuis que ]c suis dans cette Laï que, il me semble que je n'ai plus rien à désirer pour y parvenir, mrnK^ (juand une glace éternelle la saisiroit tout à coup au milieu du golfe.
— Cela est étonnant, rq>rit Jeannie. Un homme de ▼Dire taille et de TOtre flge seroit connu dans tout le pa]f8 s'il y faisoit son habitation, et à moins que vous ne soyee le petit homme de FiledeMan dont j'ai entendu souvent parler à ma mère, et qui a enseigné aux habitants de nos parages l'art de tresser avec des roseaux de longs paniers, dont les poissons (retenus par quelque pouvoir magique) ne peuvent jamais retrouver l'issue, je répondrois {[xm vous n'avez point de toit sur les côtes de la mer d'Irlande.
— Oh ! j*en avois un» ma chère enfant, qui étoit him voisin de ce rivage, mais on m'en a cruellement dépossédé!
— Je comprends alors, bon vieillard, le motif qui vous ramène sur les côtes d'Argail. Il faut y avoir laissé de bien tendres souvenirs pour quitter dans cette saison et à cette heure avancée les riants rivages du lac Lomond, bordé d'habitations délicieuses, oik abonde im poisson plus exquis que celui de nos eaux marines, et un wiskey plus salutaire pour votre âge que celui de nos pêcheurs et de nos matelots. Pour revenir parmi nous, il faut aimer quelqu'un dans cette région des tempêtes, que les serpents eux-mêmes désertent à l'approche des hivers. Ils se glissent vers le lac Lomond, le traversent en désordre connue un clan de maraudeurs qui vient
* de lever l'impôt noii*, et cherchent à se réfugier sons quelques rochers exposés au midi. Les pères, les époux» les amants ne craignent pas cependant d'aborder des • contrées rigoureuses quand ils s'attendent à y renconl unies objets auxquels ils sont allaclK-s; mais vous ne pourriez songer sans folie à vous éloigner cette nuit des bords du lac Long.
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— Cl! [)'ds Id liHiii iiitenlion, dit rinconnu. J'aimcrois cent loisaiieux y mourir!
— Quoique Dougal soit fort réservé sur la dépense, continua Jeannie qui n'abandonnoît pas sa pensée, et qui n'avoit prêté qu'une légère attention aux iulerruptions du passager, quoiiju'il soulTre, ajouta-t-olie avec un peu d'amertume, que la femme et les iiiles de Coll Cameron, qui est moins aisé que noufs, me surpassent en toilet(0 d$gas les tètes du clan, il y a toujours dans sa chaumière du pain d'avoine et du lait pour les voyageurs ; et j'aurois bien plus de [)laisir à vous voir épuiser notre bon wiskey qu'à c e vieux moine de Balva qui n'est jamais venu chez nous que pour y faire du mal.
— Que m'apprenez-vous, mon enfant ? reprit le vieillard en fifiectant le plus grand étonnemenl ; c'est précisément vers la çhaumière de Dougal le pécheur que mon voyage est dirigé ; c'est là, s ecria-t-il en attendrissant encore sa voix tremblante, que je dois revoir tout ce que j'aime, si je n'ai pas été trompé par des lensdgnements infidèles. fortune m'a bien servi de me faire trouver ce bateau!...
— Je comprends, dit Jeannie en souriant. Grâces soient rendues au petit homme de Tile de Man ! U a toujours aimé les pécheurs.
— Hélasl je ne suis pas edoi que voua penseï ; m autre sentiment m'attire dans votre maismi. Apprenez, ma jolie dame, car ces lumières boréales qui baignent le front des montagnes, ces étoiles qui tombent du eiei en se croisant ^t qui blanchissent tout l'hoiizoD, ces-sillons lupi^ineux qui glissent sur le gdfe el Qui étin» collent sous yotre rame ; la clarté qui s'avance, qui s'étend et vient trembler jusqu'à nous depuis ce bateau éloigné, tout cela m'a permis de remarquer que vous étiez fort jolie; apprenez, vous disois-^ donc, -que jd> suis le père d'un fi^let qui habite maintenant chea^Dcm^' gai le pëdieur ; et si j*en crois ce qu'on m'a raconté, si
j'en crois surtout votre physionomie et votre langage, je compreudioiâ à peine à Tàge où je suis parvenu qu'il eût pu choisir une autre demeure. 11 n*y a que peu de joups que j*en suis informé» et je ne Tai pas vu, le pauvre enfant, depuis le règne de Fergus. Cela lient à une histoire que je n'ai pas eu le temps de vous raconter; mais jugez de mon impatience ou plutôt de mon bonheur, car voilà le rivage.
Jeannie imprima au bateau un mouvement de retour, et jeta sa tète en arrière en appuyant une main sur son front.
— Eh bien ! dit le viciiiard, nous n'abordons pas ï «— Aborder ! répondit Jeannie en sanglotant. Père infortuné ! Trilby n*y est plus !..*
— Il n'y est plus 1 et qui Fen auroit chassé? Auriez-
vous été capable, Jeannie, de T abandonner à ces méchants moines de Balva, qui ont causé tous nos malheurs?...
Oui» oui, dit Jeannie avec Faccent du désespoir en repoussant le bateau du eM d'Arroqhar. Oui, c^est
moi qui l'ai perdu, qui l'ai perdu pour toujours !...
— Vous, Jeannie, vous si charmante et si bonne ! Le misérable eniant ! Combien il a dû être coupable pour mériter votre haine 1...
— Ma haine ! reprit Jeannie en laissant Umiber sa main sur la rame et sa tête sur sa main ; Dieu seul peut • savoir combien je l'aimois ! . . .
— Tu l'aimois 1 s'écria Trilby en couvrant ses bras de baisers ( car ce voyageur mystérieux étdt Trilby kd-mème, et je suis fâché d'avouer que si mon lecteur «jprouve quelque plaiiâr à cette explication, ce n'est probablenienl pas celui de la surprise ! ) tu l'aimois ! ah ! répète que tu l'aimois! ose le dire à moi, le dire pour moi, car ta résolution décidera de ma perte ou de mon boidieurl Accueille-moi, Jeannie, comme im ami, oomme un amant, comme ton esclave, comme ton hôte,
TRILBY, Ho
comme lu accueiliois du moins ce passager inconnu. Ne refuse pas à Trilby un asile secret dans ta chaumière!...
Et en parlant ainsi, le follet s'étoit dépouillé du travestissement bizarre qu'il avoit emprunté la veille aux Shoupeltins du Slietland. 11 abaudonnoit au cours de la marée ses cheveux de chanvre et sa barbe de. mousse blanche, son collier varié d'algue et de criste marine qui se rattachoit d'espace en espace à des coquillages de toutes couleurs, et sa ceinture enlevée à l'écorco argentée du bouleau. Ce n'étoit plus que l'esprit vagabond du foyer; mais Tobscurité prétoit à son aspect quelque chose de vague qui ne rappeloit que trop à Jeannie les prestiges singuliers de ses derniers rêves, les séductions de cet amant dangereux du sommeil qui occupoit ses nuits d'illusions si charmantes et si redoutées» et le tableau mystérieux de la galerie du monastère.
— Oui, ma Jeannie, murmuroit-il d*une voix douce mais foible comme celle de l'air caressant du matin quand il soupire sur le lac ; rends-moi le foyer d'où je pouvois t' entendre et te voir, 'le coin modeste de la cendre que tu agitpis le soir pour réveiller une étincelle, le tissu aux mailles invisibles qui court sous les vieux lambris, et qui me prètoit un hamac flottant dans les nuits tièdes de Tété. Âh ! s'il le faut, leannie, je ne t'importunerai plus de mes caresses, je ne te dirai plus que je t'aime, je n'eÛleurerai plus ta robe, même quand elle cédera en volant vers moi au courant de la flamme et de l'air. Si je me permets de la toucher une séule fois, ce sera pour l'éloigner du feu près d'y attemdre, quand tu t'endormiras en ûlant. Et je te dirai plus, Jeannie, car je vois que mes prières ne peuvent te décider, accorde-moi pour le moiiis une petite place dans i'étable : je conçois encore un peu de bonheur dans cette pensée; je baiserai la lame de ton mouton, parce que je sais que tu aimes à la rouler autour de tes doigts; je tresserai les fleurs les plus parfumées de la crèche pour lui en faire des
guirlaîidos, ot lorsque tii rompliras Taire d*«ne nouvelle lilièic do paille fraîche, je la pn^sscrai avec plus d'orgueil et de délices que les riches tapis des rois ; je te nommerai tout bas : leannie, Jeannie!.... et personne ne m'entendra, sois-en sûre, pas même rinsecte monotone qui frappe dans la muraille à intervalles mesurés, et dont l'hoi loge de mort interrompt ^m\e le silence de la nuit. Tout ce que je veux, c'est d'être là, et de res- . pirer un air qui touche à Tair que tu respires ; un air où tu as passé, qui a participé de ton soufQe, qui a circulé entre tes lèvres, qui a été pénétré par tes regards, qui t'auroit caressée avec tendresse si la nalui c inanimée jouissoit des privilèges de la nôtre, si elle avoil du sentiment et de Tamour !
Jeannie s'aperçut qu'elle s'étoit trop éloignée du ri» ▼âge ; mais Trilby comprit son inquiétude et se hâta de V la rassiirer en se réfugiant à la pointe du bateau. — Va, Jeannie, lui dil-il, rep:agno sans moi les rives d'Argail où je ne puis pénétrer sans la permission que tu me refuses. Abandonne le pauvre Trilby sur une terre d'exil pour y vivre condamné à la douleur éternelle de ta perte; rien ne lui coûtera si tu laisses tomber sur lui un regard d'adieu ! Mallieureux 1 que la nuit est profonde !
Un feu follet brilla sur le lac.
— Le voilà, dit Trilby; mon Dieu, je vous remercie! f aurois accepté \"ctre malédiction à ce prix!
— Ce n'est pas ina l'aule, dit Jeannie, je ne m'atlendois point, Trilby, à cette lumière étrange, et si mes yeux ont rencontré les vôtres... si vous avez cru y lirè l'expression d'un consentement dont, en vérité, je. ne prévoyois pas les conséquences, vous le savez, l'arrêt du redoutable Ronald porte une autre condition. Il faut ([uo Dougal lui-nicmc vous envoie h la chaumière. Et d'ailleurs votre bonheur môme n'est-il pas intéressé à son refus et au mien! Vous êtes aimé, Trilby, vous êtes adoré
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des noblos dam^^s d'Ârgail, et vous devez avoir trouvé dans leurs palais. ...
— Les palais des daines d'Argaill reprit iriymnenl Trilby. Oh! depuis (iiie- j'ai quitté la chaumière de Dou-
gal, quoique ce fût an commencrmont de la pins mauvaise s')ison (In raimt'r^, nioii pied n'a pas foulé le seuil de la demeure de l'homme; je n*ai pas ranimé mes doigts engourdis à la flamme d*un foyer pétillant. J*aieu froid, Jeannie, ci combien de fois, las de grelotter au bord du lac, entre les branches des arbustes desséchées qui plient sous le poids des frimas, me suis élevé en bondissant, pour réveiller un reste de chaleur dans mes membres transis, Jusqu'au sommet des montagnes! combien de fois je me suis enveloppé dans les neiges nouvellement tombées, et roulé dans les avalanches, mais en les diri» goanlde irKiîii^rn à ne pas nuire à une construction, à ne pas compromettre Tes; éranee d'une cnltiire, h ne pas oifenser un être animé! L'antre jour, je vis en courant une pierre sur laquelle un fils exilé avoit écrit le nom de sa mère; ému, je m'empressai de détourner l'horrible . fléau, et je me précipitai avec lui dans un abîme de glace où n'a jamais respiré un insecte. — Seulement, si le cormoran, furieux de trouver le golfe emprisonné sous un muraille de glace qui lui refuse le tribut de sa pèche accoutumée, le traversoit en criant d'impatience pour aller ravir une proie plus facile au Firth de Clyde ou au Sund du Jura, je gagnois, tout joyeux, h nid escarpé de l'oiseau voyageur, et sans autre inquiétude que de le voir abréger la durée de son absence, je me réâiaufbis entre ses petits de l'année, trop jeunes encore pour preiidre paît à ses expéditions de mer, et qui, bientôt familiarisés avec leur hôte clandestin, car je n'ai jamais manqué de leur porter quelque présent, s'écarioient à mon aj>procbe pour me hiisser une petite place parmi eux au milieu de leur lit de duvet. Ou bien, à l'imitation du mulot industrieux qui se creuse une habitation souterraine pour
passer Thiver, j'enievois avec soin la glace et la neige amoncelées dans un petit coin de la montagne qui devoit être exposé le lendemain aux premiers rayons du soleil levant, je soulevois avec précaution le tapis des vieilles mousses qui avoient blanchi depuis bien des années sur le roc, et au moment d'arriver à la dernière couche, je me liois de leurs fils d'argent comme un enfant de ses langes» et je m'endormois protégé contre le vent de la nuit sous mes courtines de velours; heureux, surtout, quand je m'avisois que tu avois pu les fouler en allant payer la dîme du grain ou du poisson. Voilà, Jeanni(% les superbes palais que. j'ai habités, voilà le riche accueil que j'ai reçu depuis que je suis séparé de toi, celui de Tescarbot frileux que j'ai quelquefois, sans le savoir, dé* rangé au fond de sa retraite, ou de la mouette étourdie qu'un orage subit forçoit à se réfugier près de moi dans le creux d'un vieux saule miné par l'âge et le feu dont les noires cavités et l'âtre comblé de cendre marient le rendez-vous habituel des contrebimdiers. C'est là, crueUe, le bonheur que tu me reproches. Mais, que disje? Ah! ce temps de misère n'a pas été sans bonheur! Quoiqu'il me fût défendu de te parler, et même de m'approcher de toi sans ta pennission, je suivois du moins ton beau bateau du r^aid, et des follets moins sévèrement traités, compatissants à mes chagrins, m'apportoient quelquefois ton souffle et tes soupirs! Si le vent du soir avoit chassé de tes cheveux les dé* bris d'une fleur d'automne, Taiie d'un ami complaisant la soutenoit dans l'espace jusqu'à la cime du rocher solitaire, jusque dans la vapeur du nuage errant où j'étois relégué, et la laissoit tomber en passant sur mon cœur. Un jour môme, t'en souvient-iU le nom de Trilby avoit expiré sur ta bouche; un lutin s'en saisit, el vint dianner mon oreille du bruit de cet appel involon« . taire, le pleurois alors en pensant à toi, et les larmes de nià douleur se changèrent en larmes de joie : est-ce près
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de toi qu'il m*étoit réservé de regretter less consolations
de mon rxïV!
~ Expliquez-vous, Trilby, dit Jeannie qui cherchoit à se distraire de son émotion. — Il me semble qne vous venez de me dire, on de me rappeler qu*il vous étoit défendu de me parler et de vous rapprocher de moi sans ma permission. C'éloit en eflet Tarrêi du moine de Balva. Comment se fait-il donc que maintenant vous soyez dans mon batea u , près de moi, connu de moi, sans que je vous Taie permis?...
— Jeannie, pardonnez-moi de vous le répéter, si cet aveu coûte à votre cœur!... Vous avez dit que vous m'aimiez!
— Séduction ou foiblesse» égarement ou pitié, je Tai dit, reprit Jeannie, mais auparavant, mais jusque-là je croyois que le bateau devait être inaccessible pour vous, comme la chaumière...
— Je ne le sais que trop! combien de fois n'ai-je pas lenlé inutilement de l'appeler près de moi! Tair cuiportoit mes plaintes, et vous ne m'entendiez pas!
— Alors, conunent puis-je comprendre?...
— Je ne le comprends pas moi-même, répondit Trilbv, à moins, continua-t-il d'un ton de voix plus hiniiblc et plus tremblant, que vous n'ayez eonlié le secret que je vous ai surpris par hasard à des cœurs favorables, à des amitiés tutélaires, qui, dans l'impossibilité de révoquer entièrement ma sentence, n*ont pas renoncé à radoucir...
— Personne, personne, s'écria Jeannie épouvantée; moi-même je ne savois pas, moi*méme je n'étois pas sûre encore... et votre nom n'est parvenu de ma pensée à mes lèvres que dans le secret de mes prières...
— Dans le secret même de vos prièros, vous pouviez émouvoir un cœur qui m'ainiàt, et si devant mon frère Golombain, Golombain Mac-Farlane...
-'Votre frère Golombain 1 si^vanilui... et c'est votre
frère! Dieu de bontél... prenez pitié de moi! pardonl... pardon!...
— Oui, j'ai lin frère, Joannio, un frère bien-aimé qui jonit (lê la conlnmplation dn Dieu, et pour qui mon absence n'est que Tintervalle péulble d'ua triste et périlleux voyage dont le retour est presque assuré* Mille ans ne sont qu'un moment sur la terre pour ceux qui ne doivent se quitter jamais.
— Mil!*' ans, — c'est le terme que Ronald vous avor assigné, si vous rentriez à la cbauniière...
— Et que sont mille an^ d.e la plus sévère captivité, que seroit une éternité de mort» une éternité de dpuleur, pour Tâme que tu aurois aimée, pour la créature trop favorisée de la Providcnre (|ui auroil été associée pondant quelques minutes aux niyslèies de ton cœur, pour oobii dont les yeux auroient trouve dans tes yeux un regard d'abandon, sur ta bouche un sourire de tendresse 1 Âh 1 le néant^renfermêmen'auroitquedes tourments imparfaits pour l'heureux damné dont les lèvres auroient effleuré tes lèvres, caressé les noirs anneaux de trs clicveux, pressé tes cils humides d'amour, et qui pourroit penser toujours, au milieu des supplices sans fîn, que Jcannie Fa aimé un moment l Gonçois-tu cette volupté immortelle? Ce n'est pas ainsi que la colère de Dieu s'appesantit sur les cou* pables qu'elle veut punir! — Mais tomber, l)risé de sa puissante main, dans un abîme de désespoir et de regrets où tous les démons répètent pendant tous les siècles : Non, non, Jeannie ne t'a pas aimé! — Cela, Jeannie, c'est une horrible pensée, un inconcevable avenir! Vois, regarde, consulte; mon enl'er dépond d(» toi.
— Songez du moins, Trilby, (juo l'avou do Dinigal est nécessaire à l'accomplissement de vos désirs, et que sans lui....
— Je me charge de tout, si votre cœur répond à mes prières. — 0 Jeannie!... à mes prières et à mes espérancesl...
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— Vous oublies!...
— Je n'oublie rieriî...
— Dieu! cria Jeannie, tu ne vois pas!... tu ne vois pasl... tu es perdu!...
— Je suis sauvé, lépondit Trilby en souriant.
— Voyez... voyez... Dougal est près de nous.
En effet, au dcloiir d'un petit promontoire qui lui avnit caché un moment le reste du lac, la barque de Jcannie se trouva si près de la barqne de Dougal que, malgré Tobseuritéy il auroit infaillibienient remarqué Trilby, si le lutin ne s'étoit précipité dans les flots à Tinstant même où le pécheur préoccupé y laissoit (oiii!)cr son filet. — Kn voici bien d'une autre, dit-il im le retirant, et en dégageant de ses mailles une boite d'une forme élégante et d'une matière précieuse qu*il crut reconnoître à sa blancheur si éclatante et à son poli si doux ponr de Tivoîte. incrusté de quelque métal brillant , et enrichi de grosses escarboucles orieutalos, donl la nuit ne faisoit fpraug-. mentor la splendeur. — Imagine-toi, Jeannie, que depuis le matin je ne cesse de remplir mes filets des plus beaux [)oissons bleus que j'aie jamais péchés dans le lac; et, pour surcroît de bonne fortune, je viens d'en tirer un trésor; car si j'en juge par le poids do eette boite et }>nr la magnificence de ses. ornements, elle ne contient rien moins que la couronne du roi des iles, ou les joyaux de Salomon. Empresse-toi donc de la porter à la chaumière, et reviens en hâte vider nos filets dans le réservoir de la rade, car il ne faut pas négliger les petits profits, et la fortune que saint Coiombain m'envoie ne me fera jamais oublier que je suis un simple pêcheur.
