‹ NouvellesChapitre 26 sur 32 · INÈS OB LAS S1BRHA · texte numérisé non relu

INÈS OB LAS S1BRHA

pipinirr abord, mais il n'y a rien d'inipossible pour un esprit artificieux, surlout (piand il est secondé par Taveugle crédulilé de l'amour; et Gaëtano n'étoit pas seulement le premier homme qui éùi fait palpiter le coeur d'Inès ; il étoit le seul qu'elle eût aimé. Tous les égarements auxquels ses sens s'éloient abandonnés depuis avoient laissé son âme vide et indiiïérente ; et par un privilège fort rare, sans doute » mais qui n'est pas sans exemple, elle s'étoit perdue sans se corrompre. Le roman de Gaêtano, tout absurde qu'il fût, n'eut pas de peine à obtenir le crédit de la vérité. Inès avoit besoin d'y croire pour retrouver quehpui apparence de son bonheur évanoui, et cette disposition d'esprit se contente des moindres vraisemblances. Il est probable qu'elle n'osa pas même hasarder les objections qui se présentoient en foule à sa pensée, dans la crainte d'en rencontrer une * qui resteroit sans réponse. 11 est si doux d'cHrt; trompé sur ce qu'on aime, quand on ne peut pas cesser d'aimer 1 Le perfide n'avoit d'ailleurs négligé aucun de ses avantages. 11 arrivoit de Sicile où il étoit allé disposer sa famille à permettre son mariage. Il y avoit réussi. Sa mère elle-même avoit daigné l'accompagner en Espagne, pour hâter le moment de voir une lUle chérie dont elle s'étoit formé l'idée la plus flatteuse. Quelle horrible nouvelle l'attendoit à Barcelone 1 Le bruit des succès do la Pedrina lui étoit parvenu avec celui de son crime et de son ignominie. Éloit-ce là le prix qu'elle avoit réservé à tant d'amour et à tant de sacrifice? La première idée, le premier sentiment dont il se fût trouvé capable, étoit la résolution de mourir, mais sa tendresse l'avoit encore emporté sur son désespoir. 11 avoit caché à sa mère son triste secret; il avoit volé à Madrid pour parler à Inès, pour lui faire entendre, s'il en étoit temps encore, le cri de l'honneur et de la vertu; il étoit venu pour pardonner, et il pardonnoit! Que vous dirai-je? Inès, noyée de larmes; Inès, égarée, palpitante, éperdue de remords,

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de reconnoîssance et de Joie, tomba aux pieds de Timposteur; et l'hypocrisie triompha prosqno sans efforts

d'un eœnr trop sonsibln cl trop coiiii;iiit pour la deviner. Ce changemoni subit de rùle et de position, qui donnoit au coupable tous les droits de l'innocence, a peut-être de quoi étonner. Mais demandez plutôt aux femmes! Il n'y a rien de plus commun.

Los soupçons d'Inès durent cependant se réveiller, quand elle vit Gaëtano plus empressé à eliarger sur la voiture préparée pour leur départ des trésors dont elle ne pouvoit» sans rougir» se rappela l'origine, qu'à Tenlever elle-même à ses criminelles ainours. Inutilement elle insista pour tout abandonner. Elle ne fut pas entendue.

Quatre jours après, une voiture de voyage s'arrôtoit à Barcelone, devant Thotel de ritalie. On en vit sortir un jemie homme élégamment vêtu, et une dame qui parois* «oit se dérober avec soin aux regards des voyageurs et

des passants. C'ctoieut Gaëtano et la Pedrina. Un quart d'heure après, le jeune homme sortit et se dirigea vers le port.

L'absence de la mère, de Gaëtano ne conârmoit qne trop les craintes qu'Inès avoit commencé à concevoir. Il

pnvoîl qu'elle |>ril assez d^îuipiro sur sa timidité pour les exprimer sans déloiu s, quand il fut rentré dans son appartement. Il est du moins certain qu'une discussion violente s'éleva entre eux dès le soir et se renouvela pKisîeurs fois dans la nuit. Au point du jour, Gaëtano, pale, défait, agité, fit transporter plusieurs cais par les domestiques à bord d'un vaisseau qui devoit mettre à lajroiledansla matinée, et s'y rendit lui-même avec une cassette plus petite qu'il avoit enveloppée dans les pîis de son manteau. Arrivé au bâtiment, il congédia les gens qui Tavoient suivi, sous prétexte do quelques arrangements qui le retenoient encore, les paya largement de leurs peines et leur recommanda de la manière

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la plus expresse de rui j)as troubler le sommeil de madame avant sou retour. Cependant, une grande partie de la journée s'écoula sans que Tétranger eût reparu. On ap» prit que le navire laisoit route» et un des hommes qui avoient accompagné Gaêtano, troublé d'un sombre pressentiment, fut tenté de s en assurer, li vit disparoilre les voiles à l'horizon.

Le silence qui continuoit à régner dans la chambre dlnès, au milieu des bruits de la maison, devenoit inquiétant. On s*assura que sa porte n*avoit pas été fer^ méc à l'intérieur, mais en dehors, el la clef n'étoit pas restée à la serrure. L'hôte ne balança point à l'ouvrir d'une double clef, et un spectacle horrible s'offrit à ses yeux. La dame inconnue étoit couchée sur son lit dans fattitude d'une personne qui dort, et on auroit pu s*y tromper, si elle n'avoit été baignée dans le s.uig. Elle avoit eu le sein percé d'un coup de poignard pendant son sommeil, et l'arme de l'assassin éloit encore dans la blessure.

Vous me pardonnerez facilement de n*avoir pas insisté

sur CCS épouvantables détails. Ils furent connus dans le temps de la ville tout entière. Ce qui est encore ignoré des personnes mêmes que le sort de cette infortunée toucha le plus, car il y a peu de jours qu'elle est en état de recueillii^ et de mettre en ordre les souvenirs confus de son histoire, c'est que la malheureuse victime de ce forfait, c'est la sublime Pcdrina dont Madrid ne perdra jamais la mémoire, et que la Pedrina, c'est Inès de Las Sierras.

le reviens à mon récit, continua Pablo. Les témoins

accourus à cette scène d'horreur, et les médecins qu'on y avoit appelés sur-le-champ, ne tardèrent point à reconnoitre que la dame étrangère n'éloit pas morte. Des soins déjà tardifs, mais empressés, lui furent rendus avec tant de succès qu*on parvint à révâller en elle le sentiment et la vie. Quelques jours cependant se passé-

rent dans des alternatives de crainte et d*espérance qui

excitèrent vivement la sympathie publique. Un mois après, le rétablissement d'Inès paroissoii tout à fait affermi, mais le délire qui s'étoit maniresté dès le nioniont où elle avoit recouvré la parole, et qu'on attribuoit alors à l'action d'une fièvre ardente, ne céda ni aux remèdes ni au temps. La pauvre créature venoit d'être ressuscitéo pour la vie physi(iue, mais elle restoit morte à la vie iiitelliacntc. Elle étoit folle.

Une communauté de saintes femmes Taccueillit et lui continua les sollicitudes attentives dont son état avoit besoin. Objet de tous les égards d'une charité presijue providentielle , on dit qu'elle les justifioit par une douceur à toute épreuve, car son aliénation n' avoit rien de la fougue et de la violence qui caractérisent ordinairement cette affreuse maladie. £lle étoit d*aiiieurs fréquemment interrompue par des intervalles lucides qui se prolongeoient plus ou moins et qui donnoient de jour en jour un espoir plus fondé de sa j^niérison; ils devinrent assez fréquents pour qu*on se relâchât beaucoup de l'attention qu'on avoit pcHtée d'abord à ses moindres actions et à ses moindres démarches; on s'accoutuma peu à peu à la laisser abandonnée à elle-mômc pendant les lon.cues heures de l'office, et elle mit cette négligence à proiil pour s'évader; Tinquiétude fut grande, et les recherches furent actives; leur résultat parut d'abord assez heureux pour promettre un succès prochain. Inès avoit été remarquée dès les premiers jours (le son voyaj^e vajîabond par l'incomparable beauté de ses traits, par la noblesse naturelle de ses manières, et aussi par Je désordre intëtmittent de ses idées et de son langage. Ëlle l'avoit été surtout par la singulière physionomie de son accoutrement, composé au hasard des restes élégants, mais llétris, de sa toilette de théâtre, land}eaux de queUpio éclat et de peu de valeur que le Sicilien avoit dédaigné de s'approprier» et dont l'assor*

INES DE LAS Si^HUAS. 233

timent bizarre, eminrunté à l'appareil du luxe» faismtun contraste singulier avec le sac de toile grossière duquel

Inèsavoit chargé son épaule pour y recevoir les (iiarilés du peuple. On suivit ainsi ses traces jusqu'à une pelite distance de Mattaro» mais à cet endroit de la route elles s'elTacèrent totalement, et sur quelque point qu'on se dirigeât dans les alentours, il fut impossâ>le de les retrouver. Inès avoit disparu à tous les yeux deux jours avant Noël, et quand on se rappela la profonde mélancolie où son esprit paroissoit plongé toutes les fois qu'il étoit parvenu à se dégager de ses ténèbres habituelles, on n'hésita pas à penser qu'elle avoit mis fin elle-même à ses Jours en se précipitant dans la mer. Cette explication se présenloit si nalurellenient à Tesprit qu'on fut à peine tenté d'en chercher une autre. L'inconnue étoit morte, et Timpression de cette nouvelle se fit sentir pendant deux jours. Le troisième jour, elle s'affoiblit comme toutes les impressions, et le lendemain on n'en parla plus.

11 arriva dans ce temps-là quelque chose de fort extraordinaire qui contribua beaucoup à distraire les esprits de Ja disparition d'Inès et du dénoûment tragique de ses aventures. Il existe aux environs de la ville

où l'on avoit perdu ses derniers vestiges un vieux manoir en ruines connu sous le nom de château de (iliismondo, dont le démon a, dit-on, pris possession depuis plusieurs siècles, et dans lequel la tradition lui fait tenir tous les ans un ctoacle pendant la nuit de Noël. La génération actuelle n avoit rien vu qui fût capable de prêter quelque autorité à cette superstition ridicule, et on ne s'en mquiétoit plus; mais des circonstances, qui ne se sont Jamais expliquées, lui rendirent ses droits en 1812. 11 n'y eut pas lieu de douter cette fois que le château maudit fût habité par des hôtes d'exception qui s'y livroient sans mystère à la joie des banquets. Une illumination splendide éclata dès minuit dans ses appartements si

loii^tiMiips (h'^sci'ts, ot porta dans les hanieanx voisins riniiiiiélude et rrllroi. Quelques voyagtiurs attardés, que le hasard conduisit sous ses murailles, entendirent des bruits de voix étranges et confuses auxquelles se mèloient par moments des chants d'une douceur infinie. Les phénomènes d'une nuit oragcMiso, ot tcllo (\no la Catalogue ne s'en rappcloil point de pareille dans une saison aussi avancée, ajoutoient encore à la solennité de cette scène bizarre, dont la peur et la crédulité ne manquèrent pas d'exagérer les détails. Il ne fut bruit le lendemain et les jours suivants, à pîusieiu\s lieues à la ronde, que du retoiu* des esprits dans la maison (h'Ghiiy* mondo, et le concours de tant de témoignages, qui s accordoient sur les principales circonstances de révéne-» ment, finit par inspirer à la police des alarmes assez fondées. En efiet , les troupes franç^^ises venoient d'cire rappelées de 1(mu's garnisons pour aller Ibi tifier au loin les débris de Turmée d'Alieuiagne, et T instant pouvoit paroitre favorable au renouvellement des ton* tatives du vieux parti es[)agnol, qui commençoit d'ail* le«n's à fermenter d'une manière Irès-sensibl»' dans nos départeuK iitsuial soumis. L'administration, [)(nidis[)osée à partager les croyances de la poi)ulaee, ne vit donc, dans ce prétendu conciliabule de démons fidèles à leur rendez-vous anniversaire, qu'une assemblée de conspirateurs tout prêts à déployer de nouveau le drapeau do la guerre civile. Elle ordonna une visite exacte du manoir mystérieux, et celte perquisition coaUrma» par des preuves évidentes, la vérité des bruits qui Tavoient rendue nécessaire. On retrouva tous les'vestiges de l'illumination et du festin, et on put conjecturer, au nombre des buuh'illes vides qui {^a.rnissoient encore la table, que les convives avoientété assez nombreux.

À ce passage du récit de Pablo, qui me remettoit en mémoire la soif inextinguible et les libations immodérées de Boutraix» je ne pus contenir un éclat de rii e couv ul-

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sif qui rinterroiii[)il lont^UMiips et qui contrastoit d'une manière trop bizarre awc 1rs dispositions où il uravoit va au commencement de l'histoire, pour ne pas lui oo* casionner une vive surprise.. 11 me regarda donc fixement, vn atlondant que je fusse parvenu à rr|iriinor Fesser de ma gaieté indiscrète, et me voyant plus caluic, il continua :

— L'assemblée tenue par un certain nombre d*honir mes, probablement armés, et certainement montés, car

il éloit resté aussi des fourrag*'s , étoit devenue une chose déni ont rt'e pour tout le monde; niais aucun des conjurés ne fut trouvé au clifdeau, et on s(* mit inntilement sur leurs traces. Jamais le moindre éclaircissement n'est arrivé à Tautorité sur ce fait singulier, depuis l'époque même on il a cessé d'être réprélicîisible, et ofl il y anroit autant d'avantage à l'avouer qu'il y avoit alors de nécessité à le taire. La troupe qui avoit été chargée de cette petite expédition se disposoit à partir, quand un soldat découvrit dans un des souterrains une jeune fille étrangement vétno, qui paroissoit privée de la raison, et qui, loin de l'éviter, s'empressa de coiu ir à lui , en prononçant un nom qu'il n'a [»as retenu : « Est-ce toi/ lui cria-t-elle. Combien tu t'es fait attendre!... » — Amenée au grand jour et reconnoissant son erreur, elle se prit à fondre en larmes.

Cette jeune fille, vous savez <léjà que c'étoit l.a Pedrina. Son signalement, adressé quehpies jours auparavant à toutes les autorités du littoral, leur étoit parfaitement présent. On s'empressa donc de la renvoyer à Barcelone, après lui avoir fait subir, dans un de ses moments lucides, un interrogatoire particulier sur l'événenient inexplicable de la nuit de INoël; mais il n'avoit laissé dans son esprit que des traces extrêmement confuses, et ses témoignages, dont on ne pouvait suspecter la sincérité, ne firent qu'augmenter les embarras déjà fort compliqués de i infonnation. H parut seuicniont

démontré qu'une préoccupation étrange de son imagina lion malade lui avoii fait chercher dans le manoir des seigneurs de Las Sierras un asile garanti par les droits de sa naissance; qu*elle s*y étoit introduite avec difficulté, en profitant de l'étroit passage que ses portes délabrées laissoient entre elles, et qu'elle y avoit d'abord vécu de ses provisions, et les jours suivants, de celles que les étrangers y avoient abandonnées. Quant à ceuxci, elle paroissoit ne point les connoître; et la description qu'elle faisoit de leurs habillements, qui ne sont propres à aucuife population vivante, s'éloignoit tellenicnldc toutes les viaisenililances, qu*on l'alUibuasans hésiter aux réminiscences d'un songe dont son esprit confondoit les traits avec ceux de la réalité. Ce qui sembloit plus évident, c'est qu'un des aventuriers ou des conjurés avoit fait une vive impression sur son cœur, ct(iue le seul espoir de le retrouver lui inspiroit le couragnde vivre encore. Mais elle avoit couipris qu'il étoit poursuivi, qu'il étoit menacé dans sa liberté, dans son existence peutrètre, et les efforts les plus assidus, les plus obstinés, ne purent lui arracher le secret de son nom.

Ce dernier endroit de la narration de Pablo venoit de me rappeler sous un aspect tout à fait nouveau le souvenir d'un ami dont j'avois reçu le dernier soupir. Mon sein se gonfla, mes yeux se remplirent de larmes, et j'y portai brusquement la main pour cacher mon émotion aux peisonnes qui m'eiitouroient. Pablo s'arrêta comme la première fois et attacha sur moi ses regards avec une attention encore plus marquée. Je pénétrai facilement le sentiment qui l'occupoit, et j'essayai de le rassurer par un sourire. — Tranquillise ton cœur d'ami, lui dis-je avec expansion, sur les alternatives d'attendrissement et de gaieté que me fait éprouver ta singulière histoire. Elles n'ont rien que de naturel dans ma position, et tu en conviendras toi*méme quand j'aurai pu les expliquer.

Continue cepenflaiit , ot pardonne-moi de l'avoir interrompu, car les aventures de laPedriua ne sont pas finies.

— Il s'en faut de peu de chose, reprit Pablo. Elle fut

ramenée dans son couvent, et placée sous une surveillance plus étroite. Un vieux médecin, très-versé dans Tétude des maladies de Fesprit, que d'heureuses circonstances ont» depuis quelques années» conduit à Barcelone, entreprit sa guérison. Il 8*aperçiit d'abord qu'dile ofiBroit de grandes difficultés, car les désordres d'une imagination blessée ne sont jamais plus graves, et, pour ainsi dire, plus incurables, que lorsqu'ils résultent d'une peine profonde de l'âme. Toutefois il insista» parce qu'il comptoit sur un auxiliaire qui se montre toujours habile à soulager la douleur, le temps, qui efface tout, et (|ui est seul éternel au milieu de nos plaisirs et de nos chagrins passagers. Il voulut y joindre la distraction et l'étude; il iy[>peia les arts au secours de sa malade, les arts qu'elle avoit oubliés» mais dont l'impression ne tarda pas de se réveiller plus puissante que jamais dans cette admirable organisation. Apprendre, dit un philosophe, est peutêtre se souvenir. Pour elle, c'étoit inventer. Sa première leçon fit passer les auditeurs de l'étonnem^t à l'admiration» à l'enthousiasme» au fanatisme. Ses succès s'étendirent avec rapidité ; l'ivresse qu'elle faisoit naître la gagna elle-même. Il y a des natures privilégiées que la gloire dédommage du bonheur, et cette compensation leur a été merveilleusement ménagée par la Providence car le bonheur et la gloire se trouvent rarement ensem* ble. Enfin elle guérit» et fut en état de se fairo connoltre de son bienfaiteur dont je tiens ce récit. Mais le retour de sa raison n'auroit été pour elle qu'un malheur nouveau» si elle n'eût retrouvé en même temps les ressources de son talent. Vous imaginez bien que les offres ne lui manquèrent pas, dès qu'on eut appris qu'elle étoit décidée à se consacrer au théâtre. Déjà dix viUes diflérentes

NOOVËLLES.

iiieiiaçoi('nl de nous ronlevcr, quand Bascara est par« venu à la voir hier et à l'engngcr dans sa troupe.

— Dans la troupe de Bascara! m'écriai-je en riant. Sois sûr qu'elle sait maintenant à quoi s'en tenir sur les redoutables conspirateurs du château Ghismondo*

— C'('st ce que tu vas nous faire comprendre, répondit PaLlo, car tu parois fort au fait de ces mystères. Parie donc, je t'en prie.

— * Il ne sauroity dit Estelle d'un ton piqué. C'est un secret qu'il ne peut révéler à personne.

— Cela étoit vrai il n'y a qu'un moment, repartis-je; mais ce monicnl a op/Té un grand cliangeuicnl dans mes idées et dans mes résolutions. Je viens d'être dégagé de mon serment.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je racontai alors ce que je vous racontois il y a un mois, et ce que vous me dispenserez sans peine de vous racontei' anjourd'luii, même quand vous n'auriez pas un souvenir bien présent de ma première histoire. Je ne suis pas capable de lui prêter assez d'attrait pour la faire écouter deux fois.

— Vous êtes du moins assee Bon logicien, dix le substitut, pour en tirer quelque induction morale, et je vous déclare que je ne donnerois pas un fétu de la nouvelle la plus piquante, s'il n^en résultoit aucun enseignement pour l'esprit. Le bon Perrault, votre maître, savoit faire sortir de ses contes les plus ridicules de saines et graves moralités.

— Hélas 1 repris-je en levant les mains au ciel, de qui me pariez-vous là? D'un des génies les plus transcendants qui aient éclairé l'humanité depuis Homère! Ohl les romanciers de mon temps, et les faiseurs de contes eux-mêmes, n'ont pas la prétention de lui ressembler. Je vous dirai même entre nous qu'ils se tiendroient fort humiliés de la comparaison. Ce qu'il leur faut, mon cher substitut, c'est la renommée quotidienne qu'on obtient avec de l'argent, et l'argent qu'où parvient toujours

à gagner bien ou mal^ quand on a de la renommée. la morale, suivant vous si requise, est le moindre de leurs

soucis. Cependant, piiis(ine vous le voulez, jo vais finir par un adage que je erois de nia taeon, mais qu'on trouveroit peni-ètre ailleurs en cherchant bien, car il n'y a rien qui n*ait été dit :

Tont croire est d'un imbécile, Tout nier est d'on sot.

Et, si celui-là ne vous convient pas, il me coûte peu d'en emprunter un autre aux Espagnols» pendant que je suis sur leur terrain : ^

De ktt easaa mat seguroff Ma num iegura «s dudar.

