LIVRE QUATRIÈME
homme avec les passions d'une femme. Mais ces passions, tendres et fortes, donnaient à son talent les qualités de son âme, Taccent, la chaleur et Théroïsme du sentiment. Napoléon Pavait jugée plus dangereuse que La Fayette à sa tyrannie. Il l'avait exilée loin de Paris. Cet ostracisme avait fait de sa maison, sur les bords du lac de Genève, le dernier foyer de la liberté. Les écrits de madame de Staël, tantôt poéti(|ues, tantôt politiques, quoique pros«> crits ou mutilés par la police, avaient toujours laissé transpirer en France et en Europe, pendant le règne de l'empire, les flammes du cœur, les enthousiasmes de l'esprit, les aspirations de la liberté, la sainte haine de l'abrutissement et de la servitude. Cette femme avait été la dernière des Romaines sous ce César qui n'osait pas la frapper et qui n'avait pu l'avilir. Des amis fidèles et généreux, en hommes et en femmes, lui étaient restés : Mathieu de Montmorency, madame Récamier, les philosophes allemands, les poètes de l'Italie , les hommes d'État libéraux de l'Angleterre. Pendant les dernières années du règne ou la chute accélérée rendait Napoléon plus implacable , madame de Staël avait fui jusqu'au fond du Nord. Elle soufflait l'insurrection des cœurs et des peuples contré l'oppresseur de l'esprit humain. A sa chute elle reparut à Paris, triomphante sur les ruines de son ennemi; le monde armé l'avait vengée sans le vouloir. Elle voulait, elle, que cette
3|8 NOUVELLES CONFIDEP^CES.
victQiro.dçâ paiions contre la conquête fût amsi la viclpîre^de la, liberté contre le despolisine* Mûrie par le3. années et par Texpériepce des choses hQ«if^aines, elle avait perdu Tèprelé de ces idées répu^ blicaines qui avaient fanatisé sa jeunesse en 47^ et 1792, Elle avait de bienveillants souvenirs pour le^ Bourbons. Elle espérait ,bien d'une restauration éprouvée coimne elle par l'échafaud et par l'exil, c* qui réconçilieraU autour du trône les libertés repré- ^nt^tiyes avec les traditions du sentiment nation^i^ Son salon, à Paris, était une des forces 4^ la resta^^ ration; sou éloquence convertissait l^s vieux répur l)licainS| les Jeunes lib^aux, levâmes flottante fi un réginae constilutionnel imité de TAngleteirei q^i rendrait rindépendance aux opinions^ la tribune aux orateurs, le gouvernenoient à rintelligence. Louis XyiII, par l'élévation de son esprit^ P^ ses goi)ts littéraires, par la ^grâce des se§ adniiratioixB pour elle, la consolait des dédains et (le§ brutalité de Napoléon; il ^traitaiL madame de Staël en alliée à sa couronne, parce qu'elle représentjBiit l'écrit ei^ çopéen.
LIVÙE QÛAtRlÈyE.
Zi%^
: Elle était heureuse alors par le cœtir Qotant qu€^ glorieuse par le. génie. Elle avait deux enfants : mi fils, qui ne révélait pas- L'éclat de su mère, mais qui promettait toutes les qualités solides^ et modestes du patriote et de l'homme de bien; une fille, mariée depuis au duc de Broglie, qui ressemblait à la plu^ belle et à la plus grave pensée de «a mère, inearnéé sous une forme angélique pour élever le regard atf ciel et pour figurer la sainteté dans la beauté. A peine encore ap milieude la ^ vie, jeune de cett^jéu^ nesse renaissante qui renouvelle Timaginatiop, pette sève de l'amour, madame de Staël venait d'épouser la dernière idole de son sentiment; elle était aimée et elle aimait. Ses Considérations sur la révoluttou^ qu'elle avait vue de si près, un récit personnel et passionné de ses di)c années d'exîî, enfin- un ilvre sur le génie de rAUemagne, dans lequel elle avait versé et comme filtré goutte à goutte toutes les sources de son âme, de son imagination et de sa l'eligion ^ venaient de paraître à la foie et faisaient l'entretien de l'Europe. Son $tyle, dans le livre de l'Allemagne surtout, sans rien perdre de sa jeunesse et de sa splendeur, semblait s'être allumé de lueurs plus hautes et plus éternelles en s'approchant
m NOUVELLES CONFIDENCES.
du soir de la vie et des autels myslérieuic de la pensée. Ce style ne peignait plus, il ne chantait plus, seulement il adorait; on respirait Tencens d*une àme sur ses pages; c'était Corinne devenue prétresse et entrevoyant du bord de la vie le Dieu inconnu au fond des horizons de Thumanité.
Ce fut alors qu'elle mourut à Paris i laissant un grand éblouissement dans le cœur de son siècle. C'est le J.-J. Rousseau des femmes, mais plus tendre, plus sensée et plus capable de grandes actions que lui. Génie à deux sexes! un pour penser/ un pour aimer; la plus passionnée des femmes et le plus viril des écrivains dans un même être. Nom qui vivra autant que la littérature et autant que Tbistoire de son pays.
M. de Chateaubriand était alors le seul homme qui pût contre^balancer la renommée de cette femme. Ennemi comme elle de Bonaparte, parce qu'il y a guerre naturelle entre le génie de la pensée et le génie de l'oppression, la chute de ce soldat qui offusquait tout laissait réapparaître ces deux grands écrivains.
M. de Chateaubriand, gentilhomme breton, né sur les grèves de l'Océan , bercé au murmure des vents