‹ Nouvelles confidencesChapitre 152 sur 160 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Paris. Cette société est à l'esprit humain ce que le rapprochement des corps animés est à la chaleur. La conversation est en France, comme elle était à Athènes, une partie du génie du peuple. La conversation vit de loisir et de liberté. Les catastrophes de la révolution d'abord, les proscriptions, les prisons, les échafauds, puis la guerre sans terme, la dispersion de raristocralie française à l'étranger, dans ses provinces, dans ses châteaux, et enfin la police inquisitorialedu despotisme ombrageux de Napoléon, l'avaient tuée ou amortie depuis vingt ans. Les malheurs publics étaient le seul entretien des dernières années de l'empire. La conversation était revenue avec la restauration, avec la cour, avec la noblesse, avec l'émigration, avecle loisir et la liberté. Le régime constitutionnel, qui fournit un texte continuel à la controverse des partis, la sécurité des opinions, l'animation et la licence des discours, la nouveauté môme de ce régime de liberté qui permettait de penser et de parler tout haut dans un pays qui venait de subir dix ans de silence, accéléraient plus qu'à aucune autre époque de notre histoire ce courant des idées et ce murmure régulier et vivant de la société de Paris ; elle avait ses foyers principaux dans les riches quartiers du faubourg Saint-Germain et de la Ghausséed' Au tin.

Le premier centre de cette société renaissante était le cabinet même du roi. Louis XVIII avait vécu avant l'émigration dans la familiarité des écrivains sérieux ou futiles de sa jeunesse. Les longs loisirs de l'émigration, la vie immobile et studieuse à laquelle l'infirmité de ses jambes le condamnait avaient accru en lui ce goût des entretiens. C'est le plaisir sédentaire de ceux qui ne peuvent aller chercher le mouvement des idées au dehors et qui s'eflForcent de le retenir autour d'eux. C'était le roi du coin du feu. La nature l'avait doué et la lecture l'avait enrichi de tous les dans de la conversation, déjà naturels à sa race. Il avaitautant d'esprit qu'aucun hommed'Etat ou qu'aucun homme de lettres de son empire. M. deTalleyrand lui-même, si renommé par sa convenance et par sa finesse, ne le surpassait pas en à-propos, madame de Staël, en éloquence naturelle, les femmes, en grâces, les politiques, en éloquence, les poètes, en citations, lesérudits, en mémoire. Il se plaisait à donner tous les matins des audiences longues et intimes aux hommes les plus éminents de ses conseils, de ses académies, de ses corps politiques, de sa diplomatie, et aux étrangers remarquables qui traversaient la France. Les femmes illustres ou célèbres y étaient

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admises et recherchées. Là, ce prince jouissait véritablement du trône. Il descendait, pour paraître plus grand, à toutes les familiarités d'entretien. Il révélait un homme égal à tous les hommes supérieurs de son temps dans la conversation; il se plaisait à étonner et à charmer ses interlocuteurs ; il régnait par l'attrait; il se sentait et il se faisait sentir l'homme d'esprit par excellence de son empire. C'était son sceptre personnel, à lui; il ne l'aurait pas changé contre celui de sa naissance. Sa belle figure, son regard inondé de lumière, le son de sa voix grave et modulé, son geste ouvert et accueillant, sa dignité respectueuse envers lui-même comme envers les autres, l'intérêt même qu'inspirait cette infirmité précoce d'un prince jeune par le visage et par le buste, vieillard seulement par les pieds, ce fauteuil roulé par des pages, ce besoin d'un bras emprunté pour le moindre mouvement dans son salon, ce bonheur des entretiens prolongés visible sur ses traits, tout imprimait dans rame des hommes admis en sa présence un sentiment de respect pour le prince et de sincère admiration pour l'homme. La familiarité et la grâce étaient remontées sur le trône et en redescendaient avec lui. Le soir, dans les réceptions ofiicielles de sa cour, il n'avait que des gestes, des sourires, des mots pour chacun ; mais tout était royal, juste et spirituel dans ces gestes, dans ces sourires et dans ces mots. La présence de cœur était égale à la présence d'esprit. U repré-

sentait admirablement la royauté antique chez un peuple nouveau ; il s'étudiait à confondre deux dates^ et il y réussissait; il aimait à paraître Thôte de la France nouvelle autant que le roi de la vieille France; il se faisait pardonner la supériorité de son rang par la supériorité de sa grâce et de son esprit.

M. de Talleyrand réunissait chez lui les diplomates, les hommes éminents de la révolution et de Tempire passés sur sa trace au nouveau règne, les jeunes orateurs ou les jeunes écrivains qu'il désirait capter à sa cause et qui venaient étudier de loin chez ce courtisan réservé et consommé la finesse qui pressent les événements, les manœuvres qui les préparent, Taudace qui s'en empare pour les tourner à son ambition. M. de Talleyrand, comme tous les hommes supérieurs à ce qu'ils font, avait toujours de longs loisirs pour le plaisir, le jeu, les entretiens. Il craignait, il aimait et il soignait les lettres au milieu du tumulte des affaires. Nul ne pressentait de plus loin le génie dans des hom* mes encore ignorés. Ce ministre, qu'on croyait absorbé dans les soucis de la cour et dans le détail de l'administration , traitait tout, même les plus grandes choses, avec négligence, laissait faire beaucoup au

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