Cela veut dire, chère Eudode, que» de toutes les

choses sûres, la plus sûre est de douter.

— l)t)nler, douter! dit tristement Anastase. Beau plaisir que de douter! Il n'y a donc point d'appar il ions?...

— Tu vas trop loin, répondis-je; car mon adage t'enseigne qu'il y en a peut-être. Je n'ai pas eu le bonheur d'en voir; mais pourquoi cela ne seroit-il pas réservé à une organisation plus complète et plus favorisée que la mienne'/

— À une organisation plus complète et plus favorisée! s'écria le substitut. A un idiot! à un foui

— Pourquoi pas, monsieur le substitut? Qui m'a

donné la mesure de TinteHij^ence humaine? Quel est l'habile Popilius qui lui a dit : Tu ne sortiras pas de ce cercle! Si les apparitions sont un mensonge, il faut convenir qu'il n'y a point de vérité plus accréditée que cette erreur. Tous les siècles, toutes les nations, toutes les histoires en rendf^nt témoignage; et sur quoi faites-vous reposer la notion de ce qu'on appelle la vérité, si ce n'est sur le témoignage des histobes, des nations, des siècles? J'ai, d'ailleurs, sur ce sujet une manière de penser qui

m'est tout à fait propre, et que vous trouverez probable» ment fort étrange, mais dont je ne peux me départir : c'est que l'homme est incapable de rien inventer, ou, pour ni'ex primer autrement, c'est que Tinvenlion n'est en lui qu*ime perception innée des faits réels. Que iatt aujourd'hui la science? A chaque nouvelle dévx>uverte, elle justifie, elle authentique, si Ton peut s'exprimer ainsi, un des prétendus mensonges d'Hérodote et de Pline. La fabuleuse girafe se promène au Jardin du Roi. Je suis un de ceux qui y attendent incessamment la licorne. Les dragons, les vouivres» les endriagues, les tarasques, ne font plus partie du monde vivant, mais di" vicr les a retrouvés dans le monde fossile. Tout le monde sait que la harpie étoit une énorme chauve-souris, et les poètes l'ont décrite avec une exactitude qui feroit envie à Linnée. Quant à ce phénomène des apparitions dont nous parlions tout à r)ieure; et auquel je reviens volontiers...

J'allois y revenir en effet, et avec de longs développements, car c'est une matière sur laquelle il y a beaucoup à parler, quand je m'avisai que le substitut s'étoit andormû

ov

LA RÉSURRËCTIOM*.

Chamfort écrit quelque part : A vingt-cinq ans, il faut que le cœur se brise ou qu'il se bronze.

A vingt-cinq ans mon cœur s*étoit brisé.

Du dégoût de la yie positive j'étois arrivé à la prendre en horrera*. Toutes mes idées, toutes mes espérances se rattachoient à cette vie de Tavenir , qui ne sera point (les matérialistes le disent), ou qui reste du moins pour

' Cette nouvelle, qui a paru pour la première fois dans la Revue de Paris^ IIF série, tome IV, août 1839, ne ressemble guère à l'immense majorité des protluclioiis du genre littéraire auquel elle appartient. C'est un -véritable petit poème, une sorte d'élégie mysti(iue, où Nodier a versé toute rcflusion de son cœur, et les plus pures aspirations de ce spiritualisme rêveur qni Temportoit au seuil même de l'autre vie. Très-sceptique à l'égard des choses humaines, science, gloire, politique ou rationalisme, l'auteur de Lydie resta toujours très-sincèrement croyant à l'égard des affirmations du christianisme. On sent partout dans ses écrits, quand il parle de la mort, sujet qui revient souvent, les élans les plus vifs de riuspiralion religieuse: et lorsque lui-même fut arrivé au terme de sa Tie, il rendit enoon hommage par Mi demiert actes aux aeiitimcnts qu'il atoU li aouvent exprimés par aa plnme. Les délaila aolTaiitt; empruntés àl'exeeUente notice biographique de M. Franeii 'Wey, troufent ici naturellement leur place ; «n voit par LyiKe en quels termes Nodier parle des

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nous , tant que nous soininos , un incompréhensible mystère. Toutes ses ténèbres s*étoient éclaircies à mes yeux. J*y pénétrois comme dans la réalité. Je sentols, je

coniprcnois profondément qu(; Dieu, qui no pourroit lui-nirnio, selon les rèp:los immnai)les anx([ucll('s il a soumis la création, détruire le plus petit atome de la matière, ne s'étoit pas réservé dans sa toute-puissance la puissance d*anéantir ce feu céleste de Fintelligence et de Tamonr, qui est la plus parfaite de ses œuvres; je croyois donc fortement h la nécessité des compensations éternelles, abstraction faite de la révélation qui nous les promet, car j'étois né dans un siècle de peu de foi, et cette conviction me soutenoit contre toutes les douleurs.

espéraitcos éternelles de Thomme; on Ta voir par les lignes suivantes comment

Il sut mourir :

«Sur la fui du mois do décembre, dit M. "Wcy, la santé de Nodier déclina de plus en plus. La ycille do Noël etoit un dimanche ; son salon s'ouvrit pour la dernière fois: cette soirée, cependant, fut fort gaie, lut fteiil avoit des pressentiments. Quittant une table d*écarté où il Benoit de gagner M. R..., l'on de ses pins ancient amis : — ITayez pas de regret, lui dit-il en soariaiit ; M sont les derniers vingt sous que je vous gagnerai.

«Trois jours après, il se mit an lit, et ne se releva pas. H fat bientét i l^&tréBilé, et durait 4m jours d'angoisses oi la lucidité de sen esprit o» s^obsonreit pas nu seul instsat, H employa toute sob adresse à tromper sa fomille sur la gravité de son état. Cette héroïque dissimulation, il eut le courage de la soutenir pendaut près d*im mois; il n^en trahit le secret qn^une heure avant d*expircr, lorsque, iFoyant autour de lui sa femme et sé nièce en pleurs, il murmura tristement : ^ Vous sooSries donc aussi. .. vous ! he jour des BoUf comme je me tBou?ois près de son lit, avec Dauzats qn*il aimoit tendrement, Q noua cita des vers latins sur U Carpomancie, en nous contant que leur aotear (de qui le nom m*échappe, et dont il nous dési|;na la pins rare édition), en observant sur lui-même ce symptôme, les avoit dictés la veille de sa mort, à Ëtuk fils plaûé près du Ut paternel, comme nous rétions au pfed du sien. ~ le vous dis cette histoire, ajonta-t-il, et mes dernières fantaisies, parce que je vous ai beaucoup aimés, que vous encore jeunes, que vous garderei et ferez -vivre mon souvenir.

• Attendri lui-même, il laissa tomber quelques larmes sur ses joues anud* gries. Un moment après, il embrassa sa fiUe et pleura de nouveau: c'est ce jour-!n qu'il renonça aux dernières espérances, et qu'il prit son parti de mourir; car depuis lors il ne pleura plus et ne fit aucune allusion à sa fin prochaine.

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LYuiË. • 243

Uae fois que je fus parvenu à ce point de philosophie ou à ce degré d'illusion, les plaies de mon cœuv se cicalrisèrenl pou à peu; mais je tendis tous les elîorts de ma prudence à hii en épargner de nouvelles, ev m'isolant, autant que je ie pouvois, de mes compagnons de misère. Il n'y a rien qui conduise plus facilement à ré|<o?^me que la lassitude d'une sensibilité aigrie; j'avois été brisé' si souvent dans mes alVections les plus chères, que je Us» consister la sagesse à ne plus rien aiiTier, dans la crainte de perdre encore ce que j*aimois; et il me sembla qu'on pouvoit vivre ainsi, comme si aimer et vivre n'étoient pas la même chose.

Ma fortune me pennettoit encore les voyages, cette

J'insiste sur les détails qui aooompagnèrent ee niOBient nj^rèaie ; fit nèrent trop dignement sa vie, el offrirent de tmp mMitê etenq^, pour qn^oii puisse les passer sous silence.

• Bien que sa parole eût conservé tonte son éloquente facilité, il ne sacrifia point au vain orgueil de marquer, par ces mois ambitieux que rccherchcat parfois, près d'expirer, les personnages illustres; sa fin fut simple^ digne et vraie comme son cœur; son courngo fut modeste comme sa ■vie. Le jour on il reçut les derniers snert inents qu'il avoit demandés, il répondit avec fermeté aux paroles du prêtre ; puis, apiës nous avoir cnibr issés tous, et rSSSUrés sur son état, il dormit cinq heures du sommeil le plus paisible.

«La veille du jour fatal, les efforts redmildés di* la fii-vre ament rent h; délire; la nuit suivante, il ne reconnut pcrsoir e et parla sans cesse : d-'s mots sans suite, des idées rompues dont on ne pouvoit suivre le fil, et parmi le»quelles on ne peut signaler que celle-ci, sans pouvoir dire à qui elle s'adressoit : — Lisez souvent Tacite... et Fénelon... pour donner plus d*a&suranee a votre style.

o Bientôt il fui secoué par une crise violente et douloureuse, à la suite de laquelle il reconnut sa fdle qui lui présentoit a boire. Comme il but avec avî« dite, cette dernière lui dit : — Tu as trouvé cela bon?

— «Oui, répondit^ «vee m. TCgtrd d*iiiie dowew înelbble ; oui, ombom tout ce me vient de toi.

«Bile appuya son visage rar le efaevet du mminnt povr eadier Mii teiolî<m«

— aAk! s*écria-t-il, é tnrestois tonjours ainsi, je ne Boarrois jamais! «Hélai ! il n'avoit plus deux heures à vivre.

« Un moment après, il béait ses petits-enfants, sa femme qui Tassista si Bolilement dans ees heures difficiles, et il s*iniorma (soUieitude extraofdiaaifia tasattmoaanlparttU)sitKMlelafÉii^ét<>Uenbonaeiiaté. IMjàlefiNM

manière mobile et rapide d^exisier, qui ne se compose

que de sensations fugitives, et qui nous emporte à travers tous les attachements de la terre, sans nous laisser le temps d'en contracter un nulle part. La vie elle-même est un voyage, me disois-je» et ce n*est qu'à défaut de la varier par des transitions de tous les jours qu'on se prend à elle d'un lien si difficile à dissoudre. Quel regret troubleroit le dernier nionicnt de Tinsouciant pèlerin qui a changé tous les jours de famille et de patrie, qui n'a laissé à personne la mémoire de ses traits et de son nom, qui ne doit de larmes qu'aux souvenirs de son enfance, et qui ne coûtera point de larmes aux témoins de sa mort? Mourir ainsi, c'est passer d'une auberge à une autre; c'est tout au plus se dépayser un peu, et j'y serai bien accoutumé.

Ce que j'aurois dû me dire, c'est que mourir ainsi, c'est mourir sans avoir vécu; c'est que nous ne sommes sur la terre que pour nous aimer, nous servir réciproquement, nous aider les uns les autres à porter le poids de la vie; c'est que la résurrection seroit inutile à qui n'auroit pas accompli ce devoir, et que l'homme qui

mortel avoit envahi son corps dout la vie s'ctoit retinh»; mais plu?, la niaticre B'anéantissoit, plus revenoit la limpidité de l'esprit. Après avoir pris soiu de charger son gendre de remercier toutes ses connoissances pour les sympathies qu*on lui avoit témoignées , pour Temprcssement avec lequel les amis n*a- Toient cessé d'affluer à toute heure dans sa maison pendant sa maladie, Charles Nodier a^informa du quantième du mois.— Le 27 janvier (1844), rcpét«-t-a après SA femme ; tous tons sonriendres de cette date.**

•Il demanda l^henre, et manifeste le désir de Toir renaître encore mie foie le jenr. Alors il engagea ses enfante à prier avee lui, ce qa^is firent, âge* noniUés devant son Ut. Pev de minutes après, s'adressent à son gendre : Mon panrre Jidee, s*éeria-I^U, je ne croyois pas que cela fût si malaisé...

• Après avoir éloigné de son lit ceux qui l*entoaroiait, en mnmnirant : — Votre vue me làit da mal... il i*assonpit sar-le<ihamp; son souffle devint in> ttrmittent et rare; et an moment où le soleil levant fraj^ les vitres, Charles Nodier cessa de respirer» • (Francis Wey; Fte A» vA. iVoiKer, en tète da volume intitulé: DetoHpiUmroUtmnée d'mnêioiieeoU«otikmd9iii9rmfpat Ch. Ii9dwr. Paris, Teàbener, 1844. 1 vol. in-S».

n'a pas aimé ressuscite à peine, s'il est permis île sVxpi imer ainsi, car nous ne sommes appelés à jouir du bienfait de la résurrection que par la bienveillance et par la verta. Ces nouvelles idées germèrent dans mon cœur à Toccasion d'un événement que je veux vous raconter.

Pour être conséquent avec mon système, je n'avois point de domestique attitré. Un domestique» cela aime quelquefois, et cela peut être aimé; j'en changeois comme de domicile, ou, pour mieux dire» comme de station, et mes stations étoient fort courtes. Si je perdois à cet arrangement les avantages d'un service assidu, régulier, alTectueux peut-être, j'y gagnois des guides plus intelligents, plus familiers avec les contrées que je parcourois, plus instruits de ces particularités qui ani» ment l'aspect des lieux; je voyageois mieux et avec plus de fruit. Celui que je pris à Genève pour m'a( (oiiipagner dans le pays de Vaud, et q\ii devoit me quitter à Martigny, sa résidence ordinaire, s'appeloit le petit Lugon, à cause de l'extrême exiguïté de sa taille, d'ailleurs robuste et bien prise, que la nature avoit opposée, dans un de ces jeux qui l'amusent, connue une miniature capricieuse aux proportions gigantesques du monde alpin. Le petit Lugon réunissoit d'ailleurs toutes les qualités qui font du guide des Alpes une espèce à part, un iy\)e particulier. Cétoit une histoire vivante, une biographie, une statistique lielvétienne, et je conviens qu'il n'auroit pas fallu lui demander davantage; c'étoit mieux cependant que tout cela» car le petit Lugon n'étoit heureusement ni savant, ni sceptique. Tout l'agrément de sa conversation consisloit en une bonne foi naïve qui n' avoit en vue ni l'espérance d'apprendre, ni la prétention d'enseigner; ilsavoit le nom des choses (;t la date des laits; mais sa modeste intelligence ne s'étoit jamais eifOTcée de remonter à la cause de tous les effets et de pressentir les effets de toutes les causes ; il disoit ce qu'il

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savoit, oi croyoit ce ijiril disoit : c'est ainsi que j'aime rérudition. Quand une question inattendue veûoit le surprendre au milieu de ses récits, et le transporter des réalités de la vie positive dans le monde conjectural à% l'imagination et de la métaphysique, il sortoit ordînaîremont d'einhai ras par cette exclamation que le bienfait d'une organisation favorisée a enseignée aux pcupkîs de rOrient» mais qui appartient heureusement dans tous les pays à la langue des hommes sensés : Dieu est cband, disoit Lugon; et je mets tour, les philosophes de la terre au défi de trouver une solution i)lus raison nabU; à la plupart des dilïicultés que présentent les sciences. Je ne doute pas qu'on ne recommence un jour V Encyclopédie ' sous cette inspiration, et il y aura moyen alors d'en faire un bon livre, c'est-à-dire tout autre chose que ce qu'elle est aujourd'hui; mais Lugon ne pensoit nullement à reconunencer ï Encijclopédie\ il n'en avoit jamais cntejidu parler.

Nous étions partis de Yevey dans l'apiès-midi d'une belle journée de printemps, pour aller visiter, à défaut (l(;s bosquets de Çlarens qui n'ont pas existé, et dont je ne me soucie guère, le ciiàteau dcChiliou dont je re me soucie pas du tout. Les voyageurs s'imaginent mai à propos qu'il est bon de voir ce que d'autres voyageurs sont venus voir avant eux, et c'est presque toujours ce qui ne mérite pas d'être vu.

Nous cheminions côte à côte sous les ombrages de la route, sans presser le pas de nos chevaux, quand Lugon rompit le silence pour se parl^ tout haut à lui-* même:

— Voilà la maison de George, dit-il, mais Lydie n'y est plus. La pauvre créature a prollté du beau temps pour aller composer à George un bouquet de fleurs sauvages, dans ce méchant coin de terre qu'elle appelle son jardin.

Nous pussioiAS eu cilèt au mémo iui>tanl devant une

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jolie maison hlanrhe, ferinoc par une porte et des volets verts, et dont tout Taspccl faisoii naiire une idée agréable de calmey d'aisance et de propreté.

— La maison de George, repris-je aussitôt, et qu'est^ ce donc que George?

— Oh ! George 1 répondit le petit Lugon, c'est le mari de Lydie.

— Fort bien, mais ne pois-je savoir ce que c*est que Lydie?

— Lydie, répliqua froidement Lugon, soit qu'il ne prît pas ^<u d(' à la monotonie de ce cercle vicieux, soit qu'il eût quelque secrète envie d'exciter ma curiosité, Lydie, monsieur, c'est la femme de George.

— A la bonne heure! m*écriai-je en contraignant mon impatience; mais Lydie et Georçre, une fois pour toutes, n'apprendrai-je pas ce qu'ils sont, cl sous quel rapport ils ont le bonheur de vous intéresser?

Lydie et George, reprit-il en rapprochant sa monture de la mienne, et en appuyant familièrement sa main sur Farçon de ma selle, c'est une histoire. .

— Va pour une liistoire, car je n'ai l ien de mieux à faiie que de l'entendre raconter. — Et nous mimes nos chevaux au pas.

Le petit Lugon,se recueillit alors un moment ; il passa lentement ses doigts sur son front comme pour rétablir Tordre de ses souvenirs, releva ensuite sa tcte avec assurance, et commença ainsi :

— George et Lydie étoient donc mari et fenune, comme vous savez, et on n^avoit jamais vu de couple mieux , assorti en toutes choses, car il n*y avoit rien de plus beau que George, si ce n'est Lydie, et il n'y avoit lien de meilleur que Lydie, si ce n'(îst George. On suppose qu'ils n'étoient pas bien munis d'argent quand ils arrivèrent dans le pays, il y a quatre ou cinq ans, car ils allèrent loger chez la mère Zurich, qui occupoit alors une pauvre chauuiière de la côte, uu-duûsus de ces vi-

gnes; et je poiirrois vous la montror onrore, si le petit verger qui la borde n'éloit pas dovemi si toiilîu maintenant; mais cela seroit inutile, puisqu'elle l'a donnée à un de ses voisins qui étoit plus pauvre qu'elle. C'est une bien digne femme! Peu de temps après, George descendit au rivage (;t se mit an service des bateliers et des pècliours. Comme il éloit viironrenx, adroit, sobre, cordial et avenant, il eut bientôt plus à faire à lui seul que tous les rameurs du lac; mais il n'abusa pas de ses avantages, et on a su depuis que lorsqu'un de ses com-* paanons avoit fait mie mauvaiso journée, George ne manquoit jamais de lui faire part de ses ])cnéiices, en sorte que tout le monde i'aimoit à cause de sa générosité; et, ce qui est bien rare, plus il augmentoit sa petite fortune, moins il avoit de jaloux. C'est peut-être même la seule fois que cela soit arrivé. Vous comprenez qu'il eut bientôt un bateau et des filets à lui, et c'est dans ce temps-là pour se mettre mieux à la portée du lac, il acheta la Jblie petite maison que je vous ai montrée tout à l'heure. Il est vrai qu'elle n'étoit pas chère alors, et que c'est à force de soins et d'économies qu'il l'a embellie d'année en année. Ce qui le détcniiina sui lout à quitter son niécliant réduit, ce fut la mort d'un enfant qu'il avoit perdu là-haut, sa femme ne pouvant plus vivre dans un endroit qui lui rappeloit à chaque instant sa douleur; mais ils emmenèrent la mère Zurich avec eux. ICllc avoit soigné Tenfant, la mère Zurich, elle l'avoit aimé; Lydie la regardoit souvent en pleurant, et elles pleuroient ensemble. Quant à Lydie, on ne la voyoit guère que le dimanche, quand elle alloit entendre la messe à la chimie catholique, ou les jours de bonne fête, qu'elle traversoit le lac pour aller faire ses dévotions à Saint-Gengoux. Voilà, monsieur, ce que c'étoit que George et que Lydie.

— Je vous remercie» Lugon, dis-je en faisant un mouvement pour pousser mon cheval au trot; la bénédio-

lion de Dieu ne sauroit descendre sur une plus honnête maison. Mais ce n*est pas là une histoire.

— Dieu est grand, reprit Lugon. Ce n'est pas l'histoire entière.

le sOTai la bride, et j'attendis.