La batelière fut longtemps sans pouvoir se rendre compte de ses idées. Il lui sembloit qu'un nuage flottoit devant ses yeux et obscurcissoit sa pensée, ou que, transportée d'illusion en illusion par un songe inquiet, elle anbissoit le poids du sommeil et de l'accablement au point de ne pouvoir se réveiller. En arrivant à la chau*
mière, elle commença par déposer la botte avec précaution, puis s'approcha du foyer, détourna la cendre encore ardente, et s'étonna de trouver des charbons enflammés comme à la veillée d'une fête. Le grillon chantoit de joie sur le bord de sa grotte domestique, et la flamme vola vers la lampe qui trembloit dans la main de Joannie, avec tant de rapidité que la chambre en fut subitement éclairée. Jeannie pensa d'abord que sa paupière étoit frappée enfin à la suite d'un long rêve par la clarté du matin; mais ce n*étoit pas cela. Les charbons étinceloient comme auparavant; le grillon joyeux chantoit toujours, et la boîte mystérieuse se trouvoit toujours à l'endroit où elle venoit d'être placée, avec ses compartiments de vermeil, ses chaînes de perles el ses rosaces de rubis. — le ne dormois pas! dit Jeannie.... je ne dormois pasl — Fortune déplorable! continua-t-elle en s'asseyant près de la table et en laissant retomber sa tête sur le trésor de Dougal. Que m'importent les vaines richesses que renferme cette cassette d'ivoire? Les moines de Baiva pensent^ls avoir payé à ce prix la perte du malheureux Trilby; car je ne puis douter qu'il ait disparu sous les flots, et qu'il faille renoncer à le revoir jamais! Trilby, Trilby ! dit-elle en pleurant, et un soupir, un long soupir lui répondit. Elle regarda autour d'elle, elle prêta l'oreille pour s'assurer qu'elle s'étoit trompée. En effet, on ne soupiroit plus. — Trilby est mort! s'écria4-elle, Trilby n'est pas ici ! D'ailleurs, ajouta-t-elle avec une maligne joie, quel parti Dougal tirera-tril de ce meuble qu'on ne peut ouvrir sans le briser? qui lui apprendra le secret de la serrure fée qui doit rouler sur ces émeraudesf II faudroit savoir les mots magiques de l'enchanteur qui l'a construite, et vendre son âme à quelque démon pour en pénétrer le mystère. — II ne faudroit qu'aimer Trilby . et que lui dire qu'on l'aime, repartit une voix qui s'échap* poit de l'écrin merveilleux. Condamné pour toujours si tu refuses» sftuvé pour toujours si tu consens, voilà
TRILBT. 153
Ina destinée, la destinée que ton amour m*a faite...»
— Il faut dire?... reprit Jeannie.
— II faut dire : Trilby, je t'aime!
— Le dire... et cette boite s'ouvriroit alors?... et vous seriez libre?
— libre et heureux !
— Non, non, dit Jeannie éperdue, non, je ne le peux
pas, je ne le dois pas!...
— Et que pourrais-tu redouter? »
— Toutl répondit Jeannie, un paqure afireux — le désespoir — la mort !...
— Insensée! qu'as-tu donc pensé de moi?... t*imagines-tu, toi qui es tout pour Tin fortuné Trilby, qu'il iroit tourmenter ton cœur d'un ntiment coupable, et le poursuivre d'une passion dangereuse qui détruiroit Ion bonheur, qui t'empoisonneroit ta vie?... Juge mieux de sa tendresse. Non, Jeannie, je t*aime pour le bon*
. heur de t' aimer , de t'obéir, (}e dépendre de toi. — Ton aveu n'est qu'un droit de plus à ma soumission ; ce n'est pas un sacrilîce. — En me disant que tu m'aimes, tu délivi^ un ami et tu gagnes un esobve! Quel rap* port 06es4u imaginer entre le retour que je te demande et la iioble et touchante obligation qui te lie à Dougal? L'amour que j'ai pour toi, ma Jeannie, n'est pas une affection de la terre : ah! je voudrois pouvoir te dire, pouvoir .te faire comprendre comment, dans un monde nouveau, un cosor passionné, un ccrar qui a été trompé id dans ses affections les plus chères, ou qui en a été dépossédé avant le temps, s'ouvre à des tendresses infinies, à d'éternelles félicités qui ne peuvent plus être coupables ! — Tes organes trop foibles encore n'ont pas compris l'amour ineffable d'une Âme dégagée de tous les devoirs, et qui peut sans infidélité embrasser toutes les créatures de son choix d'une aftection sans limites! 0 Jeannie ! tu ne sais pas combien il y a d'amour hors de la vie, et combien il est calme et pur! — Dis-moi,
Jeannie, dis-moi sculnnonl que lu m'aimas! Cela n*est pas difficile à dire... Il n'y a cpio l'expression de la haine qui doive coûter quelque chose à ta bouche. ~ Moi, je Vaimet Jeannie, je n*aime que toi! — Vois-tu, ma Jean- Aie, il n'y a pas une pensée de mon esprit qui ne t'appartienne! — Il n'y a pas un baUcnirnl de mon cœur qui ne soit pour le tien! mon sein palpite si fort, quîind l'air que je parcours est frappé de ton noml — mes lèvres mêmes frémissent et balbutient quand je veux le prononcer! 0 Jcannîe! que je l'aime ! — et tu ne diras pas, tu n'oseras pas dire, toi ; Je t'aime, Trilby ! pauvre Trilby, je t*aime im peu!...
— Non, non, dit Jeannie, en s'échappant avec effroi de la chambre où étoit déposée la riche prison de Trilby; non, je ne trahirai jamais les serments que j'ai faits à Dougal, que j'ai faits librement, et au pied des saints autels; il est vrai que Dougal a quelquefois une humeur difficile et rigoureuse, mais je suis assurée qu'il m'aime, n est vrai aussi qu'il ne sait pas exprimer les sentiments qu'il éprouve, comme ce fatal esprit déchaîné contre mon repos; mais qui sait si ce don funeste n'est pas un effet particulier de la puissance du démon, et si ce n'est pas lui qui me séduit dans les discours artilicieux du lutin ! Dougal est mon ami, mon mari, l'époux que je choisirois encore; il a ma foi, et rien ne triomphera de ma résolution et de mes promesses! rien ! pas même mon cœur, continu a-t-el le en soupirant! qu'il se brise plutôt que d'oublier la devoir qup Dieu lui a imposél
Jeannie avmt à peine eu le temps de s'affermir dans la
détermination qu'elle venoit de prendre, en se la répètent à elle-même avec une force de volonté d'autant plus énergique qu'elle avoit })lus de résistance à vaincre; elle murmuroit encore les dernières paroles de cet engagement secret, quand deux voix se firent entendre auprès d'elle, auntasoiis du chemm de traverse qu'elle
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THILBY. 15Ô
ayoit pris pour arriver plus t6t au bord du lac, mais qu'on ne pouvoit parcourir avec un fardeau considérable, tandis que Doiigal arrivoit ordinaireiiient par Tautre, chargé des plus beaux de ses poissons» surtout lorsqu'il amenoil un hôte à la chaumière. Les voyagsm suivoient la route inférieure et marchoient lentement comme des hommes occupés d'une conversation sérieuse. C'étoient Doiip^al et le vieux iiiuiiiede Balvaque le hasard vcnoit de conduire sur le rivage opposé, et . qui étoit arrivé à temps pour passer dans la barque du pédieur, et pour lui demander Thospitalité. On peut croire que Dougal n'étoit.pas disposé à la refuser au saint commensal du liionaslère dont il avoit reçu ce jour-là même tant de birnfaits signalés, car il n'attribuoit pas à une autre pi utcc tion le retour inespéré des trésors de la pêche, et la découverte de cette boite, si souvent rêvée, qid devoit contenir des trésors tôen plus réels et bien plus durables. Il accueillit donc le vieux moine avec plus d'empressement encore que le jour mémorable où il avoit à lui demander le bannissement de Trilby, et c'étoit des expressions réitérées de sa re» eonnoissance, et des assurances soloinelles de la oon* linuation des bontés de Ronald , qu'avoit été frappée l'attention de Jeannie. Elle s'arrêta comme malgré elle pour écouter, car elle avoit craint d'abord, sans se l'avouer, que ce voyage n'eût un autre objet que la quête erdinaire d'Inverary, qui ne manquoit jamais de ramener, dans cette saison, un des émissaires du couvent; sa respiration étoit suspendue, son cœur battoit avec violence; elle attendoit un mot qui lui révélât un danger pourlecapUfde la chaumière, et quand elle entendit Ronald prononcer d'une voix forte : — Les montagnes sont délivrées, les méchants esprits sont vaincus : le dernier de tous a été condamné aux vigiles de Saint- Colombain, elle conçut un double motif de se rassurer, car eUe ne doutoit point des paroles de Ronald. — Ou
le moine ignore le sort de Trilby, ditrelle» ou Trilby est sauvé et pardonné de Dieu comme il paroissoit Tespérer. Plus tranquille, elle gagna la baie où les bateaux de Dougal étoient amarrés, vida les filets pleins dans le réservoir, étendit les filets vides sur la plage après m avoir exprimé Teau avec soin pour les prémunir contre Fatteinte d'une gelée matinale» et reprit le sentier des ' montagnes avec ce calme qui résulte du sentiment d'un devoir accompli , mais dont raccomplissement n*a rien" coûté à personne. — Le dernier des méchants esprits a été condamné aux vigiles de Saint-Colombain, répéta Jeannie; ce ne peut pas être Trilby, puisqu'il m'a parlé ce soir, et qu'il est maintenant à la chaumière, à moins qu'un rêve n'ait abusé mes esprits. Trilby est donc sauvé, et la tentation qu'il vient d'exercer sur mon cœur n'étoit qu'une épreuve dont il ne se seroit pas chargé lui-même» mais qui lui a été probablement prescrite par les saints. Il est sauvé, et je le reverrai un jour; un jour certainement! s'écria-t-elle; il vient lui-même de nie le dire : mille ans ne sont qu'un moment sur la terre pour ceux qui ne doivent se quitter jamais !
La voix de Jeannie s'étoit élevée de manière à se fawe entendre autour d'elle, car elle se croyoit seule alors. Elle suivoit les longues murailles du cimetière qui à cette heure inaccoutumée n'est fréquenté que par les bêtes de rapine, ou tout au plus par de pauvres enfants orphelins qui viennent pleurer lem* père. Au bruit confus de ce gémissement qui ressembloit à une plainte du sommeil , une torche s'exhaussa de l'intérieur jusqu'à l'élévation des murs de l'enceinte funèbre et versa sur la longue tige des arbres les plus voisins des lumières effrayantes. L'aube du Nord, qui avoit commencé à blanchir. l'horizon polaire depuis le coucher du soleil» déployait lentement son voile pâle à travers le ciel et sur toutes les montagnes, triste et terrible comme la clarté d'un incendie éloigné auquel on ne peut porter du se*
TRILBT
cours. Les oiseaux de nuit, surpris dans leurs chasses insidieuses, resserroient leurs ailes pesantes et se laissoient rouler étourdis sur les pentes du Ck>blery et l'aigle épouvanté crioit de terreur à la pointe de ses rochers, en contemplant cette aurore inaccoutumée (j[u aucun astre ne suit et qui n'annonce pas le matin.
Jeannie avoit souvent ouï parier des mystères des sorcières, et des fêtes qu'elles se donnoient dans la dernière demeure des morts» à certûnes époques des lunes d'hiver. Quelquefois même, quand elle rentroit fatiguée sous le toit de Dougal, elle avoit cru remarquer cette lueur capricieuse qui s'éievoit et retomboit rapidement; elle avoit cru saisir dans Tair des éclats de voix singuliers, des rires glapissants et féroces, des chants qui paroissoient appartenir à un autre monde, tant ils étoient grêles et fugitifs. Elle se souvenoit de les avoir vues, avec leiu^ tristes lambeaux souillés de cendre et de sang, 86 perdre dans les ruines de la clôture inégale, ou s'égarer comme la fumée blanche et bleue du soufre dévoré par la flamme, dans les ombres des bois et dans les vapeurs du ciel. Entraînée par une curiosité invincible, elle franchit le seuil redoutable qu'elle n' avoit jamais touché que de jour pour aller prier sur la tombe de sa mère. — £lle fit un pas et s'arrêta. — Vers l'extrémité du cimetièf^, qui n'étoit d'ailleurs ombragé que de celte espèce d'ifs dont les fruits, rouges comme des cerises tombées de la corbeille d'une fée, attirent de loin tous les oiseaux de la contrée ; derrière l'endroit marqué pour une dernière fosse qui étolt déjà creusée et qui étoit encore vide, il y avoit an grand bouleau qu'on appeloit l'arbre du saint , parce que Ton prétendoit que saint Colombaiu, jeune encore, et avant qu'il fût entièrement revenu des illusions du monde, y avoit passé toute une nuit dans les larmes, en luttant contre le souvenir de ses profanes amours. Ce bouleau étoit depuis un objet de vénération pour: le peuple, et si j'a-
NOUVELLCS.
vois été poète, j*aurois voulu que la postérité en conservât le souvenir.
Jeannie écouta» retint son souffle, baissa la tète pour
entendre sans distraction, fit encore un pas, écouta encore. Elle entendit un double bruit sonil)lahle à celui d'une boite d'ivoire qui se brise ou d'un bouleau qui éclate, et au même instant elle vit la longue réverbération d*une clarté éloignée courir sur la tm«» blanchir à ses pieds et s'éteindre sur ses vêtements. Elle suivit timidement jusqu'à son origine le rayon qui Téclairoit; il aboutissoit à l'arbre du saint , et devant l'arbre nu SAINT il y avoit nn homme debout dans l'attitude de l'imprécation, nn homme prostmié dans l'attitude de la prière. Le premier brandissoit m flambeau qui baignoit de lumière son front impitoyable , mais serein. L'autre étoit immobile. Elle reconnut Ronald et Dougal. 11 y avoit encore une voix, une voix éteinte comme le dernier souffle de l'agoniet une voix qui sanglotoit foiblement le nom de Jeannie, et qui s'évanouit dans le bouleau. — Trilby! cria Jeannie... et laissant derrière elle toutes les fosses, elle s'élança dans la fosse qui l'attendoit sans doute, car personne ne trompe sa destinée. — Jeannie , Jeannie ! dit le pauvre Dougal. — Dougal! répondit Jeannie eo étendant vers lui sa main tremMftttle , et en regardant tour à tour Dougal et l'akiîue du saint, Daniel, mon bon Daniel, mille ans ne sont rien sur la terre... rien, reprit-elle en soulevant ^niMement sa tète; puis elle la laissa retomber et mourut. Ronalé» un fliomeiil înlerrompUy reprit sa prière où n Tavolt laissée.
11 s'étoit passé bien des siècles depuis cet événement quand la destinée des voyages, et peut-être aussi quelques soucis du ceeur, me conduisirent au cimetière. 11 est maintenant loin de tous les hameaux, et c'est à plus de quatre lienes qu'on voit flotter sur la même rive la luuiée des hautes cheminées de Portincaple. Toutes les
miLBY.
murailles de l'andenne enceinte sont déiniites; il n*en reste même que de rares vestiges, soit que les habitants
du pays aient employé leurs matériaux à de nouvelles constructions, soit (jue les terres des bouUnjîrins d'Argail» entraînées par des dégels subits, les aient peu à peu recouverts. Cependant la pierre qui surmontoit la fosse de Jeannie a été respectée par le temps, par les cataractes du ciel et même par les hommes. On y lit toujours ces mots tracés d'une main pieuse : Mille ans ne sont qu'un moment sur la terre pour ceux qui ne doivent se quitter jamais, L'arbrb do saint est mort, mais quelques arbustes pleins de vigueur couronnoient sa souche épuisée de leur riche feuillage, et quand un vent frais souffloit entre leurs scions verdoyants, et courboit, et relevoit leurs épaisses ramées, une imagination vive et tendre pouvoit y rêver encore les soupirs de Trilby sur la fosse de Jeannie. Mille ans sont si peu de temps pour posséder ce qu'on aime, si peu de temps pour le pleurer
ou LA VISION'.
J'avois îft coenr plein d'amertume, et je chcrchois la solitud' l la nuit. Ma promonade ne s'étendoil guère au delà des jardins de Chaillotret Je ne la commençois ordinairemeBl qu*après que onze heures du soir étoient sonnées. Mais j'étois obsédé de si tristes pensées, mon imagination se nowrrissoil de tant de funestes rêveries, que souvent, dans cet état (rexaltation involontaire qui est familier aux «Irnes souHrantes, j'ai eu à repousser je ne sais combien de prestiges dont un moment de réflexion me faisoit rougir.
Un jour je in'étois rendu, plus tard que d'habitude, à IVndroit armutuiné; ot , soit que les ténèbres plus obscures eussent trompé mon dessein, soit que la succession de mes idées, plus inégale et plus fortuite, m'eût fait perdre de vue le but de ma course nocturne, la cloche du village frappoit une heure (juand je m'aperç us que je ne suivois plus nia route familière, cl qu(; mes distractions m'avoient poussé dans un ( hemin inconnu. Je hâtai le pas vers le lieu d*où le son étoit parti.
' Ga morceau a para pour la première fuis, en 1 60(>, duii ie» Triitet»
flODVELLES.
Âu détour d'un passage éiroit, une ombre se leva devant mes pieds et disparut dans la haie. Je m'arrêtai en frémissant, et je vis une longue pierre de la forme d'une
tombe. J'(Miiondis un soupir; lo feuillage trembla.
Le lendemain, préoccupé de celte aventure, je clierchai le même lieu à peu près à la même heure ; T^pparition se réitéra et ie fantôme m'effleura en passant; ses pas retentissoient sur la terre; l'herbe sèche sifûoit der^ rière lui, et de temps en temps je le voyois fuir, comme une nuée sond)re, entre les saules voisins on à Fangle d'un sentier. Suivant toujours cette trace incertaine et légère, j'arrivai à l'ancien monastère de Sainte-Marie; mais, errant de décombres en décombres, je ne retrouvai plus rien.
Ce couvent délabré offre un des plus tristes aspects qui puissent frapper les regards de Thomme. 11 ne reste de réglise que de grands pilastres isolés qui portent çà et là quelques débris d'une voûte détruite. Quand la lune laisse tomber sa lumière à travers ces colonnes, et que les hiboux ludident sur les corniches; quand on gagne ensuite le sommet des terrasses incultes, qu'on s'avance le long des hautes murailles en trébuchant parmi les fosses» et que descendant les escaliers rompus et jonchés de plantes vénéneuses, telles que la j use] uiame et l'éclairé, on aboutit à des bâtiments tout dégradés dont il ne subsiste plus que des pans menaçants et des combles soutenus d'une manière presque miraculeuse; quand on est conduit par le hasard à cette avenue fu* nèbre qui, par une pente rocailleuse et sous des cintres humides, mène aux anciennes catacombes, et qu'à la lueur de quelque lampe mourante on peut lire sur les pierres éparses les noms de ces chastes filles qui y ont déposé leurs ossements.!, il n'est point de force humaine qui résiste à de pareilles émotions. Elles absorbèrent \ellement toutes mes facultés, que j'oubliai en quelque sorte l'étrange motif de mes recherches; ce ne fut que ie
lendemain qne Je sentis raiailre plus Tivemeol le désir de pénétrer Tètre mystérieux dont la rencontre m'a^dit
f ronI)lp, et qui s étoit fait de ce grand sépulcre une habitation aussi mystérieuse que lui-même.
A une heure» retenant mon souffle et marchant d*un pied silencieux, j'arrivai à la tconbe et je recoonué le spectre.
fl étoit assis, les yeux fixés sur un certain point du ciel. G'étoit uu jeune homme maigre el Irès-^défait, habillé do mauvais lambeaux, et dont les dieveux hérissés retomboient es bondes épaisses. A vcir sa bouche béante, son ool tendu, ses bras roidis et toute son attitude attentive, on pouvoit penser qu'il se livroit à une grave contemplation. Mais un sanglot lui échappa, et je présumai qu'il n'avbit pas vu ce qu'il paroissoit chercher.
Il m'aperçut alors, et a'élança pour fiiir. Puis s'arrè-
tant aussitôt, et me regardant doucement ; — Que me veux-tuï me dit-il.
— Te connoitre, etpeuUêtre te consoler.
— « Tu es homme, reprit-il, et ton coeur est fait comme le leur, le n*aime pas ton espèce : il y en avait quelquesuns dans mon premier âge qui compalissoicnt aux douleurs d' autrui; c'étoient des cœurs nobles et aimés de Dieu : maintenant c'est bien difîérent.
Il secoua la téte en essuyant sa paupiève.
— Il 7 en a mamtenant encore, contmuai-je, ne ferme pas ton cœur à tes frères.
— Je n'ai plus de frères; les malheureux en ont-ils? Regarde comme je suis hâve et flétri, regarde comme je suis souillé. J'ai eu Daim pendant le jour; pendant la nuit j*ai couché mes membres sur la bmie et dans Teau des marais. Dieu m'a donné de mauvais jours. 11 y a des moments où mes yeux se troublent, où mes dents se joignent avec eifort. Ma poitrine se soulève, mes nerfs s'ébranlent comme les cordes d'une harpe; je sois des
Jarmes qui veulent s'échapper, un froid qui parcourt mes membres, un malaise inexplicable qui me tient à la
gorge. On dit que je suis maniaque et épileptique, et on passe en laissant tomber sur moi un sourire de dédain.
— Voilà ce que je suis.
Il s'assit sur la tombe» et je m'assis tout près de luL
— Je peux bien te raconter, dit-il tout à coup... Aussi bien elle ne viendra pas cette nuit. VoiMu cette
eouiwle noire qui s'élève là-haut dans le fond bleu du ciel.
Et cette étoile qui brille au-dessus, nageant dans une clarté si pure, la vois-tu?
(Test elle, en vérité, puisqu'dle me Ta dit. Mais elle
n'en descend plus.
J'étois presque aussi riche qn'Octavie; mais l'héritier d'une grande maison se présenta, et ses parents me rebutèrent.
Deux jours avant la noce, je me promenois sous les arbres du Luxembourg, et je me complaisois dans ma douleur. Que de rêves ne faisois-je pas? Je porterai, disois-je, un poignard acéré dans la salle du festin, et je donnerai Téternité à ma bien-aimée et à moi; ou bien je jetterai répouvante dans le tenqile, et j'enlèverai Octavie du milieu de ses amis consternés; ou bien je mêlerai les horreurs d'un incendie aux préparatifs d;^, son hymen; et dans le trouble de cettt3 scène d'eiVroi, je la ravirai morte ou vivante au crime d'un nouvel amour.
Elle vint à passer. Le satin de sa robe crioit.
