LIVRE DEUXIÈME
« auprès de vous?... Qui recevra jamais dans sa « maison une femme qui ne peut être épouse et que « vous Oseriez produire comme concubine?... Son- « gez ici à elle et non à vous! Quant à nous, il nous « est impossible de ne pas frémir du nom que Tarrét « d'un juge prévenu et le hasard d'un jugement va « faire porter demain à la femme que vous aimez « Iplusquela vie!
« Dans cette . perplexité j que les opinions trop « clairement énoncées des principaux juges de l'af-' « faire ont accrue en nous depuis deux jours, nous « avons reçu des propositions des hommes de loi « chargés de soutenir la cause du prince. Le prince, « vous le savez, ne veut et n'a voulu de ce mariage « que la fortune de la comtesse, assurée après lui « dans ses descendants. Son âge et ses infirmités le <( rendent insensible à la possession d'une jeune « femme. Il ne peut envisager sans répugnance et « sans remords la triste nécessité où le jugement de « ce procès le place, de jeter à la publicité le dés- « honneur sur le nom d'une jeune fille qui porte son « nom, et qui, indépendamment de ce titre, tient de « si près à sa maison par les liens de la parenté. Il ne « peut hésiter à poursuivre, si vous persistez à vous n placer entre Régina et lui; mais si vous disparais- « sez du procès, il n'y a plus devant lui qu'une en- « faut qu'il plaint et qu'il respecte; il jettera le voile « de l'indulgence d'un père sur tout, il consentira à
« ne jamais revendiquer la résidence de sa fenûme « dans son palais, il lui laissera la disposition de sa H fortune p^'sonnelle, il ne lui demandera que de « continuer à porter son nom chez sa grand'mère et ,« à se séparer de celui qui a donné trop d'ombrage à « l'opinion et trop de prétexte à la malignité publitt que. Les complices de l'enlèvement seront relâchés « aussitôt que le prince aura retiré sa plainte. Quant à « vous, monsieur, il ne vous demande qu'un long « éloignement de Rome pour prix du sacrifice com- « plet qu'il fait de ses droits et de son ressentiment. « Rome verra, dit-il, quel est le plus généreux et le « plus véritablement ami de cette enfant, de son préce tendu tyran qui lui conserve l'honneur et qui lui <( rend la possession d'elle-même, ou de ce jeune « étranger qui sacrifie à son amour la personne « aimée.
« Après avoir ainsi parlé, ils se sont retirés. Ils « m'ont prié de réfléchir seul et sans influence élran- « gère à mon devoir et aux propositions du prince et « du gouvernement .
« Je n'ai pas réfléchi, j'ai ciié de douleur en me «précipitant sur le pavé de ma casemate... Je tenais « deux vies dans ma main : celle de Régina et la « mienne, j'ai sacrifié la mienne ! . . . Qu'elle m'accuse, « qu'elle me haïsse! qu'elle me maudisse! n'importe ! « Tu me connais ; quand mon devoir m'est tracé,
« même à travers le fea et la mort, j'y passe ! . .
« A l'heure où tu recevras ceci j'aurai quitté Rome. « Régina pourra y reûtrer. Sa famille et la société « l'accueilleront comme elle mérite d'être accueillie; tt Elle sera la maîtresse de sa vie, la grâce de la mai- « son de sa grand'mêre, l'idole de ce pays de la « beauté. Qu'elle m'oublie! c'est Clotilde elle-même « qui le lui commande par ma voix ! Un jour peut-. « être
« Je pars après-demain pour l'Espagne,* où je vais « prendre du service dans un régiment de la garde « royale, dont mon oncle est colonel. Il n'a que moi « de parent, il m'appelle près de lui, il a une fille « unique. Je sais qu'il nourrit des projets d'union de « famille. Je ne pourrais aimer personne après avoir « aimé ce que la nature a jamais animé de plus parti fait sur la terre. Je m'embarquerai pour les Philipn pines; j'irai jusqu'où le nom de l'Europe ne vien- « dra plus me poursuivre. Je perdrai ma trace dans « l'univers. Ne pense plus à moi, toi-même; niais « pense, à cause de moi, à Régina, et n'abandonne (( ni elle ni k comtesse eu terre étrangère jusqu'à ce « que les deux frères de sa mère, qui partent demain « pour les ramener à Rome , soient arrivés à Ge- « nève
« Voici trois lettres pour elle.
« Ne lui remets la dernière, cet adieu suprême de « moi, qu'après l'avoir lentement préparée au coup « que je lui porte pour la sauver!
« Écris-moi une ligne à Madrid quand elle sera H revenue à un peu de calme, et dis-moi qu'elle ne « me maudit pas éternellement. »
Le reste de la lettre contenait des recommandations sans fin sur la manière dont je devais m'y prendre pour éviter un coup trop subit à Régina.
Je ne pus qu'approuver Saluce, tout en déplorant la fatale nécessité où il se trouvait jeté de faire souffrir le cœur de Régina en immolant son propre cœur. Il ne l'avait pas consultée. Qui sait si elle n'aurait pas préféré mille fois l'exil avec lui à la liberté et à la fortune sans lui ? Ce devoir qu'il accomplissait si cruellement était donc arbitraire. Il se faisait à la fois juge et sacrificateur sans interroger la victime!. Et cependant le sacrifice était commandé par la délicatesse, l'honneur, la vertu, l'amour même! Ma raison se troublait et s'égarait devant une pareille situation.