— Comme George n'étoit pas du pays, continua Lugon, on s'informoit volontiers du lieu d'où il pouvoil être venu, et on se racontoil les uns aux autres ce qu'on apprenoit des étrangers; car monsieur n'ignore pas qu'il n'y a aucune contrée au monde qui soit plus parcourue des voyageurs que le canton de Vaud. George étoit né d'une famille honnête, et cependant très-riche, dans un port de mer de France. Je ne nie rappelle pas si c'étoît Strashourg ou Perpignan; mais je suis sûr que ce devoit être du côté de l'Angleterre. Son père étoit armateur de vaisseaux pour le commerce, et associé, dans ses entreprises, avec le père de Lydie, œ qui fait qu'ils étoient convenus depuis longtemps de marier les jeunes j;ens quand ils auroient Tàge. Les pauvres enfants s'aimoient tendrement, et leurs fortunes étoient si parfaitement égales, qu'il n'y avoit pas un mot à redire sur la conve* nance. Mais l'homme propose et Dieu dispose. Une tempête, une banqueroute, un pirate enleva tout. Les deux amis moururent de chagrin à peu de jours l'un de l'autre, et les amants restèrent si tristes, si pauvres et si abandonnés, qu'il ne fut plus question de leurs fiançailles. George, qu'on avoit élevé pour un métier inutile, comme celui de député, d'auteur ou d'avocat, se sentit de Tanie et du courage. 11 alla travailler sur le port, et il gagna bravement sa vie à porter des fardeaux comme un simple homme du peuple, parce qu'il étoit fort, ainsi que je vous l'ai déjà dit, et parce qu'il n'étoit pas fier. Ses anciens camarades le prirent en dédain; mais il se soucioit bien d'eux!

Un jour qu'il s'occupoit du déchargement d'un vaisseau, et qu'U demandoit où l'on devoit porter les ballots»

on lui donna l'ancienne adresse de son père. G*étoil le seul bâtiiJK ni de rarmateur qui eut échappé à raccidcut OÙ avoient péri tous les autres.

C'est bon, dit George. Mon père avoit la confiance d'un grand nombre de négociants dont son malheur à ébranlé la fortune, et e^ci les dédommage.

Il paya donc honorablement les dettes de son père, ne conservant pour lui que le peu qu'il plut aux créanciers de lui laisser; après quoi il se remit à travailler comme auparavant. Sa conduite fut remarquée, quoiqu'elle fut nalurrlle, parce que les hommes estiment volontiers riionnelelé, nienie quand ils ne la pratiquent pas.

11 faut vous dire» monsieur, que George avoit un oncle d'un grand ftge, qui n'étoit pas marié et qui étoit fort opulent» car il avoit pris part aux affaires commerciales du père de Georg(i tant qu'elles étoient sûres, et il s'en étoit retiré à propos quand elles devinrent douteuses. L*oncle de George le manda par devers lui, et les gens qui nous ont rapporté ces détails prétendent qu'il lui parla de la sorte :

— Parbleu, monsieur, j'en apprends de belles sur votre compte! Quoique votre mère, qui étoit ma sœur, ninii jamais engagé son bien dans les entreprises de son mari» parce que j'avois su Ten dissuader, et que vous eussiez beaucoup plus à réclamer que le hasard ne vous avoit rendu, vous avez eu Torgucil de payer tous les créanciers, connue si cela vous regardoit, pour satisfaire à je ne sais quel sot devoir d'exactitude et de probité dont personne ne vous tiendra compte. Ce n'est pas avec de semblables petitesses qu'on fait une bonne maison. Cette faute ne concerne, au reste, que vous, et je m'en soucierois peu, si je n'eutendois dire que vous êtes obligé de vivie du travail de vos mains pour remédier à vos prudigftlités insensées. Vous n'avez pas même observé que votre pauvreté pouvoit me faire du tort dans une ville où je passe mal à piopos pour être fort riche. Savez-vous, monsieur,

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qae jamais aucun hcumne du sang dont vous sortez ne s'est avisé de travailler ppur le public, et que l'outil d'un artisan ou les crochets d'un port^ seront une honte

éternelle à voire famille?

— Hélas 1 monsieur, répondit George, il ne mesembloit pas que ma conduite pût avmr de pareilles conséquences. Je regardois le travail comme la seule ressource honnête de ceux qui n'cmt rîcn, et vous me permettrez de suivre cette opinion dans l'eiu][i!oi pratiqno do nia vie, rien ne me prouvani jusqu'ici qu'elle ne soit pas digne d'un homme de cœur et d'un chrétien. Je comprends plus aisément que mon indigence non méritée humilie cepen» dant la juste fierté d'une honorable famille, et je lui épargnerai sans r«\!LTets la lionte qu'elle en reçoit, en trans[>orlant loin d'ici l'exercice de mon obscure industrie. 11 y a même longtemps que j'y avois pensé, et, si je n'ai pas exécuté plus tôt ce fMrojet, e*esi qu'il Hie Talloit le temps de ramasser quelques économies qui aboutissent bien lentement à quehpio chose dans le métier que j'ai embrassé. A compter d'aujourd'hui, puisque vous le voulez, vous pouvez être assuré que je ne vous affligerai plus de ma vue et du spectacle de ma misère. Je suis prêt à partir.

— Fort bien, dit le vieillard en fronçant le sourcil. On pourroitdonc vous décider à quitter la ville, en vous fournissant quelque argent ponr le» dépenses du voyage ? Ce sera peu, je vous en préviens. Il est si rare, Pargent!...

— Non, non, monsieur! s'écria George avec une indignation qu'il s'empressa de contenir. La ville, je peux la quitter, et je la quitterai; les économies que je me proposois de faire, je les ai faites. On ne dépense guère quand on n'est pas assez riche pour donner. De l'argent, je n'en veux pas. Depuis que je travaille, je n'en ai jamais eu besoin.

A ces mots, le iront du vieux millionnwe s'éclaircit un peu.

— Écoute, dit-il à George d'un ton radouci : tu qa mon neveu, le sang de mon sang, le fils de ma soeur chérie... oui, chérie, je puis le dire ! nous nous aimions beaucoup dans notre enfancé. On a le cœur tendre quand on est jeune. C'est rexpcrience qui nous apprend la réalilé des choses, et qui élève notre esprit à la connoissance des vérités positives; mais je suis ton onde enfin, ton bon oncle, et je ne demanderois pas mieux que de te faire du bien, si je ie pouvois^ Il est vrai que je passe pour riclie, mais c est qu'on ne connoit pas mes affaires. D'ailleurs, les impôts enlèvent tout. Que dirois-tu cependant si je voulois assurer ton bonheur, c'est-à-dire ta fortune? ce n'est pas que je pense à me dessaisir de mes petites propriétés, Dieu m*en garde! la prudence me le défend, et, par les vicissitudes du temps qui court, les gens sages gardent ce qu'ils ont; mais tu es mon seul héritier naturel, et je peux, sans me réduire à Findigence, te garantir une part honorable de ma succession, si tu te maries à mon gré ; car je suis ton bon oncle, mon pauvre George et je rfaî en vue que ton bien-être à venir. Il faut bien se résoudre à quelque sacrifice pour ses parents. La femme que je te desline est précisément la veuve d'un des créanciers de ton père, une femme d'ordre et d'esprit» très^belie encore pour son âge, et qui a placé tout l'argent que tu lui as rendu au douze pour cent d'întérêt, sur des naniissements superbes qui valent le triple, et qui ne seront probablement pas retirés, parce qu'elle ne prête pas à long terme. Tu seras donc riche après ma mort, et tu pourras soutenir dignement le nom de notre famille, en vivant d'économie; mais je t'expliquerai cela plus tard. Va donc tout préparer \x>ur te mettre en état de justifier mes bienfaits, et nous dînerons demain avec ta future... chez elle.

— Je vous remercie, mon cher oncle, repartît George, des projets que vous avez formés pour me rendre lieureux, et je vous prie do croire à la reconnoissance que

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vos bonlés m'inspirent; mais il m'est impossible d\m recueillir le fruit. Vous nMgnorez pas qu'avant la mort de mon père» J'étois près d'épouser Lydie, la fille de son ami, et Finfortune qui nous a frappés tous les deux en môme temps n';i fait que rendre cet (engagement plus inviolalde. Deux volontés sacrées pour nous s'accordoient à nous unir, et la pauvreté ne nous a pas séparés.

— Vous épouseriez Lydie, une fille de rien et qoi n*a rien! s'écria l'oncle furieux.

— Je venois vous en prévenir, répliqua George.

Et il se retira respectueusement, car la colère du vieillard ne se manifestoit plus qu'en imprécations, et George craignit d'être maudit.

Huit jours après, ils se marièrent en effet, et ils partirent aussitôt, George ayant promis de quitter la ville pour ne pas faire rougir de son abaissement les honnêtes gens qui portoient son nom.

L'oncle de George, dont l'âge n'étoit pas extrêmement avancé, mais que l'amour de Ter rongeoit d'avarice et de souri, vint à mourir au bout de (ju(d(pies semaines; et comme il étoit pbilantbrope (un nouveafi métier qui rapporte beaucoup), il laissa toute sa fortune à renseignement mutuel, qui est la plus belle invention dont on ait jamais ouï parler; c'est la manière de tout savoir sans apprendre et d'étudier sans maîtres. Dieu est grand! Quant au pauvre George, il pria pour son oncle, comme s il en avoit bérité, mais ne s'affligea pas autrement de son abandon, et travailla courageusement jusqu'à la mort.

— George est donc mortî interrompis-je en pressant vivement le bras dfî Lugon.

— Je croyais vous Tavoir déjà dit, continua-trii. C'étoit le 6 octobre du dernier automne. U y aura justement huit mois à la Fête-Dieu. George revenoit gaiement sur son bateau, après avoir fini sa journée, quand ses yeux fun;nt IVappés tout à coup de l'aspect d'un nuage

lie feu et de fiamée que le vent ponssoit sur le lac. Il pressentit aussitôt un accident terrible» et fit force de

rames pour atteindre à ce petit cap de la grèv(», qtfon appelle maintenant le Jardin de i.ydie. Un incendie d(V voroit, en effet, la maison qui occupe l'autre côte de la route» et dont je vais vous montrer les ruines tout à rheure. Il prit à peine le tmps d'amarrer sa barque» se saisit d'une échelle que tratnoient péniblement quelques vieillards, car les ouvriers nétoient pas encore rentrés, et l'appliqua sous une fenêtre d'où il entendoil partir des cris. Un instant après» il s'étoit élancé dans la flamme» et reparoissoit avec une femme évanouie que je reçus dans mes bras, car j'étois arrivé presque au même moment, et je m'elTorçois de le suivre. — Elle est sauvée ! cria le peuple. Mais la pauvre créature, qui avoit repris connoissance au grand air» se mit à pousser d'affreux gémissements en appelant ses enfants. — Je m'étois cependant rapproché de la fenêtre autant que je l'avois pu, mais je cherchois inutileiiK rit à m'y cramponner à quelque chose, parce que tout brùloit, quand je sentis que George me passoit un nouveau fardeau, puis un troisième; c'étoienl les enfants que j'eus bien du plaisir à entendre crier, et qui furent passés à leur mère demain en main; mais la malheureuse leiiinie se lamcntoit toujours, et je ne comprenois plus ses plaintes, la Uamme bruissant dans mes oreilles comme une tempête. — Le berceau 1 le berceau 1 répétèrent alors quelques voix qui se rapprochoient de moi de plus en plus» parce qu'il s'étoit établi une chaîne, du bord du lac jusqu'à l'échelle où j'étois monté. — Le berceau ! le berceau! criai-je à mon tour d'une voix presque étouffée par la fumée qui me suQoquoit. George rentra encore, et je crus bien qu'il ne reviendroit plus. £n cet instant» le feu avoit atteint le sommet des montants de réehelle et les échelons supérieurs, de manière qu'ils cédèrent tous à la fois^ sans en excepter celui qui me portoit. La

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foule qui me pressoit par derrière me retint sur Téche-

lon suivant, et l'échelle s*appiiya de son propre poids contre la muraille ardente que déchiroient déjà des fissures assez profondes pour que je pusse m*y retenir; mais la distance qui me séparoit de la fenêtre s'étoit agrandie de six pieds. George la mesura d'un regard, détacha lestement sa ceinture de batelier, et la passa en un clin d*(pil autour du corps du pauvre innocent qu'il avoit tiré de son berceau. — A toi, Lugon, s*écria-t-il , et prends bien gardel L'enfant est vivant! il est sauvé, mais George étoit perdu ; il étoit mort. A. peine la pauvre petite créature étoit sortie de mes bras, que le toit s'écroula sur le plafond , que le plafond s'écroula sur George, et que tout s'engloutit dans un brasier horrible, où les restes mêmes de George n'ont pas été retrouvés. Il faut qu'il ait été consumé tout entier, ou que les anges l'aient enlevé au ciel . Dieu est grand !

— Bien, dis-je à Lniion en liant tendrement ma main à sa main; bien! mon noble ami!... mais aprèsî...

Apr^ï reprit Lugon. Obi les enfants se portent à merveille, et vous les auriez déjà vus, s'ils ne jouoient pas sous la saussaye.

— Mais, Lydie, tu ne m'en dis rienf Lydie est-elle morte aussi?

—Pour vous parler smcèrement, monsieur, il y a 4es gens qui pensent qu'il vaudroit autant qu'elle fût mdkrte.

Elle devint folle peu de jours après, une étrange folie, allez ! Ne s'imagine-t-elle pas qu'elle est à demi ressuscitée^ et qu'elle passe toutes les nuits avec George luimême, dans je ne sais quel coin du oiellf Rien ne peut lui éter cette idée de Tesprit...

Gomme il parloit ainsi, Lugon s'arrêta tout à coup.

— Tenez, monsieur, me dit-il en me montrant sur sa gauche un iamas de décombres noircis, voilà la maison.

— Tenez, i^uta441 en se rapprochant de la haie qui

garnissoil le côt(; droit du clKunin, voilà le jardin de Lydie ; et cette jeune femme qui s'y promène, les yeux penchés vers la terre» en cherchant des fleurs, c'est Lydie, la femme da pauvre George!

Il détônma ensuite brusquem^t san dieval, passa le dos de sa main sur ses yeux, et parut se disposer à reprendre la route convenue.

J'avois mis pied à terre :

— Tu m'attendras là, mon bon ami, lui difrje, et tu laisseras reposer tes chevaux à Torobre de ce tilleul. 11

faut que je voie Lydie et que je lui parle !

— Gardez-vous-en bien, monsieur, reprit Lugon en essayant de me retenir par le bras. Le médecin dit que la folie est quelquefois contagieuse, et que celle de Lydie est de cette espèce. 11 faut que cela soit vrai, puisque la mère Zurich croit fermement tout ce que Lydie lid raconte.

— Un homme aussi sensé que toi, répliquai-je en riant, peut-il s'abandonner à de semblables chimères I Les médecms n'exercent d'empire sur notre crédulité qu'en se distinguant à Tenvi par des propositions extraordinaires et par de fausses découv(»rtcs. Sois tranquille sur mon compte; je suis parfaitement à Tabri de la contagion des idées d'un fou, et si cette infortunée n'a point de consolation à recevoir de moi, je n'ai du moins rien à craindre d'elle.

En même temps je gagnois l'autre côté de la haie, pendant que Lugon, un peu rassuré, se rangeoit à l'ombre en sifflant. Lydie n'avoit pas pris garde à moi. Sa corbeille étoit pleine, et elle s'étoit assise pour assor* tir ses bouquets.

J'arrivai au bord du lac en recueillant çà et là quelques fleurettes du rivage, pour attirer Tattention de Lydie. — Ne vous affligez pas , dis-je en les lui présentant, si je me permets de glaner dans votre moisson. Quoique ces fleurs soient plus fraîches et plus jolies

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qu^aucime de celles que j*aî vues dans mes voyages, mon intention n'est pas de les emporter avec moi, et je ne les ai ra>soinI)lé('s que pour les joindre à votre bouquet.— Ah! ah! dit-elle en me regardant avec un sourire, et en les déposant une à une dans la corbeille où elle avoit amassé les autres... c'est pour George. Il en a qui sont beaucoup plus belles, et qui ont des parfums dont aucune fleur de la terre ne peut donner l'idée; mais il aime à revoir encore les fleurs qui croissent au bord du lac, et que nous avons autrefois cueillies ensemble. — n ne tardera donc pas à revenir? repris -je en m'asseyant à quelques pas. — Pas ici , répondit-elle; il n'y vient plus. 11 ne pont pas y venir, puisiju'il est mort. Ne saviez-vous pas qu'il est mort'/... — Mon cœur se serra. — Pardon, répliquai-je, pauvre Lydie; je croyois que vous l'attendiez. — Eh non! s'écria-t-eUe; c'est lui qui m'attend ; mais j'irai bientôt, tout à l'heure, quand le soleil sera roiuhé. Oh! si l'on pouvoil dormir toujours! — Votre sommeil est doux, Lydie, puisque vous désirez Theure qui le ramène. Pendant ce temps-^ là, du moins» vous ne souffrez pas? — Souffrir 1 dit-elle en se rapprochant de moi ; qui est-ce qui souffre? Je ne souffre jamais, jamais; pendaiii lo jour, j'espère et j'attends. Je trouve quelquefois les journérs lonmics, mais je les abrège à prier, à cueillir des fleurs pour George, à m'occuper de lui, à former des projets pour notre long bonheur, que rien ne pourra plus troubler quand nous serons réunis tout à fait. — Et la nuit, Lydie, la nuitque vous préférez au jour? — Oh! la nuit, noussoimnos ensemble! Je ne vous l'ai donc jamais dit? C'est qu'il me semble, en effet, que je ne vous ai pas vu depuis longtemps; mais \e vous le dirai bien, si vous voulez. — Ce récit m'hitéresseroit beaucoup s'il ne vous fatiguoit pas; mais... — Elle prit ma main dans une de ses mains, et passa l'autre sur son front , comme pour y chercher un souvenir. Ensuite elle demeiua un instant en si-

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IriK f, ppîiflanl que ses idées se succédoieni et s'enrhaînoient les unes aux autres; sa physionomie prenoit ea même temps une eiqpression plus animée, et ses yeux s*enflammoient d'une inspiration surnaturelle.

— Vous n'avez sans doute pas oublié le jour de T incendie? dit-c^le ; personne ne l'a oublié. Cela fut bien alTrenx, n'est-il pas vraiï Cependant l'incendie s'apaisa; les enfants éloient sauvés; leur mère se trouvoit heureuse. Tout le monde étoit réuni; il n'y eut que George qui ne revint pas. Je ne sais pas si on m'en dit la raison ou si je la devinai. Ceoruc étoit mort, et, dans ce temps-là, Je rcgardois la mort comme une chose sérieuse, comme une séparation éternelle. Je pensai qu'entre George et moi c*étoit fini pour l'éternité » et je regrettai que ma douleur ne piH pas m'anéantir tout de suite. Il me sembla que je ne Tavois pas assez aimé, puisque je lui survivois; mais je me rassurai en pensant que le désespoir étoit une maladie semblable aux autres; qu*il lui falioiit des périodes et des crises comme à la fièvre; qu'il ne tuoit pas comme un poignard. Gela seroit trop doux, pcnsois-je en moi-même, de mourir d'une première atteinte, de mourir presque sans souHrir, pendant que George a tant souffert; mais cependant j'espérois, aux convulsions de mon coeur prêt à se rompre» que je ne soufTrirois pas longtemps. Je vécus ainsi, je ne sais pas combien de tenqis, sans mouvement, sans parole, sans aliments, sans sommeil, mais a,i;itée dans mon esprit par des illusions singuUères. La préoccupation de l'incendie me poursuivoit. De temps en temps, je sentois sa vapeur ardente se rouler sur moi comme un torrent; (^lle étouffoit ma respiration, elle brùloit mes cheveux et mes paupières, et quand je cherchois à fixer autour de moi mes yeux desséchés, je voyois les flammes qui gagnoient toutes les issues, qui s'allongeoient, se replioient, s'arrondissoient, se retiroient pour revenir, comme des langues de feu qui lèchent un bùcliur avant de le con-

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«amer, et je me disois : Voilà qiii est bien, je meurs av(»n George. Pourquoi a-t-on voulu me faire croire qu'il éloU mort sans moi? — Quelquefois j'entendoiB de fortes voix qui crioient tout près de mon oreUle : Courage, courage, il est saurél Vcyw oomme les solives se sont croisées mii uculeusement sur sa lele et Tout préservé comme une voûte!... — Il est sauvé! répétoient les petites filles des villages voisins qui reveuoieat des vendange^, et elles sautoient. — Je cherchois, nuM» à tirer ud cri inarticulé du fond de ma poitrine, pour de* mander qui éloit sauvé. — C'est moi ! c'est moi! reprenoït George; ne m'enlcnds-lu pas? — Je l'entendois bien, et je ne pouvois pas sufûre à mon bonheur» car son haleine avoit effleuré ma joue; mais au moment où je eroyois le saisir, je m'apercevms que ma main étoii tombée dans la main d'un homme pâle et triste qui me regardoitd'un œil sec et sévère. — Elle ne mourra peutêtre pas, disoitHi, mais sa raison est aliénée; elle est folie.