Je tressaillis partout; un nuage rougeâtre offusqua ma vue; tout mon sang courut à mon cœur.
Elle m'avoit reconnu, mon Octavie. Je reviendrai bientôt, dit-elle à ceux qui l'entouroient ; le calme de minuit doit être ici plus ravissant. Je reviendrai bientôt; je viendrai peutrètre demain.
Elles retentissent comme une si douce musique les paroles de celle qu'on aime! elles retentissent long-
l.iNË lic.UUJ:;.
temps ; toutes îes facultés 8*eiî saisissent , Tâme se les
identiOe. Il semble qu'en emportant sa (ieruiôre pensée on remportera tout entière.
J'allois répétant: Je viendrai bieatôt, je Yieadrai peutêtre demain.
Peut-être demain, disoit-elle. Cependant elle nefint pas.
Une heure sonna.
Et puis une cloche ln<;uhre, frappée à de longs intervalles, remplit les airs d'une symphonie de mort.
Je n'aurais pas pu définir Témotion dont mes sens furent surpris; mais elle étoit comme émanée du ciel. Quoi qu'il en soit, un acte de volonté dont je ne m'étois pas rendu compte m'entraîna vers l'hôtel d'Octavie; et fendant la foule des domestiques empressés, je m'arrêtai au-dessous de l'appartement qu'elle occupoit.
Les croisées étoient ouvertes. Derrière les rideaux on voyoit passer tour à tour des ombres et des flambeaux, et je ne sais quels cris étoulîés s'élevoient du fond de sa chambre. — Elle est morte! m'écriai-je. — Non, répondit son père, en me serrant convulsivement le bras, elle dort.
Elle étoit ooudiée sur son lit de damas rouge ; il y avoit
une bougie sur son guéridon, un livre à ses pieds : un prêtre étoit immobile à son chevet ; sa mère étoit éva- ' Douie sur le plancher. Eulalie pleuroit à chaudes larmes, . et un homme habillé de noir disoit avec un sang-froid féroce : Il n'y a plus d'espérance, je savois bien qu'elle ne s'en tirerait pas.
J'ai oublié toute Tannée qui suivit cette soirée, car je fils, dit-on, malade, et ma maladie excitoif la répugnance et l'horreur. Depuis la mort d'Octavie il n'y avoit plus personne qui m'aimât.
Une année après, jour pour jour, je montois la rue de Tournon à la clarté des illuminations d'une fête publique; je divisois lentement vingt groupes qui m'ai]Ui-
geoif'iil dos orlaisfic \o\\r joio ^rrossioro quand une heure sonna... Si le coup du Itallant avoit fiappr là, il m'auroit blessé moins rudement qu'en faisant gronder celte cloche. Pourquoi cette heure ne futrelle pas retranchée du nombre des heures? cette heure dont les derniers murmures ont rrmvort les sanglots de ton apfonie!
Alors un adolescent d'une figiu^e anprlupie me salua d'un regard humide et lumineu.\ et disparut dans la foule en me montrant le Luxembourg.
J*hésitois. Je le vis encore; une larme glissoit le I<Hig
de sa laee et brilloiten tombant.
.rcnlrai tout nnw dans les jardins, moi qui n'ai jamais connu de crainte; et la poussière qui s'élevoit à mon passage, et les traits de la lune qui jaillissoient entre les feuilles, et le tumulte éloigné du peuple qui regagnoit ses demeures, tout me remplissoit d'inquiétude et d'alarmes. Llle m'.apparnt enfin \êtue et voilce de blanc, comme dans cette belle soirée où nous traversâmes à pied tous les quais de la Seine, et je vis distinctement qu'elle flottoit dans une vapeur aussi douce que Faurore. Je perdis connoissancc et Ortavie ne s'éloi^^na point de moi. Elle se penchoit sur mon ( orps immobile, et son baleine brûlante réchauffoit mon seiq. Ses baisers voloient de ma bouche à mes paupières, de mes paupières à mes cheveux. Ses bras m*enveloppoient mollement el me berçoient dans une région pleine de lumière et de [)ai fums. Il y avoit sur tous mes organes un fardeau de volupté; et quand mes esprits rassurés commencèrent à mieux jouir de cette scène dlvresse, quand mes yeux inquiets cherchèrent Octavie autour de moi, je ne distinguai plus que la trace de sa fîiite, un sillon pâle et tremblant qui s étendoit jusqu'à cet astre qui s'effaçoit peu à peu.
Je ne sais pourquoi elle ne vient plus; mais si elle ne vient pas, j*irai.
Je crois que j'iraj, reprit-il à demi-v<nx.
Tel fui le lécii que me fit cet épilcptique» et depuis je m'informai longtemps et inutilement de son sort. Je
désespérois mônic de le revoir (jnand le hasard m'apprit qu'on avoit remarqué quelqu'un do pareil à l'infirmerie de Bicêtre. J'y courus, et je me ûs conduire à son lit. Ce n'étoit phis qu'un cadavre presque totalment décharné et d'une lividité affreuse. Ses yeux avoient encore quelque feu et se mouvoient assez rapidement dans leur orbite enfoncé ; mais ses regards faisoient mal.
Après avoir réiléchi durant quelques minutes de l'air d*un homme qui essaie de fixer des réminiscences trèsconfuses» un sourire amer crispa légèrement ses lèvres , et il s'inclina tendrement de mon côté.
— Je savois bien, dit-il, que j'irois; j'irai probablement demain; Octavie est venue pour m'y hivitcr, et J'ai déjà reçu d'elle un gage de prochaine alliance; car c'est bien, ajouta-tril, la main d'Octavie qui se déploie ainsi vers moi à toute heure, et ce n'est point une main desséché * par la mort, ce n'est point une main noire et hideuse comme celle des squelettes qui ont vieilli dans les tombeaux; ce sont des formes plus suaves que celles des anges. Il est vrai que je n'ai pas pu la toucher jusqu'ici; mais quand le moment sera près de s'accomplir, cette main me saisira et m'entraînera par delà le ciel.
£n achevant ces paroles il se mit à regarder son oreiller avec une joie effrayante , et s'écria d'une voix sourde et effarée : La voilà, la voilà toujours, et voilà . son onyx ovale avec un petit cercle d'or.
Je n'irai donc que demain, reprit^il en soupirant.
Capricieux écarts d'une imagination vive ou crédule! il me sembla voir la paille où reposoit sa tête, et le drap grossier qui la couvroit s'abaisser sous le poids de la main d'Octavie et conserver son empreinte.
Que sais-je, infortuné qu'ils appellent fou, si cette prétendue infirmité ne seroit pas le symptôme d'une sensibilité plus énergique, d'une organisation plus com-
plète, et si la nature, en exaltant toutes tes facultés, ne les rendit pas propres à percevoir Finconnu?
Cette idée m'occupoit encore quand j'arrivai le lendemain. Je m'approchai du lit de l'épiieptique et je ne le vis point; mais un linceul jeté sur lui me laissa deviner son corps. Il y avoit aussi un petit cierge qui brûloit en ce lieu, et tout le reste étoit comme à Fordinaire.
Quand la soirée fut un peu avancée, je me rendisà l'endroit où je Tavois rencontre n iguère, et je m'assis sur la tombe où nous nous étions asv «s tous les deux. On i'avoit dérangée dans l'intention de l'enlever, peut-être pour en faire la borne d*un champ ou la pierre angulaire d'un bâtiment. J'entendis sonner une heure, et je calculai que cette nuit devoit être le second anniversaire de la mort d'Octavie.
Le ciel n'étoit pas pur ; un nuage terne et on^eux me cadboit d*abord l'étoile où son ami I'avoit si souvent
cherchée; mais elle se dégagea lentement de ces ténèbres et parut phis resplendissante.
Pauvre fou ! dis-je tout haut, que sont maintenant, au prix de tes découvertes, les vaines sciences de la terre? U n'y a rien d'obscur pour toi dans tant de merveilles qui font l'étonnement des sages, et si quelque nuage a voilé tes jours, tu t'en es affranchi comme cette étoile pour reprendre, dans une nouvelle vie, ta première grâce et ta première beauté.
iMS DE LÂS SIERRAS.
— Et toi, dit Anastase, ne nous feras-tu pas aussi un conte de revenants/...
— Il ne tiendroii qu'à moi, répondis-je; car j'ai été témoin de la plus étrange appahiion dont il ait jamais été parlé depuis Samuel ; mais ce n'est pas un conte, vraiment ! C'est une liistoirc véritable.
Bon ! murmura le substitut en pinçant ses lèvres;
y a-trii quelqu'un aujourd'hui qui croie aux apparitions?
— Vous y auriez peut-être cru aussi fermement que moi, repris-je, si vous aidez été à ma place.
Ëudoxie rapprocha son fauteuil du mien, et je commençai :
C'étoit dans les derniers jours de 1812. J'étois alors capitaine de dragons en garnison à Gironne, département du Ter. Mon colonel trouva bon de m'envoyer en reiiioiite à Barcelone, où se tenoit, le lendemain de Noël, un marché de chevaux fort renommé dans toute la Catalogne, et de m'adjoindre pour cette opérat ion deux lieutenants du régiment, nommés Sergy et Boutraix, qui étoient mes amis particuliers. Vous permettrez, s'il voua plait, que je vous entretienne un moment do Tun
170 NOUVELLEe.
eldcTautre, pariM^ que l(»s dulails dau^ lesquels jVntrorai sur leur caractère ne sont pas entièrement inutiles au reste de mon récit.
Seigy étoit un de ces jeunes ofBçiers que nous donnoient les écoles, fil qui avoient à vaincre quelques préventions, et même quelques antipathies, pour être bien vus de leurs camarades. Il en avoit triomphé en peu de temps. Sa figure étoit charmante , ses manières distinguées, son esprit vif et brillant, sa bravoure à toute épreuve. 11 n'ctoit point d'exercice dans lequel il n*excellât, point d'art dont il n'eût le goût et le sentiment, quoique son organisation délicate et nerveuse le rendit plus sensible au charme de la musique. Un instrument qui chantoit sous des doigts habiles, et surtout une belle voix, le remplissoient d'un enthousaisme qui se manifes* toit quelquetois par des cris et par des larmes. Qiiajid c'étoit une voix de femme, et que cette femme éloit jolie, ses transports alloient jusqu'au délire, lis m'avoient souvent inquiété sur sa raison. Vous jugeres aisément que le cœur de Sergy devoit être fort accessible à l'amour, et presque jamais, en effet, on ne l'auroit trouvé Jibre de l'une de ces passions violentes dont la vie d'un homme paroit dépendre ; mais l'heureuse exaltation de • sa sensibilité le défendoit elle-même contre ses excès. Ce qu'il falloit à cette âme ardente, c*étoit une âme ardente comme elle, avec laquelle elle pût s'associer et se cçnfondre; et bien qu'il crût la voir partout, il ne l'avoit jusque-là rencontrée nulle part. 11 résultoit de là que l'idole de la veille, dépouillée du prestige qui Tavdt divinisée, n'étoît phis qu'une femme le lendemain, et que ie plus passionné des amants en étoit aussi le plus mobile. Pendant ces jours de désabusement, où il retomboit de toute la hauteur de ses illusions dans F humiliante conviction de la réalité, il avoit coutume.de dire que l'objel inconnu de ses voeux et de ses espérances n*habitoif paît la terre; mais il le cherchoit encore, sauf ù se tromper
TNÊ8 DB LAS SlfiRRAS. 171
encore conime il avoit fait mille fois. La dernière erreur de Sergy avoit été produite par une petite chanteuse assez médiocre, attadiée à la troupe de Bascara qui Tenoit de quitter Gironne. Deux jours entiers, la virtuose avoit occupé los plus hautes régions de l'Olympe. Deux jours avoient sufii à Ten faire descendre au rang des plus simples mortelles. Sergy ne s'en souvenoit fins.
Avec cette irritabilité de sentiment, il étoit impossible que Sergy n'eût pas beaucoup tle penchant pour le merveilleux* Il n'y avoit pas de région où ses idées s égarassent plus volontiers. SpirituaUste par raisonnement ou par éducation, il Tétoit bien davantage par imagination ou par instinct. Sa foi dans la maîtresse imaginaire que le monde des esprits lui avoit réservée n'étoit donc pas un simple jeu de la fantaisie : c*étoit le siyet favori deseBrévmîes, le roman secret de sa pensée, une espèce d'énigme gracieuse et consolante qui le dédemmageoit du fâcheux retour de ses essais inutiles. Loin de me révolter contre cette chimère, quand le hasard la ranienoit dans la conversi^lion, je m'en étois servi plus d'une fois avec succès pour coinbattre ses désespoitu amèufeuz, qui se renouvelment tous les mois. En général, c'est une chose assez bien entendue pour le bonheur, que de se . réfugier dans une vie idéale, quand on sait au juste ce que vaut celle-ci.
Boutraix feisoit avec Sergy le contraste le plus parfait. G'étoit un grand et gros garçon, plem, comme lui, de loyauté, d'honneur, de bravoure, de dévouement à ses camarades; mais sa figure étoit fort commune, et son esprit ressembloit à sa ligure : 11 ne connoissoit que par oirï-dire l'amour moral, cet amour de lète> et da eoeur qui trouble ou embellit la vie, et il le regardoit comme une invention des romanciers et des poètes qui n'a jamais existé que dans les livres. Quant à Tamour qu'il savoit comprendre, il en faisoit quelque usage dans
l'occasion, mais sans lui donner plus de soins et de temps qu'il n'en mérite. Ses loisirs les plus doux étoient pour la table, où il étoit le premier assis, et qu'il quittoit
toujours le dornior, à moins que le vin ne manquât. Après un beau fait de guerre, le vin étoit la seule chose de ce monde qui lui inspirât quelque enthousiasme. 11 en parlent avec une sorte d'éloquence, et il en buvoit beaucoup sans en boire jusqu'à l'ivresse. Par une faveur particulière de son lenipéi amont, il n'étoit jamais tombé dans cet état grossier qui rapproche l'homme de la brute; mais il faut convenir qu'il s*endormoit à propos.
La vie intellectuelle se réduisoit, pour Boutraix, à un très^petit nombre d'idées sur lesquelles il s'étoit fait des principes invariables, ou qu'il étoit parvenu à exprimer par des formules absolues, fort commodes pour le dispenser de discuter. La diftipulté de prouver quelque chose par une mite de bons raisonnements l'avoitdéti»^ miné à tout ni^. A toutes les inductions tirées de la foi ou du sentiment, il répondoit par deux mots sacramentels, accompagnés d'un haussement d'épaules : fanatisme et préjugé. Si on s'obstinoit, il penchoit sa tête sur le dos de sa chaise, et poussoit un sifflement aigu dont la tenue duroit autant que l'objection, et lui épargnoit l'anbarras de l'entendre. Quoiqu'il n'eût jamais lu deux pages de suite, il croyoit avoir lu Voltaire, et même Piron, qu'il regardoit comme un philosophe : ces deux * . beaux esprits étoient ses autorités suprêmes; et Vultima roHo de toutes les controverses auxquelles il daignoit prendre part se résumoitdans cette phrase triomphante : Voyez d'ailleurs ce qu'ont dit Voltaire et Piron! L'altercation âniâsoit x)rdinairement là, et if en remportoit l'honneur, ce qui lui avoit valu dans son escadron la réputation d'un excellent logicien. Avec tout cela, Boutraix étoit un bon camarade, et l'homme de l'armée, sans contredit, qui se connoissoit le mieux en chevaux.
Gomme nous nous proposions de nous remonter nous-
mêmes, nous étions convenus de nous servir, pour notre voyage à Barcelone, de la voix des arriéras^ ou voitu-
riers, qui abondent à Gironne; et la facilité d'en trouver nous avoit inspiré une confiance qui faillit être trompée. La solennité du 24 au soir, et le marchô du siuiendemain, attiroient, de tous les points de la Catalogne, une quantité innombrable de voyageurs, et nous avions précisément attendu à ce jour-là pour nous procurer le véhicule nécessaire. A onze heures du malin, nous cherchions encore un arriéra, et il ne nous en restoit exactement qn*un seul en espérance, quand nous le rencontrâmes à sa porte en disposition de partir.
— Malédiction sur la carriole et sur tes mules ! s'écria Boutraix, excédé de colère, en s*asseyant sur une horno. Que tous les diables d'enfer, s'il y en a, se déchaînent sur ton passage, et que Lucifer lui-même te donne le couvert ! Nous ne partirons doilc pas i . . .
Varriero se signa et recula d*un pas.
— Dieu vous ait en sa sainte garde, maître Estevan, repris-je en souriant. Avez-yous des voyageurs?
— Je ne peux pas dire positivement que j*aie des voyageurs, répondit le voiturier, puisque jen*en ai qu'un, le seigneur Bascara, régisseur et gracioso de la comédie, qui va rejoindre sa troupe à Barcelone, et qui éloit resté en arrière pour accompagner les bagages, c'est-àdire cette malle bourrée de nippes et de chiffons, qui ne féroit pas la charge d'un âne.
— Voilà qui est pour le mieux, maître Estevan ! Votre voilure est à quatre places, elle seigneur Bascaiu nous permettra volontiers de payer les trois quarts du voyage, qu'il sera libre d'ailleurs de porter tout entier en compte à son directeur. Nous lui garderons le sec9net. Prenez la peine de lui demander s'il veut bien nous autoriser à l'accompagner.
Bascara n'hésita qu'autant qu'il le falloit pour trouver moyen de donner à son consentement l'apparence d'un
Oigitized
174 MOUVBLLBS.
procédé obligeant. A midi nous étions partis de Gironne.
La matinée avoit été aussi belle qu'on pût la désirer pour la saison; mais à peine eûnies«iums dépassé- les dernières mafsont) de la ville, que les Manches vapeurs qui noltoient, depuis le lever du soleil, au soinuiet dos collines, en draperies molles et légères, se développèrent avec une rapidité surprenante, embrassèrent tout Fho* rizon, et nous pressèrent de toutes parte comme une muraille. Bientôt elles se résolurent en pluie mêlée de noipfe, et d'une exlremo finesse, mais si intense et si pressée, qu'on auroit cru que l'atmosphère éloit convertie en eau, ou que nos mules nous avoient entraînés dans les bas-fonds d*nn fleuve heureusement perméable à la respiration. L'élément équivoque que nous parcourions avoit perdu sa iransparenee, au point de nous dérober les lisières et les points les plus rapproché? du chemin; notre conducteur lui-même ne s'assuroit de le suivre qu*en le sondant à tout moment du regard et du pied, avant d'y engager son équipage, et ces essais, souvent répétés, relardoient de plus en plus notre? marche. Les gués les plus commodes avoient d'ailleurs assez grossi en quelques heures pour devenir périlleux, et Bascara n*en traversoit pas un sans se recommander à saint Nicolas, ou à saint Ignace, patrons des navigateurs.
— J'ai réellement pour, dit Sergy en souriant, que le ciel n'ait prit au mot la terrible imprécation dont Bou^ traix a ce matin accueilli le malheureux arriéra. Tous les diables de l'enfer semblent s'être déchaînés sur
noire passage, comme il l'avoit souhaité, et il ne nous manque plus que de souper avec le démon en personne, pour voir son présage accompli. 11 est fâcheux, vous en
conviendrez, de subir les conséquences de cette colère
impie!
— Bon, bon, répondoit Iloniraix en se réveillant à demi. lUéjugé! superblition I fanatismel
Diyiiized by
Et il se rendormoit aussitôt.
La route devint im peu plus sûre quand nous fûmes parvenus aux grèves rocheuses et solides de la mer; mais la pluie, ou plutôtle déluge au travers duquel nous nagions si pénihiemcnt, n'avoil point diminué. Il ne sembla tarir que trois heures après le coucher du soleil» et nous étions encore fort loin de Barcelone. Nous arrivions à Mattaro, où nous résolûmes de coucher» dans l'impossibilité de faire mieux, car notre attelage étoit excédé de fatigue; il eut cependant à prine tournée pour s'introduire dans la vaste allée de l'auberge, que l'arri^ro vint ouvrir notre portière, et nous annonça d*un air triste que la cour étoit déjà encombrée de voitures . qu'on ne pouvoit héberger.
— C'est une Talalilé, ajouta-t-il, qui nous poursuit dans ce voyage do malheur! il n'y a de logement vacant qu'au château de Gbisnumdo.
— Voyons, dis-je en m'élançani de la chaise» s*il boA nous résoudre à bÎTOuaquer dans une des cités les plus hospitalières de l'Espagne; ce seroit une rude extrémité après un voyage aussi pénible.
— Seigneur officier, répondit un muletier qui famoit son eigarrOf indolemment adossé contre le montant de la porte, yous ne manquerei pas de compagnons dans votre disgrâce, car il y a plus de deux heures qu'on refuse tout le inonde dans les auberges et dans les maisons particulières, où les premiers venus ont trouvé à s'abriter. U n'y a de logement vacant qu'au ch&teau de Ghismondo.
Je connoissois depuis longtemps cette manière de par 1er, familière au peuple en pareille occasion; mais jamais son retour fastidieux n'avoit importuné plus désagréable» ment mon oreille.
Je me fis jour toutefois jusqu'auprès de l'iiûtesse, à travers une tumultueuse cohue de voyageurs, d^arrieroi» de mules et de p^le&eniers, et je parvins à tourner
sur moi son attention, et frappant rudement je ne sais quel usteusiie d'airain du pommeau de mon épée :
— Une écurie, une chambre, une table bien servie, m'écriai-jc de ce ton impcrioiix qni nous réussissoit d'ordinaire, et tout cela sur-le-champ ! c'est pour le service de Tempereur!
