LIVRE DEUXIÈME
Quand j'arrivai à Nyon, mon vidage était si bouleversé de l'horrible révélation que j'avais à faire, que je n'eus pas besoin de parler. Les femnoes qui aiment ont un regard qui perce tout. Avant que j'eusse dit un mot, Régiiia Savait tout!.... J'essayai de nier, de prolonger l'incertitude, de dire que je n'avais pas trouvé de lettrés à Genève, que j'y retournerais lé surlendemain pour y attendre le courrier de Rome. jMa physionomie mentait. Régina n'y fut pas trompée une minute. La froide raison qu'elle avilit trouvée depuis. quelque temps dans les expressions de Saluce l'avait à demi éclairée. Elle se précipita sur moi pour chercher sous mon habit le paquet que je m'obstinais à lui cacher. Elle le saisit, elle lut seulement la première ligne de la lettre qui m'était adressée, et à ces mots seuls : fat fait mon devoir ! elle jeta un cri d'indignation et de colère comme je n'en ai jamais entendu la vibration que dans le rugissement d'une lionne! Villa! s^écria-t-elle en rejetant loin d'elle la lettre qui lui était adressée à ellemême sans vouloir seulement ladécacheter. Renvoîez- Ini son adieu, me dit-elle en italien, je ne veux rien de lui, pas même son sacrifice de sa vie à la mienne ! Est-ce que je lui appartiens pour me sacrifier du
même coup que lui? Cruauté et lâcheté! Lâcheté et cruauté! criait-elle en piétinant les lettres souillées de sable et de boue sous ses pieds. Cruauté et lâcheté dont je ne veux pas même voir une image ni une trace autour de moi ! Non ! non ! il n'était pas digne du battement d'un cil d'une Romaine ! Qu'il aille aimer les filles de neige et d'écume de mer de son pays ! Plus rien de lui ! Pas même son nom, me dit-elle enfin en me lançant un regard de commandement superbe et sans réplique.
En disant ces mots, elle bondit plutôt qu'elle ne courut vers l'escalier, monta dans sa chambre, ouvrit sa fenêtre, et, les cheveux épars, les bras élevés au-dessus de sa tête, elle fit, en se tournant du côté des montagnes d'Italie, une imprécation entrecoupée de sanglots, comme si elle avait cru que sa voix pouvait être entendue de son amant jusqu'à Rome, et elle jeta d'un geste désespéré dans le jardin toutes les lettres, tous les cheveyx, toutes les reliques, tous les souvenirs mutuels de son amour pour Saluce. Puis, appelant sa nourrice : « Baglia ! lui cria-t-elle, a va ramasser tout cela et jette*le au plus profond du « lac, après y avoir attaché une pierre, pour que les « vagues n'en rapportent jamais un débris au jour! « Je voudrais y engloutir les six mois d'amour et de « délire que j'ai eus pour lui ! »
La nourrice obéit en murmurant et en s'indignant comme Régina, dont elle semblait partager toute la
colère. La pauvre comtesse Livia, pâle et muette, sanglotait sur son canapé^ combattue entre la joie de recouvrer son enfant, tout à elle, et la honte de la voir abandonnée par son amant !
Régina, après cet accès de rage, se jeta sur son lit et resta deux jours sans vouloir paraître, entre les bras de sa nourrice qui cherchait vainement à la calmer. Je rencontrai deux ou trois fois cette femme dans Tescalier et je lui demandai des nouvelles de Régina. « Elle reprend son cœur, me dit la Transté- « vérine en italien, et elle guérit sa colère par du « mépris! Si c'était moi, je l'aurais guérie avec du « sang ! » La nourrice paraissait regarder comme le plus sanglant des afironts la générosité de Saluée. Et quand je lui prononçais ce mot : « Non, non, non, « me disait-elle, monsieur, il n'y a point de généro- « site contre l'amour! Quand on s'aime dans jnon a pays, on s'aime et on ne sait pas autre chose. « Vous autres Français, vous ne comprenez pas la « vertu d'un cœur du Tibre; l'eau de votre pays dé- « lave le cœur. Un Romain aurait ruiné et déshonoré « ma jeune maîtresse, mais il Taurait aimée jusqu'au « sang!