Ici , Lydie s'arrêta un moment pour se recueillir de nouveau, et puis elle reprit sa phrase au mot oh elle revoit laissée, entraînée en apparence par un ordre imprévu d'idées, mais sans en perdre la raison.— -Folle? dit-elle. Qu'est-ce donc que d'être folle? La foUe, c'est l'état d'un esprit qui s'abandonne sans suite et sansr^lea à tontes les chimères dont il est frappé... un état heureux vraiment, le plus heureux de tous, après la mort, et le seul qu'il soit permis aux misérables d'envier» puisque c'est un crime de vouloir mourir. Je n'étois pas folle, moil je n'oubliois rieni je n'imaginoîs lien qui ne fût véritable 1 je savots que George étolt mort, je savois que j'étois seule, je savois qu'il ne reviendroit plus, i'aurois bien voulu être folle, mais je ne pouvois pas. Tavois plus de raison qu'il n'en faut pour comprendre mon infortune, et je la oomprenoie trop bien pour m*en diblraire. Je me disois : Cet horrible flerremenl de cœur

que j*éprouve, il faut qu il dure jusqu'à ce qu'il ait brisé mon cœur. Cette angoisse dans laquelle je meurs, il faut que je la subisse, tant que je n'aurai pas fini de mourir. Mais, mourir, c'est si aisé, ajoutois-je alors (pardonnez à mon désespoir comme Dieu m'a pardcuiné!); cette jeune femme que George retira dernièrement du lac, et qu'on ^t tant de peine à rappeler à la vie, elle ne irivoit plus» elle ne sentoit plus, die n'avoit plus d'amour, plus de regrets, plus de douleurs! Une minute eneore, et elle étoit en repos, la pauvre créature, pour toute l'éternité. Le repos qu'elle avoit trouvé si vite, cpii m'empêche de l'obtenir et de le goûter comme elle? 11 y a si près d'ici vm lac, et les eaux y sont profondes l... Vous concevez bien, mon ami, que cette résolution m'étoit venue, parce que je ne pensois pas à Dieu,.. Hélas! je ne pensois qu'à George!... et cependant elle me calma. Je fus tranquille de Tcspérance de l'être bientôt. J'ouvris les yeux pour savoir s'il étoit nuit, car mon projet ne pouvoit 8*exécuter que dans l'dliscurité. Le soleil n'éloit pas tout à fait couché, mais, en face de moi, ses derniers reflets s'éteignoient déjà sur I(^s montagnes. Je [nêtai l'oreille, et j'entendis le cornet des armaillers qui rappeloient les bêtes à l'étable. Les moucherons du crépuscule finissoient de bruire aux croisées. Ma tourterelle cachoit sa tête sous son aile. Je dis : Tout à l'heure, — et je me trouvai presque bien.

A cet endroit de son récit, Lydie s'interrompit encore un instant; elle soupira doucement, comme un voyageur qui reprend haleine après un U^jet pénible, et qui mesure avec sécurité, sur une pente facile, le reste de son chemin. Ensuite, elle continua.

— ^11 y avoit plus de cent heures, dit-elle, que jen'avois dormi, et quelque effort que je fisse pour rester attentive à l'arrivée des ténèbres, dont j'attendois ma délivrance, je ne pus empêcher mes ]iaupières de se fermer. Tous les objets disparurent enseud)le, toutes mes idées s'éva-

nouirent dans je ne sais quel sentiment confus d'existence qui ne diffère presque en rien de la mort, car il est calme et presque insensible comme elle. Seulement, il y avoit encore autour de moi un bruit vague, mais mélodieux et doux» comme celui d*une petite brise du soir qui expire dans les roseaux, comme celui du dernier flot qui touche au rivage. La nuit dont je venois d'épier le commencement avec tant d'impatience, paroissoît se blanchir déjà des clartés du matin; ou plutôt, une lu» micre qui n'étoit pas celle du jour, qui n'étoit pas celle du feu , pénétroit peu à peu Fobscurité transparente. - Gomme elle s'accroissoit graduellement, je fixois sur ce phénomène une attention d'instinct, complètement dégagée de toutes les préoccupa lious do mon esprit. Je n'avois que des yeux. La clarté devenoit toujours plus vive, et cependant elle inondoit mes paupières sans les fatiguer. le me demandois vaguement comment des organes mortels pouvoient la sup])orter sans en être éblouis. Tout à coup, et comme si mes sens s éioient réveillés Tun après l'autre, je crus entendre un frémissement d'ailes qui s'agitoienl dans cette atmosphère merveilleuse, et il me sembla que ce bruit procédoit d'uo point plus lumineux que le reste, qui se précipitoit vers moi de toute la hauteur du ciel , en s'agrandissant , en se développant dans sa chute, en revêtant à mesure qu'il s'approchoit des formes et des couleurs. Cétoient des ailes, en effet, des ailes aux plumes d'op, dont la vi- .bration étoit plus charmante à l'oreille que toutes les harmonies de la terre, et l'ange ou le dieu qu'elles alloient rendre à mon amour, vous comprenez bien que c'étoit George! Mais, dans l'extase où tant de bonheur m'avoit plongée, je fus plus capable de le deviner que de le voir.

Déjà ses ailes s*arrondissoient sur moi, ses bras m'eiivcloppoient d'une douce étreinte, ses lèvres erroient de ma bouche à mou front et à mes yeux, les

tM)ucles de ses cheveux flottoîent à côté des miennes : — Viens avec moi, disoil-il; confie-toi sans crainte à ton

frère et à ton ami bien-aimé. Celte terre n'est plus noire terre; ce séjour n'est plus notre séjour. — Et nous nous élevions au même instant av(^ une rapidité si merveil» leuse, que la limite des ténèbres nocturnes étoit déjà firanchie quand je me demandois encore où nous allions. Nous plongions comme dans un océan sans fond et sans rivag(î, dans cet élernel cther qui n'a jamais de nuit, et que tous les astres de Tespaco inondent de leurs clartés* Notre monde, que je cherchois de mes regards sans le regretter, n'étoit plus qu'une planète paie qui blanchissoil à peine d'une laclu; prêle à s'efiacer les voiles noirs du linnauient. Le soleil ne tarda pas à s'éteindre à son tour, pendant qu*un soleil nouveau venoit poindre à rhorizon» sembloit se précipiter vers nous en augmentant sans cesse de grandeur et d*éclat; puis disparoissoit dans les profondeurs de cet infini où sont cachés tant de soleds. Un moment après, tant notre essor se liàtoit, sans doute, h mesure que nous approchions du but» ces astres innombrables passoient à mes yeux avec la promptitude de réclair, semblables à ces étoiles de feu qu*on voit courir et se croiser dans le ciel pendant les nuits calmes d'un bel automne. Mes sens èlomiés ne pouvoient suffire au spectacle de ces tourbillons qui s'enfuyoient sur ma route y et dont je croyois quelquefois saisir en passant la mystérieuse harmonie. — Bientôt le mouvement des ailes de George se ralentit; elles se déployèrent dans toute leur étendue, sc^mblables aux ailes d'un aigle qui plane, mais pr<'S' ne immobiles en apparence, et frappant mollement l'air de leurs extrémités, à des intervalles égaux. Le derni^ soleil qui m'avoit éclairée ne couroit plus à la suite des autres , comme un météore qui va s'évanouir. Il restoit fixe dans le ciel, mais plus grand, plus radieux, et cependant plus doux que le nôtre, car je supportois facilement sa splendeur, et mes

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fegards aCTennis y puisoicnt une nouvelle force. Un instant après, de fraîches brises, souffles caressants d*une

atmosphère inconnue, commencèrent à se jouer dans mes cheveux; je crus entendre un bruit lointain où se mèloient les bruits les plus gracieux de la terre, le murmure des rameaux qui frissonnent au souffle du vent, le gazouillement des oiseaux de la dernière couvée qui, se penchant sur le bord du nid , vont s'essayer à voler, le soupir éternel du lac, fail)lenient agité, dont les petits flots viennent mourir entre les roseaux. L'horizon, tout à l'heure sans bornes, se rapprochoit et se fermoit peu à peu. Les montagnes, dont le sommet ne m*avoit apparu d'abord que semblable à des îles flottantes qui se baignent dans une mer immense, grandissoient à mes côtés sous leurs ro])es d'ombrages de verdure et de fleurs, car elles n'avoient rien de l'austérité de nos Alpes de glace et de granit. Un instant encore, et les dmes des arbres géants abaissèrent autour de nous leurs frondes flexibles; puis les relevèrent avec souplesse pour nous couronner d'un dais émaillé de bouquets et de fruits, où brilloient des couleurs, et d'où s'exhaloient des parfums que nos organes mortels ne peuvent rêver. George me déposa enfin sur un lit de gazon embaumé , replia ses ailes, et se laissa tomber près de moi, connue un papillon d'or qui se pose. Ensuite, il passa son bras sous ma tète, imprima un baiser sur mon front, et les yeux attentifs sur les miens, il me r^arda en souriant, parce qu'il attendoit ma première parole.

Oh! je suis heureuse, lui dis-je, puisque me voilà prèsde toi; mais ne m'a|>prendras-tu pas où nous sonnnes if

— Dans le monde des ressuscités, répondit George. Dans le lieu où les âmes heureuses viennent prendre d'autres formes et subir de nouvelles épreuves, pins longues, mais moins rigoureuses que les premières, pour se rendre digues de paroi trc un jour devant Dieu.

— £b quoi ! m'écriai-je, ce n'est pas encore ici le iar-

(lin céleste du Soigneur, qui nous a été promis par la foi de nos pères, et dans lequel commence, pour ne pas flnir, le bonheur inaltérable du juste?

 ces mots, George prit une attitude plus grave, une expression de physionomie plus sérieuse, comme un homme qui a des choses solennelUis à révéler, et je sentis que son regard me remplissoit d*un tendre respect, car, à travers la douce complaisance de l'amour, on y voyoit briller la majesté d*une nature supérieure.

— Penses-tu, me répondit-il, qu'il ait jamais existé, parmi les créatures les plus favorisées des grâces tlu Tout- Puissant, une âme assez chaste et assez pure pour se présenter avec sécurité devant son maître, au moment où elle abandonne notre vîe d'opprobre et de péché? Ton cœur est trop bien inspiré pour avoir conçu cotte présomptueuse espérance I Tu as souvent éprouvé toi-même, dans ta conscience naïve et modeste, que le sentiment de notre indignité s'augmentoit au contrmre à chaque pas qu'il nous est permis de faire dans le chemin de la perfection, et tu n'ignores pas que cette idée est un sujet assidu d'alarmes pour ceux qui aiment Dieu, puisqu'elle eiïraie jusqu'cà l'agonie des saints de Tincertitude du salut. L'orgueil des philosophes et des savants a reculé devant cet abîme; ils ont mieux, aimé laisser un vide sans bornes dans la création que d'admettre entre son auteur et Tliommedes intermédiaires inconnus; et c'est poiu' cela qu'ils ont inventé la plus impossible des hypothèses, la mort éternelle et le néant. Rien ne meurt, ibère Lydie, et rien ne peutmoiirir; mais tout change ie forme en se modifiant toujours, jusqu'à ce que l'esprit retourne à l'esprit et la matière à la matière. Le monde où je viens de te conduire, quoiqu'il soit incomparablement meilleur que le nôtre, n'est qu'un des degrés de cette échelle immense qui nous rapproche incessamment du séjour étemel, dont la possession nous a été promise par les divines paroles du Christ. Ici doit

8*accomplir, pour les âmes choisies qui ont pratiqué ses préccpt(^s d'amour, ce règne de mille ans dont le mystère occupe depuis si longtemps en vain los théologiens de la terre, parce que TexpUcation en étoit cachée dans les mystères de la mort. Cette explication, je sais que tu ne me la demanderas pas, parce que tu as foi à mes paroles, et je ne pourrois pas te la donner, parce que les organes qui la transmettroient à ton intelligence n'appartiennent pas aux vivants.

— Grand Dieul repris-je avec effroi» ne suis-je pas morte et ressuscitée? Faudra-t-il te quitter encore?

— Calme-toi, ma bien-aiméo , répondit Gfwpre en souriant ; nous ne serons jamais séparés plus longtemps désormais que nous Tétions sur la terre, et cette séparation n'aura ni les ennuis ni les incertitudes de l'antre. Tous les matins alors, après le baiser de l'adieu, j'allois livrer ma barque aux doutes de la brume, aux bourrasques du lac, aux hasards d'une navigation qui n' étoit pas sans périls. Maintenant, c'est toi qui voyages, et je suis sûr de ton retour. Si nous étions heureux, quand nous avions quelques années à vivre ainsi, combien ne le sommes-nous pas maintenant , quand la bonté de Dieu nous mesure tant de siècles! Et ce n'est pas tout, s'il t'en souvient ! Un sentiment si triste se mèloit à notre joie! 11 ne falloit qu'un accident pour la troubler, il ne falloit que la mort pour la détruire. La mort, nous ne savions pas ce que c'étoit, et nous savons aujourd'hui que le seul bien qu'elle pût alors nous enlever, c'est elle seule qui le donne.

— C'est donc pour cela, m'écriai-je en le pressant sur mon cœur, que j'y aspirois avec une si vive impatience! Oh! si tu n'étoispas venu sitôt, c'étoit moi qui arrivois ; et, plus soudain que moi, parce (pie ton àme vaut mieux que la mienne, tu n'as fait que devancer ma ré^ solution 1

— Arrête 1 interrompit Ge(N*ge en me regardant d'un

œil aHonrlri; si tn avois accompli coWo rc^'solntion fatale, cVn rtoit fait pour jamais. Les sii'cles, dans leur succession (Mernelle, ne nous auroient peut-ùlrc jamais réunis ! L'àme éclairée des lumières de la foi, qui désespère de Dieu pour embrasser le néant, devient indigne de toutes les grâces du Créaleur; et si le néant étoit possible, c'est pour le suicide (pril seroit fait. Le suicide a rompu son ban; il a violé la loi de misère et de résignation qui lui a été imposée; il végétera sans doute, solitaire et triste, dans les limbes obscurs d*un monde inconnu, jusqu'au jour où les expiations de son repentir auront satisfait à la justice divine, neurensoment ])Our nou^, le projot criiuin( 1 qu(^ tu avois embrassé ii'étoit qu'une illusion du délire. A la faveur d'un sens merveilleux qui nous est donné, et qui nous associe à toutes les impressions des êtres chéris que nous avons laissés sur la terre, je snîvois avec torr(nu' l'enchaînement de tes rv^nsces, qmnd une révélation subite m'apprit que tu étois sauvée, parce que Tintelligence s'étoit retirée de toi. Tu m'étois rendue, même dans le temps, car tel est le privilège des âmes pures que Dieu s'est réservées, et dont quelque pieuse douleur a tout à coup oul)lé la raison. Tes jours send)lcnt appartenir à des rêves qui l'égarent; ton sommeil l'élève à la possession de la vérité, qui échappe aux impuissants efforts des sages. Les souvenirs que tu vas emporter sur la terre, quand le moment du réveil t 'arrachera de mes bras, feront de toi un objet de déiision ou de pitié pour les hommes; mais tu connoitras seule la destinée à venir de Thumanité, que les hommes vi«vants ne connottront jamais. Ton corps est enchaîné, ]c ne sais pour combien de temps encore, aux liens grossiers de la vie; mais ton àme est appelée d'avjnKo à goûter l'immortalité. Supporte donc avec résignation les ennuis de cette prison d'un moment, dont la porte s'ouvrira chaque soir 8ur les espaces immenses de la ' liberté éternelle» .

— J*ai tout compris, répondis-je, et mon âme, humiliée devant la grandeur de Dieu, se soumet avec reeonîioissanre à toutes ses volontés; mais puisqu'il ni'(^st [)ermis de te revoir dans ces moments de mort apparente ou de réparation anticipée que Dieu nous a donnés pour soulagement à nos douleurs, ue verrai-je pas aussi ma fîlle! ma douce et jolie petite fille! FJle ne peut habiter un autre nioudo ([ue celui où nous sommes, car à quoi serviroit la résurrection des mères, si elles ue retrouvoient pas leurs enfants? Le cœur innocent de ce pauinre ange n'étoit pas encore ouvert au péché, et Dieu n'a pu refuser à la plus aimable de ses créatures un bonheur auquel la vertu même a moins de diuils que rinnocence. Mais pourquoi ne me réponds-tu pas, et pourquoi mie larme vient-elle mouiller tes yeux» à l'instant même où tu cherches à me consoler d'un sourirelf Dieu auroit-il voulu garder ma petite fille pour lui?

— Tous les êtres sont à lui, s'écria-t-il, et il les possède partout! Mais Dieu est incapable de tromper la tendresse cpi'il a lui-même déposée dans ton eieur. Seulement, plus sage que tu ne Tes dans Timpatience de ton amour, il retarde la résurrection des enfants, jusqu'au moment où ils peuvent se réveiller, ainsi qu'tà la suite d'un doux sommeil, . suspendus au sein qui les a nourris. Notre petite fille ne t'est pas rendue encore, parce que tu n'es pas encore ressuscitée; mais le jour où tu renidtras jeune dans mes bras, quel que smt le nombre des anuéos qui t'est réservé, car la vieillesse n'est pour cette nouvelle vie que le court crépuscule d*un beau jour qui aboutit au jour sans fin; à ce moment de gloire et dd bonheur qui ne peut plus échapper à notre espérance, tu yerras l'enfant chéri éclore du premier de nos em-> brassemeuls, et nous partager ses iimoceutes caj'esses, comme si elle ne nous avoit jamais quittés. D'ici là, elle continue à dormir paisible dans son petit linceul, comme dans les laiige8.de son berceau, à moina que Dieu n*ad»

melle quelquefois ces Ames ingénues à des visions célestes dont les ressuscites eux-mêmes n'ont pas le secret* La patience est un des plus ^ands efforts de notre na« ture» tant qu'elle n'est appuyée que sur la résignation; mais elle devient facile quand elle s*appuie sur la foi. Le jour où ta tille se réveillera est si près de nous daus la succession des jours, que tu te ferois scrupule de la réveiller toi-même et de la tirer de ses songes, si elle dormoit sur tes genoux. Et qu'importe combien de temps elle dort, puisqu'elle ne vieillit pdnt? Cherche à triompher, ma l.ydie, de ces vaines inquiétudes des vivants que je ne pourrois pas toutes dissiper, parce que la mort seule doit te donn^ les sens intelligents et purs qui te manquent pour me comprendre. Ck)ntente-toi de jouir de l'aspect des biens que Dieu nous prodigue et de l'espérance assurée des biens qu'il nous a promis. Pense que les heures s'écoulent, et que nous avons autant d'heures à être séparés que d'heures à être ensemble. Ne t'éloigne pas aujourd'hui sans avoir visité tes domaines et tes jardins.

