LIVRE TROISIÈME
Quelques semaines après, j'écrivis un second chant du môme poëme, intitulé : Les Chevaliers. J'avais le Tasse et l'Arioste de bien loin dans l'imagination. Je comptais toucher successivement toutes les cordes graves et sensibles de la poésie épique ou élégiaque dans cette œuvre sans fin commencée trop jeune et interrompue avant le temps. En voici quelques fragments négligés après bien des années au fond de mon portefeuille.
Cependant, le cœur plein de deuil et de trislesse,
Béranger, maudissant le poids de sa vieillesse,
Privé du seul objet qui consolait ses jours.
De son château désert a traversé les cours.
Ses cheveux blancs, souillés de sang et de poussière.
Tombent à gros flocons sur sa morne paupière ;
Il mord sa lèvre pâle, il presse dans sa main
La garde du poignard qu'il fit briller en vain, .
Et sur ses traits ridés se frayant une route.
Deux longs ruisseaux de pleurs, tombant à grosse goulle.
Viennent mouiller ce fer, dans ses mains impuissant.
Àhî malheureux ! dit-il, des pleurs au lieu de sang \ • Il baisse un front courbé sous le malheur et Tâge, Et de ses serviteurs détourne gbn visage.
Tel un chêne vîeilH, dont les rameaux séchés Par la foudre ou la hache* ont élé retranchés, Sur un coteau brûlant, que son aspect afflige, Ne voit plus de son sein sortir de jeune tige. Et de l'ombre et des fleurs oubliant la saison , Penche un tronc dépouiflé sur le morne gazon.
Ses vassaux consternés se rangent en silence ; Mais soudain à ses pieds un mendiant s'élance ; Son front, déjà chargé des traces de ses jours. De sa vie orageuse annonçait le long cours ; • Un bâton soutenait sa démarche tremblante ; La misère courbait sa tête chancelante ; De vêtements usés quelques lambeaux épars, Sous l'outrage des ans tombant de toutes parts. Noués par une corde autour de sa ceinture.
Laissaient à découvert ses jambes sans chaussure. Et ses pieds, par le sol meurtris et déchirés, .
Foulaient pémblement le marbre des degrés ; Du chevalier terrible il suit de loin la trace ; II. se jette en pleurant à ses pieds qu'il embrasse : « Seigneur! écoutez-mqi, dit-il en sanglotant, « Peut-être il vous souvient de ce berceau flottanl « Où cette noble épouse, à vos regrets si chère, « Recueillit un enfant et lui servit de mère ;