— Ehl seigneur capitaine, répliqua-trelle avec assurance, Tempereur lui-même ne trouveroit pas dans toute mon hôtellerie nne place où se t(»nir assis ! Des vivres et du vin, tant qu'il vous plaira, si vous êtes d'InniK^ir à souper au grand air, car il n'est, grâce à Dieu, pas difficile de s'en pourvoir, dans une ville telle que celle-ci; mais il n*est pas en ma puissance d*élargir la maison pour vous recevoir. Sur nia foi de chrétienne, il n'y a de logement vacant qu'au château....
— La peste soit des proverbes et du pays de Sancho! interrompis-je brusquement. Passe encore si ce château maudit existoit réellement quelque part, car j'aimerois mieux y passer la nuit que dans la rue.
— N'est-ce que cela? reprit-elle en me rej^^ardant fixement. C'est qu'en vérité vous m'y faites penser 1 le châ* teau de Ghismondo n'est pas à plus de trois quarts de lieue d*ici, et on y trouve en effet des logements ouverts en tout temps. Il est vrai qu'on profite peu de cet avantage, mais vous n'êtes pas hommes, vous autres François, à céder un bon gîte au démon. Voyez si cela vous convient» et votre voiture va être chargée de tout ce qui est nécessaire pour vous fàire passer la nuit joyeusement, si vous ne recevez quelque fâcheuse visite.
— Nous sommes trop bien armés pour en redouter aucune, répondis-je; et quant au démon lui-même, j'en ai entendu parler comme d'un cotivive assez agréable. Avisez donc à nos provisions» ma bonne mère! Des rations pour cinq, dont chacun mange comme quatre, du fourrage pour nos mules, et un peu trop de vin, s'il vous plût» car Boutraix est avec nous...
INÈS ni: LAS SIERRAS.
— Le lieutenant Boutraix! s^écria^trelle en ra{>prochant ses mains étendues, ce qui est, comme tout le
monde le sait, une exclamation en gestes : Mozo^ deux paniers de douze, et vrai rancioL,.
Dix minutes après, Tintérieur du roche étoit transformé en office de bonne maison, et si plantureusement garni, qu'on n*yauroit pas introduit le plus exigu de nos voyageurs; mais, ainsi que je l'ai dit, le temps, qui n'avoit pas cessé d'ôtre menaçant, paroissoit du moins apaisé pour un moment. Nous n'iiésitâmes pas à faire le diemin à pied.
— Où allons-nous, seigneur capitaine? dit Yarriero surpris de ces préparatifs.
— Où irions-nous, mon pauvre Estevan, si cen'étoit à rendroit que vous-même aviez indiqué? Au château de Ghismondo, probablement.
— Au château de Ghismondo! Que la bienheureuse Vierge ail pitié de nous! Mes mules elles-mêmes n'oseroient entreprendre ce voyage!
— > Elles le feront cependant, repariis-je en lui glissant dans la main une pm(Mte de piécettes, et elles sm)nt dédommagées de cette dernière fatigue par une réfection copieuse. Pour vous, mon cher camarade, il y a là dedans trois bouteilles de vieux vin d(^ Palamos dont vous me direz des nouvelles. Seulement, ne perdons point de temps, car nous sommes presque à .jeun les uns et les autres, et, d'ailleurs, le ciel commence furieusement à se brouiller.
— Au château de Ghismondo, répéta lamentablement Bascara. Savez-vous, mes seigneurs, ce que c*est que le château de Ghismondo? Personne n'y a jamais pénétré impunément, sans avoir fait un pacte préalable avec Tes» prit de malice, et je n'y mettrois pas le pied pour la charge des galions. Non, vraiment, je n'irai pas!...
— Vous irez, sur mon honneur, aimable Bascara, reprit Boutraix en le ceignant d'un bras vigoureux. Sié-
178 HOWBLLBS.
roitril à un généreux Castiliao, qui exerce avec gloire une professioa libérale, de reculer devant le plus ineple des préjugés populaires? Ah! si Voltaire et Piron avoient
été traduits on espagnol, comme ils devroient Têtre dans toutes les lani;iies du iii()nd(;, je ne serois pas en peine de TOUS prouver que le diable dont on vous fait peur est un épouvantail de vieilles femmes» inventé au profit des moines par quelque méchant buveur d'eau de théologien; mais je vous ferai toucher cela au doigt quand nous aurons soupé, car j'ai Testomac trop vide et la bouclK; trop sèche pour soutenir avec avantage, à Theure qu'il est, une discussion philosophique. Marchez donc, brave Bas-^ cara, et soyez assuré de trouver toujours le lieutenant Boutraix entre le diable et vous, s'd étoit assez téméraire pour vous menacer de la moindre oOense. Mordieul il ïeroit beau voir !
Nous nous étions engagés, en parlant ainsi» dans le chemin raboteux et haehé de la colline, au bruit des hé* las! sanglotants de Bascara, qui marquoit chacun de ses pas d'une de=î effusions des psaumes ou d'une des invocations des litanie^. Je dois convenir que les mule§ ellesmêmes» ralenties par la fatigue et par la faim» ne se rap> prochoieni du but de notre équipée nocturne que d'une allure maussade et rechignée, s'aiTôtant de temps en temps, comme si elles avoient attendu un contre-ordre salutaire» et retournant piteusement une tête abattue yen diaque toise de la route qu'elles achevoient de parcourir.
— Qu'est-ce donc, dit Scrgy, que ce château de fatale renommée qui inspire à ces bonnes gens une terreur si sincère et si profonde? Un rendez-vous de revenants» peut^tre?
— Et peutétre» lui répondisse tout bas, un repaire
de voleurs; car le peuple n'a jamais conçu de superstitinn de ce genre qui ne fut fondée sur (pielijue motif légitime de crainte. Mais» à nous trois» nous avons trois
INÈS m LAS SIBRRAS. 179
épées, trois paires d'excellents pistolets, des munitions pour recharger; et> outre son couteau de chasse, l'ar- Hero est certainement muni, suivant Fnsage, d*un l)on gaiiivot (le Valence.
— Qui n ^ sait ce que v'o-i que le chAtî^au de Gliismondo.^ murmura Estevan d'une voix déjà émue. Si e^ s illustres seigneurs sont curieux de l'apprendre, je suis en état de les satisfaire, car feii mon père y est entré. Cétoit un brave celui-là! Dieu lui pardonne d'avuii un peu trop aimé à boire!
— Il n'y a pas de mal, interrompit Boutrai.\. Que diable vit donc ton père au château de Ghismondo?
— Raconte*ilous cette histoire, reprit Sergy, qui auroit donné ia partie de plaisir la plus rafUiiée pour un conte faiUasli(iue.
— Aussi bien, après cela, répliqua le muletier, leurs seigneuries seront libres de retourner, si elles le jugent à propos. — Et il pourBuivil:
— Ce malheureux Ghismondo, dit-il, — et, se reprenant aussitôt comme s'il craignoit d'avoir été entendu par quelque témoin invisible, — malheureux en efliet» contihua-t-il, pour avoir attiré sur lui Tinexorable colère de Dieu» car je ne lin veux d'ailleurs aucun mal !... Ghismondo étiHt & vingt-cinq ans le chef de l'illustre famille de Las Sierras, si renommée en nos chroniques. Il y a de cela trois cents ans, ou à peu près; mais l'année au juste est mentionnée dans les livres. Cétoit un beau Bl brave cavalier , libéral , grarîeux , longtemps bien venu de tous, mais trop enclin à de méchantes compagnies, et qui ne sut pas se coiiserver dans la crainte et dans le respect du Seigneur, si bien qu'il se fit un mauvais bruit dans ses dép<»^ments , et qu'il se ruina presque entièrweni par ses prodigalités. C'est alors qu'il fut obligé de chercher un asile dans le château où vous avez résolu ioi t imprudemment, révérence gardée, de passer la nuit prochaine, et qui éloit le seul
d('i)i is de son riche palrinioine. Content d'échapper dans celte retraite à la poursuite de ses créanciers et à celle de ses ennemis qui ne laissoient pas d'être fort nombreux, parce que ses passions et ses débauches avoient porté le trouble dans beaucoup de familles, il acheva de la fortitier, et il s'y confina pour le reste de ses purs, avec un écuyer d'aussi mauvaise vie que lui, et un jeune page dans lequel la corruption de l'âme avoit devancé les années; leur maison se composa seulement d'une poignée d'hommes d*armes qui avoient pris part à leurs excès, et dont l'unique ressource étoit de s'associer à leur fortune. Une des premières expéditions de Ghismoiido eut pour objet de se procurer une compagne, et, semblable à l'infâme oiseau qui souille son nid, ce fut dans sa propre famille qu'il choisit sa propre victime. Quelques-uns disent cependant qu'Inès de Las Sierras, c'étoit le nom de sa nièce, sousciivit en secret à son enlèvement. Qui pourra jamais expliquer les mystères du coMir des femmes?
Je vous ai dit que ce fut là une de ses premières expé-* ditions, parce que l'histoire lui en attribue beaucoup d'autres. Les revenus attachés à œ rocher, qui semble avoir été frappé, de tout temps, de la malédiction céleste, n'auroient pas suffi à ses dépenses, s'il n'y avoit suppléé par des impôts levés sur les passants,, et que l'on qualifie de vols de grand chemin, quand la perception n'est pas exécutée par de grands seigneurs. Les noms de Ghismondo et de sou château devinrent en peu de temps redoutables.
— N'est-ce que cela? dit Boutraix. Ce que tu viens de dire est partout. C'étoit un des résultats nécessaires de la féodalité, une des suites de la barbarie, dans ces siècles d'ignorance et d'esclavage.
— Ce qui me reste à vous raconter est un peu moins commun, reprit Varriero* La douce Inès, qui avoit reçu une éducation chrétienne» fui tout à coup, à pareil jour
LNÈS DE LAS SIEURAS. 181
qu'aujourd'hui, éclairée d'un brillant rayon de la grâce.
A rinslanl où l'iKuire do minuit vioril rai)i)('Ier aux lidùlcs la naissanoo du Sauveur, elle pénétra, contre son usage, dans la salle des banquets, où les trois brigands, assis devant le foyer, s'étourdissoient sur leurs crimes dans les excès d'une orgie. Ils étoient à moitié ivres. Animée par la foi, elle leur peignit en vives paroles la méchanceté de leurs actions, et les châtiments éternels qui (^n seroient la suite; elle pleura, elle pria, elle s'agenouilla devant Ghismondo, et, sa blanche main étendue sur ce cœur qui naguère encore avoit battu pour son amour, elle essaya d'y rappeler quelques sentiments humains. Cétoit, mes seigneurs, une entreprise au-dessus de ses forces, et Ghismondo, excité par ses barbares compasgnons, lui répondit d'un coup de poignard qui lui perça le sein.
— Le monstre ! s'écria Sergy, aussi ému que s'il avoit entendu le récit d'une histoire véritable.
— Cet incident horrible, continua Estevan, ne rabattit rien de la licence et de la joie accoutumées. Les trois convives continuèrent à boire et à chanter des chansons impies, en présence de la jeune fille morte; et il étoit trois heures du matin, quand les hommes d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent au lieu du festin pour relever quatre corps étendus dans des flots de sang et de vin. Us emportèrent sans sourciller les trois ivrognes dans leurs lits, et le cadavre dans
son linceul.
Mais la vengeance céleste, poursuivit Estevan après une pause assez solennelle, mais Tinfaillible justice de Dieu n'avoit pas perdu ses droits. A peine le sommeil eut commencé à dissiper les vapeurs qui obseurcissoîent
la raison de Ghismondo, qu'il vit Inès entrer dans sa chambre à pas mesurés, non pas belle, frémissante d'amour et de volupté, et vêtue comme autrefois d'un tissu léger qui alloit tomber; mais pâle, ensanglantée»
trônant le long habit des morts, et déployant vers lui une main flamboyante qu'eUe vint imposer lourdement sui son cœur, à l'endroit même qu'elle avoit inutilement
pressé qiieliiuos heures auparavant. Lié par une puissance irrésistible, Gliîsinondo t('nla en vain de se soustraite à l'effroyable apparition- Ses ellorts et sa douleur ne purent se manifester que par quelques gémissemonte sourds et confus. L'implacable main restoit clouée à sa place, et le cœur de Ghismondo brûloit, et il brûla ainsi jusqu'au lever du soleil, où dispaïul le raulùuie. Ses complices reçurent la même visite et subiieut le même
te lendemain , et tous les lendemains qui le suivi-
rcnt pendant une anuée presijue étemelle, les trois maudits se trouvèieut au jour en s iulerrogeant du regard sur le songe qu ils avoient fait, car ils n'osoient se parler; ^nais la communauté du péril et du gain les appeloit bientôt à de nouveaux crimes; la licence de la nuit les appeloit à de nouvelles orgies qu'ils prolongeoient davantage; et l'beure du souuaeil leur étoit redoutable; et l'heure du sommeil arrivée, la main vengeresse les brûloit toiyours.
Revint enfin Fanniversaire du St4 décembre (c'est aujourd'hui, mes seigneurs! ), et le repas du soir les réunissoit comme d'ordinaire à la clarté d'un foyer ardent, quand l'heure de la rédemption sonnoit à ^Lattaro pour convoquer les chrétiens à ses solennités. Tout à coup une voix s'élève dans la galerie du château : Mb voila! erioit Inès, c'étoit elle. Ils la virent entrer, rejeter son drap funèbre, et s'asseoir parmi eux dans ses plus riches atours. Saisis d'étonnemcnt et de terreur, ils la virent manger du pain et boire du vin des vivants; on dit même qu'elle chanta et qu'elle dansa, suivant la coutume du passé, mais tout à coup sa main flamboya comme dans les mystères de leurs songes, et toucha au cœur le chevalier, récuyer et le page. Alors tout fut fini
pour cette vie passagère, car leur coeur calciné avoit fini de se réduire en cen(3res, et il ne renvoya j)lus de sang à leurs veines. Il étoit trois heures du matin quand les hommes d'armes, avertis par le sileace de leurs maîtres» pénétrèrent, suivant l'usage, au lieu du fesUn; et cette fois-là, ils remportèrent quatre cadavres. Le lendàhain, personne ne se réveilla.
Scrgy avoit paru profondément préoccupé pendant tout le récit, parce que les idées qa'il faisoit naître se rapportoient à la matière ordinaire de ses rêveries; Boutraîx ponssoit de temps à autre un soupir expressif, mais Cfui n'exprinioii guère que Timpatience et Tennui; le comédien Bascara murmuroit entre ses dents quelques paroles inintelligibles qui sembloient broder sourdement une basse monotone et mélancolique sur ce roman lugubre de Yarriero^ et un mouvement souvent renouvelé de sa main me lit soupçonner qu'il défiloit les grains d'un rosaire. Quant à moi, j'admirois ces lambeaux poétiques de la tradition qui veuoieut se coudre iiatiirellement au récit d'un homme simple, et lui prêter des couleurs que Timaginatioii éclairée par le goût ne dédaigneroit pas toujours.
— Ce n'est pas tout, reprit Estevan, et je vous prie de m'écouter un moment encore avant de persister dans votre dangerieut projet. Depuis la mort de Ghisibondo et dëà sietis, sl^n détestable repaire, devenu odieux i tous les hommes, est resté en partage au démon. La roule même par laquelle on y arrive a été abandonnée, comme vous pouvez vous en apercevou". On sait seu- ■ . lement, à n*en pas douter, que tous les ans, le 24 décembre ft hiinuit (mes seignehrs, c'est aujourd'hui, et ce sera tout à l'heure), lès croisées du vieil édifice s'illuminent subitement. Ceux qui ont osé pénétrer dans ces terribles secrets savent qu'alors 1^ chevalier, Técuyer et le jpage teviéttnent du sem des morts prendre place à forgie sanglante. C'est l'arrêt qu'ils ont à subir jusqu'à
la consommation des siècles. Un peu plus tard entre Inès, dans son linceul qu'elle dépouille pour étaler sa toilette accoutumée» Inès» qui boit et ipange» qui chante et danse avec eux. Quand ils se sont bercés quelque temps dans le délire de leur folle joie, imaginant, à cliaque fois, qu'elle ne doit jamais cesser, la jeune lilhî leur montre sa blessure encore ouverte» les toi^che au co^ de sa main enflammée, et retourne aux feux du purgatoire après les avoir rendus à ceux de Tenfer I
Ces derniers mots firent pai tir Boutraix d'un éclat do rire convulsif (jui lui ôlaun instant la resi)iratioTi.
— Que le diable t'emportel s'écria-t-il en frappant Varriero sur l'épaule d'un coup de poing rudement amical ; j'ai failli être ému de ces sornettes que tu racontes d'ailleurs assez bien; et je me sentois troublé comme un sot, quanti l'enfer et le purj^aloire m'ont rendu à moimême. Préjugés» mon Catalan ! préjugés d'enfant qu'on épouvante avec des masques! Vieilles fables de la superstition qui n*ont plus de^ crédit qu^en Espagne! Tu verrtis, tantôt, si la peur du diable m'empêche de trouver le vin bon (et, par parenthèse, cela me rappe lle que j'ai soifj. Presse donc les mules» s'il te plait; car» pour vmr le souper plus promptement servi, je porterois un toast à Satan lui-même.
— G'étoient les propres parole's de mon père dans une partie de débauche qu'il fit à Mattaro avec des soldats comme lui» dit Varriero. Comme on demandoit encore du vin au maître de la posada :
— Il n'y en a plus qu'au château de Ghismondo» léponditril.
— J'en aurai donc, répliqua mon père, quiétoit alors impie comme un gavache; rt, par le saint corps de Dieu ! j'en aurai» quand Satan devroit le verser. J'irai. — Tu n'iras pasl Oh! que tu n'iras pas!... » J'irai» répliquai-îl avec un blasphènu^ plus exécrable encore; et il s'ob* stiua si bien qu'il y alla.
— A propos de ton père, ditSorgy, tu avois oublié la M^uesticm de Boiilraix. Que vit-il de si eflrayant au château de Gliismoiido?
— Ce que je vous ai dit, mes nobles seigneurs. Après avoir parc ouru une longue galerie de tableaux fort anci^, il s'arrêta au seuil de la salle des banquets; et, comme la porte éloit ouverte, il y jeta un regard assez assnré. I.es danuiés éloi^nt à table, et Inès leur nionlroit sa plaie sanglante. Ensuite elle dansa, et cbacun de ses pas la rapprochoit de Fendroit où il étoit placé. Son cœur brisa tout à coup à l'idée qu'elle venoit le prendiilll tomba de son haut comme un corps mort, et ne revint à lui que le lendemain sur le seuil de l'église paroissiale.
— Où^il s'étoit endormi la veille, reprit Boutraix, parce que le vin qu'il avoit bu i'empècha d'aller plus lœn. Rêve d'ivrogne, mon pauvre Estevan! Que la terre lui soit aussi légère qu il l'a trouvée souvent mobile et chancelante sous ses pas! Mais cet infernal château, n'y arriveron^5-nous jamais?
— JSgi^ y sommes, répondit Varriero en arrêtant ses mules."^
— Il étoit temps, dit Sergy; voilà la tourmente qui commence, et (chose étrange dans cette saison 1) j'ai entendu gronder le tonnerre deux ou trois fois.
— (]^4*entend toujours à pareille époque, auprès du châteat^^ Ghismondo, répliqua YarrierOi
Il n' avoit pas fini de parler qu'un éclair éblouissant déchira le ciel, et nous montra les blanches murailles du vieux caslel, avec ses tourelles groupées comme un trdtt|^u^de>spectres, sur une immense plate-forme d'un roc itiii et glissant.
La porte principale paroissoit avoir été fermée longtemps; mais les gonds supérieurs avoient fini par céder à ractton de l'air et des années, avec les pierres qui les SQutenoient; et ses deux battants, retombés l'un sur
Fautre, tout ronges par rhuniiditc et tout mutilés par le vent, surplomboient, prêts à crouler, au-dessus du parvis. Nous n'eûmes pas de peine à les abattre. Dans Tintervalle qu'ils avoient laissé en se séparant v(ts leur base, et où le corps d'un homme auroit eu peine h s'introduire, s'étoient amassés quelques débris du cintre et de la voûte qu'il fallut écarter devant nous. Les feuilles robustes d'aloès qui s'étoient fait jour dans lonrs interstices, tombèrent ensuite sous nos épées, cl la voiluic entra dans la vaste allée dont les dalles n avoient pas gémi sous le passage d'une roue depuis le rè|.^ne de Ferdinand le Catholique. Nous nous hâtâmes alors <rallumer quelques-unes des torches dont nous nous étions munis à JJatlaro, et dont la flamme, nourrie par un courant impétueux, résista heureusement aux battements d'ailes des oiseaux nocturnes qui s'enfuyoicnt de toutes les fentes du vieux bâtiment en poussant des cris lamentables. Cette scène, (pii avoit, en vérité, quelque chose, d'extraordinaire et de sinistre, me rappela invôk)ntai rement la descente de don Quichotte dans la caverne de Montésinos; et l'observation que j'en lis en riant auroit peut-être arraché un sourire à Varriero et à Bascni a luimême, s'ils avaient pu sourire encore; mais leur consternation augmentoit à chaque pas.