En parlant ainsi , George me relevoit doucement du tapis de verdure où nous étions assis, et m'entraînoit de surprise en surprise à travers ces bocages délicieux dont la mervmlle se renouvelle à chaque pas, car ils ont cela d'étrange et de sublime, que la création, livrée à tout le luxe de ses divines fantaisies, ne s'y astreint nulle part à la reproduction uniforme des espèces. Chaque arbre, chaque tige, chaque brin d'herbe, y a son port, sa figure et sa nuance; chaque fleur se distingue de toutes les autres par sa couleur et son parfum; et ceci n'exclut point cependant le privilège dont une âme sensible peut doter quelque Heur aimée, car les moindres soins suffisent pour la perpétuer par la culture; j'y ai même vu des ancolies, des pervenches, des violettes et des roses; si bien qu'on diroit que tout ce qui a inspiré un sentiment ou porté une consolation an coeur de

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l'homme, est devenu capable de ressusciter avec lui. (*«tte magnificence féconde et variée que Dieu manifeste

id dans ses œuvres de piédilection, éclate là dans ses oîuvres les plus obscures et les plus né{?liiiées, s il est permis de penser et de dire qu'il a négligé quelque chose. Le grain de sable qui roule sous les pieds feroit honte aux rubis et aux saphirs de la couronne des rois. La poussière qui roule en atomes dans un rayon de soleil a toute la splendeur des étincelles du diamant. Les ruisseaux coulent sur un sable de nacre plus brillant, plus transparent» plus riche en reflets que Topale, et il n*7 a pas un de leurs petits flots qui ne berce toutes les couleurs de la lumière à sa surface comme an prisme ou un arc-en-ciel; mais que jKJurroient vous apprendre, mon ami, ces vaines comparaisons? Qu'est-ce que le rubis et le saphir? qu'est-ce que Topale et le diamant? Qu'estK^ que Faro-en-ciel lui-même dans le trésor iné* puisable des créations du Seigneur? Éperdue d'étonnemcnt et d'admiration, je n'aurois pu détourner mes yeux des miracles qui les frappoic^it de toutes parts, si les impressions que j'éprouvois ne s'étoient pas toutes réunies en George lui-même, George qui me paroissoit le roi de ces solitudes célestes, et en qui je remarquois, chose étrange, un caractère solennel de beauté qui m'avoit presque échappé sur la terre : c< 0 mon bien-aimé, m'écriai-je en versant des larmes de bonheur, ce n'est pas toi qui voudrois tromper ta Lydie! Tu as ménagé mon extase par égard poiilr ces organes mortels dont je suis encore revêtue, et pour me prémunir contre des émotions qui en dissoudroient le lien avant le temps. Non, ce n'est pas ici un monde de transition entre le temps et Tétemité , le séjour passager d'une créature qui doit finir d*être encore une fois, avant de renaître pour vivre toujours. C'est le lieu où le Seigneur peigne aux justes ses éternelles récompenses dans d'éternelles mes. Ge soleil mille fois plus radieux que le nôtre, et

qui IVappo eept'iKlaiit mes rr^ai js sans les blesser, cette nature spiendide et calme dont il semble qu'aucun oragu n'ait jamais troublé le repos, ces oiseaux parés d'éclatants plumages qu'on n'a jamais vus, même dans les rêves ; qui effleurent mes cheveux dans leur vol, et- qui ravissent mes oreilles d() cliants intelli^iiilcs à la pensée, plus harmonieux que la musique et plus ex})ressits que la parole; toute cette création qui vit, qui sent, qui aime, dont tous les mouvements, toutes les émanations» toutes les voix se confondent dans un adorable concert, c'est la plus haute et la plus parfaite des créations do Dieu. Toi-même, (icorge, tu as des ailes! et tes ailes sont l'attribut des anges qui entourent le trône du souverain maître de toutes choses. Qu'est-ce donc que le paradis des élus, si le monde où nous sommes n'est pas le paradis? »

— Je comprends ton erreur, répondit orae , et je la compreudi'ois encore si la mort t'avoit déjà douée des organes qui te manquent pour percevoir, dans ce monde passager, mille sensations qui t'échappent, et qui surpassent en douceur celles que tu éprouves maintenant. Tu t'en feras une loible idéf* en cbercliant à te rendre compte des émotions qu'auroil éprt)uvées la matière, si elle eût joui de l'intelligence et de la pensée, à chacune des transformations qui la rapprochoient de l'état de perfectionnement. Imagine, si tu peux transporter ton esprit dans cette hypothèse inq^ossible, la plénitude de joie qui eût comblé cette matière inerte, quand elle acquit la faculté de croitre dans les métaux ; les métaux, quand ils obtinrent, dans les plantes, la fiaculté de vivre et de se perpétuer à jamais; les plantes, quand elles passèrent de l'état sédejilaire à l'étal de mouvement, dans l'organisation des anhnaux, et quand elles écban-^ gèrent leur végétation captive et solitaire contre des instincts et des sentiments; les animaux, quand le plus privilégié de tous reç^i du souffle divin ime inspiration

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et une Âme! A chacun de ces progrès semble attachée la conquête d'une création, et la volupté dont il auroît inondé, tout à la fois, la matière sensible, si elle avoit pu se rendre compte de ses métamorphoses, n'a cependant rien de comparable à celle qui pénètre le cœur de l'homme à l'instant où il prend possession d'une vie novh velle qui le prépare à la possession assurée de l'éternité. C'est ce qne In sauras un jour, quand tu am as reçu de la mort le privilège de savoir, et tu me pardonneras alors de n'avoir pas satisfait plus clairement à tes doutes et à tes questions, parce que tu comprendras que j'étois obligé de me servir, pour m'expliquer, d'une langue appropriée à Tim perfection de tes sens débiles et incomplets. J.a connoissance des mystères d'une autre vie n'appartient qu'à une autre vie qu'il m'est permis de le faire pressentir, mais que Dieu lui seul peut te donner. Quant à ces ailes que tu as remarquées, continua-t-il en abaissant ses yeux vers la terre avec une grave modestie, je dois l'avouer qu'eU(»s ne me sont [)as communes avec tous les ressuscites, comme tu pourrois le croire. Dieu, qui a établi entre toutes ses créatures des différences nécessaires dont l'inégalité apparente ne s'effncera que devant le jour suprême de sa justi( < , a maiiitrmi quelque liiérarchie dans le monde inteiinédiaire lui-rneme, où il appelle ses premiers élus. Comme tous les titres n'y sont pas égaux, il a voulu que les vertus qui lui sont le plus chères y fussent distinguées par des figures extérieures et par des avantages sensibles, propres h insi)irer le respect et la soumissioj). Celle manifestation éclatante de sa faveur est chez nous le gage d'un ordre immuable, et le secret d'une politique dont rien ne peut allérer le principe; mais personne n'oseroit s'en enorgueillir, parce que le motif des volontés de Dieu est impénétrable. Ce qu'il est possible de conjecturer, c'est que Dieu a reconnu, i)ar cette distinction extraordinaiie, le dévouement des hommes qui

ont donné leur vie pour le salut de leurs semblables, et qui ont fait passer ainsi raccomplissement du devoir le plus sacré de rhumanité avant l'intérêt de leur propre conservation. 11 y auroit, sans doute, peu de mérite à soutenir un instinct si naturel, sans réfléchir à ses conséquences et à ses dangers , il y auroit peutrétre quelque orgueil à lui obéir dans les occasions qui réveillent, qui le développent, qui le font crier au fond de notre àme comme une ycisi de la Providence, et ma .mort auroit été plus digne d*envie que de pitié, si je n*avois eii qu'une vie à immoler en te quittant. Mais tu vivois, Lydie; ce n'éloit pas toi que j'allois sauver; c'étoit toi que j'allois perdre, et, n'en doute pas, ajouta George en portant ma main de son coeur à ses lèvres. Dieu a moins récompensé en moi mon action que mon sacrifice !

— Voilà qui est bien, lui di&-je, car mes idées s*éclair« rissent de plus en plus à chaque parole que tu prononces! Laisse-moi te dire le reste. Ainsi, mon George, tu es heureux parmi les heureux, parce que tu as été bon parmi les bons, et le privilège que tu partages avec quelques-uns n'a rien d'humiliant pôur le grand nombre, parce qu'il est de la nature des belles âmes de reconnoîlre l'ascendant des ames supérieures, et parce que Dieu a d'ailleurs imprimé à tes pareils le sceau manifeste de sa prédilection. Tu es heureux dans la vie glorieuse que la divine bonté t'a faite auprès de mon père et du tien, qui nous ont si tendrement aimés, et dans les bras desquels tu ne peux nie conduire, tant que les liens de la vie qui m'euchaine encore à la terre ne sont pas rompus. Si quelque chose manque à la félicité si pure dont tu jouis, c'est ta pauvre Lydie et ta petite Marceline, que tu attends toutefois avec sécurité, comme au retour d'un court voyage qui n'offre plus de périls; et quoique mon épreuve doive me paroître plus longue, moi aussi, je suis heureuse, car je ne peux plus douter qu'elle finira. Ohl que le sentiment de notre boidieur à v^r ne soit

LTDIB.

plus obscurci dans ton àme par la nDoindre inqni(Hiidc, car ta Lydie le goûte avec toi, et les Jours pénii)les que j'ai encore à passer dans le monde où tu n'es plus, adouds du moins par une ferme espérance» te rendront fier de mon calme et de mon courage. Il n*y a de malheureux que les méchants, qui doivent regretter, dans des souiîrances éternelles, d'avoir en vain compté sur le néant; et Je ne peux te cacher que ce sentiment mêle pour moi q[uelque tristesse aux Joies ineffables de la résurrection. Le Créateur les avoit faits nos frères, et nous avoit prescrit de les plaindre et de les aimer, (pioique nous en fussions haïs et persécutés. Ces infortunés ne trouveront-ils Jamais grâce devant la pitié du Très-Haut? L'enfer ne les rendra-t-il jamais?

— Je m'attendois à cette question, répliqua George avec un nouveau sourire, car tous les secrets de ton coeur me sont connus ; mais tu sauras un jour qu'il m*est aussi impossible qu'à toi de la résoudre, car la mort n*a soulevé que le premier de tous les voiles qui nous séparent de Dieu; cela devoit être ainsi pour que notre âme ne s'abîmât pas d'étonnement et de respect dans la contemplation de ses mystères. Ce que je puis te dire, et ce que les sages nous enseignent dans notre vie nouvelle, c'est qu'il n'y a peut-être point de méchants absolus, et que, par conséquent, il n'y a peut-être point de pefaie sans rémission. D'autres clartés font sans doute rayonner un nouveau jour dans des intelligences rebelles. D'autres mondes plus rigoureux soumettent les insensés et les pervers à des épreuves plus longues et plus pénibles, mais qui auront aussi leurs m^tes et leurs couronnes. L'ob^ation seule dans la haine de Dieu et de ses œuvres sera repoussée à l'instant solennel du jugement suprême; mais il faut pour cela que le souflle divin qui anime la créature s'anéantisse absolument en elle, et qu'il n'y reste plus rien d'humain. 11 y a encore des chutes & craindre dans ce monde d'élection où Je

f ai transportée , car ce n'est pas celui de la vie éternelle^

et les bons sont exposés conirne les mauvais à Tatteinte des passions; mais ces cIiuIgs seront fort rares. Il y a encore des répai atious à espérer dans ce monde d*exil où les condamnés gémissent: et comme la cruelle espérance du néant ne les rassure plus, ces réhabilitations seront nomlirciises. i\\m n'est fini dcvaul la souveraine bonté, parce qu'il n'y a qu'elle qui soit complète et universelle. Je t'ai parlé de nos théories et non pas de nos mystères. Chez les ressuscité» conome chez les vivants» la sagesse consiste à s'humilia.

— Que la volonté du Seigneur soit faite en toutes choses, n^pris-je alors. Mais achève de rassurer nia foiblcsse sur un doute que tes dis( ours ont fait uaitre quelquefois dans mon esprit. La révélation est vraie; il n'est pas i^ermîs d'en douter, et le langage des saintes Écritures est la divine expression des vérités que nous devons croire. Pourquoi ces vérités se sont-elles envelopi»ées de ténèbres impénétrables ï Pourquoi cette ré-

' vélation émanée de Dieu, qui sait tout et qui peut tout dire, est-elle restée imparfaite? En ridant sensibles à tous ces destinées de l'avenir qui deviennent si évidentes aux yeux dessillés des morts, la tendre miséricorde du Seigneur auroit abrégé nos épreuves; car, dès le premier pèlerinage que nous accomplissons sur la terre, toutes les ftmes se seroient élancées vers lui d'un commun ao cord. Pourquoi nous a-t-il laissés plongés dans l'ignc»rance et dans le doute, si voisin du désespoir, même quand il s'annonçoit par ses prophètes, et quand il donnoit à nous par son iilsï La sdence de la foi doitelle tenter de s'élever au-dessus des enseignements do la foi?

— Jamais! s'écria George, car la foi n'est pas mie science, la foi est une vertu dont tout le mérite consiste dans son abandon et dans sa simplicité. Ceux qui croient parce qu'ils savent ne croient pas assez et ne croient pa;;

LYDIB. 275

bien. La conviction est TefTet de Texamen, et Texamen

est tine opération de Tesprit qui marque Tingratiturle et la (léfianre. Pour p(^nétror dans l'abîme des voloni/'s de Dieu, il manque à l'homme des organes que Dieu n'a pas daigné lui donner. Que diras-tu de Faveugle-né qui porte un jugement sur les couleurs, ou du sourd-muet qui analyse les eflets de la musique? Faut-il te rappeler que ces mystères ont été dévoiles aux cbroliens dans la première page des Écritures ? Quiconque est parvenu à discerner le bien et le mal a déjà p^u son innocence, car le propre de l'innocence est de ne pas connaître le mal. Tous les êtres que le Seigneur a produits lui sont également chers, mais il a voulu les renCfrmer dîms de justes bornes qu'ils ne peuvent franchir sans se p^^nhe. Il n'est pas plus permis à l'homme de concevoir les mystères de la création qu'à la plante de changer volontairement de sol et d'horizon, qu'à Fanmial de réOédiir sur son existence et de communiquer sa pensée. Les premiers haljilaiils de la terre étoient réservés au bonheur le plus pur que puisse comporter leur espèce, quand un esprit d'orgueil et de démence leur ouvrit la fatale voie du savoir; ils ont acquis la faculté de savoir, et avec elle tous les doutes qui la suivent, tous les malheurs qui l'accoiiipagnent, depuis l'incertitude où l'àme s'égare, jusqu'à ia\ pensée du néant qui la tue. Ceci est le résultat d'une impatience qui est propre à tous les êtres créés, et qui les porte incessamment vers le degré de perfection qu'ils doivent un jour atteindre, instinct naturel et irrésistible auquel la pierre obéit en croissant et en aspirant à vivre, la plante en vivant et en aspirant à sentir, l'animal en sentant et en aspirant à penser, l'homme luimême en pensant et en aspirant à comprendre; mais l'hoiiiiiie avoit reçu l'intelligence, il connoissoit la portée de son organisation , il en pressentoit avec assurance les fins promises , et il ne se contint point dans les limites qui hii furent imposées par la parole divine, il entreprit

i\o se rendre égal à Dieu , et Dieu le punit dans sa vanité en lui abandonnant le fruit de la science qui ne lui apprit que la mort. Voilà, chère Lydie, l'histoire de Thu-

«nanilé. (^(^s maux seroicnl trop grands si Dieu ne nous tvoit pas laissé pour compensation la foi qui se confie en ses promesses, Fespérance qui attend, et la charité qui aime, trois vertus que la sagesse des saints appelle théo' logales, dans la langue des Grecs, parce qu'elles renferment en elles toute la science de Dieu. Croire, espérer, aimer, c'est la véritable loi du chrélien, et quand il a rempli ces conditions dans sa première vie d'épreuve» il s*est rendu digne de Tautre. Si tu me demandes encore maintenant pourquoi la révélation, qui est l'eipresiÂon même de rétemelle vérité, n*a pas éclairci ces ténèbres, il me sera facile de te satisfaire. La révélation n'a été donnée ni à des êtres d'une nature supérieure à Thomme^. ni aux hommes obstinés dans le péché de la science, qui persistent à chercher la raison des choses , malgré la défense expresse de Dieu, et qui renouvellent ainsi en eux la tache originelle de leur race. Elle a été donnée aux simples d'esprit et de cœur qui croient parce qu'ils sentent, et non pas parce-qu'ils savent. La vieseroitune épreuve aisée, si le témoignage de nos sens nous démon* troit que la vie n'est qu'une épreuve, et l'avenir nous dédommageroit assez du présent, si le présent n'étoit pas fermé; mais la révélation nous est arrivée sous une forme humaine, et n'a pu être communiquée à l'homme que dans les conditions de sa nature. La vérité qu'elle nous donne est la vérité générale que saisissent nos organes et qu'embrassent nos facultés; mais elle suffit ainsi aux besoins de notre nature et aux espérances légitimes dont elle est la source. La vérité des savants, au contraire y est un abime sans fond dont les formidables échos répètent à jamais cette menace prophétique du Seigneur : Vous êtes poussière et vous retournerez en poussière! Lq péché du paradis terrestre, Lydie, c'est

la science, fille déplorable de la ciuîosité! Crois donc

sans efforts ce qui Va été enseigné par Dîeii ot par son Église, même quand ces enseignoments le paroisscnt imparfaits, car tu sais que Tespèce entière à laquelle tu appartiens est imparfaite» et qu'elle ne peut en recevoir ^d'autres tant qu'elle n*a pas été éclairée par la mort. C'est la mort qui est la lumière. Écoute-moi bien encore une fois, douce amie, pour que mes paroles ne soient pas tracées sur le sable , raais qu'elles s'impriment fortement dans ton cœur. Savoir, c'est se tromper peutèfare; croire » c'est la sagesse et le bonheur; espérer, c'est le remède et la consolation de tous les maux; aimer, c'est toute la vertu. Je ne sais pas si le souverain juge ti(>ndra beaucoup de compte un jour de la science que tu viens d'ambitionner un moment, mais je te réponds que les plus précieux trésors de sa grâce appartiennent à la candeur, à la pitié et à la diarité.

Je me penchai sur le sein de George, en y répandant quelques larmes de joie, cl notre i)roui('uade se poursuivit en silence, car je n'élois plus curieuse. Je jouissois de délices plus pures que celles qui avoient comblé le cœur des premiers êtres vivants dans le paradis terrestre» et je ne voulois pas renouveler le péché d'Ève dans le paradis des morts. Je savois d'ailleurs que les doutes qui me tourmentoient encore éloient Teilet de mon ignorance et de mon imperfection, et qu'ils ne pouvoient qu'affliger mon ami, en le ramenant trop longtemps du sentiment serein de sa condition à la tendre pitié que lui inspiroit la mienne. Et puis tout continuoit à me distraire par des sensations que les hommes ne sont pas même capables de nommer, parce qu'il n'y a rien qui leur ressemble dans nos sensations ordinaires. Mes yeux, inondés des lumières flatteuses qui les étonnoient sans les éblouir, mes oreilles abreuvées j)ar un fleuve d'harmonie qui ne tarissoit jamais, tous mes sens, accablés d'un bonheur pour lequel ils ne sont pas formés, com-

mençoient à s^assoupir dans une langueur délicieuse dont aucune de nos voluptés terrestres ne donneroit ridée, si Ton ne parvenoit à se figurer Tinexprimable extase d'une âme qui vient d'être ravie en Dieu. Je senr tis mes membres défaillir, mais le bras de George me soutint.

— Voilà le moment venu , dit-il. Tu l'endors à la

vie dos rr<=^sus( ités pour retourner à la vie des mourants, el pour la traîner péiùblenient pendant quelques heures qui nous sépareront à peine , car ma pensée ne cessera de te suivre et de veiller sur toi. Souviens-toi de croire, d*espérer et d'aimer, et ne crains pas de souffrir, caries soufirances de la vie sont passagères, et les joies de la résurrection sont éternelles.

Au môme instant, eontinua Lydie, je me réveillai en effet sur le lit de douleur où j'avois subi la veille de si mortelles angoisses, et je sentis ma main pressée eneore dans la main du médecin, qui inlerr()g(H)it de nouveau le mouvement de mon sang. « Où est-il? m'écriai-je. Que sont devenus ces brillants oiseaux au plumage d'or, qui nous saluoient de leurs concerts? Qu'at^n fait de ces fleurs qui penchoient à l'envi vers nous leurs calices odorants pour nous embaumer de leurs parfums? Le SeÎLnuîur a-t-ii éteint son soleil? » Mais je nie rappeiois aussitôt les paroles de George, car elles avoient < à peine cessé de retentir à mon oreille, et de vibrer dans mon âme; je compris avec résignation que ma captivité n'étoîtpas Unie, et je souris.

— Voilà qui est bien, remarqua le docteur du ton de l'orgueil satisfait. Ce que j'avois prévu est arrivé. Cette jeune femme est en démence; il n'y a pas un moment à perdre pour la transporter dans l'hospice des aliénés de Lausanne où je pourrai observer de plus près les développements et les crises de sa maladie.

— Pour quoi faire? dit la mère Zurich, une bonne vieille femme de uotr^ voisinage, qui m'avoit asstetée les

jours précédents, et qui ne m'a pas quittée depuis; pour quoi faire, s'il vous plaît?

— Pour la guérir , répondit le médeciu en puisant une prise de tabac dans sa labatière.d'or.

— Uélas! reprit la mère Zurich en soupirant , Dieu garde qu'dle guérisse , puisqu'elle se trouve contente ainsi, et que son front a repris celte sérénité d*an{;çe qui la rendoit si belle au temps de son bonîiour. Pouvez-vous ressusciter George , et le ramener ici avec elle , quand elle sera guérieï Si votre savoir ne va pas jusque-là» laissez-nous Lydie conmie elle est« pauvre enfant sera notre fille à tous, et je vous réponds que nous ne Taban* doinierons pas !

En parlant ainsi, elle m'entoura de ses bras conune pour me retenir, et je répondis à sa tendresse par des larmes de reconnoissance, car je me serois trouvée bien à plaindre de quitter la maison de George et les gens qui Tavoient aimé. Le médecin étoit pourtant fort allligé, selon tonte apparence, de perdre un sujet d'éliide qui commençoit à lui faire honneur, et je ne l'ai pas revu depuis. Mon histoire finit là, maintenant j*espère et j^attends.

Depuis longtemps Lydie ne parloit plus , que je Técoutois toujours. Quant à Lydie, elle étoit retournée à ses fleurs, sans prendre garde à moi, et je pense qu'elle m*avoit tout à ùlH oublié, quand je me replaçai sur son passage.

— Un mot encore, Lydie, un mot et rien de plus, m'écriai-jeen saisissant sa main avec une respectueuse tt ndressel Depuis cette nuit solennelle où George vous transporta dans le paradis des ressuscités, vous est-il ar^ rivé défaire encore une fois, une seule fois, le même rèvef

— Le même rêve? reprit-elle d'un air soucieux. x\ppelez-vous cela un revc, conmie le font les autres? Oh! ne vous alarmez point 1 je ne vous en saurois pas mauvais gré. Les vivants ne peuvent juger que d'après leurs sens,

et leurs sens sont voilés d'épaisses ténèbres. Depuis cette nuit où le paradis des l essuscités me fut ouvert, j'y pense toutes les heures de mon sommeil, et j'y ai pénétré des mystères plus doux encore que ceux dont je vous ai entretenu. Si cela n'étqitpas ainsi, croyez-vous que je vi- TTCMs encore?

