‹ NouvellesChapitre 4 sur 32 · LB POU DE SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

LB POU DE SAINTE-MARIE

Je me levai, et je suivis les bords du ruisseau eu remontant vers sa source; son murmure entretenoit dans mon âme une langueur délicieuse, et le sentiment de

mon existence étoit centuplé. Je n'aurois peut-être pas rendu raison de la douceur de ces émotions, mais elles étoient vives et pures; aucun objet ne m*occupoit parti* culièrement, mais tous aflSsctoient agréablement mes sens; enfin, je ne pouvois pas sufiire à toutes mes sen-

en 1802. J'habîtois Bordeaux à cette époque, et quand il me tomba sous la nain, je le lus avec transport, et toutes mes sympathies furent acquises à gon auteur, comme si j'avois prévu (jue vingt ans après il deviondroit un de mes meilleurs amis. Je relisois ce li\r<' sans cesse; j'en soulignois un grand nombre de passages qui me restoient si l)irn dans la mémoire que, deux ans après, étant retourné eu Languedoc où circuloieul furtivement des copies de la Napolêone^ je reconnus que Nodier devoit élr * l'yiiteur de celte ode à quelqui?» idées que i*avoig remarquées dans le roman des l'rdsrrits. •

Voici les vers de la Napolcune^ cites par M. Souiié, cooune lui ayant fail fecouuuîlre l'auteur de cette ode :

11 faut, Napoltuii , que Tolile des brwet Monte à Techafaud de âidncy.

iaf<rf»-4n qocIfiMfeli U poignard da Bralwf

salions» elles m^oppressoient avec quelque douceur» et mon cceur éprouvoit cette espèce d'étreinte qui le resserre sans le blesser.

Dans un endroit où le bois, devenu plus épais , déroboit à ma vue le cours du ruisseau, je m'appuyai contre un sapin, et je soupirai ; toutes les puissances de mon Ame s^élevoient vers le Créateur, et j'avois besoin de lui rendre une solennelle action de grâces.

— Repos et bonheur ! dis-jc tout haut.

— Pauvre F» antz ' , plus de repos» plus de bonheur! répondit une voix touchante.

— Il y a donc des êtres soufirants 1 m'écriai-je. Ma félicité étoit si complète, que son expansim auroit dû remplir toute la nature !

Je m'approchai, et je vis, assis sur un quartier de roc détaché de la montagne, un jeune homme qui paroissoit avoir vingt-cinq ans; ses cheveux blonds tomboient sur ses épaules, sans api>rèt , mais sans désordre; sa figure étoit intéressante comme sa voix. Une longue liabitud(î de chagrin Tavoit flétrie, sans lui ôter son expression naturelle de noblesse et de fierté. On voyait, à l'altération de ses traits, qu'ils avoient été autrefois fatigués par la douleur et par les larmes; mais sa physionomie exprimoit le calme d'une tristesse réfléchie : ce u'étoit plus là cette douleur violente et fougueuse qui dévore elle-même; c'étoit le caractère de la mélancolie qui

gémit sur un tombeau.

J*avois eu tout le temps de faire ces réflexions, car nous nous regardions Tun et l'autre sans nous parler. J*ai remarqué que lorsque des hommes qui doivent s'aimer se rencontrent pour la première fois, leurs âmes s'élancent dans leurs yeux par un mouvement simultané, se cherchent, s'étudient, s'interrogent pour se juger. J'avois déjà apprécié Franlz dans cette contemplation si-

* Ce penofUMge t*appeUe Looely, dans la pnnnière ^ition.

lencicMisc ; jo trouvai ses vimix, et j'y lus une expression si éloquente, que je sentis, à n'en pas douter, que nous étions faits Tun pour Tautre; et cen'étoit point reffel d*une vague prévention, mais celui d'une conviction irrésistible et i)rofonc](^ qui me cricitl Embrasse le frère que la Providence t'a choisi !

Qui oseroit en douter ? elle a fourni abondamment à tous nos bes/otâS: elle a placé sur les arbres le fruit qui nous nourÉit et qui nous désaltère; elle nous a donné la laine des animaux pour nous vêtir, l'ombre des bois pour nous préserver des feux du sokiil, et dans cette multitude de soins généreux, elle auroit oublié de nous préparer un ami !

Ne vous y trompez point : ce n*est pas sans but qu'elle a combiné, avec un si parlait accord , toutes les parties de deux organisations différentes » et dussiez-vous ne considérer mon système que comme le paradoxe d'un coeur qui cherche à se rappeler à la vie par le plus doux des liens... oui , je soutiendrois contre tous les rêveurs de votre métaphysique désespérante, que chaque fois que Tesprit créateur a formé deux êtres qui se convien* nent» il les destinoit à se réunir et à s'aimer.

Je ne sais pas si les idées de Frantz s'exer^oient sur les mêmes raisonnements , mais son &me comprenoit la mienne; et, au même instant, nous faisions tous les deux un mouvement involontaire Tun vers l'autre » pour nous embrasser. Une réflexion nqpide repoussa ce mouvement en nous-mêmes. Chez moi cette réflexion tenoit aux bienséances du monde ; chez Friuitz, elle étôit produite, peut-être, par la déliance du malheur.