La grande cour s'ouvrit enlin devant nous. Sur sa gauche s'étendoit un largo auvent qui servoit de t.)it à une espèce de hangar, destiné autrefois à pn léger, contre l'intempérie (U^s saisons, les chevaux du » liàtclain, comme Tattestoient des anneaux de 1 és, de distance en distance, à la muraille. Nous limes à l'idée d'y remiser commodémeiU notr v.*; et
cette pensée parut égayer jusqu'au souci d'I an, qui s'occiipoit, avant toutes choses, (hi !jien-êlrt lu repos de ses mules. Deux torches, fortement fiXf'^ s à des crampons qui paroissoient préparés pour elles, jetèrent sur cet abri une lumière réjouissante; et le fourrage,
INÈS I»K LAS SIEBKAS. 187
<lon1 nous avions charge le derrière de la voiture, splendidement (Halé devant Tattelagc harassé de jefme et de travail, lui rendit un air de gaieté qui faisoit plaisir à voir.
— €'est au mieux, mes seigneurs, dit Estcvan un peu rassure; je comprends que mes mules puissent passer ici la nuit; et il y a un proverbe qui dit : « Que le muletier est bien partout où peuvent loger ses mules. » S'il vous plaît de me laisser quelques vivres pour souper à côté d'elles, je crois pouvoir vous en répondre jusqu'à demain ; car je crains moins les démons de Técurie que ceux du galon. Ce sont d'assez bons diables que l'accoutumance^nous a rendus familiers, à nous autres arriéras^ et dont la malignité se borne à mêler les crins des chevaux, ou là les étriller à rebrousse-poil. Quant à nous, pauvres gens que nous sommes, ils se contentent de nous pincer assez serré pour que la marque en reste pendant «ne semaine, sous la forme d'une tache jaune que toute^reau du Ter ne laveroit pas; de nous donner des cram^eg qui retournent le mollet sur l'os de la jambe, ou de se coucher pesamment sur notre estomac en riant comme des fous. Je me sens homme à braver tout cela,.rnoyennant la grâce de Dieu et les trois bouteilles de viii de Palamos que le seigneur capitaine m'a promises. -
— Les Voilà, lui dis-je en l'aidant à détacher la voiture, et, de plus, deux pains et un quartier de brebis rôtie. Maintenant que la cavalerie et le train sont logés, allons pourvoir là-haut à l'étape des fantassins.
Nous enflariihîAmes quatre torches, et nous noTis engageâmes dans le grand escalicT, à travers les débris dont il étoit obstrué partout, Bascara entre Sergy et Boutraix, qui reneourageoient de leur parole et de leur exemple, et faisant, céder la peur à la vanité, si puissante sur une âme espagnole. J'avouerai que cette incursion sans périls avoit cependant quelque chose d'aven-
i#Tireux et de fantastique dont mon ininiijiniition cloit secrètement flattée, et je puis ajouter qnV lle présentoit • des difficultés propres à exciter notre ardeur. Une partie des murailles avoit croulé çà et là, ei dressé devant nous en vingt endroits diiïérents autant de barricades accidentelles qu'il falloit tourner ou IVaueliii'. Des planches, des solives, des [)outres tout entières, tombées des parties supérieures de la clun-penU^ rroisoient et s'inipiiquoient en tous sens sur les d( gics rompus dont les éclats anguleux se hérissoient sous nos pieds. Les vieilles croisées qui avoient donné du jour au v(»stlbule et aux degrés étoient depuis lonj^temps tombées, arrachées par les orages, et nous n'en reeonnoissions les vestiges qu'au bruit des vitres déjà brisées la semelle de nos bottes faisoit craquer. Un vent impétueux, chargé de neige, s'introduisoit avec d'horribles sifflements à travers l'espace qu'elles avoient abandonné en s'abattant d'une pièce, un ou d<Mix siècles auparavant; et la végétation sauvage dont la têmi)ète y avoit jeté les semences, ajoutoit encore aux embarras de ce passage et à l'horreur de cet aspect. Je pensai, sans le dire, que le cœur d'un soldat seroit porté d'un élan plus facile et plus naturel à l'attaque d'une redoute ou à l'assaut d'une forteresse. Nous arrivâmes enlin au pali(;r du premier étage, et nous reprîmes haleine un moment.
A notre gauche s'ouvroit un coi ridor long, étroit et obscur, dont nos torches, pressées à l'entrée, ne purent éclaircir les ténèbres. Devant nous étoit lu porUî d(is appartements, ou plutôt elle n'y étoit plus. Cette nouvelle invasion ne nous donna que la peine d'entier, la torche au poing, dans une salle carrée qui avoit du recevoir les hommes d'armes. Nous en jugeâmes du moins ainsi à deux rangs de banquettes délabrées qui la garnissoient sur toutes ses faces, et à quelques trophées d'armes communes, à demi rongées par la rouille, qui pendoient encore à ses parois. Nous la traversâmes en
faisant rouler sous nos pieds quatre ou cinq tronçons de lance et autant de canons d'escopette. Elle aboutissoit
en retour d'éqnerre à une galerie beaucoup plus étendue . en longueur, niais d'une largeur médiocre, dont le côté droit étoit lïcrcé de croisées vides comme celles de Tescaller» et auxquelles battoient à peine encore les restes d'an chambranle pourri. Le plancher de cette partie du bâtiment avoit été tellement dégradé par les influences de ratnios[)lière et par la chute de la pluie, qu'il abandonnoit toutes ses moi taises ^ et qu'il ne prolongeoit plus vers le mur extérieur qu'une frange mince et déchirée. De cette direction^ on le sentoit fléchir et se relever avec une élasticité suspecte, et le pied s'y engageoit comme dans une poussière compacte qui ne demande ([u'à céder. D'espace en espace, les parties les moins solide^ commençoient à s*écailler en compartim^ts bizarres et béants» que la marche d'un curieux plus téméraire que moi n'auroit pas sondés impunément. J'cnirainai brusquement mes camarades vers la muraille de gauche, où le [)assage paroissoit moins hasardeux. £iie étoit garnie de tableaux.
<^ Aussi vrai qu'il n'y a pas de Dieu» ce sont des tableaux, dit Boutraix. L'ivrogne qui a engendré ce malotni à'arriero seroil-îl venu jusqu'ici?
— Eh non! lui répondit Sergy avec un rire un peu amer. H s'endormit sur le parvis de l'église de Mattaro, parce que le vin qu'il avoit bu Fempècha d'aller plus loin.
— Je ne t( i inde pas ton avis, reprit Boutraix en braquant soi non sur les cadres disloqués et poudreux qui tîi [ lit le mur en lignes inégaies sous une multitude d s capricieux» mais sans quUls s'en trouvât un .«.ne s'éloignât pas plus ou moms de laperpendicui » v.o sont des tableaux en effet, et des portraits, si j( tromi>e. loute la Tamille deltas Sierras a pos.c coupe-gorge.
De pareils vestiges de fart des siècles reculés auroieni l>ii fixer notre attention dans une aiitre circonstance; mais nous étions trop pressés d'assurer à notre petite caravane un gîte sûr et commode pour employer beaucoup de tempsàrexamen de ces toiles frustes qui avou ut presque disparu sous l'enduit humide et noir des années. Cei)( ndant , parvenu aux derniers portraits, Sergy en rai)i)roelia son flambeau avec émotion, et, me saisissant vivement par le bras :
— Regarde, regarde» s'écria-t-il, ce chevalier au smnbre regard, dont le front est ombragé par un panache rouge : ce doit être Ghîsmondo lui-même! Vois comme le juMutre a merveillensement exprimé dans ces traits jeunes encore les lassitudes de la volupté et les soucis du crime. C'est une cbose triste à voir !...
— Le portrait suivant t'en dédommagera, répondis-je en souriant à son hypothèse. C'est celui d'une femme, et s'il étoil mieux con'^ervé ou plus rapproché de nos yeux, tu t'exlasicrois à la vue des charnues d'Inès de Las Sierras, car on pourroit supposer aussi que c'est elle. Ce qu'on en distingue est déjà de nature à produire une vive impression. Qud d'élégance dans cette taille élancéel qu(>l attrait piquant dans cette attitude! que ce bras et cette main, si parfaitement modelés, promettent de beautés dans l'ensemble qui nous échappe! C'est ainsi
que devoit être Inès !
— Et c'est ainsi qu'elle étoit, reprit Sergy en m entraînant vers lui, car, sous ce point de ^ ^e, je viens de rencontrer ses yeux. Oh! jamais une pression plus passionnée n'a parié à l'âme ! jamais ^ n est descendue plus vivante du pincèau l Et si t x suivre cetU> indication sous les écaille^ de la toile î'au doux contour où la joue s'arrondit autour (V' uoufche char* mante, si tu saisis comme moi 1< si s. ment de cettf lèvre im peu dédaigneuse, mais . n sent respirei toute l'ivresse de l'amour....
— Je me ferai une idée imparfaite , mntinuai-je froidementy de ce que pouToil être une jolie femme de la cour de Charles-Quint.
— De la cour de (^liarles-Quint, dit Sergy eu baissant la tête. Cela est vrai.
— Attendez , attendez , dit Boutraix , à qui sa haute taille permettoit d'atteindre de la main jusqu'au cartoudie gothique dont la baguette inférieure du cadre étoit décorée, et qui Y(Mioit d'y passer son nioiichoir à plusieurs reprises. Il y a ici un nom écrit en allemand ou en hébreux, ^ ce n'est en syria lue ou en bas-breton; mais le diable emporte qui le déchiffre. J'aimerois autant expliquer TAlcoran.
Serpry poussa un cri d'enthousiasme.
— Inès de Las Sierras ! Inès de Las Sierras! répéta-t-il en pressant mes mains avec une sorte de frénésie. Lis plutôt!
— Inès de Las Sierras I répliquai -je : c*est cela; et
ces trois montagnes de sinople sur un champ d'or dévoient être les armoiries parlantes de sa famille. Il paroît que cette infortunée a réellement existé et qu'elle habitoit ce château. Mais il est bientôt temps dfy cberdier un asile pour nous-mêmes. N'étes-Tous pas disposés à pénétrer plus avant?
— A moi! messieurs, à moi! cria Boutraix, qui nous avoit précédés de quelques pas. Voici un salon de compagnie qui ne nous fera pas regretter les rues humides de Mattaro; un logement digne d'un prince ou d*un intendant militaire! Le seigneur Ghisiiuuido aimoit ses aises; et il n'y a rien à dire sur la distribution de l'appartement. Oh! le superbe corps de caserne!
Cette pièce immense étoit en effet mieux conservée que le reste. Le fond seulement recevoit la lumière de deux croisées très-étroites, que la faveur de leur disposition avoit picservé(îs des déj^n adations ( onmumes à tout le bâtiment. Ses tentures eu cuii- imprimé et ses grands
fauteuils à rantiqne a voient je ne sais quel air de magnifu cnce (|ue leur vieillesse rendoit encore plus imposant. La cheminée aux proportions colossales, qui ouvroit ses vastes flancs sur la muraille de gauche , semLloit avoir
été bâtie pour des veillées de géants, et les bois de démolition épars dans l'escalier nous auroient iburni un feu réjouissant pendant des centaines de luiils pareilles à celle qui alloit s'écouler. Une table ronde, qui n'en étoit éloignée que de quelques pieds, nous rappela involontairement les festins impies de (ihismondo, et je conviendrai volontiers que je ne la regardai pas sans un peu de saisissement.
Il nous fallut plusieurs voyages, soit pour nous approvisionner du bois nécessaire, soit pour transporter nos
vivres, et ensuite nos paquols, dont l'inondation pluviale de la journée |)Ouvoit avoir sérieusonK^nt compromis réconoraie. Tout se trouva heureusement sain et sauf, et les nippes mêmes de la troupe de Bascara, étendues devant le foyer incendié sur les dossiers des fauteuils, brillèrent à nos yeux de ce lustre factice et de cette fraîcheur surannée que leur prête l'éclat inipost(Mir des quiuquets. 11 est vrai que la salle à manirer de r,hismondo, éclairée alors par dix torches ardentes habile» ment assujetties à dix vieux candélabres, étoit certaine* ment mieux illuminée que ne le fut jamais, de mémoire d'homme, le théâtre d'une petite ville de Catalogne. La partie la plus éloignée seulement, celle qui se rapprochoit de la galerie des tableaux, et par laquelle nous étions entrés, n'avoit pas perdu toutes ses ténèbres. On eût dit qu'elles s'y étoient amassées comme à des.sein pour établir entre nous et le vulgaire profane une my^ térieuse barrière. C'étoit la nuit visible du poète.
— Je ne doute pas, dis-je en m*occupaut avec mes compagnons des préparatifs du repas, que ceci ne fournisse un nouveau prétexte à la crédulité des habitants de la plaine. 11 est l'heure où (;iiismondo revient s'asseoir
loiis les ans à son banquet infernal, et la lumière qoe ces
croisées doivent répandre au deliors n'annonce rien de moins qu'une fête de démons. C'est peul-êlre sur une circonstance pareille qu'est fondée la vieille légende d'Ëstevan.
— Ajoute à cela, dit Boutraix, que la fantaisie de représenter cette scène au naturel peut être venue à des aventuriers de bonne humeur, et qu'il n'est pas imj>ossible que le père de V arriéra ait réellement assisté à une comédie de ce genre. Nous sommes servis à ravir pour la recommencer, continuait-il en soulevant pièce à pièce les bardes de la troupe voyageuse. Voilà un habit de chevalier qui semble taillé pour le capitaine; je rappellerai trait pour trait, avec celui-ci, l'intrépide écuyer du damné qui étoit, selon toute apparence, un garçon de fort bonne mine; et ce costume coquet, qui relèvera la physionomie un peu langoureuse du beau Sergy, lui donnera facilement l'air du plus séduisant des pages. Convenez que l'invention est heureuse, et qu'elle nous promet une nuit d'une gaieté folle!
Pendant que Boutraix parloit, il s'étoit travesti de pied en cap, et nous Tavions imité en riant, car il n'y a rien d(^ plus contagieux qu'une extravagance entnî de jeunes cervelles. Cependant nous avions eu la précaution de conserver nos épées et nos pistolets, qui, à la date près de leur fabrication, ne contrastoient pas d'une manière trop criante avec notre déguisement. Les héros mêmes de la galerie de Ghismondo, s'ils étoient descendus subitement de leurs toiles gothiques, ne se seroient pas trouvés tiès-dépaysés dans leur castel héréditaire.
— Et la belle Inès! s'écria Boutraix. Vous n*y avez pas , pensé? Le seigneur Bascara, que la nature a revêtu de
dons extérieurs dont les Grâces seroient jalouses, voudroit-il bien se charger de ce rôle pour cette foisseule^ ment, à la demande générale du public'/
— Messieurs, répondit Bascara, je me prête volontiers
194 HOUVELLES.
nnx plaisanteries qui n intcrcsscxit pas le salut de mon âme, et c'est ma profession; mais celle-ci est d'un genre qui ne me permet pas d'y prendre part. Vous verrez peutêtre, à votre grand dommap:e, qu'on ne brave pas impunéiiicul l(»s puissances de l'onfer. Réjouissez -vous comme bon vous semblera, puisque la grâce ne vous a pas toudiés; mais je vous atteste que je renonce hautement à ces joies de Satan, et que je ne demande qu'à y échapper pour me rendre moine dans quelque bonne maison du Sei'^iicui . Accordez-moi sculcmont, comme à votre iVère eu Jésus-Christ 9 dont le nom soit toujours loué, la permi^on de passer la nuit sur ce fauteuil, avec quelque réfection pour soutenir mon corps, et la liberté de prier.
— Tiens, lui dit Boutraix, cette magnifique oraison jacululoire mérite une oie tout entière et deux flacons du meilleur. Garde ton siège, mon amî ; mange, bois, prie et dors. Tu ne seras jamais qu'un fou! — I)'ailleurs, ajouta-^il en se rasseyant et en remplissant son verre, Inès ne vient qu'au dessert, — et j'espère bien qu'elle viendra.
— Dieu nous en préserve! dit Bascara.
Je pris la place opposée au feu, l'écuyer à ma droite,
à ma gaudie le page. En face de moi, la place d'Inès resta vacante. Je promenai un regard autour de la table, et, soit préoccupation, soit foiblesse d'esprit, je trouvai aussi que ce divertissement avoit quelque chose de sérieux qui me serroit le coeur. Sergy, plus avide que moi d'impressions romanesques, paroissoit pins ému enoore. Boutraix buvoit.
— D'où vient, dit Sergy, que ces idées solennelles dont la philosophie se fait un jeu ne perdent jamais entièrement leur empire sur les esprits les plus fermes et les plus éclairés? La nature de Thomme auroit-elle un
besoin secret de se relever jus(prau merveilleux pour entrer en possession de quelque privilège qui lui a été
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ilfÈS DE LAS SIERRAS. 195
ravi autrefois» et qui fonnoit la plus noble partie de son essence?
— Sur mon honneur, répondit Boutraix, je ne croirois
pas à cotte supf>osition, quand même tu raurois énoncée en tonnes assez clairs [tour me la faire compreiKlrc. L'elfet dont tu parles résulte tout bonnement d^une vieille habitude des organes du cerveau, qui ont retenu, comme une espèce de cire molle durcie par le temps, les sottes impressions que nos mères et nos nourrices leur ont inculquées dans notre enlance, et c'est ce qui est admii ablement expliqué par Voltaire dans un livre superbe que je t'engage à lire quand tu seras de loisir. Penser autrement, c'est se ravaler au niveau de ce bonhomme qui grommelle depuis un quart d'heure le Benedicite sur sa ration, avant d'osor se liasarder à y mettre la dent.
Sergy insista. Boutraix défendit son terrain pied h pied, en se retranchant, comme à Tordinaire, derrière ses arguments irrésistibles, préjugé^ superstition et /onatisme. Je ne Tavois jamais vu si tenace et si méprisant dans un combat métaphysique; mais la conversa lion ne se maintint pas longtemps à la hauteur de ces sublimes régions de rintelligencet car le vin étoit capiteux, et nous en buvions copieusement en gens qui n'rat rien de mieux à faire. Il étoit minuit à nos montres, et près d'une bouteille de plus, (juand nous nous écriâmes tous ensemble avec un transport de joie, comme si cette conviction nous avoit affranchis d'une inquiétude cachée :
~ Minuit! messieurs, minuit! et Inès de Las Sierras n'est pas venue !
L'unanimité avec laquelle nous nous étions rencontrés dans une observation si puérile nous arracha uu éclat de rire.
— Ttte et mort! dit Bontraix en se soulevant sur deux
jambes avinées, dont il cherchoit à dissimuler Foscilla-
tion sous un air de nonchalance et d'abandon; — quoique cette belle ait fait défaut à uotre réuuiua joyeuse, la
196 KODVELLES.
galantorio cliovalf^rcsque doiil nous faisons prorcssion nous détend de ToubUer. Je porte ce rouge bord à la santé de notre demoiselle Inès de Las Sierras et à sa prochaine délivrance!
— A Inrs de Las Sierras! cria Sergy.
— A Inès de Las Sierras! répélai-je en rapprochant mon verre à demi vide de leurs verres déjà pleins.
— Me voilà ! cria une voix qui partoit de la galerie de© tableaux.
— Hein ? dit Bonlraix (^n se rasseyant. — La plaisanterie n'est pas mauvaise; mais qui l'a laite?
Je jetai les yeux derrière moi. Bascara s'étoit cramponné tout p&to aux barreaux de mon fauteuil.
— Ce faquin de voiturier, répondis-je, que le vin de Palanios a mis en gaieté.
— Me voilà! me vodà! reprit la voix. Saint et bonne, humeur aux hôtes du (château de Ghismoudo !
— C'est une vok de femme, et de jeune .femme, dit Sergy en se levant avec une noble et gracieuse assurance.
Au même instant, nous discernâmes dans la partie la moins éclairée de la salle un blanc fantôme qui couroit vers nous d'une incroyable rapidité, et qui, parvenu à notre portée, laissa tomber son linceul. Il passa entre nous, car nous étions debout, la main sur la garde de nosépées, et s'assit k la place d'Inès.
— Me voilà ! dit le fantôme en poussant un long soupir et en rejetant de droite et de gauche de longs cheveux noirs, négligemment retenus par quelques nœuds de ruban ponceau. Jamais beauté plus accomplie n*avoit frappé mes regards.
— C'est une femme en effet, repris-je à demi-voix ; et puisqu'il est bien convenu entre nous que rien ne peut se passer ici qui ne soit parfaitement naturel, nous n'avons de conseils à prendre (piede la polit(*ssefrançoise» La suite expliquera ce my stère, s'il peut s'expliquer.
Nou9 imprimes nos places, et nous servîmes rinconnvte, qui paroissoii pressée par la faim. £lle mangea et but sans pu'ier. Quelques minutes après, elle nous avoit oubliés tout à fait, et chacun des personnages de cette
scèno bizarre sembla s'être isolé en lui-même, immobile et muet, comme s'il avoit été frappé de la baguette pétrifiante d*une fée. Bascara étoit tombé à mes côtés, et je l'aurois cm mort de terreur, si je n'avois pas été rassuré par le mouvement de ses mains palpitantes, qui se croisoicnt convulsivomont en signe de prière. Boutraix ne laissoit pas échapper un souffle ; une profonde expression d'anéantissement avoit remplacé son audace bachique, et le brillant vermillon de Tivresse, qui écla-^ toit une minute auparavant sur son front assuré, s'étoit changé en mortelle pâleur. Le sentiment qui dominoit Sergy n'enchainoit pas sa pensée avec moins de puissance, mais il éloit du moins plus doux, à en juger par ses regards. Ses yeux, fixés sur l'apparition avec tout le feu de i*amour, paroissoient s'efforcer de la retenir, comme ceux d*un homme endormi qui craint de perdre au réveil Je charme irréparable d'un beau songe ; et il faut avouer que cette illusion valoit la peine d'être conservée avec soin, car la nature entière n'ofîroit peut-être point alors de beauté vivante qui méritât d'être mise à sa place. Je vous prie de croire que je n'exagère pas.