Une femme que je n'avois pas aperçue jusque-là, et qui étoit arrivée pendant les derniers moments de notre entretien, vint se placer alors au-devant de Lydie qui s'empara de son bras. Je reconnus la mtee Zurich, et en effet, le soleil près de se coucher marquoit déjà depuis quelque temps l'heure de quitter l'esplanade. — Pauvre innocente ! dis-je en moi - même en suivant Lydie des yeux à travers les détours du chemin et en la voyant disparoitre pour la dernière fois derrière im massif de v^ure qui nedevoit plus mêla rendre; pauvre Lydie! repris-je après un instant de réflexion, ou plutôt, femme heureuse et privilégiée entre toutes les femmes! tu vas t*endormir aux tristes réalités de la terre et rêver, sur le sein de ton ami, la félicité qui t'est promise 1 Dors longtemps, Lydie, et puisse le ciel hâter pour toi le jour fortuné où tu ne te réveilleras plus! Grâces te soient rendues cependant pour les douces et précieuses consolations que j'ai retirées de ton entretient Là où n'étoit pour moi qu'une énigme dont je croyois pouvoir obtenir le mot sans recherches et sans sacrifices, tu m'as appris que la solution de cet imposant mystère n'appartient qu'à ceux qui savent aimer et souffrir; la crainte de souffrir me faisoit craindre d'aimer, et je ne saTois pas qu'en me dérobant aux rigoureuses épreuves du coeur par une défiance pusillanime de mes forces, j'altérois en moi le principe le plus vivace de mon immortalité, celui-là seul qui doit nous acquérir des droits à une étemelle récompense, et nous faire participer à des joies étemelles. Tes paroles ont rallumé ce flambeau d'activé charité que je m'efforgois d'étouffer dans mon

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sein. Je reloume parmi les hommes pour les aider dans leurs peines» et pour pleurer du moins avec eux quand il ne m*est pas permis de les secourir. Je vais reprendre

ma part des calamités qui sont attachées à notre existence passaprèn»; je vais accuniulei' sur nia lOle résignée tout ce qu'il me sera possible d'en épargner aux autres, et si j'éprouve quelque regret, c'est que ce devoir, aveuglé* ment dédaigné si longtemps par une fousse philosophie, soit trop facile aux âmes à con viciions qui veulent so rendre dignes d(» leur destinée. 11 n'y a point en elTel de malheur réel pour Tamour, quand il s'appuie sur Tespérance et sur la foi, et si cette prescience de Tinfaillibie vérité étoit donnée à tous comme à Lydie et à moi, 6 mon Dieu! qui oseroit dire que notre paradis terrestre fiit fermé?

— Dieu est grand, dit Lugon, car j'avois proféré tout haut ces dernières paroles en m'acheminant vers Ten» droit où il m'attendoit, une main passée dans la bride de mon cheval. Monsieur a sans doute remarqué, ajouta*t-il pendant que je me jelois en selle, ([n i! étoit trop tard ce soir pour aller voir le château de Chilhm /

— £hl que m'importe, mon ami, le château de GhiU Ion, et tous les restes du moy^ âge, et tous les souvenirs de la poésie, et jusqu'à ces merveilles de là nature que j'allois admirer dans les Alpes! Mes amis s'attristent de mon absence, ma mère est vi(Mlle et infirme, j'ai laissé un domestique malade, le plus pauvre de nos voisins a perdu sa vache^ l'argent que je dissipe en distractions solitaires fait faute dans vingt maisons du village, et je reprendrai demain la route du Jura.

Cett^ réponse , qui ne présentoit à l'esprit de Lugtm qu'un bizarre enchaînement de phrases sans ordre, lui mspiia sans doute quelque inquiétude sur fétat de ma raison, car il ne me répliqua que par un hochement de tête accompagné d'un soupir. Le pauvre garçon n'avoit pas oublié que la folie de Lydie passoit pour contagieuse.

€ Dieu est grand! » murmura-t-ii tout bas eu s' élançant à son tour sur sa mule, et nous gagnâmes Yevey d*un temps de galop.

Je suis resté dès lors fidèle à toutes mes résolutions. J'ai accepté avec soumission et avec reconnoissance la part que le Seigneur m'a faite dans les douleurs et dans les tribulations de Thumanité; je ne me suis jamais plaint que la coupe fût trop pleine , quoiqu'elle ait débordé souvent, et je dois répéter encore qu'il y a eu peu de mérite dans mon courage, car le courage no coûte rien à la foi. 11 n'est point d'homme qui n'en puisât autant que moi dans les mémeà convictions , et qui ne se défendit soigneusement de soumettre sa croyance instinctive aux misérables arguties de Texamen philosophique, une fois qu'il a compris que toutes nos vertus consistent à aimer, et que tout notre bonheur consiste à croire. Ces paroles de George me ramènent à une histoire dont j'ai promis la fin.

Dans le cours du printemps qui suivit ma rencontre avec Lydie, un souci profond dont je n'élois jxis le maître me pressoit de la revoir et de m'informer de son sort. La science des médecins m'effrayoit» quand je pensois qu'ils pouvoient Favoir guérie, qu'elle étoit rendue au sentiment affreux de son infortune, et quelle ne rêvoit plus. Ma constance môme, encore chancelante, avoit besoin de s'assurer dans sa force contre les railleries de beaux-esprits et le superbe dédain des sages. Pour mettre fin à ces incertitudes, je retournai à Vevey, mais je ne m'y arrêtai point. Je passai devant la maison de George qui étoit fermée counne la première fois, et je pensai que Lydie devoit être à l'esplanade, car l'heure n'étoit pas encore avancée, et le jour étoit tiède et ptir. Au moment d'arriver, je rencontrai un cavalier qui menoit à la main un cheval de retour. Comme je connoissois cet homme et que j'en élois connu, nous mîmes pied à terre tous les deux à la fois. G'étoit le petit Lugon.

— OÙ va donc luoiisieur, sans guide et sans domestique? dit Lugon en répondant cordialement à mon serrement de main.

— An jardin de Lydie, répondis-je. As-tu remarqué si elle y et oit?

— Elle y est, monsieur, reprit Lugon d'un ton de voiï grave et concentré en abaissant ses regards vers la terre. Madame Lydie est dans son jardin et n*en sortira plus, jusqu'à ce que la trompette de Fange Tappdle au jugement dernier. Eli(î est morte.

— Morte! ni*écriai-je.

Et le coeur de l'homme est un abîme de contradictions inexplicables. Je ne sais ce qui Femportoit alors en moi du regret de sa perte ou de la joie de sa délivrance.

— Elle mourut, continua Lugon, un mois à peine après le jour où monsieur conversa si longtemps avec elle. Elle étoit dans son jardin , comme elle appeloit ce coin de la grève, tout entourée de fleurs qu'elle avoit

. cueillies et dont la pauvre femme avoit coutume de coihposer le bouiiuet de George. La mère Zurich étoit venue deux fois pour la chen hiT, et deux fois elle s'étoit retirée à l'écart parce qu'elle avoit pensé que Lydit» donnoit. La troisième fois, comme la nuit se faisoit déjà sombre et que tout le monde revenoit de son travail, elle résolut de l'éveiller, mais elle ne put y réussir, parce qu'il se trouva que Lydi(i étoit morte. Alors la mrrc Ztu ich poussa imcri qui appela tous les passants; « Voyez, voyez! dit la mère Zuridi, elle est morte ! et je croyois qu'elle dor« ' moit! » Ce qu'il y a d'étrange, monsieur, c'est que, lorsqu'on vint pour enlever le<x>rps de Lydie que la mère Zurich avoit enveloppé de ses bras sans proférer une parole de plus, on s'aperçut que la mère Zurich était morte aussi. On leur creusa là les deux fosses que vous vioyez, parce qu'elles étoient catholiques et qu'elles ne pouvoient avoir part aux prières des huguenots.

— Tu es catholique, Lugon ï repris -je involoutaire-

284 NODVELLES.

meut, car nia pensée éloit distraite par d'autres idées.

— Certainement, monsieur, répliqua froidement Lugon, puisque je suis du Valais.

— Et que pensa-i-oa dans le pays de ces deux morts si

soudaines que rien n avoit fait prévoir?

— Le docteur n'en parut pas étonné. Il dit que la jeune étoit morte d'une congestion célébrale, je crois que c'est cela» et la vieille d*apoplexie. Ohl c*esi un homme trèssavant.

— La jeune étoit morte parce que le temps de ses épreuves éloit achevé, et la vieille parce qu'elle n avoit plus personne à consoler sur la terre. Le ciel ne dcvoit pas une mmndre léoompoase à sa piété.

Ici Lugon me regarda fixement avec un mélange d'étonnement et de tristesse, car il n' avoit pas oublié tout à fait ses anciennes préventions, et il venoit de se les remettre en mémoire.

— La vieille, reprit-il, avoit fait son temps ; mais Ly* die, si jeune encore et si belle!...

— Ne la pleurez pas, mon ami ! Lydie est affranchie niamtenant de toutes ses douleurs! Lydie possède à jamais, sans trouble et sans réveil» la félicité qu'elle ne faisoit que rftver.

Lugon me regarda de nouveau.

^ Dieu est grand ! dit-il.

Vous VOUS souvenez pent-èlre de notre ami l'abbé Lowrich, que nous renconli àmes à Raguse, à Spalalro, à Vienne» à Munich, à Pise, à Bologne, à Lausanne. C'est un excellent homme, plein de savoir, mais qui sait une multitude de choses que Ton se trouveroit heureux d'oublier si on les savoit comme lui : le nom de Timprimeur d'un liiéchaat livre, Tannée de la naissance d'un sot, et

' Cette nouvelle, ia dernière qu*aît érrite Charles Nodier, a paru poor la première fois dans le Bulletin de l'Ami des ArU, Elle a été imprimée à part sous ce titre : Franciscus Colunma, dernière nouvelle de Cluirleê Nodier, extraite du Ihilletin de l'Ami des Arls, et précédée d'une Notice par Jules Janin. Paris, 18 i i. 1 vol. in-i8 de 106 pages. On trouve dans ee volume, outre la uotice de M. Janin, qui occupe vinp;t-cinq pages, un appendice do huit pages, intitule : Uihb i.kttke de Charles Nouirr. Celte lettre, précédée d'uu préambule signé A. de La Fitelière , est datée de Lille , 17 juin 1835. Elle est relative k un voyage que Nodier fit à cette époque en Belgique, et dans lequel il reçut de véritables ovations. Nous croyons faire plaisir au lecteur en la reproduisant ici, parce que, ainsi que le dit M. de La Fizelière, telle a le mérite inappréciable de peindre en peu de mots cet homme excellent, aussi admirable par la simplicité de ses mœurs et la modestie de ses déiiri, q:iie par réIéTation de Mm talent littéraire. » Toiei eelle lettre :

liUe, 17 jnlB 1835.

«Ifonelier T me voilà de retour ea VMaoe, ehargé do eosTonneeel de vert oomme un acteor do Ptrii qot UnA do feifo ne tovméo on pioTîneo*

286 MOUVËLLËb.

mille autres particularités de cette importance. L'abbé I/)wrich a la gloire d'avoir découvert le véritable nom de Kuicknackius, qui s'ai)peloit Starkius, et non pas, s'il vous plait, Polycarpiis Starkius» qui a fait huit beaux hendécasyllabes sur la thèse de Kommamius de ritibus ei doetrinà sûaràbœomm , mais Martinus Starkius, qui a écrit trente-deux hendécasyllabes sur les puces. A cela près, rabbéLowrich mérite d'être comiuet d'être aimé; il a de l'esprit, du cœur, une obligeance active, sincère, et il joint à ces qualités précieuses une imagination vive et singulière qui donne beaucoup d'attrait à sa conversation, tant qu'elle ne lonibe pas dans les infiniment petits de la biographie et de la bibliographie. J'ai pris mon parti sur cet inconvénient, et quand je rencontre l'abbé Lowrich dans mes voyages perpétuels à la face de l'Europe, je cours à lui du plus loin que je le vois* U n'y a pas plus de trois mois que cela m'est arrivé.

J'étoisde la veille à l'Ad/c/ des Deux-Tours, àTrévise, mais Je ne m'y étois établi que fort tard, et je n'avois pas mis le pied dans la ville. Le matin, comme je de»*

4e n*ai pas besoin de tous dire combien ce genre de réception s'afioordoit mal Kfte mon besoin de solitude et de repos, les deux seules choses que je cherchasse hors de Paris. Aussi ma santé ne s*est guère améliorée, si elle n*eit pas devenue pire, et -vous en aurcx pour une bonne part le péché sur la conscience, car c'est -vous qui m'aviez atiiioncé à Gand. Enfin, grâces au ciel, j^échappe aux banquets et aux compliments, et j'ai le bonheur d'être rendu à un pays où personne ne s'occupe de moi. Ce n^est pas ici qu'on viendra m'é- Teiller par des sérénades.

€ Je serai à Paris le 21, si Dieu le permet. Je suis trop mal pour voyager autrement qu'à petites journées. Je repartirai deux ou trois jours après |i(.ur un village des environs, mais je vous verrai le 22. Ce seroil grand plaisir si l*éteniel Thompson vous avoit rendu à cette époque le Ballet de Beaujoijcuhv^' car je n'ai presque rien trouvé en route, biou que j'aie remué (luatre ou c\\u\ cent mille bouquins dont la poussière n'a pas contribué à soulager aies poumooe* Voyez, je vous prie, à eet eflbt, le lelieiir le plus paresseux de la

**SS* ^g*lBmC e

• Ayes la bouM de préeenter oMe re^peetuenx hommages à madame T..... •Tout à Tonsy

Chaelm Nooua.»

PRANCISGUS COLUMNA. 287

cendois Tescalier, je me vis précédé par une de ces figures singulières qui ont de la physionomie de quelque côté qu'on les regarde : un chapeau comme il n'y en a point, ajusté à la tête comme on n'en ajusta jamais; une cravate TDuge et verte nouée en ficelle, qui dépassoit de quatre bcnis pouces le col de Thabit sous le cdté gauche, et qui disparoissoit d'autant sous le côté droit; un pantalon fort inexactement brossé sur une jambe, et dont l'autre jambe s'arrondissoit en bourrelet avec une sorte de coquetterie sur le revers de la botte; le portefeuille immense enûn, le portefeuille inamovible où gisent tant de titres de livres, tant de notices, tant de plans, tant do croquis, tant de trésors inestimables pour le savant, mais que ne ramasseroit pas le chiiïonnicr. Il n'y avoit pas moyen de s'y tromper, c'étoit Lowrich : — Lowrich! m'écriai-je; et nous étions dans les bras l'un de l'autre.

— Je sais où tu vas, me dilril après Téchange de quelques paroles amicales; et, quand j'eus appris qu'il étoit tout aussi nouvellement arrive que moi : — Tu as demandé l'adresse d'un libraire» et on t'a indiqué Âpostolo Capoduro, qui demeure dans la rue des Esclavcms. J*y vais aussi, mais sans espérance, car j'ai visité deux fois son magasin depuis dix ans, et je n'y ai jamais vu de volumes phis anciens que les romans de l'abbé Chiari. La vieille librairie est perdue, morte de mort, anéantie» et lei^ temps barbares sont venus. Mais as-tu qudque chose de particulier à lui demander?

— Je t'avouerai, lui répondis -je, que je quitterois avec peine le nord de l'Italie sans en emporter le So7ige de Pûiijphile, dont j'ai entendu parler comme d'une chose très-sérieuse, et qui doit, dit-on, se trouver & Trévise s'il se trouve quelque part.

— S'il se trouve quelque part, s'écria-t-îl, est une réticence prudente , car le Soiige de Polyphile, ou, pour s'exprimer plus convenablement, V Hypnerotomachia de frère François Golumna, est un livre que les vieux

288 NOUVELLKS*

bibliographes désignent par cette phrase caractéristique : Albo corvo rarior. Tout ce que je puis t'aflinner, c'est que si ce corbeau blanc se trouve dans ^quelque irolière, comme ii est impossible d*en douter, ce n*est certainement pas dans celle d*Apostolo. Je me crois même assez sûr de mon fait pour jmrer ici, par les mânes d*Alde rAncion (Dieu veuille le tenir entouré d'une éternelle gloire), que si ce drôle d'Apostolo parvient à te fournir un exemplaire de YHypnerotamachia^ sous la bonne date de 1499, la seconde rentrant à peu de -chose près dans Tordre des livres médiocres, j'entends et veux t'en faire présent aux dépens de ma propre bourse, que cet acte de munificence n'allégeroit pas médiocrement.

Nous entrions au même instant dans le magasin d'Apostolo, qui, la plume suspendue sur une feuille de papier, paroissoit absorbé dans de profondes méditations. Il s'aperçut enfin de notre préséance, et parut reconnoître avec joie la figure inoubliable du bon Lowrich : — £st^ ce le Seigneur, cher abbé, dit-il en l'embrassant, qui vous envoie pour me tirer du plus mortel embarras où je me sois trouvé de ma vie? Vous ne manquez pas de savoir que je publie, depuis quelques mois, la Gazette littéraire de V Adriatique, laquelle est, comme tout le monde en convient, la plus docte et la plus spirituelle des gazettes de TEurope. £h bien! cette gazette ingénieuse et savante, qui est destinée à faire Tadmiration du monde et à rétablir ma fortune, est menacée de ne pas paioîlre demain, à défaut de six petites colonnes de feuilletou, que je demande inutilement à mon imagination fatiguée par les études et les aCTaires. Il faut qu'un esprit de malice ait conjuré ma ruine et porté le désordre dans mon bureau do rédaction. La jeune muse qui composoit mes articles d'éducation morale est en couches; l'improvisateur qui devoit me fournir ce matin une cantate d'un genre tout nouveau, m'écrit qu'il ne peut pas la termi-

FRANCISCUS COLUMMA. 289

ner avant huit jours, et le profond calculateur qui traite chez lions les questions de fmances et d'économie; politique» s'est fait mettre hier en prison pour dettes. Ainsi, au noin du ciel , mou cher abbé, mettez-vous à cette table où j'ai sué sang et eau toute la nuit sans tirer une ligne de mon cerveau, et brochezHnoi cinq ou six pages telles quelles, ne fût-ce qu'une nouvelle qui n'aura pas servi plus de deux ou trois fois.

— Tout beau 9 repartit F abbé Lowrich; nous auront le temps de nous occuper de tes affaires quand nous aurons On! les nôU^. Nous ne sommes pas venus chez toi, mon ami de Paris et moi, du fond de la Norwége, pour suppléer à la cantate absente d'un improvisateur paresseux, et grossoyer un feuilleton , mais pour voir quelques-uns de ces livres qui valent au moins la peine et les firais du voyage , une bonne édition princeps bien avérée , un quinquecentiste de bonne date et de bonnt» conservation, un volume aldin de valeur dont les relieurs angiois etirançois ont daigné ménager les marges. Commençons par là, si faire se peut; nous verrons après. Un feuilleton est bientôt fait.

— Comme il vous plaira , répondit Apostolo; et f y consens d'autant plus volontiers, que cet examen ne nous prendra pas bien du temps. Je n'ai qu'un volume qui soit digne d'être soumis à des connoisseurs tels que vous; mais c'est un volume» ajouta-tril en tirant de sa triple enveloppe un in-folio de belle apparence... un volume, continua-t-il d'un air solennel, quand il l'eut tout à fait dégagé de sa prison de papier végétal, — un volume, enliu.... Et il tendit le volume à l'abbé Lowrich en attachant sur lui un regard plein d'assurance et de fierté.

— Malédiction ! murmura Lowrich après avoir exploré d'un coup d'oeil, suivant sa coutume, le trésor inconnu. — Puis il se retourna de mon côté, mais bien différent de ce qu'il étoit un moment auparavant» les bras pen*

danto, l'œil abattu, 1o front pâle. — Malédictian! grommela-lpil en firaoçois d'une voix à peine articulée et de manière à n*ètre entendu que de moi; c*est ce damné

de livre que je me suis engagé à te donner, s'il se rcnconlroit ici, la Polyphile d'édition originale... le traître qu'il est, et beau , ]e t'en réponds, comme s'il sortoit de te presse. Voilà dies coups du sort qui ne sont réservés qu'à moi...

— Rassure-toi, repartis-je en riant, nous l'obtiendrons peut-être à meilleur iiiiirché que tu ne penses.

— Et combien mailre Apostolo demande-trii de cette raretélf

— Ah! ah! dit Apostolo; les temps sont durs et Tar-

gent est rare. J'en aurois demandé autrefois cinquante sequins au prince Eugène, soixante au duc d'Ahranlès, et cent à un Anglois; mais il faut que je le cède aujour* d*hui pour quatre cents malheureuses livres de Milan, qui font exactement quatre cents francs, le n'en rabat» trois pas deux quarantani,

— Quatre cents rats alïaniés qui dévorent tes livres du premier jusqu'au dernier! interrompit Lowricli, furieux. Qui diable a jamais vu eodger quatre cents livres d'un méchant bouquin?...

— Un méchant bouquin! reprit vivement Apostolo, presque aussi animé que l^wrich... une édition prin" ceijs de 14G7, la première de Trévise, et peut-èti e de l'Italie; un cheM'œuvre de typographie et de gravure dont les figures ne peuvent être attribuées qu'à Raphaël; un ouvrage àdmiralde dont l'auteur est resté ignoré jus* qu'ici, malgré toutes les recherches des savants; une pièce unique ou presqno unique enfin, dont vous-mc'me, seigneur abbé, vous ne conuoissiez peut-être pasTexislence; il vous plait d'appeler cela un médiant boocpnal

L'agitation de Lowiidi s'étoit calmée pendant cette tirade véhémente; il s'étoit assis trauquillemont, en posant sou chapeau sur la table du biuaue, et il essuvoit

la soeur de son front comme un homme excédé perde

longues et pénibles fatigues qui vieni de trouver un Heu

propre à se reposer tout à l'aise.

