LIVRE TROISIÈME
Pour semer de leurs feux la nuit du firmament, Mais pour lui rapporter, aux célestes demeures, La Gloire et la Vertu sur les ailes des Heures ! Accomplissons donc seuls leur sublime devoir! Prions le jour, la nuit, le matin et le soir ! Et tandis que la terre, à son instant suprême. Le nie ou le maudit, l'oublie ou le blasphème, Que l'hommage du soir, présenté par nos mains. Lui porte encor Tencens et la voix des humains! Il disait : Et le front courbé dans la poussière, Sa bouche murmurait une sourde prière.
La vierge agenouillée à ces sons répondait ; Dans un accord divin leur voix se confondait ; Sa tendre voix mêlée à sa voix ferme et grave Formait de tons divers un contraste suave.
Tel au bruit d'un torrent qui gronde au fond des bois L^oiseau du ciel se plait à marier sa voix.
Cependant Eloïm, collé contre la pierre,
N'osait, pour leur parler, suspendre leur prière;
Mais quand le saint vieillard, à demi prosterné.
Eut relevé son front vers l'occident tourné.
Et que, prêt à quitter cette porte fatale.
Déjà son pas immense en franchit l'intervalle,
Eloïni s'écria; sa voix en sourds échos,
A travers lés rochers, porta vers eux œs mots :
« Fortunés habitants de ce lieu de délices.
284 NOUVELLES COiSFlDENCES.
Soit que déjà du ciel vous goûtiez les prémices, Soit qu'exempts ici-bas de travail et de mort, Des malheureux humains vous ignoriez le sort ; Adorez-vous le Christ ? — Au nom par qui tout tremble La vierge et le vieillard s'inclinèrent ensemble. Eloïm poursuivit : « Ah ! si vous l'adorez, ]?ar ses jours et sa mort à tout chrétien sacrés. Par ce jour qui s'approche, où du haut des nuages Il viendra réveiller et juger tous les âges.
Ouvrez pour un moment cet asile à mes pas !
Je viens d'une autre terre et dé lointains climats Chercher s'il est eiicor sur ces confins du monde À la voix d'^un mortel un mortel qui réponde. Aux lieux qu'avec horreur mes pieds ont traversés Je cherchais des humains. . . , j'ai vu des insensés Qui, dans leur désespoir se maudissant eux-mêmes. N'attestaient plus le ciel que par d'affreux blasphèmes ! J'ai fui : la main de Dieu m'a sans doute conduit Dans les profonds détours de cette horrible nuit. Pour trouver, à la fin de mes longues misères, Des autels au vrai Dieu, des anges ou des frères ! » II dit ; le saint vieillard, sans paraître surpris, Répondit simplement : <( Je t'attendais, moii fils ! L'homme, errant au hasard, sans dessein et sans guide, Arrive où Dieu le veut au jour que Dieu décide ! • Il t'amène en ces lieux : j'adore ses décrets ; Entre, et bénis son nom ! tu parleras après. » Soudain, comme un berger qui veut, sur les fougères.
LtVRE TROISIÈME. .m
Laisser fuir du bercail les agneaux sans les mères, S'incline, et d'un.genou, par l'effort affermi,
Soutient le lourd battant qu'il entr'ouvre à demi ;
Tel, sur ses gonds massifs faisant rouler la porte,
Le robuste vieillard, dont le corps )a supporte.
Laisse entrer Eloïm, et refermant soudain.
Tourne avec un bruit sourd les lourds verrous d'airain .
Eloîm, se jetant à ses pieds qu'il embrasse.
Baise en pleurant la terre où s'imprime leur trace ;
« Homme ou Dieu, lui dit-il; et toi, toi! dont lés yeux .
Lancent des feux plus doux que la nuit dans les cieux.
Toi qu'enfin, sans ces pleurs qui trahissent une âme.
Je n'oserais nommer du nom touchant de femme !
Soyez bénis tous deux ! Ou si mes sens surpris
Prennent pour des mortels de célestes esprits,
Êtres surnaturels ! enseignez-moi vous-même •
Comment on vous adore ou comment on vous aime ! d
La vierge, à ces accents qui vibrent dans son cœur,
Rougissait de plaisir, d'orgueil et de pudeur ;
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour répondre elle-même ;
Mais le vieillard, d'un geste et d'un regard suprême.
Sur sa bouche tremblante arrêta son discours :
« Suivez-moi, leur dit-il; les mœurs des^ anciens jours
Ne nous permettent point d'interroger encore
L'étranger dont les pas ont devancé l'aurore.
Avant qu'à notre table, assis, il ait goûfé
Le pain, le vin, les dons de l'hospitalité! '
Qu'il vienne du Seigneur partager les merveilles,
Désaltérer sa soif du doux jus de mes treilles
Et du ]ait des brebis épaissi sous ta main,
Et des fruits de nos champs satisfaire à sa faim.
Demain, quand le sommeil aura, par un long rêve,
De ses membres brisés renouvelé la sève,
11 nous racontera quel sort mystérieux,
A travers les déserts, le conduit en ces lieux.
Ce qu'il est, ce qu'il veut, ce qu'il vit chez les hommes ;
Et lui-même, ô ma fille! il saura qui nous sommes !... »
Tout en parlant ainsi, le vieillard qui marchait,
Des bords d'un lac limpide à pas lents s'approchait;
Eloïm admirait et suivait en silence.
Et la jeune beauté, dont le pas les devance.
Échappant à leurs yeux, courait, d'un pied léger,
Préparer le repas du divin étranger.