L'inconnue n'avoit pas plus de vingt ans ; mais les passions, le malheur — ou la nïort — avoient inqjiinié à ses traits ce caractère étrange d'immuable perfection et d'étemelle régularité que le ciseau des anciens a consacré dans le type des dieux. Il ne restoit rien dans cette physionomie qui appartint à la terre, rien qui pût y craindre l'offense d'une comparaison. Ce fut là le froid jugement de ma raison, bien prémunie dès ce tempârià contre les fdies surprises de l'amour, et il me dispense d'une peinture à laquelle chacun de vous sera libre de pourvoii* au gré de sou imagination. Si vous parvenez à
VOUS ligiirci' (jiM^lqiu; cliosu (jiii apj roche de la réalité» vous irez mille tbis plus loin que tous-les arlilices de la parole, de la plume et du pinceau. Seulement, et il le faut bien pour la garantie de mon impartialité, laissez courir, sur ce front vaste et poli, un trait oblique, extrêmement légtM", (jui vient mourir ;ï un pouce au-dessus du sourcil ; et dans le regard divin dont ces longs yeux bleus répandent Tineflable lumière, entre des cils noirs comme le jais, exprimez, si tous le pouvez, quelque chose de vague et d*indécis, comme le trouble d'un doute inquiet qui cliorche à s'expliquer à lui-même. Ce seront les imperfections de mon modèle, et je vous réponds que Sergy ne les a pas aperçues.
Ce qui me frappa le plus pourtant, quand je fus capable de m'occuper de quelques détails, c*éloit1e vêtement (le riotre mystérieuse étrangère. ,le ne doulois pas de l'avoir vu quelque part, peu de temps auparavant, et je ne tardai à me rappeler que c*étoit dans le portrait d'Inès. Il paroissoit emprunté, comme le nôtre» au magasin d'un costumier assez habile en mise en scène, mais il avoit moins de fraîcheur. Sa robe de damas vert encore riche, mais molle et hàlée, que raltachoient çà et là des rubans flétris, devoit avoir appartenu à la garderobe d'une femme morte depuis plus d'un siècle, et je pensai en frémissant que le toucher y trouveroit peutêtre la froide humidité de la tombe ; mais je rejetai aussitôt cette idée indigne d'un esprit raisonnable, et j'étois parfaitement rendu au libre exercice de mes faculiés, quand, avec un accent enchanteur, la nouvelle venue rompit enfin le silafice :
— Eh quoi! nobles chevaliers, dit-elle en laissant errer su r ses lèvres un sourire de reproche, au rois- je eu le malheur de troubler les plaisirs de cette agréable soirée ? Vous ne posiez, à mon arrivée, qu'à vous livrer au bonheur d'être ensemble, et, quand je suis venue, Yos rires joyeux éclatoient à réveiller tous les oiseaux Je
IMÊS DB LAS SIBRRAS. 199
nuit qui ont lait leiii s nids clans les lambi is du château. Depuis quand la présence d'une femme toute jeuno, et à laquelle la ville et la cour ont trouvé quelques foibies agréments, alarme-tpelle la gaieté ? Le inonde auroit-l changé à ce point depuis quo jVn suis sortie?
— Pardonnez, madame, répondit Sfriiy; tant d'attraits étoient faits pour nous surprendre, et Tadmiration est muette comme Teffiroi.
— Je sais gré à mon ami de cette explication, reprisse aussitôt. Les sentiments que votre vtie inspire ne peuvent pas s'exprimer par des paroles. Qn.int à \nlre visite ellemême, elle a dû exciter en nous un étonnement passager dont nous atons été quelque temps à nous remettre. Vous savez que rien ne (louvoit nous l'annoncer dans ces ruines qui ont depuis ?i longtemps perdu leurs habitants, et ce lieu sauva^re, cette heure avancée^ de la nuit, ce désordre inaccoutumé des éléments ne nous permettoient pas de Tespérer. Vous serez sansJoute bienvenue, madame, partout où vous daignerez paroltte ; mais nous attendions avec respect, pour vous rendre les honneurs que nous vous devons, (ju'il vous plût de nous apprendre à qui nous avons l'honneur de [)arler.
— Mon nom? reprit-<^lle vivement ; ne le savez- vous pas f Dieu m*est témoin que je ne suis venue qu*à votre appel!...
— A notre appel 1 dit Boutraix en balbutiant et couvrant son visage de ses mains.
— Ën vérité, continua-t^Ue en souriant, et je con- Dois trop les bienséances pour en agu* autrement Je suis Inès de Las Sierras.
— Inès de Las Sierras! cria Boutraix, plus consterné que s'il avoit vu la foudre tomber auprès de luL 0 justice étemelle!
Je la regardai fixement. Je cherchai en vain dans sa figure quelque chose qui trahit la feinte et le mensonge.
— Madame, lui dis-je eu aiïcctant un peu plus de
Oigitized
calme que je n'en avois réellenient, les déguisemrats
sons lesquels vous nous avez trouvés, et qui sont peutêtre assez nialséanls pour ce saint jour, cachent d'ailleurs des hommes inaccessibles à la crainte. Quel que soit votre nom, et quel que soit le motif pour lequel il vous plaira de le déguiser, vous pouvez attendre de nous une hos[)ilalité discrète et respectueuse; nous nous pièUnons même volontiers à reconnoitre en vous Inès de Las Sierras, si ce jeu d^esprit, autorisé par la circonstance, amuse votre imagination, et tant de beauté vous donne le droit de la représenter avec plus d*éclat qu'elle n'en eut jamais ; c'est le plus sûr de tous les prestiiics ; mais nous vous prions d'être bien persuadée que cet aveu, qui ne coûte rien à notre courtoisie» n*auroit pu être arraché à notre créduUté.
— Je suis loin de lui demander un pareil effort, répondit Inès avec dignité ; mais qui pourroit me contester le titre que je prends dans la propni maison de mes pères ï Ohl continua-t-eile en s'animant par degrés, j*ai payé assez cher ma première faute pour croire la vengeance de Dieu satisfaite par cette expiation ; mais puisse l'indulgence tardive que j'attends de lui, et dans laquelle j'ai mis ma seule espérance, m'abandonner pour toujours aux tourments qui me dévorent, si le nom d'Inès do Las Sierras n'est pas mon nom! Je suis Inès de Las Sierras, la coupable et malheureuse Inès! Quel intérêt aurois-je à voler un nom que j'ai tant d'intérêt à cacher, et de quel droit repousseriez-vous l'aveu, assez pénible déjà, d'une infortunée dont le sort ne demande que de la pitié
Elle laissa échapper quelques larmes, et Sergy se rapprocha d'elle avec une émotion toujours imissante, pendant que Boutraix, qui avoit depuis quelque temps la tête api)uyée sur ses bras accoudés, la laissoit lourdement tomber sur la table.
^ Tenez, seigneur 1 dit-elle en arrachant de son bras
un carcan d'or à demi rongé par les années, (ît en le jetant dédaigneiiseiiicnt devant moi, voilà le (lernior pré- ' sent do ma mère, et le seul joyau de son liérilage qui me soit resté dans la misère et dans l'opprobœ de ma vie. Voyez si je suis en effet Inès de Las Sierras, ou une vile aventurière, vouée par la bassesse de sa naissance aux divertissements de la populace.
Les trois montagnes de sinople y étoient incrustées en fines cmeraudes, et le nom de Las Sierras^ gravé en vieilles lettres, s*y lisoit distinctement encore sous la rouille du temps.
Je relevai le bra( elet avec respect, et je le lui présentai, en m'inclinant profondément. Dans l'état d exaltation où étoit parvenu son esprit, elle ne me remarqua point. ^
— S'il vous falloit d'autres preuves, réprit-elle avec
une sorte de délire, le bruit de n»es malheurs n'est-il pas venu jusqu'à vous? Voyez! ajouta-t-ellc en détachant l'agrafe de sa robe et en nous montrant la cicatrice de son sein. C'est là que le poignard m*a frappée !
— Malheur ! malheur ! cria Boutraix en soulevant sa tète, et en se rejetant, dans un désordre inexprimable, sur le dossier de son fauteuil.
— Les hommes! les hommes! dit Inès du ton d'un mépris amer, ils savent tuer les femmes, et la vue des blessures leur fait peur L..
Le mouvement mêlé de pudeur et de compassion qu'elle fit pv»ur rapprocher les pans de sa robe entr'ouverte, et cacher son sein aux yeux effrayés de Boutraix, livra l'autre à ceux de Sergy, dont l'émotion étoit à son comble» el je comprenois trop bien son ivresse pour la condamner.
Un nouveau silence s'établit alors, plus long, plus absolu, plus triste que le premier. Abandonnés, chacun de notre cMé, à nos préoccupations particulières, Boutraix à une terreur iiréfléchie qui étoit devenue inca-
pahic de raisonner, Sergy aux jouissances intérieures d'un amour naissant, dont l'objet réalisoit les rêves favoris de sa folle imagination, moi-même à la méditation tlo c(^s hauts inystèros sur losqiKils je craiirnois de ni'etre formé, par le passé, des opinions téiiiéi aires, nous devions ressembler à ces figures pétrifiées des contes orientaux que la mort a saisies au milieu de la' vie, et dont les traitas réfléchissent pour toujours l'expression du srntiment passai^cr dans linpiel ell(î les a surprises. La piiysionomie d'Inès paroissoil Ix aucoup phis animée; mais à travers la multitude d'aspects mobiles qu'un enchainemont inexplicable d'idées lui faisoit prendre tour k tour, comme sous l'empire d*un songe, il auroit été impossible de d/tenuiner celle qui lu dominoit, quand elle prit la parole en riant :
— Je ne me rappelle pas, dit^elle, ce que je vous priois de m'expliquer tout à l'heure, mats vous savez bien que nia iieusée ne peut suffire à la conversation des hommes, depuis qu'une main que j'aiuuVis, et qui m'assassina, m'a jetée parmi les morts. Prenez pitié, je vous prie, de la foiblesse d'une intelligence qui ressuscite, et pardonnes-moi d'avoir oublié trop longtemps que je n'ai pas fait honneur encore au salut que vous me portiez quand je suis entrée. Messieurs, ajouta-t-elle en se levant avec une grâce infinie et en nous présentant son verre, Inès de Las Sierras vous salue à son tour. A vous, noUe dievalier ! le ciel vous soit favorable dans vos entreprises! à vous, écuyer mélancolique, dont quelque pcMue secrète altère la gaieté naturelle ! puissent des jours plus propices que celui-ci vous rendre une sérénité sans mélange! à vous, beau page, dont la tendre langueur annonce une &me occupée de soucis plus doux? puisse l'heureuse femnië qui a fixé votre amour y répondre par un amour digne de vous ; et si vous n'aimez pas encore, puissicz-vous aimer bientôt une beauté qui vous aime I à vous, mes seigneur.^1...
INftS DE LAS SIEUllAS. 203
— Oh ! j^aimei ci j'aime pour toujours I s*écria Sei^-. Qui pourroit ?ons avoir vuo et ne pas vous aimer? A Inès de Las Sierras ! à la belle Inès ! . . .
— A Inès de Las Sierras ! répétai-je en me levant de mon fauteuil.
— A Inès de Las Sierras ! murmura fioutraix sans changer de })lace ; et, pour la premi^ fois de sa vie» il porta une santé solennelle sans boire.
— A vous tous l reprit Inès cm rappi ochant pour la seconde fois son verre de sa bouche, mais sans l'épuiser.
Sergy s'en saisit, et y plongea une lèvre ardente ; je ne sais pourquoi j^aurois voulu le retenir, comme si j*avois pensé qu'il y bût la mort.
Quant à Boiilraix, il étoit retombé dans une sorte de stupeur réfléchie qui absorboit toute son âme.
— Voilà qui est bi^, dit Inès en jetant un de ses bras autour du cou de Swgy, et en posant de temps à autre sur son cœur une main aussi incendiaire que celle dont nous avoit parlé la légende d'Estevan. — Cette soirée est plus douce et plus charmante qu'aucune de celles dont j'ai conservé le souvenir. Nous sommes tous si gais et si heureux I Ne penses-vous pas, seigneur écuyer, qu'il ne nous manque ici que le charme de la musique ?...
— Oh ! dit Boutraix, qui ne pou\oit presque plus articuler autre chose, chanteroit-e11(;
— Chantez, chantes ! répondit en passant des doigts frémissants dans les cheveux d^Inès : c'est votre Sergy qui vous en prie.
— Je le veux bien, reprit Inès ; mais l'humidité de . ces caveaux doit avoir altéré ma voix qu'on trouvoit au« trefois belle et pure, et je ne sais d'ailleurs que de tristes chansons, peu dignes d'une tertulia bachique, où devroiont ne résonner que des airs joyeux. Attendez, continua-t-cUe en élevant ses yeux célestes vers la voillc et en préludant par des sons enchanteurs. C'est la romance
do la Nina MaUtda, ijui .sera iioiiv«'llo pour vous comme pour moi, car je la conii)oseraien chantant.
11 D*est personne qui n'ait pu reconndtre combien le mouvement animé de l'improvisation prètoit de 'séductions à une voix inspirco. .Mallieur à l'homme qui écrit froid(;nionl sa pensée, éhiborco, discutée, éprouvée par la réûexion et par le temps. 11 n'ira jamais émouvoir une âme jusque dans ses sympathies les plus secrètes. Assister à Tenfantement d'une grande conception, la voir s'élaneer du génie de l'artiste, comme Minerve de la tête de Jupiter, se sentir emporté dans son essor à travers les régions inconnues de l'imagination, sm^ les ailes de Téloquenoe, de la poésie, de la musique, c*est la plus vive des jouissances qui aient été données à notre nature imparfaite ; c'est la seule (jui la rapproche sur la terre de la Divinité dont elle a tiré son origine.
Ce que je viens de vous dire, c'est ce que j'cprouvois aux premiers accents d'inès. Ce que j'éprouvai un peu plus tard, il n'y a pohii de termes dans les langues qui puissent l'exprimer. deux essences de mon être se S('iparoient distinctemcnl dans ma pensée : l'une, inerte et grossière, que son poids matériel retenoit fixée sur un des fauteuils de Ghismondo ; Tautre, déjà transformée, qui s'élevoit au ciel avec les paroles d'Inès, et qui en recevoit, h leur gré, toutes les impressions d'une vie nouvelle, inépuisable en voluptés. Soyez, bien convaincus que si quelque génie malheureux a douté de l'existence de ce principe éternel, dont la vie impérissable est enchaînée quelques jours dans les liens de notre vie passagère, et qu'on appelle l'âme, c'est qu'il n'avoit pas entendu chanter Inès, ou une femme qui chantât comme elle.
Mes organes, vous le savez, ne se refusent pas à ce genre d'émotion; mais je suis loin de les croire assez délicats pour le subir dans toute sa puissance. 11 en éloit autrement de Sergy, dont l'organisation entière étoit
colle d*une ftme à peine captive» et qui ne touchoit à Thumanité que par quelque lien fragile, toujours prêt à le laisser libre quand il vouloit s'en affranchir. Snrgy crîoît, Ser^ pleuroit, Sergy n'éloit plus en lui-même, et quand Inès, transportée, alioit se perdre dans des inspirations plus sublimes encore que tout ce que nous avions entendu, elle sembloit l'appeler k elle d*nn sourire. Boutraix s*étoit un peu réveillé de son morne abattement, et fixoit sur Inès deux gros yeux attcntils, où l'expression d'un plaisir étonné avoit un moment rem» placé celle do la frayeur. Bascara n'avoitpas diangéde position, mais les douces sensations du virtuose commençoient à triompher des craintes de l'iionirne du peuple. Il relevoit de temps à autre un front où Tadmiration le disputoit à 1 épouvante, et soupiioit d'extase ou d'envie.
Un en d'enthousiasme succéda au chant d*Inès. Elle versa elle-même à boire à la ronde, et choqua d'un
verre délibéré le verre de Boutraix. Il le retira vers lui d'une main mal assurée, me regarda boire et but* Je remplis de nouveau les verres, et je saluai Inès.
— Hélas 1 dit-elle, je ne sais plus chanter, ou Inen cette salle a trahi ma voix. Âutrefms il n'y avoit pas un • atome de l'air qui ne me répondit, et qui ne me prêtât un accord. La nature n'a plus pour moi ces barmonies toutes-puissantes que j'interrogeois, que j'écoutois, qui se marioieut à mes paroles, quand j'étois heureuse et aimée. 0 Sergy! continua-t^elle en le r^ardant avec tendresse, il faut être aimée pour chanter!...
— Aimée! cria Sergy en couvrant sa main de baisers, adorée, Inès, idolâtrée comme une déesse! S'il ne faut que le sacrifice sans rés^ve d'un coaur» d'une âme, d'une éternité, pour inspirer ton génie, chaate, Inès, chante encore, chante toujours!
— Je dansois aussi, reprit-elle en appuyant langnissamment sa tête sur l'épaule de Sergy; mais comment
la
danser sans instrumenté — Merveille! aioiita-t-elle tout à coup. Quelque démon favorable a glissé des casta^ gnettos dans ma ceinture... Et elle les dégagea en riant.
— Jour irrévocable de la (laïunalion, dit Boulraix, vous voilà donc venu! Le mystère des mystères est accompli 1 Le jugement dernier s'approche! £Ue dansera I • • •
Pendant que Boutraix a<^evoit de parler, Inès s'étoit
levée, et débutoit par des pas graves et lentement mesurés, où se déployoient avec une grâce imposante la majesté de ses formes et la noblesse de ses attitudes. A mesure qu'elle changeoit de {^ace et qu*elle se montroit smis des aspects nouveaux, notre imagination s'élonnoît, connue si une belle femme de phis avoit apparu à nos regards, tant elle savoit (incliérir sur elle-même dans Finépuisable variété de ses poses et de ses mouvements. Ainsi» par des transitions rapides, nous l'avions vue passer d'une dignité sérieuse aux transports modérés du plaisir qui s'anime, puis aux molles lanij;ncurs de la volupté, puis au délire de la joie , puis je ne sais à quelle extase plus délirante encore, et qui n'a point nom; puis elle disparoissoit alcNrs dans les ténèbres lointaines de la salle immense, et le bruit des castagnettes s'af<foiblissoit en |)roportion de son éloignenicnt, et diuiinuoit, diminuoit toujours, jusqu'à ce qu'on eût cessé de Tentendre en cessant de la voir; puis il revenoit de loin, s'augmentoit par degrés, éclatoit tout à fait quand elle reparoissoit subitement sous des torrents de lumière à Teuilroit où elle ctoit le moins attendue; et alors elle se rapproclioit de nous au point de nous ctiîcurer de sa robe, eri faisant claqueter avec une volubilité étourdissante les castagnettes réveillées, qui babilloient comme des cigales, et en jetant çà et là, au travers de leui fracas monotone, quelques cris perçants, n; iis tendres, cpi i)énétroient l'âme. Ensuite, elle s'éioigaoit encore, s'enfonçoit à demi dans l'ombre, paroissant et dispa*
INÈS DK LAS SIKRRAS. 207
roissant tour à tour, fuyant à dessein sous nos y^ix, et cherchant à se laisser voir; et ensuite m ne la voycit plus, on ne renlendoit plus, on n'enlendoit plus qu'une note éloignée et plaintive comme le soupir d'une jeune fille qui meurt; et nous restions éperdus, palpitants d'admiration et de crainte, en attendant le moment où son voile, emporté par le mouvement de la danse, viendroit flotter et s'éclairer à la lumière des flam* beaux, où sa voix nous avertiroit du retour par un cri de joie, auquel nous répondions sans le vouloir, parce qu'il faisoit vibrer en nous une multitude d'harmonies cachées. Alors elle revenoit, elle toumoit sur elle-même, comme une fleur que le vent a détachée de son rameau, elle sY'laii( ()it de la terre, comme s'il avoit dé|)endu d'elle de la quitter pour toujours, elle y redescendoit, comme s'il avoit dépendu d'elle de n'y pas toucher; elle ne bondissoit pas sur le sol; vous auriez cru qu'elle ne faisoit qu'en jaillir, et qu'un arrêt mystérieux de sa destinée lui avoit défendu d'y toucher autrement que pour le fuir. Et sa tête, penchée avec rexpression d'une caressante impatience , et ses bras, gracieusement arrondis en signe d'appel et de prière, paroissoient n^us implorer pour la retenir. Sergy céda, quand j'allois y céder, à cet attrait impérieux, et l'enveloppa dans les siens.
— Reste, lui dit^il, ou je meursl...
— Je pars, répondit^lle, et je meurs si tu ne viens!.,.
Âme d'Inès, ne viendras-tu pas?
Elle tomba demi assise sur le fauteuil de Sergy, les mains nouées autour de son cou, et, pour cette fois, elle avoit décidément cessé de nous voir.