— As-tu lini, Apostolo? dit-il d'un Ion cahne où perçoit cependant je ne sais quelle satisfaction maligne, c'est ce que je puis souhaiter de mieux pour ta gloire et tes intérêts; car, en quatre mots que tu viens de nous dire, tu as desserré quatre énormes sottises, et pour peu (pi'il le plût de continuer, je n'aurois pas assez d'un jour pour les récapituler une à une; ce qui ne me laisseroit pas le temps de rédiger ton indispensable feuilleton. Première sottise : il n'est pas vrai que le livre que voilà soit une édition de Trévîse, imprimée en 1467, car c'est un(; édition de Venise, imprimée en 1499, dont on a soustrait le dernier feuillet pour te tromper sur la date, et je n'avois pas pris garde à cette imperfection » qui réduit de plus de moitié la valeur de ton exemplaire. Ton heureuse fortune veut que je sois en état d*y remédier, car le hasard m'a lait trouver l'autre jour ce feuillet précieux parmi des papiers d'cîinballage, et je l'ai soigneusement réservé i)ouv une occasion que je ne croyois pas rencontrer sitôt. Nous venons tout à l'heure à quel prix je peux te le céder.

En parlant ainsi, l'abbé Lowrich exhiboit de son carton la désirable plagula , et la rajustoit soigneusement au volume* — C'est que ce folio va parraitement à mon livre, dit Âpostolo ; mais je suis obligé de convenir qu'il en diange un peu la nature. Où diable avois-je pris que ce fût ici la première édition de Tréviseî

— Passons là-dessus, reprit Lowrich, nous ne sommes pas au bout. Seconde sottise : il n'est pas vrai que les dessins de ce livre puissent être attribués à Raphaël, soit que l'édition date de 1467, soit qu'elle n'ait été exécutée qu'en 1499, comme tu viensd'en avoir la preuve, Raphaèl étant né à lîi en 1483, comme personne n'en doute, c'est-à-dire seize ans après la confection du manuscrit.

qui remonte bien à 1467» et les plus grands admirateurs de ce peintre sublime ne peavent supposer qu'il ait dessiné sicmrectementetsi élégamment sdze ans avant sa naissance. C'est donc un autre Raphaël (juia exécuté ces belles choses, et celui-là, digne Apostolo, il n'y a que moi qui le connoisse. Attends un peu, je n'ai encore compté que par deux.

Troisième sottise : il n*est pas vrni que Fauteur de ce Uvre soit resté jusqu'à ce jour ignoré de tous les savants, car tous les savants savent , au contraire , et la plupart des ignorants n'ignorent pas qu'il est Fouvrage de François (Colonne ou Columna, dominicain du couvent de Trévise, où il est mort en 1467, quoi qu'en disent quelques biographes étourdis qui Font confondu avec le savant docteur Francesco di Colonia, son presque homonyme, lequel lui survécut près de soixante ans. Ils sont enterrés tous les deux à quelques centaines de pas de ta boutique. Après ce que je viens de te dire, Apostolo, je peux me dispenser de le dânontrer que tu es tombé dans une quatrième bévue, plus lourde que les trois autres, en supposant que l'existence de ton magnifique bouquin m'étoit inconnue, et je ne sais ce qui me retient de te prouver que je le sais par ecBur.

— Pour le coup, répliqua vivement Apostolo, je vous en défie, car il est écrit dans une langue si hétéroclite qu'il n'est âme qui vive parmi mes amis de Trévisc, de Venise et de Padoue qui ait osé entreprendre d'en déchiffipor une page, et si vous le savez par coeur, comme vous le dites, je consens à vous le donner pour rien, sacrifice que je ferai très- volontiers , d'ailleurs, en raison des excellentes instructions que je viens de recevoir de vous; car j'étois tout près d'annoncer ce volume dans ma Gazette littéraire de V Adriatique , sous le faux point de vue que vous savez, et il y avoit de quoi me faire perdre à jamais la haute et bonne réputation dont je jouis en librairie..

Oigitizâd by

FftANClSGUS COLUMNA. 293

— Ce que tw viens de dire toi-même , roi)ondil l'abbé

Lowrich, sur le style véritablement fort bizarre de notre auteur, et sur les vains efforts de tant de docteurs qui se sont efforcés de l'interpréter, prouve assez que tu mo demandes là une vérification fastidieuse et insupportable qui prendroit d'ailleurs notre journée tout entière. Et que deviendrait ton feuilleton pendant que je réciterois V Hypnérotomachie depuis alpha jusqu'à oméga? J'accepte cependant ton défi, si tu veux te contenter d'une expérience qui n'^t pas moins décisive , mais qui sera plus expéditive et plus facile. Les chapitres de ton livre 'le sont déjà que trop nombreux pour fatiguer ta patienor.,et je m'engage à t'en livrer toute.s les initiales, en copjTiençant successivement par le premier, sur lequel vois que. tu viens de mettre le doigt.

— ^it fait ainsi qu'il est dit, repartit Apostoio ; et la piemière lettre du premier chapitre...

— Est un P, dit Lowrich. Cherche le second.

La kyrielle était longue, mais l'abbé la défila jusqu'au trente-huitième et dernier chapitre, sans se déconcerter un moment et sans se tromper une fois.

— Deviner une lettre initiale entré vingt-quatre, cela peut arriver par grand hasard et sans que le diable s'en mêle, observa tristement Apostoio; mais pour renouveler ce tour trente-huit fois de suite, il faut que le jeu soit pipé. Prenez ce volume, seigneur abbé, et qu'on ne m'en reparle jamais.

— Dieu me garde , répondit Lowich , d'abuser à ce point de ton innocente candeur, 6 le phénix des bibliopbiles! Ce que tu viens de voir n'est qu'un tour de passepasse à peine digne d'im écolier, et que tu pourras tout à l'heure ^écuter comme moi. Apprends donc que l'auteur de ce livre a jugé à propos de cach^ son nom, sa profession et le secret de son amour dans les initiales de ses trente-huit chapitres, qui composent entre filles une plirase dont je te conseille de ne pas demander le

secret à la Biographie universelle de Paris , car elle te

feroit perdre la gageure que je viens de te gagner. Cette phrase simple et touchante est d'ailleurs facile à retenir : Poliam frater Franciscus Columna peramavit^ le frère François Colonne adora Polia. Tu en sais maintenant aussi long sur ce point que Bayle et Prosper Marchand.

— Cela est singulier, dit à demî-voix Apostolo. Ce dominicain était amoureux. Il y a une nouvelle là-dedans.

— Pourquoi pas? répliqua Lowrich. Repfends maintenant la plume, et cherchons un feuilleton, puisque la ne peux pas t'en passer.

Apostolo se rajusta commodément sur sa chaise» trempa sa plume dans l'encre, et écrivit ce qui suit , en commençant par ce titre dont je me suis fort éloigné dans une trop longue parenthèse :

FRANGISGUS GOLOntA.

NOUTBLLB BIBLIOGRAPHIQIIV.

I.a famille Colonna est certainement une des plus considérables de Rome et de l'Italie, mais toutes ses branches n'ont pas été favorisées d'une égale prospérité. Sciarra Golonna» gibelin passionné^ qui fit Boniface VIII prisonnier des Agnani , et s'emporta » dans Pivresse do ^ sa victoire, jusqu'à donner un soufflet au souverain pontife , expia cruellement ses violences sous le règne de Jean XXll. 11 fut exilé de Rome à perpétuité en 1328, ses enfants dégradés avec lui de noblesse» et tous ses biens confisqués au profit d'Étienne Colonna , son frère , qui n'avoit jamais abandonné le parti des guelfes. Les descendants de l'infortuné Sciarra s'éteignirent , comme lui , à Venise, dans une misère obscure. Il ne restoit, en 1444, qu'un seul héritier à tant de malheurs, François

FRANGISGUS GOLOMNA. 295

Colonna, né au commencement de cette année, doublement orphelin , de son père , assassiné la veille, et de sa mère, qui mourut en lui donnant le jour. Francesco» adopté par la pitié de Jacques Bellini, célèbre peintre d'histoire , et tendrement élevé parmi ses enfants , se montra digne des soins généreux qu'il avoit k^çus de son père et de ses illustres frères d'adoption, Jean et Gcntile Bellmi. Dès TAge de dix-huit ans» il renouve^Mldani rhistoire de la peinture le prodige tout récent des triom* phes précoces du jeune Mantegna : Giolto avoit un rival de plus. Cependant la fatalité qui n'a cessé de s'attacher à la vie de Francesco ne permit pas à ses succès de devenir de la gloire : c^est sous le nom de Monteg^ ou des Bellini qu'on admire aujourd'hui les chedft^'œuvre de son pinceau.

La peinture étoit loin d'ailleurs d'être l'objet exclusif de ses études et de ses affections; il ne lui accordoit qu'une importance secondaire parmi les arts qui embellissent le séjour de l'homme. L'architecture, qui élève aux dieux des monuments, intermédian^ solennels entre la terre et le ciel, absorboit au contraire la plus grande partie de ses pensées; mais il n'en cherchoit pas les lois et les merveilles dans les créations gigantesques de Tart contemporain , caprices bizarres et souvent grotesques de la fantaisie, auxquels manquoit , selon lui, Taveu de la raison et du goût. Entraîné par le mouvement de la Renaissance, qui commençoit à se faire sentir en Italie , Francesco n'appartenoit plus que sous le rapport de la foi à ce monde des modernes que le christiamsme avoit . renouvelé; l'antiquité avoit d'aUleurs toute son admiration et tout son culte, et une étrange alliance s'étoit opérée dans son espriî entre les croyances de l'homme religieux et l'esthélique du païen. 11 portoit trop loin cette préoccupation pour voir dans les langues modernes elle&^nèmes autre chose que^des jargons rustiques plus uu moins c^rossièremant corrompus par hs barbares , qui

n'étoient bons qu'à servir d'interprètes à rhomme dans les norossités matérielles de la vin, et qui ne pouvoient s'élever jusqu'à la traduction éloquente ou poétique des • idées ci des sentim^ts. 11 résulte de là qu'il s'étoit composé pour son usage une sorte de dialecte intime où l'italien n'entroit que pour quelques formes de syntaxe et quelques douces désinences, mais qui relevoit plus immédiatement des Homérides ou de Tite-Live et de Lucain que de Boccace et de Pétrarque. Ce tour singulier d'esprit, qui étoit alors le propre d'une organisation originale- et d'un caractère destiné, selon toute apparence, à exercer une grande influence sur le siècle, avoit isolé Francesco du reste du monde. 11 y passoit généralement pour un visionnaire mélancolique en proie aux illusions de son génie, et insensible aux douceurs de la vie commune. On l'aperoevoit cependant quelquefois dans le palais de l'illustre l^onora Pisani, héritière, à vingt-hnit ans, de la plus immense fortune qui fût connue dans tous les États vénitiens, après celle de sa cousine Polia, fille unique du dernier des Poli de Trévise; mais c'est que la maison de Léonora étoit en ce temps-là le sanctuaire de la poésie et des arts , et que rinfluencc de cette muse nppeloit irrésistiblement autour d'elle tous les talents de son époque. On remarqua bientôt que Francesco y paroissoit plus fréquemment, quoique plus absorbé dans ses rêveries et plus triste que de coutume; mais ses Tisiles se ralentirent tout à coup, et puis il ne revint plus.

Polia des Poli, dont je viens de parler, étoit alors au palais Pisani, où Léonora l'avoit décidée à venir passer les folles semaines du carnaval. Plus jeune de huit ans que sa cousine, et plus belle que Léonora elle-même, Polia, vouée, comme un grand nombre de jeunes filles de hante extraction, h des études sérieuses, profitoit de son séjour dans la capitale du monde savant pour se perfectionner dans des cimnoissances aujourd'hui tout

à fait étrangères à son sexe» et l'habitude de ces médi-' tations sollennelles avoit donné à sa physionomie quelque chose de froid et d'austère qui passoit pour de Torgueil. On s'en étomioit peu , t^teîbis , car c'étoit en Polia que fînissoit Vmdeime famille Lélia de Rome » dont elle descendoitpar Lélius Mawns, fondateur de Trévise; elle étoit élevée sons les yeux d'un père impérieux et hautain, si fier de la splendeur de sa race, qu'il aiiroit rofrardé comme une mésalliance le mariage de sa iillf; avec le plus grand prince de Tltalie, et on savoit d'ailleurs que les trésors dont elle aiiroit à disposer un jour pouvoient suffire à la dot d'une reine. Elle avoit cependant accordé à Frnncesco quelques témoignages d'une bienveillancf jHCSijue aiïectneuse dans Imirs premières entrevues; mais elle sembloit s'être prescrit peu à peu une réserve qui alloit Jusqu'à la sévérité» pour ne pas dire jusqu'au dédain, et quand il s'abstint tout à coup de se montrer au palais Pisani, elle ne le regardoit plus.

C'étoit dans le courant du mois de février 1466. I^e printemps, souvent précoce dans celte belle contrée, cemmençoit à la combler de toutes ses faveurs. Polia se disposoit à retourner à Trévise, et sa cousine multiplioit autour d'elle les fêtes variées qui pouvoient lui rendre le séjour de Venise plus doux ot plus difficih^. à quitter. Un jour avoit été pris pour des promenades en gondole sur le grand canal et sur ce bras large et profond qui sépare la ville reine des solitudes de son £Àdo. Francesco n'avoit pas été oublié dans les invitations de Léonora Pisani, et la lettre qu'il en avoit reçue renfermoit des reproches si aimables et si touchants sur sa longue absence, qu'il ne conçut pas la possibilité d'un refus. Polia étoit d'ailleurs» comme nous l'avons dit» à la veille de son départ» et il est permis de croire que Francesco désiroit de la revoir encore, malgré la froideur ordinaire de son accueil ; car, en réfléchissant de plus en plus au changement extrême qui s'étoit si promptement

manifesté dans leurs relations, il avoit fini par se pei^ suader que cette capricieuse métamorphose ayoit un

autre motif que la haine. Il se trouva donc sur les dcgi és du palais Pisani , où éloit le rendez-vous général, au départ des gondoles. Les dames , masquées et eouvertes de dominos tous semblables, sortirent en foule du vestibule au signal convenu, et chacune d'elles vint choisir, suivant l'usage, avec la décente familiarité que le déguisement autorise, le compagnon qu'il Ini plaisoit de se donner en voyage. Cette méthode, plus gracieuse et mieux entendue que celle qui lui a suecédé dans les bals et les assemblées, oHroit d'ailleurs des inconvénients beaucoup moins graves , les femmes n'étant jamais plus attentives au soin de leur réputation que dans les occasions trop rares où la garde en est remise à elles seules. Francesco attendoit donc, immobile et les yeux baissés, qu'on daignât penser à lui, quand une jolie main gantée vint s'appuyer sur son bras* Il accueillit l'inconnue avec un empressement modeste et respectueux, et la conduisit à la gondole qui étoit préparée pour les recevoir. Un instant après, l'élégante llottille voguoit au bruit cadencé des rames sur la face calme et polie du canal.

La dame, qui s'étoit assise à la gauche de Francesco, resta quelque ienq^s silencieuse, comme si elle avoit eu besoin de se recueillir et de dominer, avant de parler, quelque émotion involontaire ; ensuite elle détadia les cordons 'de son masque, le rejeta sur son épaule, et attacha ses yeux sur Francesco avec cette assurance douce et sérieuse que donne aux âmes élevées la conscience d'elles-mêmes. C'étoil Polia. Francesco trembla et sentit un firisaon subit se glisser dans toutes ses vdnes, car il ne s'étoit attendu à rien de pareil ; puis il pencha la tête et couvrit ses yeux de sa main, dans la crainte qu'il n'y eût une sorte de profanation à regarder Polia de si près.

PRANGI8CUS GOLUMNA.

«Ce masque est iiuilile, dit Polia; je n*ai annino raison de profiter de l'usage qui m'autorise à le garder; ramiiié n'eo a pas besoin, et ses sentim^ts sont trop purs pour qu*dUe ait à rougir de les exprimer. Ne vous étonnez pas, Francesco, coniiiiua-l-elh^ aprrs ini nnoment de silence, de m'entondre parler de mon amitié pour vous, après tant de jours de rigoureuse contrainte où j'ai pu vous donner lieu d'en douter. Mon sexe est soumis à des lois parliculiàres de bienséance qui ne lui permettent pas d'abandonner ses sympathies les plus légitimes aux interprétations de la multitude, et il n'y a rien de plus difficile que de feindre dans une juste mesure une indifférence de cœur qu'on n'éprouve pas. Aujoa^ d'hui, je vais quitter Venise» et quoique je sois destinée à vivre fort près de vous , il est assez probable que nous ne nous reverrons jamais. 11 n'y a plus désormais entre nous de conuaunication possible que celle du souvenir, et je ne voulois pas vous quitter en vous laissant de moi une idée fausse, et en emportant de vous une idée inquiète et pénible qui troubleroit le repos de ma vie. I^ai pourvu à la première par une explication que jecroyois vous devoir; j'attends de votre sincérité que vous me rassureres sur la seconde par une contidence que vous me devez peut-être aussi. Ne vous alarmes pas» Rrancesco; vous ailes rester le seul juge de la convenance de raes questions. »

Depuis un moment Francesco avoit découvert ses yeux abattus; il osoit voir Polia ; il recueiiioit ses paroles «veo une attention avide. < Âhl madame, s'écria-t»il» Dieu m*m est ténumi! mon âme n*a pas un secret qui ne vous appartienne.

« — Votre âme a un secret, reprit Polia, un secret qui afflige vos amis, et que certaines personnes parmi celles qui vous aiment le mieux peuvent avw intérêt à pteétrer. Doué de tous les avantages qui promettent un heureux avenir : la jeunesse, le génie, le savoir et déjà la

300 NOUVBLLBS.

gloire, vous vous abandonnez cependant aux langueurs d'une tristesse mystérieuse , vous vous consumez dans un souci inconnu , .vous négligez les travaux sur lesquels votre réputation s'est fondée, vous fuyez le monde qui vous cherche, pour cacher dans une solitude presque impénétrable des jours que tant de succès devroient embellir; enlin s'il faut s'en rapporter aux bruits qui se répandent , vous êtes sur le point de rompre entièrement avec la société des hommes et de vous enfermer dans un monastère. Ce que je viens de vous dire estril vrai ? »

Francesco paroissoit agité de mille émotions divers^. 11 eut besoin de quelques instants pour rassembler ses forces. € Oui, madame, répondilril, cela est vrai; tout

cela du moins étoit vrai ce matin. Un événement survenu depuis a changé le cours de mes idées , sans changer mes résolutions. J'entrerai dans un monastère» et mes engagements sont irrévocables; mais j'y entrerai Tesprit plein de consdation et de joie, car mon existence est complète, et je n'en conçois point de si heureuse sur la terre qu'elle puisse me faire envie. Né obscur et pauvre, mais plus ibrt que ma fortune , je n'avois mesuré * mon malheur cpi'au vide immense dans lequel mon coeur étoit plongé. Ce vide est rempli par la plus délicieuse des espérances : vous vous souviendrez de moi ! »

Polia le regarda doucement. « Je veux bien, dit-elle, ne pas voir dans vos paroles un simple jeu de l'imagination ou une de ces condescendances flatteuses de la politesse avec lesquelles on croit payer assez Tamitié, il me semble que ce langage artificieux des gens froids n'est pas de mise entre nous. Je crois donc que je commence à comprendre une partie des choses que vous m'avez dites, à votre résolution près; mais, ajouta-t-elle m souriant, je ne les comprends pas assez.

« — Vous allez les comprendre mieux, répliqua Francesco, encouragé, car je vous diiai tout. Pardonnez ce-

FIUNCISCUS COLUMNA. 301

pendant au trouble et à rirrésoluticm de mes paroles, car de toutes les ciramstances de ma vie, celle-ci est la

plus imprévue.

« La position étrange dans laquelle je suis né, sans parents, sans protecteur, presque sans ami, déchu d'un grand nom et d'une fortune indépendante, sut'firoit sans doute à expliquer ma mélancolie naturelle. C'est une cruelle confidence à se faire que celle d'un malheur attaché au berceau et qui poursuit toute la vie. dette idée est cependant la première dont j'ai pu nie rendre compte. Je devois acquitter la dette matérielle de la reconnoissance avant de penser un moment à moi, et je n'ai pas besoin de vous dire que j'y suis parvenu. Dès lors mon courage s'étoit raffermi ; je regrettois peu les grandeurs et l'opulence évanouies pour jamais. J'allois plus loin : je me lélicitois quelquefois, dans mon orgueil d'enfant, de devoir toute mon illustration à moi-même, et de pouvoir forcer un jour la famille qui me repousse à envier la célébrité de mon nom répudié. Telles sont les illusions de l'inexpérience et de la vanité. Un jour devoit tout détruire et me rappeler à mon infortune et à mon néant.