Je m'assis à ses côtés... Je le regardai avec intérêt et je répétai ses paroles itvec effiision...

Plus de repos, plusd^ bonheur...

Jamais, répondit Frantz.

Jamais! Cela est affreux de désespérer ainsi de Tavenir» et d'avoir usé toutes les probabilités du bon-

LES PKOSCKITS. 15

heur à la fleur de ses années. Ce sentiment me glaça.

Frantz sVn aperçut vi fut touclié de nia pitié. J'ai beaucoup souiïcrt, ajouta-t-il, niais je ne souiVre plus... Et il s'edbrça de faire passer dans mon âme un sourire consolateur» comme pour s'excuser de m'avoir affligé.

Il est barbare d'interroger les malheureux, et de rouvrir des plaies encore saignantes, par une compassion indiscrète; mais il y a des regards qui ont une sij:^nitieatiûu plus étendue que tous les mots de nos langues imparfaites» et Frantz m'avoit compris.

Beaucoup souiTert, reprit-il, en croisant ses mains sur sa poitrine gonllée et en soulevant lentement ses paupières : j'ai vécu dans les villes, et les plaisirs qu'on y achète à si haut prix ne sont que de hideux squelettes sous des habits somptueux. Ten ai cherché d'autres dans mon cœur , mais mon cœur étoit simple et confiant» e/L mon cœur a été trahi...

L'amour l.,. U prononça ce mot avec, un soupir; sa figure s'anima, ses yeux s'égaroient, ses musclas éloient crispés, et sa Yoix s'éteignit dans les sanglots. .

Et l'amitié? dis-je, en posant ma main sur mon cœur^ qui battoitavec précipitation...

Re3te-t-il de^ amis ^ ceux qui soullrentif dit Frantz.

Ohl sij'ayoisété^ Wiil . .

Je l'étois déjà ! VrmU laissa tomber sur ma main une larme brûlante.

Nous nous étions entendus, et nous n'avions plus rien

à wm i^ppreadre.

CMAPITRË !¥« i*AI UN rRÈHB*

La mère de Frantz nous surprit ; elle cherchoit son flls avec une tendre inquiétude; et, dès qu^elle l'aperçul,

elle vint à lui sans me voir*

J'otois bion aise qu'elle ne me vît pas; ce doux épanchement des affections les plus pures ne veut pas a>oir

de témoins.

Frantz combloit sa mère de caresses.

Ce spectacle în*émut, mais il ne m'étonna pas : les malheuHMix airnonl ini<Mix ; la iiiélancoUe est plus tendre, pins confiante, plus (orninimicative que le plaisir, si toutefois la mélancolie n'est pas le plaisir de ceux qui n*en ont plus.

Comme j'étais ému ! si la puissance divine m'avoit iransporlé dans ce moment aux genoux de ma mère, comme je les aurois doucement pressés ! comme j'aurois imprimé sur ces pieds des baisers respectueux! Jamais je n'ai gémi avec plus d'amertume sur les chagrins dont j'ai quelquefois troublé son sommeil. Jamais je n'ai s^ti plus vivement la douceur de celte piété délicieuse, qui seroit un bonheur, quand la reconnoissance n'en auroit pas fait un devoir.

Que je le plains, ce malheureux qui est emporté par les tempêtes de la vie loin du seuil de ses foyers paternels, et qui est abandonné à lui-même dans un monde inconnu! Quand son cœur est navré par la douleur el qu'il ne saura plus où reposer sa tête, il dira: J'aurois reposé ma tète sur le sein de ma mèrel... et il gémira de l'avoir quittée, et il mourra, peulpètre, sans qu'elle ait pu rafraîchir son sang par un baiser réparateur !

Omam^l

ta mèrede FrantE fat frappée de cette exclamation involontaire, et se tourna du côté où j'étois assis.

Le caractère de la bonté étoit empreint dans sa physionomie d'une manière si respectable, que le sentiment que sa vue fit naitre en moi se confondit, sans que j'y pensasse, avec le souvenir de ma mère. — Jéoie levai

et je m'inclinai.

— Vous n'avez qu'un fils? lui dis-je.

LES PROSCR!TS. 17

Un seul, me réponditrelle; et toute mon âme se fixa surFyantz.

— Au nom du ciel! ayez deux fils,..

La n;ière de Frantz me regarda avec attention. — Ne rebutez pas ma prière, luidis-je; domiez un asile au malheur et un frère à Frant^.

Elle me sourit tendrement, et s*appuya sur moi pour retourner à la chaumière.

Dites-moi, fiers dominateurs du monde, si jamais nne aussi noble candeur consacra vos traités? Je viens d'acquérir un bien plus précieux mille fois que tout Téclat de votre puissance, et il m*est garanti par le sourire d'une pauvre femme!

Tandis que vos âmes hautaines font dépendre l'univers de leur orgueil, et le tourmentent de leurs caprices, la nature fait ici des alliances que vous n^avez pas prévues et qui ne sont ratifiées que par le malheur, mais qui survivront peut-être à votre pouvoir et à votre nom.

J'ai un frère, dit Frantz en passant ses bras autour de mon cou.

CHÀPITRË V.

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