— Écoute, Sepgjf continua Inès. En sortant de cet appartement, tu verras à ta droite uh corridor long, étroit, obscur. (Je l'a vois lomaniné en entrant.") Tu le suivras longtemps, avec précaution, sur des dalles toutes rompues. Marche» marche toujours 1 Tu ne te rebuteras
pas des détours infinis qu'il doit présenter à ta vue; il n'y a pas moy^ de s'égarer. Tu descendras les degrés par lesquels il s'abaisse, d'étage en étage, vers les souterrains. Il en manque quelques-uns; mais Tamour franchit aisément ces obstacles qui n'ont pas retardé, pour venir te trouver, les pas d'une foible femme. Marche, marche toujoiu^ ! Tu arriveras ainsi à un escalier tortueux , encore plus délabré que le reste, mais où je te guiderai, car tu me trouveras au-dessus. Ne t'inquiète pas de mes hiboux, car ils sont, depuis longtemps, mes seuls amis. Les hiboux entendent ma voix, et, par les soupiraux entr'ouverts du sépulcre où j*habite, je les renverrai aux créneaux avèc tous leurs petits. Marche» marche toujours! Mais, viens, et ne tarde pas... Viendras-tu?
— Si j'irai ! s'écria Sergy . Oh ! plutôt la mort éternelle que de ne pas te suivre partout !•..
— Qui m'aime me suive, répondit Inès en poussant un éclat de rire effrayant.
Au même instant, elle ramassa son linceul, et nous ne la vîmes plus; robscurité des parties éloignées de la salle nous Tavoit cachée déjà pour toujours.
Je me jetai au-devant de Sergy, et je le saisis fortement. Boutraix, rendu à lui par le péril de son camarade, étoit venu me seconder. Bascara lui-même se leva.
— Monsieur, dis -je à Sergy, couiine votre ainé, comme votre ancien de service, comme votre ami, comme votre capitaine, je vous défends de faire un pas! Ne voi84u pas, midheureux , que tu es ici responsable de notre vie à tous? Ne vois-tu pas que cette femme, trop séduisante, hélas ! n'est que le magique instrument dont se sert une troupe de bandits cachée dans cet aiïreux repaire, pour nous séparer et pour nous perdre? Oh! si tu étois seul et libre de disposer de toirmème, je comprendrois Ion funeste égarement, et je ne pourrois que te plaindre; Inès a tout ce qu'il faut pour justifier un pareil sacrifice. Mais songe qu'on u'espèie nous rédune
LNÉS BË LAS SiblUUS. 2Vd
qu'en nous isolant, et que si nous devons mourir ici nous devons mourir autrement que dans une embiiche grossière, en vendant cher noire vie aux assassins. Sor- Pfv, tu nous appartiens avant tout; tu ne nous quitteras
pasi
S&tgy^ dont la raison paroissoit cwibattue par une foule de sentimoits contraires, me regarda fixement, et
tomba sans force sur son fauteuil .
— A nous, maintenant, messieurs, continuai-jc eu . tournant péniblement la porte sur ses gonds rouiilés. Amassons ces vieux meubles en barricades pour nous en faire un rempart. Pendant qu*il s'ébranlera sous une attaque prrsqnc infaillible, nous aurons le temps de nous mettre sur nos gardes, et de tenir nos armes prêtes. Nous sommes en état de résister à vingt brigands, et je doute qu*ils soient ici.
— J'en doute aussi, dit Boutraîx, quand ces précautions furent prises, et que nous nous retrouvâmes autour de la talile près de laquelle s'éloit enfin assis Bascara, un peu rassuré par notre air de résolution. Les mesures dont le capitaine vient de s'aviser sont conseillées par la prudence, et le guerrier le plus intrépide ne fait rien d'indigne de sa bravoure en se mettant à l'abri des surprises; mais Tidéo qu'il se forme de ce château me paroit dénuée de toute vraisemblance; unô bande de scélérats n'occuperoit pas impunément, au temps oii nous vivons, sous la terreur de nos armes, et au milieu de Tactivité infatigable de notre police, les ruines d'un vdeux bâtiment à demi-lieue d'une giaiule ville. Crcst une chose plus impossible que toutes celles dont nous av<ms nié tantôt la possibilité.
— En vérité, lui dis-je en raillant, pensez-vous, Boutraix, que Voltaire et Piron seroient de cet avis?
— Capitaine, répliqua-l-il avec une froide dignité dont je ne l'aurois jamais cru capable, et que lui inspiimt sans doute la nature des idées nouvelles auxquelles
son esprit commençoit à s'ouvrir, — l'ignorance et la présompticm de mes jug^ents méritoient eeiie ironie» et je ne m'en offenserai point. J'imagine que Voltaire et
Piron n*expliqnei oi('ul guère mieux que moi ce qui s'est passé tout à l'heure sous nos yeux; mais, quoi en soit de cet événement et de tout ce qui peut le suivre» vous me permettrez, de penser que les ennemis auxquels nous avons affaire maintenant n'ont pas besoin de trouver des portes ouvertes.
— Ajoutez à cela, dit Bascara, qu un semblable expédient est indigne des voleurs les plus maladroits. Vous envoyer cette Inès si bien apprise, que vous regardez oomme leur complice, c'étoit éveiller votre attention et non pas la distiiiirf;. Leur supposerez- vous la pensée qu'il ail |)u se trouver un homme assez fou (j'en demande bien pardon au seigneur Sergy) pour suivre un fantôme dans une tombe; et s'il est impossible de compter sur un pareil résultat, à quoi bon les frais de cette prodigieuse apparition , qui n'auroit servi qu'à vous avertir? N'étoit-il pas plus naturel de vous laisser pas- • ser la première partie de la nuit dans raveuglement d'une folie conflance, et d^attendre le moment où, surpris par le sommeil et par te vin, vous ne leur donneriez plus que la peine de vous égorger sans péril, si vos dépouilles, assez légères et pltis propres à les déceler qu'à les enrichir, eussent offert uu appât bien tentant à leur cupidité? Je ne vois, quant à moi, dans cette explication, que l'effet d'un esprit incrédule qui s'obstine contre l'évidence et qui aiii^e mieux croire aux calculs de sa fausse prudence qu'aux miracles de Dieu. . — Fort bien, repris-je, seigneur Bascara, on no sau- Tdt mieux raisonner, et je reviens à votre avis. Mais si cette explication n'est pas bonne, ètes-vous sûr que je ne vous en tiens pas une autre en réserve? Vos sens paroissent assez reposés mniîilcnant pour l'entendre, et le calme parfait qui a succédé à vos terreurs» si pronipte-
LNblS OË LAS SI£11RAS. 211
ment dissipées, tne fournira, au besoin, une prouTe de plus. Vous êtes comédien, soigneur Bascara, et tros-l>on comédien, je vous en réponds; vous l'ave/ mieux piouvé celte nuit que vous ne le files jamais à Giiuuae. Coite merveilleuse cantatrice, cette danseuse incomparable, que vous tenez probablement en réserve pour Touverture du ihéûtre de Barcelone, ne la connoissez-vons pas? N'auroit-il pas élé piquant d'en taire ICssai, (l:»ns une scène admirablement conduite, sur la sensibilité iiritable de trois amateurs passionnés, dont l'enthousiasme peut servir de garantie à vos succès à venir? Votre vanité espagnole ne se seroitrclle pas amusée en même temps, avec trop de complaisance, «à l'espoir d'inspirer quelque mouvement d'intjuiétude et de crainte t trois officiers français? Qu'en dites-vous, monsieur )f
— Ah ! ah I dit Boutraix souriant et achevant de videi son verre, car il ne chcrchoît encore qu'un prétexte è redevenir nn grand philosophe comme autrefois, qu'en dites-vous, mauvais plaisant?...
Sergy, qui n'étoit pas sorti jusqu'alors de son abattement rêveur, releva vers nous un œil moins triste et moins égaré. L*idée de retrouver Inès sur la terre des vivants avoit apporté quelque adoucisseîiient à sa douleur; il entrevoyoit l'espérance de la rappeler parmi nous et de la revoir encore. Il écouta.
Bascara haussa les épaules.
— Permettez, continuai-je en lui prenant la main, cette plaisanterie n'est pas d'assez mativais ixoùi \m\ui nous irriter, et nous y avons pris li op de plaisir pour vous en faire un crime. J'ajouterai même, sans crainte d'être démenti par mes camarades, que chacun de nous payera volontiers sa place à la répétition ; mais, maintenant, la comédie est jouée, et vous nous en devez le secret comme à d'honnêtes gens qu'on ne mystifie pas impunément, et dans lesquels un homme tel que vous est taeul^ux de trouver des amis. Expliquez-vous avec
franchise» détruisons ces barricades ridicules, et faites rentrer Inès! Je vous préviens que toute réticence prolongée au-delà des bornes que notre politesse a bien
voulu y mettre deviendroil une injure sanglante, et que vous payeriez chèrement! Pourquoi ne répondez-vous pas?
— Parce qu'il est inutile de répondre, dit Bascara. Un seul moment de réflexion vous auroit épargné la peine
dem'iiitrrroger. Je m'en rapporte à vousp-même.
— Réellement , monsieur 1 — Mais encore! Il me semble que j*ai été assez précis.
— De la précision, soit, répliqua Bascara. Mais la vraisemblance, où eslrelleî Écoutez plutôt. — N'est-il . pas vrai (jue vous m'avez rencontré ce matin dans la voiture d'Estevan? n'est-il pas vrai que vous y avez pris place à côté de moi? n'est-il pas vrai que je ne pouvois TOUS y attendre? n'estril pas vrai que je ne vous ai pas quittés un moment depuis?
— Cela est vrai, dit Sergy.
— Cela est vrai, dit Boutraix.
— Continuons, dit Bascara. La tempête inopinée qui nous a surpris en sortant de Gironne, avois-je pu la prévoir? avois-]e pu prévoir que nous n'arriverions pas aujourd'hui à Barcelone? avois-je prévu que l'auberge de Mattaro seroit pleine? avois-je prévu que vous fui nieriez le projet téméraire de couclier dans ce château de Ghismondo dont le seul aspect fait dresser les cheveux h la tète des voyageurs? n'ai-je pas combattu cette résolution de toutes mes forces, et suis-je venu ici autrement qu'en cédant presque à la force?
— Cela est vrai, dit Boutraix.
— Gela est vrai, dit Sergy.
— Attendez, continua Bascara. Dans quel dessein aurois-je organisé cette prodigieuse intrigue? Dans le dessein d'essayer sur trois officiers de la garnison de Gironne leg dcbuts d'une cantatrice^ d'une danseui>o
comme celle que vous venez de voir, (il vous platt de l'appeler ainsi, et je ne m'y oppose pas.) Vraiment, mes
soigneurs, vous faites trop d'honneur à la munificence d'un pauvre régisseur de province, en supposant qu'il donne de pareilles représentations gratis. Oh! si j' a vois une actrice comme Inès (la miséricorde du Seigneur I)uisse-t-elle descendre sur elle!), je me garderois bien de l'exposer à gagner un rhume mortel sous les voûtes hiunides de ce château de malédiction, ou une entorse dans leurs ruines. Je me garderois bien de la conduire à Barcelone où il n'y a pas d'eau à boire depuis la guerre, quand elle feroit ma fortune dans une saison à la Scala de Milan, ou à rO[)éra de Paris. Kl que dis-je, dans une saison ! dans une seule soirée, dans un seul air» dans un pas! La Pedrina de Madrid, dont on a tant parlé» quoiqu'elle n'ait paru qu'une fois, et qui se réveilla, dit-on, le lendemain avec les trésors de la couronne, la Pedrina elle-même pouvoit-elle en approcher? Une chanteuse, vous l'avez entendue! une danseuse qui n'a pas touché un instant le parquet de ses pieds!...
— Cela est vrai, dirent ensemble Sei^ et Boutratx«
— Encore un mot, ajouta Bascara. Mon calme subit vous a surpris, et pourquoi pas, puisqu'il m'a étonné moi-môme? je le comprends maintenant. L'impaliencc avec laquelle Inès s'est retirée annonçoit que le moment de l'apparition étoit fini, et cette idée a soulagé mon esprit. Quant à la raison pour laquelle les trois damnés n'ont pas paru comme à l'ordinaire, c'est une question plus difficile, mais à laquelle je ne prends d'autre intérêt que celui de la charité chrétienne. £lle concerne plus particulièrement, selon toute apparence, ceux qui les ont représentés.
— Alors, dit Boutraix, que Dieu veuille prendre pitié de nous !
— Étrange mystère! m'écriai-je en frappant la table du poing, car je m'étois rendu à ces raisons. — Qu'est-
ce doncy je tous le demande, que ncras avons tu tout à rbeure?...
— Ce que les honiuK s voient très-rarement dans celte vie, répondit Bascara, son rosaire à la main, et ce qu'un trè&-graûd nombre d'hommes ne verront pas dans Tautre» — une âme du purgatoire.
— Messieurs, ropris-jc avec assez de fermeté, il y a ici un secret qu'aucune inlell licence liuiuaine ne peut pénétrer. Il est caché sans doute dans quelque fait naturel dont Texplication nous arracheroit un sourire, mais qui échai^ à la portée de notre raison. Quoi qu'il en soit, 0 nous importe à tous de ne ]y<\^ prêter l'autorité de notre témoiîrnaize à des superstitions indi.uncs du rlirislianisme comme de la philosophie. Il nous importe surtout de ne pas compromettre l'honneur de trois officiers français dans le récit d'une scftne fort extraordinaire, j'en emviens, mais dont l'énigme développée tôt ou fard rîsqueroit fort de nous livrer, un jour, à la dérision publique. Je jure ici sur riionneur, et j'attends de vous le même serment, de ne jamais parler en toute ma vie de ce qui s'est passé cette nuit, tant que les causes de ce bizarre évàiement ne me seront clairement connues.
— Nous le jurons aussi, dirent Sergy et Boutraix.
— Je prends le divin Jésus à témoin, dit Bascara, par la foi que j'ai en sa sainte Nativité dont on célèbre à rbeure qu'il est la glorieuse commémoration, de n'en
jamais parler qu'à mon directeur, sous le sceau du sacrement de pénitence; et que le nom du Seigneur soit célébré dans tous les siècles I
— Amênj rejurit Boutraix en Tembrassant avec une efihsion sincère. Je vous prie, mon cher frère, de ne pas m'oublier dans vos prières, car je ne sais malheureusement plus les miennes...
Lix nuit s avançoit. Un sommeil inquiet vint nous surprendre tour à teur* Je n'ai pas besoin de vous dire de
quels rêves il fut agité. Le soleil se leva enfin dans un ciel plus pur que nous n'aurions pu Fespérer la veille, et sans nous dire un seul mot, nous gagnâmes Barcelone où nous fàmes arrivés de bonne heure.
— Et puis après / dit Aiia>lase.
— Après? Qu'entends-tu parla» je te prie /Le conte n'estril pas fini?
— Je ne sais pourquoi il me semble qu'il y manque quelque chose encore, dit Eudoxie.
— Que voulez-vous que je vous dise? Deux jours après, nous étions de retour à Gironne, où nous atten-
. doit un ordre de départ pour le régiment. Les revers de la grande armée forçoient Fempereur à réunir Félite de ses troupes dans le Nord. Je m'y retrouvai avec Boutraix, qui étoit devenu dévot de[)uis (pi'il avoil parlé en propre personne à une àme du purgatoire, et avec Sergy, qui n'avoit plus changé d'amour depuis qu'il étcHt tombé amoureux d'un fantôme. Au premier feu de la bataille de Lutzen, Sergy étoit à côté de moi. Il fléchit tout à coup et laissa reposer sa tête, frappée d'un plomb mortel, sur le cou de mou cheval.
• — * Inès, murmura-t-ilt je vais te rejoindre; — et il rendit le dernier soupir.
Quelques mois plus tard l'armée rentra en France, où d' inutiles prodiges de valeur relardèrent, sansTempécher, la chute inévitable de l'empire. La paix se fit alors, et un grand nombre d'officiers déposèrent poui jamab les armes. Boutraix s'enferma dans un cloître où je pense qu'il est encore; je me retirai dans l'héritage d(i mes pères, que je n'ai pas envie de quitter. Vdllà tout.
— Ce n'est pas là, dit Anastase d'un air boudeor» toute l'histoire d'Inès. Tu dois en savon* davantage.
— Cette histoire est très-couiplèle dans son genre, répondis-je. Vous m'avez demandé une histoire de revenant, et c'est une histoire de revenant que je vous ai
rai'ontrc, ou bien il nVu fut jnmais. Tout aniro dénoûment seroit vicieux dans mon récit, car il en changeroit la nature.
— Mauvaise défaîte, dit le substitut. Vous dierchez à
vous sauver d\im explication par une subtilité. Raisonnons un peu, s'il vous plaît, car la logique est de mise partout, même dans les contes de revenant. Vous avez pris avec vos camarades l'engagement solennel de garder un silence absolu sur l'événement de la nuit de Noël, tant que le fait de Tapparition ne vous seroit pas clairement expli(îué; vous vous ries même soumis à cette obligation par serment, et je m'en souviens bien, car je . n'ai dormi qu'au commencement de la narration, qui, par parenthèse, trainoit quelque peu en longueur. Or, vous n'avez pu être dégagé de cette espèce de contrat synallagmatiquc (c'est ainsi (pi'on l'appcîlle en droit) que par l'éclaircissement conditionnel sur lequel il étoit fondé; à moins qu'il ne vous plaise de supposer que vous en avez été aflranchi par la mort de Tun des contractants et par Tenlrée en profession de l'autre , laquelle peut être considérée, à la vérité , comme une espèce de mort; mais je vous préviens que ce déclinatoire ne peut être admis dans l'espèce, ce que je vous prouverai à loisir si vous persistez dans vos conclusions. Donc vous Ates dans le cas flagrant d'infhiction à l'engagement contracté, si la condition qui le résout n'a pas été accomplie.
— le vous prie, monsieur le substitut, répliquois-je, de m'épargner ce procès, à moi qui n'en eus de ma vie. Je suis parfaitement en règle sur les termes de mon contrat, que j'aurois pu me dispr^nscr d'alléguer, si je n'avois voulu tout dire. Mais l'histoire qu'on réclame, c'est une autre histoire; la pendule marque minuit et davantage; voulez-vous me permettre de laisser le mot du • logogriplie suspendu pendant un mois, comme celui du fieux Mercure de France?
— J*cstimc, reprit k; substitut, (}u'il peut y avoir lieu à ajoui'uer, si cela convient à ces dames.
— D*ici là, conlinuai-je, votre imagination peut s'évertuer à chercher l'explication que je hii promets. Je VOUS avertis toutefois que c'est ici une histoire véritable, du commencenieiit à la fin, et qu'il n'y a dans tout ce (]nr j(> vous ai raconté ni supercherie, ni mystilicaliun, ni voleurs...
— Ni revenant? dit Eudoxie.
— Ni revenant, repartispje en me levant et en prenant mon (hapean.
— Mu loi» tant pis! dit Ânastase.
— Mais, si ce n*étoit pas une véritable apparition, dit Ânastase aussitôt que je fus assis, apprends-nous ce que c'étoit. II y a un mois que j'y réfléchis, sans trouver
d'explication raisonnable à ton histoire.
— Ni moi non plus, dit Eudoxie.
— Je n'ai pas eu le temps d'y penser, dit le substitut, mais autant que je m'en souviens, cela tiroit furieusement au fantastique.
— Il n'y a cependant rien de plus naturel, répondisje, et tout le monde a entendu raconter ou vu de ses propres yeux des choses bien plus extraordinaires que celles qui me restent à vous apprendre, si vous êtes di» posés à m'écouter encore une fois.
Le cercle se resserra un peu, car dans les k^n^nies veillées d'une petite ville, on n'a rien de mieux à la ire que de prêter l'oreille à des contes bleus pour attendre le sommeil. — J'entrai en matière.
Je vous ai dit que la paix ëtoit faîte, que Ser^y étoit
morty que Boutraix étoit moine, et que je n'étois plus rien qu*un petit propriétaire à son aise. Les arrérages de mes revenus m'avoîent presque rendu opulent, ot un
WritniîG qui arriva sur lo tout rnV'nrichit d'un superflu ridicule. résolus de le dépenser en voyages d'instruction et de plaisirs, et j'hésitai un moment sur le choix du pays que jMrois visiter; mais ce ne fut qu'une feinte de ma raison qui luttoit contre mon cœur. Mon cœur me rappoloit à Barcelone, et ce roman formeroit, si c'étoit ici. sa place, nn accesscMb beaucoup plus long que le principal. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une lettre de Pablo de Glauza, le plus cher des amis que j'eusse laissés en Gatalogno, acheva de me décider. Pablo épousoit Léonoi e, Léouore étoil la sœur d'Estelle, et cette Estelle dont je vous parlerai peu étoit l'héroïne du roman dont je ne vous parlerai pas.
J'arrivai trop tard pour la noce; elle étoit faite depuis trois jours, mais elle se contînuoît, suivant Tusa^e, en f(Hes(p!i se prolongent quelquefois au delà des douceurs do la lune de miel. Il n'en devoit pas être ainsi dans la famille de Pablo, qui étoit digne d'être aimé d'une femme parfaitement aimable, et qui est heureux aujourd'hui comme il espéroit l'être alors. Cela s'est vu de temps en temps, mais il ne faut pas s'y lier. Estelle m'accueillit comme un ami regretté qu'on désiroit de revoir, et mes rapports avec elle ne m'avoient pas donné lieu d'en attendre davantage, surtout après deux ans d'absence, car ceci'se passoît en 1814, dans l'intervalle de cette courte paix européenne qui sépara la première restauration du 20 mars.