« Hélas ! continua Francesco, c*est ici le mystère que votre curiosité trop bi^veillante témmgne le désir de connoître, et que la raison me faisoit une loi de tenir caché dans mon sein. Mais comment oserai-je vous révéler ces secrets tristes et proibnds des cœurs malades que la philosophie et la sagesse regardent comme une mfirmité puérile de l'esprit, et au-dessus desquels Télévation de votre caractère vous tient trop hautement placée pour que vous daigniez leur accorder un autre sentiment que la pitié ? J'aimai, madame!...»

Ici Francesco s'arrêta quelque temps; mais rassuré par un r^ard de Polia, il poursuivit en ces termes :

< J'aimai sans y avoir pensé, sans apprécier les conséquences de mon extravagante passion, sans les redouter

SOS NOOVBLLBS.

jH>ur ravenir, car je vivois iinil entior dans los impreS' sions du préseot. J'aimois une femme que Ton désigneroit à tout le monde en peignant les rares qualités dont elle est revêtue, qui joint à la beauté toutes les perfections de rinlelligencc et de l'âme, et que le ciel semble n'avoir confiée à la terre que pour nous rappeler rinexprimable félicité de iâ condition que nous avons perdue* Je Faimai, madame , sans me souvenir qu'elle étoit noble parmi tous les nobles , qu'elle étoit riche parmi tous les riches; que j*étois, moi, le pauvre Francesco (lolonna, Fclève inconnu de BcUini, et que tous les ellbris d'un travail heureux ne me conduiroient jamais qu*à une réputation stérile. Tel est l'eûet de cette pas* Vion qui éblouit, qui aveugle, qui tue. Quand la réflexion m'eut ramené à moi-même, quand j'eus sondé d'un œil eflrayé, avec le rire amer du désespoir, l'abîme vers lequel j'avais fait tant de cJbuemin sans le savoir, il n'étoit plus temps de retourner sur mm pas : j'étois perdu.

€ La première peD8é^ des malheureux, c'est de mourir; celle-là est aussi commode que naturelle, parce qu'elle tranche toutes les questions et remédie à tous les embarras. Mais cette mort désespérée, loin de hâter le jour où je dois me rapprocher d'elle d^ns un monde meilleur, ne pouvoilreUe pas m'en séparer à jama^f Ce fut une idée nouvelle qui retint mon bras prêt à frapper ; je mesurai le profond avenir dont alloit me priver l'imposaihîUté de suffire à une résignation de quelques jours. Je me condanmai' douloureusement à vivre sans espérance, mais sans eraînie, pour attendre 4 ce inoment 0Ù deux âmes, albanehies de tous les liens qui ont pesé sur elles, se cherchent, se reconnoissent et s'unissent pour toujours. Je fis de celle que j'aime un objet de culte pour ma vie entière ; je lui élevai un autel inviolable dans mon cœur» et je m'y dévouai moi-même comme un immortel aMrifloe. Vous dirai-je , madame, que, SOUS mon invincible tristesse, ca projet, une fois

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PRAMClSGUft GOLUMNA. 303

arrêté, se niéla de quelque joie? Je compris que cet hymen, qui commençait par le veuvage pour aboutir à la possessioiiy étmt peutrètre préférable aux mariages ordinaires^ qui finissent par les jours mauvais. Je ne vis plus dans' les années qui me restent à passer parmi les hommes qu'une lonane veille dr, lianrailles que la mort couronnera d'une iéiicilé étemelle; je sentis la nécessité de m*isoler du monde pour me recueillir dans un sentiment austère, et eefmdant délideui^ qui ne souffre point de partage, et c'est pour cela que j^embrasse les devoirs de la profession monastique. Dieu veuille le pardonner à la i'oiblessc de sa créature! Le senueiil cpii me dévoue à lui dans trois jours» c'est le serment qui m'unit indissolublemaoit à celle que j*aime et qui ne me donnera des droits sur elle que dans le ciel. Permettezmoi de répéter en finissant, madame, qu(i Taecomplissement de cedessem ne coûte plus rien à ma résignation, depuis qu'une compassion généreuse m'a laissé concevoir Tespérance de ne pas être oublié.

c — Dans trois jours! s'écria PoUa... Envérité^ repritelle, j'ai eu trop peu de temps à réfléchir sur le secret que vous venez de me confier pour oser m'arrôter à une opinion et surtout à un jugement; mais il me semble (|ue si la femme pour laqudle vous avee conçu de pareilles résolutions ne les ignore pas comme je les ignarois tout iPheure, elle étoit indigne de les inspirer.

« — Elle les ignore, reprit Francesco, car elle ignore que je l'aime. Ohl sans doute, mon cœur auroit puisé des consolations ineffables dans l'idée qu'elle conncHssoit mon amour, qu'elle n'y étoit pas absolument insensible, et qu'elle pourroit lui accorder du moins le souvenir de la pitié ! De tous les tourments de l'amour, le plus cruel peut-être est de rester inoonnu de ce qu'en aime; de tous les sentiments» cette morne indiftérence qu'on ressent pour l'étranger est peutrètre le plus pénible que l'amour puisse erainàre. Mais pourquoi jeter dans un

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( uMjr paisible el heureux des douleurs qu'on est à peine capable de supporter pour soi-même? Ou ma passion scroit rebutée, comme je le sappose, et qu'aurois-je alors gagné à vérifier ce triste doute ? ou elle seroit partagée, et j'aurais à souffrir pour deux. Que dis-je? souftrir pour deux ! Mon désespoir à moi, c'est ma vie, puisque je me suis trouvé assez de force pour vivre avec lui. Le sien m'aurait déjà tué.

< — Vous portes vos suppositions trop loin, Francesco, répliqua vivement Polîa. Qui sait si* elle n'éprouve pas les mémos peines et les mômes angoisses que vous? Qui sait si elle n aspire pas au moment de vous l'apprendre ! Que di riez-vous si cette fille noble et riche dont l'éclat * vous éblouit y mais dont l'âme n'est probablement pas plus calme que la vôtre, que diriez-vous, Francesco, si, libre, elle venoit vous oflrir sa main, si, soumise à un pouvoir respectable et inflexible , elle venoit vous la promettre?

c — de que je dirois, Polia? répondit Francesco avec une froide dignité, je la refuserois. Pour o&et aimer celle

qtie j'aime, il faut être jusqu'à un certain point digne d'elle, cl ma plusconstante étude a été d'ennoblir mon âme pour la rapprocher de la sienne. De quel droit accepterois-je les privilèges d'une haute position que la société me refuse? De quel front iroi&-je m'asseoir au banquet de la fortune, moi qui n'ai pour apanage que l'obscurité et la misère? Oh! plutôt mille fois l'horrible chagrin qui me consume, que la honteuse renommée d'un aventurier repoussé par le monde et enrichi par l'amour I

c — Je n*avois pas fini, interrompit Polia. Ce scrupule est exagéré, mais je le comprends et je le partage. Le monde, comme il est fait, demande d'étranges sacrifices, et celui-là vous seroit peut-être commandé par votre caractère; mais un caract^ de la mAme trempe que le vôtre ponrroit y répondre par un autre genre d'abn^ation. La grandeur et la fortune sont des acd-*

PRANCISCOS COLUMNA. 305

drnis ( apricieux du hasard dont on peut se dépouiller quand on veut. L'artiste et le poète est le même partout: il a partout des succès et de la gloire ; mais au delà d'un bras de mer, la femme riche et titrée qui a su ahdiquer ces vains privilèges de la naissance n'est autre chose qu une femme. Si cette femme venait vous dire : Ma grandeur, j'y renonce; ma fortune, je Tabandonne; me voilà prête à devenir plus humble et plus pauvre que toî et à te remettre, comme à mon seul appui, toute la destinée de ma vie, — Francesco, que lui répondriez-vous?

« — Je tomberois à ses genoux, dit Francesco, et je lui répondrois ainsi : Ange du ciel! gardez le rang et les avantages que le ciel vous a donnés; vous devez être et rester ce que vous êtes, et le malheureux qui seroit capable de se laisser entraîner à ce tendre et suhlime clan de votre cœur n'auroit jamais mérité d'y occuper une place. 11 ne peut plus s'éleva jusqu'à vous que par une constante résignation, facile à qui espère, et surtout à qui est aimé. Ce n'est pas moi qui vous ferai descendre du rang où Dieu ne vous a point placée sans motif, pour vous soumettre aux vicissitudes d'une existence inquiète, empoisonnée par des besoins qui se renouvellent sans cesse, et peutrétre uii jour par d'incurables regrets. Ma félicité est complète maintenant : elle passe toutes mes espérances, puisque vous m'avez accorde tout ce que vous pouviez dérohcr aux obligations que vous impose votre nom. Vous m'aimerez, ajouteroifr-je, et vous m'aimerez toujours, puisque vous n'avez pas reculé devant la résolution de donner votre vie à la mienne. Votre vie, 6 ma bien-aimée ! je l'accepte et je la prends comme un dépôt sacré dont je vous rendrai bientôt compte devant le Seigneur notre juge; car la vie est courte, même pour ceux qui souffrent, quoi qu'en disent les foibles coeurs. Cette terre n'est qu'un lieu de passage oii les âmes . viennent s'éprouver; et si votre âme, aussi fidèle qu'elle est dévouée, reste mariée à la miemie pendant h s années

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que le temps nous aiesuie encore, rétcroilé tout entière est à nous...»

Pdia garda quelque temps le silence. «Oui! oui!s'écria-t-eile avec exaltation , Dieu n'a point institué de sacrement plus saint et plus inviolable. C'est ainsi qu'un amour tel que le vôtre a dû concilier ses espérances et ses devoirs dans un hymen du cœur que le reste des hommes ne connolt point , et votre épouse du ciel vous parleroit comme je vous parle si elle vous avott entend u.

a — Elle m'a entendu, Polia, répliqua Francesco en laissant retomber sa tète dans ses mains» avec un torrent de larmes.

€ — Ainsi, reprit Polia, comme si elle n'avoit pas compris ces dernières paroles, vous prendrez dans trois jours rhabit d'un des ordres religieux de Venise?...

€ — De Trévise, repartit Francesco. Je ne me suis pas interdit jusqu'au bonheur de Tap^xievoir quelquefois ^corel

« — De Trévise , Francescoï où vous ne oonnmssefe que moi?...

« — Que vous ! x> repartit Francesco.

En ce moment, la main de la jeune princesse se trouva liée dans celle du jeune peintre. « Nous n'avons pas remarqué, dit-elle en souriant, que la gondole s'arrêtoit et qu'elle est déjà de retour au palais Pisani; niais nous n avons plus rien à nous dire sur la terre. Cependant notre dernier adieu n'est pas sans douceur, si nous i^om sommes bien compris» et notre promit entrevue sera plus douce encore.

€ — Adieu à jamais ! dit Francesco.

c — Adieu à toujours ! » dit Polia. Puis elle rattacha son masque et descendit.

Le lendemain, Polia étoit à Trévise. Trois jours après» on sonnoit an couvent des domtmcaûis ce glas emblématique qui annonce la proicssion d'un nouveau religieux

PRANCISC08 GOLUHNA.

et sa mort ('tcrnelle au monde. Polia passa la journée daUvS son oratoire.

Francosco se soumit facilement à sa nouvelle desUnée. Quelquefois il regardoit son entretien avec Polia comme un lèfe; mais, plus souvent» il s*en retra^it les moindres détails avec un enthousiasme d'enfant, et il alloit jusqu'à se féliciter d'avoir inspiré, dans son malheur, un amoui^ qui ne craignoit pas du moins les vicissitudes de la fortune et de Tàge. il s'accoutuma en peu de jours à partager son temps entre les devoirs du religieux et les loisirs laborieux de l'artiste, peignant tantôt ces fresques pures et naïves qu'on admire encore dans le couvent des dominicains^ quoique l'orgueilleuse insouciance de l'art moderne les ait laissé dégrader» tantôt rassemblant dans un livre» objet favori de ses études» toutes les impressions de son génie, et surtout de son amour. Il avoit pris pour cadre de cet ouvrage vaste et bizarre, où il espéroit revivre tout entier, la forme un peu vague d'un songe, et rien n'étoit plus propre, selon lui, à représenta, dans sa confusion apparente» l'enchatnement fortuit des idées d'un solitaire abandonné à sa pensée. Oti sait qu'à la faveur d'un des rares moments où il lui étoit permis d'échanger avec Polia quelques tendres paroles» il avoit reçu l'assurance qu'elle accepteroit la dédicace de cet étrange poôme» ot il nous apprend lui-même qu'elle l'aida de ses conseils. Cest ainsi qu'il renonça tout à fait à la langue vulgaire dans laquelle il Tavoit conçu et commencé (lascicmdo il principiafo stiLo)^ pour s'y livrer à cette langue savante où il n'eut ni mo» 4ftles ni imitatrars» et que lui foumissoient au courant de la plume ses doctes préoccupations d'antiquaire. Une année s'étoit écoulée dans ces doux travaux mêlés de douces illusions, et Francesco venoit de mettre la main à son ouvrage» quand la nouvelle la plus accablante qui pût navrer son oonir franchit les murailles des dominicains. Le jeune Antonio Grimani» depuis amiral el doge

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de la république, mai» déjà le plus brillant de ses nobles et la plus haute de ses espérances, venoit de demander la main de Polia, et on ajoutoit que la main de Poiia lui avoit été accordée.

€*éU>it le jour où Francesco devoit présenter son livre à Polia. Il se raffennit sons le coup qui yenoit de le frapper, se rendit au palais et s'arrêta sur le seuil de Tappartement : a Venez, mon frère, dit Polia en l'apercevant; venez nous communiquer ces secrètes merveilles de votre art, trésor que Thumilité chrétienne refuse au monde, et dont nous devons seule obtenir la confidence* » En même temps elle éloigna du geste ses femmes et ses gens, et Francesco resta seul devant elle.

Ses jambes défaillirent sous lui, une sueur froide inonda son front, ses artères battirent avec violence» son sein se gonfla comme 8*il allait éclater,

Polia releva ses yeux du manuscrit sur le moine. La [mienr de Francescx), l'auréole san^rlante qm ceignoit ses yeux épuisés de larmes, le tremblement convulsif de ses mains livides et pendantes» lui révélèrent ce qui ^ se passoit dans le cœur de son amant. ËUe sourit avec fierté.

« Vous avez entendu parler, lui dit-elle, de mon prochain mariage avec le prince Antonio Grimani?

« — Oui, madame, répondit Francesco.

€— Ët qu'avez -vous pensé, Francesco, de cette alliance?...

« — Qu'aucun homme n'est digne d'en contracter une telle avec vous, mais que le prince Antonio y avoit plus de droits que personne, et qu'elle paroît remplir les vceux de Venise... et les v6tm. Puisse-t-elle être heureuse à jamais I

€ — Je l'ai refusée ce matin , )^ reprit Polia.

Francesco la regarda, comme pour chercher dans les yeux de Poha si sa bouche n'avoit pas teahi ia pensée.

PRANGISCUS COLUMNA

c Vous savez mieux que personne , continua Polia» que ma foi est engagée ailleurs, et qu'elle l'est irrévocablement ; mais je dois excuser vos soupçons , car la votre m'est assurée par le serment qui vous lie aux autels, et je ne vous ai jamais donné une pareille garantie. — Ëicoutez , Francesco. — C'est demain Tanniversaire du jour qui a reçu vos .premiers vceux» et c'est dans le dernier ofBce du matin que vous les rendrez plus indissolubles et plus sacrés encore en les renouvelant devant le Seigneur. Avez -vous, depuis un an, changé de manière de penser sur la nature et la nécessité de ce sacrilice?

€ — Non» non» Polia ! s'écria Francesco en tombant à genoux.

« — C'est assez , poursuivit Polia. n'ai pas plus varié que vous. J'assisterai demain au dei nior ollice du matin» et je m'y associerai de toutes les puissances de mon âme au vœu que vous allez répéter» aOn que vous sachiez désormais, Francesco, qu'entre le cœur de Polia et l'inconstance il y a aussi le parjure et le sacrilège. »

Francesco essaya de répondre; mais, quand les paroles arrivèrent à ses lèvres, Polia avoit disparu.

* Le jeune moine eut presque autant de pdbe à supporter sa joie que son infortune. Il sentit qu'il n'avoit plus

assez de force pour être heureux , car le ressort do sfi vie» usé par tant d'émotions contraires» étoit près de se rompre.

Le lendemain» au dernier office du matin » quand les

religieux entrèrent dans le chœur, Polia étoit assise à sa place ordinaire, au premier rang des bancs de la noblesse. Elle ^ leva et alla s'agenouiller au milieu des pavés de la grande net.

Francesco Tavoit aperçue. Il renouvela ses vobux d*une voix assurée , redescendit les degrés de l'autel , et se prosterna sur le parvis. Au moment de l'élévation» il

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310 NOOYBLLBS.

s'y roucha tout entier, en jetant ses mains croisées audevant de sa tète.

L'oOice achevé, Polia sortit de TéglUe; les moines passèrent les ubs après les autres, avec une profonde génuflexion , devant le sanctuaire ; mais Francesco ne quitta point sa position , et personne n'en fut étonné , car on l'avoit vu souvent prolonger ainsi, dans une extase immobile , la durée de la prière.

A Toffice du soir, Francesco n'avait pas changé d'attitude. Un jeune frère descendit des stalles, s'approcha, se |)eii('ha vers lui et prit une de ses mains dans la sienne, en le tirant vers lui pour le rappeler aux devoirs accoutumés; puis se releva, se signa, regarda le ciel, et, se tournant vers les moines assemblés : « Il est mort 1 » dit-U.

Cet événement, un de ceux qui s'effacent si vite dans la mémoire d'une génération nouvelle, datait de plus de trente-un ans, quand, par une soirée de l'hiver de 1498, une gondole s'arrêta devant la boutique d'Aldo Pio Manucci, que nous appelons VAneien» Un instant après^on annonça dans rétiide du savant imprimeur la visite de la princesse Ilippolita Polia, de Trévise. Aldo courut audevant d'elle, l'introduisit, la fit asseoir et resta frappé d'admiration et de respect devant cette beauté célèbre, qu'un demi -siècle d'existence et de douleurs avoit rendue plus solennelle , sans rien ôter à son éclat.

« Sage Aldo , lui dit-elle , après avoir fait dé{)oser sur sa table un sac de deux miUa sequins et un riche manuscrit, conune vous serez, aux yeux de la postérité la plus reculée, le plus docte et le plus habile imprimeur de tous les âges , l'auteur du livre que je vous confie laissera la renommée du plus grand peintre et du plus grand poète de notre siècle qui s'éteint. Seule dépositaire de ce trésor, que je réclamerai quand votre art l'aura reproduit, je n'ai pas voulu priver tout à fait de sa possesskm te esprits favorisés du ciel qui savent

FRANCISeUS COLVMNA» 811

goi*it('r les conroplions du géiii(i ; mais j'ai allcndu, pour en iiiulliplier les copies, le momont où je pourrois les demander à des presses hmnortelles. Vous savez maintenant , sage Aldo , ce qne j'esp^ de vous : un ehefd'œnvro digne de votre nom et capable dVn perpétuer h lui seul la mémoii e dans tout Tavenir. Quand cet or sera épuisé, j'en fournirai d'autre, d Ensuite Polia se leva et s'appuya des deux mains sur les femmes qui Tavoi^t accompagnée. Aldo la suivit jusqu'à sa gondole, en lui témoignant sa soumission par des gestes respectueux, mais sans lui adresser la parole, parce qifil n'ignoroit ))as que, retirée depuis plus de trente ans dans une solitude inviolable, elle avoil renoncé au commerce et à la conversation des honmies.

Le livre dont il est question ici est intitulé : la Uypnerotomachia di Poliphilo, cioè pugna d'amore in sogno, c'est-à-dire les ConUfats cVarnour en songe ^ et non pas U Combat du Sommeil et de VAmmti comme traduit H. Ginguené, auteur de V Histoire littéraire d'Italie. Nous ne prétendons pas , Dieu nous en garde , conclure de là que M. Ginguené, auteur de V Histoire littéraire d'Italie, ne savoit pas l'italien. Nous avons plus d'îudulgence pour les distractions du talent.

<r Signe maintenant cela comme tu voudras, dit Lowrich en se levant ; je n'ai pas Thabitude de mettre mon nom à ces babi(des, et le ciel m'est témoin que je n*ai jamais accordé de pardlles historiettes aux libraires qu^ pour avoir des livres.

« — Puissent toutes les nouvelles que vous ferez encore, dit Âpostolo, enrichir votre bibliothèque d'un volume pareil à celui-ci 1 11 est à vous» et je vous le devois deux fois.

€ — Il est à moi , dit Lowrich en s'en emparant avec

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NODV£LLES.

eiilhuiisiasme... Ou plutôt il est à toi, contlnua-t-il gaiement en le faisant passer dans mes mains; je te Tavois promis ce matin. »

C'est ainsi que le plus magnifique des exemplaires du Poliphile^ géant de ma collection lilliputienne, y figure aujourd'hui 7iec pluribus impar. Je l'y soumets volontiers aux regards des amateurs» qui ne pourront s'empêcher d'y reeonnottre un livre magnifique... et pas cher!

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