« Je le méprise, allez ! »
Le troisième jour, Régina reparut enfin plus pâle et plus calme. En me revoyant dans le jardin, elle s'approcha de moi, le doigt sur la bouche, pour me dire parce signe de ne jamais réveiller lé nom dans son oreille. Elle parut profondément touchée et même : attendrie de rexpression de tristesse et d'anxiélé qui avait changé mon visage depuis ces trois jo.urs et ces. trois nuits. « Ne vous faites pas tant de diâgrin pour « moi, me dit-elle en me pressant la main — et en « me regardant avec une expression de sollicitude et « de co.nfiance qui disait cent mille choses indécises « dans ses pensées ; sa main a arraché elle-même le «trait dé mon cœiar, je suie guérie !. Sur le tombeau « de Clotilde ce n'était pas Clotilde que j'avais troua vée; c'était son fantôme! Ce fantôme. s'est évanoui ! a Non, il n'était pas le frète dé Clotilde, il avait ses' a traitSj il n'avait pas son cœur! > •
Puis, laissant* retomber ma main et se retournant avec vivacité pour s'éloigner de moi et continuer son chemin yers le lac : « C'est vous qui auriez eu « son cœur! » dit-elle plus bas.
Le soir, elle me pria de la mener bien loin se fatiguerdans la itiontagne, pour reprendre à force de lassitude un peu çb spinmeil. Je lui obéis. Nousmar-
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châmes depuis deux heures après midi jusqu'à la nuit tombante dans les vignes, dans les ravins et Sious les châtaigniers qui croissent en bouquets sur les pieds du Jura.
Ses oncles, qui étaient arrivés à Genève, devaient Venir la prendre lé lendemain pour la ramener à Rome par la route du Valais et de Milan. Elle semblait vouloir prolonger le plus possible la dçtnière journée qui lui restait à passer avec moi. Elle était si jeune, si belle, si transpercée des rayons dores du soleil, si incorporée avec ce cadre merveilleux du ciel, des bois, des eaux, dans lequel je la voyais m'éblouir et d'où j'allais la voir disparaître ; j'étais si jeune et si sensible à cette beauté moi-même, que si jen'avaiis été défendu par deux ombres qui s'interposaient entre nous (celle de *** et celle de Saluce), je n'aurais pu résister. à son éblouissement, et j'aurais mis mon cœur sous ses pieds comme ces feuilles tombées de l'arbre qu'elle foulait en marchant.
Elle semblait ellermême s'en apericevoir et rechercher volontairement plutôt que fuir les rencontres de regards ou de paroles qui auraient pu amener un aveu ou une explosion de lios deux cœurs. Une pénible incertitude pesait sur notre attitude et sur notre entretien. Je la ramenai jusque dans la cour de la maison, où l'ombre des platanes et des murs augmentait la nuit, sans avoir éclairci d'un mot ce qui se passait en elle et en moi. Je devais partir dans la nuit. Elle
s'arrêta et se retoarna vers moi avant de monter les premières marches du perron.
— Est-ce que vous ne reviendrez jamais à Rome ? me dit-elle d'une voix qui tremblait d'avance de ce qu'on allait lui répoiidré.
— Non, répondis-je, je ne suis pas libre de mes pas.
— Et où serez-votis cet hiver?
— A Paris, lui dis-je.
Alors, me prenant pour la dernière fois la main :
— Eh bien ! moi, je suis libre, dit-elle, et j'y serai !
Je compris l'accent de résolution inflexible et passionné avec lequel elle avait prononcé cette espèce de serment intérieur de ndus revoir.
— Non, lui répondis-je, n'y venez jamais.
— J'irai, dit-elle.
La soirée fut triste et silencieuse dans le salon de la comtesse Livia, conime entre amis la veille d'une séparation éternelle.
L'hiver suivant, je reçus à Paris un billet de Régina qui m'apprenait qu'elle venait d'arriver avec sa grand'mère, qu'elles étaient descendues, ôous la conduite d'un des oncles de la jeune princesse, à Thùlel de***.
Nous nous revîmes à Paris.