LIVRE TROISIÈME
« Que (]is*je, à cet instant il est parti peut-être.
< Nourrice, oh ! par pitié, regarde à la fenêtre !
« Les ponts sont-ils baissés? Ne vois-tu rien l&-bas ? « De son destrier blanc reoonnais-tu les pas ?
< — Je n'entends que l'écho de la salle sonore.
« — Ah ! si du moins mes yeux pouvaient le voir encore !
< Si mon cœur pouvait dire avant de se briser
< De ces mots que le temps ne put jamais user»
< Peut-être ma douleur, de mon sein exhalée»
< Me déchirerait moins si je l'avais parlée.
« Si ses derniers accents retenus dans mon cœur « S'y gravaient à jamais comme un sceau de douleur, « Peut-être je vivrais pour espérer encore f
< Écoute un dernier vœu d'Hermine, qui t'implore !
< Descends parmi la foule, ô nourrice! et dis-lui,
« Dis-lui, s'il en est temps, qu'avant que l'ombre ait fui,
« Avant que du festin nM)n père ne se lève,
« A l'angle du préau qui domine la grève
« Il te suive et m'attende au bord profond des eaux,
« Avant que ce croissant dépasse les créneaux.
c Va, cours ; c'est un poignard que toute heure perdue.
« S'il est parti, je meurs, et c'est toi qui me tue ! »
La nourrice^ à ces mots» une lampe à la main. Descend, cherche partout Tristan sur son chemin. Le découvre à la tin» seul» assis sous la voûte. Ne dit qu'un mot : Hennine ! Et lui montrant la route. Le conduit en silence à l'angle du préau ;
C'était un promontoire au devant du château ; Une tour dont les pieds étaient baignés par Tonde Portait à son sommet une terrasse ronde Dont aucun parapet ne bornait le contour.
Les pas osaient à peine en approcher le jour ; Mais dans la nuit l'horreur du profond précipice A des adieux furtifs rendait ce lieu propice. La nourrice et Tristan, sans bruit et sans flambeaux, Attendaient que la lune ait passé les créneaux.
Cependant les rumeurs qui sortent de la salle, Les chants, les sons du cor, meurent par intervalle. Les convives, lassés de sommeil et de vin.
S'endorment au hasard sur les bancs du festin ; Sous des pas chancelants les corridors gémissent. Béranger, dont les sens déjà s'appesantissent. Appuyé sur le braà de son vieil écuyer, Monte péniblement le tournant escalier.
Sur le dernier degré la foule qui l'escorte.
Eteignant les flambeaux, se disperse à sa porte. Mais à peine la main de son page Obéron A-t-elle de son pied déchaussé l'éperon, Qu'un souvenir confus dans son cœur se réveille ; Il veut revoir sa fille avant que tout sommeille. Et près d'avoir perdu son unique trésor.
Avant de s'endormir la contempler encor.
D'un signe de sa main il défend qu'on le suive. Ouvre près de son lit une porte furtive,