— Nous avons diné de meilleure heure qu'à l'ordinaire, dit Pablo on rentrant dans le isalon où j'avois ramené sa femme : le souper nous dédommaprera; mais il falloit laisser une heure aux soins de la toiiclle, et il n'y a perFonne iri (|ui ne veuille assister, dans les loges que j*ai retenues, à la représentation peut-être unique de la
Pcdrina. Cette virtuose est si fantasquel Dieu sait si elle ne nous échappera pas demain !
— La Pedrîna? dis-jc par réflexion. Ce nom m'a déjà frappé une fois, et dans une circonstance assez mémorable pour que je nVn [jcide jamais le souvenir. N'est-ce pas celle chanteuse extraordiuaii-e, et tte danseuse plus extraordinaire encore» qni disparut de Madrid après une journée de triomphes, et dont on n'a jamais retrouvé les traces? Elle justifie sans doute la curiosité dont elle est l'ol)jet par dus talents qni ne souillent tiuenne comparaison sur aucun théâtre; mais je t'a\ oue qu'un événement singulier de ma vie m'a tout à fait blasé sur ce genre d*émotions» et que je ne suis nullement curieux d'entendre ou de voir la' Pedrina elle-même* Pi'i mets-moi d'attendre sur la Uainbia l'heure de nous réunir.
— A ton aise, r^liqua Pablo. Je croyois cependant qu'Estelle comptoit sur toi pour l'accompagner?
Estelle revkit en elTet, et s'approcha de moi an moment de partir. J'ouhhai que je m'étois promis de ne jamais revoir une dansrnse, de rw jamais entendre une cantatrice» après Inès de Las Sierras , mais je me croyois sûr, ce jour-là, de ne voir et de n'entendre qu'Estelle.
Je tins longtemps parole, et je serois fort embarrassé de dire ce qu'on joua d'abord. Le bruit même qui avoit annoncé l'entrée de la Pedrina n'étoit pas parvenu à m'émouvoir; je restois calme et les yeux à demi voilés de ma main, quand le silenee profond qui avoit remplacé cette émotion passagère fut rompu tout à coup par une voix qu'il ne m'étoit pas possible de iiiéc oiinoître. l>a voix d'Inès n'avoit jamais cessé de résonner à mon oreille; elle me pcmrsuivoit dans mes méditations» elle me berçcNt dans mes songes ; el la voix que j'ent^dois, c'étoii la voix d'Inès!
Je tressaillis, je poussai un cri, je m'élançai sur le de-
Oigitized
vantde la loge» les regards arrêtés sur le ihéàirei G'étoil Inès, Inèselle^nème!
Mon premier mouvement fiit de chercher, de recueillir
autour de moi tontes les circoîistanres, tous les faits (iiii pouvoient me confirmer dans l'idée que j'élois à Barcelone, que j'étois à la eomédie, que je n'étois pas comme tous les jours» depuis deux ans» la dupe de mon imagination; qu'un de mes rêves habituels ne m'avoit pas surpris. Je m'efTorçai do nie ressaisir à quelque chose qui •pût me convaincre de la réalité de ma sensation. Je trouvai la main d'Estelle et je la pressai avec force.
— Ëh bien ! ditrelle en souriant, vous étiez si sûr d*ètre prémuni contre les séductions d'une voix de femme! la Pedrina prélude à peine, et vous voilà hors de vous!...
— Ètes-vous certaine, Estelle, ré[)liquai-je, que ce soit ici la Pedrina? Savez-vous précisément si c'est une femme, une comédienne, ou si c'est une apparition?
— En vérité, reprit-elle, c'est une femme, une comédienne extraordinaire, une chanteuse comme on n'en a jamais entendu, peut-être, mais je n'imagine pas que ce soit rien de plus. Votre enthousiasme, j)renez-y garde, ajouta-t^elle froidement, a quelque chose d'inquiétant pour ceux qui vous aiment. Vous n'êtes pas le premier, dit-on, que sa vue auroit rendu fou, et cette foiblesse de cœur ne flatteroit probablement ni votre femme, ni votre maitresse.
En achevant ces paroles, elle retira tout à fait sa main» et je la laissai échapper; la Pedrina chantoit toujours. Ekisuite elle dansa, et ma prasée, emportée avec elle»
se livra sans défense? à toutes les impressions qu'elle vouloit lui donner. L'ivresse universelle cachoit la mienne, mais elle l'augmentoit encore; tout le temps quis'étoit écoulé entre nos deux rencontres avoit disparu à nos yeux, parce qu'aucune sensation du même genre et de la même puissance n'étoit venue me rappeler celle-là; il me sembloit que j'étois encore au château de Ghismondo»
mais au phâteau de Ghismondo agrandi, décoré, peuplé d'une foule immense, et les acclamations, qui s'élevoient
de toutes parts, briiissoi(^nt dans mes oreilles comme des joies de démons. VA la Pedrina, possédée d'une frénésie sublime que l'eafer seul peut iuspiier et entretenir, eontinuoit à dévorer le parquet de ses pas, à fuir, à revenir» à voler, chassée ou ramenée par des impulsions invincibles, jusqu'à ce que, haletante, épuisée, anéantie, elle tondja entre les bras d( s eoitiparses, en proférant avec une expression déchirante un nom que je crus entendre et qui retentit douloureusement dans mon cœur...
— Sergy est mort! m'écriai-je en pleurant à chaudes larmes, les bras étendus vers le théâtre!..
— Vous êtes décidément fou, dit Estelle en me retenant à ma place, mais calmez-vous enûn! elle n*y est plus,
— Foui rqpri8»)e à part moi... cela seroit-il vrai? aurois-je cru voir ce que je n'ai pas vu? ce que j'ai cru entendre, ne renlendois-je pas en eiTet?... Fou, grand Dieu! séparé du gennî humain et d'Estelle par une inlirmilé qui me rendra la fable publique 1 Cliùteau fatal de Ghismondo, est-ce là le châtiment que tu réserves aux téméraires qui osent violer tes secrets? Heureux mille fois Sergy d'être mort dans les champs de Eutzen ! ^
Je m'abimois dans ces idées quand je sentis le bras d'Estelle se Wcr au mien pour sortir du spectacle.
— Hélasl lui dis-je en tremblant, car je commençois à revenir à moi, je dois vous faire pitié, mais je vous ferois plus de pitié encore si vous connoissiez une histoire qu'il jie m'est pas permis de raconter ! Ce qui vient d^' se passer n'est pour moi que la prolongation d'une illusion terrible dont ma raison ne s'est jamais totalement afiranchie* Permettez-moi de rester seul avec mes pensées et d'y reiTieltre, autant que j'en suis capa ble, un peu d'ordre et de suite. E€s plaisirs d'une dou^M» conversation me sont interdits aujourd'hui; je serai plus calme demain.
— Tu seras demain comme il te plaira» dit Pablo, qui venoit de saisir ces dernières paroles en passant auprès
de nous, mais lu ne nous quitteras cortaincment pas ce soii'. Au reste, ajouta-t-il, je compte plus, pour t'y décider, sur les instances d'Estelle que sur les mieimes.
— Seroii-il vrai, reprit-elie, et consentiriez-TOUs à nous donner le temps que tous destinez sans doute à vous oreuj^r de la l*cdrina?
— Au nom d(î Dieu! m'écriai-je, ne prononcez plus ce nom, chère Estelle, car le sentiment que j'éprouve ne ressemble à aucun des sentiments que tous pourriez soupçonner, si ce n*est peut-être à la terreur. Pourqu(M faut-il que je ne puisse pas m'cx[)liquer davautagey
1! avoil fallu céder. Je ni'étois assis au souper sans y prendre part, et, comme je m'y atteudois, on n'avoit p&TÏé que de la Pedrîna.
— L*intérêt que cette femme extraordinaire vous inspire, dit tout à coup Pablo, a quelque chose de si exalté, que l'on coînpit ndroit à peine la possibilité de l'augmenter encore. Que seroit-cc donc pourtant , si vous connoissiez ses aventures, dont une partie s'est, à la vérité» passée à Barcelone, mais dans un temps où la plupart d'entre nous n'y étoient pas établis? Vous seriez obligés de convenir que les malheurs de la Pedrina ne sont pas moins surprenants que ses talents.
Personne ne répondit, car on écoutoit, et Pablo, qui s'en aperçut, continua ainsi :
— La Pedrina n'appartient point à la classe d'oà sont ordiuairenu nl sortis ses })areils, et dans laquelle ;;e recrutent ces troupes nomades que leur destinée dévoue aux plaisirs de la multitude. Son nom véritaLie a été porté, dans des temps reculés, par une des familles les plus illustres de la vieille Ëspagne. Elle s'appelle Inès de Las Sierras.
— Inès de Las Sierras ! m'ccriai-je en me levant de ma place dans un état d'exaltation difficile à démre, Inès
de F.as Siorras! Il est donc vi ail Mais, sais-tii, Pablo, ce que c'est (jirinès do Las Sicnas'f' sais-lii d'où clic vient, et par quel elUayaut privilège elle se lait eateudre sur un théâtre?
— Je sais, dit Pablo en souriant, que c'est une rare et
infortunée créature, dont la vi(î mérite an moins autant de pitié que d'admiration. Quant à rémotion que le cause son nom, elle ne sauroit m'étonncr, car il est probable qu'il t'a frappé plus d'une fois dans les lamentables complaintes de nos Romanceros, L*histoire qu'il retrace à la mémoire de notre ami, poursuivit-il en s'adressent au reste des assistants, est une de. ces traditions populaires du mo} < a âge, qui lurent probableuieut fondées sur quelques faits réels, ou sur quelques apparences spécieuses, et qui se sont maintenues de génération en génération dans le souvenir des hommes, jusqu'au point d'acquérir une Espèce d'autorité liislori(iuc. (^( lle-ci, quoi qu'il en soit, jouissoit déjà d'un grand crédit au seizième siècle, puisqu'elle Ibrça la puissante famille de Las Sierras à s'expatrier avec tous ses biens, et à profiter des nouvelles découvertes de la navigation, pour transporter son domicile dans le Mexi(pie. Ce (ju'il y a de certain, c'est (jue la fatalité tragique dont elle ctoit pctursuivie ne se relâcha pas de sa rigueur dans d'autres climats. J'ai ent(Midu assurer souvent que depuis trois cents ans tous ses chefs sont morts par Tépée.
Au commencement du siècle dont nous parcourons la quatorzième année, le dernier des nobles seigneurs de Las Sierras vivoit encore à INlexico. La mort venoit de lui enlever sa femme, et il ne lui restoit qu'une fille, âgée de six ou sept ans, qu'il avoit nommée Inès. Jamais des facultés plus brillantes ne s'étoieiit annoncées dans un âp;e plus tendre, et le marquis de Las Sierras n'épai gna rien pour la culture de ces dons précieux qui promettoient tant de gloire et tant de bonheur à sa vieillesse. Trop heureux en eCEet si Téducation de sa fille unique avoit
pu absorber tous ses soins et toulos ses affoctions; mais il sentit bientôt le funeste besoin de remplir d'un autre sentiment encore le vide profond de son cœur. Il aima, il crut être aimé, il 8*enorgneîllit de son choix; il fit plus : il se félicita de donner nne autre mere <i sa belle Inès, et il lui donna une implacable ennemie. La vive intelligence d'Inès ne tarda pas à saisir toutes les difficultés de sa nouvelle position. Elle comprit bientôt que les arts, qui n*avoient été jusque-là pour elle qu'un objet de distraction et de plaisirs, pouvoient devenir un jour sa seule ressource. Elle s'y livra dès lors avec une ardeur qui fut couronnée par des succès sans exemple, et au bout d'uu petit nombre d'années elle ne trouva plus de maîtres. Le plus habile et le plus présomptueux des siens se seroil honoré d'en recevoir des leçons; mais elle paya cher ce glorieux avantage, s'il est vrai que, dès cette épocfue, sa raison, si pm^e et si brillante, vaincue par des faligues obstinées, parut s'altérer graduellement, et que des égarements momentanés aient commencé à trahir le dés-, ordre de son intelligence, au moment où elle sembloit n'avoir plus rien à acquérir.
Un jour, le corps inanimé du marquis de Las vSien as fut rapporté dans son bôtel. Il avoii été trouvé, percé de coups» dans un endroit écarté, où il ne s'étoit présenté d'ailleurs aucune cvconstance qui fût propre à jeter quelque lumière sur le motif et l'auteur de ce cruel assassinat. La voix publique ne tarda cependant pas à désigner un coupable. Le père d'Inès u'avoit point d'ennemi eonuri, mais avant son second mariage il avoit eu un rival, signalé dans Mexico par l'ardeur de ses passions et la violence de son carractère. Tout le monde le nomma dans rintimité de sa pensée; mais ce soupçon universel ne put être converti en accusation, parce qu'il n'étoit justifié par aucun commencement de preuve. Toutefois les conjectures de la multitude acquirent une nouvelle force, quand on vit la veuve de la victime passer, au bout de
quelques mois, dans les bras de rassassin, et û rien ne les a éclairées depuis, rien du moins n*en a diminué l'im-
pression. Inès resta donc solitaire dans la maison de ses aïeux, entre deux personnes qui lui éloient également étrangères, qu'un instinct secret lui rendoit également odieuses, et auxquelles la loi avoit aveuglément confié Fautorité par laquelle elle supplée à celle de la famille. Les atteintes qui avoienl quelquefois menacé sa raison se multiplièrent alors d'une nianiùre ellrayante, et personne n'en fut surpris, quoiqu'on ignorât généralement la moitié de ses malheurs*
Il y avoit à Mexico un jeune Sicilien qui se faisoit nommer Gaëtano Filippi, et dont la vie antérieure scmbloit cacher quelque mystère suspect. Une légère teinture des arts, un babil séduisant, niais frivole, des manières élégantes qui trfihissoient l'étude et TaiTectation, ce vernis de politesse que les honnêtes gens doivent à leur éducation, et les intrigants au commerce du monde, lui avoiont ouvert racccs de la haute société que la dépravation de ses mœurs auroit du lui interdire. Inès, à peine âgée de seize ans, étoit trop ingénue et trop exaltée à la fois pour pénétrer au-dessous de cette écorce trompeuse. Elle prit le trouble de ses sens pour la révélation d'un premier amour.
Gaëtano n'étoit pas embarrassé par la difiicullé de se faire connoitre sous des titres avantageux; il savoit Tart de se procurer ceux dont il avoit besoin, et de leur donner toute l'apparence d'authenticité nécessaire pour fasciner les yeux les plus habiles et les plus expérimentés. Ce fut en vain, cependant, qu'il demanda la main d'Inès. La marâtre de cette infortunée avoit formé le projet de s'assurer sa fimrtune; et il est probable qu'elle n'auroit pas été scrupuleuse sur le choix des moyens. Son mari la seconda de son côté avec un zèle dont il lui déroba sans doute le mobile secret. Le misérable étoit a'iiounMix de sa pupille; û avoit osé le lui déclarer quelques se-
maines auparavant, ot il so pronu^ltoit dt; la séduire. Cétoil là le chagrin proi'ond qui a;^\^;ravoit si cruollcmenty depuis quelque temps, les mortels chagrins d'Inès.
11 en étoit de l'organisation d'Inès comme de toutes celles que le génie favorise à un dcj^ré supérieur. Elle joitriuùl àrclévation d'un lalnil sul)liino la Inihlesso d'un caractère qui ne demande qu'à se laisser conduire. Dans la vie de Tintelligence et de Tari, e'étoit un ange. Dans la vie commune et pratique, c'étoit un enfant. La simple apparence d'un sentiment bienveillant captivoit son cœur, (piand son ( ri'ur (Hoit soumis, il ni^ resloil point d'objf'ctions à sa raison. Celte disposiliuii de l'esprit n'a rien de funeste, quand il se trouve placé dans d'heureuses circonstances et sous une sage direction; mais le seul être dont Inès pût reconnoître l'empire dans le triste isolement où la mort de son père Tavoit laissée, n'agissoit sur elle que pour la perdre; et c'est là un de ces horribles secrets que l'innocence ne soupçomiC point! Gaêtano la décida, presque sans efforts, à un enlèvement dont il faisoit dépendre le salut de sa maltresse. H n'eut guère plus de p<Mne à convaincre Inès que tout lui appartcnoit, d*un dioil légitime et sacré, dans Thérilage de ses ancèln s; ils dispann eut ; cl, au bout de quelques mois, abondamment munis d'or, de bijoux, de diamants» ils étoient tous deux à Cadix.
Ici le voile se souleva; mais les yeux d'Inès, encore éblouis par les fausses lueurs de l'amour et du plaisir, se refusèrent longtemps à voir la vérité tout entière. Cependant, le monde au milieu duquel Gaétano l'avoit jetée l'effrayoit quelquefois par la licence de ses principes; elle s'étonnoit que le passage d'un hémisphère à l'autre pût produire de si étranges dilTérences dans le langage et dans les mœurs; elle cherchoit, en tremblant, une pensée qui répondit à la sienne dans cette foule de bateleurs, de libertins et de courtisanes qui composoient sa société habituelle, et elle ne la tiouvoit pas. Les res-
sources passagères qu'elle devoit à une action sur laquelle sa conscience n'ctoit pas tout à fait rassurée, comuiençoient d'ailleurs à lui ( chapper, et la tendresse hypocrite de Gaetano sembloit diminuer avec elles. Un jour, elle le demanda inutilement à son réveil» elle l'attendit inutilement la nuit suivante; le lendemain, elle passa de Finquiétude à la crainte, et de la crainte au désespoir; l'afTiTHise réalité vint enfin mcLlrc le comble à ses misères. 11 étoit parti, aprèâ Tavoir dépouillée de tout, parti avec une autre femme; il Tavoit abandonnée, pauvre, déshonorée, et, pour dernier malheur, livrée à son propre mépris. Ce ressort de noble fi(Ttc qui réagit contre Tinfortune dans une âme sans reproche, finit tle se rompre dans celle d'Inès. Elle avoit pris le nom de Pedrina pour se soustraire aux recherches de ses indignes parents. € Pedrina, soit! dit-elle avec une résolution amère; honte et ignominie sur moi, puisque^ ainsi l'a voulu ma destinée! » Et elle ne fut plus ([U(i la IVMlrina.
Vous comprendrez idcUemenl que je cesse de la suivre dans tous les détails de sa vie; elle ne les a pas donnés. Nous ne la retrouverons qu*à ce mémorable début de Madrid, qui la plaça si promptcment au premier rang des virtuoses les plus célèbres. L'enlliousiasme fut si véhément et si passionné, que la ville entière retentit des applaudissements du théâtre, et que la foul^ qui Tavoit accompagnée jusque chez elle de ses acclamations et de ses couronnes, ne consentit à se dissiper qu'après l'avoir revue une fois encore h une des croisées de son ap[)artemcnt. Mais ce n étoit pas le seul sentiment qu'elle eût excité. Sa beauté, qui n' étoit, en efifet, pas moins remar* quable que ses talents, avoit produit une impression profonde sur un personnage illustre, qui tenoit alors entre ses mains une partie ile.^ destinées de rEs[)agne, et que vous me permettrez de ne pas désigner autrement, soit parce que cette anecdote de la vie privée n'est pas suffisamment éclaircie par ma conscience d'historien, soit
paii'(3 qu'il iiK^ iv|Mi!4iie (rajonlrr une foiblesso, d^aiilciiis assez excusable» aux torts vrais ou faux dont la mobile opinion du peuple accuse toujours les rois déchus. Ce qu'il y a de certain» c'est qu'elle ne reparut plus sur la scène, et que toutes les faveurs de la fortune s'aecumulèi'ont, en pou de joins, sur cette aventurière obscure, dont les provinces voisines a voient vu, pendant un an, la honte et la misère. On ne parla plus que de la variété de ses toilettes, que de la richesse de ses bijoux» que du luxe de ses équipages; et, contre l'ordinaire, on lui pardonna cependant assez facilement cette opulence soudaine, parce qu'il y avoit très-peu d'bonnnes parmi ses juges qui ne se fussent trouvés heureux de lui donner cent fois davantage. 11 faut ajouter à l'honneur de la Pedrina, que les trésors qu'elle devoit à l'amour ne s'épuisèrent pas en fantaisies stériles. Naturellement compatissante et généreus(% elle cliercha le malheur pour le réparer; elle alla porter des secours et des consolations dans le triste réduit du pauvre et au chevet du malade; elle soulagea toutes les infortunes avec une grâce qui ajoutoit encore à ses bieiilaits ; et, quoique favorite, elle se fit aimer du peuple. Cela est si aisé quand on est riche!
Le nom de la Pedrina faisoit trop de bruit pour ne pas parvenir jusqu'aux oreilles de Gaêtano, dans l'endroit
obscur où il cachoit sa honteuse vie. Le pi't)duit du vol et de la trahison, qui l'avoit soutenu jusque-là, venoitde manquer à ses besoins. 11 n^gretta d'avoii^ méconnu les ressources qu'il pouvoit tirer de l'avilissement de sa maîtresse. Il osa concevoir le projet de réparer sa faute à quelque prix que ce fût, et même au prix d'un crime nouveau, C'étoit ceipû lui coùtoit le moins. Il comptoit sur une liabdeté tiop souvent exercée pour lui ins[)irer quelque défiance. 11 connoissoit le cœur d'Inès, et le mal* heureux n'hésita pas à se présenter devant elle. La justification de Gaêtano paroissoit impossible au