ENCORE UN AMI
Quand le soleil se leva, yétois devant la chaumière, sur une pievr^ quiservoit de banc.
La vue n'étoit pas étendue; ce n'étoit qu'à travers la
cime des arbres et entre les pics des rochers qu*on poiî-
voit distinguer au loin les belles plainos de r\lsace, dont les limites indéfinies se confondoient avec les vapeurs de rhorizon. Les autres points étaient occupés soit par des groupes confus de pins et de mélèzes, soit par des rochers que le temps détache du sommet des montagnes et qu'il entasse au hasard.*
L'œil do rhomme contemple avec un eflroi religieux ces grands débris de la création ; et Tif, qui étend sur eux ses branches horizontales, les couronne avec majesté. Les ruines de Tart sont imposantes; celles de la nature sont sublimes.
Oh ! que le culte du malheur est légitime! que les nobles infortunes sont imposantes! Qu'il est profond» le sentiment qu'inspire Tidée de la grandeur, alliée à l'idée de !a destruction !
Je ne sais... niais je comprends mal, je ne comprends pasriionunci qui voit sans émotion un vieux chêne brisé par la foudre, et qui donneroit sans respect Taumône à Bélisaire.
Au reste, mon paysage n'auroit peutrètre pas fourni une idylle à Gessncr et un tableau à Claude Lorrain : mais il avoit ce charme âolennel, inspirateur et consolant, qui endort la douleur, et qui agrandit les forces de la pensée.
Je reconnus que j'ayois une âme. Frantz vint me rejoindre, et je sentis, en lui donnant un baiser de frère, que nous n'en avions qu'une à nous deux.
Je n'avois fait qu'entrevoir, la veille, l'intérieur de la chaumière; j'y rentrai avec lui; elle étoit simple, mais l'amour maternel y sourioil à l'amour fdial; elle étoit habitée par la vertu; elle étoit ouverte pour l'hospitalité, ' et je la pris pour un temple.
Mes yeux s*arrétèrent sur quelques ouvrages qui cornposoient la bibliothèque de FYantz.
Le premier des livres, la Bible, y avoit le premier
rang; près d'elle y étoit placé le Messie de Klopstock : c*étoit le poème de la religion à côté de ses annales; pins bas, je distinguai Montaigne, qui est le philosophe du cœur humain, entre Shakspeare qui en est lo ])cintre, cl Richardson qui en est rhistorien ; Rousseau» Sterne et un petit nombre d'autres Tenoient ensuite.
FVantz me pressa doucement la main» me regarda d'nn air mystérieux, tira de son rayon une botte d*ébène, l'ouvrit avec précaution et en ôta un volume enveloppé dans un crêpe.
Encore un ami, dit-il en me le présentant : c'éioit Werther. Je l'avouerai : j'avois dix-neuf ans, et je ▼oyois Werther pour la première fois. Frantz secoua la tête et soupira. Je lirai ton Werther! m'écriai-je.
Vois, dit-iU comme ces pages sont usées! Quand ma raison se fut égarée et que je vins parcourir lesmontagnes, cet ami m'étoit resté; je le portois sur mon cœur, je le mouillois de mes larmes, j'attachois tour à tour sur lui mes yeux et mes lèvres brûlantes ; je le lisois tout haut, et il peupioit ma solitude.
Oui^ Frantz, je lirai ton Werther. — Nous le relirons ensemble, me dit Frantz. Nous Favon» rehi souvent.
Un jour, je sortis seul avec Werther et je m'enfonçai dans le bois.